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   Les Oeuvres complètes de saint Jérôme de Stridon

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Les Oeuvres complètes de saint Jérôme de Stridon

Saint Jérôme (347-419) est le patron des exégètes , le patron des traducteurs, de tous ceux qui se dévouent aux études historiques, des érudits, et des philologues.

Les lettres de saint Jérôme


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PREMIÈRE CLASSE

comprenant les lettres écrites dans le désert depuis l’an 365 jusqu’à l’année 380

LETTRE 1

AU MOINE RUFIN

Que Dieu donne plus qu'on ne Lui demande, et qu'Il accorde souvent ce que l'œil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu, ce que le cœur de l'homme n'a point compris, c'est une chose que je savais déjà, grâces aux volumes sacrés, et que je viens d'éprouver par moi-même, très cher Rufin. Moi, qui bornais tous mes vœux à désirer qu'un échange de lettres put entretenir en nous l'illusion d'une mutuelle présence, j'apprends que vous pénétrez dans les lieux secrets de l'Égypte, que vous visitez les chœurs des moines, et que vous parcourez ces familles qui mènent sur la terre une vie céleste. Oh ! si maintenant le Seigneur Jésus Christ me donnait soudain d'être transporté vers vous, comme le fut jadis, ou Philippe auprès de l'Eunuque, ou Habacuc auprès de Daniel en quels étroits embrassements je vous presserais cette bouche, qui jadis erra, qui jadis reconnut avec moi la vérité, avec quelle ardeur j'y collerais mes lèvres ! Mais, comme je suis indigne que Dieu me fasse une telle grâce, non pas tant pour vous rapprocher de moi, que pour me conduire à vous, et que de fréquentes maladies ont brisé ce faible corps, débile, même dans la santé, j'envoie cette lettre à ma place au-devant de vous, afin qu'après vous avoir enchaÎné dans les liens de l'amour, elle vous amène jusques à moi.

C'est notre frère Héliodore qui m'a donné, le premier, l'heureuse nouvelle de cette joie inattendue. J'étais loin de regarder comme certaine une chose dont la certitude me semblait si désirable, d'autant plus qu'il prétendait ne le savoir que par ouï-dire, et que l'étrangeté, du fait m'empêchait d'y croire. Mon âme flottait ainsi entre le doute et le désir; un moine d'Alexandrie, que le pieux empressement du peuple avait envoyé depuis longtemps vers les confesseurs d'Égypte déjà martyrs d'affection, me confirma presque une chose dont il paraissait bien informé. J'avoue qu'alors même il me restait encore quelque incertitude. Car, quoiqu'il ignorât et votre patrie et votre nom, il semblait toutefois me donner des renseignements plus précis, puisqu’il me répétait ce qu'un autre m'avait appris déjà. Enfin, la vérité brilla dans tout son jour; une foule de voyageurs racontaient que Rufin était à Nitrie, et qu'il était allé visiter le bienheureux Macaire. Alors, disparurent tous mes anciens doutes, et je fus vraiment affligé de me trouver malade. Et, si la faiblesse d’un corps languissant ne m’eût arrêté comme par une sorte d'entrave, ni les chaleurs brulantes de l'été, ni les périls ordinaires de la navigation n'eussent pu me retenir dans mon saint empressement à vous aller voir. Croyez-moi, mon frère, il n'est point de pilote battu par la tempête qui cherche le port avec autant d'impatience; point de terre altérée qui désire la pluie avec autant d'ardeur; point de mère, assise au rivage, qui attende son fils avec autant d'inquiétude.

Quand un orage soudain m'eut arraché d'auprès de vous, quand une séparation cruelle eut rompu les liens de charité qui nous unissaient l'un à l'autre, «Tout-à-coup la tempête, apportant la terreur, sur l'onde au loin répand sa ténébreuse horreur; partout les cieux, partout les noirs gouffres de l'onde.» (Virgile Æneid. 3,193).

Enfin, après tant de pèlerinages incertains et vagabonds; après avoir parcouru, avec des fatigues inouïes, la Thrace, le Pont, la Bihynie, toute la Gallacie, la Cappadoce, et les brûlants climats de la Cilicie, la Syrie s'offrit à moi, malheureux naufragé, comme un port de salut. Là, je souffris tout ce qu'il peut y avoir de maladies, et, de deux yeux que j'avais, j'en perdis un; car, innocent, cette portion de mon âme, me fut enlevé par une fièvre soudaine et violente. Maintenant, il ne me reste, pour toute lumière, que notre cher Evagre, qui trouve dans mes continuelles infirmités un surcroît de fatigues. Nous avions aussi avec nous Hylas, serviteur de la pieuse Mélanie, et qui avait effacé, par l'innocence de ses mœurs, la tache de son esclavage il a rouvert une cicatrice qui n'était pas encore fermée. Mais, comme l'Apôtre défend de s'attrister sur ceux qui dorment, et que l'heureuse nouvelle de votre arrivée a tempéré l'excès de ma douleur, je vous écris ces choses, afin de vous les apprendre, si vous les ignorez, et pour vous faire part de ma joie, si vous les connaissiez déjà.

Votre ami Bonose, ou plutôt le mien, et, pour dire vrai, notre ami commun, monte à présent cette échelle mystérieuse que Jacob vit autrefois en songe; il porte sa croix, il ne songe point au lendemain, et. ne regarde pas en arrière. Il sème dans les larmes, pour moissonner dans la joie; il élève dans le désert le mystérieux serpent de Moïse. Que les merveilles imaginaires racontées par les Grecs et les Romains disparaissent devant ce prodige réel. Voilà qu'un jeune homme, façonné avec nous, dans les connaissances du siècle, jouissant d'une vaste opulence et d'une grande considération parmi ses égaux, délaisse une mère, des sœurs et un frère tendrement chéri, pour aller, comme un nouvel habitant du paradis, s'établir en une île battue par les flots d'une mer orageuse, que rendent si horrible des rochers âpres et découverts, et une solitude immense. Là, pas un laboureur, pas un moine; le petit Onésime que vous connaissez et dont les embrassements lui rappelaient ceux d'un frère, n'est pas même à ses côtés, dans ce vaste isolement. Là, solitaire, si toutefois c'est être seul que d'avoir le Christ pour compagnon, il contemple la Gloire de Dieu, que les apôtres eux-mêmes ne purent voir qu'au désert. Il n'y aperçoit pas, sans doute, des villes flanquées de tours, mais il s’est fait l'habitant d'une nouvelle cité; ses membres sont couverts d’un hideux cilice, mais de la sorte il sera mieux ravi dans les nuées au-devant du Christ. Il n'a pas le plaisir d'y voir les frais Euripes des opulents du monde, mais il puise au Sein du Seigneur une eau vive et salutaire. Qu'il soit un instant devant vos yeux, mon doux ami; tournez de ce côté-là toutes vos pensées, toute votre attention. Vous pourrez célébrer sa victoire, alors que, vous aurez contemplé ses travaux et ses combats. Une mer insensée frémit autour de l'île, et les flots, en se brisant contre les rocs anguleux, retentissent au loin. La terre ne s’y pare d'aucune verdure, et les plaines desséchées n'y offrent point d'épais ombrages. Des rochers abruptes y forment, en quelque sorte, une horrible prison. Lui, tranquille, intrépide et tout armé de l'Apôtre, tantôt il écoute Dieu en relisant les pages divines; tantôt il s'entretient avec Dieu, en priant le Seigneur; peut-être aussi, comme Jean, voit-il quelque chose de mystérieux, pendant qu'il réside en son île.

Quels pièges maintenant croyez-vous que le diable lui tende ? quelles embûches croyez-vous qu'il lui dresse ? Peut-être que, se rappelant son antique fraude, il essaiera de le troubler en son jeûne; mais on lui a déjà répondu : «L'homme ne vit pas seulement de pain.» (Mt 4,4). Peut-être, étalera-t-il à ses yeux l'opulence et la gloire du siècle, Ô mais on lui dira : Ceux qui veulent devenir riches tombent dans le piège et les tentations. Et encore : «Pour moi, toute ma gloire est en Jésus Christ.» (Phil 3,3). Il accablera sous le poids de la maladie des membres épuisés de jeûne; mais on le repoussera avec ces paroles de l'Apôtre : «Lorsque je suis faible, alors je suis fort, et la force se perfectionne dans la faiblesse.» (2 Cor 12,10). Il menacera de la mort, mais mais on lui répondra : «Je désire, être dégagé des liens du corps, et vivre avec le Christ.» (Phil 1,23). Il lancera des traits enflammés, mais ils viendront se briser contre le bouclier de la foi. En un mot, Satan l'attaquera mais Christ le protégera. Grâces te soient rendues Seigneur Jésus, de ce que j’aurai en ton grand jour, un homme qui puisse te prier pour moi. Tu le sais, (car tous les cœurs te sont ouverts, toi qui pénètres les secrets de nos âmes, et qui vois au fond de la mer le prophète enfermé dans le sein de la baleine), tu sais que lui et moi, nous grandîmes ensemble depuis l'enfance jusqu'à la fleur de l'âge; que le même sein nous allaita tous deux, que les mêmes embrassements nous étreignirent. Et, après des études achevées à Rome, lorsque sur les rives demi-barbares du Rhin, nous partagions la même nourriture, le même toit, je commençai enfin, le premier, de me donner à ton service. Souviens-toi, je te prie, que ce guerrier qui suit tes étendards, fit jadis ses premières armes avec moi. J'ai la garantie de ta majesté : «Celui qui enseignera et ne pratiquera pas, sera appelé le dernier dans le royaume des cieux; mais celui qui enseignera et pratiquera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux.» (Mt 5,19). Qu'il jouisse donc de la couronne due à sa vertu, et que, pour son martyre de chaque jour, il marche à la suite de l'agneau, avec la robe précieuse. «Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père;» (Jn 14,2). Et encore : «Entre les étoiles, l’une est plus éclatante que l'autre.» (1 Cor 15,41). Accorde-moi de pouvoir lever la tête au pied de tes saints; si j'ai voulu seulement les choses qu'il a accomplies, passe-moi ce que je n'ai pu remplir; donne-lui la récompense qu'il mérite. Peut-être me suis-je étendu au delà des bornes d'une lettre, mais cela m'arrive toujours, quand il faut dire quelque chose à la louange de notre cher Bonose. Et, pour en revenir à ce que je vous disais d'abord, ne perdez pas le souvenir d'un ami absent, puisqu'un ami se cherche, se trouve, se conserve avec tant de peine. Resplendisse qui voudra sous l'éclat de l'or, se plaise qui voudra à voir ce métal briller dans de pompeuses cérémonies, sur de magnifiques équipages. L’amour ne s'achète point; l'affection n'a pas de prix. Une amitié qui peut cesser ne fut jamais une amitié véritable. Adieu dans le Christ.

 

LETTRE 2

À FLORENTIUS

Vous pouvez juger combien votre réputation s'est étendue parmi les peuples, puisque je commence de vous aimer, avant de vous connaître. Car, si, au dire de l'Apôtre, les péchés de certains hommes sont connus avant l'examen qu’on en pourrait faire, votre mérite, au contraire, est si généralement reconnu, que l'on serait moins louable de vous aimer, qu’on ne semblerait criminel en ne vous aimant pas. Je ne parlerai point de ce nombre infini de pauvres, en la personne desquels vous avez soulagé, nourri, vêtu, visité le Christ. Les secours par vous prodigués à notre frère Héliodore seraient capables seuls de délier la langue des muets. Avec quelle reconnaissance, avec quels éloges il me redisait votre empressement à lui adoucir les incommodités du voyage ! Et moi, malgré les langueurs intolérables qui me rongent et me rendent si pesant, je me suis hâté, avec des ailes aux pieds, pour ainsi dire, de vous saluer de cœur et d'affection, de vous embrasser même. Je vous félicite donc, et je prie le Seigneur qu'il veuille serrer les nœuds d'une amitié qui ne fait que de naître. Et, comme notre frère Rufin, qui arrive, dit-on, avec la pieuse Mélanie, d’Égypte à Jérusalem, m'est uni par les liens étroits d'une tendresse fraternelle, veuillez, je vous prie, lui donner la lettre qui se trouve jointe à la vôtre. Ne me jugez pas d'après ses vertus; vous verrez briller en lui les caractères d'une éminente sainteté. Quant à moi, poussière, vile portion de boue, reste de cendre, il me suffit, pour le temps que je dois vivre encore, de pouvoir avec mes faibles yeux soutenir l'éclat de ses vertus. Il vient de se laver, il est pur et blanc comme la neige; moi, souillé de toutes sortes de pêchés, je tremble jour et nuit dans l'attente du moment fatal, où il me faudra rendre jusqu'à la dernière obole. Mais toutefois, comme le Seigneur brise les chaînes des captifs, qu'Il se repose sur les humbles et sur ceux qui écoutent sa parole avec une religieuse frayeur, il me dira peut-être à moi qui suis étendu dans le sépulcre des vices : Jérôme, viens dehors. — Le saint prêtre Evagre vous salue de tout son cœur; nous saluons ensemble notre frère Martinianus, que je souhaite ardemment de voir, mais la chaîne de mes langueurs me retient. Adieu dans le Christ.

 

LETTRE 3

À THÉODOSE ET À D’AUTRES ANACHORÈTES

Que je voudrais être maintenant au milieu de vous et, quoique mes yeux soient indignes de vous voir combien j'aurais de joie d'embrasser votre admirable communauté ! Je verrais une solitude plus agréable que toutes les villes de la terre; je verrais des de saints se presser en des lieux inhabitables, comme en une sorte de paradis. Mais, puisque mes nombreux péchés ne me permettent pas d'entrer dans la société des justes, je vous conjure, car je ne doute pas que vous ne puissiez l'obtenir, de me délivrer, par vos prières, des ténèbres de ce siècle. Je vous l'avais déjà manifesté de vive voix, et je vous le répète aujourd'hui dans cette lettre, il n'y a rien que mon âme ambitionne avec autant d'ardeur. Maintenant, c'est à vous de faire que l'exécution suive ma volonté; c'est à moi de vouloir. Il dépend de vos prières que je veuille et que je puisse. Je suis comme la brebis malade, éloignée du troupeau. À moins que le bon pasteur ne me reporte sur ses épaules à la bergerie, mes pas chancelleront, et je tomberai au milieu de mes efforts pour me relever. Je suis ce prodigue enfant qui, après avoir dissipé la portion que le père m'avait donnée, ne me sais point encore jeté à ses genoux, et n'ai pas même commencé de repousser loin de moi les enchantements qui m'avaient séduit. Et, comme tous mes efforts pour abandonner le vice n'ont abouti jusqu'à présent qu'à d'inutiles désirs, le diable m'enlace aujourd'hui en de nouveaux filets. Me suscitant de nouveaux obstacles, il m'environne partout d'une vaste mer. Jeté au milieu des eaux, je ne veux pas reculer, et ne saurais avancer. La seule ressource qui me reste, c'est que, par vos prières le souffle de l'Esprit saint me pousse et me fasse surgir enfin au port désiré.

 

LETTRE 4

À FLORENTIUS

C'est dans la partie du désert qui touche aux Sarrasins, du côté de la Syrie, que votre lettre m'a été remise. En la lisant, j'ai senti se rallumer en moi le désir d'aller à Jérusalem; et ce qui avait enflammé mon amitié a failli nuire à mes projets de solitude. Maintenant donc, autant que ma faiblesse le permet, je me fais représenter auprès de vous par cette lettre; quoique absent, je viens vous trouver par l'amour et l'affection. Je vous en conjure, que la distance des lieux ou la durée du temps ne puisse donner atteinte à une amitié naissante, cimentée par le Christ; tâchons, au contraire, d'en resserrer les nœuds par des lettres réciproques. Qu'elles soient toujours en chemin, qu'elles aillent au-devant les unes des autres, qu'elles conversent avec nous. La charité n'y perdra pas beaucoup, si nous nous entretenons de la sorte.

Notre frère Rufin, comme vous me l'écrivez, n'est pas encore venu; fût-il arrivé, je ne pourrais guère contenter mon désir, puisqu'il m'est impossible de le voir. Car il est trop éloigné de moi, pour pouvoir venir jusque ici, et moi, retenu dans les bornes de la solitude que j'ai choisie, je n'ai plus la liberté de faire ce que je veux. Je vous conjure donc, et vous supplie instamment de lui demander qu'il vous donne, pour que je les fasse transcrire, les commentaires dans lesquels le bienheureux Rheticius, évêque d'Augustodunum, a expliqué le Cantique des Cantiques avec tant d'élévation. Un vieillard, nommé Paul, de la patrie de notre frère Rufin, me mande aussi que ce dernier a chez lui son exemplaire de Tertullien; il le supplie de le lui renvoyer. Veuillez me faire transcrire par la main d’un copiste, les livres que je n'ai pas et dont vous trouverez la liste au bas de cette lettre. Je vous prie encore de m'envoyer l'interprétation des psaumes de David par saint Hilaire, et son grand Traité sur les synodes, que je copiai moi-même à Trèves pour notre ami Rufin. Vous le savez, la nourriture d'une âme chrétienne, c’est de méditer jour et nuit la loi du Seigneur. Les autres, vous leur donnez l'hospitalité, vous leur prodiguez les consolations, vous les assistez dans leurs besoins; si vous m'accordez ce que je vous demande, vous m'aurez tout donné. Et comme, grâces au Seigneur, je suis riche en exemplaires de la Bible, demandez-moi à votre tour ce qui vous plaira, et je vous l'enverrai. Mais ne croyez pas être importun, j'ai ici des élèves pour transcrire les livres. Je ne veux rien pour les services que je vous offre. Notre frère Héliodore m'a dit que vous cherchez plusieurs ouvrages sur l'Écriture, sans pouvoir les trouver. Les eussiez-vous tous, la charité est toujours en droit de réclamer, d'exiger encore plus.

Souvent, le prêtre Evagre, pendant que j'étais encore à Antioche réprimanda devant moi le maître de votre esclave dont vous avez daigné me parler; je ne doute pas qu'il ne vous l'ait enlevé. Il répondit : «Je ne crains rien; l'esclave prétend que son maître l'a congédié. Il est ici, ajoutait-il, et si vous le jugez à propos, faites-le conduire où vous voudrez. Je ne pense pas que ce soit un crime de retenir un vagabond.» Comme la solitude où je suis confiné ne me permet pas d'exécuter vos ordres, j'ai prié mon très cher Evagre de donner tous ses soins à cette affaire, en votre considération ainsi qu'en la mienne. Je désire que vous soyez bien portant en Jésus Christ.

 

LETTRE 5

AU MOINE HÉLIODORE

Mon cœur seul, qui connaît votre amitié réciproque, peut savoir avec quelle affection, avec quelle ardeur je me suis efforcé de vous retenir auprès de moi dans la solitude. Cette lettre même, où vous voyez encore la trace de mes larmes, témoigne de la désolation, de la douleur, du gémissement que me coûta votre départ. Mais vous, comme un petit entant aux manières délicates, vous sûtes adoucir par vos caresses, le mépris que vous faisiez de mes prières; et moi, indécis, je ne savais alors quel parti prendre. Fallait-il me taire ? mais ce que je désirais ardemment, je ne pouvais guère le dissimuler. Fallait-il vous presser davantage ? mais vous ne vouliez plus m'entendre, parce que vous n'aimiez pas comme moi. Mon amitié dédaignée a fait tout ce qu'il lui était possible de faire. Présent, elle n'a pu vous retenir; absent, elle vous cherche sans cesse. En me quittant, vous m'engageâtes à vous écrire, pour vous encourager à venir auprès de moi, sitôt que je serais entré dans la solitude; je vous promis de le faire; je vous invite, hâtez-vous. N'allez pas vous rappeler les fâcheuses nécessités où vous faites réduit d'abord, le désert ne veut que des hommes dépouillés de tout. Ne vous laissez point épouvanter par les difficultés de votre premier voyage. Vous qui croyez en Jésus Christ, croyez aussi à sa parole. «Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît.» (Mt 6,33). Ne prenez avec vous ni sac, ni bâton; il est assez riche, celui qui est pauvre avec le Christ.

Mais que fais-je ? insensé que je suis, vous supplié-je encore ? Laissons là les prières, laissons là les caresses. L'amour blessé doit se mettre en collège. Vous qui avez dédaigné mes prières, peut-être écouterez-vous mes reproches. Que faites-vous dans la maison paternelle, soldat efféminé? Où est la palissade ? où est la tranchée ? où est l'hiver passé sous les tentes ? Voilà que, du haut du ciel, la trompette sonne; voilà que, sur les nuées, pour subjuguer le monde, le général tout armé s'élance; voilà que le glaive à deux tranchants, qui sort de la bouche du roi, moissonne tout ce qu'il rencontre; et vous, d'une couche efféminée vous voudriez passer au combat; du sein des ombres apparaître au soleil ? Un corps habitué à la tunique faiblit sous le poids de la cuirasse. Une tête couverte d'un lin délicat refuse de porter le casque. Une main amollie par l'oisiveté se déchire à la dure poignée d'un glaive. Écoutez l'édit de votre roi : «Celui qui n'est pas avec Moi, est contre Moi; et celui qui n'amasse point avec Moi, disperse.» (Mt 12,30). Rappeliez-vous le jour de votre enrôlement, alors qu'enseveli dans le baptême avec le Christ, vous jurâtes, par les paroles du sacrement, de n'épargner pour lui votre mère ni votre père. Voilà que l'adversaire s'efforce, dans votre cœur, de tuer le Christ; la solde que vous recutes pour servir sous ses drapeaux, voilà que les camps ennemis gémissent de la voir entre vos mains. Quand même votre petit neveu se suspendrait à votre cou, lors même que votre mère, les cheveux épars, les vêtements déchirés, vous montrerait les mamelles qui vous allaitèrent; lors même que votre père se coucherait sur le seuil de la porte, foulez aux pieds votre père, marchez; et l'œil sec, volez aux étendards de la croix. Dans une pareille circonstance, et alors seulement, c'est une sorte de piété que d'être insensible.

Viendra, viendra le jour, où victorieux, vous retournerez dans la patrie; où vous marcherez, brave guerrier, la couronne sur la tête, au milieu de la Jérusalem céleste. Alors vous aurez avec Paul le droit de municipe; alors vous réclamerez pour vos parents le même droit de cité; alors aussi vous prierez pour moi, qui vous ai encouragé à vaincre. Au reste, je sais assez quels sont les liens dont vous vous dites embarrassé. Je n'ai point un cœur de fer, ni des entrailles insensibles; je n'ai été ni formé dans le sein des rochers, ni allaité par les tigresses d'Hyrcanie; et moi aussi, j'ai passé par ces épreuves. Tantôt une sœur dans la viduité vous serre en ses bras caressants; tantôt ces esclaves avec lesquels vous avez grandi vous disent : À quel maître allez-vous nous laisser désormais ? Tantôt une nourrice cassée de vieillesse, et un gouverneur, cet autre père après celui que la nature vous a donné, vous crient : Nous allons mourir; attendez quelque peu, et ensevelissez- nous. Peut-être aussi votre mère, les seins pendants et le front sillonné de rides, viendra-t-elle vous répéter les chansons qui endormaient votre enfance. Que les grammairiens disent encore, s'ils veulent : «Votre illustre maison en vous seul aujourd’hui trouve, prête à tomber un salutaire appui.» (Æn. 12,59).

L'amour de Dieu et la crainte de la géhenne brisent facilement ces liens.

Vous allez me dire peut-être que l'Écriture ordonne d'obéir à ses parents ? Oui, mais quiconque les aime, au-dessus du Christ perd son âme. L'ennemi tient le glaive pour m'ôter la vie, et je m'arrêterai aux larmes d'une mère ? Je déserterai la milice du Christ à cause de mon père, quand il me faut, pour le Christ, lui refuser la sépulture, que je dois néanmoins, pour l'amour du Christ, au reste des hommes ? Le Sauveur ne regardat-Il pas comme un sujet de scandale ces timides précautions que Pierre prenait pour l'empêcher de souffrir la mort ? Paul répondit aux frères qui le dissuadaient d'aller à Jérusalem. «Que faites-vous en pleurant, et en affligeant mon cœur? car je suis prêt, non seulement à être enchaîné, mais encore à mourir dans Jérusalem pour le Nom du seigneur Jésus.» (Ac 21,13). Cette arme de la piété qui ébranle la roi, il faut la repousser avec le bouclier de l'Évangile. «Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui accomplissent la Volonté de mon Père qui est dans les cieux.» (Lc 8,21). S'ils croient en Jésus Christ, qu'ils me soutiennent, moi qui vais combattre pour son Nom; s'ils n'y croient pas, que les morts ensevelissent leurs morts.

Cela est bon, dites-vous, quand il s'agit du martyre ? Vous vous trompez, mon frère, vous vous trompez, si vous pensez que le chrétien peut rester quelquefois sans endurer persécution; lorsqu'on se doute le moins d'être attaqué, c'est alors qu'on essuie les attaques les plus vives. Notre adversaire, comme un lion rugissant, rôde autour de nous, cherchant quelqu'un à dévorer, et vous croyez que c'est là être en paix ! Il se tient en embuscade avec les riches, pour tuer l'innocent dans l'obscurité. Ses yeux sont ouverts sur le pauvre. Il épie en secret, comme le lion dans sa caverne; il épie pour enlever le pauvre; et vous, à l'ombre d'un épais feuillage, vous goûtez un sommeil paisible, lorsque vous allez devenir la proie du lion ? D'un côté, la luxure me poursuit, de l'autre, l'avarice s'efforce de s'ouvrir un passage dans mon cœur; tantôt mon ventre veut s'ériger en Dieu à la place du Christ, tantôt la concupiscence me pousse à chasser l'Esprit saint qui habite en moi et à violer son temple. Enfin, je me vois poursuivi par un ennemi qui porte mille noms, qui possède mille secrets pour nuire. Et moi, infortuné, je me croirai vainqueur, lorsque je suis esclave !

N'allez donc pas, très cher frère, après avoir examiné et pesé tous ces délits, vous imaginer qu’elles soient moindres que le crime d'idolâtrie les choses dont nous parlons. Apprenez qu’elle est à ce sujet la pensée de l'Apôtre. Sachez que nul fornicateur, nul impudique, nul avare, nul trompeur, dont le vice est une idolâtrie, ne sera héritier du royaume de Jésus Christ et de Dieu. Et quoique, en général, tout ce qui est relatif au démon soit contraire à Dieu; que tout ce qui appartient au démon, à qui sont consacrées toutes les idoles, soit une idolâtrie, néanmoins, en un autre endroit, l'Apôtre s'explique d'une manière spéciale et formelle, disant : «Faites mourir les membres de l'homme terrestre qui est en vous; la fornication, l'impureté, les passions déshonnêtes, les mauvais désirs et l'avarice, qui est une idolâtrie.» (Col 3,5-6). — Ce sont ces crimes qui attirent la Colère de Dieu. Car il n'y a pas acte d'idolâtrie, seulement à jeter un peu d'encens au feu de l'autel, ou à répandre en libation du vin puisé dans une coupe. Qu'il dise que l'avarice n'est point une idolâtrie, celui qui peut appeler justice la trahison du disciple vendant le Seigneur trente pièces d'argent. Qu'il dise qu'il n'y a point de sacrilège dans la débauche, celui qui, par de continuelles prostitutions avec les victimes de la brutalité publique, a profané les membres du Christ, cette hostie vivante et agréable à Dieu. Qu'il dise que la fraude n'est pas une idolâtrie l'homme semblable à ceux des Actes des Apôtres, qui pour s’être réservé une partie du prix de leur patrimoine, furent sur-le-champ frappés de mort. Remarquez-le, mon frère, il ne vous est pas permis de rien avoir de vos richesses. «Quiconque, dit le Seigneur, n'aura pas renoncé à tout qu'il possède, ne peut être mon disciple.» (Lc 14,33). Pourquoi donc êtes-vous si lâchement chrétien ?

