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Les insolites de LPL

   Saint Ambroise de Milan (339 - 394), évêque

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Saint Ambroise de Milan (339 - 394), évêque

 

Traité des Devoirs par Saint Ambroise de Milan
Livre 1


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LIVRE 1


INTRODUCTION Préambule : L'auteur se présente.

Je pense ne pas paraître prétentieux, en prenant parmi mes fils l'attitude d'enseigner, puisque le maître lui-même de l'humilité a dit : « Venez, mes fils, écoutez-moi ; je vous enseignerai la crainte du Seigneur. » Et l'on peut voir là l'humilité de sa modestie et sa grâce. En disant en effet : « la crainte du Seigneur », qui paraît être commune à tous, il a fourni la marque de sa modestie. Et cependant puisque cette crainte même est le début de la sagesse et l'artisan de la béatitude, car ceux qui craignent Dieu sont bienheureux, il a manifesté à l'évidence qu'il était un maître pour l'enseignement de la sagesse et un guide pour l'acquisition de la béatitude. Quant à nous, donc, attentifs à imiter sa modestie, mais sans avoir la prétention de nous attribuer sa grâce, ce que l'Esprit de sagesse lui a infusé, ce qui à travers lui nous a été manifesté et nous a été découvert par sa vue et son exemple, nous vous le transmettons comme à nos enfants ; aussi bien ne pouvons-nous désormais esquiver le devoir d'enseigner, qu'à notre corps défendant nous a imposé la charge du sacerdoce : « Dieu en effet a donné à certains d'être apôtres, et à certains d'être prophètes, à d'autres d'être prédicateurs de l'Évangile et à d'autres d'être pasteurs et docteurs. » Je ne revendique donc pas pour moi la gloire des apôtres — qui en effet le ferait, sinon ceux que le Fils de Dieu en personne a choisis ? — Je ne revendique pas le charisme des prophètes, la puissance des prédicateurs de l'Évangile, la vigilance des pasteurs ; mais je souhaite seulement d'obtenir l'application attentive aux divines Écritures, que l'apôtre a placée en dernier lieu parmi les devoirs des saints ; et celle-là même je la souhaite afin de pouvoir apprendre, par souci d'enseigner. Unique est en effet le vrai maître, celui qui, seul, n'a pas appris ce qu'il devait enseigner à tous, tandis que les hommes apprennent d'abord ce qu'ils doivent enseigner, et reçoivent de lui ce qu'ils doivent transmettre aux autres. Or cette chance même ne m'a pas été donnée. Pour moi en effet, arraché aux magistratures et aux insignes de la fonction publique en vue du sacerdoce, je me suis mis à vous enseigner ce que moi-même je n'ai pas appris. Et ainsi il m'est arrivé de commencer à enseigner avant que d'apprendre. Il me faut donc en même temps apprendre et enseigner puisque je n'ai pas eu le loisir d'apprendre auparavant .


Le silence et la parole.

Or que devons-nous apprendre avant toutes choses, si ce n'est à nous taire, afin de pouvoir parler l ? Pour que ma voix ne me condamne pas, avant que ne m'absolve celle d'autrui ; car il est écrit : « C'est d'après tes propos que tu seras condamné. » Qu'est-il donc besoin de te hâter d'encourir, par la parole, le risque d'une condamnation, alors que, par le silence, tu peux être plus en sécurité ? J'ai vu bien des gens tombés dans le péché par la parole, je n'en ai guère vu par le silence. Aussi est-il plus difficile de savoir se taire que de parler. Je sais que la plupart des gens parlent faute de savoir se taire. Il est rare que quelqu'un se taise, bien qu'il n'ait aucun profit à parler. Il est donc sage, celui qui sait se taire. Car la Sagesse de Dieu a dit : « Le Seigneur m'a donné une langue douée de connaissance pour savoir quand il faut prendre la parole . » Il est donc sage à juste titre, celui qui a reçu du Seigneur de savoir à quel moment il lui faut parler. C'est pourquoi l'Écriture dit bien : « L'homme sage se taira jusqu'au moment voulu. »
Aussi, les saints du Seigneur — parce qu'ils savaient que la parole de l'homme est, la plupart du temps, messagère de péché et que le discours de l'homme est le début de l'erreur humaine — aimaient-ils à se taire. C'est ainsi que le saint du Seigneur affirme : « J'ai dit : je surveillerai mes chemins pour ne pas pécher dans mon langage. » II savait en effet et il avait lu que c'est le fait de la divine protection que l'homme soit mis à l'abri du fouet de sa propre langue et à l'abri du témoignage de sa propre conscience. Nous sommes effectivement fustigés par la honte muette de notre pensée et par le jugement de notre conscience ; nous sommes fustigés aussi par les verges de notre parole, lorsque nous tenons des propos dont l'énoncé blesse notre esprit et déchire notre âme. Or quel est celui qui peut garder son cœur pur du bourbier des fautes ou ne pas pécher dans son langage ? Et pour cette raison qu'il ne voyait personne capable de garder ses lèvres pures de la souillure du discours, lui-même s'imposa, par le silence, la loi de l'innocence : ainsi en se taisant il esquivait la faute qu'il n'aurait guère pu éviter en parlant.
Écoutons donc le maître de la prudence : « J'ai dit : je surveillerai mes chemins », cela signifie : je me suis dit, je me suis imposé, par une consigne muette de ma pensée, de surveiller mes chemins. Autres sont les chemins que nous devons suivre et autres ceux que nous devons surveiller : nous devons suivre les chemins du Seigneur, mais surveiller les nôtres, pour qu'ils ne conduisent pas au péché. Or tu peux surveiller si tu ne t'empresses pas de parler. La Loi dit : « Écoute, Israël, le Seigneur ton Dieu. » Elle ne dit pas : « parle », mais : « écoute ». Eve est tombée pour la raison qu'elle tint à son mari un langage qu'elle n'avait pas écouté du Seigneur son Dieu. La première parole de Dieu te dit : « Écoute ». Si tu écoutes, tu surveilles tes chemins et, si tu es tombé, rapidement tu te redresses. « Comment en effet le jeune homme redresse-t-il son chemin si ce n'est en veillant aux paroles du Seigneur ? » Ainsi donc commence par te taire, et écoute pour ne pas pécher dans ton langage.
C'est un mal grave que d'être condamné par sa propre bouche. Et en effet si chacun doit rendre compte d'une parole oiseuse, combien plus d'une parole impure et honteuse ? De fait, les paroles scandaleuses sont plus graves que les paroles oiseuses. Par conséquent, si l'on demande raison d'une parole oiseuse, combien plus subit-on un châtiment pour un propos impie ?
Quoi donc ? Faut-il que nous soyons muets ? Pas du tout. « II est en effet un temps pour se taire et il est un temps pour parler. » En outre, si l'on rend compte d'une parole oiseuse, gardons-nous d'avoir à rendre compte également d'un silence oiseux. Car il est aussi un silence actif : tel était celui de Suzanne qui fit plus en se taisant que si elle avait parlé. De fait, en se taisant devant les hommes, elle parla à Dieu et ne trouva pas de plus grande preuve de sa chasteté que son silence. Sa conscience parlait lorsque sa voix ne se faisait pas entendre, et elle ne cherchait pas à obtenir en sa faveur le jugement des hommes, elle qui avait le témoignage du Seigneur. Ainsi donc elle voulait être acquittée par celui dont elle savait qu'on ne peut en aucune manière le tromper. Le Seigneur en personne, dans l'Évangile, se taisant, accomplissait le salut de tous. Aussi est-ce à juste titre que David ne s'imposa pas un silence perpétuel, mais la surveillance de ses paroles.
Surveillons donc notre cœur, surveillons notre bouche ; l'un et l'autre préceptes en effet sont dans l'Écriture : dans le passage que nous étudions, il est prescrit de surveiller notre bouche, mais ailleurs il t'est dit : « Maintiens ton cœur sous parfaite surveillance. » David se surveillait, et toi tu ne te surveilleras pas ? Isaïe avait des lèvres impures, lui qui a dit : « O malheureux que je suis, car je me sens accablé puisque je suis un homme et que j'ai des lèvres impures... », le prophète du Seigneur avait des lèvres impures : comment nous, les avons-nous pures ?
Et pour qui, si ce n'est pour chacun de nous, a-t-il été écrit : « Enclos ton domaine d'épines... attache ton argent et ton or, et fabrique pour ta bouche porte et verrou, et pour tes paroles fléau et peson » ? Ton domaine c'est ton âme, ton or c'est ton cœur, ton argent c'est ta parole : « Les paroles du Seigneur sont paroles chastes, un argent éprouvé par le feu. » En outre, c'est un bon domaine qu'une bonne âme. Enfin, c'est un domaine de prix qu'un homme sans tache. Enclos donc ce domaine, entoure-le du retranchement des pensées, garnis-le d'épines — de soins attentifs — afin que les passions déraisonnables du corps n'y fassent pas irruption et ne l'emmènent pas captive, afin que les bas instincts ne l'envahissent pas, que les passants sur la route ne pillent pas sa vigne. Surveille « l'homme intérieur », en toi, ne le néglige pas et ne le méprise pas comme s'il était sans valeur, car c'est un domaine de prix ; et c'est à juste titre un domaine de prix, celui dont le produit n'est pas périssable et temporel, mais appartient au salut définitif et éternel. Entretiens donc ton domaine afin d'avoir des champs cultivés.
Attache ton discours pour qu'il ne soit pas exubérant, pour qu'il ne soit pas léger et que, par le bavardage, il ne ramasse pas à sa suite des péchés. Qu'il soit tout à fait resserré et que ses rives le contiennent ; rapidement, le fleuve qui déborde ramasse de la boue. Attache ta pensée, qu'elle ne soit pas relâchée et à vau-l'eau, pour qu'on ne dise pas de toi : « Impossible d'y appliquer ni onguent, ni huile, ni pansement. » La modération de l'âme tient ses propres rênes par lesquelles elle se dirige et se gouverne.
Qu'il y ait une porte à ta bouche afin qu'elle soit close quand il faut, et qu'elle soit verrouillée fort attentivement, de peur que quelqu'un ne te provoque à la colère dans tes paroles et que tu ne rendes injure pour injure. Tu as entendu ce qu'on a lu aujourd'hui : « Soyez irrités et ne péchez pas ». Ainsi donc, même si nous sommes irrités, parce que cet état relève de la nature et non pas de notre pouvoir, ne proférons pas de notre bouche un mauvais discours de peur de nous précipiter dans le péché ; mais qu'il y ait « fléau et peson » à tes paroles, c'est-à-dire humilité et mesure, en sorte que ta langue soit soumise à ton âme. Qu'elle soit retenue par le lien des rênes, qu'elle ait son mors par lequel elle puisse être ramenée à la mesure, qu'elle profère des discours pesés à la balance de la justice afin qu'il y ait de la gravité dans la pensée, du poids dans le discours, et de la modération dans les paroles.

Si quelqu'un surveille tout cela, il devient doux, calme, mesuré. En surveillant en effet sa bouche et en retenant sa langue, en ne parlant pas avant d'interroger, de peser et d'examiner ses propres paroles pour savoir s'il faut dire ceci, s'il faut le dire à l'encontre de celui-ci, si c'est le moment de ce langage, cet homme assurément pratique la mesure, le calme et la patience, de sorte qu'il ne fait pas éclater son indignation et sa colère en paroles, qu'il ne livre pas dans ses propos la révélation de quelque passion, qu'il ne révèle pas dans son langage les flammes d'une ardente convoitise et la présence en ses discours des aiguillons de la colère ; il évite en fin de compte, que le langage qui doit faire valoir les richesses intérieures, ne découvre et n'étale l'existence de quelque défaut dans le caractère.
C'est alors en effet, quand il voit quelques passions naître en nous, que l'adversaire surtout tend des pièges : c'est alors qu'il agite des brandons, apprête des lacs. Aussi le prophète dit-il très justement, comme tu l'as entendu lire aujourd'hui : « Car Lui-même m'a libéré du lacs des chasseurs et de la parole acerbe. » Symmaque a dit : « la parole irritante  », d'autres : « la parole troublante ». Le lacs de l'adversaire est notre langage, mais en outre ce langage même n'en est pas moins un adversaire contre nous. Nous tenons la plupart du temps un discours dont l'ennemi peut se saisir et nous blesser comme avec notre propre épée. Combien il est plus supportable de périr par l'épée d'autrui que par la nôtre. L'adversaire éprouve donc nos armes défensives et brandit ses traits. S'il voit que je suis ému, il plante ses aiguillons, pour faire lever des germes de discordes. Si j'énonce une parole inconvenante, il serre son lacs. Par-fois il m'offre, comme appât, la possibilité de la vengeance, pour qu'en désirant me venger, je m'engage moi-même dans son lacs et resserre sur moi le nœud mortel. Si quelqu'un donc sent la présence de cet adversaire, il doit alors apporter plus de surveillance à sa bouche, pour ne pas fournir d'occasion à l'adversaire » ; mais ils ne sont pas nombreux, ceux qui le voient.
Mais il faut aussi se garder de celui que l'on peut voir, de quiconque irrite, de quiconque excite, de quiconque exaspère, de quiconque suggère des incitations à la luxure ou à la convoitise. Quand donc quelqu'un nous insulte, nous harcèle, nous provoque à la violence, nous invite à une querelle, alors pratiquons le silence, alors ne rougissons pas de devenir muets. C'est un pécheur en effet celui qui nous provoque, qui nous fait injure et désire que nous devenions semblables à lui.
Enfin si tu te tais, si tu ne fais pas attention, il a coutume de dire : « Pourquoi te tais-tu ? Parle si tu l'oses ; mais tu n'oses pas, tu es muet, je t'ai coupé la langue. » Si donc tu te tais, il éclate plus encore : il se croit vaincu, moqué, mésestimé et joué. Mais si tu réponds, il se juge grandi parce qu'il a trouvé son pareil. Si en effet tu te tais, on dira : « Celui-là a insulté celui-ci, le second n'en a pas fait de cas. » Tandis que si tu rends l'outrage, on dira : « Les deux se sont insultés. » L'un et l'autre est condamné, personne n'est absous. Le souci du premier est donc d'irriter pour que je lui tienne de semblables propos, que je fasse de semblables actions ; tandis qu'il appartient au juste de ne pas faire attention, de ne rien dire, de conserver le bénéfice d'une bonne conscience, d'accorder plus au jugement des gens de bien qu'à l'arrogance d'un calomniateur, de se satisfaire du sérieux de sa conduite. C'est cela en effet « faire silence sur ses bonnes actions », parce que celui qui a bonne conscience de soi ne doit pas être ému par des mensonges et ne pas attribuer plus d'importance à l'insulte d'autrui qu'à son propre témoignage.
II arrive dans ces conditions qu'il sauvegarde aussi l'humilité. Mais s'il ne veut pas être suffisamment humble, il agite et exprime à part soi de telles pensées : « Ainsi donc, comment celui-ci me mépriserait- il et tiendrait-il, à ma face, de tels propos contre moi, comme si je ne pouvais, moi, à son adresse, ouvrir la bouche ? Pourquoi, moi aussi, ne dirais-je pas ce qui me permet-trait de le blesser ? Ainsi donc comment celui-ci me ferait-il tort, comme si je n'étais pas un homme, comme si je ne pouvais me venger ? Comment celui-ci me calomnierait-il, comme si moi, je ne pouvais rassembler sur lui des accusations plus graves ? »
Celui qui dit de telles choses, n'est pas « doux et humble », il n'est pas exempt de tentation. Le tentateur l'excite et, en personne, lui suggère de telles idées. Très souvent, l'esprit du mal utilise un homme et l'aposte, pour dire ces choses au premier ; mais toi, maintiens ton pied fixé sur la pierre. Même si c'est un esclave qui dit une insulte, le juste se tait ; même si c'est un faible qui lance un outrage, le juste se tait ; même si c'est un pauvre qui calomnie, le juste ne répond pas. Telles sont les armes du juste : il vainc en se retirant ; de même que les soldats habiles au lancement du javelot ont l'habitude de vaincre en se retirant et, à la faveur de leur fuite, d'infliger au poursuivant des coups plus sévères.
Qu'est-il besoin en effet de s'émouvoir lorsque nous entendons des insultes ? Pourquoi n'imitons-nous pas celui qui dit : « Je me suis tu, je me suis humilié et j'ai fait silence sur mes bonnes actions » ? David l'a-t-il simplement dit, ne l'a-t-il pas aussi fait ? Bien sûr, il l'a aussi fait. Ainsi lorsque le fils de Semei l'insultait, David se taisait, et bien qu'escorté d'hommes en armes, il ne retournait pas l'insulte, il ne recherchait pas la vengeance, à tel point que lorsque le fils de Sarvia lui dit qu'il voulait sévir contre celui-ci, David ne le permit pas. Il allait donc comme un homme muet et humilié, il allait se taisant et il ne s'émouvait pas quand on le traitait d'homme sanguinaire, lui qui avait conscience de sa douceur. Ainsi il ne s'émouvait pas des insultes, lui qui avait amplement conscience de ses bonnes œuvres.
Aussi celui qui s'émeut promptement de l'injustice, fait-il en sorte qu'on le voit mériter l'outrage, en voulant qu'on reconnaisse qu'il ne le mérite pas. Aussi mieux vaut celui qui méprise l'injustice que celui qui s'en afflige : celui en effet qui la méprise comme s'il ne la sentait pas, de cette façon la domine ; tandis que celui qui s'en afflige, comme s'il l'avait sentie ...


Le sujet de l'ouvrage : Les devoirs.

Ce n'est pas inconsidérément que pour vous écrire, mes chers fils, j'ai utilisé le début de ce psaume. Car ce psaume que le prophète David a donné à chanter au saint Idithun, moi je vous encourage à le retenir, charmé que je suis par la profondeur de sa signification et par la vigueur de ses pensées. Nous nous sommes aperçus en effet, à partir des brefs passages que nous avons extraits, que ce psaume enseignait le silence patient, la parole opportune et, dans la suite, le mépris des richesses, qui sont les fondements majeurs des ver-tus. Ainsi donc en méditant ce psaume, il m'est venu à l'esprit d'écrire sur Les devoirs. Sur cette question, certains hommes adonnés à la philosophie ont écrit, comme Panétius et son fils chez les Grecs, Tullius chez les Latins. Toutefois je n'ai pas jugé étranger à ma charge d'en écrire moi aussi. Et de même que Tullius le fit pour l'éducation de son fils, je le fais de même, moi aussi, pour votre formation à vous, mes chers fils. Car je ne vous chéris pas moins, vous que j'ai enfantés dans l'Évangile, que si je vous avais eus d'une épouse. La nature en effet n'est pas plus impétueuse que la grâce, pour chérir. Il est sûr que nous devons chérir ceux dont nous pensons qu'ils seront sans fin avec nous, plus que ceux qui le sont seulement en ce monde. Ceux-ci naissent souvent tarés, en sorte qu'ils déshonorent leur père, mais vous, nous vous avons choisis d'avance, pour vous chérir. C'est pourquoi l'on chérit les premiers, en vertu d'une obligation qui n'est pas suffisamment appropriée et durable pour enseigner la tendresse sans fin, tandis que l'on vous chérit, vous, en vertu d'un discernement qui ajoute à la force de la tendresse le grand poids de la charité : il s'agit d'éprouver ceux que l'on chérit et de chérir ceux que l'on a choisis.
Ainsi donc puisque les rôles conviennent, voyons si le projet lui-même d'écrire De officiis, sur Les devoirs, convient et voyons si ce terme n'est approprié qu'à l'école des seuls philosophes ou s'il se trouve aussi dans les divines Écritures. C'est donc merveille : en lisant aujourd'hui l'Évangile, le Saint-Esprit, comme s'il nous encourageait à écrire, nous a offert une lecture pour nous confirmer que l'on peut parler d'offlcium, devoir, même parmi nous. En effet alors que le prêtre Zacharie était devenu muet dans le Temple et qu'il ne pouvait parler, « il arriva, est-il dit, que furent achevés les jours officii eius, des devoirs de sa charge ; il s'en alla chez lui ». » Nous lisons donc que nous pouvons parler d'offlcium, de devoir.
Et la raison elle-même n'y répugne pas, puisque, pensons-nous, on a dit officium, devoir, en tirant le mot du verbe efficere, accomplir, comme si l'on disait efficium, accomplissement, mais que pour l'euphonie, en changeant une seule lettre, on a fait le nom offlcium, devoir ; ou du moins pour que l'on fasse des choses qui ne nuisent, officiant, à personne, mais profitent à tous.
Or les philosophes ont pensé que l'on déduit les devoirs, de la beauté morale et de l'utile, et que l'on choisit d'après ces deux catégories ce qui l'emporte ; ensuite qu'il arrive que deux choses belles entrent en concurrence, également deux choses utiles et que l'on cherche ce qui est le plus beau, également ce qui est le plus utile. Tout d'abord donc le devoir se divise en trois parties : le beau, l'utile et ce qui l'emporte. Ensuite ils divisèrent ces trois catégories en cinq points : les choses belles en deux, les choses utiles en deux, et l'estimation du choix. Ils disent que la première partie concerne la convenance et la beauté morale de la vie, la seconde, le bien-être de la vie, les richesses, l'abondance, les moyens d'existence ; c'est d'après ces deux parties qu'intervient l'estimation du choix. Voilà ce que disent les philosophes.
Pour nous, c'est uniquement ce qui peut être convenable et beau que nous apprécions, en fonction des biens à venir plutôt que des biens présents ; et nous reconnaissons pour utile uniquement ce qui peut être avantageux en vue de la grâce de la vie éternelle et non pas ce qui peut l'être en vue du plaisir de la vie pré-sente. Et nous ne plaçons aucun bien-être dans les moyens d'existence et les richesses de l'abondance, mais nous les jugeons une gêne si l'on ne s'en défait pas : on voit une charge à les posséder plutôt qu'une perte à les distribuer.
Ainsi donc le travail de rédaction que nous entre-prenons n'est pas superflu, puisque nous apprécions le devoir d'après une norme différente de celle dont usèrent les philosophes. Ceux-ci placent parmi les biens, le bien-être de ce monde ; nous, nous le plaçons même parmi les pertes, car celui qui reçoit ici-bas les biens, comme ce fameux riche, est torturé là-bas, tandis que Lazare qui subit des maux ici-bas, trouva là-bas la consolation . Ensuite ceux qui ne lisent pas les écrits des philosophes, liront les nôtres s'ils le veulent, eux qui ne recherchent pas les ornements du discours ni l'art de la parole, mais le simple agrément des choses.


Le convenable

Le convenable ? qui se dit ........ en grec ? se rencontre en premier lieu dans nos Écritures, nous en sommes instruits et nous l'apprenons en lisant : « C'est à toi que convient, ô Dieu, l'hymne de louange, en Sion », ou en grec : ................ L'apôtre aussi dit : « Exprime ce qui convient à la saine doctrine. » Et ailleurs : « Or il convenait à celui par qui tout et pour qui tout a été fait, que, ayant conduit de nombreux fils à la gloire, le guide de leur salut, fût consacré par la passion . »
Est-ce que Panétius, est-ce qu'Aristote qui lui aussi disserta du devoir, furent antérieurs à David, alors que Pythagore lui-même qui est - on le lit - plus ancien que Socrate, donna, en suivant l'exemple du prophète David, la loi du silence à ses disciples ? Mais Pythagore, c'était pour interdire aux siens pendant cinq ans l'usage de la parole ; David, ce n'était pas pour réduire le don de la nature, mais pour enseigner la surveillance de l'emploi du langage. Pythagore, certes, c'était pour enseigner à parler en ne parlant pas ; David pour qu'en parlant nous apprenions davantage à parler. Comment en effet enseigner sans exercice ou progresser sans pratique ?
Celui qui veut acquérir la science de la guerre, s'exerce aux armes chaque jour et comme s'il se trouvait au combat, il s'entraîne à la lutte et il campe comme face à la position de l'ennemi ; et en ce qui concerne l'habileté et la force du lancer, ou bien il éprouve ses propres bras, ou bien il détourne les traits des adversaires et les esquive grâce à la vigilance de son regard. Celui qui aspire à diriger un navire sur mer avec le gouvernail ou à le conduire avec les rames, s'entraîne d'abord sur un fleuve. Ceux qui recherchent la douceur du chant et l'éclat de la voix, d'abord par un chant progressif éveillent leur voix. Et ceux qui grâce à leurs forces physiques et par un affrontement selon les règles, à la lutte, ambitionnent la couronne, affermissant leurs membres, formant leur endurance, par l'usage quotidien de la palestre, s'habituent à la fatigue.
De fait la nature elle-même nous enseigne chez les petits enfants qu'ils étudient d'abord les sons du langage afin d'apprendre à parler. Et ainsi le son est une sorte d'éveil et de palestre de la voix. Ainsi donc, que ceux aussi qui veulent apprendre la prudence du langage, ne refusent pas ce qui relève de la nature ; qu'ils pratiquent ce qui relève de la surveillance : comme ceux qui sont sur un observatoire, qu'ils soient attentifs en observant, non pas en dormant. Toute chose en effet s'accroît par les exercices qui lui sont propres et qui appartiennent à son domaine.
Ainsi donc David se taisait, non pas toujours, mais selon les circonstances, non pas continuellement ni devant tous, mais devant l'adversaire qui l'irritait : il ne répondait pas au pécheur qui le provoquait. Et ainsi qu'il dit ailleurs : ceux qui prononçaient des paroles vaines et qui méditaient la ruse, il ne les écoutait pas, comme s'il était sourd ; et comme s'il était muet, il n'ouvrait pas la bouche pour leur répondre ; car on trouve aussi ailleurs : « Ne réponds pas au fou selon sa folie pour ne pas devenir semblable à lui. »
La mesure dans les paroles est donc le premier devoir. Par elle on offre à Dieu un sacrifice de louange, par elle on manifeste du respect lors de la lecture des divines Écritures, par elle on honore ses parents. Je sais que la plupart des gens parlent, faute de savoir se taire. Il est rare que quelqu'un se taise, bien qu'il n'ait aucun profit à parler . Le sage, pour parler, considère d'abord beaucoup de choses : ce qu'il va dire et à qui il va le dire, en quels lieu et temps. Il existe par conséquent une mesure et du silence et de la parole, il existe aussi une mesure pour les actes. Il est donc beau de tenir la mesure du devoir.


