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   Saint Augustin d'Hippone (354 - 430), évêque et Docteur de l'Eglise

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Augustin d'Hippone (354 - 430),
évêque et Docteur de l'Eglise

 

HISTOIRE DE SAINT AUGUSTIN

Histoire de saint Augustin sous la direction de M. Poujoulat et de M. l' abbé Raulx,  Bar-le-Duc, 1864,
approuvée par Mgr Affre, de glorieuse mémoire


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CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. Les deux conférences de saint Augustin avec Félix le manichéen.

Au moins, avec les manichéens, la polémique demeurait dans la région des idées et n'aboutissait pas à des scènes de brigandage. En 404, un manichéen renommé, appelé Félix, était venu à Hippone pour y répandre ses erreurs ; la secte le comptait parmi ses docteurs ; il ne se distinguait point par la science des belles-lettres, mais il avait plus de ruse (1) que Fortunatus, dont il a déjà été question. Félix est très-probablement ce prêtre manichéen à qui Augustin écrivit (2) dans cette même aunée (404). Le grand évêque lui disait que ses dissimulations étaient inutiles, et, qu'on le reconnaissait du plus loin qu'on le voyait. Félix espérait échapper à tout en confessant que la mort n'est autre chose que la séparation de l’âme et du corps ; mais il ajoutait qu'elle est la séparation de la bonne et de la mauvaise substance.
« Si l'âme est un bien et le corps un mal, a disait Augustin à Félix, celui qui a uni l'un à l'autre n'est pas bon ; vous dites néanmoins que c'est Dieu, et même que ce n'est pas le mauvais Dieu, mais le bon. Il faut donc qu'il o ne soit pas bon lui-même ou qu'il ait craint

1 Revue, liv. II, ch. 8.
2 Cest l'avis des Bénédictine. Cette lettre forme la 79e de leur édition.

le mauvais Dieu. Quoi ! vous vous vantez de ne pas craindre les hommes, et vous vous forgez un Dieu que la crainte de je ne sais quelle race de ténèbres a réduit à unir le bien au mal ! » Comme on s'occupait soigneusement d'empêcher la propagation de ses doctrines, Félix se laissait aller à croire que les catholiques le prenaient pour quelque chose de grand. Augustin veut le détromper en lui rappelant le plot de saint Paul aux Philippiens : Prenez garde aux chiens (1). Il le somme au nom de Jésus-Christ de conférer avec lui sur les points où, quelques années auparavant, il avait embarrassé Fortunatus.
Félix accepta la pressante invitation d'Augustin ; l'évêque catholique et l'élu manichéen disputèrent ensemble dans la basilique d'Hippone au milieu du peuple assemblé. Possidius (2) parle de trois conférences ; les Actes avec Félix n'en marquent que deux, qui furent recueillies par des notaires. Il est possible que Possidius donne le nom de conférence à une simple conversation préliminaire à laquelle les deux champions n'avaient pas admis le public. La première réunion eut lieu le 7 décembre 404 ; la deuxième le 12 du même mois. Les actes de ces deux jours sont consignés dans les oeuvres