Voyez Pierre qui abandonne ses filets; voyez le Publicain se levant de son comptoir, et devenant aussitôt apôtre. Le Fils de l'homme n'a pas où reposer la tête, et vous vous promenez dans de vastes portiques, vous habitez dans de magnifiques palais? Vous qui attendez l'héritage du siècle, vous ne sauriez être le cohéritier du Christ. Expliquez le nom de moine, c'est-à-dire votre nom. Que faites-vous dans la foule, vous qui êtes seul ? Et si je vous donne cet avis, ce n’est pas que je n'aie point éprouvé de perte dans mon navire ou dans sa charge, et qu'habile pilote je n'aie jamais connu les flots; au contraire, jeté depuis peu sur le bord par un naufrage, ce n'est que d'une voix timide que je signale les écueils aux navigateurs. Dans ce golfe tempétueux, l'amour du plaisir, comme une autre Charybde, engloutit les passagers. Ici l'impureté, sous les traits d'une femme, séduit et captive comme Scylla, et attire la pudeur en de funestes naufrages. Ici est une côte barbare; ici le démon, tel qu'un pirate, porte avec ses compagnons les chaînes destinées à ses captifs. Soyez donc plein de défiance, tenez-vous sur vos gardes. Quoique la mer vous sourie aussi calme que la plaine d'un étang, quoique la superficie du paisible élément soit à peine ridée par un souffle léger, ces champs néanmoins recèlent de hautes montagnes; au dedans est caché le péril, au dedans est l’ennemi. Préparez les cordages, déployez les voiles. Que l'antenne de la croix s'imprime sur vos fronts; ce calme est une tempête.

Mais peut-être allez-vous me dire : Quoi donc ? tous ceux qui vivent dans les cités ne sont-ils pas chrétiens ? Votre cause n'est point la même que celle des autres. Écoutez ce que dit le Seigneur : «Si vous voulez être parfait, allez; tout ce que vous possédez, vendez-le, donnez-le aux pauvres; venez et suivez-Moi.» (Mt 19,21). Or, vous avez promis de devenir parfait; car, lorsqu'après avoir abandonné la milice du siècle, vous vous êtes fait eunuque pour le royaume des cieux, qu'avez-vous fait autre chose que suivre la vie parfaite ? Or, un parfait serviteur du Christ ne possède que le Christ; ou, s'il possède autre chose que le Christ, il n'est point parfait; et s'il n'est point parfait, après avoir promis à Dieu de le devenir, il a menti devant Dieu. Or, «la bouche qui ment tue l'âme.» (Sag 1,2). Donc, pour conclure, si vous êtes parfait, d'où vient que vous regrettez les biens paternels ? Si vous n'êtes pas parfait, vous avez trompé le Seigneur. L'Évangile crie d'une voix divine et éclatante. Vous ne pouvez servir deux maîtres; et l'on ose faire mentir le Christ, en servant le Mammon et le Seigneur ! Le Christ ne cesse de répéter : Si quelqu'un veut venir à Moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte sa croix, et Me suive. Et moi, chargé d'or, je pense que je vais à la suite du Christ ? Quiconque prétend qu'il croit en Jésus Christ, doit marcher lui-même comme le Christ a marché.

Mais si vous n'avez rien, comme je sais que vous allez me répondre, pourquoi donc étant si propre à la guerre, ne combattez-vous pas ? Est-ce, par hasard, que vous pensez pouvoir faire cela dans votre patrie, tandis que le Seigneur n'a point fait de prodiges dans la sienne ? Et pourquoi n'en a-t-Il pas fait ? En voici la raison, appuyée sur une autorité sainte : Nul prophète n’est honoré dans sa patrie. Je ne cherche point la gloire, direz-vouis; ma conscience me suffit. Le Seigneur ne la cherchait pas non plus, puisqu'Il prit la fuite pour ne point être établi roi par la foule. Mais où il n'y a point de gloire, là il y a mépris; où il y a mépris, là il y a de fréquents outrages; où il y a outrage, là aussi il y a indignation; où il y a indignation, là il n'y a point de repos; où il n'y a point de repos, là aussi l'âme abandonne souvent ses bons desseins. Or, une fois que l'inquiétude a rendu moins zélé, on perd quelque chose de ce que l'on possédait; et où il y a moins, vous ne sauriez dire qu'il y ait perfection. De tout ceci, l'on doit conclure qu'un moine, dans sa patrie, ne saurait être parfait; or, ne vouloir pas être parfait, c'est pêcher.

Mais, chassé de ce retranchement, vous vous prévaudrez de l'exemple des clercs. Oserai-je dire quelque chose à leur sujet, eux qui certainement résident dans leurs villes ? À Dieu ne plaise que j'aille parler en mal de ceux qui, succédant au ministère apostolique, produisent de leur bouche sacrée le Corps du Christ; de ceux par lesquels nous sommes chrétiens, nous autres; qui, tenant les clefs du royaume des cieux, jugent en quelque sorte avant le jour du jugement, qui conservent l'épouse du Seigneur en une sobre chasteté. Mais, je l'ai déjà dit, il n'en est pas des moines comme des clercs. Ceux-ci sont les pasteurs; moi, je suis une brebis du troupeau. Ils vivent de l'autel; et moi, je suis comme l'arbre stérile qui voit déjà la hache à ses racines, si je ne porte pas mes dons sur l'autel. Et je ne puis prétexter la pauvreté, lorsque je vois, dans l'Évangile, le Seigneur louer une veuve indigente qui jette dans le gazophylacium les deux seules pièces de monnaie qu'elle ait encore. Il ne m'est pas permis de m’asseoir en la présence d'un prêtre; il peut, si je pêche, me livrer à Satan pour me punir dans mon corps, afin que mon âme soit sauvée. Et dans la même loi, quiconque n'avait point obéi aux prêtres, était conduit hors du camp, et lapidé par le peuple; ou bien le glaive, en faisant tomber sa tête, lavait son offense dans le sang. Mais aujourd'hui les insubordonnés, on les frappe du glaive spirituel, ou bien on les chasse de l'Église, pour qu'ils soient déchirés par les dents cruelles des démons. Que si les sollicitations pieuses des frères vous pressent de prendre le même ordre, je me réjouirai de votre élévation, mais je craindrai votre chute. «Si quelqu'un désire l'épiscopal, il désire une œuvre excellente.» (1 Tim 3,1-3). Nous savons cela, mais ajoutez ce qui suit : il faut que l'évêque soit irrépréhensible, mari d'une seule femme, sobre, pudique, prudent, grave et modeste, hospitalier, capable d'instruire. Qu’il ne soit ni adonné au vin, ni prompt à frapper, mais équitable et modéré. Après avoir expliqué ensuite ce qui regarde l'évêque, l’Apôtre n'apporte pas moins de soin pour ce qui concerne les ministres du troisième ordre. «Que les diacres de même soient pudiques; qu'ils ne soient ni doubles dans leurs paroles, ni adonnés au vin, ni avides d'un gain sordide; mais qu'ils retiennent le mystère de la foi avec une conscience pure. Ils doivent aussi être éprouvés auparavant, et admis aux fonctions du ministère, s’ils sont sans reproche.» (1 Tim 3,8-9). Malheur à celui qui, n'ayant pa la robe nuptiale, se présente au festin. Il ne lui reste qu'à s'entendre dire aussitôt : «Mon ami, comment êtes-vous entré ici ? Et alors, ne répondant rien, il entendra dire encore aux serviteurs : Prenez-le; liez-lui les mains et les pieds, jetez-le dans les ténèbres extérieures; là, seront les pleurs el les grincements de dents.» (Mt 22,12-13). Malheur à celui qui, enveloppant dans un mouchoir le talent qu'il à reçu, se contente de le mettre en réserve, tandis que les autres font valoir ce qui leur a été confié. Aussitôt ses oreilles seront frappées de ces paroles du maître indigné : «Méchant serviteur, pourquoi donc n'as-tu pas donné mon argent à la banque, afin que, revenant, je pusse l'exiger avec des intérêts ?» (Lc 19,22-23). C'est-à-dire, vous auriez dû déposer au pied de l'autel ce que vous ne pouviez porter. Car, en gardant mon or, lâche négociateur, vous avez pris la place d'un autre, qui aurait fait profiter au double la somme confiée. De même donc qu'un fidèle ministre se rend digne d'un grade plus haut, de même «celui qui approche du calice du Seigneur indignement se rend coupable de crime contre le Corps et le Sang du Seigneur.» (1 Cor 11).

Tous les évêques ne sont point évêques. Vous regardez Pierre, mais considérez aussi Judas. Vous admirez Étienne, mais regardez aussi Nicolas, contre lequel le Seigneur, dans l'Apocalypse, proNonce sa sentence de condamnation, et qui a émis des doctrines si infâmes et si criminelles, qu'il a doNné naissance à l'hérésie des Nicolaïtes. Que chacun s'éprouve, et qu'il approche ensuite. Ce n'est pas la dignité ecclésiastique qui fait le chrétien. Le centurion Cornélius, encore païen, est purifié par le don du saint Esprit. Daniel, encore enfant, devient le juge des vieillards. Amos, cueillant des mûres sauvages, fut tout-à-coup fait prophète. David, pasteur, est choisi pour roi. C'est le plus jeune de ses disciples que Jésus Christ aime le plus. Frère, prenez la dernière place de la table, afin qu'à l'arrivée d'un convive moins distingué l'on vous fasse monter plus haut. Sur qui le Seigneur se repose-t-I ? n'est-ce pas sur l'humble, sur le pacifique, et sur celui qui tremble à ses paroles ? Plus on donne à quelqu'un, plus on exige de lui; les puissants seront puissamment tourmentés. Et que personne n'aille s'applaudir d'une pureté simplement extérieure, puisque toutes les paroles inutiles que les hommes auront dites, ils doivent en rendre compte au jour du jugement; puisqu'une parole injurieuse contre un frère devient un crime d'homicide. Il n'est pas aisé de remplir la place de Paul, d'occuper le rang de Pierre, eux qui,règnent déjà avec le Christ. N'est-il pas à craindre, par hasard, qu'il ne vienne un ange pour déchirer le voile de votre temple, pour ôter votre candélabre de son lieu ? Prêt à bâtir une tour, supputez les frais de l'entreprise. Le sel affadi n'est bon qu'à être jeté dehors et foulé par les pourceaux. Un moine, s'il tombe, le prêtre intercédera pour lui; mais qui priera pour le prêtre, s'il vient à tomber ?

Et, puisque mon discours a franchi tant de brisants redoutables; puisqu'à travers des rochers que blanchit l'écume des flots, ma barque fragile s'est élancée dans la haute mer, il faut déployer les voiles aux vents; et, après avoir heureusement passé par les écueils des questions, entonner, comme les matelots joyeux, le céleusma de l'épilogue. Ô désert, toujours émaillé, des fleurs du Christ ! Ô solitude en laquelle naissent les pierres dont est construite, dans la cité du grand roi ! Ô retraite admise à l'intime familiarité de Dieu ! Que faites-vous dans le siècle, frère, vous qui êtes plus grand que le monde ? Jusque à quand voulez-vous de demeurer à l'ombre des maisons ? Jusque à quand voulez-vous rester emprisonné dans les villes en fumées ? Croyez-moi, la lumière a je ne sais quoi de plus brillant ici. L'on aime, ici, à déposer le poids du corps, pour s'envoler aux pures et resplendissantes régions de l'éther. Craignez-vous la pauvreté ? mais le Christ appelle bienheureux les pauvres. Etes-vous rebuté par le travail ? mais nul athlète ne reçoit la couronne, sans avoir sué. Songez-vous à la nourriture ? mais la foi ne redoute pas la faim. Appréhendez-vous de meurtrir sur la terre nue des membres épuisés déjà par les jeûnes ? mais le Seigneur y repose avec vous. Une chevelure négligée vous fait-elle horreur sur une tête malpropre ? mais le Christ est votre chef. L'immense étendue de la solitude vous fait-elle peur ? promettez-vous en esprit dans les cieux. Toutes les fois que vous y serez monté par la pensée, vous ne serez plus au désert. Sans les bains, la peau devient âpre et ridée; mais quiconque a été une fois lavé dans le Christ n'a plus besoin de se laver une seconde fois. En un mot, écoutez ce que répond l'Apôtre à toutes vos difficultés : «Les souffrances de la vie présente, dit-il, n'ont aucune proportion avec celle gloire qui doit un jour éclater en nous.» (Rom 8,18). Vous êtes trop délicat, frère, si vous voulez goûter ici-bas les plaisirs du siècle, et régner ensuite avec le Christ.

Viendra, viendra le jour, où ce corps mortel et corruptible revêtira l'incorruptible immortalité. Heureux alors le serviteur que le maître aura trouvé veillant ! Alors, au son de la trompette, la terre sera dans l'effroi avec les peuples, et vous, vous vous réjouirez. À l'aspect du Seigneur prêt à juger, le monde poussera un mugissement lugubre; les tribus, regardant les tribus, se frapperont la poitrine. Des rois si puissants jadis, sans garde maintenant qui veille à leur côté, palpiteront de crainte. Vénus paraîtra là avec son fils; là, on verra Jupiter armé de ses feux; là aussi l'insensé Platon avec ses disciples. Les arguments d'Arisiote ne serviront de rien. Alors, vous, homme simple et pauvre, vous tressaillirez d'allégresse, vous rirez, vous direz : Voilà mon crucifié, voilà le juge qui, enveloppé de langes, poussa des vagissements dans l'étable. Voilà le Fils de l'artisan et de la femme qui gagnait sa vie avec ses mains; voilà celui qui, sur le sein de sa mère, s'enfuit en Égypte, Lui, Dieu, devant un mortel; voilà celui qui fut couvert de pourpre; voilà celui qui fut couronné d'épines; voilà ce magicien, ce démoniaque, ce samaritain. Juif, regarde ces mains que tu as percées; Romain, vois son côte qu'a déchiré la lance. Voyez si c'est bien là le même corps que vous disiez avoir été enlevé furtivement pendant la nuit par ses disciples.

L'amour que j'ai pou vous, mon frère, m'a porté à vous dire ces choses. Faites en sorte que vous soyez un jour placé au milieu de ceux qui endurent maintenant de si rudes travaux.

 

LETTRE 6

À JULIANUS DIACRE

Il est un vieil axiome : Les menteurs font qu'on ne les croit pas, lors même qu'ils disent vrai. Gourmandé par vous pour mon silence, je sens qu'il m’est arrivé quelque chose de semblable. Dirai-je : plusieurs fois j'ai écrit, mais il faut accuser la négligence des porteurs ? Vous me répondrez : c'est l'excuse ordinaire de tous ceux qui sont paresseux à écrire. Dirai-je que je n'ai trouvé personne pour vous faire tenir mes lettres ? Vous direz que beaucoup de voyageurs sont allés d'ici vers vous. Soutiendrai-je que je leur ai donné des lettres ? Mais, eux qui ne les ont pas remises, soutiendront le contraire; et ainsi, éloignés l'un de l'autre, nous ne saurons à quoi nous en tenir. Que ferai-je donc ? tout innocent que je suis, je réclamerai mon pardon, jugeant plus convenable, après avoir été si vivement poussé, de demander la paix, que de soutenir encore le combat de pied ferme. Au reste, une maladie continuelle et de l'esprit et du corps m'a réduit à une telle extrémité, que, voisin dut trépas, je pouvais à peine me connaître moi-même. Et, afin que vous ne doutiez point de ce que je vous dis là, j’appellerai les témoins, à la manière des orateurs, après avoir énuméré les preuves. Le saint frère Héliodore était alors ici, il voulait habiter avec moi le désert; mais, chassé par mes crimes, il s'est retiré. Toutefois, ma verbosité présente me lavera de toute faute. Car, ainsi que, le dit Flaccus, dans une satyre : «On sait de tout chanteur le caprice ordinaire. Pressez-le de chanter, il s’obstine à se taire; cessez de le prier, il ne tarira plus.»

Je vais donc vous accabler désormais de tant de lettres que vous me prierez, au contraire, de ne plus écrire.

Je me réjouis de ce que ma sœur, votre fille en Jésus Christ, persévère, comme vous me l'apprenez le premier, dans la bonne voie qu'elle a commencé de suivre. Car, aux lieux où j'en suis, non seulement j'ignore ce qui se passe dans ma patrie, mais je ne sais pas même si elle existe encore. Quoique l’hydre espagnole me déchire d'une dent cruelle, je ne craindrai pas le jugement des hommes, moi qui dois avoir mon juge; et, comme a dit un poète : «Tombe sur moi le ciel, et les débris du monde couvriront un front sans pâleur.»

Souvenez-vous donc, je vous prie du précepte de l'Apôtre, qui enseigne que nos bonnes œuvres doivent toujours subsister; préparez-vous à une récompense de la part de Dieu, en travaillant au salut de ma pauvre sœur, et rendez-moi de plus en plus joyeux, en me donnant de fréquentes nouvelles de ce qui fera votre commune gloire dans le Christ.

 

LETTRE 7

À CHROMATIUS, JOVINUS ET EUSEBIUS

Une lettre ne doit pas séparer ceux qu'une amitié mutuelle a unis, et je ne dois pas non plus présenter mes devoirs à chacun de vous en particulier, puisque vous avez les uns pour les autres une si grande tendresse, que l'intimité qui vous lie nous trois, n'est pas moins forte que les nœuds de la nature entre les deux frères. Bien plus, si la chose le permettait, je renfermerais en un seul nom vos noms inséparables, comme votre lettre semble m'engager à le faire, afin de voir trois personnes dans un seul ami, et trois amis dans une seule personne. Car, le saint Evagre m'ayant remis votre lettre dans cette partie du désert qui déroule sa vaste étendue entre la Syrie et le pays des Sarrasins, j'ai ressenti une joie qui a surpassé celle qu'éprouvèrent les Romains, en cet heureux jour, où, depuis la bataille de Cannes, l'armée d'Hannibal fut vaincue par Marcellus, auprès de Nola. Et quoique le cher frère me visite fort souvent, et me chérisse dans le Christ comme ses propres entrailles, néanmoins, aussi éloigné de moi qu'il l'est, il ne m'a pas laissé moins de regrets à son départ qu'il ne m’avait causé de joie à son arrivée.

Maintenant je m'entretiens avec votre lettre, je la baise; elle parle avec moi; elle seule ici sait le latin; car, aux lieux où j'habite, il faut apprendre un langage à demi barbare, ou se taire. Toutes les fois que des caractères tracés par une main connue me rappellent des visages qui me sont bien chers, alors ou je ne suis plus ici, ou vous y êtes avec moi. Croyez-en l'amitié qui dit vrai : lorsque j'écrivais cette lettre, il me semblait vous voir. Ce dont je me plains d'abord, c'est que séparés par tant de terres et de mers, vous m'ayez envoyé, une lettre si courte; peut-être ai-je mérité d'être traité de la sorte, moi qui ai négligé, comme vous me le dites, de vous écrire jusqu'à présent. Je ne pense pas que le papier vous ait manqué; l'Égypte en fournit abondamment. Et quand même Ptolémée aurait quelque part fermé les mers, le roi Attalus eût envoyé néanmoins de Pergame des parchemins, afin de suppléer à la pénurie du papier, par des peaux qui, jusqu'à ce jour, ont gardé constamment le nom de Pergamœ. Quoi donc ? irai-je croire que le porteur ait été pressé de partir ? mais c'est assez d'une seule nuit pour m'écrire la plus longue lettre. Que vous en ayez été détourné par quelque occupation ? mais aucun devoir n'est plus impérieux que celui de la charité. Restent deux choses : oui bien vous n'avez pas voulu m'écrire, ou bien je n'ai pas mérité de votre part ce témoignage d'amitié. J'aime mieux vous accuser de négligence, que de me condamner, moi qui suis innocent. Il est plus facile de se corriger de la paresse, qu'il ne l'est d'avoir de l'affection pour quelqu'un.

Bonosus, ainsi que vous me le mandez, comme un fils du poisson, se retire au sein des eaux. Moi, souillé encore de mes vieilles iniquités, je cherche, comme les basilics et les scorpions, tous les lieux les plus arides. Lui, il marche déjà sur la tête de la couleuvre; moi, je sers encore de pâture au serpent qui, d'après la sentence de Dieu, mange la terre. Il touche déjà au dernier de ces degrés du psaume; moi, qui pleure encore sur la première marche, je ne sais si jamais il me sera donné, de dire : «J’ai levé mes yeux vers les montagnes d'où viendra le secours.» Lui, au milieu des flots menaçants du siècle, assis dans le secret de son Île, c'est-à-dire, dans le sein de l'Église, il dévore déjà peut-être, à l'exemple de Jean, le livre mystérieux; moi, gisant dans le sépulcre de mes crimes et chargé des liens du péché, j'attends que le Seigneur me crie, comme à Lazare : Jerôme, viens dehors. Bonosus, dis-je, car, suivant le Prophète, toute la force du diable est dans les reins, a porté sa ceinture au delà de l'Euphrate, l'y a cachée dans le trou d'une pierre, et la trouvant ensuite rompue, il a chanté : Seigneur, vous avez possédé mes reins; vous avez brisé mes fers, je vous sacrifierai une hostie de louanges. Moi, au contraire, Nabuchodonosor m'a conduit chargé de chaînes à Babylone, c'est-à-dire, à la confusion de mon âme; là, il m'a imposé le joug de l'esclavage; là, mettant un cercle de fer à mes narines, il m'a ordonné de chanter les cantiques de Sion. Je lui ai répondu : Le Seigneur délie les captifs, le Seigneur illumine les aveugles. Et, pour terminer brièvement le parallèle que j'ai commencé, moi, je sollicite mon pardon; lui, il attend la couronne.

La vie nouvelle de ma sœur est I'œuvre du saint Julianus, dans le Christ. C'est lui qui a planté; arrosez aujourd'hui, et le Seigneur donnera l'accroissement. Jésus me l'a donnée pour me consoler de la blessure que le démon lui avait faite, et me l'a rendue vivante, de morte elle était. Comme dit un poète païen, je crains tout pour elle, même les choses sûres. Vous savez vous-même combien est glissant le chemin de l'adolescence; j'y suis tombé, moi; et ce n'est pas sans crainte que vous le traversez. Maintenant surtout qu'elle entre dans cette route, il faut que chacun l'appuie de ses avis, que chacun la soutienne de ses consolations; c'est-à-dire, qu'elle doit être affermie par les fréquentes lettres de votre sainteté. Et, parce que la charité souffre tout, engagez aussi, je vous eu conjure, le pape Valerianus à lui écrire pour la fortifier. Vous le savez, ce qui d'ordinaire consolide le plus l'âme des jeunes personnes, c'est l'intérêt qu'elles sentent que leur portent des supérieurs.

Dans ma patrie, centre de la rusticité, on se fait un Dieu de son ventre; on y vit au jour le jour, et celui-là est le plus saint qui est le plus riche. À ce vase, suivant l'axiome vulgaire, est venu s'adapter un digne couvercle. Le prêtre Lupicinus, pour me servir du mot qui, au rapport de Lucilius, est le seul dont ait ri Crassus, et qui fut dit au sujet d'un âne mangeant des chardons : Telles lèvres, telles laitues; ce prêtre donc, pilote débile, gouverne un vaisseau percé de toutes parts, et, aveugle, il conduit des aveugles dans la fosse. C'est un pasteur bien digne d'un pareil troupeau.

Votre mère, qui est aussi la mienne, qui, tout en marchant de concert avec vous dans les voies de la sainteté, vous a devancé néanmoins, en ce qu'elle a mis au monde de tels fils, et dont les entrailles peuvent être appelées vraiment précieuses, je la salue avec le respect que vous me connaissez pour elle; je salue aussi vos sœurs, si dignes de la vénération publique, elles qui ont triomphé et de leur sexe et du monde; elles qui, leurs lampes abondamment pourvues d'huile, attendent l'arrivée de l'Époux. Ô l'heureuse maison où résident la veuve Anna, les vierges prophétesses et deux Samuel élevés dans le temple ! Ô l'heureuse habitation, où l’on voit la mère des martyrs Maccabées couronnée de la gloire de son propre martyre ! Quoique chaque jour vous confessiez le Christ, en observant ses préceptes, cependant à cette gloire privée vient se joindre encore celle d'une confession publique et éclatante, puisque c'est par vous que votre ville a été préservée du venin de l'arianisme. Peut-être serez-vous surpris de ce que, à la fin de ma lettre, j'aborde un nouveau sujet. Que faire ? Je ne puis empêcher ma bouche d'exprimer les sentiments de mon cœur. Les bornes de ma lettre me forcent à me taire; le plaisir que j'éprouve avec vous me contraint de parler. Mes paroles courent à la hâte, mon discours est sans liaison, sans suite; mais l'amour ne connaît pas d'ordre.

 

LETTRE 8

À NICÉAS, SOUS-DIACRE D'AQUILÉE

Turpilius, poète comique, parlant du commerce des lettres, dit : C'est la seule chose qui rende présents les hommes absents. Il a dit vrai, quoique dans une matière fausse. Qu'y a-t-il, en effet, de si présent, pour ainsi dire, entre des absents, que de converser par lettres avec ceux que l'on aime, et de les entendre ? Ces peuples grossiers de l'Italie, qu'Ennius appelle Casci, et qui, au rapport de Cicéron, dans ses livres sur la rhétorique, cherchaient leur nourriture à la manière des bêtes, employaient, avant que le papier et les membranes fussent en usage, ou des tablettes de bois bien poiles, ou des écorces d'arbres, pour s'entretenir mutuellement par lettres. De là vient qu'on donnait à ceux qui portaient ces lettres le nom de Tabellarii, à ceux qui les écrivaient, celui de Librarii, du mot liber, qui signifie l'écorce des arbres. À combien plus forte raison ne devons-nous donc pas, maintenant que le monde est poli par les arts, négliger un doux commerce qu'avaient établi entre eux des hommes d'une telle grossièreté, et qui n'avaient, en quelque sorte, rien d'humain ! Voilà que le bienheureux Chromatius et le saint Eusébius, qui ne sont pas moins unis par la conformité de leurs inclinations que par les liens de la nature, m'ont prévenu par leurs lettres. Et vous, qui ne faites que de me quitter, vous déchirez une amitié, récente, plutôt que vous ne la décousez; ce que Lælius condamne sagement, dans Cicéron. Avez-vous, par hasard, en si grande aversion l’Orient, que vous ne vouliez pas même que vos lettres y viennent? Réveillez-vous, réveillez-vous; sortez de votre sommeil; donnez au moins un petit billet à l'amitié. Parmi les douceurs de la patrie, au milieu des pèlerinages que tous avons faits ensemble, soupirez quelquefois. Si vous m'aimez, écrivez-moi, je vous en conjure; si vous êtes fâché, ne laissez pas de m'écrire, malgré votre colère. Ce sera toujours pour moi une grande consolation, dans mes regrets, de recevoir des lettres d'un ami, fut-il même irrité.

 

LETTRE 9

À CHRYSOGONUS, MOINE D'AQUILÉE

Ce qu'il y a dans mon cœur d'affection pour vous, Héliodore, notre ami commun, a pu vous le dire exactement, lui qui ne vous porte pas moins d'amitié que je ne le fais moi-même. Il a pu vous dire aussi comme toujours votre nom retentit sur mes lèvres, comme dans toutes les conversations j'aime à rappeler ces heureux jours que nous avons passés ensemble; comme j'admire votre humilité, comme je loue votre vertu, comme je préconise votre charité. Mais vous, d'une nature pareille aux lynx qui, regardant par derrière, oublient ce qu'ils avaient devant les yeux, et ne songent plus aux objets qu'ils cessent de voir, vous avez tellement perdu le souvenir de notre amitié, que cette lettre écrite dans le cœur des chrétiens, au dire de l'Apôtre, vous l'avez effacée non point par une petite rature, mais, comme on dit, jusqu'au fond de la cire. Quand ces bêtes, dont je viens de parler, découvrent, sous le feuillage touffu des arbres, le chevreuil léger ou le cerf timide, ils les saisissent, déchirent d'une dent cruelle cette proie qui fuit en vain, entraînant avec elle son ennemi, et ne songent à butiner qu'autant qu'un ventre vide irrite une gueule desséchée par la faim. Mais une fois que leur férocité, repue de sang, a gorgé leurs entrailles, avec la satiété vient l'oubli; et l'animal ne sait plus ce qu'il doit attaquer, jusqu'à ce que le besoin de manger le rappelle au souvenir de la proie. Vous qui n'êtes point encore rassasié de moi, pourquoi joindre sitôt le terme au début ? Pourquoi laisser échapper avant de tenir ? à moins, par hasard, que ne recourant à l'excuse ordinaire des paresseux, vous prétendiez n'avoir rien eu à me mander; mais c'est cela même il fallait m'écrire, que vous n'aviez rien à me mander.