La division des devoirs : le devoir moyen et le devoir parfait.

Or tout devoir est ou bien moyen ou bien parfait, ce que nous pouvons également reconnaître d'après l'autorité des Écritures. On trouve en effet dans l'Évangile que le Seigneur a dit : « Si tu veux parvenir à la vie éternelle, observe les commandements. Il lui dit : Lesquels ? Jésus reprit et lui dit : Tu ne feras pas d'homicide, tu ne commettras pas l'adultère, tu ne feras pas de vol, tu ne diras pas de faux témoignage, honore ton père et ta mère, et tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Voilà les devoirs moyens auxquels manque quelque chose.
Finalement, « Le jeune homme lui dit : J'ai observé tout cela depuis ma jeunesse. Qu'est-ce qui me manque encore ? Jésus lui dit : Si tu veux être parfait, va, vends tous tes biens, donne aux pauvres ; tu auras un trésor dans le ciel, viens, suis-moi. » Et l'on trouve écrit précédemment, là où Jésus dit qu'il faut aimer ses ennemis, qu'il faut prier pour ceux qui nous accusent faussement et qui nous persécutent, et bénir ceux qui nous maudissent, que c'est cela que nous devons faire si nous voulons être parfaits comme notre Père qui est au Ciel, qui commande au soleil de répandre ses rayons sur les bons et sur les méchants, et aux terres de tous sans aucune distinction, de devenir fertiles sous la rosée de la pluie. Voilà donc le devoir parfait, que les Grecs ont appelé ........, qui redresse tous les devoirs qui ont pu comporter quelques fléchissements .
La miséricorde également est bonne, qui elle aussi rend parfaits, parce qu'elle imite le Père qui est parfait. Rien ne recommande autant l'âme chrétienne que la miséricorde, d'abord envers les pauvres, en telle sorte que tu tiennes pour communs les produits de la nature qui fait pousser les fruits de la terre pour tous, à leur usage ; en telle sorte que tu distribues largement au pauvre ce que tu as, et que tu aides ton compagnon de destinée et de nature. Toi, c'est de la monnaie que tu distribues, mais lui, c'est la vie qu'il reçoit ; toi, tu donnes de l'argent, mais lui le regarde comme sa subsistance ; ton denier est sa richesse.
En échange de ces bienfaits, le pauvre t'apporte davantage, puisqu'il est ton débiteur dans l'ordre du salut : si tu habilles celui qui est nu, c'est toi-même que tu revêts de justice . Si tu fais entrer un étranger sous ton toit, si tu accueilles un indigent, lui t'acquiert l'amitié des saints et «  les tentes éternelles ». Cette grâce n'est pas de peu de prix : tu sèmes des biens corporels et tu reçois des biens spirituels. Admires-tu le jugement du Seigneur à propos du saint Job ? Admire la vertu de celui qui pouvait dire : « J'étais l'œil des aveugles, le pied des boiteux. J'étais le père des malades, leurs épaules ont été réchauffées par les toisons de mes agneaux. L'étranger ne demeurait pas dehors, mais ma porte était ouverte à tout venant . » Heureux assurément celui de la maison de qui le pauvre n'est jamais sorti la poche vide ; il n'est pas en effet d'homme plus heureux que celui qui s'intéresse aux besoins du pauvre et à l'épreuve du malade et de l'indigent. Au jour du jugement il tiendra son salut du Seigneur qu'il tiendra comme débiteur de sa miséricorde.


Réfutation de trois objections.

Mais beaucoup se détournent du devoir de la miséricorde distributive, en pensant que le Seigneur ne se soucie pas des actes de l'homme, ou qu'il ne sait pas ce que nous faisons dans le secret, ce qu'il y a dans notre conscience ; ou bien en pensant que son jugement n'est pas du tout juste, puisqu'ils voient les pécheurs regorger de richesses, jouir des honneurs, de la santé, d'enfants, tandis qu'ils voient au contraire les justes vivre pauvres, privés d'honneurs, sans enfants, malades dans leur corps, fréquemment dans le deuil.


Digression sur Job.

Et cette question n'est pas sans importance, puisqu'aussi bien les trois rois amis de Job le déclaraient pécheur pour cette raison qu'ils le voyaient devenu pauvre, de riche qu'il était, privé d'enfants, de père comblé qu'il était, couvert d'ulcères, tuméfié de meurtrissures, déchiré de blessures depuis la tête jusqu'aux pieds. Mais le saint Job leur présente cette objection : Si moi je souffre ces maux à cause de mes péchés, « pourquoi les impies vivent-ils ? Or ils ont pris de l'âge et leur descendance est riche à souhait, leurs enfants sont sous leurs yeux, leurs maisons sont florissantes, ils n'ont de crainte d'aucun côté : le fouet brandi par Dieu ne l'est pas sur eux. »
Voyant cela le faible est troublé en son coeur et détourne son zèle. Sur le point de citer ses propos, le saint Job auparavant les fit précéder de ces paroles : « Supportez-moi, mais je parlerai, ensuite raillez- moi. Car même si je suis accusé, c'est comme un homme que je suis accusé. Supportez donc le poids de mes propos, » Je suis en effet sur le point de citer ce que je n'approuve pas, mais c'est pour vous réfuter que j'exprimerai des propos impies. Ou du moins, car tel est le texte : « Mais quoi ? Est-ce par un homme que je suis accusé ?» cela veut dire : un homme ne peut me convaincre d'avoir péché, même si je suis digne d'être accusé, car ce n'est pas d'après une faute manifeste que vous m'accusez, mais d'après des malheurs que vous mesurez la gravité des péchés. Le faible donc, voyant que les pécheurs regorgent d'heureuses prospérités, tandis qu'il est écrasé, dit au Seigneur : « Va-t-en loin de moi, je ne veux pas connaître tes voies ; à quoi bon t'avoir servi ou quelle utilité à être allé vers toi ? Tous les biens sont aux mains des impies, quant à leurs œuvres, il ne les voit pas. »
On loue chez Platon ce qu'il fit dans sa République : l'interlocuteur qui avait reçu le rôle de disserter contre la justice, demandait pardon de paroles qu'il n'approuvait pas, et disait que c'était en vue de découvrir le vrai et d'élucider le sujet de la discussion, que ce personnage lui avait été imposé. Ce que Tullius approuva jusqu'à penser lui-même, dans les livres qu'il écrivit sur la République, qu'il fallait parler en ce sens.
Combien plus ancien qu'eux, Job, lui qui, le premier, a inventé ce procédé et qui, non pas pour décorer son éloquence mais pour prouver la vérité, a estimé qu'il fallait d'abord l'employer. Et lui-même aussitôt dénoua la question, ajoutant que « la lumière des impies s'éteint et que leur ruine est à venir », que Dieu, maître en sagesse et en éducation, ne se trompe pas mais qu'il est le juge de la vérité ; et que pour cette raison le bonheur de chacun ne doit pas être apprécié selon l'opulence extérieure, mais selon la conscience intime qui distingue les mérites des innocents et des infâmes, en arbitre véridique et incorruptible des châtiments et des récompenses. L'innocent meurt en possession de sa pureté morale, dans l'opulence de son propre bon vouloir, en montrant une âme pour ainsi dire florissante de santé. Mais le pécheur en vérité, bien qu'il vive extérieurement dans l'opulence et qu'il ruisselle de délices, qu'il exhale les parfums, achève sa vie dans l'amertume de son âme et finit son dernier jour, sans ramener rien de bon de tout ce dont il s'est gorgé, sans rien emmener avec lui que les mérites de ses forfaits.
Pensant à tout cela, nie si tu le peux, que la rémunération appartient au jugement de Dieu. Le premier est heureux du fait de son état d'âme, le second malheureux ; le premier est absous par son propre jugement, le second condamné ; le premier est joyeux dans sa fin, le second affligé. Aux yeux de qui peut-il être absous, celui qui pas même à ses propres yeux n'est innocent ? Dites-moi, dit Job, où est la protection de ses tentes ? On ne trouvera pas sa trace. La vie du criminel en effet est comme un rêve : a-t-il ouvert les yeux ? Son repos est passé, le plaisir a disparu . Encore que cela même qui apparaît, le repos des impies, même pendant leur vie, soit en enfer : c'est vivants en effet, qu'ils descendent aux enfers.
Tu vois le festin du pécheur, mais interroge sa conscience. N'est-ce pas une puanteur plus pénible que celle de tous les sépulcres ? Tu regardes sa joie et tu admires sa santé physique, son opulence en enfants et en richesses ; mais examine les plaies et les meurtrissures de son âme, l'affliction de son c?ur. De fait, pourquoi parlerais-je de ses richesses, puisque tu as lu dans l'Écriture : « Car ce n'est pas dans l'opulence qu'est sa vie », puisque tu sais que, même s'il te paraît riche, à ses propres yeux il est pauvre, et puisqu'il réfute ton jugement par le sien ? Pourquoi parlerais-je aussi du grand nombre de ses enfants et de sa vigueur, puisque lui précisément se lamente sur lui-même, et prononce qu'il sera sans héritier, puisqu'il ne veut pas que ses imitateurs soient ses successeurs ? Il n'est en effet aucun héritage du pécheur . Ainsi donc, l'impie est à lui-même son propre châtiment, tandis que le juste est à lui-même sa propre récompense ; et l'un et l'autre perçoivent sur eux-mêmes le prix de leurs bonnes ou de leurs mauvaises oeuvres.


Reprise de la réfutation de trois objections.

Mais revenons au sujet, de crainte que nous ne paraissions avoir laissé de côté le plan fixé, pour la raison que nous nous opposons à l'opinion de ces gens : du fait qu'ils voient tous les criminels riches, joyeux, honorés, puissants, alors que la plupart des justes sont dans le besoin et sont faibles, ils pensent, ou bien que Dieu n'a souci de rien à notre sujet, comme disent les épicuriens ; ou bien qu'il ignore les actes des hommes, comme le pensent les infâmes ; ou bien, s'il est vrai qu'il sait tout, qu'il est un juge inique, de souffrir que les bons soient dans le besoin, tandis que les méchants sont dans l'opulence. Et ce ne fut pas une sorte de digression superflue que de donner réponse à une telle opinion par l'état d'âme de ceux mêmes qu'on juge heureux, alors que les intéressés en personne s'estiment malheureux. J'ai pensé en effet que ces mêmes gens se feraient plus facilement confiance à eux-mêmes, qu'à nous.


Première objection.

Après en avoir terminé avec cette objection, je pense que c'est chose aisée de réfuter toutes les autres et d'abord l'affirmation de ceux qui estiment que Dieu n'a en aucune manière le souci du monde, comme l'affirme Aristote : sa providence descend jusqu'à la lune. Et quel ouvrier négligerait le souci de son œuvre ? Lequel abandonnerait et délaisserait ce que lui-même a estimé devoir réaliser ? Si c'est un outrage de gouverner, n'en est-ce pas un plus grand d'avoir fait exister, puisqu'il n'est aucune injustice à n'avoir pas fait exister quelque chose, tandis que ne pas avoir souci de ce qu'on a fait exister, est le comble de la malveillance ?
Que s'ils renient Dieu leur créateur, ou s'ils estiment qu'ils sont comptés au nombre des bêtes sauvages et des animaux, que dire de gens qui se condamnent par cet outrage ? Eux-mêmes affirment que Dieu va à travers toutes choses et que toutes choses subsistent en sa puissance, que sa force et sa majesté pénètrent à travers tous les éléments, les terres, le ciel, les mers ; et ils regardent comme un outrage pour lui, s'il pénètre l'intelligence humaine ? ce que lui-même nous a donné de plus remarquable ? et s'il y entre par la science de sa divine majesté ?
Mais les philosophes que l'on juge sensés, se moquent eux-mêmes du maître de ces gens, comme d'un ivrogne et d'un avocat du plaisir . Quant à l'opinion d'Aristote, qu'en dirai-je, lui qui pense que Dieu est satisfait de son territoire et qu'il vit à la mesure délimitée d'un royaume, comme le disent les fables des poètes ? Ceux-ci rapportent que l'univers a été partagé entre trois, de telle façon qu'en vertu du sort, à l'un est échu de tenir en son pouvoir le ciel, à un autre la mer, à un autre les enfers ; et ils rapportent que les trois veillent à ne pas provoquer la guerre entre eux, en s'occupant indûment des parts des autres 7. De la même manière donc, Aristote affirme que Dieu n'aurait pas le souci des terres, de même qu'il n'a pas le souci de la mer ou de l'enfer. Et comment les mêmes philosophes rejettent-ils les poètes qu'ils suivent ?


Seconde objection.

Vient ensuite la réponse à cette question de savoir, puisque Dieu ne laisse pas échapper le souci de son oeuvre, si la connaissance de cette oeuvre lui échappe. Ainsi donc : « Celui qui a planté l'oreille, n'entend pas ? Celui qui a modelé l'oeil, ne voit pas, ne regarde pas ?»
Cette opinion inconsistante n'a pas échappé aux saints prophètes. Ainsi David fait parler ceux qu'il affirme gonflés d'orgueil. Qu'y a-t-il en effet d'aussi orgueilleux, alors qu'ils sont eux-mêmes au pouvoir du péché, que de supporter avec indignation que vivent d'autres pécheurs, lorsqu'ils disent : « Jusques à quand les pécheurs, Seigneur, jusques à quand les pécheurs seront-ils glorieux ? » Et ensuite : « Et ils ont dit : le Seigneur ne verra pas et le Dieu de Jacob ne se rend pas compte. » Mais le prophète leur répondit en disant : « Rendez-vous compte maintenant, insensés parmi le peuple ; imbéciles, comprenez enfin. Celui qui a planté l'oreille, n'entend pas ? Celui qui a modelé l'oeil, ne regarde pas ? Celui qui corrige les nations, ne réprimande pas, lui qui enseigne la science à l'homme ? Le Seigneur sait que les pensées des hommes sont inconsistantes. » Celui qui saisit tout ce qui est inconsistant, ne connaît pas ce qui est saint, et ignore ce que lui-même a fait ? L'artisan peut-il ignorer son propre ouvrage ? Il est homme et il saisit dans son ouvrage ce qui est caché. Et Dieu ne connaît pas son ouvrage ? Plus grande est donc la profondeur dans l'ouvrage que dans l'auteur : il a fait un être qui le dépasserait, dont, auteur, il ignorerait le mérite, dont, juge, il ne connaîtrait pas les dispositions. Voilà ce que David répondait à ces hommes.
Au reste, le témoignage nous suffit de celui-là même qui dit : « Je suis celui qui sonde les coeurs et les reins. » Et dans l'Évangile, ce que dit le Seigneur Jésus : «  Pourquoi ces pensées mauvaises dans vos coeurs ? » II savait en effet qu'ils avaient des pensées mauvaises. L'évangéliste l'atteste ensuite en disant : « Jésus en effet savait leurs pensées. »
L'opinion de ces hommes ne pourra suffire pour nous émouvoir, si nous examinons leurs actes. Ils ne veulent pas qu'il y ait au-dessus d'eux un juge auquel rien ne peut échapper, ils ne veulent pas lui accorder la connaissance de leurs secrets, eux qui craignent que leurs secrets ne soient dévoilés. Mais aussi bien le Seigneur qui connaît leurs oeuvres, les a livrés aux ténèbres :
« C'est dans la nuit, dit-il, que sera le voleur. Et l'oeil de l'adultère guettera les ténèbres en disant : l'oeil ne m'a pas vu, et il a mis un voile sur son visage. » Tout homme en effet qui fuit la lumière, chérit les ténèbres, dans son désir de rester caché, bien qu'il ne puisse rester caché à Dieu qui, au-dedans des tréfonds de l'abîme et au-dedans des âmes des hommes, sait non seulement ce que l'on a fait, mais encore ce que l'on médite. Enfin celui qui dit dans l'Ecclésiastique : « Qui me voit ? Les ténèbres et les murs m'abritent, qui craindre ? », bien qu'il agite ces pensées étendu sur son lit, il est saisi là où il ne l'avait pas escompté. « Et, dit l'Écriture, ce sera la honte pour n'avoir pas compris la crainte de Dieu . »
Or qu'y a-t-il d'aussi stupide que d'escompter que quelque chose échappe à Dieu, alors que le soleil, qui est serviteur préposé à la lumière, pénètre même les lieux cachés et que la puissance de sa chaleur s'introduit dans les fondations de la maison ou dans les appartements secrets ? Qui nierait que la douceur du printemps ne réchauffe les entrailles de la terre que le froid de l'hiver a durcie ? Ainsi donc la vie secrète des arbres connaît la puissance de la chaleur ou du froid, à ce point que leurs racines, ou bien sont brûlées par le froid, ou bien reprennent force sous la chaleur du soleil. Enfin lorsqu'à souri la douceur du ciel, la terre se répand en fruits variés.
Si donc un rayon du soleil répand sa lumière sur toute la terre et l'introduit dans ce qui est clos, et si verrous de fer ou barres de lourdes portes ne l'empêchent pas de pénétrer, comment l'éclat de l'intelligence divine ne pourrait-il s'introduire dans les pensées des hommes et dans les cœurs qu'il a lui- même créés  ? Mais ne voit-il pas ces cœurs qu'il a lui-même faits, et a-t-il fait que ces cœurs, qu'il a faits, soient meilleurs et plus puissants qu'il n'est lui-même qui les a faits, au point de pouvoir, quand ils le veulent, échapper à la connaissance de leur ouvrier ? Ainsi donc il a introduit dans nos âmes une force et un pouvoir si grands que lorsqu'il veut en avoir l'intelligence, lui-même ne le peut pas ?


Troisième objection.

Nous avons résolu deux objections et, à mon avis, il n'était point mal venu que nous échut une discussion de cette sorte. Reste, en cette sorte de problème, la troisième objection : pourquoi les pécheurs regorgent-ils de puissance et de richesses, festoient-ils continuelle-ment, sans tristesse ni deuil, tandis que les justes vivent dans l'indigence et sont affectés par la perte de leur conjoint ou de leurs enfants ? Aux tenants de l'objection cette parabole de l'Évangile aurait dû suffire : le riche était vêtu de lin fin et de pourpre, et tenait chaque jour des festins plantureux, tandis que le pauvre, couvert d'ulcères, recueillait les reliefs de sa table. Mais après la mort de l'un et de l'autre, le pauvre était dans le sein d'Abraham, en possession du repos, tandis que le riche était dans les tourments. N'est-il pas évident que nous attendent après la mort les récompenses ou les tourments dus à nos mérites ?
Et à juste titre : pendant le combat, il y a la peine, mais après le combat la victoire pour les uns, la honte pour les autres. Est-ce que par hasard, avant l'achèvement de la course, on donne à quelqu'un la palme, on lui confère la couronne ? Paul dit avec raison : « J'ai combattu le bon combat, j'ai terminé ma course, j'ai gardé la foi. Pour le reste, la couronne de justice m'est réservée, que le Seigneur me remettra en ce jour-là, lui, le juste juge, et pas seulement à moi, mais encore à ceux qui chérissent son avènement . » C'est en ce jour-là, dit-il, qu'il la remettra, et non pas ici-bas. Or ici-bas, au milieu des peines, au milieu des dangers, au milieu des naufrages, comme un bon athlète, il combattait ; car il savait que c'est à travers de nombreuses tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu. Ainsi donc personne ne peut recevoir de récompense s'il n'a combattu régulièrement, et il n'est de glorieuse victoire, que là où furent de pénibles combats.
N'est-il pas injuste celui qui donne la récompense avant que le combat ait été achevé ? C'est pourquoi le Seigneur dit dans l'Évangile : « Bienheureux les pauvres en esprit parce que le royaume des cieux est à eux » ? il n'a pas dit : Bienheureux les riches, mais bienheureux les pauvres ; ainsi le bonheur commence, selon le jugement de Dieu, où l'on voit la misère, selon le jugement des hommes ? « Bienheureux ceux qui ont faim parce qu'ils seront rassasiés. Bienheureux ceux qui pleurent parce qu'ils auront leur consolation. Bienheureux les miséricordieux parce que Dieu leur fera miséricorde. Bienheureux les hommes au coeur pur parce qu'ils verront Dieu. Bienheureux ceux qui souffrent persécution à cause de la justice, parce que le royaume des cieux est à eux. Bienheureux êtes-vous quand on vous insultera et persécutera et quand on dira toute sorte de mal contre vous, à cause de la justice. Réjouissez-vous et exultez parce que votre récompense est abondante dans le ciel . » C'est une récompense future et non présente, dans le ciel, et non sur terre, qu'il a promis de remettre. Pourquoi demandes-tu ici ce qui est dû là ? Pourquoi réclames-tu la couronne avec trop de hâte, avant de vaincre ? Pourquoi désires-tu te nettoyer de la poussière ? pourquoi désires-tu te reposer ? Pourquoi es-tu empressé de festoyer avant que la course soit achevée ? Le peuple regarde encore, les athlètes sont encore dans l'arène, et toi déjà tu aspires au repos ?
Mais peut-être diras-tu : Pourquoi les impies sont-ils dans la joie ? Pourquoi sont-ils dans l'abondance ? Pourquoi ne peinent-ils pas eux aussi avec moi ? Parce que ceux qui ne se sont pas inscrits pour gagner la couronne, ne sont pas tenus à la peine du combat, ceux qui ne sont pas descendus dans le stade, ne s'oignent pas d'huile et ne se couvrent pas de poussière . Mais l'épreuve attend ceux à qui la gloire est réservée. Ceux qui se par-fument ont l'habitude d'être spectateurs, non pas de combattre, non pas de supporter le soleil, la chaleur, la poussière, les pluies. Ainsi donc, les athlètes eux aussi pourront dire : Venez, peinez avec nous ; mais les spectateurs répondront : Nous, ici, pour le moment, sommes vos juges, mais vous, si vous êtes vainqueurs, c'est sans nous que vous réclamerez la gloire de la couronne.
Ceux donc qui ont mis tous leurs soins dans les plaisirs, dans l'abondance, les vols, les gains, les honneurs, sont plutôt des spectateurs que des combattants : ils font l'économie de la peine, mais ils ne font pas le bénéfice de la vertu. Ils choient leur loisir, ils accumulent par la ruse et la malhonnêteté des monceaux de richesses mais ils acquitteront le châtiment, fut-il tardif, de leur méchanceté. Leur repos est aux enfers, mais le tien dans le ciel, leur demeure dans le tombeau, mais la tienne dans le paradis. Aussi Job dit-il bien qu'ils veillent dans leur tombe, car ils ne peuvent connaître le sommeil du repos, sommeil dont a dormi celui qui est ressuscité.
Ainsi donc ne juge pas comme un enfant, ne parle pas comme un enfant, ne pense pas comme un enfant, ne réclame pas comme un enfant ce qui appartient à un âge postérieur. La couronne appartient aux parfaits : attends que « vienne ce qui est parfait ' », lorsque, non pas « à travers une image, de façon mystérieuse » mais « face à face », tu pourras connaître la beauté même de la vérité dévoilée. Alors sera révélé pour quelle raison celui-ci fut riche qui était malhonnête et voleur du bien d'autrui, pour quelle raison un autre fut puissant, pour quelle raison celui-ci fut comblé d'enfants, celui-là porté par les honneurs.
Ce fut peut-être pour qu'il soit dit au voleur : Tu étais riche, pour quelle raison volais-tu les biens d'autrui ? L'indigence ne t'a pas poussé, le dénuement ne t'a pas contraint. Ne t'ai-je pas fait riche précisément pour que tu ne puisses avoir d'excuse ? Ce fut peut-être pour qu'il soit dit aussi au puissant : Pourquoi n'as-tu pas assisté la veuve, les orphelins également qui souffraient l'injustice ? Est-ce que par hasard tu étais faible ? Est-ce que par hasard, tu ne pouvais porter secours ? Je t'ai fait puissant précisément, pour que tu ne fasses pas violence, mais pour que tu repousses la violence. N'est-ce pas pour toi qu'il est écrit : « Délivre celui qui subit l'injustice » ? N'est-il pas écrit : « Délivrez le pauvre et libérez l'indigent de la main du pécheur »? Ce fut peut-être pour qu'il soit dit aussi à l'homme dans la prospérité : Je t'ai comblé d'enfants et d'honneurs, je t'ai accordé la santé du corps ; pourquoi n'as-tu pas suivi mes préceptes ? Mon serviteur, « que t'ai-je fait ou en quoi t'ai-je contristé ? ». N'est-ce pas moi qui t'ai donné des enfants, pourvu d'honneurs, gratifié de la santé ? Pourquoi me reniais-tu ? Pourquoi pensais-tu que ta conduite n'arrivait pas à ma connaissance ? Pourquoi retenais-tu mes dons et méprisais- tu mes commandements ?
L'on peut enfin relever ces traits chez le traître Judas, qui fut choisi comme apôtre parmi les douze et qui avait en garde la cassette de l'argent, pour le distribuer aux pauvres ; cela, afin qu'il ne parût point avoir livré le Seigneur, en étant dans la situation d'un homme privé d'honneurs ou dans celle d'un homme indigent. Et c'est précisément pour que le Seigneur fût justifié en lui, qu'il lui accorda tout cela : de la sorte, en n'étant pas dans la situation d'un homme aigri par l'injustice, mais dans celle d'un homme qui a trahi sa grâce, il était coupable d'une plus grande offense.


