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   Saint Augustin d'Hippone (354 - 430), évêque et Docteur de l'Eglise

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Augustin d'Hippone (354 - 430),
évêque et Docteur de l'Eglise

 

HISTOIRE DE SAINT AUGUSTIN

Histoire de saint Augustin sous la direction de M. Poujoulat et de M. l' abbé Raulx,  Bar-le-Duc, 1864,
approuvée par Mgr Affre, de glorieuse mémoire


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CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME. Lettre à Vincent le rogatiste. — Des peines temporelles portées contre les hérétiques.

Vincent, surnommé le Rogatiste, parce qu'il appartenait à la secte de Rogat, dont il fut le successeur sur le siège de Cartenne, aujourd'hui Ténès, avait connu Augustin dans sa jeunesse à Carthage ; il l'avait trouvé ami du repos, comme nous avons eu occasion de le dire. Il écrivit à l'évêque d'Hippone pour reproduire les griefs des donatistes contre les catholiques, griefs tant de fois réduits au néant. La réponse d'Augustin à Vincent (408) (1) est une des lettres les plus éloquentes du grand évêque ; son étendue lui donne l'importance d'un livre. Ce qui doit nous occuper dans cette lettre, c'est la question de la répression des hérétiques par les puissances séculières. Augustin, si modéré, si profondément pénétré du vrai génie chrétien, n'imaginait pas qu'on pût forcer personne à revenir à l'unité du Christ ; sa première opinion, son opinion naturelle l'avait porté à ne vouloir d'autres armes que la parole et la raison : il craignait de n'obtenir par la violence que des hérétiques déguisés en catholiques. Longtemps il résista aux évêques qui soutenaient des idées contraires. A la fin l'expérience lui prouva ce que nul. raisonnement n'avait pu lui prouver, et l'évêque d'Hippone se rendit à des sentiments différents, tout en n'oubliant jamais les devoirs de la charité chrétienne. Augustin fut témoin du retour sincère d'un très