 

LETTRE 10

À PAUL, VIEILLARD DE CONCORDIA

La brièveté de la vie humaine est la peine des péchés, et la mort qui souvent, au berceau, enlève le nouveau-né, proclame que les siècles vont se corrompant de jour en jour. Après que le premier habitant du paradis, s'étant laissé prendre dans les nœuds du serpent, eut été relégué sur la terre, et, d'immortel qu'il était, fat devenu sujet à la mort, une vie prolongée jusque à neuf cents ans et plus, qui semblait une seconde immortalité, suspendait, en quelque sorte, la sentence de malédiction prononcée contre l'homme. Puis ensuite, la recrudescence du péché se manifestant peu à peu, l'impiété des géants amena le naufrage de tout l'univers. Après cette espèce de baptême, pour ainsi dire, qui lava le monde, la vie des hommes fut resserrée en des bornes étroites. Encore, un terme si court, avec nos crimes toujours en rébellion flagrante contre le ciel, nous l'avons presque perdu. Quel est l'homme, en effet, qui dépasse l'âge de cent ans ou qui, s'il arrive jusque là, ne s'attriste pas d'y être parvenu, selon qu'il est écrit au livre des psaumes : «Les jours de notre vie sont soixante-dix années, ou quatre-vingt, le plus; a tu delà, travail et douleur ?» (Ps 71,11).

À quoi bon, direz-vous, remonter si haut, et prendre les choses de si loin ? Ne pourrait-on, pas nous appliquer avec raison la plaisanterie d'Horace : «La Muse ne prend point, tardive en son essor, La guerre d'Hion au berceau de Castor.»

C'est que je veux préconiser dignement votre vieillesse, et votre tête blanche qui ressemble à celle du Christ. Voilà que déjà se déroule le centième cercle de votre âge; et vous, toujours fidèle observateur des préceptes divins, vous essayez par anticipation la béatitude de la vie future. Vous avez la vue bonne encore, la démarche ferme et assurée, l'ouïe subtile, les dents blanches, la voix éclatante, le corps sain et vigoureux; vos cheveux blancs contrastent avec votre visage vermeil; votre vigueur dément vos années. Cette heureuse mémoire, une longue vieillesse ne l'a point affaiblie; nous voyons que le contraire arrive chez la plupart des hommes. Cette pénétrante vivacité d'esprit, les glaces du sang y ne l'ont point émoussée. Votre figure n'est point sillonnée de rides, ni votre front labouré par les ans. Votre main ne conduit pas le style, tremblante et incertaine, et ne trace pas sur la cire des routes inégales. Le Seigneur a voulu nous montrer en vous quelle sera la verdeur de nos corps, à la résurrection future, pour nous apprendre que c'est l'effet du péché, si d'autres hommes, même de leur vivant, meurent déjà dans leur chair; que c'est la recompense de la vertu, si vous montrez tout l'éclat de la jeunesse, dans un âge qui n'est pas le sien. Et cette vigueur de santé, quoique nous la voyions quelquefois être le partage de beaucoup de pécheurs, c'est le diable qui la leur donne, pour les entretenir dans le crime; c'est le Seigneur, au contraire, qui vous la conserve, pour vous faire goûter une joie pure.

Les plus doctes parmi les Grecs (Cicéron, dans le discours pour Flaccus, dit très bien d'eux, qu'ils ont une légèreté innée et une docte vanité), faisaient à prix d'argent l'éloge de leurs rois on de leurs princes. À leur exemple, je réclame une récompense pour les éloges que je vous donne. Et ne pensez pas que j'exige peu de chose; c'est la perle de l'Évangile que je demande : Les paroles du Seigneur, paroles pures, argent éprouvé par le feu, purifié par le creuset, épuré jusqu'à sept fois, je veux dire les Commentaires de Fortunatianus, et; pour prendre connaissance des persécutions, l'histoire d'Aurélius Victor, puis en même temps les lettres de Novatianus, afin que, si je connais le poison de cet homme schismatique, je prenne plus volontiers l'antidote du saint martyr Cyprien. En attendant, je vous envoie un autre vous-même, c'est-à-dire, que j'adresse à un Paul déjà vieux un Paul plus vieux encore1 . Dans mon ouvrage, pour faire descendre mon style à la portée des simples, je me suis donné beaucoup de peine. Mais je ne sais comment un vase, fût-il même plein d'eau, conserve néanmoins l'odeur qu'il avait d'abord. Si ce petit présent peut vous plaire, j'ai d'autres choses en réserve, qui avec plusieurs marchandises d’Orient, pourvu que souffle l'Esprit saint, navigueront vers vous.

 

LETTRE 11

À ANTOINE, SOLITAIRE

Notre Seigneur, le Maître de l'humilité, un jour que ses disciples disputaient sur la prééminence, prit un petit enfant par la main, disant : «Quiconque d'entre vous ne deviendra pas semblable à cet enfant ne peut entrer dans le royaume des cieux.» (Mt 18,3). De peur qu'il ne parût enseigner seulement et ne point pratiquer, il donna Lui-même l'exemple, lavant les pieds à ses disciples, recevant par un baiser celui qui le trahissait, s'entretenant avec la Samaritaine, parlant du royaume des cieux, tandis que Marie était assise à ses pieds, et, après être ressuscité des enfers, apparaissant d'abord à de simples femmes. Ce qui précipita Satan de son élévation d'archange, ce n'est pas autre chose que l'orgueil contraire à l'humilité. Et le peuple juif, qui réclamait les premiers sièges et les salutations dans la place publique, après avoir eu pour successeur un peuple de gentils, regardé jusque là comme une goutte d'eau dans un vase d'airain, a été effacé de la terre. Les pécheurs Pierre et Jacques sont envoyés aussi contre les sophistes du siècle et les sages du monde. À ce sujet, l'Écriture dit : «Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles.» (1 Pier 5,5). Considérez, mon frère, quel mal c'est que le mal qui a Dieu pour adversaire; qui fait que, dans l'Évangile, le pharisien orgueilleux est méprisé, et que l'humble publicain est écouté. Déjà, si je ne me trompe, je vous ai envoyé dix lettres, pleines d'amitiés et de prières; vous ne daignez pas même, vous, répondre un seul mot. Le Seigneur parle bien avec ses serviteurs; et vous, vous ne parlez point avec un frère. C'est trop m'outrager, allez-vous dire ? Croyez-moi, si ma plume ne voulait garder quelque retenue, blessé que je suis, je vous accablerais de tant de reproches, que vous vous mettriez en devoir de me répondre, fût-ce même par colère. Mais comme se fâcher est le propre de l'homme, et ne pas injurier le propre du chrétien, revenant à mes premières habitudes, je vous prie encore d'aimer celui qui vous aime, et serviteur de Dieu, d'accorder quelques mots à un serviteur de Dieu comme vous. Adieu dans le Seigneur.

 

LETTRE 12

AUX VIERGES D'HERMON

L'exiguïté de ma lettre est une preuve de mon isolement, et voilà pourquoi j'ai resserré un long discours dans un petit espace. Je voulais m'entretenir longtemps avec vous, mais le manque de papier me forçait au silence. Maintenant donc, cette ruse ingénieuse a vaincu ma pauvreté, et, si ma lettre est petite, notre causerie n'en sera pas moins longue. Et toutefois, au milieu de cet extrême dénuement, jugez de ma charité, puisque n'ayant pas de quoi vous écrire, je n'ai pas laissé néanmoins de le faire. Au reste, pardonnez, je vous en conjure, à ma douleur. Je le dis le cœur froissé, je le dis les larmes aux yeux et l’âme contristée, vous ne m'avez pas même envoyé une seule lettre, à moi qui vous ai si souvent écrit. Je sais qu'il n'y a rien de commun entre la lumière et les ténèbres, qu'il n'y a point de commerce entre les servantes de Dieu et un pécheur; cependant une courtisane lava de ses larmes les pieds du Seigneur, et les chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maÎtres. Le Sauveur Lui-même n'est pas venu appeler les justes, mais les pécheurs, car ceux qui se portent bien n'ont pas besoin de médecin; et Il aime bien mieux le repentir du pécheur que sa mort; et la brebis égarée, Il la rapporte sur ses épaules; et le fils prodigue de retour est accueilli par son père joyeux. L'Apôtre ne dit-il pas : «Ne jugez point avant le temps, car, qui êtes vous, pour oser ainsi condamner le serviteur d'autrui ? s'il tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son maître. Et ailleurs : «Que celui qui est debout, prenne garde de ne point tomber.» Et ailleurs encore : «Portez les fardeaux les uns des autres. » Autrement, très chères sœurs, juge la passion des hommes, autrement juge le Christ. La sentence de son tribunal n'est pas la même que celle que l'on porte dans les repaires des médisants. Beaucoup de voies, qui aux hommes paraissent justes, sont ensuite trouvées mauvaises, et l'on cache souvent un trésor dans des vases d'argile. Pierre avait nié trois fois son Maître; des larmes amères le rétablissent dans son premier état. Celui à qui l'on remet davantage aime aussi davantage. On ne dit rien de tout le troupeau, et les anges dans le ciel se réjouissent pour le salut d'une seule brebis malade. Si quelqu'un veut condamner cela, qu'il entende dire au Seigneur : «Mon ami, le si je suis bon, pourquoi ton œil est-il mauvais.» (Mt 20,15).

 

LETTRE 13

À CASTORINA, SA TANTE

Jean, tout à la fois apôtre et évangéliste, dit, en une épître : «Quiconque hait son frère est homicide;» (1 Jn 3,15) et il a raison. En, effet, comme l'homicide résulte souvent de la haine, quiconque hait, quand même il ne frapperait pas du glaive, devient néanmoins homicide de cœur. À quoi bon un tel début, allez-vous dire ? C'est pour que, bannissant une vieille rancune, nous préparions à Dieu dans notre cœur une habitation pure. «Entrez en colère, dit David, et ne péchez point;» (Ps 4,5) ce qu'il faut entendre par ces mots, l'Apôtre l'explique très bien : «Que le soleil ne se couche point sur votre colère.» (Eph 4,26).

Que ferons-nous, au jour du jugement, nous sur la colère de qui un soleil accusateur s'est couché, non point un seul jour, mais durant tant d'années ? Le Seigneur dit, dans l'Évangile : «Si donc vous présentez votre offrande à l’autel, et que là vous vous souveniez que voire frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande devant l'autel, et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère, et alors revenant vous présenterez votre offrande.» (Mt 5,23). Malheur à moi, je n'ose dire malheur à vous, nous qui depuis si longtemps n'avons pas présenté de dons à l'autel, ou qui, par notre haine invétérée, avons perdu le fruit de nos offrandes ! Comment avons-nous pu dire jamais dans notre prière quotidienne : «Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons leurs dettes à nos débiteurs,» (Mt 11,12) puisque notre cœur n'allait point d'intelligence avec nos paroles, et que notre prière démentait nos actions ? Je viens donc vous conjurer, comme je l'avais déjà fait, il y a plus d'un an, d'entretenir avec moi cette paix que le Seigneur nous a laissée; que le Christ soit témoin de mon désir et de vos intentions. Bientôt devant son tribunal, notre réconciliation recevra sa récompense, ou notre rupture son châtiment. Que si vous ne voulez pas, ce qu'à Dieu ne plaise, accéder à mes vœux, je serai quitte. Cette lettre que je vous écris, m'absoudra, lorsqu'on l'aura lue.

 

LETTRE 14

À DAMAS, PAPE

Comme l'orient, agité de ses anciennes furies, met en lambeaux la robe du Seigneur, robe sans couture et d'un seul tissu; que les renards dévastent la vigne du Christ , et que parmi tant de citernes entrouvertes qui ne sauraient garder l'eau, il est difficile de découvrir où est la fontaine scellée et le jardin fermé, j'ai cru devoir consulter la chaire de Pierre et cette foi louée par la bouche de l'Apôtre, et chercher la nourriture de mon âme, au lieu même où jadis je reçus les vêtements du Christ. La vaste étendue du liquide élément et ce long espace de terres ne m'ont pas empêché d'y aller chercher la perle précieuse. «Partant où sera le corps, là se rassembleront les aigles.» (Lc 17,37).

Pendant que des enfants pervers dissipent leur patrimoine, vous seuls conservez intact l'héritage de vos pères. Chez vous, le sol riche et fécond, rend au centuple la pure semence du Seigneur; chez nous le froment, étouffé dans les sillons, dégénère en ivraie et en chaume. Aujourd'hui dans l'Occident se lève le soleil de justice, tandis que dans l'Orient ce lucifer qui était tombé, a établi son trône au-dessus des astres. «Vous êtes la lumière du monde, vous êtes le sel de la terre,» (Mt 5,13-14) vous êtes des vases d'or et d'argent; ici nous n'avons que des vases d'argile ou de bois qui attendent la verge de fer et les feux éternels.

Quoique votre grandeur m'effraie, votre humanité cependant me rassure. Victime, je demande au prêtre le salut; brebis, je réclame l'appui du pasteur. Loin donc l'envie calomnieuse; que la splendeur du siège romain disparaisse; je parle au successeur du pêcheur, et au disciple de la croix. Moi, qui ne veux suivre personne autre que le Christ, je communique avec votre béatitude, c'est-à-dire, avec la chaire de Pierre; je sais que l'Église est bâtie sur cette pierre. Quiconque mange l'agneau hors de cette maison est un profane. Quiconque ne se trouvera point dans cette arche de Noé périra lors du déluge.

Et comme, pour pleurer mes crimes, je me suis retiré dans cette solitude qui sépare la Syrie d'avec le pays des Barbares, et que je ne puis, vu mon grand éloignement, demander toujours de votre sainteté le saint du Seigneur, je communique ici avec les confesseurs égyptiens vos collègues, et je me cache, humble chaloupe, parmi ces vaisseaux de haut bord. Je ne connais pas Vitalis, je rejette Meletius, j’ignore ce que c'est que Paulin. Quiconque n'amasse pas avec vous dissipe, c'est-à-dire, celui qui n'appartient pas au Christ appartient à l'antichrist. Maintenant donc, ô douleur ! après la foi de Nicée, après le décret d'Alexandrie sanctionné par l'Occident, le chef des ariens et les Campenses exigent que je reconnaisse trois hypostases, moi, homme romain, pour qui ce nom est chose nouvelle. Quels apôtres, je vous prie, ont émis de pareils dogmes ? Quel nouveau Paul, maître des gentils, a enseigné cette doctrine ? Demandons-leur ce qu'ils pensent qu'on peut entendre par trois hypostases ? Ils disent que ce sont trois personnes subsistantes; répondrons-nous que c'est là notre croyance ? Le sens ne suffit pas; ils veulent les paroles elles-mêmes, parce qu'il y a je ne sais quel venin caché sous ces mots. Nous crions : Si quelqu'un ne confesse pas trois hypostases, c'est-à-dire, trois personnes subsistantes, qu'il soit anathème. Mais, parce que nous n'usons pas de leurs termes, nous passons pour hérétiques. Que si par le mot d'hypostase, on entend la substance, et qu'on ne dise pas qu'il n'y a qu'une hypostase en trois personnes, on est séparé de Jésus Christ; c'est sur cela qu'on me reproche d'être uni avec vous par la même confession de foi. Décidez, je vous en conjure; si vous le jugez à propos, je ne craindrai pas de dire qu'il y a trois hypostases; si vous l'ordonnez, que l'on fasse une nouvelle confession de foi, après celle de Nicée, et que nous autres orthodoxes, nous nous servions pour expliquer notre sentiment, des mêmes termes que les ariens.

Toutes les écoles n'entendent, par le mot d'hypostase, autre chose que substance. Et qui donc, je vous prie, ira, d'une bouche sacrilège, proclamer trois substances ? Il n'y a dans Dieu qu'une seule nature qui existe véritablement, car ce qui subsiste ne prend rien d'ailleurs, mais tient tout de soi. Les autres qui sont créées, quoiqu'elles semblent exister, n'existent pas véritablement, parce qu'il fut un temps où elles n’existaient point; et ce qui n'était pas autrefois peut encore cesser d'être. Dieu seul qui est éternel, c'est-à-dire, qui n'a point de commencement, possède proprement le nom d'essence; c'est pour cela qu'il dit à Moïse, du milieu du buisson : «Je suis celui qui suis;» (Ex 4,14) et encore : «Celui,qui est m'a envoyé.» Les anges, le ciel, la terre, la mer existaient certainement alors. Et comment Dieu S'attribue-t-Il à Lui seul le nom d'essence, qui est commun à toutes les créatures ? Mais, puisque la Nature divine est seule parfaite, et qu'en trois personnes subsiste une seule Divinité, qui existe proprement, qui forme une seule nature, dire qu’il y a trois choses, trois hypostases, trois substances, c'est affirmer, sous un spécieux prétexte de piété, qu'il y a trois natures. Et, s'il en est ainsi, pourquoi des murs nous séparent-ils d'avec Arius, si nous sommes unis avec lui par une doctrine perfide ? Que votre béatitude ne communique-t-elle avec Ursinus; qu'Ambroise ne s'unit-il à Auxentius ? — À Dieu ne plaise que la foi romaine en vienne là, et que les cœurs religieux des fidèles embrassent cette sacrilège doctrine ! Qu'il nous suffise de dire qu'il y a une seule substance, trois personnes subsistantes, parfaites, égales, coéternelles. Qu'on ne parle point de trois hypostases, je vous prie, et qu'on en admette une seule. Ce n'est pas un bon indice, lorsque dans un même sens, les paroles sont en désaccord. Qu'il nous suffise de la croyance dont je viens de parler.

Si néanmoins vous jugez à propos qu'il faille confesser trois hypostases, en expliquant ce que l'on entend par ces mots, nous ne nous y opposons pas. Mais, croyez-moi, le poison se cache sous le miel, et l'ange de Satan s'est transformé en ange de lumière. Ils expliquent très bien le mot d'hypostase, et, quoique je l'admette dans le sens qu'ils lui donnent, je ne laisse pas de passer pour hérétique. Pourquoi tiennent-ils si opiniâtrement à un mot seul ? Pourquoi se cachent-ils sous un langage, ambigu ? Si leur foi se trouve conforme à leurs explications, je ne condamne pas ce qu'ils soutiennent. Si ma foi est semblable à celle qu'ils feignent d'avoir, qu'ils me permettent donc d’expliquer leur sentiment avec mes expressions à moi.

C'est pourquoi je conjure votre béatitude, au Nom du Crucifié, qui a sauvé le monde, au Nom de la Trinité, qui n'a qu'une même substance, de me mander si je dois confesser ou ne confesser pas trois hypostases. Et de peur que l'obscurité du lieu où j'habite ne vienne par hasard, à tromper les porteurs, daignez adresser votre lettre au prêtre Évagre, que vous connaissez très bien; dites-moi encore avec qui je dois communiquer à Antioche, car les Campenses, unis aux hérétiques tharsiens, ne cherchent qu'à faire recevoir, appuyés qu'ils se disent sur l'autorité de votre communion, les trois hypostases, dans le sens qu'on leur donnait autrefois.

 

LETTRE 15

À MARC, PRÊTRE

J'avais résolu de me servir des paroles du psalmiste, qui dit : «Quand l'impie s'élevait contre moi, je me suis tu, je me suis humilié, et j'ai gardé le silence, pour ne pas répondre, même de bonnes choses.» (Ps 38,2-3). Puis encore : «Et moi, je suis comme un sourd qui n'entend pas, comme un muet qui ne peut ouvrir la bouche. Je suis comme un homme dont les oreilles sont fermées.» (Ps 37,13-14). Mais, parce que la charité s'élève au-dessus de tout, et que l'affection triomphe du dessein le mieux arrêté, je vous écris, moins pour rendre la pareille à ceux qui m'outragent, que pour répondre à votre demande. Car, chez les chrétiens, comme a dit quelqu'un, ce n'est pas celui qui souffre une injure, mais celui qui s'en rend coupable, qui est malheureux. Et d'abord, avant que je vous parle de ma foi, que vous connaissez très bien, je ne puis m'empêcher de m'élever contre la barbarie de ce lieu, en me servant de ces vers qui sont dans la bouche de tout le monde :


«Mais quel peuple cruel habite ces climats ?
Sur la rive en tremblant nous hasardions nos pas ;
Sur nous se précipite une foule barbare ;
D'un coin de terre inculte un est pour nous avare,
Et le fer à la main, on vient nous arracher
L'asile du naufrage et l’abri d'un rocher. »
(Æneid. 1,543)

Si j'emprunte ces vers à un poète profane, c'est afin, que celui qui ne conserve pas la paix du Christ apprenne au moins d'un païen à vivre en paix. On m'appelle hérétique, lorsque je proclame une seule substance dans la Trinité. On me reproche l'impiété sabellienne, lorsque je crie, d'une incessante voix, qu'il y a trois personnes subsistantes, véritables, entières et parfaites. Si les ariens me traitent de la sorte, à la bonne heure; si les orthodoxes blâment en moi cette croyance, ils ont cessé d'être orthodoxes, ou il faut alors qu'ils me déclarent hérétique avec l’Occident, hérétique avec l'Égypte, c'est-à-dire, avec Damase et Pierre. Pourquoi, exceptant ses compagnons, condamment-ils un seul homme ? Si les eaux d'un ruisseau sont trop basses, ce n'est point la faute du lit, mais de la source. J'ai honte de le dire; du fond de nos cellules, nous condamnons l'univers. Dans le sac et la cendre, nous prononçons sur les évêques. Que fait sous la tunique du pénitent une âme royale ? Nos chaînes, notre crasse, nos cheveux, ne sont pas les ornements de la royauté, mais les marques de la pénitence. Qu'ils me permettent, de grâce, de rester dans le silence. Pourquoi déchirent-ils un homme qui ne mérite pas un pareil traitement ? Je suis hérétique. Eh, que vous importe ? Demeurez en repos, n'en parlons pas davantage. Craignez-vous que je n'aille, habile comme je le suis dans la langue syriaque ou dans la langue grecque, parcourir les Églises, séduire les peuples, créer un schisme ? Je n'ai rien pris à personne, je ne reçois rien gratuitement. Chaque jour, avec mes mains et à la sueur de mon front, je gagne ma vie, sachant que l'Apôtre a écrit : «Celui qui ne travaille pas ne doit pas manger.» (2 Th 3,10).

Avec quel gémissement, avec quelle douleur je vous écris ceci, vénérable et saint père, Jésus m'en est témoin. Je me suis tu; est-ce que je me tairai toujours, dit le Seigneur ? On ne m'accorde pas un seul coin du désert. Chaque jour on me demande ma profession de foi, comme si j'étais né de nouveau sans la foi. Je fais ma profession comme ils la veulent, elle ne leur plaît pas. Je la signe, ils ne me croient pas. Tout ce qu'ils désirent, c’est que je m'en aille d'ici. Eh bien ! je leur cède la place; ils m'ont arraché une portion de mon âme, c'est-à-dire, mes très chers frères qui veulent se retirer d'ici, qui se retirent déjà, aimant mieux vivre, disent-ils, avec des bêtes farouches qu'avec des chrétiens de ce genre. Et néanmoins, si mes infirmités et la rigueur de l’hiver ne me retenaient ici, je fuirais dès à présent. Néanmoins, jusqu'à ce que revienne le printemps, je demande qu'on m'accorde encore pour quelques mois l'asile du désert; si le temps semble trop long, je pars. «Au Seigneur appartient la terre, et tout ce qu'elle renferme.» (Ps 23,1). Que seuls ils montent aux cieux, que le Christ soit mort pour eux seuls, qu'ils aient tout, qu'ils possèdent tout, qu'ils se glorifient à leur aise. Mais quant à moi, à Dieu ne plaise que «je me glorifie en autre chose, qu’en la croix de notre Seigneur Jésus Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, et par qui je sais crucifié pour le monde.» (Gal 6,14).

Touchant les dogmes au sujet desquels vous avez daigné m'interroger, vous saurez que j'ai donné au saint Cyrille ma profession de foi par écrit. Quiconque ne croit point ainsi n'appartient pas au Christ. Au reste, j'ai pour témoins de ma foi vos propres oreilles, et celles du bienheureux frère Zénobius, que nous saluons beaucoup, ainsi que vous, nous tous qui sommes ici.

 

LETTRE 16

À DAMASE, PAPE

La femme importune de l'Évangile, mérita enfin d'être écoutée, et un ami put obtenir des pains de son ami, quoique celui-ci fût fermé dans sa maison avec ses esclaves, et que l'on se trouvât au milieu de la nuit. Dieu Lui-même, qui ne saurait être dominé par aucune force, se laisse vaincre aux prières du publicain. La cité de Ninive, qui s'était perdue par le péché, se sauva par les pleurs. À quoi bon reprendre les choses de si loin ? C'est pour que, du haut de votre élévation, vous abaissiez un regard sur moi chétif; pour que, pasteur opulent, vous ne dédaigniez pas la brebis malade. Le Christ fit passer le larron de la croix en paradis. Et afin que personne jamais ne pensât qu'il est trop tard pour se convertir, il changea la peine de l’homicide en martyre. Le Christ, dis-je, embrasse avec joie l'enfant prodigue de retour, et, laissant quatre-vingt-dix-neuf brebis, ce bon pasteur rapporte sur ses Épaules une seule brebis qui était restée derrière. Paul, de persécuteur devient prédicateur; il est aveuglé des yeux de la chair, pour mieux voir des yeux de l'âme, et lui qui emmenait chargés de chaînes les serviteurs du Christ devant le tribunal des Juifs, il se fait gloire ensuite des fers qu'il porte pour l'amour du Christ.

Moi qui ai reçu à Rome, ainsi que je vous l'ai déjà mandé, la robe du Christ, je demeure maintenant sur les frontières barbares de la Syrie. Et n'allez pas croire que ce soit un autre qui m'ait condamné à cette retraite, j'ai décidé moi-même ce que je méritais; mais, comme dit un poète profane : «Nous fuyons sur les flots le chagrin qui nous presse; c'est changer de climat, et non changer d'humeur.» (Horat. Epist. 2)

Poursuivi sans cesse par un implacable ennemi, je soutiens dans la solitude des guerres plus cruelles que jamais. D'un côté frémit la rage de l’hérésie arienne, appuyée sur les puissants du jour; de l'autre, une Église divisée en trois parties, s'efforce de m'attirer à elle. L'ancienne autorité des moines voisins s'élève contre moi. Cependant, je ne cesse de crier. Quiconque est uni à la chaire de saint Pierre se trouve de mon parti. Mélétius, Vitalis et Paulinus disent qu'ils sont dans votre communion; je pourrais le croire, s'il n'y en avait qu'un seul qui l'affirmât. Maintenant, ou deux d'entre eux ou eux tous disent un mensonge.

Je conjure donc votre béatitude, par la croix du Seigneur, par la gloire nécessaire de notre foi, la passion du Christ, d'imiter par votre zèle ceux dont vous occupez le rang. Puissiez-vous, assis sur le trône, juger avec les douze disciples; puisse un autre vous ceindre dans votre vieillesse, comme on le fit à Pierre; puissiez-vous obtenir, avec Paul, le droit de cité dans le ciel ! Faites-moi savoir par votre lettre avec qui je dois communiquer dans la Syrie. Ne méprisez pas une âme pour laquelle est mort Jésus Christ.

 

LETTRE 17

À INNOCENTIUS

De la femme frappée sept fois

Souvent, très cher Innocentius, vous m'avez prié de ne point passer sous silence la chose merveilleuse qui est arrivée de nos jours. Comme je me refusais à cela, par une appréhension bien fondée, je l'éprouve maintenant, et que je craignais de ne pouvoir atteindre à ce que vous me demandiez, soit parce que tous les discours de l'homme sont trop impuissants pour louer les œuvres du ciel, soit parce que le repos ayant jeté sur mon esprit une sorte de rouille, j'avais vu se dessécher la faible veine de ce peu de facilité que j'avais acquise. Vous, au contraire, vous me disiez que, dans les choses de Dieu, l'on doit considérer, non point la possibilité de l'entreprise, mais le courage que l'on a, et que les paroles ne sauraient manquer à celui qui croit à la parole.