La modestie

Ainsi donc, puisqu'il est apparu à l'évidence que le châtiment sera le lot de la malhonnêteté, et la récompense celui de la vertu, entreprenons de parler des devoirs qu'il nous faut avoir en vue depuis la jeunesse, de telle sorte qu'ils croissent en même temps que l'âge. Il appartient donc aux bons jeunes gens d'avoir la crainte de Dieu, de respecter leurs parents, de rendre honneur aux plus âgés, de garder la chasteté, de ne pas mépriser l'humilité, de chérir la douceur et la modestie qui sont la parure du jeune âge. De même en effet que la gravité chez les vieil-lards, que la vivacité chez les hommes mûrs, ainsi la modestie chez les jeunes gens se recommande comme par une sorte de lot de la nature.
Isaac avait la crainte du Seigneur, en digne fils d'Abraham, respectant son père jusqu'à ce point que, en face de la volonté paternelle, il ne refusait pas même la mort. Joseph aussi, bien qu'il eût vu en songe que le soleil, la lune et les étoiles se prosternaient devant lui ', respectait cependant son père dans une obéissance empressée. Il était chaste au point qu'il ne voulait pas même entendre une conversation si elle n'était honnête ; il était humble jusqu'à vivre la condition d'esclave, modeste jusqu'à prendre la fuite, patient jusqu'à supporter la prison oublieux de l'injustice jusqu'à faire un don en retour. Si grande était sa modestie que, saisi par une femme, il préférait lui laisser, dans sa fuite, son vêtement entre les mains, plutôt que de se défaire de sa modestie. Moïse aussi ainsi que Jérémie, choisis par le Seigneur pour proclamer devant le peuple les oracles de Dieu, refusaient par modestie ce qui était en leur pouvoir par grâce.
Belle est donc la vertu de modestie et doux son agrément, elle qui apparaît non seulement dans les actes, mais encore dans les propos eux-mêmes : empêchant que tu ne dépasses la mesure dans la parole, que ton discours ne fasse entendre quelque chose d'inconvenant. L'image de l'âme en effet resplendit générale- ment dans les paroles. La modération tempère le son même de la voix de peur qu'une voix trop forte ne choque l'oreille de quelqu'un. Enfin, dans l'art même du chant, la première règle est celle de la modestie ; bien plus, elle l'est dans tout usage de la parole en sorte que l'on se mette progressivement à psalmodier ou à chanter ou enfin à parler, pour que des débuts modestes recommandent la suite.
Le silence lui-même aussi, où se trouve le repos de toutes les autres vertus, est l'acte le plus grand de la modestie. En conséquence, si on l'impute à la puérilité ou à l'orgueil, on le donne pour une honte ; mais si on l'impute à la modestie, on le tient pour un mérite. Elle se taisait, Suzanne, au milieu des périls, et estimait la perte de la modestie plus grave que la perte de la vie, et ne jugeait pas devoir préserver son salut au péril de sa pudeur. A Dieu seul elle parlait, devant qui pouvait s'exprimer sa chaste modestie ; elle se détournait de regarder le visage des hommes ; la modestie en effet réside aussi dans les yeux, en sorte que la femme ne veut pas voir les hommes ni en être vue.
Mais que personne ne pense que ce mérite n'appartient qu'à la seule chasteté. La modestie est en effet la compagne de la pureté et par son alliance avec elle la chasteté est elle-même plus assurée. La pudeur est en effet, pour guider la chasteté, une bonne compagne qui, si elle campe même devant ce qui constitue les premiers dangers, ne permet pas que la pureté soit attaquée. Cette pudeur, la toute première, au moment même de faire connaissance, recommande la mère du Seigneur aux lecteurs et, à la manière d'un témoin sûr, prouve qu'elle était digne d'être choisie pour une telle fonction : parce qu'elle est dans sa chambre, parce qu'elle est seule, parce que, saluée par l'ange, elle se tait et qu'elle est émue à son entrée, parce qu'à la vue d'un homme le regard de la vierge se trouve déconcerté. C'est pour-quoi, si humble qu'elle fût, cependant à cause de sa modestie, elle ne rendit pas le salut et ne fournit aucune réponse, si ce n'est lorsqu'elle eut connaissance de sa mission d'enfanter le Seigneur, et c'était pour apprendre la manière dont cela s'accomplirait, mais non pas pour prolonger la conversation.
Dans notre prière même, la modestie plaît beaucoup, elle fait obtenir beaucoup de crédit auprès de notre Dieu. N'est-ce pas elle qui mit en valeur le publicain et recommanda celui qui n'osait pas même lever les yeux au ciel ? Pour cette raison il est justifié au jugement du Seigneur plutôt que ce pharisien qu'enlaidit la prétention. Et pour cette raison prions « dans l'incorruptibilité d'une âme paisible et modérée qui est opulente aux yeux de Dieu », comme dit Pierre. Grande est donc la modération : bien qu'elle se tienne assez en deçà même de son droit, ne s'arrogeant rien, ne revendiquant rien, et qu'elle se tienne d'une certaine manière assez à l'étroit à l'intérieur de ses propres possessions, elle est riche devant Dieu, devant qui personne n'est riche. La modération est riche parce qu'elle est part de Dieu. Paul aussi a prescrit que la prière soit présentée « avec modestie et discrétion ». Il veut que cette vertu soit première, et comme le guide de la prière que l'on va faire, afin que la prière du pécheur ne soit pas glorieuse mais présente pour ainsi dire la teinte de la pudeur et mérite un crédit d'autant plus considérable, qu'elle offre plus de modestie au souvenir de la faute.
II faut encore, dans le mouvement, le geste, la démarche eux-mêmes, observer la modestie. On discerne en effet, dans l'attitude du corps, la disposition de l'âme. C'est à partir de là qu'on juge « l'homme caché de notre cœur », ou plus léger ou plus avantageux ou plus agité ou au contraire plus sérieux, plus constant, plus chaste, plus mûr. Et ainsi le mouvement du corps est une sorte de langage de l'âme.
Vous vous rappelez, chers fils, un certain ami : bien qu'il parût se recommander par l'application à ses devoirs, cependant je ne l'admis pas dans le clergé pour ce seul motif que son geste était très inconvenant. Vous vous rappelez un autre aussi : l'ayant trouvé déjà clerc, j'ordonnai que jamais il ne me précédât, car il blessait mes yeux comme par une sorte de coup que me portait sa démarche insolente. C'est ce que je dis, en le rendant après l'incident à sa fonction. Je ne retins que cela et mon jugement ne me trompa pas : l'un et l'autre en effet se retirèrent de l'Église, de telle sorte que la félonie de l'âme se manifestait telle qu'elle se révélait par la démarche. Et de fait, l'un au temps de l'attaque arienne, déserta la foi ; l'autre, par attachement à l'argent, pour ne pas encourir le jugement de l'évêque, nia qu'il fût nôtre. Dans leur démarche éclataient l'image de la légèreté, un certain air de bouffons affairés.
II en est aussi qui, en marchant lentement, imitent les gestes des histrions et pour ainsi dire certains porteurs de procession et les mouvements des statues qui branlent, en sorte que chaque fois qu'ils franchissent un pas, ils paraissent observer certaines cadences.
Je ne pense pas non plus qu'il soit beau de marcher en courant, si ce n'est lorsque l'exige le motif de quelque danger ou la juste nécessité. De fait nous voyons la plupart du temps les gens pressés, à bout de souffle, contracter leur visage ; et s'ils n'ont pas le motif d'une hâte nécessaire, ils ont un défaut qui heurte justement. Toutefois je ne parle pas de ceux dont l'empressement exceptionnel est motivé, mais de ceux dont l'empresse-ment perpétuel et ininterrompu tourne en seconde nature. Je n'approuve donc ni chez les premiers ces sortes d'imitations de statues, ni chez les seconds ces sortes de culbutes d'acrobates.
II existe aussi une démarche louable où résident un air d'autorité, l'assurance de la gravité, l'empreinte de la tranquillité, à condition toutefois que soient absentes l'application et la recherche, mais que le mouvement soit net et simple ; en effet, rien d'affecté ne plaît. Que la nature commande le mouvement. Si quelque défaut, bien sûr, se trouve dans la nature, que l'habileté le réforme, de telle sorte que soit absent l'artifice, mais que la correction ne soit point absente.
Que si l'on considère encore ces sujets avec plus de profondeur, combien davantage faut-il se garder que quelque vilain propos ne sorte de la bouche ; cela en effet souille gravement l'homme. Ce n'est pas, de fait, la nourriture qui salit, mais le dénigrement injuste, mais l'obscénité des paroles. Tout cela fait honte même au vulgaire. Dans l'accomplissement du devoir de notre charge, en vérité, il n'est aucune parole, tombant de façon malséante, qui ne heurte la modestie. Mais non seulement nous ne devons nous-mêmes rien dire d'inconvenant, mais nous ne devons pas même prêter l'oreille à des propos de ce genre. C'est ainsi que Joseph, pour ne pas entendre des paroles incompatibles avec sa modestie, s'enfuit en abandonnant son vêtement . Car celui qui se plaît à écouter, provoque autrui à parler.
Le fait aussi de saisir ce qui est laid, fait très grande honte. Quant à regarder quelque chose de ce genre qui, fortuitement, se présente, quelle horreur I Ainsi donc ce qui déplaît dans les autres, peut-il par hasard plaire en soi-même ? La nature elle-même ne nous instruit-elle pas, qui a développé, de façon parfaite assurément, toutes les parties de notre corps afin, à la fois, de pourvoir à la nécessité et de rehausser la beauté ? Mais du moins a-t-elle laissé accessibles et découvertes les parties qui seraient belles à la vue, où ressortiraient le sommet de la beauté, comme placé en une sorte de citadelle, l'agrément de la physionomie et l'air du visage ; et dont l'emploi pour l'action serait tout prêt ; quant à celles où s'accomplirait l'obéissance de la nature à la nécessité, afin qu'elles n'offrissent pas le spectacle de leur laideur, pour une part, la nature les éloigna et les cacha pour ainsi dire dans le corps lui-même, et pour une part elle enseigna et persuada de les couvrir 33.
Ainsi donc la nature elle-même n'est-elle pas maîtresse de modestie ? C'est d'après son exemple que la modération des hommes — qui a tiré son nom, je crois, de modus, mode ou façon de connaître ce qui convient — a couvert et caché ce qu'elle a trouvé dissimulé dans cette structure de notre corps. Telle cette ouverture qu'il fut dit au juste Noé de pratiquer sur le côté, dans cette arche où se trouve l'image ou de l'Église ou de notre corps : par cette ouverture sont évacués les restes des aliments. L'auteur de la nature a donc veillé à notre modestie de telle sorte, maintenu le convenable et la beauté dans notre corps de telle sorte qu'il éloignait derrière le dos certains conduits et issues de nos intestins et les écartait de notre vue, afin que les fonctions naturelles n'offusquassent point les regards de nos yeux. A ce sujet l'apôtre dit bien : « Les membres du corps qui paraissent plus faibles sont plus nécessaires, et les membres du corps que nous jugeons moins nobles sont ceux que nous entourons d'un plus grand honneur, et nos membres qui ne sont pas honorables jouissent d'une plus grande honorabilité. » C'est en effet par l'imitation de la nature que le savoir-faire a augmenté l'agrément du corps. Or nous avons expliqué cela, dans un autre passage de manière plus profonde encore, à savoir que non seulement nous cachons aux yeux les membres que nous recevons pour les cacher, mais encore que nous jugeons inconvenant d'employer les noms qui les désignent, eux et leurs usages.
Car si c'est par hasard que ces parties du corps sont découvertes, la modestie est confondue ; si c'est intentionnellement, on y voit de l'impudeur. C'est pourquoi le fils de Noé, Charn, s'attira le ressentiment de son père, parce qu'il rit, en voyant sa nudité ; tandis que ceux qui couvrirent leur père, reçurent la faveur de sa bénédiction . D'où l'usage ancien dans la ville de Rome et dans la plupart des cités, que les enfants — fils pubères ou gendres — ne se baignassent point avec leurs pères, de peur que n'en fussent amoindris l'autorité et le respect du père ; d'ailleurs la plupart des gens se couvrent même au bain autant qu'ils peuvent, afin que même là où le corps est nu tout entier, ce genre de partie ne soit pas découvert.
Les prêtres aussi d'après l'ancien usage, comme nous le lisons dans l'Exode, prenaient des caleçons, comme il fut dit à Moïse par le Seigneur : « Tu leur feras des caleçons de lin pour couvrir ce qui fait honte à la pudeur. Ils iront depuis les reins jusqu'aux cuisses ; Aaron et ses fils en auront quand ils entreront dans la tente de l'alliance, et lorsqu'ils s'approcheront de l'autel du Saint pour offrir le sacrifice, et ils ne se chargeront pas d'un péché, de peur qu'ils ne meurent . » Ce que quelques-uns d'entre nous observent encore, rapporte-t-on, mais la plupart pensent, d'après une exégèse spirituelle, que cette parole avait en vue la préservation de la modestie et la garde de la chasteté.
II m'a plu de m'arrêter assez longtemps sur les questions relatives à la modestie, parce que je m'adressais à vous qui, ou bien reconnaissez; de vous-mêmes ses bienfaits, ou bien ignorez les dommages qu'elle peut subir. Mais bien qu'elle soit appropriée à tous les âges, à toutes les personnes, à tous les temps et à tous les lieux, cependant elle convient surtout aux années de jeunesse et de maturité.
Or à tout âge il faut respecter la convenance dans ce que l'on fait, l'harmonie et l'équilibre interne dans l'ordre de sa vie. C'est pourquoi Tullius pense que même l'ordre doit être respecté dans le convenable, et il dit que celui-ci consiste dans « la beauté formelle, l'ordre, la disposition appropriée à l'action », choses dont il affirme qu'il est difficile, en s'exprimant, de pouvoir les expliquer et que pour cette raison il suffit qu'on les comprenne.
Mais pourquoi a-t-il fait place à la beauté formelle, je ne le comprends pas, bien que, même cet auteur fasse l'éloge des forces du corps. Pour nous, assurément, nous ne plaçons pas dans la beauté du corps le siège de la vertu ; cependant nous n'excluons pas l'agrément, car la modestie, d'ordinaire, répand la pudeur sur les visages eux-mêmes et les rend plus agréables. De même en effet que l'artisan travaille généralement mieux sur une matière plus appropriée, de même la modestie ressort-elle davantage, jointe au charme lui-même du corps ; à condition toutefois que même ce charme du corps ne soit pas affecté, mais naturel, simple, non apprêté plu-tôt que recherché, servi par des vêtements non point précieux et éclatants mais ordinaires, en sorte que rien ne manque à la beauté morale ou à la nécessité, mais que rien ne s'y ajoute pour l'élégance.
Que la voix elle-même ne soit pas molle, ni manié-rée, n'offrant rien d'efféminé dans le ton, telle que beau-coup, sous couleur de sérieux, ont accoutumé de la contrefaire, mais qu'elle conserve un accent, une tonalité et un timbre virils. Maintenir en effet la beauté de la vie, consiste à offrir les traits qui conviennent à chaque sexe et à chaque personne ; tel est l'ordre le meilleur pour régler les attitudes, telle est la disposition appropriée à toute action. Mais de même que je n'approuve pas un ton de voix ou une attitude du corps amollis et maniérés, de même je ne les approuve pas non plus, grossiers et frustes. Imitons la nature : son image est la règle de la conduite, et le modèle de la beauté morale.
La modestie comporte assurément ses propres écueils, non pas qu'elle-même entraîne, mais que souvent elle heurte ; mais ne tombons pas dans la compagnie de gens intempérants qui, sous couleur de plaisir, inoculent le poison aux gens de bien. Ceux-ci se montrent-ils assidus, et surtout à banqueter, jouer et plaisanter, ils énervent leur rigueur virile. Aussi gardons-nous, tandis que nous voulons nous détendre l'esprit, de rompre toute l'harmonie, pour ainsi dire une sorte de concert des bonnes actions ; l'habitude en effet gauchit vite la nature.
Aussi estimez-vous avec sagesse qu'il convient aux clercs, et surtout, je pense, aux devoirs des ministres sacrés, d'éviter les festins à l'extérieur, ou bien pour que vous soyez vous-mêmes hospitaliers aux voyageurs ou bien pour que, grâce à cette précaution, il n'y ait aucune occasion de déshonneur. Le fait est que les festins à l'extérieur comportent des servitudes, d'autre part ils révèlent aussi la convoitise de la bonne chère. Des bavardages aussi s'y glissent fréquemment, sur le monde et les plaisirs ; fermer les oreilles, tu ne le peux ; quant à les interdire, c'est, juge-t-on, de l'orgueil. Les coupes s'y glissent, même indépendamment de la volonté ; mieux vaut, pour ta maison, refuser une fois pour toutes, que, pour celle d'autrui, refuser fréquemment ; et en admettant que tu te lèves de table sain d'esprit, cependant ta présence ne doit pas être condamnée du fait de l'insolence d'autrui.
II n'est pas besoin que les jeunes aillent dans les maisons des veuves et des vierges, si ce n'est pour les visiter ; et ce avec les anciens, c'est-à-dire avec l'évêque, ou bien, s'il y a un motif suffisamment grave, avec les prêtres. Quelle nécessité y a-t-il que nous donnions aux gens du monde matière à dénigrement ? Quel besoin y a-t-il que ces visites aussi, par leur fréquence, prennent de l'importance ? Qu'arrivera-t-il si d'aventure quel-qu'une de ces femmes succombe ? Pourquoi encourir l'odieux de la chute d'autrui ? Combien d'hommes, même forts, la séduction féminine a-t-elle surpris? Combien, sans donner matière à une faute, l'ont donnée au soupçon ?
Pourquoi ne pas consacrer à la lecture ces moments où l'église te laisse libre ? Pourquoi ne pas revenir voir le Christ ? parler au Christ ? écoutez le Christ ? Nous lui parlons quand nous prions, nous l'écoutons quand nous lisons les paroles divines. Qu'avons-nous à faire avec les maisons d'autrui ? Il n'est qu'une seule maison qui rassemble tous les hommes ; qu'ils viennent plutôt vers nous, ceux-là qui nous recherchent. Qu'avons-nous à faire avec les bavardages ? Nous avons reçu mission de nous acquitter d'un ministère aux autels du Christ et non pas d'un hommage aux hommes .
II convient d'être humbles, il convient d'être doux, calmes, sérieux, patients, d'observer la mesure en toutes choses, afin que, soit le visage silencieux, soit la parole révèlent qu'il n'existe aucun défaut dans le caractère .


La colère.

Que l'on se garde de la colère, ou si l'on ne peut d'avance s'en garder, qu'on la contienne ; l'irritation est en effet mauvaise conseillère de péché, elle qui bouleverse l'âme au point de ne pas laisser de place à la raison. La première chose est donc, si cela peut se faire, que le calme du caractère devienne une seconde nature, par une sorte d'habitude, par manière d'être, par résolution. Ensuite, puisque, la plu-part du temps, la passion se trouve ancrée dans la nature et le caractère à ce point qu'on ne peut l'arracher ni l'éviter : si l'on a pu la prévenir, qu'on la réprime par la raison ; ou bien si l'âme a été envahie par l'irritation avant qu'elle ait pu, grâce à la réflexion, la prévoir et la prévenir afin de n'être pas envahie, réfléchis à la manière de vaincre la passion de ton âme, d'apaiser ta colère. Résiste à la colère si tu peux, retire-toi si tu ne peux pas, car il est écrit : « Faites place à la colère . » Jacob se retira avec bonté devant son frère qui était irrité et, fort du conseil de Rebecca, c'est-à-dire de la patience, il préféra vivre au loin et séjourner en pays étranger plutôt que d'exciter l'irritation de son frère, puis revenir quand il pensa son frère apaisé. Et c'est pour cette raison qu'il trouva si grand crédit près de Dieu. Par quels hommages ensuite, par combien de présents se réconcilia-t-il son frère lui-même, en sorte que celui-ci ne se souvint pas de la bénédiction dérobée, mais se souvint de la compensation offerte !
Par conséquent si la colère a déjà surpris et envahi ton âme et si elle a monté en toi, n'abandonne pas ton rôle. Ton rôle est la patience, ton rôle est la raison ; la sagesse est ton rôle, ton rôle est de calmer l'irritation. Ou alors si l'opiniâtreté de qui te répond, t'a troublé et si son outrance t'a poussé à l'irritation, si tu n'as pu apaiser ton âme, retiens ta langue. Il est écrit en effet : « Garde ta langue du mal et que tes lèvres ne profèrent pas la tromperie », puis : « Recherche la paix et poursuis-la . » Vois cette paix du saint Jacob, quelle grandeur. D'abord, tâche de calmer ton âme ; si tu n'as pas eu le dessus, mets un frein à ta langue ; ensuite n'omets pas de chercher la réconciliation. Les orateurs du monde ont mis dans leurs livres ces principes, après les avoir pris des nôtres mais celui-là a le mérite de cette pensée qui le premier l'a exprimée.
Ainsi donc évitons ou tempérons la colère, pour qu'elle ne soit pas ou bien retranchée à nos mérites ou bien ajoutée à nos défauts. Ce n'est pas chose ordinaire d'apaiser sa colère ; ce n'est pas moindre que de n'être pas emporté du tout. La première dépend de nous, la seconde de la nature. Ainsi les emportements chez les enfants sont inoffensifs : ils offrent plus d'agrément que d'amertume. Et s'il est vrai que les enfants s'emportent vite entre eux, ils se calment facilement et courent se rejoindre avec plus de douceur ; ils ne savent se traiter avec ruse et artifice. Ne méprisez pas ces enfants dont le Seigneur dit : « A moins que vous n'ayez changé et ne soyez devenus comme cet enfant, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. » C'est pourquoi le Seigneur en personne, c'est-à-dire « la puissance de Dieu », comme un enfant,
« alors qu'on l'insultait, ne rendit pas l'insulte », alors qu'on le frappait, ne rendit pas les coups. Ainsi donc dispose-toi, comme si tu étais un enfant, à ne pas tenir rancune de l'injure, à ne pas user de méchanceté, à faire que toutes choses, de ta part, procèdent de l'innocence. Ne considère pas ce qui, de la part des autres, te vient en retour. Conserve ton rôle, garde la simplicité et la pureté de ton cœur. « Ne réponds pas » à la colère de l'homme en colère ou « à la déraison de l'homme déraisonnable. » Rapidement la faute provoque la faute ; si tu frottes des pierres, le feu ne jaillit-il pas ?
Les païens ? avec leur manière habituelle de tout exalter et amplifier par des mots ? rapportent une parole du philosophe Archytas(1) de Tarente, qu'il aurait adressée à son fermier : « O toi misérable, comme je te battrais, si je n'étais en colère ! » Mais déjà David avait retenu sa main, pourtant armée pour satisfaire son irritation. Combien il est mieux encore de ne pas retourner un propos injurieux, que de ne pas tirer vengeance ! Ce sont aussi des guerriers prêts à exercer des représailles contre Nabal, qu'Abigaïl avait dissuadés par sa prière. De cet épisode nous tirons la leçon qu'il faut non seulement que nous cédions aussi aux médiations opportunes, mais encore que nous en soyons charmés. Or David fut à ce point charmé qu'il bénit celle qui s'était entremise, parce qu'il avait été dissuadé de son désir de vengeance.
Déjà il avait dit au sujet de ses ennemis : « C'est qu'ils ont rejeté sur moi l'iniquité et que, dans la colère, ils m'étaient à charge . » Écoutons ce qu'il dit dans le trouble de la colère : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe, je volerai et me reposerai ? » Ces ennemis le provoquaient à l'emportement, celui-ci choisissait la tranquillité.
Déjà il avait dit : « Mettez-vous en colère et ne péchez pas. » Maître en morale, qui sait qu'on peut faire plier la passion naturelle, par la méthode d'un enseignement, plutôt qu'on ne peut l'arracher, il enseigne la morale. Cela signifie : Mettez-vous en colère quand il y a une faute contre laquelle vous devez vous mettre en colère. Il ne peut se faire en effet que nous ne soyons pas troublés par l'indignité des faits ; autrement on ne nous attribue pas de la vertu, mais de la mollesse et de l'abandon. Mettez-vous donc en colère, à la condition de vous abstenir de faute . Ou bien entendez ainsi : Si vous vous mettez en colère, ne péchez pas mais vainquez la colère par la raison. Ou du moins entendez ainsi : Si vous vous mettez en colère, mettez-vous en colère contre vous-mêmes parce que vous avez été emportés, et vous ne pécherez pas. Celui en effet qui se met en colère contre soi-même, parce qu'il a vite été troublé, cesse de se mettre en colère contre autrui ; tandis que celui qui veut prouver la justesse de sa colère, s'enflamme davantage et tombe vite en faute. Or « mieux vaut » selon Salomon « l'homme qui contient sa colère que celui qui prend une ville » parce que la colère abuse même les gens courageux.
Nous devons donc nous garder de succomber aux passions avant que la raison ne rassemble nos esprits.
La colère ou la douleur ou la peur de la mort la plupart du temps paralysent en effet l'âme et la frappent d'un coup imprévu. C'est pourquoi il est beau de prendre les devants par la réflexion dont le déroulement tiendra l'âme en haleine, afin qu'elle ne soit pas animée par des emportements subits, mais que, maintenue par une sorte de joug et par les rênes de la raison, elle s'adoucisse.