1 Philip., III, 2.
2 Chap. 16, Vita Auqustini.

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de saint Augustin. L'évêque d'Hippone, par les questions ou les réponses qu'il adresse, serre son adversaire, l'enlace, le subjugue ; Félix nous apparaît tout chancelant sous le poids de la vérité, et à la fin il succombe.
Au début de la discussion, Augustin remet à Félix un exemplaire de la lettre de Manichée , cette lettre fondamentale dont nous avons parlé dans un précédent chapitre. Il demande au prêtre manichéen s'il la reconnaît, et celui-ci répond affirmativement. Félix lit le premier paragraphe de cette lettre, où Manichée prend le titre,d'apôtre de Jésus-Christ. parla providence de Dieu le Père. Le manichéen ne peut pas justifier la qualification d'apôtre de Jésus-Christ dont son maître se pare ; Augustin lui prouve que le Paraclet est descendu bien avant que Manichée vînt au monde, et que Manichée n'est pas l'accomplissement vivant de la promesse du Sauveur. Saint Paul, dans une épître à Timothée, annonce des temps où des hommes séduits s'éloigneront de la foi ; Félix répond que Manichée ne s'est éloigné d'aucune religion et qu'il est resté dans la sienne. Augustin le fait ressouvenir des nombreux catholiques que Manichée a arrachés à la foi. Saint Paul avait dit (1) : « Nous savons d'un coté, nous prophétisons d'un côté ; mais lorsque ce qui est parfait sera venu, les choses incomplètes disparaîtront. » D'après Félix, Manichée est arrivé pour réaliser la perfection annoncée par le grand Apôtre, perfection qui n'est autre chose que l'oeuvre du Paraclet ; Manichée a été celui qui devait venir aux termes de saint Paul ; il a enseigné le commencement, le milieu et la fin ; il a révélé l'origine du monde et la raison de sa création ; il a expliqué la succession des jours et des nuits , le cours du soleil et de la lune. Toutes ces choses-là ne se trouvaient ni dans Paul ni dans les autres apôtres. Voilà pourquoi Manichée a été reçu comme l'envoyé promis.
Augustin expose le vrai sens des paroles de saint Paul dont les Manichéens abusaient si étrangement. Il importait peu que l'explication de l'origine de l'univers, du cours du soleil et de la lune, se trouvât ou ne se trouvât point dans les écrits des apôtres. Le maître n'avait pas dit : Je vous enverrai le Paraclet qui vous enseignera le cours du soleil et de la lune ; il voulait faire des chrétiens et non pas des mathématiciens. Lorsque saint Paul disait que

1 Corinth. XIII, 9, 10.

nous ne savons qu'un côté des choses, il songeait à la faible condition humaine qui nous empêche d'atteindre à tout ici-bas ; quand nous aurons franchi les bornes de cette vie, l'esprit divin nous introduira dans la possession de toute vérité. Nous voyons maintenant à travers les voiles de l'énigme, mais plus tard nous verrons Dieu face à face comme parle saint Paul.
«Mais, dites-moi, ajoute Augustin en s'adressant à Félix , si l'Apôtre annonçait les temps futurs de Manichée, vous voyez donc aujourd'hui Dieu face à face. » Félix, confondu, répond qu'il se sent comme effrayé devant la force d'Augustin, devant l'autorité épiscopale et les lois des empereurs, mais il prie le grand évêque de lui apprendre la vérité et de l'aider à se dépouiller de ses mensonges. Augustin lui dit que sa propre force n'est rien ; si elle est quelque chose, il l'a reçue pour combattre l'erreur au nom de celui qui soutient les fidèles et les humbles. L'autorité épiscopale ne , doit pas épouvanter Félix ; il peut reconnaître avec quelle paix on agit, avec quelle tranquillité on dispute ; le peuple présent à la conférence ne fait aucune violence au prêtre manichéen, n'inspire aucune frayeur, mais écoute paisiblement comme il convient à des chrétiens. Pourquoi redouter les lois impériales ? i Celui qui est rempli de l'esprit divin demeure au-dessus de toute crainte. L'apôtre Pierre renia son Seigneur durant sa passion ; mais après la descente du Paraclet, il sut mourir sur la croix pour la foi de son maître. Félix réplique qu'il ne fuit pas la vérité, mais qu'il la cherche. Augustin veut lui faire condamner toutes les perversités manichéennes ; il faut qu'un vase soit vidé pour qu'on puisse le . remplir d'une liqueur nouvelle. La lecture de la suite de la lettre de Manichée amène une série de questions où Félix, acculé par la logique d'Augustin, se trouve en plein panthéisme, Hoc unum sunt omnes (ils ne forment tous qu'une même chose), répond le manichéens propos de Dieu, des créatures humaines et de , la terre. Augustin montre la différence qu'il y entre l'ouvrier et ses ouvrages, entre la substance divine et les oeuvres extérieures créée librement par le pouvoir divin. Il reproduit le fameux argument contre l'existence des deux éternels principes. Si la nation des ténèbres a pu nuire au bon principe, ce bon principe était donc pas d'une nature immuable , incorruptible, invincible ; il n'était donc pas Dieu, et (97) s'il était Dieu, et par conséquent inaccessible à toute atteinte, à quoi bon une lutte, et pourquoi parler de la nécessité d'un combat éternel ? Félix, demeuré muet, demande un délai de quelques jours pour réfléchir.
Le 12 décembre, voilà de nouveau Félix en présence du grand évêque, au milieu du peuple qui inonde la basilique d'Hippone. Le manichéen commence par dire que, depuis le jour de la dernière assemblée, il a cherché inutilement à recouvrer les écrits dont il avait besoin pour répondre à Augustin ; or, on ne peut combattre sans armes, et tout plaideur a besoin de ses papiers. Augustin ne voit dans ce motif qu'un prétexte pour échapper à une défaite ; lorsque Félix a demandé cinq jours de délai, il n'a pas demandé ses livres, gardés sous le sceau public. « Qu'on me rende mes livres, et j'arrive au combat dans deux jours, réplique le manichéen ; et si je suis vaincu, je me soumettrai à tout. »
Ces subterfuges sont vains ; la discussion s'engage ; Augustin rappelle l'argument contre la co-éternité des deux principes par où s'était terminée la première conférence. Félix soutient avec Manichée, son maître, l'existence éternelle de deux natures, celle du bien et celle du mal ; il cite le Christ, qui parle du bon arbre produisant toujours un bon fruit, et du mauvais arbre produisant toujours un mauvais fruit, et qui a dit encore : « N'avez-vous pas semé dans le champ une bonne semence ? D'où est donc venue l'ivraie ? C'est l'ennemi qui a fait cela. » L'Evangile annonce la séparation des brebis et des boucs , qui doit s'accomplir dans les derniers temps ; pour les uns, le royaume de Dieu s'ouvrira ; pour les autres, l'abîme du feu éternel, préparé par le démon et par ses anges. De plus, saint Paul a dit : « La prudence de la chair est ennemie de Dieu (1) ; » et ailleurs (2) : « Le Dieu de ce siècle a aveuglé les esprits des infidèles, pour qu'ils ne contemplent point la clarté de l'Evangile du Christ, qui est l'image de Dieu. » Cet ennemi dont parlent l'Evangile et l'Apôtre appartient- il à Dieu ? Telles sont dans toute leur force les objections de Félix. La réponse d'Augustin sera complète.
Dans les citations de l'élu manichéen, il n'y a rien qui prouve que Dieu, voulant chasser de ses royaumes une nature ennemie, ait été obligé, afin d'avoir du repos, de se laisser souiller par le mélange du mauvais principe. C'est là