Que ferai-je donc ? ce que je ne puis accomplir, je n'ose le refuser. Je monte sur un vaisseau de charge, navigateur sans expérience. Et l'homme qui n'a pas même guidé sur un lac une barque légère, le voilà qui se confie aux flots bruyants de l'Euxin. Déjà la terre disparaît à mes yeux, partout le ciel et partout la mer; déjà les ténèbres répandent sur les eaux leurs sombres horreurs, et, sous la nuit épaisse des orages, les ondes se blanchissent d'écume. Vous m’exhortez à suspendre au mât les voiles enflées, à étendre les cordages, à prendre le gouvernail. Je vais obéir à vos ordres, et, parce que la charité peut tout, je me confierai au saint Esprit, qui m'accompagnera dans ma course; quel que soit le succès de mes voyages, il me restera de quoi me consoler. Si la tempête me jette vers le port désiré, je passerai pour un habile pilote; si, à travers les détours difficiles de ma narration, ma parole sans art vient à se perdre, vous me reprocherez peut-être mon inhabileté, mais vous ne pourrez certes, demander plus de zèle.

Or donc, Verceil est une ville des Liguriens, située presque au pied des Alpes, jadis considérable, maintenant à demi ruinée et à peu près déserte. Comme, suivant la coutume, le consulaire visitait ce pays, on lui présenta une femme avec son complice d'adultère, — c'était le crime dont l'accusait son mari — et il les fit jeter dans les horreurs d'une affreuse prison. Peu de temps après, lorsque les ongles de fer déchiraient le corps livide et sanglant du jeune homme, et que la torture allait chercher la vérité dans ses flancs sillonnés, le malheureux, jaloux, par une courte mort, d'éviter de longs supplices, accuse la femme, tandis qu'il ment contre lui-même. Cet infortuné, qui était seul à plaindre, fut justement condamné à être frappé du glaive, puisqu'il ne laissait pas à la femme innocente le moyen de nier le crime. Mais celle-ci, faible par son sexe, forte par son courage, pendant que le chevalet étendait ses membres, et que les chaînes retenaient derrière son dos ses mains que l'infection du cachot avait flétries, dirige vers le ciel ses yeux, que seuls de toutes les parties de son corps, le bourreau n'avait pu lier, et, les joues ruisselantes de pleurs : «Vous, dit-elle, Seigneur Jésus, à qui rien n'est caché; qui scrutez les reins et les cœurs, vous m'êtes témoin que si je persiste à nier, ce n'est point dans l'appréhension de la mort, mais que la crainte seule du péché m'empêche de mentir. Et vous, malheureux jeune homme, si vous êtes pressé de mourir, pourquoi tuer deux innocents ? Moi aussi, je souhaite mourir, je souhaite me dépouiller de ce corps odieux, mais non point comme étant adultère. Je présente la gorge, j’attends sans crainte le glaive étincelant, mais j'emporterai avec moi mon innocence. Ce n'est pas mourir, que de mourir pour vivre.» Alors donc le consulaire, repaît ses yeux de ce cruel spectacle, comme une bête, qui a toujours soif du sang dont une fois elle a goûté, commande qu'on redouble la torture, et, grinçant des dents de rage, il menace le bourreau des mêmes supplices, s'il ne fait avouer à un sexe faible ce qu'une force virile n'avait pas eu le courage de nier. «Venez à mon aide, Seigneur Jésus. Quels supplices bien plus grands n'a-t-on pas inventés contre vous ?» Pendant que la femme parle ainsi, on l'attache à un poteau par les cheveux, on lie plus fortement son corps au chevalet, on place du feu sous ses pieds, le bourreau lui déchire les flancs, n'épargne pas même son sein. La femme demeure inébranlable, et, la fermeté de son âme l'élevant au-dessus des douleurs du corps, elle jouit des joies d'une bonne conscience; et fait taire les tourments autour d'elle. Le juge cruel, comme vaincu, s'emporte de colère; la femme prie Dieu; ses membres sont rompus; elle élève les yeux au ciel; le jeune homme confesse le crime comme s'il était commun à tous deux. Elle le nie pour lui, et, malgré son danger propre, veut secourir le jeune homme aussi en danger.

Cependant, elle ne fait que répéter : «Frappe, brûle, déchire, je suis innocente. Si l'on n'ajoute pas foi à mes paroles, viendra le jour qui éclaircira pleinement cette accusation; j'ai mon juge.» Déjà le bourreau fatigué, soupliait et gémissait, et il ne restait plus de place pour de nouvelles blessures; déjà la cruauté vaincue avait horreur d'un corps qu'elle venait de déchirer. Aussitôt, saisi de colère, l'intendant s'écrie : «Pourquoi vous étonner, vous qui êtes là, si cette femme préfère les tortures à la mort ? Assurément, pour commettre un adultère, il faut être deux, et il est plus naturel, je crois, que cette femme coupable nie le crime, qu’il ne l'est que le jeune homme innocent le confesse.»

Le juge prononce contre eux une même sentence, et le bourreau les mène au lieu du supplice. Tout le peuple accourt à ce spectacle on dirait que les citoyens abandonnent leur ville tant la foule se presse aux portes encombrées. D'abord, la tête du malheureux jeune homme tombe au premier coup de glaive, et son cadavre roule dans le sang. Mais lorsqu'on en est venu à la femme, qu'elle a fléchi le genou en terre, que le glaive étincelant a été levé sur sa tête tremblante, et que le bourreau a déployé toute la force de son bras, le fer meurtrier, dès qu'il a senti le corps, s'arrête soudain, et, effleurant à peine la peau, fait sortir d'une légère blessure quelques gouttes de sang. L'exécuteur pâlit de la faiblesse de son bras, et, honteux de voir le glaive émoussé dans sa main vaincue, s'apprête à frapper un second coup. Le glaive tombe de nouveau sans force sur la femme, et, comme si le fer eût appréhendé de la toucher, il s'amollit et s'émousse sur son cou, sans lui faire de mal. Furieux et hors d'haleine, l'exécuteur rejette son paludamentum en arrière, recueille toutes ses forces, fait tomber à terre, sans s'en apercevoir, l'agrafe qui retenait les bords de sa chlamyde, et lève son épée pour frapper. «Voilà, dit la femme, qu'une agrafe d'or vient de tomber de ton épaule; ramasse-la, crainte de perdre ce que tu n'as gagné qu'avec beaucoup de peine. »

Eh ! je vous le demande, quelle n'est pas sa sécurité ? Elle ne craint pas la mort qui est là; elle se réjouit d'être frappée; le bourreau pâlit. Elle a des yeux, non pas pour voir le glaive, mais seulement pour voir une agrafe. Et, comme si c'était peu de ne point redouter le trépas, elle rend un bon office à l'exécuteur. Déjà la protection de la Trinité avait rendu inutile un troisième coup. Déjà le bourreau tout effrayé, et ne se fiant plus à son glaive, se préparait à l'enfoncer dans la gorge de la femme, afin que le fer qui ne pouvait couper, pénétrât du moins dans le corps, sous la pression de la main. Ô merveille inouïe jusqu'alors ! le glaive se replie vers le pommeau, et, comme s'il regardait son maître, il semble lui avouer sa défaite et son impuissance.

Rappelons, rappelons ici l'exemple des trois enfants, qui, bien loin de pleurer, entonnèrent des hymnes, au milieu des tourbillons de flammes devenues froides. Le feu se jouait autour de leurs vêtements intacts et de leur sainte chevelure. Rappelons ici l'histoire du bienheureux Daniel, que des lions caressaient de leur queue, tremblant à l'aspect de celui qu'on leur avait jeté pour leur servir de proie. Que Susanne, si noble par sa foi, se retrace maintenant à tous les souvenirs, elle qui, injustement condamnée à mort, fut sauvée par un enfant rempli de l'Esprit saint. Voilà dans ces deux femmes une égale miséricorde de la part du Seigneur. L'une, délivrée par son juge, se voit soustraite au glaive; l'autre, condamnée par son juge, se voit absoute par le glaive.

Enfin, tout le peuple s'arme pour venger cette femme. Les spectateurs de tout âge, de tout sexe, forcent le bourreau à prendre la fuite, et, du sein des groupes nombreux, s'élèvent contre lui des voix accusatrices. Chacun en croit à peine ses yeux. Cette nouvelle remue toute la cité, et tous les licteurs se rassemblent. L'un d'entre eux, chargé de faire exécuter les condamnés, s'avance, et, couvrant de poussière ses cheveux blancs : «Citoyens, dit-il, que ne demandez-vous ma tête ? Que ne me prenez-vous à sa place ? Si vous êtes miséricordieux, si vous êtes cléments, si vous voulez sauver la condamnée, assurément je ne dois pas périr, moi qui suis innocent.» Les pleurs émeuvent tous les esprits, une sombre torpeur se glisse dans toutes les âmes, et, les volontés étant changées d'une manière merveilleuse, celle qu'on défendait auparavant par compatissance, on l'abandonne à la mort par un nouveau genre de compatissante.

On apporte donc une autre épée, on amène un autre exécuteur. La victime est là, défendue seulement par la protection du Christ. Frappée d'abord, elle chancelle, frappée de nouveau, elle est étourdie; frappée une troisième fois, elle est blessée et tombe. Ô merveilleuse grandeur de la puissance divine ! Celle qui avait été frappée quatre fois, sans être blessée, semble mourir peu après, afin qu'un innocent ne périsse pas pour elle.

Les clercs, chargés de cet office, enveloppent dans un linceul le cadavre sanglant, construisent une fosse en pierres, et apprêtent le tombeau, suivant la coutume. Le soleil précipite sa course vers le couchant, et, par une miséricorde spéciale du Seigneur, la nuit arrive d'une marche plus rapide encore. Soudain palpite le cœur de la femme; ses yeux cherchent la lumière, son corps se ranime et revient à la vie. Déjà elle respire, déjà elle voit, déjà elle se lève, déjà elle parle. Déjà elle peut s'écrier : «Le Seigneur est mon aide; je ne craindrai pas ce que l'homme pourrait me faire.» (Ps 117,6).

Cependant, une vieille femme, que sustentaient les aumônes de l'Église, rend son esprit à Dieu; et, comme si les choses eussent été disposées à dessein, son corps est placé dans le tombeau destiné pour une autre. Au point du jour, un licteur, possédé de l'esprit du démon, se présente, cherche le cadavre de la femme condamnée, demande qu'on lui montre son sépulcre, persuadé qu'elle vit encore, et ne pouvant comprendre qu'elle ait pu mourir. Les clercs lui montrent le tertre tout frais, et la terre tout récemment jetée sur sa tombe; puis on répond à sa demande par ces paroles : «Exhume des os ensevelis déjà, déclare une guerre nouvelle à ce tombeau; et, si ce n'est point assez, mets ce cadavre en pièces, pour en livrer les lambeaux, aux oiseaux et aux bêtes sauvages. Frappée sept fois, la malheureuse doit souffrir quelque chose de plus que la mort.»

Confus d'un tel reproche, le bourreau se retire, et la femme reçoit en secret des soins dans une maison. Et, de peur que les fréquentes visites du médecin à l'église, n'ouvrissent la voie aux soupçons, après avoir coupé les cheveux à cette femme, on la fait passer avec quelques jeunes filles dans une métairie écartée où, sous des habits d'homme, elle resta jusqu'à ce que sa blessure fût cicatrisée. Oh ! qu'il est bien vrai qu'une justice trop exacte est une souveraine injustice ! après tant de prodiges, les lois sévissent encore.

Voilà donc où m'a entraîné l'ordre de mon récit, car nous sommes arrivés à notre cher Évagre. Si je me flattais de pouvoir dire tout ce qu'il a enduré de fatigues pour le Christ, je serais peu sage. Et si je voulais garder un silence absolu, ma joie, qui éclaterait en paroles, ne me permettrait pas de le faire. Qui pourrait en effet, raconter comment Auxentius, qui opprimait les Milanais, a été, grâce à sa pieuse sollicitude, enseveli, pour ainsi dire, avant d'être mort ? comment l'évêque de Rome, presque enlacé dans les filets de la faction schismatique, a triomphé de ses adversaires, grâce encore à Évagre, et pardonné aux vaincus ?

«Mais dans l'étroit espace où je suis renfermé, D'autres pourront remplir le plan que j'ai formé.» (Virg. Georg. 4,17)

Je me contente de terminer mon récit. Évagre va trouver exprès l'empereur, le presse par ses prières, le gagne par son mérite, et obtient, par son empressement, que la femme, rendue à la vie, soit rendue aussi à la liberté.

1 Il s’agit de saint Paul l’ermite.

 

DEUXIÈME CLASSE

LES LETTRES ÉCRITES À ROME,
        depuis l'an 380 jusqu’à l'an 385
 

LETTRE 18

À EUSTOCHIUM

«Écoule, ô ma fille, et vois, et prête l'oreille, et oublie ton peuple et la maison de ton père, et le roi sera épris de ta beauté.» (Ps 44,10). C'est ainsi que, dans le quarante-quatrième psaume, Dieu parle à l'âme, pour l’inviter à sortir de son pays et de sa famille, suivant l'exemple d'Abraham, à laisser les Chaldéens, dont le nom signifie semblable aux démons, puis à se fixer dans la région des vivants, que le Prophète appelle ailleurs de ses soupirs quand il dit : «Je crois que je verrai un jour les biens du Seigneur dans la terre des vivants.» (Ps 26,19). Mais ce n'est point assez de sortir de votre pays, si vous n'oubliez votre peuple et la maison de votre père, et si vous ne méprisez la chair pour vous unir aux embrassements de l'époux. «Ne regarde point derrière toi, et ne t'arrête point dans toute cette contrée, mais sauve-toi en la montagne, de peur que tu ne sois pris avec les autres.» (Gen 19,7). Il ne faut pas, après avoir mis la main à la charrue, regarder derrière soi, ni revenir des champs à sa maison, ni, après avoir revêtu la robe du Christ, descendre du toit pour prendre un autre vêtement. Chose merveilleuse ! un père exhorte sa fille à ne plus songer à son père. «Le père dont vous êtes nés est le démon, et vous voulez accomplir les désirs de votre père,» (Lc 9,61) est-il dit aux Juifs… Et ailleurs : «Celui qui commet le péché est enfant du diable.» (Jn 3,8) Sortis d'abord d'un tel père, c’est par lui que nous sommes noirs, et, après la pénitence, avant que nous soyons montés au faîte de la vertu, nous disons : «Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem.» (Can 1,5). Je suis sortie, de la maison de mon enfance, j’ai oublié mon père; je renais en Christ. Quelle récompense reçois-je pour cela ? Le voici : Et le roi sera épris de la beauté. Voilà donc le grand sacrement. «C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, el s'attachera à sa femme,» (Gen 2) et ils ne feront tous deux, non plus comme autrefois, qu'une seule chair, mais qu'un seul esprit. Votre époux n'est ni fier, ni superbe; il a pris pour femme une éthiopienne. Dès que vous voudrez entendre les sages maximes de ce véritable Salomon, et que vous serez venue à lui, il vous avouera tout ce qu'il fait, et le roi vous introduira, dans sa chambre; il aura le secret merveilleux de changer votre couleur, et alors on pourra dire de vous : Quelle est celle-ci qui s'élève toute blanche ?

Si je vous écris ceci, chère Eustochium, ma souveraine (car je dois appeler ma souveraine l'épouse de mon maître), c'est afin de vous donner à comprendre, dès le début, que je ne veux point ici faire l'éloge de la virginité, que vous avez jugée excellente et que vous avez embrassée, ni énumérer les ennuis du mariage, ces incommodités de grossesse, ces cris d'enfants, ces jalousies inquiétantes, ces infidélités d'un époux, cet embarras du ménage, ni tant de choses regardées comme des biens, et que la mort nous enlève. Les femmes mariées occupent aussi un rang dans l'Église, elles peuvent user du mariage avec honnêteté, et conserver sans tache la couche nuptiale; mais je veux vous montrer qu'au sortir de Sodome, vous avez à craindre le malheur de la femme de Loth. Il n'y a point de flatterie dans cet écrit; un flatteur est un agréable ennemi. Je ne veux rien étaler de ces fleurs de rhétorique, ni vous placer déjà parmi les anges, ni, après vous avoir exposé le bonheur de l’état virginal, mettre le monde à vos pieds. Je ne veux pas que votre résolution vous inspire de l'orgueil, mais de la crainte. Vous marchez toute chargée d'or, vous devez éviter le voleur.

Cette vie est un stade pour les mortels; nous combattons ici pour être couronnés ailleurs. L'on ne marche jamais en sûreté parmi les serpents et les scorpions. Mon glaive, dit le Seigneur, s'est enivré de sang dans les cieux, et vous, vous espérez trouver la paix sur une terre qui produit des épines et des ronces, et que mange le serpent ! «Nous avons à combattre, non point contre des hommes de chair et de sang, mais contre les principautés et les puissances de ce monde, c'est-à-dire, de ce siècle ténébreux, contre les esprits de malice répandus dans l’air.» (Eph 6,12).

Nous sommes environnés de bataillons innombrables d'ennemis; tout en est plein. Une chair fragile, et qui bientôt sera poussière, soutient seule tous leurs assauts. Mais lorsqu'elle sera dissoute, lorsque sera venu le prince de ce monde, et qu'il n'aura rien trouvé en elle, alors, pleine de sécurité, vous entendrez le Prophète dire : «Vous ne craindrez ni les alarmes de la nuit, ni la flèche qui vole durant le jour, ni la contagion qui marche dans les ténèbres, ni les attaques du démon du midi. — Il en tombera mille à voire côté, et dix mille à voire droite, mais la mort n'approchera point de vous.» (Ps 91,6-12). Que si, troublée par leur multitude, et tremblante à chaque mouvement qu'excite la passion, vous vous disiez à vous-même dans votre pensée : Que ferons-nous ? Élisée vous répondra: «Ne craignez pas, car il y a plus de gens avec nous qu'il n'y en a avec eux;» et il priera et dira : «Ouvrez, Seigneur, les yeux de votre servante, afin qu'elle voie.» (4 Roi 6,40). Alors, ouvrant les yeux, vous verrez un char de feu, prêt à vous enlever dans les airs comme Élie; et, joyeuse, vous chanterez : «Notre âme a été délivrée, ainsi que le passereau, du filet de l'oiseleur; le filet a été rompu et nous avons été délivrés.» (Ps 123,6).

Tant que nous sommes retenus dans ce fragile corps, tant que nous avons ce trésor en des vases d'argile, tant que l'esprit désire contre la chair et la chair contre l'esprit, la victoire n'est jamais certaine. Le démon, notre adversaire, comme un lion rugissant, tourne sans cesse autour de nous, cherchant qui dévorer. «Vous amenez les ténèbres, dit le psalmiste, et voilà la nuit; alors toutes les bêtes de la forêt passeront. — Les lionceaux rugissent pour leur proie, et demandent à Dieu leur pâture.» (Ps 103,20-21). Le diable ne veut ni les hommes infidèles, ni ceux du dehors, ni ceux dont le roi d'Assyrie a rôti les chairs dans une chaudière ardente; c'est de l'Église du Christ qu'il se plaît à arracher ses victimes. Ses mets sont choisis, comme ceux dont parle Habacuc. Il désire abattre Job; et, après avoir dévoré Judas, il demande les apôtres à cribler. Le Sauveur n'est pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive. Lucifer est tombé, lui qui se levait le matin, et celui qui était nourri dans les délices du paradis a mérité d'entendre ces terribles paroles : «Quand vous élèveriez votre nid aussi haut que l'aigle, je vous en arracherai,» (Ab 5) dit le Seigneur. Car il avait dit en son cœur : «J’établirai mon trône au-dessus des astres, et je serai semblable au Très-Haut.» (Is 14,13-14). C'est pour cela que Dieu dit chaque jour à ceux qui descendent par l'échelle que Jacob vit en songe. Je l'ai dit : «Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut; mais vous mourrez comme des hommes, et comme un des rois vous tomberez.» (Ps 131,6-7). Le diable est tombé, en effet, le premier; et comme Dieu se trouve dans l'assemblée des dieux, et qu'il juge les dieux, étant au milieu d'eux, l’Apôtre écrit à ceux qui cessent d'être des dieux : «Puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des disputes, n'êtes-vous pas charnels, et ne vous conduisez-vous pas selon l'homme ?» (1 Cor 3,3).

Si l'Apôtre, ce vase d'élection, choisi pour annoncer l’évangile du Christ, s'applique à réprimer dans son corps les aiguillons de la chair, le feu des passions, et le soumet à la servitude, de peur qu'en prêchant aux autres, il ne vienne lui-même à être réprouvé; s'il ne laisse pas de sentir en ses membres une loi qui combat la loi de l'esprit, et de se voir mené captif sous la loi du péché; si, après avoir souffert la nudité, les jeûnes, la faim, la prison, les fouets, les supplices, revenant à lui-même, il s'écrie : «Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ?» (Rom 7,24). Pensez-vous que vous deviez être en sécurité ? Prenez garde, je vous prie, que Dieu ne dise un jour de vous : «La vierge d'Israël est tombée, et il n'y a personne pour la relever.» (Amos 5,2). Je le dirai hardiment : Dieu qui peut tout, ne peut pas cependant relever une vierge de sa chute. Il peut bien absoudre de la peine, mais il ne veut point couronner une vierge corrompue. Craignons de voir s'accomplir en nous cette prophétie : «Les vierges les plus sages failliront.» (Amos 8,13). Faites attention aux paroles du Prophète : Les vierges sages failliront, car il est aussi des vierges déréglées. «Quiconque, est-il dit, aura regardé une femme pour la convoiter a déjà commis l'adultère dans son cœur.» (Mt 5,18). La virginité périt donc même par l'âme seule. Ce sont là ces vierges déréglées, ces vierges de corps et non d'esprit, ces vierges folles qui, n'ayant pas d'huile, sont exclues de la salle nuptiale.

Or, si celles qui sont vierges, ne sont pas cependant, à cause de quelques autres fautes, sauvées par la virginité du corps, qu'adviendra-t-il à celles qui ont prostitué les membres du Christ et changé le temple de l'Esprit saint en lupanar ? «Descendez, asseyez-vous dans la poussière, vierge, fille de Babylone; asseyez-vous sur la terre; il n'y a plus de trône pour la fille des Chaldéens; on ne vous appellera plus désormais tendre et délicate. — Attachée à la meule de l'esclavage, les cheveux couverts de cendre, jetez au loin celle écharpe qui orna voire épaule; dépouillez-vous de votre chaussure, passez les fleuves.» (Is 47,1-2). — Votre ignominie sera dévoilée, votre opprobre mis à découvert. Après avoir partagé la couche du Fils de Dieu, après avoir reçu les baisers de l'époux chéri, celle dont le Prophète avait dit : «La reine est restée debout à la droite, revêtue d'une robe d'or où brille une merveilleuse variété,» (Ps 44,9) celle-là sera dépouillée; on lui mettra sous les yeux les actions honteuses qu'elle cacha; elle s'assiéra aux eaux de la solitude, son vase posé à terre; elle ouvrira ses jambes à tous les passants, et sera souillée jusque à la tête. Il eût mieux valu s'engager sous la loi d'un mari, marcher dans les lieux de plaine, que de tomber dans les profondeurs de l'enfer, pour avoir voulu s’élever trop haut. Qu'elle devienne point, je vous en conjure, une ville prostituée, la cité de Sion, de peur qu'en un lieu où résida la Trinité, les démons ne viennent faire leurs danses, les sirènes et les hérissons bâtir leurs nids. Que la bandelette pectorale ne soit pas déliée, mais, dès que la passion chatouillera les sens, ou que les feux secrets de la volupté nous brûleront d'une douce flamme, alors écrions-nous : «Le Seigneur est mon aide, je ne craindrai pas ce que l'homme pourrait me faire.» (Ps 55). Lorsque l'homme intérieur aura commencé à hésiter un peu entre le vice et la vertu, dites alors: «Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, pourquoi me troubles-tu ? Espère au Seigneur, parce que je Lui rendrai des actions de grâce, comme à celui qui est le salut, la lumière de mon visage et mon Dieu.» (Ps 41,5). Ne laissez pas les pensées se fortifier. Qu'il ne grandisse en vous rien de ce qui est de Babylone, rien de ce qui est confusion. Pendant que l'ennemi est faible encore, tuez-le; que la malice, de peur que la zizanie ne vienne à croître, soit étouffée dans son germe. Écoutez le psalmiste disant : «Malheur à vous, fille die Babylone; heureux celui qui vous rendra les maux que vous nous avez faits ! — Heureux celui qui prendra vos petits enfants, el les brisera contre la pierre !» (Ps 136,11-12). Comme il est impossible que les feux d'une concupiscence née avec nous, et qui s'insinue jusque dans la moelle de nos os, ne viennent pas assaillir nos sens, on loue, on estime bienheureux celui qui, lorsqu'une pensée impure s'élève en son âme, la tue aussitôt et la brise contre la pierre; «or, la pierre, c'est le Christ.» (1 Cor 10,4).

Oh ! combien de fois moi-même, retenu dans le désert, et dans cette vaste solitude qui, dévorée des feux du soleil, n'offre aux moines qu'une demeure affreuse, je croyais assister aux délices de Rome ! Je m'asseyais seul, parce que mon âme était pleine d'amertume. Mes membres étaient couverts d'un sac hideux, et mes traits brûlés avaient la teinte noire d'un Éthiopien. Je pleurais, je gémissais chaque jour, et si le sommeil m'accablait malgré ma résistance, mon corps décharné heurtait contre une terre nue. Je ne dis rien de ma nourriture ni de ma boisson, car, au désert, les malades eux-mêmes boivent de l'eau froide, et regardent comme une sensualité de prendre quelque chose de cuit. Eh bien 1! moi qui, par terreur de l'enfer, m'étais condamné à cette prison, habitée par les scorpions et les bêtes farouches, je me voyais en imagination transporté parmi les danses des vierges romaines. Mon visage était pâle de jeûnes, et mon corps brûlait de désirs; dans ce corps glacé, dans cette chair morte d'avance, l'incendie seul des passions se rallumait encore. Alors privé de tout le secours, je me jetais aux pieds de Jésus Christ, je les arrosais de larmes, je les essuyais de mes cheveux, et je domptais ma chair indocile par des jeûnes de plusieurs semaines. Je ne rougis pas de mon malheur; au contraire, je regrette de n'être plus ce que j'ai été. Je me souviens que plus d'une fois je passai le jour et la nuit entière à pousser des cris, et à frapper ma poitrine, jusqu'au moment où Dieu renvoyait la paix dans mon âme. Je redoutais l'asile même de ma cellule; il me semblait complice de mes pensées. Irrité contre moi-même, seul je m'enfonçais dans le désert. Si je découvrais quelque vallée plus profonde, quelque cime plus escarpée, j'en faisais un lieu de prière et une sorte de prison pour ma chair misérable. Souvent, le Seigneur m’en est témoin, après des larmes abondantes, après des regards longtemps élancés vers le ciel, je me voyais transporté parmi les cœurs des anges, et triomphant d'allégresse, je chantais : «Nous courrons après vous, attirés par l'odeur de vos parfums.» (Can 1,4).