Les « mouvements de l'âme et le convenable.

II existe de doubles mouvements de l'âme, ce sont les pensées et le désir : les uns sont les mouvements des pensées, les autres ceux du désir ; ils ne sont pas confondus mais distincts et différents. Les pensées ont pour fonction de rechercher le vrai et pour ainsi dire de le moudre, le désir pousse et excite à faire quelque chose. C'est pourquoi, par le genre même de leur nature, les pensées inspirent un calme tranquille, tandis que le désir suscite le mouvement de l'action. Ainsi donc nous avons été formés de telle sorte que la pensée de bons objets se présente à notre esprit, que le désir obéisse à la raison — si vraiment nous voulons faire porter l'attention de notre esprit à maintenir ce convenable — afin que l'attachement à quelque objet ne bannisse pas la raison, mais que la raison examine ce qui convient à la beauté morale.


Le convenable et la parole.

Et puisque nous avons dit qu'il appartient au respect du convenable que nous sachions, dans les actes ou les paroles, quelle mesure observer ? or le bon ordre des paroles passe avant celui des actes ? la question du discours se divise en deux genres : l'entretien familier et l'exposé, en particulier l'examen portant sur la foi et la justice . Dans l'un et l'autre genres, il faut faire attention à ce que soit évitée toute passion, mais que le discours soit mené de manière douce et paisible, pleine de bienveillance et d'agrément, sans aucun outrage. Qu'il n'y ait pas, dans le discours familier, de tension opiniâtre ; celle-ci d'ordinaire soulève des questions oiseuses plu-tôt qu'elle n'apporte quelque chose d'utile. Que la discussion soit sans colère, la douceur sans amertume, l'avertissement sans dureté, l'exhortation sans brutalité. Et comme, dans tout acte de la vie, nous devons veiller à ceci, qu'un mouvement excessif de l'âme ne bannisse pas la raison, mais que nous gardions à la réflexion sa place, ainsi convient-il, même dans le dis-cours, que l'on se tienne à cette règle de ne pas éveiller la colère ou la haine, de ne pas donner quelques signes de notre convoitise ou de notre apathie.
Ainsi donc que le discours de cette sorte s'attache surtout aux Écritures. Pourquoi en effet ? C'est qu'il nous faut de préférence parler de la meilleure manière de vivre, de l'encouragement à l'observance, du main-tien de la règle de vie. Que le discours commence avec raison et finisse avec mesure. Le discours ennuyeux en effet provoque la colère. Or combien il est inconvenant, alors que toute conversation offre d'ordinaire un sur-croît d'agrément, qu'elle offre un défaut qui choque !
L'exposé aussi, sur la doctrine de la foi, sur l'enseignement de la continence, sur l'examen de la justice, sur l'encouragement du zèle, ne sera pas toujours le même ; mais, selon la lecture qui se sera présentée, il nous faut l'entreprendre et, dans la mesure où nous le pouvons, le poursuivre : ni trop long ni vite interrompu, et qu'il ne laisse pas le dégoût ou ne révèle pas la paresse et la négligence ; le langage sera pur, simple, clair et net, plein de dignité et de gravité, sans rechercher l'élégance, mais sans renoncer à l'agrément.
Les hommes de ce monde donnent en outre un grand nombre de préceptes sur la façon de parler, qu'il nous faut, à mon avis, laisser de côté, par exemple sur les règles de la plaisanterie . De fait, bien que les plaisanteries soient parfois belles moralement et agréables, cependant elles répugnent à la discipline ecclésiastique, car, ce que nous n'avons pas trouvé dans les Écritures, comment pouvons-nous en faire usage ?
II faut s'en garder en effet, même dans les conversations, de peur qu'elles ne rabaissent la dignité d'un dessein de vie plus austère. « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez » dit le Seigneur ; et nous, nous cherchons matière à rire afin que, riant ici-bas, nous pleurions là-haut ! Ce ne sont pas seulement les plaisanteries sans bornes mais encore toutes les plaisanteries qu'il faut, à mon avis, éviter, à cette réserve près qu'il n'est pas inconvenant que, d'aventure, un discours soit plein de dignité et d'agrément.
Que dirais-je en effet de la voix dont je pense qu'il suffit qu'elle soit simple et pure ? Qu'elle soit harmonieuse dépend de la nature et non du savoir-faire. Par la manière de prononcer, que la voix soit tout à fait nette et pleine de sève virile, afin d'éviter un accent rustique et quelque peu campagnard, non pas pour rechercher un débit théâtral, mais pour respecter un débit religieux.


Le convenable et l'action.

Sur la façon de parler, je pense avoir assez parlé ; examinons maintenant, à propos de l'activité de la vie, ce qui sied. Or nous voyons trois points à considérer en ce domaine : le premier, que les désirs ne s'opposent pas à la raison ; de cette seule manière en effet, nos devoirs peuvent s'accorder avec ce convenable ; si en effet le désir obéit à la raison, ce qui convient peut facilement être observé dans tous nos devoirs. Ensuite, que nous n'apparaissions pas — par l'effet d'un zèle plus grand ou d'un zèle moindre que ne vaut l'affaire même que l'on entreprend — soit avoir entrepris une petite affaire avec une grande ambition, soit avoir fait défaut à une grande affaire avec trop peu d'ambition. Le troisième point concerne la mesure de nos goûts et de nos œuvres. Je pense qu'il faut ne pas passer sous silence non plus la question de l'ordre des choses et de l'opportunité des moments.
Mais ce premier point est pour ainsi dire le fondement de tous, à savoir que le désir obéisse à la raison. Le second et le troisième sont identiques : il s'agit dans l'un et l'autre cas de la mesure ; vaine est en effet pour nous la considération de l'apparence extérieure de la vie libérale — que l'on teint pour beauté — et de la dignité. Suit la question de l'ordre des choses et de l'opportunité des moments. Et ainsi il y a trois points dont nous verrons si nous pouvons enseigner qu'ils ont été remplis par quelqu'un des saints.
Tout d'abord notre père Abraham en personne, qui fut formé et instruit pour l'enseignement d'une postérité à venir, quand il reçut l'ordre de quitter sa terre natale, sa parenté et la maison de son père, est- ce que, tout lié qu'il fût par l'attachement de multiples affections, il ne montra pas cependant l'obéissance de son désir à la raison ? Quel homme en effet ne serait retenu par l'agrément du pays natal, de sa parenté et aussi de sa propre maison ? En conséquence la douceur des siens le charmait, lui aussi, mais la pensée de l'empire céleste et de la rétribution éternelle l'émouvait davantage. N'estimait-il pas qu'il ne pouvait, sans péril extrême, emmener sa femme, faible face aux fatigues, fragile face aux violences, belle face aux passions des impudents ? Et cependant il jugea plus sage de s'exposer à tout, que de refuser. Puis alors qu'il descendait en Egypte, il l'avertit de dire qu'elle était sa sœur et non sa femme.
Remarque l'enjeu de son désir : il craignait pour la pudeur de sa femme, il craignait pour son propre salut, il tenait en suspicion les convoitises des Egyptiens, et cependant chez lui prévalut la raison, qui consistait à suivre jusqu'au bout la piété. Il estima en effet qu'avec la faveur de Dieu il pourrait être partout en sécurité, mais que, le Seigneur offensé, il ne pourrait, même chez lui, rester sain et sauf. Ainsi donc la raison vainquit le désir et se le rendit obéissant.
Sans s'épouvanter de la capture de son neveu et sans se troubler devant les peuples de tant de rois, il reprit la guerre ; en possession de la victoire, il refusa la part du butin dont il était lui-même l'auteur . En outre, un fils lui ayant été promis, bien qu'il vît exténuées les forces de son corps épuisé, la stérilité de son épouse et son extrême vieillesse, même à l'encontre de l'usage de la nature, il crut en Dieu.
Remarque la convenance de toutes choses : Le désir ne fit pas défaut, mais il fut réprimé ; l'âme fut à la hauteur des entreprises à mener, elle qui ne tenait ni les grandes choses pour peu importantes, ni les choses plus petites pour grandes ; la modération devant les affaires ; l'ordre des choses, l'opportunité des moments, la mesure des paroles. Premier par la foi, supérieur par la justice, actif dans le combat, sans cupidité dans la victoire, hospitalier chez lui, attentionné pour sa femme.
Son saint petit-fils Jacob aussi se plaisait à vivre chez lui en sécurité, mais sa mère voulut qu'il partît en pays étranger pour laisser le champ libre à la colère de son frère. Salutaire, le conseil l'emporta sur son désir : exilé de chez lui, en fuite loin de ses parents, il garda partout cependant la mesure appropriée en ses affaires et sauvegarda dans les divers moments l'opportunité ; reçu chez lui par son père et sa mère pour que l'un, abusé par l'âge, lui donnât la bénédiction l'assurant de la soumission des siens, et que l'autre eût pour lui le penchant d'une pieuse affection ; mis en avant aussi par une décision fraternelle, puisqu'il avait estimé devoir céder sa nourriture à son frère — il appréciait assuré-ment le mets par inclination naturelle, mais par bonté il céda à une demande ; pasteur fidèle au maître du troupeau, gendre attentionné pour son beau-père, ne renâclant pas au travail, frugal au repas, prenant les devants pour donner satisfaction, généreux pour fixer son salaire ; enfin il apaisa à ce point la colère de son frère qu'il obtint la faveur de celui dont il craignait les ressentiments.
Que dirai-je de Joseph qui avait assurément le désir de la liberté et supporta une servitude inévitable ? Quelle soumission dans l'esclavage, quelle constance dans la vertu, quelle obligeance dans sa prison ; il était sage dans l'interprétation des songes, modéré dans l'exercice du pouvoir, prévoyant dans l'abondance, juste dans la disette, ajoutant aux affaires l'ordre de la louange, et aux moments l'opportunité, apportant l'équité aux peuples par la modération dans les devoirs de sa charge !
Job aussi, sans reproche tout au long de la prospérité et de l'adversité, patient, reconnaissant et agréable à Dieu, était tourmenté par ses souffrances mais il se consolait.
David encore, courageux au combat, patient dans l'adversité, pacifique à Jérusalem, traitable dans la victoire, affligé dans le péché, prévoyant dans la vieillesse, observa les mesures des choses, les successions des moments à travers les tonalités de chacun des âges de la vie, de telle sorte qu'il m'apparaît que, exceptionnellement doux par son genre de vie non moins que par la douceur de son chant, il a laissé libre cours, pour Dieu, à l'immortelle mélodie de son mérite.


Les quatre vertus cardinales.

Quel devoir des vertus fondamentales fit défaut à ces hommes ? De ces vertus, ils mirent au premier rang la prudence qui s'applique à la découverte du vrai et inspire le désir d'une science plus complète ; au second rang, la justice qui accorde son dû à chacun, ne réclame pas le bien d'autrui, néglige son utilité propre, afin de sauvegarder l'équité entre tous ; en troisième lieu, la force qui se distingue dans les activités de la guerre et dans la paix, par la grandeur et l'élévation de l'âme, et qui se signale par la vigueur physique ; au quatrième rang, la tempérance qui observe la mesure et l'ordre en tout ce que nous estimons devoir faire ou dire.
Peut-être quelqu'un dira-t-il qu'il eût fallu placer tout cela en premier lieu, puisque c'est de ces quatre vertus que naissent les différentes catégories de devoirs. Mais cela relève de l'art, que d'abord l'on définisse le devoir et qu'ensuite on le divise en catégories déterminées. Or nous, nous fuyons l'art ; nous présentons les exemples des anciens, exemples qui n'offrent ni obscurité pour les comprendre, ni subtilités pour en traiter. Que la vie des anciens soit donc pour nous un miroir de la règle morale et non point un commentaire ingénieux, par respect de l'imitation et non point par artifice de la discussion ».
II y avait donc en premier lieu la prudence chez le saint Abraham dont l'Écriture dit : « Abraham crut en Dieu et ce lui fut imputé à justice ». Il n'est en effet personne de prudent qui ignore le Seigneur. Ainsi l'insensé a dit que « Dieu n'existe pas » ; de fait le sage ne le dirait pas. Comment en effet serait-il sage celui qui ne recherche pas son créateur, qui dit à la pierre : « Tu es mon père », qui dit au diable, comme le manichéen : « Tu es mon créateur » ? Comment serait-il sage celui — comme l'arien — qui préfère avoir un créateur imparfait et dégénéré plutôt que vrai et parfait ? Comment serait-il sage celui — comme Marcion et Eunomius — qui préfère avoir un Seigneur mauvais plutôt qu'un bon ? Comment serait-il sage celui qui ne craint pas son Dieu ? " En effet la crainte du Seigneur est le début de la sagesse». Et tu trouves ailleurs : « Les sages ne s'écartent pas de la parole du Seigneur, mais la reprennent dans leurs professions de foi ». En même temps aussi, l'Écriture, en disant : « Ce lui fut imputé à justice », lui reconnut la grâce de la seconde vertu.
Nos pères furent donc les premiers à établir que la prudence consiste dans la connaissance du vrai " — qui le fit en effet parmi les philosophes avant Abraham, David, Salomon ? — puis à établir que la justice intéresse la société du genre humain ; ainsi David dit : « II a distribué, il a donné aux pauvres, sa justice demeure pour l'éternité ». Le juste est pitoyable, le juste est généreux . Le sage et le juste possèdent les richesses du monde entier : Le juste tient les biens qui sont communs pour les siens propres et les biens qui lui sont propres pour communs. Le juste s'accuse lui-même avant d'accuser les autres ; celui-là en effet est juste qui ne s'épargne pas lui-même et ne supporte pas de tenir cachées ses faiblesses secrètes. Vois combien Abraham fut juste : Dans sa vieillesse il avait reçu un fils en vertu de la promesse ; au Seigneur qui le lui redemandait, il ne pensa pas devoir le refuser pour le sacrifice, bien qu'il fût son fils unique.
Remarque ici la présence de chacune des quatre vertus dans un seul fait. Ce fut sagesse de croire en Dieu et de ne pas préférer l'attrait de son fils à l'ordre de son créateur ; ce fut justice de rendre ce qu'il avait reçu ; ce fut force de contenir son désir par sa raison : Le père conduisait la victime, le fils questionnait, le sentiment paternel était tenté, mais n'était pas vaincu ; le fils répétait le nom de père, il transperçait le cœur paternel, mais ne diminuait pas sa piété. S'y ajoute aussi la quatrième vertu, la tempérance : le juste observait à la fois la mesure de l'affection et l'ordonnance de la mise à mort. Finalement, en transportant les objets nécessaires au sacrifice, en allumant le feu, en liant son fils, en dégainant le glaive, il mérita par cette ordonnance de l'immolation, de conserver son fils.
Quelle plus grande sagesse que celle du saint Jacob : il vit Dieu « face à face » et mérita sa bénédiction ? Quelle plus grande justice : il partagea avec son frère ce qu'il avait acquis, en lui offrant des présents ? Quelle plus grande force : il lutta avec Dieu ? Quelle plus grande modération que la sienne : il accommodait à ce point sa modération aux lieux et aux moments, qu'il préférait cacher par un mariage le déshonneur de sa fille plutôt que de le venger ; en effet, établi au milieu d'étrangers, il pensait qu'il fallait veiller à la bonne entente plutôt que d'accumuler des haines.
Combien Noé fut sage, lui qui construisit une si grande arche ! Combien il fut juste, lui qui, mis à part pour être la semence de tous, devint, seul entre tous, à la fois le survivant de la génération passée et l'auteur de la génération à venir, né qu'il était pour le monde bien plutôt et pour tous les hommes bien plus que pour lui-même ! Combien il fut courageux d'avoir vaincu le déluge ! Combien il fut tempérant d'avoir supporté le déluge : savoir quand il entrerait dans l'arche, avec quelle modération il y vivrait, quand il enverrait le corbeau et quand la colombe, quand il les recouvrerait à leur retour, quand il saisirait et reconnaîtrait le moment opportun de sortir ?


La prudence.

Et ainsi ils exposent que dans la découverte du vrai il faut observer ce convenable, qui consiste à rechercher avec un zèle extrême ce qu'est le vrai, à ne pas tenir des choses fausses pour vraies, à ne pas envelopper d'obscurités les choses vraies, à ne pas encombrer l'esprit de choses superflues ou compliquées et incertaines. Mais qu'y a-t-il d'aussi contraire au convenable que de révérer des morceaux de bois, ce qu'eux-mêmes font ? Qu'y a-t-il d'aussi obscur que de traiter d'astronomie et de géométrie, ce qu'ils essayent, et de mesurer les espaces de l'altitude éthérée, d'enfermer dans des nombres le ciel aussi et la mer, d'abandonner les affaires du salut, et de chercher des erreurs ?
Est-ce que cet homme instruit dans toute la sagesse des Egyptiens, Moïse, n'essaya pas tout cela ? Mais il jugea cette sagesse préjudice et sottise et, se détournant d'elle, il chercha Dieu du fond du cœur ; et c'est pour cette raison qu'il le vit, l'interrogea et l'entendit parler. Qui est plus sage que celui que Dieu a enseigné, qui a anéanti toute la sagesse des Egyptiens et tous les prestiges des arts par la puissance de son action personnelle ? Ce n'est pas cet homme qui prenait les choses inconnues pour connues et y donnait à la légère son assentiment ; ces deux défauts, ils peuvent bien dire qu'il faut les éviter, en ce domaine éminemment naturel et beau moralement de la découverte du vrai, ceux qui, pour eux-mêmes, jugent qu'il n'est ni con-traire à la nature, ni laid moralement, d'adorer des pierres et de demander du secours à des statues qui ne peuvent avoir aucun sentiment.
Ainsi donc plus la sagesse est une haute vertu, plus il faut, j'estime, faire effort pour pouvoir y parvenir. C'est pourquoi, afin de ne rien penser à l'encontre de la nature, ni rien de laid moralement et de contraire au convenable, nous devons apporter à l'examen des questions, en vue de les étudier, ces deux choses, à savoir le temps et l'attention. Il n'est en effet rien de plus en quoi l'homme puisse l'emporter sur tous les autres êtres vivants, que le fait d'avoir la raison en partage, de rechercher les causes des choses, de considérer qu'il lui faut tâcher à découvrir l'auteur de son espèce, celui au pouvoir de qui se trouve le pouvoir de vie et de mort sur nous, qui dirige ce monde à son gré, à qui nous savons devoir rendre compte de nos actes. Il n'est rien en effet qui soit plus profitable à une vie belle moralement que de croire qu'il sera notre juge, lui à qui n'échappent pas les choses cachées, font offense celles qui sont contraires au convenable et plaisent celles qui sont belles morale-ment.
Ainsi donc il est inhérent à tous les hommes de tâcher à découvrir le vrai, conformément à la nature humaine qui nous entraîne à l'étude de la connaissance et de la science, et répand en nous le désir de la recherche. Y exceller paraît à tout le monde une belle chose, mais il appartient à un petit nombre d'y parvenir, à ceux qui dépensent un effort considérable à retourner leurs pensées, à examiner leurs desseins, afin de pouvoir accéder à cette vie heureuse et belle, et s'en rapprocher par leurs œuvres : « Ce n'est pas en effet, affirme Jésus, celui qui m'aura dit : Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui aura fait ce que je dis ». En réalité, les études relatives à la science, sans les actes, je ne sais si elles ne sont pas bien plutôt une entrave.
Ainsi donc la première source du devoir est la prudence. Qu'est-ce en effet qui accomplit aussi pleinement le devoir que d'offrir au créateur zèle et respect ? Cette source cependant s'écoule aussi vers toutes les autres vertus ; il ne peut en effet exister de justice sans prudence : l'examen de ce qui est juste ou de ce qui est injuste est assurément le fait d'une prudence pas banale ; l'erreur dans les deux cas est extrême. « Celui en effet qui juge juste ce qui est injuste, et injuste ce qui est juste, est en abomination devant Dieu. A quoi bon abonder en justice pour l'imprudent ? » dit Salomon. Il n'est pas, d'autre part, de prudence sans justice : en effet, la piété à l'égard de Dieu est le début de l'intelligence. En quoi l'on s'avise que ce mot a été traduit plutôt qu'inventé par les sages de ce monde : « la piété est le fondement de toutes les vertus ».
De la justice relève la piété, due en premier lieu à Dieu, en second lieu à la patrie, en troisième lieu aux parents et pareillement à tous, piété qui est elle-même conforme à l'enseignement de la nature, puisque, dès le tout jeune âge, aussitôt que le sentiment a commence de se répandre en nous, nous aimons la vie comme un don de Dieu, nous chérissons la patrie et nos parents, puis les enfants de même âge auxquels nous désirons nous joindre. De là naît la charité qui donne la préférence aux autres sur soi, au lieu de rechercher ce qui revient à soi, en quoi réside le principe de la justice.
II est aussi inné chez tous les êtres vivants, d'abord de veiller à leur conservation, de se garder de ce qui est nocif, de désirer ce qui est profitable « comme la nourriture, comme les gîtes » pour se défendre, grâce à eux, du danger, des pluies, du soleil, ce qui relève de la prudence. Il s'ensuit aussi que tous les genres d'êtres vivants « sont sociaux par nature », tout d'abord avec ceux qui partagent leur propre genre et leur conformation, ensuite également avec tous les autres ; ainsi voit-on les bovins se plaire en troupeaux, les chevaux en bandes, et essentiellement les semblables avec leurs semblables ; les cerfs aussi se joindre aux cerfs et très souvent aux hommes. Et maintenant que dire de l'ardeur à procréer et de la postérité ou encore de l'amour des parents, où réside une forme éminente de la justice ?
II est donc clair que ces vertus et toutes les autres sont apparentées entre elles : le courage aussi qui, ou bien à la guerre protège la patrie contre les barbares, ou bien en temps de paix défend les faibles, ou bien les compagnons contre les bandits, accomplit pleinement la justice ; d'autre part, savoir par quelle résolution défendre et aider, saisir aussi les opportunités des moments et des lieux, relèvent de la prudence et du tact ; et la tempérance elle-même sans la prudence ne peut savoir la manière ; connaître l'opportunité et rendre suivant la mesure relèvent de la justice ; et en tout cela la grandeur d'âme est nécessaire, avec un certain courage de l'esprit, très souvent aussi du corps, pour que l'on puisse accomplir ce que l'on veut.