1 Rom., VIII, 7.
2 Corinth., II, IV, 4.

toute la question. Félix est allé chercher les passages de l'Ecriture relatifs aux pécheurs qui ne sont pas faits pour la vie bienheureuse, promise aux bons et aux fidèles. Toutes les choses visibles et invisibles sont l'ouvrage de Dieu ; les créatures raisonnables, hommes ou anges, ont reçu le libre arbitre. Le bon ou le mauvais usage de la liberté naturelle constitue la vertu ou le vice. Augustin prouve la vérité du libre arbitre, reconnu d'ailleurs par Manichée lui-même, comme à son insu, dans un de ses écrits intitulé le Trésor. Il fait toucher du doigt l'existence d'une volonté humaine indépendante de toute contrainte absolue. Mais nous avons remué à fond ces questions dans des chapitres précédents.
« Si rien ne pouvait nuire à Dieu, dit Félix, pourquoi a-t-il envoyé son Fils en ce monde ?» Félix ne répondait jamais et interrogeait toujours. Augustin, répondant à la dernière question du manichéen, prononce cette belle parole : « Ce n'est pas le besoin , c'est la miséricorde qui a causé la passion du Christ (1). » Jésus-Christ est venu délivrer des captifs ; ces captifs étaient enchaînés dans le mal ; ce mal avait été le produit d'une volonté libre. « Si nous avons un libre arbitre , dit Félix, que nulle violence ne soit faite à personne : je serai chrétien quand je le voudrai. La volonté nous pousse à être chrétiens ou à ne pas l'être. » L'évêque se hâte de lui répondre que personne ne le force, qu'il est arrivé là par sa propre volonté et qu'il dispute par sa volonté seule. Malheur à la volonté mauvaise paix à la bonne volonté ! A celle-ci la couronne, à celle-là là peine Dieu est le juge des volontés, mais il est le créateur des natures. « Si donc , dit Augustin à Félix, si donc vous vous croyez forcé de devenir chrétien, apprenez de nous le contraire. Repassez plutôt ce que vous entendez, examinez , vous êtes dans votre volonté ; voyez si la vérité est venue appuyer nos paroles, si vous-même n'avez pas défailli dans la défense de votre Manichée, et, quand vous le voudrez , soyez ce que vous êtes. » Félix se montre tout disposé à recevoir la vérité de la bouche d'Augustin. Le grand docteur récapitule les principales erreurs auxquelles il faut renoncer. La corruptibilité de la nature et de la substance divine est anathématisée par Félix lui-même. La confusion de ce que Dieu engendre et de ce qu'il fait, du Verbe né de