S'ils soutiennent des assauts pareils, ceux même qui, dans un corps tout abattu, ne sont assiégés que par les pensées, que ne souffre pas une jeune fille qui vit au milieu des délices ? L'Apôtre nous l'apprend : «Elle est morte, quoiqu'elle vive.» (1 Tim 5,6). Si donc je peux donner quelque conseil, si l'on veut m'en croire sur mon expérience, le premier avis que je donne, la première grâce que je demande, c'est qu'une épouse du Christ évite le vin comme un poison. Ce sont là les premières armes du démon contre la jeunesse. L'avarice ébranle moins, l'orgueil enfle moins, l'ambition séduit moins. Nous pouvons sans peine nous dépouiller des autres vices, mais celui-ci est un ennemi renfermé dans nous. Où que nous allions, nous le portons avec nous. Le vin et la jeunesse, voilà un double foyer de volupté. Pourquoi jeter de l'huile dans la flamme ? Pourquoi entretenir le feu dans un faible corps tout brûlant déjà ? Paul écrit à Timothée : «Ne buvez pas d'eau, mais usez d'un peu de vin, à cause de voire estomac et de vos fréquentes maladies.» (1 Tim 5,23). Voyez pour quels motifs l'Apôtre permet de boire du vin. C'est dans la vue de remédier à des douleurs d’estomac et à de fréquentes maladies. Et, de peur que nous n'allassions, par hasard, nous faire de nos maladies un prétexte, il ordonne de prendre fort peu de vin, parlant plutôt en médecin qu'en apôtre, quoique, du reste, un apôtre soit un médecin spirituel, et craignant que Timothée, accablé sous le poids de ses infirmités, ne pût accomplir sa mission évangélique. D'ailleurs, il se souvenait bien d'avoir dit lui-même : «La vin est une source de dissolution.» Et encore : «Il est bon de ne point manger de chair, de ne point boire de vin.» (Rom 14,21). Noé but du vin, et s'enivra.» (Gen 9,21). Au sortir du déluge, dans un âge encore grossier, alors que la vigne venait seulement d'être plantée, peut-être ne savait-il pas que le vin enivrât. Et, afin que vous compreniez qu'en toutes choses l'Écriture est mystérieuse, (car la parole de Dieu est une perle qui peut être percée de tout côté), après l'ivresse, remarquez le bien, suivit la nudité du corps, et l'intempérance enfanta l'impureté. Le ventre s'emplit et s'étend d'abord, et par suite, les divers membres se remuent et s'agitent. «Le peuple mangea, dit l'Écriture, et il but, et ils se levèrent pour danser.» (Ex 22,6). Loth, cet ami de Dieu, qui fut sauvé sur la montagne, et qui, seul, de tant de milliers d'hommes, avait été trouvé juste, est enivré par ses filles; quoiqu'elles s'imaginassent que le monde avait péri, et qu'elles agissent ainsi plutôt dans le désir d'avoir des enfants, que par passion, cependant elles savaient bien que cet homme juste ne ferait que dans l'ivresse une telle action. Enfin, il ignora ce qu'il avait fait, et, quoique la volonté n'ait aucune part au crime, l'erreur toutefois ne laisse pas d'être coupable. De cette union vinrent les Moabites et les Ammonites, ces ennemis d’Israël qui, non pas même après la quatorzième génération n'entrèrent jamais dans l'assemblée du Seigneur.

Élie fuyait Jézabel, et, fatigue, se reposait sous un chêne dans la solitude; un ange vient à lui, le réveille et lui dit : «Lève-toi et mange. — Élie regarda, et il vit auprès de sa tête un pain cuit sous la cendre et un vase d'eau.» (4 Roi 19,5-6). Est-ce par hasard, que Dieu ne pouvait pas lui envoyer un vin délicieux, des mets choisis et des viandes assaisonnées ? Élisée invite à dîner les fils des prophètes, et, leur servant des herbes sauvages, il entend les convives s'écrier tous : «La mort est dans ce vase.» (4 Roi 4,40). L'homme de Dieu ne s'emporta point contre les cuisiniers car il n'était pas habitué à une table plus splendide mais jetant un peu de farine sur ces herbes, il en corrigea l'amertume, par la vertu du même esprit avec lequel Moïse avait adouci les eaux de Mara. Et ceux qui étaient venus pour s'emparer de lui, qu'il avait privés des yeux du corps et des yeux de l'esprit, qu'il avait introduits dans Samarie, sans qu'ils s'en doutassent, comment voulut-il qu'on les reçût ? vous allez l'apprendre : «Faites-leur servir du pain et de l'eau, afin qu'ils mangent et qu'ils boivent, et qu'ils s'en retournent vers leur maître.» (4 Roi 4,22). On pouvait servir à Daniel, avec les plats du roi de Babylone, une table plus opulente; néanmoins, Habacuc lui porte le dîner de ses moissonneurs, c'est-à-dire, une nourriture grossière. Aussi le prophète fuit-il appelé homme de désirs, parce qu'il ne mangea pas de ce pain délicieux, et qu'il ne but pas le vin de la concupiscence.

Ils sont innombrables les témoignages divins de l’Écriture, qui condamnent les mets recherchés, et qui louent les mets simples. Mais comme je n'ai pas dessein de parler ici du jeûne, et que, pour traiter la matière à fond, il faudrait un titre et un volume particuliers, que ce soit assez de ces quelques mots sur un sujet si étendu. Au reste, d'après le modèle que je viens de vous en donner, vous pourrez vous-même ramasser les passages de cette nature, et observer comment le premier homme, pour avoir obéi à son ventre plutôt qu'à Dieu, fut relégué dans cette vallée de larmes; comment, au désert, le démon tenta le Seigneur par la faim; comment l'Apôtre s'écrie : «Les aliments sont pour l'estomac, el l'estomac pour les aliments, et un jour Dieu détruira l'un et l'autre;» (1 Cor 4,13) comment il parle des hommes sensuels, qui se font un Dieu de leur ventre, car chacun adore ce qu'il aime. C'est pourquoi il faut soigneusement pourvoir à ce que le jeûne ramène dans le paradis ceux que l'intempérance en a chassés.

Mais, si vous voulez me répondre que, sortie d'une noble race, élevée dans les délices, dans la mollesse, vous ne pouvez pas vous abstenir de vin et de mets exquis, ni mener une vie si austère, je vous répondrai d'un ton ferme : Vivez donc à votre manière, vous qui ne pouvez vivre suivant la loi de Dieu. Ce n'est pas que Dieu, Créateur et Maître de toutes choses, prenne plaisir à nous voir dévorés par une faim cruelle, épuisés par de longues abstinences, consumés par des jeûnes rigoureux, mais c'est que la pudeur ne peut être en sûreté sans cela. Écoutez ce que Job, cet homme chéri de Dieu, et déclaré par Lui simple et sans tâche, pense du démon. «Sa force est dans ses reins, et sa vertu consiste dans son nombril.» (Job 14,11). Les parties génitales de l'homme et de la femme sont voilées sous d'autres termes. C'est pourquoi l'on promet à David qu'un enfant sorti de ses reins siégera sur son trône; aussi soixante-quinze personnes sorties de la cuisse de Jacob entrèrent en Égypte; mais, depuis que dans sa lutte avec le Seigneur il eut le nerf de la cuisse séché, il ne procréa plus d'enfants. C'est pour cela aussi que ceux qui faisaient la Pâque reçoivent l'ordre de ceindre et de mortifier leurs reins, avant de la célébrer. Dieu dit aussi à Job : Ceins tes reins comme un guerrier. Jean se ceignait d'une ceinture de peau. Les apôtres reçoivent ordre de se ceindre les reins, et de tenir les lampes de l’Évangile. Mais à Jérusalem qui est trouvée couverte de sang, dans le champ de l'erreur, il est dit en Ézéchiel : «On ne vous a point coupé le conduit par où vous recevez la nourriture dans le sein de votre mère.» (Ez 16,4). Toute la force du diable contre les hommes gît dans dans les reins; toute la force contre les femmes est encore dans les reins.

Voulez-vous savoir si je dis la vérité ? voici des exemples : Samson, plus fort que le lion, plus dur que le rocher, qui seul et sans armes avait poursuivi mille Philistins armés, s'amollit dans les embrassements de Dalila. David, choisi selon le cœur de Dieu, et qui tant de fois, de sa bouche sainte, avait chanté, le Christ à venir, David, se promenant sur le toit de sa maison, est séduit par la nudité de Bethsabée, et joint à l'adultère l'homicide. Ici, remarquez en passant, qu'un seul regard peut nous perdre, jusque dans notre maison. C'est pourquoi ce prince pénitent dit à Dieu : «J’ai péché contre vous seul, et j'ai commis le mal en votre présence;» (Ps 50,5) car il était roi, et ne craignait personne. Salomon, par la bouche duquel la sagesse avait rendu ses oracles, qui avait écrit sur tant de matières, depuis les cèdres du Liban, jusque à l'hysope qui naît dans les murailles, s'éloigna du Seigneur, en aimant les femmes. Et, de peur que quelqu'un ne se tienne point en garde contre les liens du sang, nous voyons Amnon brûler, pour sa sœur Thamar, d'une passion criminelle.

Je ne saurais dire sans honte combien de vierges tombent chaque jour; combien l'Église, mère affligée, en voit périr dans son sein, sur combien d’astres un ennemi superbe élève son trône, combien de rochers perce la couleuvre pour y établir sa retraite. On en trouve souvent qui sont veuves avant d'avoir été mariées, et qui cachent sous un habit modeste une conscience flétrie. Si leur grossesse, si les vagissements de leurs enfants ne les trahissaient, elles marcheraient la tête levée, et le pas affecté. D'autres savent se rendre stériles, et commettent un homicide sur un enfant qui n'est point encore né. Quelques-unes, s'apercevant qu'elles ont conçu de leur coupable amour, cherchent des breuvages qui les fassent avorter, et comme il arrive souvent qu'elles périssent elles aussi, elles descendent aux enfers chargées de trois crimes, homicides d'elles-mêmes, adultères de Jésus Christ, parricides d'un enfant qui n'est point encore né. Voilà celles qui ont coutume de dire : «Tout est pur pour les purs;» (Tit 1,15) ma conscience me suffit; Dieu demande un cœur pur; pourquoi m'abstiendrais-je des viandes qu'il a créées pour mon usage ? Et si quelquefois elles veulent plaisanter et se mettre de belle humeur, dès qu'elles se sont gorgées de vin, joignant le sacrilège à l'ivresse, elles disent : À Dieu ne plaise que je m'abstienne de boire le Sang du Christ ! la vierge qu'elles voient pâle et triste, elles l'appellent malheureuse, moinesse, manichéenne. Elles sont conséquentes, car, avec la vie qu'elles mènent, le jeûne est une hérésie. Voilà celles qui marchent en public d'une manière affectée; qui, par des regards furtifs, attirent après elles une foule de jeunes gens, et qui méritent d'entendre toujours ces paroles du prophète : «Vous tous êtes fait un front de prostituée; vous ne savez pas rougir.» (Jer 3,3). N’avoir sur leurs habits que de légers filets de pourpre, se coiffer négligemment, afin que les cheveux tombent avec plus de mollesse; porter une chaussure simple, un voile qui voltige sur leurs épaules, des manches courtes et serrées; marcher d'un pas brisé et avec nonchalance : voilà toute leur virginité. Qu'elles aient des personnes pour les louer; que, sous le nom de vierges, elles mettent à plus haut prix la perte de leur innocence; nous ne cherchons point, nous, à plaire à de pareilles femmes.

J'ai honte de le dire; ô crime ! cela est déplorable, mais vrai. Comment s'est introduit dans les l'Églises ce fléau des Agapètes ? D'où vient, hors de l'état nuptial, cet autre nom d'épouses ? Bien plus, d'où vient ce nouveau genre de concubines ? Je dirai plus : d'où viennent ces courtisanes qui se donnent à un seul homme ? Il est des gens qui ont la même maison, la même chambre, souvent aussi le même lit, et qui nous appellent soupçonneux, lorsque nous pensons quelque chose. Le frère se sépare de sa sœur, qui professe la virginité; la sœur qui est vierge, méprise son frère qui vit dans le célibat, et cherche ailleurs un autre frère; feignant l'un et l'autre d'embrasser un même genre de vie, ils cherchent des consolations spirituelles auprès de personnes étrangères, afin de lier avec elles un commerce charnel. Ce sont des gens de cette espèce que désigne Salomon, dans les Proverbes, quand il dit, en termes si méprisants : «Quelqu’un peut-il cacher du feu dans son sein, sans voir ses vêtements brûler ? — Peut-on marcher sur des charbons ardents, sans consumer ses pieds ?» (Pro 27,28).

Maintenant que j'ai démasqué et repoussé loin de nous, celles qui ne veulent pas être vierges, mais seulement le paraître, c'est à vous que, je vais adresser mon discours, à vous qui, étant la plus distinguée des vierges de Rome, devriez mettre un soin d'autant plus grand à ne pas vous priver tout à la fois et des biens présents et des biens futurs. Et certes, les chagrins de l'état nuptial, les tristes incertitudes qui s'y rattachent, vous les avez connus par un exemple domestique, puisque votre sœur Blésilla, votre aînée selon la nature, votre inférieure selon la grâce, s'est trouvée veuve après sept mois de mariage. Ô malheureuse condition humaine et qui ne sait rien de l'avenir ! Elle a perdu la couronne de la virginité, et les douceurs du mariage. Quoiqu'elle soit maintenant dans le second degré de continence, néanmoins quelle croix pensez-vous que ce soit de temps en temps pour elle de voir en sa sœur chaque jour ce qu'elle a perdu elle-même, et de sentir que, tout en se privant avec plus de difficulté d'un plaisir qu'elle a goûté, sa continence est pourtant d'un moindre prix que la vôtre ? Qu'elle vive néanmoins sans inquiétude, sans chagrin; car le centième comme le soixantième fruit de la chasteté vint du même germe.

Je voudrais que vous n'eussiez point de liaison avec les femmes mariées; je voudrais que vous ne fréquentassiez pas les personnes de qualité; je ne voudrais pas, que vous vissiez souvent ce que vous avez méprisé pour vous consacrer à l'état virginal. Si une femme du commun se fait d'ordinaire un mérite d'avoir pour mari un juge ou un homme constitué en quelque dignité; si les courtisans se bâtent d'accourir auprès d'une impératrice, pourquoi compromettez-vous la gloire de votre époux ? pourquoi vous empressez-vous autour de la femme d'un homme mortel, vous l'épouse de Dieu ? Apprenez à montrer en ceci un saint orgueil; sachez que vous êtes au-dessus d'elles. Du reste, je ne désire pas que vous évitiez la compagnie seulement de celles qui, fières de la dignité de leurs maris, s'environnent d'un troupeau d'eunuques, et dont les vêtements sont tissus de légers fils d'or; évitez encore celles qui sont veuves par nécessité plutôt que par inclination, non pas qu'elles aient dû souhaiter la mort de leurs maris, mais parce qu'elles n'ont pas profité volontiers de l'occasion qu'elles avaient de vivre dans la continence. Satisfaites d'avoir changé d'habits seulement, elles ne changent rien à leur luxe ni à leur vanité. Une troupe, d'eunuques précède leurs superbes litières, et à les voir le visage plein et vermeil, on ne croirait pas, qu'elles ont perdu leurs époux; l'on dirait, au contraire, qu'elles cherchent à se marier. Leurs maisons sont pleines de flatteurs, pleines de festins. Les clercs, eux-mêmes qui devraient les instruire et leur inspirer une crainte respectueuse, les embrassent au front et quand ils étendent la main, comme pour les bénir, du moins vous le croiriez, c'est pour recevoir, sachez le bien, le prix de leurs indignes complaisances. Elles cependant, qui s'aperçoivent que les prêtres ont besoin de leur appui, deviennent fières. Comme elles ont éprouvé la domination maritale elles préfèrent la liberté dit veuvage, et sont appelées chastes et nonnes; puis, après des festins équivoques, elles rêvent d'apôtres.

Prenez pour compagnes celles que les jeûnes abattent, celles dont le visage est pâle, celles que recommandent et leur âge et leur vie; qui chantent tous les jours en leurs cœurs : «Où conduisez-vous vos brebis, où les faites-vous reposer au milieu du jour ?» (Can 1,7) qui disent du fond de l'âme : «Je désire d'être dégagée des liens du corps, et de me voir avec le Christ.» (Phil 1,23). Soyez soumise à vos parents; imitez votre époux. N'allez que rarement en public; cherchez les martyrs dans votre chambre; car vous ne manquerez jamais de prétexte pour sortir, si vous le faites toutes les fois que vous en aurez besoin.

Mangez avec modération, et ne remplissez jamais de viandes votre estomac. On voit plusieurs vierges, qui, prenant du vin avec sobriété, s'enivrent par l'excès des viandes. Lorsque, la nuit, vous vous lèverez pour prier, s'il vous vient quelques rapports, que ce soit d'inanition et nos pas de réplétion. Lisez souvent, apprenez le plus que vous pourrez. Que le sommeil vous surprenne les livres sacrés à la main; si votre tête s'incline sous la fatigue, qu'elle tombe sur les pages saintes. Jeûnez chaque jour, et ne mangez pas jusque à satiété. Que sert-il de s'épuiser par un jeûne de deux ou trois jours, si l'on mange ensuite avec excès, pour se dédommager de cette abstinence ? Un estomac surchargé appesantit bientôt l'âme, et, semblable à une terre mouillée, produit les épines des passions. Si jamais vous sentez l'homme extérieur soupirer après cette fleur d'adolescence; si, après avoir pris de la nourriture, la séduisante pompe des passions vient vous flatter dans votre couche, saisissez le bouclier de la foi, pour éteindre les traits enflammés du démon. «Ils sont tous adultères, et leurs cœurs sont semblables à un âtre brûlant.» (Os 8,4). Mais vous, qui marchez en la compagnie du Christ, soyez attentive à ses paroles, et dites : «Notre cœur n'était-il pas embrasé en chemin, lorsque Jésus nous découvrait les Écritures ?» (Lc 24,32). Et encore : «Votre parole est toute brûlante et votre serviteur la chérit.» (Ps 118,140). Ii est difficile à l'âme humaine de ne pas aimer quelque chose, et il faut nécessairement que notre cœur soit entraîné à une affection quelconque. L'amour de la chair est étouffé par l'amour de l'esprit; un désir est éteint par un autre désir. Tout ce qui diminue d'un côté s'accroît de l'autre. Répétez souvent, et ne cessez de dire sur votre couche : «Durant les nuits j'ai cherché celui que chérit mon âme.» (Can 3,1). «Faites donc mourir, dit l'Apôtre, les membres de l'homme terrestre qui est en vous.» (Col 3,5). C'est pourquoi il disait encore avec confiance : «Je vis, ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, mais c'est Jésus Christ qui vit en moi.» (Gal 2,20). Celui qui mortifie son corps, et qui passe dans le siècle ainsi que dans une ombre, ne craint pas de dire : «Je suis devenu comme une outre exposée à la gelée.» (Ps 118,83). Tout ce qu'il y avait d'humide en moi s'est desséché; mes genoux se sont affaiblis dans le jeûne, et «j'ai oublié de manger mon pain.» Ps 101,4). «À la voix de mes gémissements, ma peau s'est attachée à mes os.» (Ps 6,6).

Soyez la cigale des nuits; baignez, toutes les nuits, votre couche de vos pleurs; veillez et devenez comme un passereau dans la solitude. Chantez de cœur, chantez aussi d'esprit : «Bénissez le Seigneur, ô mon âme, et n’oubliez jamais ses nombreux bienfaits. —Il pardonne toutes vos iniquités; il guérit toutes vos langueurs. — C’est Lui qui a racheté votre vie de la mort.» (Ps 111,2-4). Et qui de nous peut dire du fond du cœur : «Je mangeais mon pain comme la cendre, et je mêlais ma boisson avec mes larmes ?» (Ps 101,9). Est-ce qu'il ne faut pas pleurer, est-ce qu'il ne faut pas gémir, puisque le serpent m'invite encore à manger du fruit défendu ? puisque, après m'avoir chassé du paradis de la virginité, il veut me vêtir de ces tuniques de peau, qu'Élie, retournant au paradis, jeta sur la terre ? Qu'ai-je de commun avec la volupté, elle qui passe si vite ? Qu'ai-je affaire de cette douce et mortelle harmonie des sirènes ? Je ne veux point être soumis à la peine qui fut portée contre l'homme :, «Vous enfanterez dans la douleur el dans les angoisses.» (Gen 3,16). Cette loi est faite pour la femme et non pour moi : «Et vous vous attacherez à votre époux.» Qu'elle donne ses affections à un mari, celle qui n'a point le Christ pour époux. Et enfin : Vous mourrez de mort. Voilà où aboutit le mariage; ma profession ne connaît point de sexe. Que celles qui sont mariées aient leur temps et leur titre; moi, ma virginité est consacrée en Marie et en Jésus Christ.

Quelqu'un dira : Quoi, vous osez calomnier le mariage qui a été béni de Dieu ? — Ce n'est pas mal parler du mariage que de lui préférer la virginité. Personne ne compare le mal avec le bien. Que les femmes mariées se glorifient aussi, puisqu'elles marchent après les vierges. Dieu dit à l'homme : Croissez et multipliez-vous, et remplissez la terre. Qu'il croisse et qu'il se multiplie celui qui doit remplir la terre; ils sont dans le ciel ceux qui marchent comme vous. Croissez et multipliez-vous; cet ordre n'a été accompli qu'après le bannissement du paradis, après la nudité, après les feuilles du figuier, qui marquaient par avance les désirs déréglés du mariage. Qu'ils se marient ceux qui mangent leur pain à la sueur de leur front, pour qui la terre ne produit que des chardons et des épines, pour qui l'herbe est étouffée sous les ronces. Ce que je sème porte du fruit au centuple. Tous n'entendent pas la parole de Dieu, mais ceux à qui il est donné de l'entendre. Qu'un autre soit eunuque par nécessité, moi, je veux l'être par mon propre choix. «Il est un temps d'embrasser, et un temps de s'éloigner des embrassements; — un temps de disperser les pierres, et un temps de les ramasser.» (Ec 3,5).

Depuis que de la dureté des nations il est sorti des enfants d'Abraham, les pierres saintes ont commencé à rouler sur la terre. Car elles passent à travers les tourbillons de ce monde; et, dans le char de Dieu, elles volent avec la célérité des roues. Qu'ils se fassent des tuniques de peaux ceux qui ont perdu la tunique sans couture, et que charment les vagissements d'un enfant qui, dès le premier instant de sa vie, pleure le malheur d'être né. Éve était vierge dans le paradis terrestre; après qu'elle eut été revêtue de tuniques de peaux, alors commença le mariage. Votre patrie est le paradis; conservez les droits de votre naissance, et dites : «Ô mon âme, rentre dans ton repos.» (Ps 114,7). Et, afin que vous sachiez que la virginité est naturelle à l'homme, que le mariage est une suite du péché, une chair vierge naît du mariage, qui donne dans le fruit ce qu'il avait perdu dans la ruine. «Un rejeton naîtra de la fige de Jessé; une fleur s'élèvera de ses racines.» (Is 2,1). Le rejeton est la Mère du Seigneur, rejeton simple, pur, franc, qui n'est mêlé d'aucun germe étranger, et qui est fécond, dans son unité, à la manière de Dieu. La fleur du rejeton, c'est le Christ, Lui qui dit : «Je suis la fleur des champs el le lis des vallées.» (Can 2,1). C'est Lui encore qui, dans un autre endroit est figuré par «la pierre détachée d'une montagne, sans la main de l'homme,» (Dan 2,34) le Prophète nous marquant par là qu'un homme vierge devait naître d'une femme vierge; car la main est prise pour l'action même du mariage, comme dans cet endroit : «Sa main gauche est sous ma tête, et il m'embrasse de sa droite.» (Can 2,6). Ce sens est confirmé par ce que fit Noé en introduisant deux à deux dans l'arche les animaux impurs, car le nombre impair est un nombre pur. Moïse et Jésus Nayé reçoivent l'ordre de marcher nu-pieds sur une terre sainte. Les apôtres, eux aussi, sont envoyés sans chaussure à la prédication de l'Évangile nouveau, afin que le poids et les liens des chaussures ne les embarrassent pas. Aussi, les soldats, après s'être partagé par le sort les vêtements du Sauveur, ne trouvèrent point de chaussure à prendre, car le Maître ne pouvait avoir ce qu'il avait interdit à ses serviteurs.

Je loue les noces, je loue le mariage, mais c'est parce qu'il enfante des vierges; je prends une rose dans les épines, de l'or dans la terre, une perle dans un coquillage. Est-ce que celui qui laboure labourera tout le jour ? Ne doit-il pas goûter le fruit de ses travaux ? On ne saurait mieux honorer le mariage, qu'en aimant beaucoup ce qu'il produit. Ô mère, pourquoi porter envie à votre fille ? Elle a été nourrie de votre lait, formée de vos entrailles; elle a grandi en votre sein. Vous avez conservé sa virginité avec une pieuse sollicitude. Trouvez-vous mauvais qu'elle ait mieux aimé épouser un roi qu'un soldat ? Elle vous a rendu un grand service, car vous êtes devenue la belle-mère de Dieu. «Quant aux vierges, dit l'Apôtre, je n'ai point de commandement du Seigneur.» (1 Cor 7,25). Pourquoi ? parce que lui-même avait embrassé la virginité, non point d'après un ordre, mais d'après son propre choix. Car, il ne faut pas écouter ceux qui prétendent qu'il eut une femme, puisque, parlant de la continence, et exhortant les chrétiens à une virginité perpétuelle, il dit : «Je voudrais que tous les hommes fussent en l'état où je suis moi-même.» . Et plus bas : «Or, je dis aux personnes qui ne sont point mariées ou qui sont veuves, qu’il leur est bon de demeurer dans cet état, comme j'y demeure moi-même.» (1 Cor 8,7). Et ailleurs : «N'avons-nous pas le pouvoir de mener partout avec nous des femmes, comme font les autres apôtres ?»(1 Cor 9,5) Et pourquoi donc n'a-t-il pas reçu de commandement du Seigneur touchant la virginité ? Parce qu'il y a plus de mérite à faire une chose sans contrainte et à l'offrir; parce que, si la virginité eût été commandée, le mariage semblait détruit. D'ailleurs, il était trop dur de forcer la nature, de contraindre l'homme à mener sur la terre une vie angélique, et de condamner en quelque sorte l'œuvre du Créateur.