La Justice.

Ainsi donc la justice se rapporte au lien social et à la communauté du genre humain. On considère en effet le lien social en distinguant deux points de vue : la justice et la bienfaisance que l'on appelle aussi générosité et obligeance ; la justice me paraît plus grande, la générosité plus agréable ; celle-là s'attache à la sévérité, celle-ci à la bonté.
Mais cela même que les philosophes estiment le premier office de la justice, est chez nous proscrit. Ceux-ci disent en effet que telle est la première forme de la justice qu'on ne nuise à personne, si ce n'est provoqué par un préjudice, ce qu'exclut l'autorité de l'Évangile ! l'Écriture veut en effet que soit en nous l'esprit du Fils de l'homme qui est venu apporter la grâce et non porter préjudice.
Puis ils estimèrent comme une forme de la justice que l'on tienne les biens communs, c'est-à-dire les biens publics pour des biens publics et les biens privés pour des biens propres. Pas même cela n'est conforme à la nature : la nature en effet a répandu toutes choses en commun pour tous. Dieu a ordonné en effet que toutes choses fussent engendrées de telle sorte que la nourriture fût commune pour tous et que la terre par conséquent fût une sorte de propriété commune de tous. C'est donc la nature qui a engendré le droit commun et l'usage qui a fait le droit privé. Or sur ce point, disent les philosophes, les stoïciens ont pensé que les produits de la terre sont tous créés pour les besoins des hommes et que les hommes ont été engendrés pour les hommes afin qu'eux-mêmes puissent se rendre service les uns aux autres.
D'où tirèrent-ils cette affirmation si ce n'est de nos Écritures » ? Moïse a écrit en effet que Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et selon notre ressemblance, qu'il ait l'empire des poissons de la mer, des oiseaux du ciel, et de toutes les bêtes qui se meuvent sur la terre ». Et David dit : « Tu as mis toutes choses sous ses pieds, les brebis et les bœufs, en outre aussi toutes les bêtes de la campagne, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer ». Ainsi donc ils ont appris de nos Écritures que toutes choses ont été soumises à l'homme et ils pensent, pour cette raison qu'elles ont été engendrées pour l'homme.
Que l'homme aussi a été engendré en vue de l'homme, nous l'avons trouvé dans les livres de Moïse, lorsque Dieu dit : « II n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons lui une aide semblable à lui ». C'est donc pour lui prêter assistance que la femme fut donnée à l'homme afin qu'elle enfantât, en sorte que l'homme fût une assistance pour l'homme. Car, avant que la femme fût formée, il fut dit d'Adam : « II ne s'est pas trouvé d'aide semblable à lui », il ne pouvait obtenir en effet d'assistance pour l'homme que de l'homme. En conséquence, parmi tous les animaux, il ne s'est trouvé aucun animal semblable et, pour parler net, aucun aide de l'homme : ainsi donc le sexe féminin était attendu comme aide.
Ainsi donc selon la volonté de Dieu ou le lien de la nature, nous devons nous secourir mutuellement, rivaliser dans l'accomplissement des devoirs, mettre pour ainsi dire en commun tous les intérêts et, pour user du mot de l'Écriture, nous porter assistance l'un à l'autre ou bien par le zèle, ou bien par l'accomplissement du devoir, ou bien par l'argent, ou bien par les œuvres, ou bien de n'importe quelle manière, afin d'accroître l'agrément du lien social entre nous. Et que personne ne soit détourné du devoir, même par l'effroi du danger, mais qu'il tienne pour siennes toutes adversités ou prospérités. Ainsi le saint Moïse ne redouta pas, en faveur du peuple, d'entreprendre les lourdes guerres pour une patrie, ni ne trembla devant les armes d'un roi très puissant, ni ne s'effraya devant la fureur de la cruauté des barbares, mais il abandonna son propre salut pour rendre à son peuple la liberté.
Aussi est-il resplendissant, l'éclat de la justice qui, « née pour les autres plutôt que pour soi », vient en aide à notre communauté et à notre société ; elle occupe la haute place pour tenir toutes choses soumises à son jugement, porter secours aux autres, apporter de l'argent, ne pas repousser les devoirs, assumer les périls d'autrui.
Qui ne désirerait occuper cette citadelle de la vertu si la cupidité, venue la première, n'affaiblissait et ne faisait plier la vigueur d'une si grande vertu ? Et en effet, en désirant augmenter nos ressources, accumuler de l'argent, accaparer les terres par nos propriétés, l'emporter par la richesse, nous avons dépouillé le beau vêtement de la justice, nous avons perdu la bienfaisance commune : Comment en effet peut-il être juste, celui qui s'applique à enlever à autrui ce qu'il cherche pour soi ?
La volonté de puissance aussi amollit la beauté virile de la justice : Comment en effet peut-il intervenir en faveur des autres, celui qui s'efforce de se soumettre les autres, et porter secours au faible contre les puissants, celui qui, personnellement, cherche à faire peser sa puissance sur la liberté ?
Or la grandeur de la justice peut être reconnue à ceci qu'elle ne fait acception ni de lieux, ni de personnes, ni de temps, elle que l'on sauvegarde même à l'égard des ennemis ; en telle sorte que, si l'on a décidé avec l'ennemi, ou du lieu ou du jour pour le combat, on estime contraire à la justice de prendre les devants ou sur le lieu ou dans le temps. Il importe en effet de savoir si quelqu'un est fait prisonnier à la suite de quelque bataille et d'une lutte sévère, ou bien l'est à la suite d'une faveur supérieure ou de quelque événement heureux, puisque l'on tire vengeance plus dure des ennemis plus durs et sans foi et de ceux qui ont nui davantage ; tel fut le cas des Madianites(2) qui, par l'entremise de leurs femmes, avaient fait tomber dans le péché la plupart des hommes du peuple juif ? aussi la colère de Dieu fondit- elle sur le peuple de nos pères ? et pour cette raison il arriva que Moïse, dans sa victoire, ne souffrît pas qu'aucun survécût ; mais que pour les Gabaonites3 qui avaient éprouvé le peuple de nos pères plutôt par la ruse que par la guerre, Josué ne les réduisit pas par le combat, mais les soumit à l'outrage d'une condition de dépendance ; tandis que pour les Syriens qui cernaient Elisée et que celui-ci avait introduits dans la ville ? frappés qu'ils étaient d'une cécité temporaire, ils ne pouvaient voir où ils entraient ? alors que le roi d'Israël voulait les massacrer, le prophète n'y consentit pas et lui dit : « Tu ne massacreras pas ceux que tu n'as pas faits prisonniers par ton glaive et ta lance : donne-leur du pain et de l'eau, qu'ils mangent, qu'ils boivent, qu'on les renvoie et qu'ils s'en aillent vers leur maître » ; cela dans l'intention que, provoqués par cette humanité, ils fissent preuve de reconnaissance. Finalement, les brigands Syriens cessèrent par la suite de venir sur la terre d'Israël.
Si donc la justice garde sa valeur même dans la guerre, combien plus doit-on la respecter dans la paix !
Et c'est ainsi que le prophète fit grâce à ceux qui étaient venus pour se saisir de lui. Voici en effet ce que nous lisons : le roi de Syrie avait envoyé son armée pour le cerner, ayant eu connaissance que c'était Elisée qui se mettait en travers de tous ses desseins et machinations. Or en voyant cette armée, Giezi, le serviteur du prophète, commença à s'inquiéter du péril de leurs vies. Mais le prophète lui dit : « Ne crains pas, car il y a plus de troupes avec nous qu'avec eux ». Et à la prière du prophète demandant que s'ouvrissent les yeux de son serviteur, ils s'ouvrirent. Et c'est ainsi que Giezi vit toute la montagne couverte de chevaux et de chars à l'entour d'Elisée. Et tandis que les Syriens descendaient, le prophète dit : « Que le Seigneur frappe de cécité l'armée de Syrie ». L'ayant obtenu, il dit aux Syriens : « Suivez- moi et je vous conduirai à l'homme que vous cherchez ». Et ils virent Elisée dont ils étaient impatients de se saisir ; et le voyant ils ne pouvaient s'en emparer. Il est donc clair que même dans la guerre il faut que la bonne foi et la justice soient respectées et que ce convenable ne peut exister si l'on viole la bonne foi.
Enfin même leurs adversaires, les anciens les nommaient d'un terme amène : ils les appelaient peregrini, étrangers. Les hostes, ennemis, en effet dans l'usage ancien étaient appelés peregrini, étrangers. Or cela même aussi nous pouvons dire que ce fut tiré de nos Écritures. Les Hébreux en effet appelaient leurs adversaires allophyli, c'est-à-dire avec un mot latin alienigenae, gens d'autre race. Ainsi dans le premier livre des Règnes, voici ce que nous lisons : « Et il arriva dans ces jours-là que alienigenae, des gens d'autre race se rassemblèrent pour le combat contre Israël ».
« Ainsi donc le fondement de la justice, c'est la foi » ; en effet les cœurs des justes méditent la foi et celui qui, étant juste, s'accuse, établit la justice sur la foi, de fait c'est alors que sa justice apparaît, chaque fois qu'il confesse la vérité . Car le Seigneur dit aussi par la voix d'Isaïe : « Voici que j'envoie une pierre pour fondement de Sion », c'est-à-dire le Christ pour les fondements de l'Église. La foi de tous en effet est le Christ ; or l'Église est comme la forme de la justice : droit commun de tous, elle prie en commun, agit en commun, est tentée en commun ; ainsi, celui qui renonce à soi-même est lui-même juste, est lui- même digne du Christ. C'est pourquoi Paul aussi a établi le Christ pour fondement, afin que sur lui nous placions des œuvres de justice, car la foi est le fondement, mais dans les œuvres se trouve, ou l'iniquité si elles sont mauvaises, ou la justice si elles sont bonnes,


La bienfaisance est faite de bienveillance et de générosité.

Mais parlons maintenant de la bienfaisance qui se divise aussi elle-même en bienveillance et générosité. C'est donc à partir de ces deux vertus que se constitue la bienfaisance pour qu'elle soit parfaite : il ne suffit pas en effet de bien vouloir, mais il faut encore bien faire, et il ne suffit pas d'autre part de bien faire si cela ne procède d'une bonne source, c'est-à-dire de la bonne volonté. « Dieu aime en effet celui qui donne avec joie ». De fait, si tu agis contre ton gré, quelle récompense y a-t-il pour toi ? Aussi l'apôtre dit-il d'une manière générale : « Si je fais cela de mon plein gré, j'ai une récompense, mais si je le fais contre mon gré, c'est une fonction qui m'a été confiée » ». Dans l'Évangile aussi nous avons reçu de nombreuses leçons de juste générosité.
Ainsi donc il est beau de bien vouloir et de donner dans le dessein d'être utile, non pas de nuire. De fait, si tu penses devoir donner au débauché pour la profusion de sa débauche, à l'adultère pour la récompense de son adultère, cela n'est pas bienfaisance, là où n'est aucune bienveillance. C'est en effet être nuisible, non pas être utile à autrui, si tu donnes à celui qui complote contre la patrie, qui désire rassembler à tes frais des hommes perdus pour attaquer l'Église. Ce n'est pas une générosité qu'on puisse approuver si tu aides celui qui tranche contre la veuve et les orphelins, lors d'une grave querelle, ou qui, par quelque violence, cherche à enlever leurs biens.
On n'approuve pas une largesse, si ce dont un homme fait largesse à l'un, il l'arrache à l'autre, s'il acquiert injustement et pense pouvoir distribuer juste-ment. A moins par hasard, comme le fameux Zachée, que tu ne rendes d'abord le quadruple à celui que tu as volé et que tu ne répares les vices du paganisme par le zèle de la foi et par l'action du croyant. Que ta générosité ait donc un fondement.
On demande d'abord que tu donnes avec bonne foi, ne commettes pas de fraude sur tes offrandes, que tu ne dises pas que tu donnes plus, alors que tu donnes moins. Qu'est-il en effet besoin de le dire ? C'est une fraude sur la promesse : il est en ton pouvoir de faire la largesse que tu voulais. La fraude détruit le fondement et l'œuvre s'écroule. Est-ce par indignation que Pierre s'échauffa au point de vouloir la mort d'Ananie ou de son épouse ? Mais c'est qu'à leur exemple, il ne voulut pas que tous les autres se perdissent.
Et cette générosité n'est pas parfaite, si tu fais des largesses plus par vanité que par miséricorde. C'est la disposition de ton âme qui impose son nom à ton œuvre : c'est de la manière dont elle procède de toi, qu'elle est jugée. Tu vois à quel point s'intéresse à ta conduite le juge que tu as : il te consulte ; pour savoir comment accueillir ton œuvre, il interroge d'abord ton âme ; « que ta main gauche, dit-il, ignore ce que fait ta main droite ». Il ne parle pas du corps ; mais que même ton intime, ton frère ignore ce que tu fais, de peur qu'en recherchant ici-bas le prix de la vanité, tu ne perdes là-haut le bénéfice de la récompense. Or la générosité est parfaite lorsque l'homme cache son œuvre sous le silence et subvient en secret aux besoins de chacun, lorsque le loue la bouche du pauvre et non pas ses propres lèvres.
Ensuite la générosité parfaite se recommande par la foi, par le cas, par le lieu, par le moment, en sorte que tu agisses d'abord à l'égard de tes familiers dans la foi. C'est une grande faute, si, toi le sachant, un fidèle vient à se trouver dans le besoin ; si tu sais qu'il est sans moyens financiers, qu'il endure la faim, qu'il subit une épreuve — celui surtout qui peut rougir de se trouver dans le besoin — s'il est tombé dans un cas, ou bien de captivité des siens ou bien de calomnie, et que tu ne l'aides pas ; s'il est en prison et affligé de châtiments et de tortures à cause de quelque dette, tout en étant juste — car bien que la miséricorde soit due à tous, elle l'est cependant davantage au juste — si au moment de son affliction, il n'obtient rien de toi, si au moment du danger qui l'entraîne à la mort, ton argent vaut plus à tes yeux que la vie de qui va mourir. A ce sujet, Job a dit cette belle parole : « Que la bénédiction de celui qui va périr vienne sur moi ».
Dieu assurément ne fait point acception des personnes, car il connaît toutes choses. Quant à nous, c'est à tous assurément que nous devons la miséricorde, mais parce que un grand nombre la demandent par fraude et ajoutent faussement à leurs tribulations, pour cette raison, c'est lorsque le cas est éclairci, lorsque la personne est connue et que le temps presse, que la miséricorde doit se répandre plus largement. Le Seigneur en effet n'est pas avide au point de demander le plus : Bienheureux assurément celui qui abandonne toutes choses et le suit, mais il est aussi bienheureux celui qui fait par la disposition de son âme la valeur de ce qu'il a. Ainsi le Seigneur préféra les deux pièces de cette veuve aux présents des riches, parce qu'elle donna tout ce qu'elle avait, tandis que ceux-ci donnèrent de leur abondance une part infime. C'est donc la disposition de l'âme qui fait le don riche ou pauvre et impose aux choses leur prix. Du reste le Seigneur ne veut pas que les ressources soient prodiguées d'un coup, mais qu'elles soient réparties ; à moins par hasard de faire comme Elisée qui tua ses bœufs et nourrit les pauvres de ce qu'il avait, afin de n'être retenu par aucun souci domestique mais, ayant tout quitté, de se consacrer à la vie de prophète.
Elle est aussi à approuver, cette générosité qui veut que tu ne négliges pas les proches de ta famille, si tu les sais dans le besoin. Il vaut mieux en effet que tu subviennes en personne aux tiens qui ont honte de réclamer à d'autres un subside ou de solliciter de l'aide pour quelque nécessité ; que ce ne soit pas cependant pour qu'ils veuillent s'enrichir de ce que tu peux donner aux indigents. Leur cas, de fait, a priorité, mais non pas leur agrément. Et en effet ce n'est pas à cette fin que tu t'es consacré au Seigneur, d'enrichir les tiens, mais pour acquérir à ton profit la vie éternelle en bénéfice de ta bonne œuvre, et pour racheter tes péchés au prix de ta miséricorde. Ils pensent qu'ils réclament trop peu ; mais c'est ce prix qu'ils demandent, c'est le bénéfice de ta vie qu'ils prétendent enlever. Et celui-là t'accuse de ne pas l'avoir enrichi, alors que lui veut te frustrer de la récompense de la vie éternelle.
Nous avons exprimé un conseil, recherchons une autorité. Tout d'abord il faut que personne n'ait honte si, de riche qu'il était, il devient pauvre en faisant largesse au pauvre, car le Christ « est devenu pauvre alors qu'il était riche » pour tous nous enrichir de son indigence Il a donné la règle à suivre pour qu'il y ait une bonne raison d'avoir épuisé son patrimoine : le cas où l'on a repoussé la faim des pauvres, soulagé l'indigence. Aussi « c'est un conseil que je donne sur ce point, dit l'apôtre : cela vous est en effet utile » d'imiter le Christ. On donne conseil aux bons, tandis que la réprimande corrige ceux qui s'égarent. Ainsi il dit comme à des bons que « vous avez commencé non seulement à faire, mais aussi à vouloir depuis l'année passée ». Aux parfaits appartiennent l'un et l'autre et non pas une partie. Et ainsi il enseigne, et que la générosité sans bienveillance et que la bienveillance sans générosité ne sont pas parfaites. Aussi exhorte-t-il à la perfection en disant : « Maintenant donc achevez aussi de faire, de telle sorte que, de même que la volonté de faire est manifeste en vous, de même le soit aussi celle de parfaire avec ce que vous avez. Si en effet la volonté s'est mise en avant, c'est en fonction de ce qu'elle a que cela est agréé, et non pas en fonction de ce qu'elle n'a pas. Le but n'est pas en effet le rétablissement pour les autres, et le manque pour vous, mais que par égalité en ce temps, votre abondance serve à leur indigence, comme aussi leur abondance à votre indigence, en sorte que se fasse l'égalité selon qu'il est écrit : « Celui qui avait beaucoup ne fut pas dans l'abondance et celui qui avait peu ne fut pas dans le besoin ».
Nous observons comment l'apôtre comprend la bienveillance, la générosité, la mesure, le bénéfice et les personnes. La mesure pour cette raison qu'il donnait conseil aux imparfaits : ce ne sont en effet que les imparfaits qui souffrent de manquer. Mais si quelqu'un, ne voulant pas être à charge à l'Église, alors qu'il est constitué dans quelque sacerdoce ou ministère, ne distribue pas tout ce qu'il a, mais donne avec beauté morale, autant qu'il suffit au devoir de sa charge, il ne me paraît pas être imparfait. Et je pense qu'ici l'apôtre a parlé d'un manque non pas de cœur, mais de patrimoine.
Mais je pense que c'est de personnes qu'il a été dit : « Que votre abondance serve à leur indigence et leur abondance à votre indigence ». C'est-à-dire : que l'abondance du peuple soit d'un bon effet pour soulager leur indigence de nourriture, et que leur abondance spirituelle secoure dans la foule l'indigence du mérite spirituel et lui apporte la grâce.
Et de cela il a fourni un très bon exemple : « Celui qui avait beaucoup, ne fut pas dans l'abondance, et celui qui avait peu ne fut pas dans le besoin ». C'est une bonne exhortation au devoir de la miséricorde, pour tous les hommes, que cet exemple, parce que, d'une part, celui qui possède beaucoup d'or n'est pas dans l'abondance — car tout ce qui est dans le monde n'est rien — et que d'autre part, celui qui a petitement, n'est pas dans le besoin — car ce qu'il laisse n'est rien. Un bien n'est pas susceptible de perte, qui tout entier est perte.
II est encore une bonne interprétation, de la manière suivante : Celui qui a beaucoup, quoiqu'il ne donne pas, n'est pas dans l'abondance, car il peut acquérir autant qu'on veut, il est toujours dans le dénuement, celui qui désire davantage ; et celui qui a petitement, n'est pas dans le besoin, car ce n'est pas grand chose, ce qui nourrit le pauvre. De la même manière par conséquent ce pauvre aussi qui apporte des biens spirituels en échange de biens pécuniaires, quoiqu'il ait beaucoup de grâce, n'est pas dans l'abondance : en effet la grâce ne charge pas mais allège l'âme.
Mais on peut encore comprendre de la manière suivante : Tu n'es pas, ô homme, dans l'abondance. Quelle est en effet l'importance de ce que tu as reçu, quoique ce soit une grande chose pour toi ? Jean en comparaison de qui nul n'est plus grand parmi les enfants des femmes, était cependant inférieur à celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux.
On peut aussi comprendre de la manière suivante : La grâce de Dieu n'abonde pas corporellement, parce qu'elle est spirituelle. Qui peut embrasser ou la grandeur ou la largeur de cette grâce qu'il ne voit pas ? La foi, si elle est comme un grain de sénevé(4), peut transporter les montagnes, et il ne t'est pas donné plus qu'un grain de sénevé. Si la grâce abonde en toi, ne faut-il pas craindre que ton âme ne se mette à s'enorgueillir d'un si grand bienfait, car ils sont nombreux ceux qui de la hauteur de leur c?ur s'effondrèrent plus lourde-ment que s'ils n'avaient eu aucune grâce du Seigneur ? Et celui qui n'a guère n'est pas dans le besoin, parce que ce n'est pas un bien corporel en sorte qu'on puisse le fractionner, et ce qui ne paraît guère à celui qui l'a, est beaucoup pour celui à qui rien ne fait défaut.
II faut considérer, même dans l'attribution de largesses, l'âge et la faiblesse — parfois même la modestie qui révèle une origine libre — afin de faire davantage de largesses aux vieillards qui ne peuvent plus se pro-curer leur nourriture par leur travail. Il en va de même de la faiblesse physique, et il faut la secourir plus rapide-ment ; également si quelqu'un tombe de la richesse dans l'indigence et surtout s'il a perdu ce qu'il avait, non pas par sa faute, mais du fait de brigandages, de proscription ou de fausses accusations. Mais quelqu'un dira peut-être : « Un aveugle reste assis en un endroit et l'on passe devant... et un jeune homme solide reçoit souvent ». Et c'est vrai, parce qu'il s'impose, à force d'importunité. Ce n'est pas une question de jugement, mais de lassitude. De fait, le Seigneur aussi dans l'Évangile dit de celui qui déjà avait fermé sa porte que, si quelqu'un frappe à sa porte avec pas mal d'impudence, il se lève et lui donne à cause de son importunité.


Digression sur les devoirs de la reconnaissance.