1 Lettre 93.

grand nombre de donatistes, retour accompli par les menaces des lois. Entrons avec Augustin au fond des choses, et mettons de côté pour un moment nos idées de tolérance philosophique au dix-neuvième siècle : jugeons au point de vue d'une société chrétienne, et non pas au point de vue d'une société pour qui la religion n'est plus qu'une idée spéculative. Plaçons-nous en Afrique dans les premières années du cinquième siècle.
Les populations donatistes vivaient nonchalamment sous l'empire de la coutume ; la force de la coutume est une chaîne qu'ils n'auraient jamais rompue, si la terreur des puissances séculières ne les avait frappées. Cet effroi appliquait leur esprit à la recherche sérieuse de la vérité ; il les pressait de s'enquérir de la valeur des doctrines pour lesquelles leur repos et leurs biens étaient menacés. Les donatistes avaient à se préoccuper de savoir si c'était pour la justice ou par entêtement qu'ils se voyaient près de souffrir. Dans la question agitée, il ne fallait pas un long examen ni un merveilleux effort d'esprit pour s'assurer de la vérité ; il fallait savoir si réellement, d'après les divines promesses, l'Eglise devait être répandue par toute la terre, et si les nations chrétiennes de l'Occident et de l'Orient étaient coupables de ne pas savoir ce qu'on avait fait dans un coin de l'Afrique. Toute la question se réduisait à ces (120) mots. La terreur des lois toute seule eût été impie ; l'instruction l'accompagnait : en même temps qu'on donnait l'éveil aux populations, on leur offrait les moyens de dissiper les ténèbres de leur erreur. C'est ainsi qu'on les amenait à bénir Dieu de ce qu'ayant fait plier les rois de la terre sous le joug de Jésus-Christ, il se servait d'eux pour guérir les malades et aiguillonner les faibles et les paresseux. On amenait les donatistes à comprendre que l'unité de Dieu demande qu'on l'adore dans l'unité. L'Église ne cessait pas d'aimer ; elle imitait Dieu lui-même, dont l'amour est grand pour les hommes, et qui mêle pourtant aux douceurs de ses enseignements la terreur de ses menaces.
Jésus-Christ a dit que nul ne vient à lui si son père ne l'entraîne. Le cœur humain est ainsi fait, qu'il a besoin d'une sorte de violence pour aller au bien.
Vincent faisait observer à Augustin que ni le Sauveur ni les apôtres n'avaient jamais eu recours aux rois. L'évêque répond qu'à cette époque les rois de la terre n'étaient pas instruits de la vérité, et que les paroles de l'Ecriture n'avaient point atteint leur accomplissement.
« Devais-je arrêter les conquêtes du Seigneur et me mettre en opposition avec mes collègues ? Fallait-il empêcher que les brebis du Christ, errantes sur vos montagnes et vos collines, c'est-à-dire sur les hauteurs de votre orgueil, fussent réunies dans le bercail de la paix, où il n'y a qu'un seul troupeau et un seul pasteur ? Fallait-il que j'empêchasse que vous ne perdissiez vos biens et que vous continuassiez à proscrire tranquillement le Christ ; fallait-il qu'on vous laissât faire, d'après le droit romain, des testaments, et que vous déchirassiez par vos calomnieuses accusations le testament fait à nos pères de droit divin, ce testament où il est écrit : Toutes les nations seront bénies en votre race ? Pourquoi seriez- vous restés libres d'acheter et de ri vendre, pendant que vous auriez osé diviser ce que le Christ a acheté en se laissant vendre lui-même ? Pourquoi les donations faites par chacun de vous demeureraient-elles valables, tandis que la donation faite par le Dieu des dieux à ses fils, de l'aurore au couchant, ne serait pas valable à vos yeux ? Pourquoi n'auriez-vous pas été exilés de la terre où votre corps a pris naissance, pendant que vous exilez le Christ du royaume conquis au prix de son sang, d'une mer à l'autre, et depuis le fleuve jusqu'aux extrémités du monde (1) ? Que les rois de la terre servent le Christ, même en donnant des lois pour le Christ. Vos ancêtres ont demandé aux rois de la terre que Cécilien et ses compagnons fussent punis pour des crimes faux ; que les lions se tournent contre les calomniateurs, « pour briser leurs os, sans que Daniel intercède pour eux, Daniel, dont l'innocence a été prouvée, et qui a été délivré de la fosse où ceux-ci périssent : car celui qui creuse la fosse à son prochain y tombe lui-même en toute justice. »
Quand le glaive des puissances temporelles attaque la vérité, il est pour les forts une épreuve glorieuse, et pour les faibles une dangereuse tentation ; mais, ajoute Augustin, quand il est tiré contre l'erreur, il est pour les gens sages engagés dans l'erreur un avertissement salutaire.
Le reste de la lettre est une éloquente défense de l'Église catholique contre les donatistes et leurs sectes diverses. En rappelant les paroles si expresses des livres divins : « L'entendez-vous ? s'écrie l'évêque d'Hippone, c'est le Seigneur qui parle ; ce n'est ni Donat, ni Vincent, ni Hilaire, ni Ambroise, ni Augustin... et vous, vous restez assis à Cartenne, et vous répétez avec une douzaine de rogatistes : Qu'il n'en soit rien, qu'il n'en soit rien. »
Ailleurs le grand docteur met en regard l'autorité de Jésus-Christ répandue aux quatre coins de l'univers, et l'autorité d'un certain Vincent caché dans un coin de la Mauritanie césarienne ! Il s'étonne de tout ce que peut l'orgueil d'une petite peau cadavéreuse (2), et jusqu'où peut se précipiter la présomption de la chair et du sang. Obligé de revenir sur l'illustre Cyprien, invoqué par les donatistes, Augustin « finit par dire que s'il y a quelque chose à retrancher dans cette branche si féconde, le fer du père de famille y a passé, et le feu du martyre l'a consumé. »
La répression des hérétiques par la force matérielle est une mesure dont l'exécution serait aujourd'hui peu conforme aux voeux et aux pensées du monde chrétien. L'office de l'historien est d'expliquer les choses du temps passé. On a vu l'évêque d'Hippone protester contre les violences à l'égard des hérétiques ; il a fallu