Autre fut la béatitude, sous l'ancienne loi : «Heureux, disait -on, celui qui a des enfants dans Sion, et une famille dans Jérusalem !» Et : «Maudite soit la femme stérile, qui n'enfante point.» Et : «Vos enfants, comme de jeunes oliviers, environneront votre table.» Puis, l'on promettait de grandes richesses; l'on assurait qu’il n'y aurait pas de malades dans les tribus. On nous dit aujourd’hui : N'allez pas croire que vous soyez un tronc desséché; car, au lieu de fils et de filles, vous avez dans les cieux une place pour l'éternité. Aujourd'hui l'on bénit les pauvres, et Lazare est préféré au riche couvert de pourpre. Maintenant, celui qui est faible se trouve être plus fort. L'univers était vide; et, pour ne rien dire de ce qu'il y avait alors de typique, la seule bénédiction consistait dans le grand nombre d'enfants. Voilà pourquoi Abraham, déjà vieux, s'unit à Cëéthura; pourquoi aussi Lia rachète, avec des mandragores, le droit d'entrer dans la couche de Jacob; pourquoi encore la belle Rachel, figure de l’Église, se plaint de sa stérilité. Mais enfin, la moisson s'augmentant peu à peu, le moissonneur a été envoyé. Élie était vierge, Élisée était vierge, beaucoup d'entre les fils des prophètes étaient vierges aussi. Il est dit à Jérémie : «Vous, ne prenez point de femme.» (Jer 16,2). Sanctifié dans le sein de sa mère, ce prophète, à l'approche de la captivité, reçoit ordre de ne point se marier. L’Apôtre nous dit la même chose en d'autres termes : «Je crois que,» la vie célibataire «est avantageuse à l'homme, à cause des misères de la vie présente, je veux dire qu'il est avantageux à l'homme de ne se point marier.» (1 Cor 7,26). Quelle est cette fâcheuse nécessité qui nous prive des joies du mariage ? C'est que le temps est court; ainsi, «il faut que ceux mêmes qui ont des femmes soient comme s'il n'en avaient point.» (1 Cor 7,29). Nabuchodonosor approche. Le lion s'est élancé hors de sa tanière. Que ne reviendra-t-il d'un mariage qui doit donner des esclaves à ce prince superbe ? Pourquoi mettre au monde des enfants dont le prophète déplore la destinée, disant : «La langue de l'enfant encore à la mamelle, s’est attachée à son palais, dans l’ardeur de sa soif : «Les petits enfants ont demandé du pain, et personne n’était là pour leur en donner.» (Lam 4,4). C'était dans les hommes seulement que l'on trouvait, comme nous l'avons dit, cette vertu de continence; Éve enfantait toujours dans les douleurs. Mais, depuis qu'une vierge a conçu dans son sein, et qu'elle nous a donné cet enfant qui devait porter sur son épaule le signe de sa domination, le Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, la femme a été affranchie de la malédiction. La mort était venue par Éve; la vie est venue par Marie. Aussi la virginité a-t-elle brillé plus richement dans les femmes, parce qu'elle a commencé par la femme. Aussitôt que le Fils de Dieu est venu dans le monde, il S'est formé à Lui-même une nouvelle famille, afin d'avoir aussi des anges sur la terre, Lui qui était adoré par des anges dans le ciel. Alors la, chaste Judith coupa la tête d'Holopherne. Alors Aman, et ce nom veut dire iniquité, périt dans le feu qu'il avait allumé lui-même. Alors Jacques et Jean laissèrent leur père, leurs filets, leur nacelle, et suivirent le Sauveur, renonçant ainsi aux affections du sang, aux liens du siècle et aux affaires domestiques. Alors, pour la première fois, on entendit ces mots : «Si quelqu'un veut venir après Moi, qu'il renonce à lui-même, et prenne sa croix, et qu’il me suive;» (Mt 16,24) car, aucun soldat ne marche au combat avec sa femme. Le Christ ne permet pas à un disciple d'aller, suivant son désir, rendre les derniers devoirs à son père. «Les renards ont des lanières, et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l'homme n'a point où reposer sa Tête.» (Lc 9,58). C'est pour apprendre à ne pas nous attrister, si par hasard nous sommes logés à l'étroit. «Celui qui n'est point marié s'occupe du soin des choses du Seigneur el des moyens de plaire à Dieu. — Mais celui qui est marié s'occupe du soin des choses du monde et des moyens de plaire à sa femme.» (1 Cor 7,32-33). La femme est partagée; mais la vierge, elle qui n'est point mariée, s'occupe des choses du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit. Et la femme, qui est mariée, s'occupe des choses du monde et des moyens de plaire à son mari.

Toutes les sollicitudes, tous les embarras qui accompagnent le mariage, il me semble que je les ai retracés en peu de mots, dans le livre que j'ai publié contre Helvidius, touchant la virginité perpétuelle de la bienheureuse Marie. Il serait trop long de répéter ici les mêmes choses; si quelqu'un le trouve bon, il peut recourir à ce petit traité. Mais, afin qu'on ne m'accuse pas d'omettre entièrement ces détails, je dirai que, l'Apôtre nous ordonnant de prier sans cesse, que celui qui remplit les devoirs du mariage ne pouvant pas prier, ou bien nous prions toujours, et nous sommes vierges, ou bien nous cessons de prier, pour satisfaire aux obligations du mariage. «Si une vierge se marie, dit encore l'Apôtre, elle ne pèche point; mais toutefois ces personnes-là souffrent dans leur chair des afflictions et des peines.» (1 Cor 7). Au reste, dès le commencement de cet écrit, j'ai averti que je ne dirai rien on presque rien des misères du mariage. Je répète maintenant la même chose, afin que si vous voulez savoir de combien d'embarras une vierge se trouve affranchie, à combien de peines une femme est sujette dans le mariage, vous lisiez le traité de Tertullien, adressé à un philosophe son ami, et les autres livres sur la virginité; et le bel ouvrage du bienheureux Cyprien; et les écrits du pape Damase, sur le même sujet, en prose comme en vers, et l'opuscule que notre Ambroise a récemment adresse à sa sœur, dans lequel il déploie tant d'éloquence, que tout ce qui relève la gloire de la virginité, il le recueille, le dispose, et l'exprime d'une manière admirable.

Pour nous, il nous faut prendre une autre route. Nous ne louons pas seulement la virginité, mais nous enseignons les moyens de la conserver. Et il ne suffit pas de connaître le bien, si l'on ne s'attache fortement au parti que l'on a pris, car, dans le premier cas, c'est la raison qui agit, et dans le second, c'est la constance; beaucoup savent connaître ce qui est bon, mais peu s'y attachent d'une manière durable. «Celui qui persévérera jusqu'à la fin, dit le Sauveur, celui-là sera sauvé.» (Mt 24,13). Et encore : «Beaucoups sont appelés, mais peu sont élus.» (Mt 20,16). Je vous conjure donc, et devant Dieu, et devant le Christ Jésus, et devant ses anges choisis, de ne pas facilement porter en publie les vases du temple du Seigneur, que les prêtres seuls ont la liberté de voir, et cela, de peur qu'un objet profane ne regarde le sanctuaire du Seigneur. Oza, pour avoir porté la main à l'arche, qu'il ne lui était pas permis de toucher, fut frappé d'une mort subite. Jamais toutefois un vase d'or et d'argent ne fut plus précieux, aux yeux du Seigneur, que le temple d'un corps virginal. L'ombre a disparu; c'est le règne de la vérité maintenant. Sans doute, vous parlez en toute simplicité; même, vous êtes douce et prévenante pour des inconnus, mais des yeux impudiques voient bien autrement. Ils ne savent pas contempler la beauté de l'âme, mais seulement celle des corps. Ezéchias montre aux Assyriens le trésor du Seigneur, mais les Assyriens ne devaient pas voir ce qui pouvait exciter leur convoitise. Aussi, dans les fréquentes guerres qui bouleversèrent la Judée, les vases de Dieu furent-ils pris d'abord et transportés à Babylone. Au sein de ses orgies, avec ses troupeaux de concubines (comme le comble du vice est de profaner les choses saintes), Balthazar boit dans les vases sacrés.

Ne prêtez point l'oreille aux mauvais discours. Souvent, ceux qui laissent échapper quelques paroles indécentes, ne le font que pour sonder vos sentiments, et pour voir si vous écoutez volontiers un pareil langage, si vous éclatez de rire à chaque parole plaisante. Tout ce que vous dites, ils le louent; tout ce que vous désapprouvez, ils le condamnent : ils admirent votre enjouement, votre piété, votre franchise. «Voilà, disent-ils, une véritable servante du Christ; voilà la candeur même. Elle n'est point comme cette vilaine, cette malpropre, cette grossière, cette farouche, qui peut-être n'a point de mari, seulement parce qu'elle n'en a pas trouvé.» Par un malheureux penchant qui nous est naturel, nous écoutons volontiers ceux qui nous flattent; et, tout en disant que nous sommes indignes de leurs louanges, alors même qu'une rougeur brûlante nous couvre la figure, le cœur ne laisse pas néanmoins de se réjouir à ces éloges.

L'épouse du Christ est l'arche du testament; toute dorée par dedans et par dehors, elle est dépositaire de la loi du Seigneur. Comme il n'y avait dans l'arche que les tables du testament, de même il ne doit y avoir en vous aucune pensée extérieure. C'est là, sur ce propitiatoire, comme sur les ailes des chérubins, que le Seigneur veut s'asseoir. Il vous envoie ses disciples, pour vous délier comme l'ânon de l'Évangile, et pour vous affranchir des inquiétudes du siècle, afin qu'abandonnant les pailles et les briques de l'Égypte vous suiviez Moïse dans le désert, et que vous entriez dans la terre de promission. Qu'il n'y ait personne pour vous arrêter, ni père, ni sœur, ni parents, ni frère; le Seigneur a besoin de vous. Que s'ils veulent s'opposer à vos desseins, qu'ils redoutent les fléaux qu’éprouva Pharaon, lorsque, refusant au peuple d'Israël la liberté d'aller adorer le Seigneur, il endura les calamités dont parle l'Écriture. Jésus entra dans le temple, et jeta dehors tout ce qui ne servait point au sanctuaire; car il est un Dieu jaloux, et ne veut pas que l'on fasse de la maison de son Père une caverne de voleurs. Autrement, lorsque l'on compte de l'argent quelque part, que l'on y vend des colombes, que l'on y immole la simplicité, que le cœur d'une vierge y est agité de mille soins divers et occupé des affaires du siècle, alors le voile du temple se déchire aussitôt, l'Époux se lève irrité, et dit : «Voilà que voire maison sera abandonnée.» (Mt 23,38). Lisez l'Évangile, et voyez comment le Sauveur préfère à l'empressement de Marthe le repos de Marie assise à ses pieds. Sans doute, Marthe, avec tout le zèle que demande l'hospitalité, préparait à manger au Seigneur et à ses disciples; le Seigneur cependant lui dit : «Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous troublez de beaucoup de choses; cependant, peu de choses sont nécessaires, ou plutôt une seule chose est nécessaire; Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée.» (Lc 10,41-42). Soyez aussi Marie, vous, et préférez à la nourriture du corps celle de l'âme. Laissez à vos sœurs l'embarras du ménage, et le soin de recevoir le Christ en leur maison. Une fois le fardeau du siècle jeté de côté, asseyez-vous aux pieds du Seigneur, et dites : «J’ai trouvé celui que mon âme cherchait; je l'arrêterai, et ne le laisserai point aller.» (Can 3,4) Et qu'il vous réponde : Ma colombe est unique, elle est parfaite; il n'y a qu'elle pour sa mère, elle est le choix de celle qui l'a engendrée,» (Can 6,8) c’est-à-dire, de la céleste Jérusalem.

Que toujours vous habitiez dans le secret de votre chambre, que toujours votre époux y joue avec vous.

Priez-vous ? c'est à lui que vous parlez. Faites-vous quelque lecture ? c'est Lui qui s'entretient avec vous. Lorsque vous serez endormie, Il viendra par derrière la muraille, Il étendra sa main à travers les treillis, et vous vous sentirez émue à son aspect. Réveillée alors, et vous levant, vous direz : Je suis blessée d'amour. Et il vous dira de nouveau : «Vous êtes un jardin fermé, ma sœur, mon épouse,» (Can 4,12) une source scellée. Gardez-vous de sortir de votre maison, et de voir les filles d'une région étrangère, quand même vous avez pour frères les patriarches, quand même vous vous glorifiez d'avoir pour père Israël. Dina sort de chez elle, et perd son innocence. Je ne veux pas que vous cherchiez votre époux dans les places publiques. Je ne veux pas que vous alliez parcourir les détours de la ville, quand vous diriez : «Je me lèverai et je parcourrai la ville; dans les chemins, sur les places, je chercherai celui que cherche mon âme;» (Can 3,2) quand vous demanderiez : «Avez-vous vu celui que chérit mon cœur ?» (Ibid.) Personne ne daignera vous répondre. Votre époux ne peut se trouver sur les places publiques. «Il est petit, il est étroit le sentier qui conduit à la vie.» (Mt 7,14). Enfin l'on ajoute : «Je l'ai cherché, et ne l'ai' point trouvé; je l'ai appelé, et il ne m'a pas répondu.» (Can 5,6). Et plût à Dieu que vous n'eussiez d'autre chagrin, que de ne n'avoir pas trouvé ! Vous serez encore blessée, dépouillée, et vous direz dans votre douleur : «Les gardes qui parcourent la ville m'ont trouvée; ils m'ont frappée et m'ont blessée; ils m'ont enlevé mon voile.» (Can 5,2). Or. si, pour être sortie de sa maison, elle souffre de pareilles choses celle qui avait dit : «Je dors et mon cœur veille; mon bien-aimé est pour moi comme un faisceau de myrrhe; il dormira sur mon sein,» (Can 1,13) que nous arrivera-t-il, à nous, qui ne sommes encore que de jeunes filles, qui restent dehors, lorsque l'épouse entre dans la chambre de l'époux ? Jésus est jaloux, il ne veut pas que d'autres voient votre visage. Vous aurez beau Lui dire pour vous justifier : Je me suis couvert le visage de mon voile, je vous ai cherché, et j'ai dit : «Vous, que chérit mon âme, apprênez-moi où vous faites paître votre troupeau, où vous reposez au milieu du jour, de peur que, rencontrant les troupeaux de vos compagnons, je ne sois obligée de me cacher le visage.» (Can 1,7). Indigné, plein de courroux, il dira : «Si vous ne vous connaissez pas, ô la plus belle d'entre les femmes, sortez el allez sur les traces des troupeaux; conduisez vos chevreaux dans les tentes des pasteurs.» ( Ibid. 8). Quoique vous soyez belle, et que votre époux, épris de vos charmes, vous aime plus que toutes les autres femmes, néanmoins, si vous ne vous connaissez pas, si vous ne veillez à la défense de votre cœur avec tout le soin possible; si vous ne vous dérobez aux regards des jeunes gens, vous sortirez de son lit, et vous ferez paître ces boucs, qui doivent être mis à la gauche.

Ainsi donc, Eustochium, ma fille, ma souveraine, ma compagne, ma sœur, car vous êtes ma fille par l'âge, ma souveraine par le mérite, ma compagne par la profession religieuse, ma sœur par la charité, écoutez le prophète Isaïe, disant : «Mon peuple, entrez dans l'inférieur de vos maisons, fermez vos portes, tenez-vous caché quelques moments, jusqu'à ce que la Colère du Seigneur soit passée.» (Is 17,20). Que les vierges folles errent çà et là; pour vous, demeurez avec votre époux dans le secret de votre maison, parce que si vous fermez votre porte, et si, d'après le précepte évangélique, vous priez votre père dans le secret, il viendra, cet époux, il frappera à la porte, et dira : «Je suis à la porte, et je frappe; si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai, et je souperai avec lui, et lui avec moi.» (Apo 3,20). Vous lui répondrez aussitôt avec empressement : «C'est la voix de mon bien-aimé qui frappe à ma porte. — Ouvrez-moi, ma sœur, mon amie, ma toute belle.» (Can 5,2). N'allez pas lui dire : «J'ai ôté ma tunique, comment la revêtir encore ? J'ai lavé mes pieds, comment les souiller encore ?» (Ibid. 3). Levez-vous aussitôt, et ouvrez, de crainte que si vous tardez, il ne passe outre, et qu'alors, affligée de son absence, vous ne disiez : «J'ai ouvert à mon bien-aimé; il était passé.» Et qu'est-il besoin de fermer la porte de votre cœur à votre époux ? Qu'elle soit ouverte au Christ, et fermée au démon, suivant ces paroles : «Si l'Esprit de celui qui a la puissance s'élève contre vous, ne quittez point votre place.» (Ec 10,4). Daniel se retirait dans le haut de sa maison, car il ne pouvait demeurer en bas, et il ouvrait sa fenêtre du côté de Jérusalem. Vous aussi, ouvrez vos fenêtres, mais d'un côté par où puisse entrer la lumière, par où vous puisiez voir la cité du Seigneur. N’ouvrez pas ces fenêtres dont il est dit : «La mort est entrée par les fenêtres.» (Jer 9,21).

Ce que vous devez éviter encore, c'est de vous laisser prendre aux attraits de la vaine gloire : «Comment, dit Jésus y pouvez-vous croire, vous qui recherchez l'estime des hommes ?» (Jn 5,44). Voyez quel mal, c'est que celui qui met un obstacle à la foi ! Pour nous, disons : «Vous seul êtes ma louange.» (Jer 17,14). Et encore : «Que celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur.» (1 Cor 1,31). Et de plus : «Si je voulais encore plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur du Christ.» (2 Cor 10,17). Et encore : «À Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose, qu'en la croix de notre Seigneur Jésus Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, et par qui je suis crucifié pour le monde.» (Gal 1,10). Et encore : «Nous nous glorifierons tous les jours en vous;» (Ps 33,21). — «Mon âme se glorifiera dans le Seigneur.» (Ibid. 43,8). Lorsque vous ferez l'aumône, que Dieu seul vous voie. Lorsque vous jeûnez, que votre visage soit joyeux. Que vos vêtements ne présentent ni une propreté étudiée, ni une saleté dégoûtante, ni une singularité bizarre, de peur que la foule des passants ne s'arrête pour vous regarder, et que l'on ne vous montre au doigt. Votre frère est mort, l'on apprête les funérailles de votre jeune sœur; prenez garde qu'en rendant souvent aux autres ces tristes devoirs, vous ne mouriez aussi vous-même. Ne désirez de paraître ni plus religieuse, ni plus humble qu'il ne fait, et ne cherchez point la gloire, tout en la fuyant. Car beaucoup de gens, soigneux de dérober aux autres la, connaissance de leur pauvreté, de leurs aumônes et de leurs jeûnes, recherchent l'approbation des hommes, par là même qu'ils semblent la mépriser davantage; de la sorte, on recherche avec une singulière avidité une gloire que l'on a l'air de dédaigner. Je trouve bien des personnes exemptes de ces passions qui livrent tour-à-tour le cœur de l'homme à la joie, au chagrin, à l'espérance, à la crainte. Il est très peu de gens qui soient étrangers à la vaine gloire; et celui-là est le meilleur qui présente, ainsi qu'un beau corps, le moins de défauts possibles. Je ne vous avertis point de ne pas vous glorifier de vos richesses, de ne pas vous vanter de l'illustration de votre naissance, de ne pas vous préférer aux autres. Je connais votre humilité, je sais que vous dites du fond de l'âme : «Seigneur, mon cœur ne s'est point enorgueilli, et mes yeux ne se sont point élevés.» (Ps 131,1). Je sais que chez vous, comme chez votre mère, cet orgueil, qui a précipité le démon, ne saurait trouver accès. Il est donc inutile de vous écrire à ce sujet; car c'est une folie insigne de vouloir apprendre à quelqu'un ce qu'il sait déjà. Mais je vous dis cela, dans la crainte que vous ne ressentiez de l'orgueil pour avoir méprisé l'orgueil du siècle; de crainte qu'une vanité secrète ne vous porte, après avoir cessé de plaire par des vêtements enrichis d'or, à plaire encore par un extérieur négligé, de crainte que si vous veniez dans l'assemblée des frères ou des sœurs, vous ne preniez le siège le plus bas, et ne vous confessiez indigne d'une place plus honorable. N'allez pas, à dessein, et comme épuisée par les jeûnes, affecter une voix faible; ou bien, imitant la démarche d'une personne défaillante, vous appuyer sur les épaules d’un autre. Car, il y a des vierges qui «montrent un visage exténué, afin que leurs jeûnes paraissent devant les hommes.» (Mt 6,16). Sitôt qu'elles aperçoivent quelqu'un, elles gémissent, elles baissent les yeux, se cachent le visage, et découvrent à peine un œil pour se conduire. On les voit paraître avec un habit brun, une ceinture de cuire, des mains et des pieds tout sales, tandis que le ventre, qui ne saurait être aperçu, regorge de nourriture. C'est pour elles que l'on chante chaque jour ces paroles du psaume : «Le Seigneur dissipera les os de ceux qui se plaisent à eux-mêmes.» (Ps 52,6). On en voit d'autres, déposant les habits de leur sexe, prendre des vêtements d'hommes, rougir d'être nées femmes, se couper les cheveux, et, d'un visage d'eunuque, marcher effrontément la tête levée. Il en est qui revêtent des cilices, et qui portent des capes faites avec art; pour vouloir revenir à l'enfance, elles imitent les chouettes et les hiboux.

Mais, de peur que je ne semble parler des femmes seules, je vous avertis aussi de fuir ces hommes que vous verrez chargés de chaînes; qui, malgré la défense de l'Apôtre, laissent croître leurs cheveux comme les femmes, portent une barbe de boue, un manteau noir, et marchent les pieds nus au plus fort de l’hiver. Tout cela, c'est la livrée du diable. Tel fut autrefois cet Anthime, tel, a été naguère ce Sophrone, dont Rome a gémi. On voit ces sortes de gens pénétrer dans les maisons des personnes de distinction y entraîner des femmes chargées de péchés, qui apprennent toujours, et ne parviennent jamais à connaître la vérité; affecter un air de tristesse, et manger furtivement la nuit, afin de prolonger leur prétendu jeûne.

J'ai honte de dire le reste, dans la crainte de sembler faire une satire, et non pas donner des conseils. Il y en a d'autres, et je parle de ceux de ma profession, qui recherchent le sacerdoce et le diaconat, pour voir plus librement les femmes. La parure fait tout leur soin; ils veillent à ce que leurs habits soient parfumés, et que la peau de leurs pieds soit bien unie. Leurs cheveux sont bouclés avec le fer; leurs doigts brillent du feu des diamants; et, de crainte de l'humidité, à peine si leur pied effleure la terre. Vous croiriez voir de jeunes époux, plutôt que des prêtres. Quelques-uns font toute leur étude et leur occupation de savoir les noms, la demeure et la manière de vivre des matrones. Je vais vous décrire exactement, en peu de mots, un de ces clercs, qui est le roi dans cet art, afin que, par le caractère du maître, vous reconnaissiez les disciples. Dès que le soleil commence à paraître, il se lève en toute hâte, règle l'ordre de ses visites, choisit les chemins les plus courts, et cet importun vieillard pénètre presque vers la couche des personnes endormies. Voit-il un coussin, une nappe élégante, ou quelque meuble de ce genre, il le loue, l'admire, le touche, et, se plaignant de manquer de ces choses-là, il arrache plutôt qu'il n'obtient; car chaque matrone craint de blesser le courrier de la ville. Il est ennemi de la chasteté, ennemi des jeûnes; il juge d'un dîner par l'odeur des viandes; il est très friand du mets qu'on appelle communément pappezo. Il a une langue cruelle, sans honte; sa bouche est toujours ouverte à la médisance. Où que vous alliez, c'est le premier objet qui s'offre à vos yeux. Existe-t-il des nouvelles ? c'est lui ou qui les débite, ou qui enchérit sur ce que disent les autres. À chaque heure, il change de chevaux, et il les a si élégants, si fiers, que vous le croiriez parent du roi de Thrace.

Un ennemi rusé nous tend des embûches de tout genre. «Le serpent était le plus rusé de tous les animaux que le Seigneur avait placés sur la terre;» (Gen 3,1) ce qui fait dire à l'Apôtre : «Nous connaissons ses artifices.» (2 Cor 2,2). Trop de recherche, on trop de négligence dans les habits messied également à un chrétien. Si vous ignorez quelque chose, si vous doutez de quelque chose dans les Écritures, consultez un homme que sa vie recommande, que son âge mette à l'abri des soupçons, que la renommée ne repousse pas, et qui puisse dire : «Je vous ai fiancés à cet unique époux, qui est le Christ, pour vous présenter à Lui comme une vierge toute pure.» (Ibid. 11,2). Si vous ne trouvez personne qui puisse vous éclairer, il vaut mieux ignorer quelque chose et être en sûreté, que de s'instruire en courant du danger. Songez que vous marchez au milieu des pièges, et que plusieurs vierges, qui avaient vieilli dans une chasteté inviolable, ont vu, sur le seuil même du trépas, la couronne échapper de leurs mains. Si vous avez pour compagnes dans votre nouvelle carrière quelques vierges d'une condition servile, ne vous élevez pas contre elles, ne vous enflez point comme étant leur maîtresse. Vous avez commencé d'avoir un même époux, vous psalmodiez ensemble. Vous recevez ensemble le Corps du Christ, pourquoi n'auriez-vous pas la même table ? Tâchez de conquérir encore des âmes. Que la gloire des vierges serve d'encouragement à d'autres vierges. Si vous en voyez quelqu'une qui soit faible dans sa foi, accueillez-la; cherchez à la consoler, à la caresser, et faites en sorte que sa pureté devienne un gain pour vous. Si quelqu'autre, pour s'affranchir de la servitude, déguise ses pensées, représentez-lui ouvertement ce que dit l'Apôtre : «Il vaut mieux se marier que de brûler.» (1 Cor 11,2). Mais ces vierges et ces veuves, oisives et curieuses, qui, de maison en maison, visitent les matrones, et qui surpassent en impudence les parasites de théâtre, repoussez-les comme une chose contagieuse. «Les mauvais entretiens corrompent les bonnes mœurs.» (1 Cor 15,33). Elles n'ont soin que de leur ventre, et de ce qui le concerne de plus près. Ces femme-là ont coutume de donner des conseils, et de dire : Ma chère enfant, usez de ce que vous possédez, profitez de la vie; réservez-vous quelque chose à vos enfants ? Adonnées au vin et au plaisir, elles conseillent tout ce qu'il y a de mal, et amollissent, pour les plier à la volupté, les âmes les plus fermes. Quand elles ont mené une vie sensuelle et secoué le joug du Christ, elles veulent se marier, ayant leur condamnation, en ce qu'elles ont faussé leurs premiers serments.

Ne vous piquez pas d'érudition, n'allez pas non plus traiter en vers lyriques des matières joyeuses. N’imitez pas la molle délicatesse de quelques femmes, qui affectent de ne parler qu'entre leurs dents et du bout des lèvres, qui bégaient sans cesse, et ne prononcent les mots qu'à demi, regardant comme grossier tout ce qui est naturel, et par là se plaisant à corrompre jusqu'au langage même. «Quelle union peut-il y avoir entre la lumière el les ténèbres ? —«Quel accord entre le Christ et Bélial ?» (2 Cor 6,14-15). Que fait Horace avec le psautier, Virgile avec les Évangiles, Cicéron avec l'Apôtre ? Est-ce que votre frère n'est pas scandalisé de vous voir assise dans un lieu consacré aux idoles ? Et, quoique tout soit pur pour ceux qui sont purs, que l'on ne doive rien rejeter de ce qui se mange avec action de grâces, cependant nous ne pouvons pas boire en même temps le calice du Christ et le calice des démons. Je vous rapporterai l'histoire de mon malheur.

Il y a quelques années, qu'ayant quitté ma maison, les auteurs de mes jours, ma sœur, mes proches, et, ce qui coûte plus à laisser que tout cela, une table où j'avais coutume de faire bonne chère, j'allais à Jérusalem pour entrer dans la sainte milice; je ne pus me passer des livres que j'avais réunis à Rome avec beaucoup de soin et de travail. Ainsi, homme faible et misérable, je jeûnais avant de lire Cicéron. Après plusieurs nuits passées dans les veilles, après les larmes abondantes que le souvenir de mes faites passées arrachait du fond de mon cœur, je prenais Plaute. Lorsque ensuite, revenant à moi, je m'attachais à lire les prophètes, leur langage me semblait rude et négligé. Aveugle que j'étais et incapable de voir la lumière, je ne m'en prenais point à mes yeux, mais au soleil. Pendant que l'antique serpent m'abusait ainsi, une fièvre violente, pénétra, vers le milieu du carême, jusque dans la plus intime partie de mon corps tout épuisé, et, sans me laisser de repos, chose incroyable, elle consuma tellement ces membres malheureux, que mes os se tenaient à peine entre eux. Cependant, on apprête mes funérailles; un reste de chaleur vitale, tant mon corps était déjà froid, ne se faisait plus sentir que dans les palpitations d'un cœur tiède encore. Alors, je me crus transporté en esprit devant le tribunal du juge suprême : là, je fuis tellement ébloui de l'éclat dont brillaient tous ceux qui étaient présents, que, prosterné contre terre, je n'osais pas regarder en haut. Interrogé sur ma profession, je répondis que j'étais chrétien. Et le juge alors : Tu mens, dit-il; tu es cicéronien et non pas chrétien, car, où «est ton trésor, là aussi est ton cœur.» (Mt 6,21). Je me tus aussitôt, et, au milieu des coups de verges, car il avait ordonné qu'on me frappât, j'étais déchiré plus encore par les remords de ma conscience, en songeant à ce verset du psaume : «Qui est-ce qui vous confessera dans le sépulcre ?» (Ps 6,5). Je me mis à crier, et à dire en gémissant : Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi. Ces paroles retentissaient au milieu des coups de verges. Enfin, ceux qui étaient présents, s'étant jetés aux pieds du juge, le priaient de pardonner à ma jeunesse, et de me donner le temps de me repentir d'une faute, dont il pourrait me punir plus tard, si jamais je lisais les livres des auteurs païens. Pour moi, qui, dans une si fâcheuse extrémité, aurais voulu promettre bien davantage encore, je commençai à jurer par son Nom, à le prendre à témoin, et à dire : Seigneur, s'il m'arrive jamais d'avoir ou de lire des livres profanes, que je passe pour un homme qui vous a renié. Remis en liberté, après un tel serment, je revins sur cette terre; et, au grand étonnement de tous ceux qui m'entouraient, j'ouvris des yeux baignés de larmes si abondantes que les plus incrédules étaient convaincus de ma douleur. Et ce n'avait point été là un de ces songes vains, qui souvent nous abusent. J'en atteste ce tribunal devant lequel je me suis prosterné; j'en atteste ce jugement redoutable, qui m'a épouvanté si fort. Fasse le ciel que je ne sois jamais appliqué à une telle question ! J'avais les épaules meurtries, je sentais encore les coups à mon réveil; aussi devins-je plus passionné pour la lecture des livres saints que je ne favais été pour celle des œuvres profanes.