II est beau aussi de tenir compte davantage de celui qui t'a accordé quelque bienfait ou service, si lui- même tombe dans le besoin. Qu'y a-t-il en effet d'aussi contraire au devoir que de ne pas rendre ce que tu as reçu ? Et ce n'est pas une mesure égale, mais surabondante, qu'il faut rendre, à mon avis, en appréciant le profit du bienfait, afin qu'à ton tour tu le secoures tant, que tu écartes son épreuve. Et en effet, ne pas être supérieur, dans la reconnaissance d'un bienfait, au don de ce bien-fait, c'est être inférieur, parce que celui qui, le premier, a accordé, est supérieur dans le temps et premier en humanité.
En conséquence nous devons imiter, en cela aussi, la nature des sols, qui a l'habitude de rendre la semence reçue en nombre plus considérable qu'elle ne l'a accueillie. Aussi est-ce pour toi qu'il est écrit : « Comme la culture de la terre est l'homme sans sagesse, et comme la vigne l'homme dénué de sens ; si tu l'abandonnes, ce sera la désolation ». Comme la culture de la terre donc est aussi le sage, de telle sorte qu'il rend les semences reçues, comme si elles lui avaient été prêtées à intérêt, avec plus ample mesure. Ainsi donc la terre, ou bien produit des fruits spontanés, ou bien répand et rend en un tas plus abondant ceux qu'on lui a confiés. Tu dois faire l'un et l'autre en vertu d'une sorte de pratique héréditaire de ta mère, la terre, pour n'être pas abandonné comme un champ stérile. Admettons cependant que quelqu'un puisse avoir une excuse de n'avoir pas donné, comment peut-il avoir une excuse de n'avoir pas rendu ? Ne pas donner à quelqu'un est à peine permis, mais ne pas rendre, en vérité, ne l'est pas.
C'est pourquoi Salomon dit bien : « Si tu t'es assis pour dîner à la table du puissant, observe sagement les plats qu'on te présente et mets-y la main en sachant qu'il faut en préparer de tels. Mais si tu es insatiable, ne convoite pas ses mets ; ils maintiennent en effet une vie trompeuse ». Or c'est en désirant nous conformer à ces sentences que nous avons écrit. Accorder une faveur est bien, mais celui qui ne sait pas rendre, est un homme très dur. La terre elle-même fournit un exemple d'humanité : elle sert des fruits spontanés que tu n'as pas semés, rend aussi, après l'avoir multiplié, ce qu'elle a reçu. Il ne t'est pas permis de nier la somme qui t'a été comptée, comment t'est-il permis de ne pas rendre la faveur que tu as reçue ? Tu trouves aussi dans les Proverbes que cette restitution d'une faveur a d'ordinaire tant de valeur aux yeux de Dieu, que même au jour du désastre elle trouve grâce, alors que les péchés peuvent l'emporter par leur poids. Et pourquoi userai-je d'autres exemples alors que le Seigneur en personne promet, dans l'Évangile, aux mérites des saints, une récompense surabondante et encourage à faire œuvre bonne, en disant : « Pardonnez et vous serez pardonnes, donnez et il vous sera donné : c'est une bonne mesure, secouée, débordante qu'on versera dans la poche de votre tunique » ?
Aussi bien ce festin de Salomon ne s'entend-il pas de nourritures, mais de bonnes œuvres. De quoi en effet les âmes font-elles meilleure chère que de bonnes actions ? Ou bien quelle autre chose peut-elle rassasier aussi facilement les esprits des justes que la conscience d'une bonne œuvre ? Or quelle nourriture est plus agréable que de faire la volonté de Dieu ? Et c'est la seule nourriture dont le Seigneur rappelait qu'il en disposait en abondance, comme il est écrit dans l'Évangile : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père qui est dans le ciel ».
Délectons-nous de cette nourriture dont le prophète dit : « Délecte-toi dans le Seigneur ». Se délectent de cette nourriture ceux qui ont saisi, grâce à une étonnante qualité de cœur, les délices supérieures, ceux qui peuvent savoir quel est ce délice pur et spirituel de l'âme. Mangeons donc les pains de la Sagesse et trouvons le rassasiement dans la parole de Dieu, car ce n'est pas seulement dans le pain mais en toute parole de Dieu que réside la vie de l'homme fait à l'image de Dieu. Quant à la boisson le saint Job dit de façon assez expressive : « Comme la terre qui attend la pluie, c'est ainsi qu'ils attendent mes propos ». C'est donc une belle chose que nous nous rafraîchissions de l'exhortation des divines Écritures et qu'en nous, comme une rosée, descendent les paroles de Dieu. Ainsi, lorsque tu t'es assis à cette table du puissant, comprends quel est ce puissant ; établi dans le paradis du délice et ayant place au festin de la Sagesse, examine ce qu'on te présente : la divine Ecriture est le festin de la sagesse, chacun des livres en constitue chacun des plats. Comprends d'abord ce que comportent les mets de ces plats, et alors mets-y la main ; de cette façon, ce que tu lis ou que tu reçois du Seigneur ton Dieu, tu l'exécuteras par tes œuvres, et la faveur qui t'a été donnée, tu la rendras effective par tes devoirs ; à la manière de Pierre et Paul qui, par l'évangélisation, rendirent une sorte de réciproque à l'auteur du bienfait reçu si bien qu'ils peuvent dire chacun : « C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce ne fut pas pauvre en moi, mais j'ai travaillé plus intensément qu'eux tous ».
L'un donc donne en retour le fruit du bienfait reçu, comme de l'or pour de l'or, de l'argent pour de l'argent ; un autre son travail ; un autre rend — peut-être encore plus largement — ses seuls sentiments. Que faire en effet si l'on ne dispose d'aucune possibilité de rendre ? Dans le retour d'un bienfait, l'âme fait plus que la fortune, et la bienveillance a plus d'importance que la faculté de rendre la faveur. On témoigne en effet sa reconnaissance avec cela même que l'on possède. Grande donc la bienveillance qui, même si elle ne donne rien, prouve davantage ; et bien qu'elle n'ait rien en patrimoine, elle fait largesse à un plus grand nombre ; et elle le fait sans aucun préjudice pour elle-même et au bénéfice de tous. Et c'est pourquoi la bienveillance l'emporte sur la générosité elle-même : la première est plus riche en valeurs morales que la seconde en faveurs ; plus nombreux sont en effet ceux qui ont besoin d'un bienfait que ceux qui sont dans l'abondance.


Retour au sujet : la bienveillance.

Mais la bienveillance existe, d'une part jointe à la générosité — bienveillance dont la générosité elle- même procède : lorsque la disposition à se montrer large est suivie de la pratique des largesses — elle existe d'autre part séparée et distincte. En effet là où manque la générosité, la bienveillance demeure, comme une sorte de mère commune de tous, qui lie et noue l'amitié : elle est fidèle dans les conseils, joyeuse dans la prospérité, affligée dans les tristesses ; de sorte que chacun s'en remet à la bienveillance plutôt qu'au conseil du sage : ainsi David, bien qu'il fût plus expérimenté, avait cependant confiance dans les conseils de son cadet Jonathan. Supprime la bienveillance de la pratique des hommes, ce sera comme si tu enlevais du monde le soleil ; car sans la bienveillance il ne peut y avoir de vie praticable entre les hommes, par exemple montrer son chemin au voyageur, rappeler celui qui s'égare, offrir l'hospitalité — ce n'était donc pas vertu banale dont s'applaudissait Job en disant : « L'étranger n'habitait pas dehors, ma porte était ouverte à tout venant » — donner de l'eau, d'une eau courante ; communiquer la lumière, de sa propre lumière. Et ainsi la bienveillance est en toutes ces choses comme la source d'eau qui refait celui qui a soif, comme la lumière qui brille aussi chez les autres, sans manquer à ceux qui ont communiqué aux autres la lumière, de leur propre lumière ».
C'est aussi générosité de la bienveillance, si tu as quelque reconnaissance de dette d'un débiteur, la déchirant, de la remettre sans avoir, du débiteur, rien reçu de ton dû. Ce que, par son exemple, le saint Job nous avertit que nous devons faire : celui qui a, de fait, n'emprunte pas et celui qui n'a pas, ne se libère pas d'une obligation. Pourquoi donc aussi, si tu ne peux pas exiger toi-même, conserves-tu pour des héritiers cupides une obligation qu'il t'est possible de rendre, avec le mérite de ta bienveillance, sans préjudice d'argent ?
Or donc, pour examiner plus complètement la bienveillance : à partir d'abord des personnes de la famille, c'est-à-dire des fils, des parents, des frères, elle est parvenue, par le progrès des alliances, dans le cercle des cités, et sortie du paradis, a rempli le monde. Ainsi, après que Dieu eut placé dans l'homme et dans la femme la disposition de bienveillance, il dit : « Ils seront tous deux en une seule chair » et en un seul esprit. D'où vient qu'Eve se fia au serpent, car elle qui avait reçu la bienveillance, ne pensait pas que la malveillance existait.
La bienveillance est augmentée par l'assemblée qu'est l'Église, par le partage de la foi, par la communauté d'initiation, par le lien de la réception de la grâce, par la participation aux mystères . Tout cela en effet reprend à son compte jusqu'aux dénominations des liens de famille : respect des fils, autorité et bonté des pères, entente des frères. Le lien de la grâce fait donc beaucoup pour porter à son comble la bienveillance.
Les inclinations vers des vertus semblables l'aident également, puisque la bienveillance accomplit également la similitude des caractères. Ainsi Jonathan, le fils du roi, imitait la douceur du saint David pour la raison qu'il l'aimait. Aussi ce mot : « Avec le saint tu seras saint » semble devoir être interprété, non seule-ment dans le sens du genre de vie, mais encore dans celui de la bienveillance. Car assurément, les fils de Noé habitaient ensemble et il n'y avait pas en eux accord des caractères. Esaü et Jacob habitaient aussi dans la maison de leur père, mais ne s'accordaient pas. Il n'y avait pas en effet entre eux une bienveillance capable de préférer l'autre à soi-même, mais plutôt une rivalité pour ravir la bénédiction. De fait, comme l'un était très dur et l'autre doux, entre des caractères dissemblables et des inclinations opposées, il ne pouvait y avoir de bienveillance. Ajoute que le saint Jacob ne pouvait préférer à la vertu le fils indigne de la maison paternelle.
Or rien n'est autant un lien de vie sociale que la justice jointe à l'équité ; cette justice, pour ainsi dire la semblable et la compagne de la bienveillance, fait que nous aimons ceux que nous croyons semblables à nous ". D'autre part la bienveillance porte en soi le courage ; en effet puisque l'amitié découle de la source de la bienveillance, elle n'hésite pas pour un ami à assumer de graves risques où il y va de la vie :
« Et si des maux, dit l'Écriture, m'arrivent par lui, je les assume ».
La bienveillance, d'ordinaire, arrache aussi des mains le glaive de la colère. La bienveillance fait que les blessures causées par un ami sont plus utiles que les baisers forcés d'un ennemi. La bienveillance fait « que plusieurs ne font qu'un seul homme », parce que s'il y a plusieurs amis, ils ne font qu'un, ceux en qui n'est qu'un esprit et qu'une pensée. Nous observons aussi que même les reproches sont agréables dans l'amitié, ils comportent leurs pointes, mais ne comportent pas de ressentiments. Nous sommes piqués en effet par des propos qui nous censurent, mais nous sommes charmés par l'empressement de la bienveillance.
Finalement, on n'a pas envers tous toujours les mêmes devoirs, et les préférences ne tiennent pas toujours aux personnes mais très souvent aux cas et aux moments, de telle sorte que parfois l'on a aidé un voisin plutôt qu'un frère. Car Salomon aussi dit : « Mieux vaut un voisin à proximité qu'un frère habitant au loin ». Et c'est pourquoi très souvent chacun se confie à la bienveillance d'un ami plutôt qu'à la parenté d'un frère. La bienveillance a tant d'importance que très souvent elle l'emporte sur les liens de la nature.


Le courage.

Nous avons traité assez abondamment, à propos de la justice, de la nature et de l'essence de la beauté morale. Traitons maintenant du courage qui, étant comme plus élevé que toutes les autres vertus, se divise en entreprises guerrières et civiles . Mais le goût des entreprises guerrières paraît désormais étranger à notre devoir, parce que nous nous appliquons au devoir de l'âme plutôt qu'à celui du corps et que notre activité ne concerne pas désormais les armes, mais les affaires de la paix. Pourtant nos pères, comme Josué, Jérobaal, Samson, David remportèrent par des entreprises guerrières aussi, la plus haute gloire.
Le courage est ainsi comme plus élevé que toutes les autres vertus, mais jamais une vertu sans compagnes ; en effet elle ne s'en remet pas à elle-même, autrement, le courage sans la justice est occasion d'iniquité . De fait, plus il est fort, plus il est enclin à écraser le petit, bien que l'on estime qu'il faut considérer, dans les entreprises guerrières elles-mêmes, si les guerres sont justes ou injustes.
Jamais David, s'il ne fut provoqué, n'engagea la guerre. C'est ainsi qu'il eut la prudence comme compagne du courage dans le combat. De fait, même sur le point de lutter en combat singulier contre Goliath, un homme monstrueux par la masse de son corps, il se débarrassa des armes qui l'alourdiraient ; la valeur en effet s'appuie plutôt sur ses propres bras que sur des armures extérieures. Puis, de loin, afin de frapper plus sévèrement, d'un jet de pierre, il tua l'ennemi. Par la suite, jamais, si ce n'est après avoir consulté le Seigneur, il n'entreprit la guerre . C'est pourquoi, vainqueur dans tous les combats, la main agile jusque dans l'extrême vieillesse, ayant engagé la guerre contre des Titans, il se mêlait comme combattant aux bataillons furieux, avide de gloire, sans souci de son salut.


Le courage de l'âme.

Mais ce n'est pas cela seulement, le remarquable courage ; mais nous prenons pour glorieux courage, celui aussi de ceux qui, par la foi, avec grandeur d'âme « bouchèrent la gueule des lions, éteignirent la force du feu, échappèrent au tranchant du glaive, s'affermirent, de faibles qu'ils étaient, dans le courage », qui ne remportèrent pas, incorporés à une compagnie et à des légions, une victoire commune à un grand nombre, mais, avec la seule valeur de leur âme, un triomphe personnel sur les infidèles. Comme il fut invincible Daniel, lui qui ne s'effraya pas des lions qui rugissaient à ses côtés ! Les bêtes grondaient et lui festoyait.
Ce n'est donc pas seulement dans les forces du corps et dans les bras que consiste la gloire du courage, mais plutôt dans la vertu de l'âme ; et ce n'est pas à commettre l'injustice, mais à la repousser que consiste la loi de la vertu. Celui en effet qui ne repousse pas l'injustice loin de son compagnon, alors qu'il le peut, est en faute tout autant que celui qui l'accomplit. Aussi le saint Moïse commença-t-il, par là d'abord, ses essais de courage guerrier. De fait, ayant vu un Hébreu qui subissait l'injustice de la part d'un Égyptien, il le défendit si bien qu'il abattit l'Égyptien et le cacha dans le sable. Salomon aussi déclare : « Arrache à la mort celui qu'on y conduit ».
D'où donc Tullius ou encore Panétius ou Aristote lui-même ont-ils repris cela, c'est assez clair ; clair également combien plus ancien même que ces deux derniers, est Job qui a dit : « J'ai sauvé le pauvre de la main du puissant et j'ai aidé l'orphelin qui n'avait pas d'aide. Que la bénédiction de celui qui va périr vienne sur moi ». N'était-il pas très courageux, cet homme qui supporta si courageusement les assauts du diable et le vainquit par la vertu de son âme ? Et en vérité on ne doit pas douter du courage de celui à qui le Seigneur dit : « Ceins tes reins comme un homme..., prends de la hauteur et de la vertu... et abaisse tout auteur d'injustice ». L'apôtre aussi dit : « Vous avez le réconfort d'un très grand cou-rage ». Il est donc courageux, celui qui dans quelque douleur se réconforte.
Et en vérité c'est à bon droit qu'on parle de cou-rage quand un chacun se vainc soi-même, contient la colère, n'est amolli et fléchi par aucunes séductions, n'est pas troublé par l'adversité, n'est pas exalté par la prospérité, et n'est pas entraîné, comme par une sorte de vent, par le tourbillon du changement et de la variété des choses ». Or qu'y a-t-il de plus élevé et de plus grand que d'exercer l'esprit, d'exténuer la chair, de la réduire en servitude afin qu'elle obéisse au commandement, se conforme aux conseils et que, dans l'entreprise de travaux, elle exécute avec diligence le dessein et la volonté de l'âme ?
Tel est donc le premier caractère essentiel du courage, car c'est en deux domaines que l'on considère le courage de l'âme : en premier lieu, pour les biens extérieurs concernant le corps, qu'il les tienne pour les moindres des biens et les regarde comme superflus, à dédaigner plutôt qu'à rechercher ; en second lieu, pour ces biens qui sont les plus élevés, et toutes les choses où l'on reconnaît la beauté morale et ce ??????, qu'il s'y attache avec une application remarquable de l'âme allant jusqu'à la réalisation. Qu'y a-t-il en effet d'aussi remarquable que de façonner ton âme de telle sorte que tu ne places ni les richesses ni les plaisirs ni les honneurs parmi les plus grands biens et que tu ne consumes pas en eux tout ton zèle ? Et lorsque tu seras ainsi disposé en ton âme, nécessairement tu penseras que ce beau, ce convenable doit être préféré, et tu y appliqueras ton esprit de telle sorte que tu ne seras pas affecté, leur étant pour ainsi dire supérieur, par tous les accidents qui d'ordinaire brisent les âmes, qu'il s'agisse de la perte du patrimoine ou d'une diminution de considération ou du dénigrement par les infidèles ; qu'enfin, les périls pour ta vie elle-même, encourus pour la justice, ne t'émouvront pas.
Tel est le vrai courage que possède l'athlète du Christ, qui « ne reçoit la couronne que s'il a combattu selon les règles ». Ou bien te paraît-il de peu de valeur, le précepte du courage : « La tribulation fait la patience, la patience la preuve de la vertu et la preuve l'espérance » ? Vois le nombre des combats, et unique est la couronne. Et ce précepte, celui-là seul le donne qui a été fortifié dans le Christ Jésus et dont la chair ne connaissait pas de repos. De toutes parts l'accable-ment : « au dehors les conflits, à l'intérieur les craintes ». Et quoique placé dans les dangers, dans les peines les plus nombreuses, dans les prisons, dans les périls de mort, toutefois, en son âme, il n'était pas brisé, mais il se battait à ce point qu'il devenait plus fort que ses propres faiblesses.
Aussi observe de quelle manière, à ceux qui accèdent aux devoirs des charges d'Église, il enseigne qu'ils doivent avoir le dédain des choses humaines : « Si donc vous êtes morts avec le Christ aux éléments de ce monde, pourquoi, comme si vous étiez vivants, jugez-vous encore de ce monde en disant : ne touchez pas, ne vous souillez pas, ne goûtez pas, en parlant de choses qui vont toutes à la corruption par leur usage même » ? Et ensuite : « Si donc vous êtes ressuscites avec le Christ, recherchez les choses d'en haut ». Et de nouveau : « Mortifiez donc vos membres qui sont sur terre ». Et assurément il adresse ces préceptes jusqu'ici à tous les fidèles, mais à toi, mon fils, il conseille le mépris de la richesse, l'éloignement aussi des fables profanes, dignes de vieilles femmes, ne permettant rien si ce n'est ce qui peut t'exercer à la piété, car l'exercice corporel n'est d'aucune utilité, « tandis que la piété est utile à tout ».
Que la piété t'exerce donc à la justice, à la maîtrise de soi, à la douceur, de façon à éviter les errements de la jeunesse ; à engager, affermi et enraciné dans la grâce, le bon combat de la foi ; à ne pas t'embarrasser des affaires du monde, parce que tu sers Dieu. Et en effet si ceux qui servent l'empereur se voient interdire par des lois humaines les charges des procès, l'action des procédures judiciaires, la vente de marchandises, combien plus celui qui exerce le service de la foi, doit-il s'abstenir de toute pratique du commerce, se trouvant satisfait des revenus de son petit coin de terre, s'il en possède, et s'il n'en possède pas, du revenu de ses émoluments ? Car il est un bon témoin, celui qui peut dire : « J'ai été jeune et j'ai vieilli ; je n'ai pas vu le juste abandonné, ni sa descendance à la recherche de pain ». Telles sont en effet la tranquillité de l'âme et la tempérance : ni l'ardeur de la recherche ne les affecte, ni la crainte de l'indigence ne les angoisse.
Voici encore ce qu'on appelle l'indifférence de l'âme aux inquiétudes : que nous ne soyons pas trop tendres dans les souffrances ni trop fiers dans les succès. Que si ceux qui exhortent des hommes à prendre en mains l'Etat, donnent ces préceptes, combien plus nous qui sommes appelés au devoir d'une charge d'Église, devons-nous accomplir des actes tels qu'ils plaisent à Dieu, afin que la force du Christ réside en nous et que nous soyons agréables à notre « Empereur », de telle sorte que nos membres soient des armes de justice — des armes non pas charnelles où règne le péché, mais des armes solides au service de Dieu — pour détruire le péché. Que meure notre chair afin qu'en elle meure toute faute, et que, « passés pour ainsi dire de la mort à la vie », nous ressuscitions en œuvres et conduites nouvelles.
Telles sont, comblées de la beauté morale et de la convenance, les récompenses du devoir du courage. Mais parce qu'en tout ce que nous faisons, nous recherchons non seulement ce qui est beau, mais encore ce qui est possible, de peur que par hasard nous n'entamions quelque chose que nous ne puissions achever, partant de cette raison le Seigneur veut qu'en temps de persécution, nous nous retirions de cité en cité, bien plus, pour user de son propre terme, « nous fuyions », de peur que quelqu'un, en désirant à la légère la gloire du martyre, ne s'expose à des périls que peut-être ne pourrait assumer et subir sa chair trop faible ou son âme trop lâche.
Et en revanche personne ne doit, par veulerie, lâcher pied et déserter la foi par crainte du péril. Et telle est la fin à laquelle l'âme doit être préparée, l'esprit exercé et soutenu en vue de la constance, que l'âme ne puisse être bouleversée par aucune épouvante, être brisée par aucun accablement, et lâcher pied sous l'effet d'aucun supplice. Maux, certes, que l'on supporte difficilement, mais parce que tous les supplices sont vaincus par la terreur de supplices plus rigoureux, pour ce motif, si tu affermis ton âme par la réflexion, estimes ne pas devoir abandonner la raison et gardes à l'esprit la crainte du jugement de Dieu, les tourments du supplice éternel, ton âme est capable de subir l'épreuve d'endurance.
II appartient donc au zèle que l'on se prépare de cette manière, mais il appartient à l'intelligence que l'on puisse prévoir l'avenir par la vigueur de la pensée, se mettre pour ainsi dire devant les yeux ce qui peut arriver, et déterminer ce qu'on doit faire s'il en arrive ainsi ; parfois retourner dans son esprit deux et trois éventualités en même temps, dont on conjecture que l'une ou toutes ensemble peuvent arriver, et régler en vue de l'une ou de l'ensemble, les actes dont on comprend qu'ils seront profitables.
II appartient donc à l'homme courageux de ne pas manquer d'attention lorsque quelque danger menace, mais de faire face et pour ainsi dire de découvrir, de l'espèce d'observatoire qu'est l'esprit, et de prévenir par une réflexion prévoyante les dangers à venir, afin de ne pas dire, d'aventure, par la suite : « Je suis tombé dans ces maux, pour la raison que je ne pensais pas qu'ils pouvaient arriver ». Car si les maux ne sont pas découverts, rapidement ils envahissent ; de même qu'à la guerre, l'ennemi qu'on n'a pas prévu est contenu avec peine et, s'il rencontre des adversaires non préparés, les écrase facilement, de même les maux qui n'ont pas été découverts brisent l'âme davantage.
Telles sont donc les deux qualités où réside cette excellence de l'âme : d'abord que ton âme exercée par de bonnes réflexions voie d'un cœur pur ce qui est vrai et beau : « Bienheureux en effet ceux qui ont le cœur pur, car eux-mêmes verront jusqu'à Dieu », et juge comme le seul bien ce qui est beau ; ensuite qu'elle ne soit bouleversée par aucun accaparement, ballottée par aucune convoitise.
Et personne en vérité ne fait cela facilement. Qu'y a-t-il en effet d'aussi difficile que d'examiner, comme de quelque citadelle de sagesse, la puissance et tous les autres biens qui paraissent à la plupart des hommes grands et très élevés ? ensuite de confirmer ton juge-ment d'une manière durable et, ce que tu as jugé sans valeur, de le mépriser comme ne devant être utile à rien ? ensuite si quelque malheur arrive — et qu'on l'estime écrasant et cruel — de le porter en pensant que rien n'est arrivé contre l'ordre de la nature, puisque tu as lu : « Nu je suis né, nu je m'en irai. Ce que le Seigneur a donné, le Seigneur l'a enlevé » — et en tout cas Job avait perdu ses enfants et ses moyens d'existence — et de conserver en toutes choses l'attitude du sage et du juste, comme celui-là la conserva qui dit : « Comme il a plu au Seigneur, ainsi a-t-il été fait ; que le nom du Seigneur soit béni » ; et plus loin : « Tu as parlé comme l'une des femmes écervelées : Si nous avons accepté les biens de la main du Seigneur, quand il s'agit de maux, nous ne les supportons pas » ?
Ainsi donc le courage de l'âme n'est point courage médiocre ni à part de toutes les autres vertus, lui qui mène la guerre en compagnie des vertus, mais qui seul défend la parure que sont toutes les vertus, et qui protège leurs jugements ; lui qui, par un combat inexpiable, tranche contre tous les vices, invincible devant les efforts, courageux devant les dangers, plus inflexible face aux plaisirs, insensible face aux séductions auxquelles il ne sait prêter l'oreille ni — selon l'expression — ne dit bonjour ; lui qui dédaigne l'argent, fuit l'avarice comme une sorte de souillure qui énerve la vertu. Il n'est rien en effet d'aussi contraire au courage que d'être vaincu par le gain. Souvent, après avoir repoussé l'ennemi et contraint le corps de bataille de l'adversaire à prendre la fuite, en se laissant prendre aux dépouilles des tués, le combattant, au milieu de ceux-là mêmes qu'il a abattus, est tombé, pitoyable ; et, culbutées par leurs propres triomphes, les légions, en se laissant accaparer par le butin, ont rappelé contre elles l'ennemi qui avait pris la fuite.
Que le courage donc repousse et écrase un fléau aussi monstrueux, qu'il ne soit pas tenté par les convoitises ni brisé par la crainte ; car la vertu est conséquente avec elle-même pour poursuivre courageusement tous les vices comme des poisons de la vertu : qu'elle refoule, comme par les armes en quelque sorte, la colère qui supprime la réflexion, et qu'elle l'évite à l'instar d'une maladie ; qu'elle se garde aussi du désir de la gloire : le manque de mesure, dans sa recherche a nui souvent, mais dans sa possession toujours.
De tout cela, qu'est-ce qui a fait défaut au saint Job en fait de vertu, ou s'est insinué en lui en fait de vice ? De quelle manière il supporta la peine de la maladie, du froid, de la faim ! De quelle manière il méprisa le péril que courait sa vie I Est-ce à force de rapines qu'il avait rassemblé la richesse dont de si grands biens se répandaient sur les indigents ? Est-ce qu'il stimula l'avidité de la fortune ou les goûts et les convoitises du plaisir ? Est-ce que la querelle injurieuse des trois rois ou l'outrage des serviteurs le firent tomber dans la colère ? Est-ce que la gloire l'exalta comme un être léger, lui qui appelait sur soi de lourdes peines si jamais il cachait une faute, même non volontaire, ou si sa crainte de la multitude du peuple l'avait empêché de la révéler en présence de tous ? Les vertus en effet ne s'accordent pas avec les vices, mais se tiennent l'une l'autre. Qui donc fut aussi courageux que le saint Job à qui l'on peut attribuer un second, mais qui n'a guère trouvé son égal ?