1 Ps. 71, v. 8.
2 Quid non audeat typhus morticina ; pelliculae ?

121
toute l'irrésistible puissance des faits pour modifier ses idées sur ce point. Parmi les donatistes, les uns demeuraient éloignés de la communion catholique par les menaces de ceux de leur parti ; les autres, peu soucieux de la sincérité de ces grands débats, ne se donnaient pas la peine d'ouvrir les yeux pour reconnaître de quel côté était la vérité ; d'autres enfin vivaient dans la profonde nuit de l'ignorance. Des lois sévères suspendues sur la tête de tous vinrent rendre la liberté à la portion des donatistes dont le parti opprimait la conscience ; elles imprimèrent l'énergie à des coeurs languissants saisis tout à coup de la peur de perdre des biens temporels ; et comme la lumière religieuse accompagnait la menace, l'ignorance vit s'effacer devant elle les ténèbres qui lui cachaient la magnifique unité du christianisme et l'universalité de la foi (1).
Il est aussi une importante remarque dont il faut tenir compte, sous peine de ne rien comprendre à l'histoire religieuse de nos vieux siècles ; c'est que le christianisme tenait aux entrailles mêmes de la société, c'est qu'on était bols citoyen quand on était bon catholique, et qu'en se séparant de la foi on se séparait en quelque sorte de l'Etat. L'unité religieuse faisait partie de l'unité politique de l'empire ; les hérésies étaient alors ce que sont les factions aujourd'hui. Les donatistes et les circoncellions, ces farouches auxiliaires du parti, déchiraient le sein de l'Afrique ; une moitié du pays était liguée contre l'autre moitié, qui ne se défendait pas, et les ennemis de la foi d'Augustin donnaient volontiers la main aux rébellions contre les empereurs. Les lois de Constantin , de Théodose et d'Honorius avaient donc, outre un intérêt de religion , un intérêt de société ; elles pourvoyaient au repos de l'empire. Les ordonnances parties de Constantinople, de Rome ou de Ravenne, avaient quelque chose du caractère de nos lois modernes dirigées contre les perturbateurs de l'Etat.
Nous désirons qu'il soit définitivement établi comme vérité historique que la répression des hérétiques par les peines temporelles fut

1 Les questions agitées en Afrique au sujet de la répression des donatistes au temps d'Honorius se sont reproduites, en France, au sujet de la contrainte des protestants sous Louis XIV. Les nouveaux convertis du dix- septième siècle refusaient d'aller à la messe par les mêmes motifs dont se servaient les donatistes pour ne pas entrer dans Vanité catholique. L'Eglise de France, sous Louis XIV, s'inspira de la conduite de l'Eglise d'Afrique au temps de saint Augustin.

l'oeuvre de la politique impériale et non pas de l'Eglise : la nécessité de se défendre arma les princes ; l'Eglise s'adressait à la conscience, mais ne touchait pas au corps de l'homme. Lorsqu'elle fut amenée à solliciter le maintien des lois répressives, ou même à solliciter des lois nouvelles, c'est qu'il importait de ne pas se laisser écraser par les violences de l'ennemi. Le vrai génie catholique éclate dans un fait solennel qui répond à tout : après trois siècles d'horribles persécutions, quand la foi de Jésus-Christ monte à l'empire avec Constantin chrétien, comment marque-t-elle sa bienvenue ? Par la liberté des cultes proclamée à la face du monde , et l'histoire vous dira que cette liberté fut vraie.
Il est plus facile de crier à l'intolérance que de découvrir la raison des choses. Quand les passions s'offrent à nous avec leurs traces violentes, nous les déplorons ; mais quelle époque n'a pas, sous des noms et des prétextes divers , des passions terribles dont le retentissement se prolonge péniblement dans l'histoire ? Le philosophe vraiment digne de ce nom, au lieu de se traîner dans la vulgarité des déclamations, s'élève à des hauteurs d'où l'on aperçoit mieux les motifs des actions humaines et le sens des institutions.
Au temps où nous sommes, la religion, séparée moralement de l'Etat, et vivant de sa propre vie , n'est plus soumise à la triste condition de recourir à la force matérielle pour achever ses triomphes. Dégagée des liens temporels, elle a été rendue à son essence première et s'envole d'une aile plus légère d'un bout du monde à l'autre. Sa première gloire a commencé dans les souffrances et la pauvreté ; c'est parles souffrances et la pauvreté que s'accompliront ses dernières conquêtes. 0 merveilleuse puissance des idées vraies ! Elles n'ont pas besoin d'armées ni de lois impériales, et les cités leur ouvrent les portes sans que les béliers ébranlent leurs murailles. Les royaumes n'ont pas de frontières qui les arrêtent ; elles passent, elles s'avancent , et les nations leur opposent en vain leurs limites ; elles ne suspendent leur marche ni devant la diversité de langues , de lois et de moeurs, ni devant les espaces infranchissables des montagnes, des forêts et des mers ; elles sont à la fois patientes, infatigables et rapides, et leur course à travers la création ne finit que là où finit l'oeuvre de Dieu.

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Vendredi 6 décembre 2019
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