Un vice que vous devez éviter encore, c'est l'avarice; je ne vous dis pas de ne point convoiter le bien qui ne vous appartient pas, car les lois publiques punissent un tel délit, mais de ne point conserver vos biens qui sont à d'autres. » Si vous n'avez pas été fidèle, dit le Sauveur, en ce qui appartient à autrui, qui vous donnera ce qui est vôtre ?» (Lc 16,12). Des amas d'or et d'argent, voilà des biens qui nous sont étrangers; il n'y a que les biens spirituels qui soient en notre possession, suivant ce qu'il est dit ailleurs : «L'homme trouve, dans ses propres richesses, de quoi se rançonner.» (Pro 13,8) — «Nul ne peut servir deux maîtres; car, ou il haïra l’un et aimera l'autre, ou il supportera l’un et méprisera l'autre.» (Mt 6,24). — «Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon,» (Ibid. 6,24) c'est-à-dire les richesses, car, dans la langue des Syriens, on les appelle du nom de mammon. Les soins que l'on prend pour sa nourriture sont des épines qui étouffent la foi, une racine qui produit l'avarice, une occupation païenne. Mais vous dites : Je suis une jeune fille délicate, et je ne saurais travailler de mes mains. Si j'arrive à la vieillesse, si je tombe malade, qui est-ce qui aura pitié de moi ? Écoutez Jésus disant aux apôtres : «Ne vous inquiétez point, en votre cœur, de ce que vous mangerez, ni pour votre corps, comment vous vous vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel; ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit.» (Ibid. 6,25-26). Manquez-vous de vêtements, considérez les lis. Avez vous faim, songez que l'on appelle heureux les pauvres et ceux qui ont faim. Etes-vous affligée de quelque maladie, écoutez l'Apôtre : «Je me complais dans mes infirmités.» Et : «Un aiguillon a été donné à ma chair, comme un ange de Satan, pour me donner des soufflets,» (2 Cor 12,10) de crainte que je ne me laisse aller à l'orgueil. Réjouissez-vous dans tous les jugements de Dieu. «Les filles de Juda ont tressailli de joie, à cause de vos jugements, ô Seigneur.» (Ps 47,16). Que ces paroles retentissent toujours sur vos lèvres : «Je suis sorti nu du sein de ma mère, et j'y retournerai nu.» (Job 1,21). Et encore : «Nous n'avons rien apporté en ce monde, et il est certain que nous ne pouvons non plus en rien emporter.» (1 Tim 6,7).

Nous voyons néanmoins aujourd’hui la plupart des femmes remplir d'habits leurs garde-robes, changer chaque jour de tunique, et cependant ne pouvoir les garantir de la teigne. Celles qui sont plus religieuses n'ont qu'un seul vêtement, et, avec des coffres pleins, se couvrent de haillons. Pour elles, des membranes se colorent de pourpre, l'or se fond en lettres, les livres se revêtent de pierreries, et le Christ se meurt nu devant leurs portes. Lorsqu'elles ont tendu la main à l'indigent, elles sonnent de la trompette. Lorsqu'elles appellent aux agapes, elles ont un crieur à gage. J'ai vu naguère une des matrones romaines les plus distinguées, je ne la nomme point, de peur qu'on ne prenne ceci pour une satire, se faisant précéder dans la basilique du bienheureux Pierre, d'une troupe d'eunuques, donner de sa propre main, pour paraître plus charitable, une pièce de monnaie à chaque pauvre. Cependant, une vieille femme chargée d'années et couverte de haillons, courant, comme on sait que cela arrive souvent aux pauvres, se placer plus haut, afin de recevoir une seconde fois l'aumône, la matrone, arrivée près d'elle, lui donne un coup de poing au lieu d'une pièce de monnaie, et la met tout en sang, pour la punir d'un si grand crime. «L'avarice est la racine de tous les maux;» (1 Tim 6,10) aussi l'Apôtre l'appelle-t-il une idolâtrie. (cf. Col 3,5). «Cherchez d'abord le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront données par surcroît.» (Mt 6,33). «Le Seigneur ne laissera pas périr l'âme du juste. J'ai été jeune, et j'ai vieilli, et je n'ai pas vu le juste abandonné, ni ses enfants mendier leur pain.» (Pro 10,4). Élie est nourri par le ministère des corbeaux; la veuve de Sarepta, sur le point de mourir avec ses enfants, endure la faim pour nourrir le prophète. Mais le vase à huile s'étant rempli d'une manière merveilleuse, elle reçoit de la nourriture de celui qui en venait chercher auprès d'elle. L'Apôtre Pierre disait : «Je n'ai ni or ni argent; mais ce que j'ai, je le le donne. Au nom du Seigneur Jésus, lève-toi, et marche.» (Ac 3,6). Bien des gens disent aujourd'hui, non pas de bouche, mais par leurs œuvres: Je n'ai ni foi, ni charité; mais ce que j'ai, mon or et mon argent, je ne vous le donne pas. «Ayant de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons être contents.» (1 Tim 6,8). Écoutez ce que Jacob demande en sa prière : «Si le Seigneur Dieu est avec moi, et me préserve en ce chemin dans lequel je marche, et me donne du pain pour me nourrir et des vêtements pour me couvrir, je serai satisfait.» (Gen 28,20). Il ne demande que les choses nécessaires à la vie, et, après vingt années d'absence, riche en serviteurs, plus riche en enfants, il revient à la terre de Chanaan. L'Écriture nous fournit une infinité d'exemples, qui nous apprennent qu'il faut fuir l'avarice.

Mais, parce que j'en ai cité déjà quelques-uns, et que je me réserve, si le Christ me le permet, de traiter cette matière dans un ouvrage spécial, je rapporterai seulement ce qui s'est passé à Nitrie, il y a peu d'années. L'un des frères, plus ménager qu'avare, et qui ne savait pas que le Sauveur a été vendu trente deniers, laissa en mourant cent pièces d'or, qu'il avait gagnées à tisser du lin. Les moines, qui habitaient en ce lieu, au nombre d'environ cinq mille, dans des cellules séparées, tinrent conseil sur ce qu'ils avaient à faire. Les uns disaient qu'il fallait distribuer cet or aux pauvres; les autres, qu'il fallait le donner à l'Église; quelques-uns, qu'il fallait l'envoyer aux parents du défunt. Macaire, Pambo, Isidore et les autres que l'on nomme pères, le saint Esprit parlant en eux, décidèrent qu'on l'enterrerait avec le mort, et dirent : «Que ton argent périsse avec toi !» (Ac 8,20). Et qu'on ne s'imagine pas que cette conduite ait quelque chose de trop cruel; car, une si grande épouvante s'empara de tous les solitaires de l'Égypte, que c'est un crime, parmi eux, de laisser une seule pièce d'or, en mourant.

Mais, puisque nous avons fait mention des moines, et que d'ailleurs, je le sais, vous entendez avec plaisir ce qui est saint, prêtez un moment l'oreille. Il y a, en Égypte, trois sortes de moines, les Cénobites, que l'on appelle, dans la langue du pays, Sauses, ce que nous pourrions rendre par vivant en commun. — Les anachorètes, qui habitent seuls, dans les déserts, et qui sont ainsi appelés, parce qu'ils se sont séparés du reste des hommes. — La troisième espèce, est de ceux que l'on nomme Remoboth, gens fort déréglés et méprisés; ce sont les seuls que nous ayons dans notre, province, ou du moins y tiennent-ils le premier rang. lls habitent ensemble deux à deux, ou trois à trois, rarement en plus grand nombre, vivant dans l'indépendance et au gré de leurs désirs. Une partie de ce qu'ils ont gagné avec le travail de leurs mains, ils l'apportent en commun, pour fournir aux dépenses de la table qui est commune entre eux. Le plus grand nombre demeure dans les villes ou dans les bourgs; et, comme si c'était leur industrie qui fût sainte, et non pas leur vie, ce qu'ils vendent, ils le vendent à un prix plus élevé que les autres. Ils ont souvent des querelles entre eux, parce que vivant à leurs dépens, ils ne veulent relever de personne. Ils ont coutume de se disputer la gloire du jeûne; et, ce qui devrait être une chose secrète, devient un sujet d'ostentation. Tout est affecté parmi eux; ils portent de vastes manches, des souliers larges, des habits grossiers; ils soupirent fréquemment, visitent les vierges, médisent des clercs, et, les jours de fêtes, se gorgent de mets jusque à vomir.

Rejetant donc loin de nous ces moines-là comme des fléaux contagieux, parlons de ceux qui sont en plus grand nombre, qui habitent en commun, et que nous avons dit être appelés cénobites. Le premier lieu de leur association, c'est d'obéir à leurs anciens, et de faire tout ce qu'ils ordonnent. Ils sont distribués par décuries et par centuries, de manière qu'un décurion commande à neuf moines, et qu'un centurion ait sous ses ordres dix décurions. Ils habitent séparément, mais en des cellules voisines les unes des autres. Jusque à la neuvième heure, suivant les règles, nul religieux ne peut aller vers un autre; les décurions seuls peuvent visiter leurs subordonnés, afin que si quelqu'un d'entre eux flotte en des pensées affligeantes, ils puissent le consoler par leurs allocutions. Après la neuvième heure, on se réunit, on chante des psaumes, on lit, suivant l'usage, les Écritures. Les prières achevées, et tous étaient assis, celui qu'ils nomment père se place au milieu d'eux, et se met à les instruire. Pendant qu'il parle, il se fait un si profond silence que personne n'ose ni lever les yeux, ni cracher. L'éloge de son éloquence est dans les pleurs de ceux qui écoutent. Des larmes silencieuses sillonnent leurs joues, et la componction n'éclate pas même en sanglots. Mais, lorsqu'il se met à leur parler du royaume du Christ, de la future béatitude, et de la gloire à venir, tous alors, avec des soupirs, et les yeux levés au ciel, disent en eux-mêmes : «Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je m'envolerai, et je me reposerai !» (Ps 44,6). Après cela, ils se séparent, et chaque décurie, avec son chef, va se mettre à table; ils y servent tour-à-tour, chacun sa semaine. Point de bruit, point de conversation pendant le repas. Ils n'ont pour nourriture que du pain, des légumes et des herbes, dont le sel fait tout l'assaisonnement. Les vieillards seuls boivent du vin; souvent on leur donne à dîner, comme aux plus jeunes, et par là on soutient l'âge avancé, des uns, et l'on n'affaiblit pas les années naissantes des autres. Ils se lèvent ensuite, chantent l'hymne d'action de grâces, et retournent à leurs cellules. Là, jusque aux vêpres, ils s'entretiennent chacun avec les leurs, et disent : Avez-vous remarqué de combien de faveurs le ciel a prévenu celui-ci ? quel parfait silence observe celui-là ? combien est grave la démarche de cet autre ? S'ils voient un faible, ils le consolent; et celui qui est fervent dans l'amour de Dieu, ils l'exhortent à la perfection. Et comme, la nuit, lorsqu'on ne prie pas en publie, chacun veille en particulier dans sa chambre, il en est qui parcourent les cellules, et qui, prêtant l'oreille, examinent soigneusement ce que font les autres. Celui qu'ils ont surpris dans la tiédeur, ils ne le réprimandent pas; mais, dissimulant ce qu'ils savent, ils le visitent plus souvent; et, commençant les premiers, ils l'engagent plutôt qu'ils ne le forcent à la prière. La tâche du jour est réglée; quand l'ouvrage est fini, on le rend au décurion, qui le porte à l'économe, et celui-ci va, tous les mois, avec une crainte respectueuse, rendre compte au père de tous. C'est l'économe encore qui goûte les mets, quand ils sont apprêtés. Et, comme il n'est permis à personne de dire : Je n'ai pas de tunique, pas de saie, pas de natte, l'économe règle toutes choses de manière à ce que l'on ne demande rien, à ce que l'on ne manque de rien. Si quelqu'un tombe malade, on le transporte dans une chambre plus spacieuse, et les vieillards en prennent un tel soin qu'il n'a lieu de regretter ni les délices des villes, ni l’affection d'une mère. Les dimanches, on vaque seulement à la prière et à la lecture; ce que l'on fait d'ailleurs, en tout temps, une fois le travail achevé. Chaque jour on apprend quelque chose des Écritures. Le jeûne, pour toute l'année, est le même, excepté pour la Quadragésime, où l'on est libre de redoubler d'austérité. Depuis la Pentecôte, on change le souper en dîner, soit pour se conformer à la tradition de l'Église, soit pour ne se point trop charger l'estomac, en faisant deux repas. Tels étaient ces Esséniens dont parle Philon, cet imitateur du langage de Platon, et que Josèphe, le Tite-Live des Grecs, nous dépeint, dans son second livre de la captivité des Juifs.

Mais puisque, en vous parlant des vierges, je ne vous ai déjà que trop entretenu des moines, je passe à la troisième espèce de solitaires, qu'on appelle anachorètes, et qui, sortant des monastères, n'emportent avec eux, au désert, que du pain et du sel. Paul est le fondateur de cet ordre, Antoine en est la gloire; et, si l'on remonte à la source, Jean-Baptiste en est le chef. C'est un personnage de ce genre que le prophète Jérémie nous dépeint, lorsqu'il dit : «Heureux l'homme qui porte le joug, dès sa jeunesse. — Il sera assis solitaire, et il se taira, parce qu'il l'a posé sur lui. — Il tendra la joue à celui qui le frappe; il sera rassasié d'opprobres. — Le Seigneur ne s'éloigne pas à jamais.» (Lam 3,27-31). Une autre fois, si vous le voulez, je vous parlerai plus au long et de leurs travaux, et de la vie toute céleste qu'ils mènent dans un corps de chair. Je reviens maintenant à mon sujet; car, en partant de l'avarice, je m'étais laissé aller à vous entretenir des moines. Si vous voulez suivre leur exemple, vous mépriserez, je ne dis pas seulement l'or, l'argent et toutes les richesses, mais encore la terre et le ciel; plus, unie au Christ, vous chanterez : «Le Seigneur est ma part.» (Ps 72,25).

Quoique l'Apôtre nous ordonne de prier sans cesse — quoique le sommeil lui-même soit pour les saints une sorte d'oraison — nous devons néanmoins partager en différéntes heures le temps destiné à la prière, afin que s'il arrive que nous soyons retenus par quelque ouvrage, le temps lui-même nous rappelle un devoir à remplir. Qu'il faille prier à la troisième heure, à la sixième; à la neuvième, le matin et le soir, il n'est personne qui ne le sache. On ne doit point prendre de nourriture sans avoir prié d'abord, ni sortir de table, sans rendre des actions de grâces au Créateur. La nuit, il faut se lever deux ou trois fois, et repasser dans sa mémoire les endroits des Écritures que l'on sait par cœur. Au sortir de notre demeure, que la prière nous serve d'armure; lorsque nous sommes revenus de la place publique, prions encore avant de nous asseoir, et que le corps ne se repose pas, avant que l’âme ait pris sa nourriture. À chaque action, à chaque démarche, que notre main retrace sur notre corps la croix du Seigneur. Ne parlez mal de personne, et ne tendez point de piège au fils de votre mère. «Qui êtes-vous donc, vous, pour condamner ainsi le serviteur d'autrui ? S'il tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son maître, mais il demeurera ferme, parce que Dieu est tout puissant pour le soutenir.» (Rom 14,4). Quand vous jeûnerez deux jours, trois jours, n'allez pas vous croire meilleur que ceux qui ne jeûnent point. Vous jeûnez, mais vous êtes emporté; celui-ci ne jeûne pas, et peut-être qu'il est doux. Les peines de votre âme et la faim de votre corps, vous les digérez, pour ainsi dise, parmi les plaintes et les murmures; celui-ci, plus modéré dans sa nourriture, rend grâces à Dieu. De là vient que le prophète Isaïe crie sans cesse : «Je n'ai point choisi un tel jeûne,» (Is 58,5) dit le Seigneur. Et encore : «En vos jours de jeûne, vous suivez vos caprices, et vous fatiguez tous ceux qui sont sous votre domination. — Vous jeûnez parmi les procès et les querelles; vous frappez les petits avec une violence impitoyable.» (Ibid. 3,4). Pourquoi jeûnez-vous pour moi ? Quel jeûne peut faire celui qui nourrit des sentiments de colère, je ne dis pas jusqu'à la nuit, mais durant, des mois entiers ? Attentive à vous-même, ne vous glorifiez pas dans la chute des autres, mais glorifiez-vous dans vos œuvres.

Ne vous proposez point pour modèle ces vierges qui, n'ayant soin que de la chair, supputent éternellement les revenus de leurs biens et les dépenses quotidiennes de leur maison. La trahison de Judas n'ébranla pas les onze apôtres; lorsque Phygélus et Alexandre firent naufrage dans la foi, les autres ne faillirent point avec eux. Et ne dites pas : Celle-ci jouit de son bien; elle est généralement honorée; les frères et les sœurs viennent la visiter; a-t-elle pour cela cessé d'être vierge ? — D'abord, il est douteux que cette personne soit véritablement vierge; car Dieu ne voit pas comme l'homme voit. L'homme voit sur le front, mais Dieu voit dans le cœur. Ensuite, fût-elle vierge de corps, je ne sais si elle est vierge d'esprit. L'Apôtre définit ainsi une vierge : «Il faut qu'elle soit sainte de corps et d'esprit.» (1 Cor 8,34). Au surplus, qu'elle jouisse de la vaine estime des hommes, qu'elle démente le sentiment de Paul, qu'elle goûte les délices du siècle et conserve la vie de l'âme; pour nous; suivons l'exemple de ceux qui valent mieux.

Proposez-vous pour modèle la bienheureuse Marie, qui fut si pure qu'elle mérita d'être la Mère du Seigneur. L'ange Gabriel étant descendu vers elle, sous la forme d'un homme, et lui ayant dit : «Salut, ô pleine de grâce, le Seigneur est avec vous,» (Lc 1,28) surprise et alarmée, elle ne sut que répondre, car jamais un homme ne l'avait saluée. Enfin, elle apprend le sujet du message, et parle. Et cette vierge qui tremblait devant un homme, n'appréhende pas de s'entretenir avec un ange. Vous pouvez, vous aussi, devenir la mère du Seigneur. Prenez ce grand livre, ce livre nouveau du prophète, et écrivez en traits ineffaçables : HÂTEZ-VOUS D'ENLEVER LES DÉPOUILLES; et, lorsque vous vous serez approchée de la prophétesse, que vous aurez connu et enfanté un fils, dites à Dieu : «Par votre crainte, Seigneur, nous avons conçu, nous avons senti les douleurs de l'enfantement, et nous avons mis au monde l'esprit de votre salut, que nous avons répandu sur la terre.» (Ibid. 26,18). Alors votre fils vous répondra et dira : «Voici ma mère et mes frères.» (Mt 12,49). Et, par un prodige étonnant, celui que vous aviez peu auparavant décrit dans l'étendue de votre cœur, que vous aviez gravé avec le burin dans une âme nouvelle, après qu'il aura enlevé les dépouilles de ses ennemis, après qu'il aura mis à nu les principautés et les puissances, après qu'Il les aura attachées à la croix, il grandira, et, parvenu à l'âge mûr, vous prendra pour épouse, de mère que vous étiez. Il est difficile, mais il est bien méritoire d'être ce que furent les martyrs, ce que furent les apôtres, ce que fut le Christ. Tout cela devient utile, quand on le fait dans l'Église, quand on célèbre la Pâque dans une même maison, quand on entre dans l'arche avec Noé; quand, Jéricho tombant en ruines, Rahab, courtisane justifiée, nous donne asile chez elle.

Mais les vierges, telles qu'elles sont dans les diverses hérésies, telles qu'on les trouve encore, dit-on ? chez l'impur manichéen, doivent être regardées comme des prostituées, et non pas comme des vierges. En effet, si c'est le démon qui a formé leur corps, quel respect peuvent-elles avoir pour l'ouvrage de leur ennemi ? Mais, parce elles savent que le nom de vierge est glorieux, elles cachent des loups sous des peaux de brebis. L'antichrist simule le Christ, et couvre d'un nom faussement honorable l'infamie de leurs mœurs. Réjouissez-vous, ma sœur; réjouissez-vous, ma fille; réjouissez-vous, vierge du Christ, car ce que les autres feignent d'être, vous l'êtes véritablement.

Tout ce que nous venons de dire, semblera dur à ceux qui n'aiment pas le Christ; mais ceux qui regardent comme de la boue toute la pompe du siècle, et comme une vanité tout ce qui est sous le soleil, afin de gagner le Christ; ceux qui, étant morts avec le Seigneur et ressuscités avec Lui, auront crucifié leur chair, ainsi que ses passions et ses désirs, ceux-là diront hautement : «Qui donc nous séparera de l'amour du Christ ? Sera-ce l'affliction, ou les angoisses, ou la faim, ou la nudité, ou les périls, ou le glaire ?» Et encore : «Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, — ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'Amour de Dieu dans le Christ Jésus notre Seigneur.» (Rom 8,35-39). Le Fils de Dieu S'est fait fils de l'homme, pour notre salut. Pendant dix mois, Il attend, au sein de sa mère, l'heure de sa naissance; Il y souffre mille dégoûts; Il en sort tout ensanglanté; on L'enveloppe de langes, on Le flatte, on le, caresse, et celui qui tient l'univers en sa main, Se renferme dans les étroites limites d'une étable. Je ne dis pas que, satisfait de la pauvreté de ses parents, Il mène jusqu’à trente ans une vie obscure; qu'on le frappe, et qu'Il Se tait; qu'on le crucifie, et qu'Il prie pour ses bourreaux. «Que rendrai-je donc au Seigneur, pour tous les biens dont Il m'a comblé ? (Ps 115,3). «Je recevrai le coupe du salut, et j'invoquerai le Nom du Seigneur. — La mort des saints, dit Seigneur est précieuse à ses Yeux.» La seule digne rétribution, c'est de donner sang pour sang, et, après avoir été rachetés au prix de la vie du Christ, de mourir volontiers pour Lui. Quel est celui des saints qui ait été couronné sans avoir combattu ? L'innocent Abel est mis à mort; Abraham court risque de perdre sa femme. Je ne m'étends pas davantage sur ce sujet; examinez vous-même, et vous verrez que tous les justes ont eu les adversités en partage. Salomon seul a vécu dans les délices, et peut-être ont-elles été la cause de sa chute; car le Seigneur châtie celui qu’Il aime, et Il frappe de verges tous ceux qu'Il reçoit parmi ses enfants. N'est-il pas mieux de combattre un peu de temps, de se retrancher, de demeurer sous les armes, de suer sous la cuirasse, et de goûter ensuite les fruits de la victoire, que de s'engager dans une peine éternelle, s’affranchir d'une peine passagère ?

Rien ne coûte quand on aime, rien n'est difficile à quiconque désire une chose. Voyez combien de travaux Jacob essuie pour Rachel, qui lui avait été promise ! «Il servit, dit l'Écriture, sept ans pour Rachel; et ces années ne lui semblaient que peu de jours parce qu’il l'aimait.» (Gen 29,20). Aussi dit-il lui-même dans la suite : «J'étais exposé à la chaleur pendant le jour, et au froid pendant la nuit.» (Gen 31,40). Aimons donc le Christ, cherchons ses Embrassements, et tout ce qui est difficile nous semblera facile; blessés des traits de son Amour, nous dirons à chaque instant : «Malheur à moi, car mon exil a été prolongé ! Les souffrances de la vie présente n'ont aucune proportion avec celle gloire qui doit un jour éclater en nous; car l'affliction produit la patience; la patience, l'épreuve; et l'épreuve, l'espérance. Or, cette espérance n'est pas trompeuse.» Lorsque le poids de vos peines vous semblera trop lourd, lisez alors la seconde Épître aux Corinthiens : «J'ai essuyé beaucoup de travaux, j'ai reçu un grand nombre de coups, enduré souvent la prison; je me suis vu plus d'une fois près de la mort. — J'ai reçu des Juifs jusqu'à cinq fois trente-neuf coups de fouet. — J'ai été battu de verges par trois fois, j'ai été lapidé une fois. J'ai fait naufrage trois fois, j'ai passé un jour et une nuit au fond de la mer. — Souvent en péril dans les voyages, sur les fleuves, en péril parmi les voleurs ou au milieu des miens, en péril parmi les gentils, en péril dans les cités, en péril dans la solitude, en péril sur la mer, en péril parmi les faux frères; — dans les travaux et les chagrins, dans les veilles, dans la faim et la soif, dans les jeûnes, dans le froid el la nudité.» (2 Cor 11,23-27). Quel est celui de nous qui peut réclamer seulement la moindre partie des vertus ici énumérées ? Ce sont ces vertus qui lui faisaient dire plus tard, avec tant de confiance : «J'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi. Il ne me reste qu'à attendre la couronne de justice, que le Seigneur, comme un juste juge, me donnera en ce grand jour.»

Nos mets sont-ils mal apprêtés, nous entrons en mauvaise humeur, et nous pensons faire quelque chose d'agréable à Dieu, si nous buvons notre vin avec un peu d'eau. On brise les coupes, on renverse la table, on frappe les esclaves, et l'on se venge par l'effusion de leur sang de l'eau que l'on a bue. «Le royaume des cieux souffre violence, et les violents seuls le ravissent.» (Mt 11,12). Si vous ne faites violence, vous n'emporterez jamais le royaume des cieux. Si vous ne frappez avec importunité, vous ne recevrez pas le pain du sacrement. Ne vous semble-t-il pas que ce soit une violence, quand la chair veut être ce qu'est Dieu; quand, pour juger les anges, elle monte aux lieux d'où ils ont été précipités ?

Sortez un moment, je vous prie, de votre prison, et représentez-vous la récompense des peines présentes, récompense que l'œil n'a point vue, que l'oreille n'a point entendue, que le cœur de l'homme n'a point comprise. Quel jour ne sera-ce pas, que celui où Marie, Mère du Seigneur, viendra au-devant de vous, accompagnée des chœurs des vierges; lorsque, après le passage de la mer Rouge, Pharaon, se trouvant submergé avec son armée, Marie, sœur d'Aaron, tiendra le tympanum dans sa main, et entonnera ce cantique de triomphe : «Chantons le Seigneur, parce qu'Il a fait éclater sa Gloire. Il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier. Alors Thécle volera, joyeuse, dans ses embrassements. Alors aussi votre époux lui-même viendra à votre rencontre, et dira : «Lève-toi, ma bien-aimée, ma toute belle, ma colombe; car l'hiver s'est éloigné, et les pluies ont cessé.» (Can 2,10-11). Alors les anges seront saisis d'étonnement, et diront : «Quelle est celle-ci qui s'avance comme l'aurore naissante ? belle comme la lune, éclatante comme le soleil ?» (Can 6,9). Les filles vous verront, les reines vous loueront, et les autres femmes publieront votre gloire. D'un autre côté, un chœur de femmes chastes viendra à votre rencontre : Sara paraîtra avec les femmes mariées; Anne, fille de Phanuel, avec les veuves. Celle- qui furent vos mères selon la chair et selon l'esprit se verront en différents chœurs. Celle-là se réjouira de vous avoir mise au monde; celle-ci, de vous avoir élevée. Alors véritablement le Seigneur s'assiéra sur une ânesse, et entrera dans la Jérusalem céleste. Alors, les petits enfants dont le Sauveur a dit, dans Isaïe : «Me voici, moi et les enfants que le Seigneur m'a donnés,» (Is 8,18) portant les palmes de la victoire, chanteront d'une voix unanime : «Hosanna au plus haut des cieux ! Béni soit celui qui vient au Nom du Seigneur, hosanna au plus haut des cieux !» (Mc 11,10). Alors, les cent quarante-quatre mille, qui se tiennent devant le trône et devant les vieillards, prendront leurs harpes, et chanteront un cantique nouveau, et personne, si ce n'est le nombre défini, ne pourra chanter ce cantique : «Voilà ceux qui ne se sont pas souillés avec les femmes, parce qu'ils sont demeurés vierges. Voilà ceux qui suivent l'Agneau partout où Il va.» (Apo 14,4) Toutes les fois que la vaine ambition du siècle aura charmé votre cœur, toutes les fois que vous aurez vit dans le monde quelque chose de brillant, élevez-vous en esprit jusqu'au ciel, commencez à être ce que vous serez un jour, et votre époux vous dira : «Mets-moi sur ton cœur comme un sceau; comme un sceau sur ton bras;» (Can 8,6) votre corps et votre esprit se trouvant à couvert, vous direz : «Les grandes eaux n'ont pu éteindre l’amour, les fleuves ne pourront l’étouffer.» (ibid.)