Le courage militaire.

Mais peut-être la gloire de la guerre tient-elle certains hommes attachés au point de penser que seul existe le courage du combat, et que je me suis rabattu sur les for-mes de courage que je viens d'évoquer, pour la raison que ce courage manquerait aux nôtres. Combien courageux fut Josué pour, dans un seul combat, terrasser et faire prisonniers cinq rois avec leurs peuples ! Ensuite, comme un combat s'engageait contre les Gabaonites(3) et qu'il craignait que la nuit n'empêchât sa victoire, avec grandeur d'âme et de foi il s'écria : « Que le soleil s'arrête », et il s'arrêta jusqu'à ce que sa victoire fût consommée. Gédéon, avec trois cents hommes, remporta un triomphe sur un peuple considérable et sur un ennemi cruel. Jonathan, jeune homme, fit preuve de courage dans un grand combat. Que dire des Maccabées ?
Mais je parlerai d'abord du peuple de nos pères. Ceux-ci, bien qu'ils fussent prêts à se défendre pour sauver le temple de Dieu et leurs lois, ayant été attaqués, par une ruse des ennemis, le jour du sabbat, préférèrent offrir aux blessures leurs corps désarmés plutôt que de se défendre, par crainte de violer le sabbat. Et ainsi tous avec joie s'offrirent à la mort. Mais les Maccabées, considérant qu'en vertu de cet exemple toute la race pouvait périr, même durant le sabbat, alors qu'eux-mêmes étaient provoqués à la guerre, vengèrent le massacre de leurs frères innocents. Aussi par la suite, le roi Antiochus, dans son ardeur, quand il fit allumer la guerre par ses généraux Lysias, Nicanor et Gorgias, fut écrasé avec ses troupes orientales et assyriennes dans de telles conditions que quarante-huit mille hommes furent abattus sur le champ de bataille par trois mille.
Considérez la valeur du chef Judas Maccabée d'après celle d'un seul de ses soldats. En effet Eléazar remarquant un éléphant qui dominait tous les autres, couvert d'un harnachement royal, pensa que le roi était dessus ; rapide, au pas de course, il se précipita au milieu de la formation ennemie et jetant son bouclier, des deux mains s'efforçait de tuer la bête : il s'introduisît sous elle et de son glaive enfoncé par dessous, lui porta un coup mortel. C'est ainsi qu'en tombant la bête écrasa Eléazar et ainsi qu'il mourut. Quelle force d'âme par conséquent : d'abord il ne craignait pas la mort ; ensuite, enveloppé par les formations adverses, il était entraîné dans les rangs serrés des ennemis, entrait au milieu de leur colonne et, rendu plus hardi par le mépris de la mort, jetant son bouclier, allait et se maintenait sous la masse de la bête qu'il blessait des deux mains, puis pénétrait en elle, dans la pensée qu'il la frapperait d'un coup plus définitif ; enfermé plutôt qu'écrasé par l'écroulement de la bête, il fut enseveli sous son propre triomphe.
Et l'homme ne fut pas trompé dans son attente, bien qu'il l'eût été par le harnachement royal : en effet, cloués sur place au spectacle magnifique de sa valeur, les ennemis qui n'avaient pas osé attaquer l'homme sans défense, tout à l'action, après la chute et l'écroulement de la bête, tremblèrent de telle sorte qu'ils se jugèrent, à eux tous, inégaux à la valeur d'un seul, que, finalement, le roi Antiochus, fils de Lysias, qui était venu muni de cent vingt mille hommes et avec trente-deux éléphants, — ainsi, dès le lever du soleil, par le fait de chacune de ces bêtes, on eût dit des sortes de monts qui resplendissaient par l'éclat des armes comme par des torches enflammées — néanmoins terrifié par le courage d'un seul, il demanda la paix. Et ainsi Eléazar laissa la paix comme héritière de sa valeur. Mais que ces faits soient mis au compte des triomphes.
Pourtant, parce que l'on fait preuve de courage non seulement dans les succès mais aussi dans les revers, considérons la fin de Judas Maccabée. Celui-ci en effet après la défaite de Nicanor, général du roi Démétrius, se sentant trop assuré contre vingt mille soldats de l'armée du roi, entreprit la guerre avec neuf cents hommes ; comme ceux-ci voulaient se retirer pour ne pas être écrasés par le nombre, il leur conseilla une mort glorieuse plutôt qu'une fuite honteuse : « afin, dit-il, de ne pas laisser un sujet de reproche à notre gloire ». Aussi ayant engagé le combat, alors qu'on luttait depuis le point du jour jusqu'au soir, il attaqua l'aile droite où il remarqua la troupe la plus solide des ennemis, et la repoussa facilement. Mais, en suivant les fuyards, il s'exposa à une blessure par derrière ; c'est ainsi qu'il trouva une occasion de mourir plus glorieuse que des triomphes .
Pourquoi lui joindre son frère Jonathan ? Com-battant avec une petite troupe contre les armées royales, abandonné des siens et laissé en compagnie de deux hommes seulement, il reprit la guerre, repoussa l'ennemi et rappela les siens en fuite pour les associer à son triomphe .


Le courage des martyrs.

Voilà le courage de la guerre ; en quoi se trouve une forme, qui n'est pas banale, du beau et du convenable, parce que pour sa part, elle préfère la mort à la servitude et à la honte. Mais que dire des souffrances des martyrs ? Et pour ne pas aller chercher bien loin, est-ce que par hasard les enfants Maccabées remportèrent sur l'orgueilleux roi Antiochus un triomphe moindre que leurs propres aïeux ? Car ceux-ci vainquirent en armes, tandis que ceux-là le firent sans armes. La cohorte des sept enfants se tint invincible, cernée par les formations royales  : les supplices furent vaincus, les bourreaux cédèrent, les martyrs ne furent pas vaincus ; l'un dépouillé de la peau de la tête, avait changé d'aspect, mais il avait accru sa force ; un autre, à l'ordre de tirer la langue, pour en être amputé, répondit : le Seigneur n'entend pas seulement ceux qui parlent, lui qui entendait Moïse dans son silence ; il entend les pensées silencieuses des siens plus que les voix de tous. Tu crains le fouet de la langue, tu ne crains pas le fouet du sang ? Le sang aussi a sa voix, avec laquelle il crie vers Dieu, comme il cria dans le cas d'Abel.
Que dirais-je de la mère qui contemplait avec joie autant de trophées que de corps de ses fils, et que charmaient les voix des mourants comme des chants de citharèdes ? Elle percevait en ses fils la très belle cithare de ses entrailles et la mélodie de la piété, plus douce que tout rythme de la lyre.
Que dirais-je des enfants de deux ans qui reçurent la palme de la victoire avant la conscience de la réa- lité ? Que dirais-je de sainte Agnès qui, placée devant le danger de perdre deux très grands biens, la chasteté et la vie, préserva sa chasteté et échangea sa vie contre l'immortalité ?
N'omettons pas non plus saint Laurent qui, voyant son évêque, Sixte5, mené au martyre, se mit à pleurer, non pas sur la passion de l'évêque, mais sur le fait que lui restait en arrière. C'est pourquoi il se mit à l'interpeller en ces termes : « Où t'en vas-tu, père, sans ton fils ? où, saint évêque, te hâtes-tu sans ton diacre ? Jamais, d'habitude, tu n'offrais le sacrifice sans ton serviteur. Qu'est-ce donc, père, qui t'a déplu en moi ? M'as-tu par hasard reconnu comme indigne ? Essaie au moins de savoir si tu as choisi un serviteur approprié. A celui à qui tu as confié la sanctification du sang du Seigneur, à qui tu as confié de partager avec toi la distribution du sacrement, à celui-là tu refuses de partager avec toi l'effusion de ton sang ? Prends garde que ton jugement ne soit mis en cause, tandis qu'on loue ton cou-rage. Rejeter le disciple porte préjudice à la fonction du maître. Que dire du fait que des hommes illustres, supérieurs, l'emportent par les combats de leurs disciples, plus que par les leurs ? Enfin, Abraham offrit son fils, Pierre envoya devant lui Étienne. Et toi, père, montre en ton fils ton courage, offre celui que tu as formé, afin que, sans inquiétude pour ton jugement, avec une noble escorte, tu parviennes à la couronne ».
Alors Sixte de dire : « Non, mon fils je ne te délaisse ni ne t'abandonne, mais de plus grands combats te sont réservés. Nous, en notre qualité de vieillard, nous recevons un plus léger combat à accomplir, mais toi, en ta qualité de jeune homme, t'attend un plus glorieux triomphe sur le tyran. Tu viendras bientôt, cesse de pleurer, dans trois jours tu me suivras : à l'évêque et à son lévite convient l'intervalle de ce nombre . Il ne t'appartenait pas de vaincre sous un maître, comme si tu cher-chais un aide. Pourquoi réclames-tu le partage de ma passion ? Je t'en laisse le legs tout entier. Pourquoi recherches-tu ma présence ? Que les disciples faibles pré-cèdent le maître, mais que les courageux le suivent, afin que vainquent sans maître ceux qui n'ont plus besoin de l'enseignement du maître. C'est ainsi également qu'Élie délaissa Elisée. Je te confie donc l'héritage de notre courage ».
Telle était la querelle, digne sujet de rivalité, assurément, entre l'évêque et son serviteur, afin de savoir qui souffrirait le premier pour le nom du Christ. On raconte que, lors de tragédies, de grands applaudissement du théâtre étaient soulevés quand Pylade se disait Oreste et qu'Oreste, comme il l'était, affirmait être Oreste : le premier afin d'être exécuté à la place d'Oreste, et Oreste, pour ne pas souffrir que Pylade fût exécuté à sa place. Mais ils n'avaient pas le droit de vivre du fait que l'un et l'autre étaient coupables de parricide, l'un parce qu'il l'avait accompli, l'autre parce qu'il avait aidé . Ici, personne encore ne pressait saint Laurent, si ce n'est l'amour du don de soi ; cependant lui-même aussi, après trois jours, alors que, pour avoir joué le tyran, il était placé sur un gril et brûlé, déclara : « c'est rôti, retourne et mange ». Ainsi par le courage de l'âme, il vainquait la nature du feu.
Je pense qu'il faut aussi prendre garde à ce que certains, en se laissant mener par un désir excessif de gloire, n'en usent trop insolemment avec les pouvoirs publics, ne provoquent les esprits des païens, qui nous sont généralement hostiles, au goût de la persécution et ne les enflamment de colère. De cette manière, pour que ces hommes puissent persévérer et vaincre les supplices, combien de gens font-ils périr ?
II faut aussi veiller à ne pas prêter l'oreille aux flatteurs : en vérité, s'attendrir sous l'effet de la flatterie paraît bien non seulement n'être pas un trait de courage, mais même être un trait de lâcheté.


La tempérance.

Puisque nous avons parlé de trois vertus, il nous reste à parler de la quatrième vertu que l'on appelle la tempérance et la modération où l'on voit et recherche surtout la tranquillité de l'âme, le goût de la douceur, l'agrément de la mesure, le souci de la beauté morale, la préoccupation du convenable.
II nous faut donc tenir une certaine ligne de vie, en telle sorte que nous tracions certaines fondations à partir de la modestie prise pour principe : elle qui est la compagne et l'amie du calme de l'âme, empressée à fuir l'effronterie, étrangère à tout excès ; elle chérit la sobriété, cultive la beauté morale, recherche ce convenable.
Qu'il s'ensuive un choix des relations pour nous attacher aux vieillards les plus estimés. Et en effet, de même que le commerce des contemporains est plus agréable, ainsi celui des vieilles gens est plus sûr : par une sorte d'enseignement et de direction concernant la vie, ce commerce déteint sur la conduite des jeunes gens, et l'imprègne pour ainsi dire de la pourpre de l'honnêteté. Et en effet, s'il est vrai que ceux qui sont dans l'ignorance des lieux, désirent vivement entreprendre le voyage avec des gens tout à fait instruits des chemins, combien plus les jeunes gens doivent-ils aborder, avec de vieilles gens, le voyage, nouveau pour eux, de la vie, afin d'éviter qu'ils ne puissent s'égarer et s'écarter du vrai sentier de la vertu ? En effet, rien n'est plus beau que d'avoir les mêmes hommes, et pour maîtres et pour témoins de sa vie.
II faut encore rechercher en toute action, ce qui s'accorde aux personnes, aux moments, et aux âges, ce qui en outre est adapté au caractère de chacun. Sou-vent en effet, ce qui convient à l'un, ne convient pas à l'autre. Une chose est appropriée au jeune homme et une autre à l'homme âgé ; l'une l'est dans les dangers, l'autre pour les situations favorables.
David dansa devant l'arche du Seigneur, tandis que Samuel ne dansa pas ; et le premier ne fut pas blâmé, mais ce fut plutôt le second qui fut loué. David changea son visage en face du roi — qui avait nom Achis — mais s'il avait fait cela indépendamment de la crainte d'être reconnu, en aucune manière il n'aurait pu être exempt du reproche de légèreté. Saül aussi, entouré d'un chœur de prophètes, prophétisa également lui-même ; et de lui seul, comme d'un personnage inconvenant, on a fait cette mention : « Saül est-il aussi parmi les prophètes ? ».
Que chacun donc connaisse son propre talent et s'applique à ce qu'il aura choisi comme lui étant approprié. Ainsi donc qu'il examine d'abord ce qu'il poursuivra : qu'il connaisse ses qualités mais reconnaisse aussi ses défauts et qu'il se montre un juge équitable de soi, afin d'aller dans le sens de ses qualités et d'esquiver ses défauts.
L'un se trouve être plus apte pour l'articulation de la lecture, un autre plus agréable pour la psalmodie, un autre plus attentif à exorciser ceux qui souffrent de l'esprit du mal, un autre plus à sa place à la sacristie. Que l'évêque considère tout cela et qu'il assigne à chacun pour devoir ce qui lui est approprié. Son propre talent en effet qui conduit chacun, ou bien le devoir qui lui con-vient, c'est cela dont on s'acquitte avec plus d'agrément.
Mais ceci qui est difficile en toute vie, est très difficile en particulier dans notre genre d'existence. Chacun en effet aime à suivre la manière de vivre de ses parents. Ainsi la plupart de ceux dont les parents ont servi dans la fonction publique, sont portés vers ce service, mais d'autres le sont vers des activités diverses.
Toutefois dans les devoirs d'une charge d'Église, on ne peut rien trouver de plus rare que l'homme qui suive la conduite de son père, ou bien parce que le genre d'existence, par son austérité, l'en détourne, ou bien parce que, à l'âge critique, l'abstinence paraît trop difficile, ou bien parce que, pour l'ardeur de la jeunesse, la manière de vivre paraît trop obscure ; et c'est pourquoi l'on se tourne vers des goûts que l'on juge plus dignes d'être applaudis. Ils sont assurément plus nombreux à préférer les réalités présentes aux réalités futures. Or ces hommes servent les réalités présentes, tandis que nous, nous servons les réalités futures. Aussi plus la cause est importante, plus le soin doit être attentif.


Digression sur le convenable.

Observons donc la modestie et cette modération qui rehausse la parure de toute la vie.
Ce n'est pas en effet chose banale, pour chacune des affaires, de tenir la mesure et d'établir un ordre en lequel vraiment brille avec éclat ce qu'on appelle le convenable et celui-ci est à ce point lié avec la beauté morale qu'on ne peut l'en dissocier . Car, à la fois, ce qui est convenable est beau et ce qui est beau est convenable, de telle sorte qu'il existe plutôt une distinction dans le langage qu'une différence dans la vertu. Que ces réalités en effet diffèrent entre elles, on peut le saisir, mais on ne peut l'expliquer.
Et pour essayer de tirer quelque chose concernant cette distinction, la beauté morale est comme la santé et une sorte de bon état du corps ; quant à la convenance, elle est pour ainsi dire la grâce et la beauté. Ainsi donc, de même que la beauté paraît l'emporter sur le bon état et la santé, et cependant ne peut exister sans eux, ni en être séparée en aucune manière, parce que s'il n'y a pas la santé, il ne peut y avoir la beauté et la grâce, de même la beauté morale comporte en elle ce convenable, de telle sorte que celui-ci paraît procéder de celle-là et ne peut exister sans elle. Ainsi donc la beauté morale est comme le bon état de toute notre œuvre et de toute notre action, et le convenable est comme le bel aspect — pour mêlé que soit ce convenable à la beauté morale, la réflexion l'en distingue. De fait, même si le convenable, dans un cas donné, paraît l'emporter, cependant il existe sur la racine de la beauté morale, mais à la manière d'une fleur de choix, de telle sorte que sans la beauté morale il se fane, que sur elle, il fleurit. Qu'est-ce en effet que la beauté morale, si ce n'est ce qui fuit la laideur comme la mort ? Mais qu'est-ce que le contraire du beau, sinon ce qui amène la sécheresse et la mort ? Tant donc que l'essence de la vertu est un bois vert, ce convenable y brille comme une fleur, parce que la racine est saine ; mais en vérité lorsque la racine de notre dessein est viciée, rien ne germe.
On trouve cela dans nos Écritures de façon sensiblement plus nette. David dit en effet : « Le Seigneur a établi son règne, il a revêtu l'éclat de la convenance ». Et l'apôtre déclare : « Gomme en plein jour, marchez dans la beauté », ce qu'on exprime en grec par  ???????? . Or ce terme signifie proprement : avec bonne tenue, avec bon aspect. Ainsi donc Dieu, quand il créa le premier homme, le façonna avec un bon extérieur, une bonne disposition des membres et lui donna très bon aspect ; il ne lui avait pas donné la rémission des péchés ; mais après qu'il eut rénové par l'Esprit et rempli de grâce celui qui était venu dans la condition d'esclave et l'aspect d'homme, il assuma l'éclat de la convenance, attaché à la rédemption de l'homme. Et c'est pourquoi le prophète a dit : « Le Seigneur a établi son règne, il a revêtu l'éclat de la convenance ». Ensuite il dit ailleurs « C'est à toi que convient, ô Dieu, l'hymne dans Sion », c'est-à-dire : il est beau que nous te craignions, que nous t'aimions, que nous te priions, que nous te rendions honneur ; il est écrit en effet : « Que toutes choses chez vous se fassent dans la beauté ». Mais nous pouvons craindre aussi un homme, l'aimer, le solliciter, l'honorer, tandis que l'hymne s'adresse spécialement à Dieu : il est convenable de croire supérieur, pour ainsi dire, à toutes les autres choses, ce que nous présentons à Dieu. Il sied que la femme aussi prie « dans une tenue soignée », mais il convient spécialement qu'elle prie voilée et qu'elle prie en promettant la chasteté en même temps qu'une bonne conduite.
Le convenable est donc ce qui est le plus remarquable : il se divise en deux. Il existe en effet un convenable pour ainsi dire général qui s'étend à l'ensemble de la beauté morale et que l'on observe pour ainsi dire dans le corps tout entier ; il existe aussi un convenable spécial qui brille dans quelque partie. Le conve-général se présente comme s'il offrait la cohérence, toute son action, d'une apparence uniforme et de l'ensemble de la beauté morale, lorsque toute sa vie s'accorde avec elle-même, sans que rien fasse dissonance en aucun point ; ce convenable spécial se pré-sente lorsqu'il offre, dans ses vertus, quelque action
Observe en même temps ceci : le convenable consiste à vivre conformément à la nature, à passer sa vie conformément à la nature ; la laideur consiste en tout ce qui peut être contraire à la nature. L'apôtre dit en effet, sous la forme d'une interrogation : « Convient-il que la femme prie Dieu sans voile sur la tête ? La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas que pour l'homme, assurément, s'il porte la chevelure longue, c'est une honte pour lui ? » — parce que c'est contraire à la nature. Et il dit de nouveau : « Mais pour la femme, si elle porte les cheveux longs, c'est une gloire pour elle » — c'est en effet conforme à la nature — « parce que, bien sûr, les cheveux tiennent lieu de voile » — c'est en effet un voile naturel. Ainsi donc la nature elle-même nous accorde le visage et l'apparence extérieure que nous devons conserver. Si seulement nous pouvions sauve-garder aussi l'innocence et ne pas altérer le don reçu, par notre malice.
Tu as devant les yeux ce convenable général, puisque Dieu a fait la beauté de ce monde. Tu as aussi le convenable dans les parties, puisque, lorsque Dieu fit la lumière et distingua le jour et la nuit, lorsqu'il créa le ciel, lorsqu'il sépara les terres et les mers, lorsqu'il établit que le soleil, la lune et les étoiles brillent sur la terre, Dieu trouva bonne chacune de ces choses. Ainsi donc ce convenable qui brillait en chacune des parties du monde, resplendit dans l'ensemble, comme le prouve la Sagesse en disant : « C'était moi qu'il applaudissait... alors qu'il se réjouissait de l'achèvement du monde ». Il en va de la même façon, par conséquent, dans la structure du corps humain : la partie que constitue chacun des membres est un agrément, mais la disposition appropriée des membres, pour former un ensemble, charme davantage, parce qu'on voit alors qu'il se complètent et s'harmonisent.
Ainsi donc si quelqu'un maintient l'égalité du caractère dans tout l'ensemble de la vie, la mesure en chacune des actions et aussi l'ordre, et s'il conserve la constance dans les propos et dans les œuvres ainsi que la modération, ce convenable prédomine dans sa vie et brille comme en une sorte de miroir.


Retour au sujet la tempérance.

Que s'y ajoute cependant la douceur de la conversation, afin de se concilier l'affection des auditeurs et de se montrer agréable envers ses amis ou ses concitoyens ou, si faire se peut, tous les hommes. Qu'il ne se présente ni comme un flatteur ni comme un homme à flatter par personne. La première attitude en effet relève de l'astuce, la seconde de la vanité.
Qu'il ne méprise pas ce qu'un chacun et surtout l'excellent homme pense de lui ; de cette manière en effet il apprend à accorder du respect aux gens de bien. De fait, ne pas se soucier des jugements des gens de bien relève ou de l'arrogance ou du laisser-aller ; or la première attitude s'inscrit au compte de l'orgueil, la seconde à celui de la désinvolture.
Qu'il prenne garde aussi aux mouvements de son âme ; sa propre personne en effet doit être observée et examinée par soi, et de même qu'elle doit se garder contre soi, de même aussi doit-elle veiller sur soi. Il existe en effet des mouvements de l'âme, dans lesquels il y a ce désir qui, comme par une sorte d'élan, jaillit ; d'où son nom grec ????, parce que par une sorte de force qui s'insinue, il se jette en avant. Il y a dans ces mouvements une sorte de force, qui n'est pas de peu d'importance, de l'âme et de la nature ; cette force toutefois est double, se trouvant d'une part dans le désir, de l'autre dans la raison dont le rôle est de retenir le désir, de le rendre obéissant à soi, de le mener où elle veut, et, comme par un enseignement attentif, de lui apprendre ce qu'il faut faire, ce qu'il faut éviter, de telle sorte qu'il se sou- mette à ce bon dresseur .
Nous devons être attentifs en effet à ne conduire aucune entreprise à la légère ou sans soin, ou absolu- ment aucune dont nous ne puissions fournir une raison « probable ». La cause en effet de notre action, bien que l'on n'en rende pas compte à tous, est cependant examinée par tous ; et nous n'avons pas en vérité de quoi nous puissions nous excuser : car bien qu'il y ait une sorte de force de la nature en tout désir, cependant le désir, en même temps, a été soumis à la raison par la loi de la nature elle-même et lui obéit. Aussi est-ce le fait d'un homme qui exerce une bonne surveillance de faire effort en son âme de telle sorte que le désir ni ne devance la raison ni ne la délaisse, de peur qu'en la devançant il ne la trouble et ne la repousse, qu'en la délaissant il ne l'abandonne. Le trouble supprime la constance, l'abandon révèle l'apathie, dénonce la paresse-Une fois l'âme troublée en effet, le désir se répand plus largement et plus loin, et, comme sous l'effet d'un élan sauvage, il ne supporte plus les rênes de la raison et ne sent plus aucuns commandements du cocher qui puissent le ramener. Aussi, bien souvent, non seule-ment l'âme s'inquiète et la raison se perd, mais encore le visage s'enflamme ou de colère ou de passion, pâlit d'effroi, ne se tient pas de plaisir, est transporté d'une joie excessive .
Quand cela se produit, on abdique cette sorte de censure naturelle et le sérieux du caractère ; et l'on ne peut tenir cette vertu qui, dans la conduite des affaires et dans les projets, peut seule maintenir l'autorité que l'on a et ce qui convient — la constance .