1 Non est ergo passio Christi ex indigentia, sed ex misericordia.

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Dieu et de l'âme humaine produite par la volonté de Dieu , fournit des subtilités et des échappatoires au prêtre manichéen à qui Augustin dit : Anathématisez l'opinion qu'une portion de Dieu ait pu être souillée et liée par la race des ténèbres. L'âme humaine, avec son libre arbitre, a pu se souiller, mais elle ne fait pas partie de la nature divine. L'erreur de Manichée, c'était d'imaginer qu'une autre puissance pouvait porter atteinte à l'essence divine. Félix insiste pour soutenir que les oeuvres de Dieu sont égales à Dieu lui-même, immuables comme lui, et que l'âme humaine est une portion de Dieu.
Vaincu par l'argumentation lumineuse et irrésistible du grand évêque, Félix s'écrie enfin : « Dites-moi ce que vous voulez que je fasse. — Je veux, lui répond Augustin, que vous anathématisiez Manichée, dont les blasphèmes sont si grands. Si vous le faites d'esprit, faites-le, car personne ne vous y oblige. — Dieu voit, reprend Félix, si je le fais d'esprit ; l'homme ne saurait le voir : mais je vous demande de m'aider. — En quoi voulez-vous que je vous aide ? — Anathématisez le premier, et puis j'anathématiserai après. — Voilà ce que j'écris de ma main, réplique Augustin, écrivez de votre côté. — Anathématisez de telle sorte, ajoute Félix, que l'esprit qui fut dans Manichée et parla par son organe soit anathématisé. »
Augustin, prenant alors du papier, écrivit ces paroles : « Augustin, évêque de l'Eglise catholique, j'ai déjà anathématisé Manichée et sa doctrine, et l'esprit qui, par son organe , proféra d'exécrables blasphèmes, parce que c'était un esprit séducteur, non de vérité, mais d'erreur détestable ; et maintenant j'anathématise le susdit Manichée et l'esprit de son erreur. » Et Augustin ayant remis le papier à Félix, éelui-ci ajouta de sa main ces paroles : « Moi, Félix, qui avais donné ma foi à Manichée, maintenant je l'anathématise, lui et sa doctrine, et l'esprit séducteur qui fut en lui, qui a dit que Dieu avait mêlé une portion de lui-même à la nation de ténèbres, et qu'il la délivrait honteusement en transformant ses vertus en femmes contre les hommes, ensuite en hommes contre les démons féminins (1), de manière qu'après cela il clouait à jamais les restes de sa portion divine au fond du globe de ténèbres. J'anathématise toutes ces choses et les autres blasphèmes de Manichée. »
Puis viennent les deux signatures d'Augustin et de Félix.
Telles furent les deux conférences qui avaient réuni une multitude nombreuse dans la basilique d'Hippone. Les assistants suivaient ces débats avec une attention profonde et un très-vif intérêt ; il s'agissait de s'instruire, d'avoir raison de sa foi et de marcher tête levée au milieu des ennemis de la religion catholique. Les matières de la philosophie religieuse étaient aussi familières aux chrétiens de cette époque que le sont à nos contemporains les matières politiques ; les discussions sérieuses sur le manichéisme et le donatisme attachaient les fidèles Africains aussi fortement que nous attachent aujourd'hui les débats d'où dépendent la paix ou la guerre, la gloire ou l'humiliation des empires , la prospérité ou la ruine des nations.

1 Ces hymens monstrueux sont décrits avec détails dans l'écrit de Manichée, intitulé le Trésor, au VIIe livre.

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