La colère.

Or un désir particulièrement puissant naît de l'excessive irritation qu'allumé très souvent le ressentiment de l'injure reçue. A ce sujet, nous instruisent suffisamment les préceptes du psaume que nous avons placé dans le préambule ; or il s'est bien trouvé aussi que, sur le point d'écrire sur Les devoirs, nous usions de cette affirmation de notre préambule qui, elle-même aussi, concernait l'enseignement du devoir . Mais parce que précédemment, comme il le fallait, nous avons effleuré la question de savoir comment un chacun peut prendre garde à ne pas se laisser emporter par l'injure reçue — nous craignions que le préambule ne devînt trop long — je pense que maintenant il faut en disserter plus abondamment. Le lieu est en effet opportun, pour dire à propos du rôle de la tempérance, comment on réprime la colère .
C'est pourquoi nous voulons démontrer, si nous le pouvons, qu'il y a, dans les Écritures divines, trois genres d'hommes qui reçoivent l'injure. L'un est formé de ceux que le pécheur invective, insulte, attaque.
Chez ces hommes, à cause du déni de justice, le sentiment de l'honneur grandit, le ressentiment s'accroît. Semblables à ceux-ci sont des gens très nombreux appartenant à cet ordre, à mon rang. De fait, si quelqu'un me fait injure, à moi qui suis faible, peut-être, bien que faible, pardonnerai-je l'injure qui m'est faite ; si c'est une accusation qu'il me lance, je ne suis pas assez grand pour me satisfaire de ma propre conscience, même si je me sais étranger à cette accusation, mais je désire effacer la tache faite à mon honneur d'homme libre, en faible que je suis. J'exige donc « œil pour œil, dent pour dent » et je rends l'insulte par l'insulte.
Mais s'il est vrai que je suis homme qui progresse, bien que non encore parfait, je ne retourne pas l'outrage ; et si l'adversaire répand l'insulte et submerge mes oreilles d'outrages, pour moi, je me tais et ne réponds rien.
Mais dans l'hypothèse où je suis parfait — je parle par manière d'exemple, car en réalité je suis faible — dans l'hypothèse donc où je suis parfait, je bénis qui maudit comme bénissait aussi Paul qui dit : « On nous maudit et nous bénissons ». Il avait entendu en effet celui qui disait : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous calomnient et vous persécutent ». C'est pourquoi donc Paul supportait et endurait la persécution pour la raison qu'il dominait et adoucissait l'affectivité humaine en vue de la récompense proposée, afin de devenir fils de Dieu, s'il avait aimé son ennemi.
Toutefois nous pouvons également enseigner que le saint David, en ce genre aussi de vertu, ne fut pas inférieur à Paul. Lui qui d'abord assurément, quand le fils de Semei le maudissait et lui lançait des accusations, se taisait, s'humiliait et faisait silence sur ses bonnes actions, c'est-à-dire sur la conscience de ses bonnes œuvres ; et qui ensuite souhaitait qu'on le maudît parce que par cette malédiction il gagnait la miséricorde divine.
Vois d'autre part comment il conserva et l'humilité et la justice et la prudence pour mériter la grâce de la part du Seigneur. D'abord il dit : « II me maudit pour la raison que le Seigneur lui a dit de maudire ». Tu constates l'humilité : ce qui est commandé par Dieu, c'est avec égalité d'âme, comme un petit esclave, qu'il estimait devoir le supporter. De nouveau il dit : « Voici que mon fils qui est sorti de mes entrailles, en veut à ma vie ». Tu constates la justice ; si en effet nous endurons de la part des nôtres des maux bien pénibles, pour-quoi subissons-nous avec indignation ceux qui nous sont infligés par des étrangers ? En troisième lieu il déclare : « Laisse-le maudire parce que le Seigneur le lui a dit, afin qu'il voie mon humiliation, et le Seigneur me payera en retour pour prix de cette malédiction ». Non seulement il supporta celui qui l'insultait, mais encore il laissa, sans lui faire de mal, celui qui lui jetait des pierres et le suivait ; bien plus, après la victoire, à celui qui lui demandait grâce, il pardonna volontiers.
J'ai introduit ce texte avec l'intention de montrer que, dans l'esprit de l'Évangile, le saint David, non seulement ne fut pas offensé, mais encore fut reconnaissants à l'endroit de celui qui l'insultait et fut charmé plutôt qu'irrité par des injures pour prix desquelles il estimait qu'une récompense lui serait donnée. Mais cependant, si parfait qu'il fût, il recherchait plus de perfections encore. Il s'échauffait sous la souffrance de l'injure, en homme, mais il remportait la victoire, en bon soldat ; il résistait, en courageux athlète. Or le but final de sa patience était l'attente des promesses et c'est pourquoi il disait : « Fais-moi connaître, Seigneur, quels sont mon but final et le nombre de mes jours, afin que je sache ce qui manque à mon compte  ». Il recherche le but final des promesses célestes ou celui du temps où chacun ressuscite à son rang : « En prémices le Christ, ensuite ceux qui appartiennent au Christ, qui ont cru en son avènement, puis ce sera la fin ». C'est en effet après la remise du règne au Dieu et Père, et après l'anéantissements de toutes les puissances, comme dit l'apôtre, que commence la perfection. Ici donc l'embarras, ici la faiblesse, même des parfaits, là le comble de la perfection. C'est pourquoi il est en quête aussi des jours de la vie éternelle, de ces jours qui sont et non de ceux qui passent, afin de connaître ce qui manque à son compte, ce qu'est la terre de la promesse, portant des fruits qui durent toujours, ce qu'est la première demeure près du Père, ce que sont la seconde et la troisième en lesquelles chacun se repose en proportion de ses mérites.


Digressions sur le thème des deux images.

II nous faut donc désirer ces réalités en lesquelles se trouve la perfection, en lesquelles se trouve la vérité. Ici c'est l'ombre, ici l'image, là la vérité : l'ombre est dans la Loi, l'image dans l'Évangile, la vérité dans les réalités célestes. Auparavant on offrait un agneau, on offrait un Jeune taureau, maintenant c'est le Christ qu'on offre, mais on l'offre comme homme, comme subissant la passion ; et lui-même, comme prêtre, s'offre pour remettre nos péchés, ici en image, mais en vérité là où il intervient comme avocat en notre faveur, auprès du Père. Ici donc nous marchons dans l'image, nous voyons en image, mais là ce sera face à face, où se trouve le comble de la perfection, car toute perfection réside dans la vérité.
Ainsi donc, tant que nous sommes ici, con-servons l'image, afin que là nous parvenions à la vérité. Qu'il y ait en nous l'image de la justice, qu'il y ait l'image de la sagesse, car on en viendra à ce jour et nous serons appréciés d'après l'image.
Que l'ennemi ne trouve pas en toi son image, ni sa rage, ni sa fureur ; en elles en effet se trouve l'image du mal. Le démon ennemi en effet comme un lion rugissant cherche qui tuer, qui dévorer. Qu'il ne trouve pas la convoitise de l'or, ni des monceaux d'argent, ni les idoles que sont les vices, de peur qu'il ne t'enlève la parole de la liberté ; la parole de la liberté est en effet que tu dises : « Le prince de ce monde viendra et il ne trouvera rien en moi ». C'est pourquoi si tu es assuré qu'il ne trouvera rien en toi quand il viendra fouiller, tu diras ce que le patriarche Jacob dit à Laban : « Reconnais ce qui, de tes biens, est chez moi ». Heureux à juste titre Jacob chez qui Laban ne put rien retrouver qui fût à lui ! Rachel en effet avait fait disparaître les idoles d'or et d'argent qui étaient les dieux de Laban.
C'est pourquoi si la sagesse, si la foi, si le mépris du monde, si la grâce font disparaître toute incrédulité, tu seras heureux, car tu ne détournes pas ton regard vers les vanités et vers les folies mensongères. Ou bien est-ce chose de peu de prix, d'enlever sa voix à l'ennemi, en sorte qu'il ne puisse avoir le droit de t'accuser ? C'est pourquoi celui qui ne détourne pas son regard vers les vanités, n'est pas troublé ; celui en effet qui détourne vers elles son regard est troublé, et assurément de la manière la plus vaine. Qu'est- ce en effet que de rassembler des richesses, sinon chose vaine ? Car la recherche des biens périssables est chose vaine, tout à fait. Or quand tu les auras rassemblées, comment peux-tu savoir s'il te sera permis de les posséder ?
N'est-ce pas chose vaine que le marchand, nuit et jour, fasse du chemin afin de pouvoir accumuler les monceaux d'un trésor, de rassembler des marchandises, de se troubler pour le prix — de peur par hasard qu'il ne vende moins cher qu'il n'a acheté — d'être à l'affût des prix des régions, et soudain ou bien de provoquer contre lui l'envie des brigands pour son trafic bien connu, ou bien, faute d'avoir attendu des vents plus calmes, en cherchant un gain, d'essuyer un naufrage, par impatience d'un retard.
Ne se trouble-t-il pas vainement, celui aussi qui, au prix de la plus grande peine, amoncelle ce dont il ne sait pas à quel héritier il le laissera ? Souvent, ce que l'avare a amassé avec le plus grand souci, un héritier jouisseur le dissipe dans une prodigalité inconsidérée ; et des biens longtemps cherchés, un vilain glouton, aveugle sur le présent, imprévoyant pour l'avenir, les engloutit en une sorte de gouffre. Souvent aussi le légataire espéré acquiert en outre l'envie pour l'héritage obtenu, et par une mort rapide transfère à des étrangers les économies du legs accepté.
Pourquoi donc tisses-tu vainement une toile d'araignée qui est dépourvue de valeur et sans profit, et suspends-tu comme des fils les mutiles ressources de la richesse ? Car quoiqu'elles affluent, elles ne servent à rien ; bien plus elles te dépouillent de l'image de Dieu et te revêtent de l'image de l'homme terrestre. Si quelqu'un a l'image du tyran, n'est il point passible de la damnation ? Et toi tu déposes l'image de l'empereur éternel et tu ériges en toi l'image de la mort. Rejette plutôt de la cité de ton âme l'image du diable et dresse l'image du Christ. Qu'elle brille en toi, qu'elle resplendisse en ta cité, c'est-à- dire en ton âme, elle qui efface les images des vices. De ceux-ci David dit : « Seigneur, dans ta cité, tu réduiras à rien leurs images ». En effet dès lors que le Seigneur a peint Jérusalem à son image, alors toute image des ennemis est détruite.


Les devoir des clercs

Que si par l'Évangile du Seigneur, le peuple lui-même aussi a été formé et éduqué au mépris des richesses, combien plus faut-il que vous, lévites, ne soyez pas liés par les convoitises terrestres, vous dont Dieu est le partage ? De fait alors que la possession terrestre était répartie par Moïse au peuple des pères, le Seigneur exclut les lévites, à cause de leur participation à la possession éternelle, du fait qu'il était lui-même pour eux le lot de leur héritage. Aussi David dit-il : « Le Seigneur est la part de mon héritage et de ma coupe ». Enfin telle est l'étymologie de leuita, lévite : ipse meus, lui-même est mien, ou ipse pro me, lui- même est pour moi. Grande est donc sa fonction, que le Seigneur dise de lui : « lui-même est mien », ou comme il dit à Pierre à propos du statère trouvé dans la bouche du poisson : « Tu le leur donneras pour moi et pour toi ». C'est pourquoi l'apôtre aussi, après avoir dit que l'évêque doit être sobre, chaste, distingué, hospitalier, apte aux études, ni avare ni querelleur, bien maître de sa maison, ajouta : « Quant aux diacres, il faut de la même manière qu'ils soient dignes, non pas hypocrites, non pas grands buveurs de vin, non pas à la poursuite du vilain profit, mais gardant le mystère de la foi dans une conscience pure. Et que ces hommes en outre soient d'abord éprouvés et qu'ainsi ils servent, s'ils n'encourent aucun reproche ». Nous voyons bien tout ce qu'on requiert de nous : que le ministre du Seigneur pratique l'abstinence du vin, qu'il soit soutenu par un bon témoignage non seulement des fidèles, mais encore de la part des gens de l'extérieur. Il convient en effet que l'estime publique témoigne en faveur de nos actes et de nos œuvres, afin qu'il ne soit point porté atteinte à notre fonction, de telle sorte que celui qui voit le ministre de l'autel, orné des vertus qu'il faut, en proclame l'auteur et vénère le maître qui a de tels serviteurs. C'est en effet l'honneur du maître que la propreté de son bien et l'innocence de la conduite de sa domesticité.
Quant à la chasteté, que dirai-je, puisqu'une seule union et non renouvelée est permise ? Et ainsi donc dans le mariage lui-même, la loi est de ne pas réitérer le mariage et de ne pas obtenir l'alliance d'une seconde épouse. Or ceci paraît étonnant à un grand nombre de gens : pourquoi le mariage réitéré, même avant le baptême, produit-il des empêchements pour l'élection à une fonction et pour le privilège de l'ordination, alors que même les fautes, d'ordinaire, ne sont pas un obstacle si elles ont été remises par le sacrement de baptême. Mais nous devons comprendre que, par le baptême, le péché peut être absous, tandis que la loi ne peut être abolie : dans le mariage il n'y a pas de péché, mais il y a une loi ; ce qui relève du péché, donc, est pardonné dans le baptême, mais ce qui relève de la loi dans le mariage n'est pas aboli . Et puis comment peut-il encourager à l'état de veuvage, celui qui, personnellement, a multiplié les mariages ?
D'autre part vous connaissez l'obligation d'offrir un ministère sans reproche et sans tache, et de ne le pro- faner par aucune relation conjugale, vous qui avez reçu la grâce du ministère sacré, vierges de corps, la pudeur intacte, étrangers aussi à l'union conjugale elle-même. Et je n'ai pas omis ce point pour la raison que dans un bon nombre d'endroits assez retirés, en exerçant le ministère ou même le sacerdoce, on eut des enfants ; et l'on justifie cela, comme en vertu de l'usage ancien, lorsque l'on offrait le sacrifice avec des intervalles de plusieurs jours ; et cependant, même le peuple pratiquait la continence pendant deux ou trois jours afin de s'approcher avec pureté pour le sacrifice, comme nous le lisons dans l'Ancien Testament : « et il lave ses vêtements ». Si au temps de la figure, si grande était l'observance, combien plus doit-elle l'être au temps de la réalité ! Apprends, prêtre et aussi lévite, ce que signifie laver tes vêtements : offrir un corps pur pour la célébration des mystères. S'il était interdit au peuple, sans la purification de ses vêtements, de s'approcher pour son offrande, toi, sans t'être lavé en ton âme comme en ton corps, tu oses adresser des supplications pour d'autres, tu oses apporter à d'autres ton ministère ?
II n'est pas de peu d'importance le devoir attaché à la charge des lévites, eux dont le Seigneur dit : « Voici que je choisis des lévites du milieu des fils d'Israël, à la place de tout premier-né qui ouvre le sein de sa mère chez les fils d'Israël : ces élus seront le rachat des premiers-nés et ils seront pour moi des lévites. Je me suis en effet consacré les premiers-nés, dans la terre d'Egypte ». Nous avons appris que les lévites ne sont pas comptés parmi tous les autres, mais que sont préfères à tous, ceux qui sont choisis et consacrés d'entre tous ; de même que les premiers-nés des fruits, les prémices, qui sont destinés au Seigneur, où se trouvent l'acquittement des promesses et le rachat des péchés. « Tu ne les comprendras pas, dit le Seigneur, au nombre des fils d'Israël, et tu statueras que les lévites sont pré-posés à la tente de l'alliance et à tous ses objets et à tout ce qui s'y trouve. Qu'eux-mêmes portent la tente et tous ses objets et qu'ils servent eux-mêmes dans la tente ; qu'eux-mêmes établissent le camp à l'entour de la tente ; en levant le camp, que les lévites démontent eux-mêmes la tente et en établissant le camp, qu'eux-mêmes de nouveau dressent cette tente. Tout étranger à la tribu qui s'en sera approché, qu'il meure de mâle mort ». C'est donc toi qui as été choisi de tout l'ensemble des fils d'Israël, apprécié parmi les fruits sacrés en tant que premiers-nés, préposé à la tente pour camper dans le camp de la sainteté et de la foi — et l'étranger qui s'en sera approché, mourra de mâle mort — établi pour cacher l'arche d'alliance. Tous en effet ne voient pas les profondeurs des mystères parce qu'elles sont cachées par les lévites, de peur que ne voient ceux qui ne doivent pas voir et que ne prennent ceux qui ne peuvent conserver. Ainsi Moïse a vu la circoncision spirituelle, mais il la cacha pour prescrire, à titre de signe, la circoncision ; il vit les azymes de la vérité et de la pureté, il vit la passion du Seigneur mais il cacha par des azymes corporels les azymes de la vérité, il cacha la passion du Seigneur par l'immolation de l'agneau ou du taureau ; et les bons lévites conservèrent le mystère, sous le cou-vert de leur foi. Et toi tu juges de peu d'importance ce qui t'a été confié ? D'abord de voir les profondeurs de Dieu, ce qui relève de la sagesse ; ensuite de monter la garde devant le peuple, ce qui relève de la justice ; de défendre le camp et de protéger la tente, ce qui relève du courage ; de te montrer toi-même maître de toi et sobre, ce qui relève de la tempérance.


La concurrence des vertus.

Ces genres principaux des vertus, même ceux qui sont en dehors de l'Église, les ont définis, mais ils ont jugé l'ordre de la communauté humaine supérieur à celui de la sagesse, alors qu'il est nécessaire que la sagesse soit le fondement de la justice, parce qu'elle ne peut subsister si elle n'a un fondement. Or le fondement est le Christ.
Première est donc la foi, qui relève de la sagesse, comme dit Salomon, à la suite de son père : « Le début de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur ». La Loi aussi dit : « Tu aimeras ton Seigneur », « tu aimeras ton prochain ». Il est beau en effet d'apporter à la société du genre humain ton obligeance et tes devoirs. Mais ceci d'abord est convenable : ce que tu as de plus précieux, c'est-à-dire ton âme — en comparaison de quoi tu n'as rien de plus grand — de le destiner à Dieu. Quand tu as acquitté ton dû au Créateur, il t'est loisible d'apporter la contribution de tes œuvres à la bienfaisance et à l'aide à l'égard des hommes, et de porter secours à leurs nécessités, ou bien par de l'argent ou bien par le devoir de ta charge, ou bien encore par un quelconque service ; ce qui s'offre largement dans votre ministère : par de l'argent, secourir — libérer qui est lié par une dette — par le devoir de ta charge, accepter de conserver les biens que craint de perdre celui qui a cru devoir en faire le dépôt.


Le cas des dépôts.

Le devoir de la charge est donc de conserver et de rendre le dépôt. Mais un changement se produit parfois, en raison ou bien des circonstances, ou bien de la nécessité, en sorte que le devoir ne soit pas de rendre ce que tu as reçu ; par exemple si quelqu'un, qui porte secours aux barbares contre la patrie, réclame son argent, étant un ennemi déclaré ; ou si tu rends à quelqu'un, alors qu'est présent celui qui va le dépouiller ; si tu restitues à un homme en délire, alors qu'il ne peut conserver ; si tu ne refuses pas à un fou l'épée qu'il a déposée, avec laquelle il va se tuer, n'est-ce pas la restitution qui va à l'encontre du devoir ? Si tu acceptes sciemment des biens obtenus par vol, en sorte que soit frustré celui qui les avait perdus, n'est-ce pas chose qui va à l'encontre du devoir ?
Le cas des promesses.
II va encore à l'encontre du devoir, parfois, d'acquitter une promesse, de tenir un serment ; ainsi Hérode qui jura que, quoi qu'il lui fût demandé, il le donnerait à la fille d'Hérodiade, et accorda le meurtre de Jean pour ne pas renier sa promesse . Car que dirai-je de Jephté qui immola sa fille qui, la première, s'était présentée au-devant de son père victorieux ? Il voulait accomplir le vœu qu'il avait prononcé : quoi que fût ce qui, le premier, se serait présenté au-devant de lui, il l'offrirait à Dieu. Il eût mieux valu ne rien promettre de semblable, que d'acquitter sa promesse par le meurtre de sa fille.


Le jugement nécessaire aux clercs.

Vous n'ignorez pas quel jugement requiert l'attention à tout cela. Et c'est à cette fin que l'on choisit le lévite qui gardera le sanctuaire, qu'il ne se trompe pas dans son jugement, qu'il ne déserte pas la foi, qu'il ne craigne pas la mort, qu'il ne fasse rien à l'encontre de la tempérance, mais que, dans son air même, il porte la marque du sérieux, lui auquel il convient de tenir sur la réserve non seulement son âme, mais encore ses yeux, de peur que même une simple rencontre fortuite ne profane la retenue de son visage, puisque « celui qui a regardé une femme pour la désirer, a commis l'adultère avec elle en son coeur ». Ainsi commet-on l'adultère non seulement par la souillure de l'acte, mais encore par l'intention du regard. Tout cela paraît grand et bien rigoureux, mais non pas excessif en une grande charge, puisque telle est la grâce des lévites, que Moïse disait d'eux dans ses bénédictions : « Donnez à Lévi ses hommes, donnez à Lévi ses hommes d'une évidente loyauté, donnez à Lévi le lot du soutien à son égard, et sa fidélité à l'homme saint qu'ils éprouvèrent dans les tentations, qu'ils maudirent près de l'eau de la rébellion. Lui qui dit à son père et à sa mère : je ne te connais pas, qui ne reconnut pas ses frères et qui renia ses fils ; celui-ci garde tes paroles et a observé ton alliance ».
Ceux-ci sont donc ses hommes et ses hommes d'une évidente loyauté, qui n'ont dans le coeur aucune ruse, ne cachent aucune tromperie, mais gardent ses paroles et les méditent dans leur coeur, comme Marie aussi les méditait ; eux qui n'ont pas appris à faire passer leurs parents avant leur devoir, qui haïssent les profanateurs de la chasteté, vengent l'outrage à la pudeur, ont appris les moments opportuns des devoirs, que le devoir le plus important est celui qui, pour chacun, est approprié au moment opportun, et en telle sorte que chacun suive cela seulement qui est beau, mais qu'assurément, lorsque se présentent deux partis morale-ment beaux, il estime devoir préférer celui qui est le plus beau ; ces hommes à bon droit sont bénis.


Conclusion.

Si quelqu'un donc fait avec une évidente loyauté les oeuvres de Dieu, offre l'encens, « bénis, Seigneur, sa vertu, accueille les travaux de ses mains », afin qu'il obtienne la grâce de la bénédiction prophétique.



1 Archytas était un philosophe pythagoricien, né à Tarente vers 430, ami de Platon en faveur de qui il serait intervenu auprès de Denys le Jeune ; Archytas était aussi mathématicien, comme le rappelle Horace, ; il fut aussi homme d'État et homme de guerre ; il aurait péri dans un naufrage vers 348
2 Peuple nomade de l'Arabie du Nord, que la Bible fait descendre de Madian, fils d'Abraham. Les Madianites furent vaincus par Gédéon.
3 Gabaonites : habitants de Gabaon (aujourd'hui al-Djib située à 10 km au nord-ouest de Jérusalem) seulement, ou de cette ville et des 3 localités qui en dépendaient (2 Samuel 21.1-4 ; Josué 9.3,7,17).
4 Sénevé est le nom commun de la plante dont les grains fournissent la moutarde (Sinapis nigra). La plante peut atteindre jusqu’à trois mètres de hauteur. La parabole du grain de moutarde dérive de cette différence entre "la plus petite de toutes les semences" et la plante à venir, qui devient plus grande que les autres plantes potagères.

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