 

LETTRE 19

À MARCELLA

Sur la maladie de Brésilla

Abraham est tenté dans son fils, mais Dieu le trouve plus fidèle encore. Joseph est vendu pour l'Égypte, mais c'est afin de nourrir son père et ses frères. Ezéchias, effrayé des approches de la mort, verse un torrent de larmes, et le Seigneur lui prolonge la vie de quinze ans. Pierre, l'apôtre, chancelle dans la passion du Seigneur, mais ses pleurs amers lui méritent ce paroles : «Pais mes brebis.» (Jn 21,17). Paul, ce loup ravisseur, ce jeune Benjamin, perd, dans une extase, la vue du corps, afin de trouver celle de l'âme, et, du milieu des ténèbres épaisses dont il est soudainement environné, il appelle son Seigneur celui que naguère il persécutait comme un homme.

Et nous aussi, ma chère Marcella, nous avons vu notre chère Blésilla livrée, durant trente jours environ, aux ardeurs d'une fièvre incessante; mais c'était pour qu'elle apprît à ne pas nourrir dans les délices un corps qui devait être bientôt la pâture des vers. Le Seigneur Jésus est venu vers elle; Il a touché sa main, et voilà que, se levant, elle le sert. Il perçait en elle je ne sais quelle négligence; enlacée dans les liens des richesses, elle gisait dans le tombeau du siècle. Mais Jésus a frémi, Il s'est troublé en Lui-même, et, criant, Il a dit : Blésilla, viens dehors. Elle s'est levée à cet appel, et, sortie du tombeau, elle mange avec le Seigneur. Que les Juifs menacent et s'irritent, qu'ils cherchent à faire mourir celle qui a été ressuscitée, que les Apôtres seuls triomphent. Elle sait qu'elle doit sa vie à Celui qui la lui a rendue. Elle sait qu'elle embrasse les pieds de Celui dont naguère elle appréhendait le jugement. Son corps était étendu presque inanimé, et les approches de la mort ébranlaient ses membres haletants. Où étaient alors les secours de ses parents ? Où étaient ces paroles plus vaines que la fumée ? Elle, ne vous doit rien, ô ingrate famille, celle qui est morte au monde, et qui est ressuscitée pour le Christ. Que celui qui est chrétien se réjouisse; quiconque s'indigne montre par là qu'il n'est pas chrétien.

La veuve qui est dégagée du lien martial ne doit penser qu'à persévérer. Mais quelqu'un se scandalise-t-il de lui voir un vêtement brun ? que l'on se scandalise donc aussi de ce que Jean, lui qui fut le plus grand parmi les enfants des hommes, lui qui fut nommé l'ange, et qui baptisa le Seigneur Lui-même, portait un habit de poil de chameau, et se ceignait d'une ceinture de cuir. Trouve-t-on mauvais qu'elle use d'une nourriture simple ? mais rien de plus commun que des sauterelles. Ah ! que plutôt un œil chrétien se scandalise de ces femmes qui peignent leurs joues et leurs yeux de vermillon, et de je ne sais quel autre fard; dont les visages de plâtre, défigurés par trop de blanc, ressemblent à des idoles; qui, laissant par hasard échapper quelques larmes involontaires, en conservent la trace et les sillons; qui ne peuvent pas même apprendre des autres qu'elles sont déjà vieilles; qui élèvent par étage sur leur tête des cheveux empruntés; qui veulent faire revivre sur des fronts ridés une jeunesse envolée; qui, chancelantes déjà, prennent des airs de jeunes filles, devant une foule de petits-fils et de neveux. Qu'elle rougisse, la femme chrétienne, si elle violente la nature pour paraître belle; si elle prend soin de la chair, pour éveiller la concupiscence, qu'on ne peut suivre, au dire de l'Apôtre, sans déplaire au Christ.

Notre veuve s'ajustait autrefois avec une affectation puérile, et tout le jour demandait à son miroir ce qu'il manquait dans sa parure. Aujourd'hui, elle dit avec confiance : «Nous tous qui contemplons la Gloire du Seigneur sans avoir de voile sur le visage, nous sommes transformées en sa ressemblance, et nous avançons de clarté en clarté, par l’illumination de l'Esprit du Seigneur.» (2 Cor 8,18). Alors ses femmes arrangeaient ses cheveux avec art, et sa tête innocente était pressée sous des mîtres de frisure; maintenant elle néglige sa coiffure, et sait qu'il suffit à sa tête qu'elle soit voilée. Alors, les lits de plume lui semblaient encore trop durs, et à peine pouvait-elle reposer sur une couche délicate; maintenant, elle se lève en toute hâte pour prier, et, d'une voix sonore, entonnant l'Alléluia avant toutes les autres, elle commence la première à louer son Seigneur. Elle s'agenouille sur la terre nue, et des larmes abondantes lavent une figure que salissaient naguère le fard et la céruse. Après la prière, elle chante des psaumes, et sa tête fatiguée, ses genoux chancelants, ses yeux accablés de sommeil, peuvent à peine, si grande est sa ferveur, obtenir un peu de repos. Avec une tunique de couleur sombre, elle appréhende moins de se salir, quand elle se prosterne. Sa chaussure est modeste; et le prix des souliers dorés, elle le distribue aux indigents. Sa ceinture ne brille plus d'or, ni de pierreries, mais elle est d'une laine simple et commune, et peut serrer ses vêtements plutôt que de les couper. Si le serpent jaloux de son choix de vie, veut l'engager, par un langage flatteur, à manger encore du fruit défendu, il faut qu'elle l'écrase par son anathème, et que, le voyant expirer dans sa poussière, elle lui dise : «Retire -toi, Satan;» (Mc 8,33) ce nom veut dire ennemi. Car, celui-là est un ennemi du Christ et un antichrist qui ne peut souffrir les préceptes de Jésus. Je vous le demande, qu'avons-nous fait, pour que l'on ait droit de se scandaliser, qui approche de ce que les Apôtres ont fait ? Ils abandonnent leur vieux père, leur barque et leurs filets. Le publicain se lève de son comptoir, et suit le Sauveur. Le disciple veut retourner chez lui, et dire adieu aux siens; la voix du Maître l'en empêche. Un autre ne peut rendre les derniers devoirs à son père : c'est une sorte de piété que d'être cruel envers ses parents pour obéir au Seigneur. Nous, parce que nous ne sommes pas vêtus de soie, on nous traite de moines; parce que nous ne sommes point portés à l'ivrognerie, et que nous ne rions point avec excès, on nous regarde comme des gens incommodes et d'une humeur chagrine. Si notre tunique n'est pas d'une blancheur éblouissante, on trouve aussitôt ces paroles banales : C'est un imposteur et un Grec. Qu'ils nous plaisantent d'une manière plus spirituelle encore, qu'ils déchaînent contre nous des hommes de bonne chère; notre Blesilla se rira d'eux, et ne craindra pas d'entendre les coassements impurs des grenouilles, elle qui sait que son Seigneur a été appelé Béelzebub.

 

LETTRE 20

À MARCELLE

Sur la mort de Léa

Lorsque, vers la troisième heure de ce jour, nous avions commencé à lire le psaume soixante et douzième, c'est-à-dire, le commencement du troisième livre, et que nous étions forcé de faire observer qu'une partie du titre même tient à la fin du second livre, que l'autre partie doit être placée au commencement du troisième livre, que ces mots : «Ici se terminent les hymnes de David, fils de Jessé,» sont la fin du premier livre; que ces autres mots : «Psaume d'Asaph», forment le commencement du livre suivant, et que nous en étions venus à cet endroit où le juste s'exprime ainsi : «Je disais : Si je raconte ces choses, voilà que la génération de vos enfants me nommera prévaricateur,» (Ps 72,15) ce qui ne se trouve pas de la même manière dans les manuscrits latins, alors on est venu nous apprendre tout-à-coup que la très sainte Lea était sortie de ce monde. À cette nouvelle, je vous ai vu devenir si pâle, que j'ai connu qu'il est peu d’âmes, ou qu'il n'en est pas du tout qui ne se contristent, envoyant se briser ce vase d'argile. Pour vous, si vous étiez chagrine, ce n'était pas qu'il vous vint des doutes sur sa destinée, mais vous regrettiez de ne lui avoir pas rendu les derniers devoirs. Enfin, au milieu de nos entretiens, nous avons appris encore que ses restes avaient été déjà transportés à Ostia.

Vous allez me dire : À quoi bon me rappeler toute ceci ? Je vous répondrai, par les paroles de l'Apôtre, que ces détails sont avantageux en toute manière. Premièrement, parce que chacun doit se réjouir de la mort de Léa, elle qui, après avoir triomphé du démon, a reçu déjà la couronne que nul ne peut lui ravir. Secondement, parce que nous vous ferons ainsi connaître sa vie en peu de mots. Troisièmement, parce que nous vous montrerons que ce consul désigné, qui riait de la chaussure de Léa, est enseveli dans les enfers. Et, certes, qui pourrait dignement louer la conduite de notre Léa, qui pourrait dire comment on l'a vue se donner toute entière au Seigneur, gouverner un monastère, devenir la mère des vierges; comment, après avoir été accoutumée à la mollesse des habits, elle déchirait ses membres avec un rude cilice, passait les nuits en prières, et instruisait ses compagnes, plus par ses exemples que par ses paroles ? Elle était d'une humilité si grande et si profonde qu'on l'eût prise pour la servante de tous, elle qui jadis avait commandé à beaucoup de personnes; mais elle était plus véritablement la servante du Christ, en ne paraissant pas dominer sur les hommes. Ses habits étaient grossiers, sa nourriture commune, sa coiffure négligée; et toutefois, elle pratiquait ces vertus de manière à éviter l'ostentation, de peur de recevoir sa récompense en ce monde.

Maintenant donc, pour de courtes souffrances, elle jouit d'une béatitude sans fin; elle est admise dans les chœurs des anges; elle se repose dans le sein D'Abraham, et, avec Lazare autrefois pauvre, elle voit ce riche couvert de pourpre, ce consul couvert non plus de la palmée, mais d'un vêtement de deuil, demander que, du petit doigt de Léa, une goutte d'eau tombe sur sa langue. Oh ! quel étrange changement ! Cet homme que naguère précédaient les insignes de toutes les dignités; qui montait au capitole, comme pour triompher des ennemis subjugués; cet homme que le peuple romain accueillait avec des applaudissements et des acclamations; cet homme, à la mort duquel toute la ville s'est émue, désolé maintenant et dépouillé de tout, bien loin de siéger dans les palais étoilés du ciel, comme se l'imagine faussement sa malheureuse épouse, est enseveli dans d'horribles ténèbres. Cette femme, au contraire, qui se retranchait dans le secret d'une chambre solitaire, et qui semblait pauvre et obscure, dont la vie passait pour une folie, marche maintenant à la suite du Christ, et dit : «Tout ce qui nous avait été annoncé nous l'avons vu dans la cité de notre Dieu,» (Ps 47,8) et le reste.

C'est pourquoi je vous préviens et vous en conjure, avec pleurs et gémissements : pendant que nous cheminons sur la route de ce monde, n'ayons pas deux tuniques, c'est-à-dire, deux sortes de foi. Ne nous chargeons pas de souliers, c'est-à-dire, d'œuvres mortes; que le poids des richesses ne nous entraîne point vers la terre. Ne cherchons pas l'appui d'un bâton, c'est-à-dire, de la puissance du siècle. Ne nous efforçons pas de posséder en même temps et le Christ et le siècle; mais faisons en sorte que des biens éternels succèdent, à des biens caducs et de courte durée. Et, puisque chaque jour nous mourons, je parle du corps ne nous flattons pas d'être immortels quant au reste afin que nous puissions jouir de l'éternelle béatitude.

 

LETTRE 21

À MARCELLA

Éloge d'Asella

L'on ne doit pas me blâmer si, dans mes lettres je vante ou je censure quelques personnes; parce que reprendre le vice c'est corriger les méchants, et que louer les gens de bien c'est inspirer aux autres l'amour de la vertu. Dernièrement, j'avais dit quelques mots de Léa, d'heureuse mémoire. J'éprouvai aussitôt un remords, et il me vint en pensée que je ne devais pas me taire au sujet d'une vierge, après avoir parlé d'une chasteté du second ordre. Je vais donc décrire en peu de mots la vie de notre Asella, mais je vous prie de ne lui pas lire cette lettre, car elle ne peut souffrir qu'on la loue; montrez-la plutôt aux jeunes filles, afin que, se modelant sur son exemple, elles regardent sa conduite comme la règle d'une vie parfaite.

Je ne dis point qu'elle a été bénie dans le sein de sa mère, avant sa naissance; que son père la vit, durant le sommeil, dans une fiole de verre plus pur et plus éclatant qu'une glace, emblème de sa future virginité. Je ne dis pas qu’enveloppée encore des langes de l'enfance, et dépassant à peine sa dixième année, elle a été consacrée au Seigneur et embellie déjà des prérogatives de la béatitude future. Imputons à la grâce toutes les faveurs dont elle a été comblée, avant de pouvoir combattre, quoique, au reste, Dieu qui sait l'avenir, sanctifie Jérémie dans le sein maternel, fasse tressaillir Jean dans le ventre de sa mère, et, avant la création du monde, réserve Paul pour l'Évangile de son Fils. J'en viens à ce qu'elle a fait elle-même depuis sa douzième année; au genre de vie qu'elle a choisi, embrassé et suivi avec persévérance; aux devoirs qu'elle s'est imposés et qu'elle a remplis.

Renfermée dans les bornes étroites d'une petite cellule, elle jouissait de la vaste étendue du paradis. La terre nue lui servait à la fois d’oratoire et de lieu de repos. Le jeûne était son plaisir, et la faim son aliment. Ce n'était pas pour contenter un désir naturel, c'était pour satisfaire les besoins du corps qu'elle se laissait entraîner à prendre de la nourriture; du pain, du sel et de l'eau froide, tels étaient les aliments qui servaient plutôt à irriter sa faim, qu'à l'apaiser. J'oubliais presque ce que je devais vous dire d'abord. Aussitôt qu'elle eut embrassé ce genre de vie, elle vendit, à l'insu de ses parents, son collier d'or, que l'on appelle communément une murène, parce qu'il est composé de plusieurs petits filets d'or entrelacés les uns dans les autres, et qui s'allongent en serpentant. Puis, elle se revêtit d'une tunique de couleur brune, qu'elle ne pouvait obtenir de sa mère, et, par un pieux début de renoncement au monde, elle se consacra tout-à-coup au Seigneur, de manière que toute sa parenté comprit que l'on ne pouvait obtenir autre chose de celle qui, dans ses vêtements, avait déjà condamné les vanités du siècle.

Or, comme j'avais commencé de le dire, elle se conduisit toujours avec tant de régularité, et mit tant de soins à se cacher dans le secret de sa cellule, que jamais on ne la vit paraître en publie, jamais parler à un homme; et, ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est qu'ayant une sœur vierge aussi, elle se contentait de l'aimer, et se privait du plaisir de la voir. Elle travaillait de ses mains, sachant qu'il est écrit : «Que celui qui ne travaille pas ne mange pas.» (2 Th 3,10). Elle s'entretenait avec l'Époux céleste, ou par l'oraison, ou par la psalmodie. Elle allait visiter les tombeaux des martyrs, sans presque se laisser voir. Au milieu des jouissances que lui procurait son genre de vie, elle trouvait son plus grand plaisir à n'être connue de personne. Un jeûne continuel faisait sa nourriture durant toute l'année; souvent même elle vivait ainsi deux, trois jours, mais c'était en carême surtout qu'elle déployait l’ardeur de son zèle, passant de la sorte, et l'air joyeux, presque toutes les semaines. Ce que l'on regarderait peut-être comme impraticable, si la grâce de Dieu ne l'eût rendu possible, c'est qu'elle a vécu de cette manière jusqu'à cinquante ans, sans éprouver aucune douleur d’estomac, ni d'entrailles; sans que ses membres se crispassent à coucher sur la terre nue, sans contracter, dans le sac dont sa peau était déchirée, ni malpropreté, ni odeur fétide; le corps toujours sain, l'esprit plus vigoureux encore, elle faisait de la solitude toutes ses délices, et savait trouver au milieu d'une ville bruyante le calme des moines au désert. Au reste, ces détails vous sont mieux connus qu'à moi, puisque vous m'avez appris le peu que j'en sais; pu vous avez vu de vos yeux le calus, pareil à celui des chameaux, qu'elle a contracté à force de prier. Moi, je dis ce que je peux savoir. Rien de plus enjoué que sa gravité, rien de plus grave que son enjouement; rien de plus triste que sa douceur, rien de plus doux que sa tristesse. La pâleur de son visage est telle que, en étant un indice de ses austérités, elle n'a rien qui sente l'ostentation. Elle parle sans rien dire, et ce silence même est éloquent. Sa démarche n'est ni précipitée, ni lente. Toujours le même maintien. Ses vêtements sont d'une propreté simple et sans recherche d'une élégance sans ornements.

Par la seule égalité de sa vie, elle a mérité que, dans une ville de luxe, de plaisirs et de délices, où l'humilité passe pour misère, les gens de bien la comblent d'éloges, et les méchants n'osent la calomnier; que les veuves et les vierges l'imitent; que les matrones la respectent; que les femmes de mauvaise vie la redoutent, que les prêtres l'admirent.

 

LETTRE 22

À PAULA

Sui, la Mort de Blésilla, sa fille

«Qui donnera de l’eau, à ma tête, et à mes yeux une source de larmes, et je pleurerai,» non pas, comme dit Jérémie, «les morts de mon peuple;» (Jer 9,1) ni, comme Jésus, les malheurs de Jérusalem; mais je pleurerai la sainteté, la miséricorde, l'innocence, la chasteté; je pleurerai toutes les vertus ensevelies dans un même tombeau avec Blésilla. Ce n'est pas qu'il faille donner des pleurs à celle qui s'en est allée, mais l'on ne saurait trop s'affliger de ce que nous avons cessé de voir une personne d'une si haute perfection. Comment, en effet, se rappeler, sans répandre des larmes, cette jeune femme de vingt ans, qui porta l'étendard de la croix avec une foi si ardente, et qui regretta plus la perte de sa virginité que la perte de son époux ? Comment redire, sans gémissements, et son assiduité à la prière et la grâce de son langage, et la fidélité de sa mémoire et la pénétration de son esprit ? À l'entendre parler grec, on eût pensé qu'elle ne connaissait pas la langue latine. Si elle se mettait à parler la langue romaine, son discours n'offrait aucun accent étranger. Et même, ce que toute la Grèce admire dans ce fameux Origènes, elle avait surmonté si bien les difficultés de la langue hébraïque, je ne dis pas en peu de mois, mais en peu de jours, qu'elle rivalisait avec sa mère pour l'intelligence et le chant des psaumes. La pauvreté de ses habits n'était point en elle, comme chez la plupart des femmes, l'indice d'une vanité secrète; mais, comme son humilité était tout intérieure, il n'y avait, pour les vêtements, aucune différence entre elle et les vierges qui la servaient, si ce n'est qu'on la reconnaissait plus aisément à une démarche plus négligée. La maladie avait rendu ses pas chancelants; son cou décharné, soutenait à peine sa tête pâle et tremblante; et cependant elle avait toujours dans les mains ou un prophète, ou l'Évangile. Mes joues sont baignées de larmes, les sanglots étouffent ma voix, et mes entrailles émues, retiennent ma langue enchaînée.

Alors que l'ardeur de la fièvre brûlait le faible corps de la sainte, et que mourante, elle avait autour de son humble couche un cercle de parents, elle exprimait ainsi ces dernières volontés : «Priez le Seigneur Jésus de me pardonner, parce que je n'ai pu accomplir ce que je voulais.» Ne craignez rien, ma Blésilla, en pensant que vous avez toujours eu des vêtements blancs. La blancheur des habits c'est la pureté d'une virginité perpétuelle. Nous croyons certain ce que nous avançons; jamais la conversion ne vient trop tard. Ces paroles ont été consacrées pour la première fois dans la personne du larron : «En vérité, Je te le dis, tu seras aujourd'hui en paradis avec Moi.» (Lc 23,43).

Mais aussitôt que, débarrassée de son enveloppe charnelle, l'âme se fut envolée vers son auteur, et que, après un long pèlerinage ici-bas, elle fut rentrée dans son antique héritage, on apprêta, suivant la coutume, les funérailles de Blésilla. Des personnes de distinction marchaient en ordre devant le cercueil qui était couvert d'un voile d'or. Il me sembla qu'elle me criait, du haut des cieux : «Je ne reconnais pas ces habits, ce vêtement n'est pas le mien, ces ornements ne m'appartiennent pas.»

Mais que faisons-nous là ? Je veux arrêter les larmes d'une mère, et je pleure moi-même. Je ne puis dissimuler mes sentiments; ce livre est écrit tout entier avec mes larmes. Jésus lui aussi pleura Lazare, parce qu'Il l'aimait. Celui-là n'est point un consolateur efficace qui succombe à sa propre douleur, et dont les entrailles sont émues, dont la voix est entrecoupée par les sanglots. Ma chère Paula, j'en atteste et Jésus que Blésilla suit maintenant, et les saints anges en la société desquels elle se trouve, je ressens les mêmes douleurs que vous; j’étais son père selon l'esprit, son nourricier selon la charité, et je ne puis ne pas dire quelquefois : «Périsse le jour où je suis né.» (Job 3,3). Et encore : «Malheur à moi, ô ma mère, pourquoi m'as-tu engendré pour que je fasse un homme de contradiction et de discorde dans toute la terre ?» (Jer 15,19). Et encore : «Vous êtes juste, Seigneur, cependant je vous adresserai mes justes plaintes. Pourquoi les méchants prospèrent-ils en leurs voies ?» Et encore : «Mes pieds se sont presque égarés, mes pas ont presque chancelé, parce que je me suis indigné contre les pécheurs, en voyant la paix des impies.» - Et j'ai dit : «Dieu les voit-il ? Le Très-Haut en a-t-il connaissance ? Voilà que ces pécheurs, ces heureux du siècle, ont multiplié leurs richesses.» (Ps 72,2-3). Mais en même temps ces paroles me reviennent à l'esprit : «Si je raconte ces choses, voilà que la génération de vos enfants me nomme prévaricateur.» (Ibid. 15).

Combien de fois ces pensées orageuses ne sont-elles pas venues traverser mon âme ? Pourquoi des hommes qui ont vieilli dans le crime jouissent-ils des richesses du siècle ? Pourquoi des jeunes gens qui ont encore toute leur innocence, qui sont sans péché, sont-ils moissonnés à la fleur de l'âge ? D'où vient que souvent des enfants de deux ans, de trois ans et encore à la mamelle, sont possédés du démon, couverts de lèpre, dévorés par la jaunisse ? Pourquoi, au contraire, voit-on des hommes impies, adultères, homicides, sacrilèges, jouir en paix d'une heureuse santé, et blasphémer contre Dieu, alors surtout que l'iniquité du père ne retombe pas sur le fils, et que l'âme qui a péché meurt elle-même ? Ou si l'antique sentence subsiste encore, et si les enfants doivent être punis des péchés de leurs pères, n'est-il pas inique de faire tomber sur un enfant innocent les crimes innombrables d'un père chargé d'années ? Et j'ai dit : «C'est donc en vain que j'ai purifié mon cœur, et que j'ai lavé mes mains parmi les innocents, — et que j'ai été frappé de verges durant tout le jour.» (Ps 72,13-14). Et, lorsque je songeais à toutes ces choses, j'ai appris à dire avec le Prophète : «J'ai médité pour savoir, et mes yeux n’ont vu qu'un grand travail; — jusqu'à ce que je sois entré dans le sanctuaire de Dieu;» (ibid. 16) car les jugements du Seigneur sont un abîme impénétrable, el que j’aie compris la fin des pervers. Et, encore : «Ô profondeur des trésors de la sagesse, et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables !» (Rom 11,13).

Dieu est bon, et tout ce que fait un être bon doit être bon nécessairement. Si je perds un mari, je déplore cette perte; mais parce qu'il plaît ainsi au Seigneur, je supporterai cet accident sans murmurer. La mort m'a-t-elle ravi un fils unique e cette disgrâce est cruelle sans doute, mais supportable néanmoins, parce que Dieu a repris ce qu'il avait donné. Si je deviens aveugle, la lecture faite par un ami sera ma consolation. Si mes oreilles me refusent la faculté d'entendre, je serai à couvert de la corruption, et je ne songerai à rien autre chose qu'au salut. Si, pour comble de malheur, je me vois encore en butte à la dure pauvreté, au froid, à la maladie et à la nudité, j’attendrai que la mort y vienne mettre un terme, et tous les maux de la vie présente me sembleront courts, dans l'attente d'une vie plus heureuse.

Considérons ce que dit ce psaume d'une si haute morale : «Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont droits.» (Ps 118,137). De telles paroles ne peuvent sortir que de la bouche d'un homme qui, dans toutes ses souffrances, bénit le Seigneur, et qui, attribuant à ses péchés les maux qu'il endure, ne cesse, au milieu des adversités, de louer la Clémence divine. Les filles de Juda ont tressailli de joie à cause des jugements du Seigneur. Si Juda se traduit par louange, si toute âme croyante loue le Seigneur, il est nécessaire que celui qui prétend croire au Christ se réjouisse dans tous les jugements du Christ. Me porté-je bien, je rends grâce au Créateur. Suis-je malade, en cela encore je bénis la Volonté de Dieu; «car lorsque je suis faible alors je suis fort, et la force de l'esprit se perfectionne dans la faiblesse» (2 Cor 12,9-10) de la chair. L'Apôtre souffre, lui aussi, ce qu'il ne voudrait pas, et par trois fois il conjure le Seigneur de l'en affranchir, mais on lui répond : «Ma grâce te suffit, parce que la force se perfectionne dans la faiblesse.» (Ibid. 9). Afin de réprimer l’orgueil qu'il aurait pu concevoir de ses révélations, on lui donne un esprit de malice qui le fasse ressouvenir de la faiblesse humaine; de même que dans les triomphes, on plaçait derrière le char du triomphateur un homme qui lui disait, à chaque acclamation des citoyens : Souviens-toi que tu es homme.

Mais pourquoi trouver dur, ce qu'il faut souffrir une fois enfin ? Pourquoi, pleurer la mort de quelqu'un ? Sommes-nous donc nés pour rester ici-bas éternellement ? Abraham, Moïse, Isaïe, Pierre, Jacques, Jean, Paul, ce vase d'élection, et par-dessus tout le Fils de Dieu, ont été sujets à la mort. Et nous nous indignons, lorsque nous voyons abandonner son enveloppe mortelle à une personne qui a été enlevée peut-être, «de crainte que le mal ne changeât son cœur, car son âme était agréable au Seigneur. C'est pour cela qu'il s'est hâté de la retirer du milieu des iniquités,» (Sag 4,11-16) afin que, dans ce long pèlerinage de la vie, elle n'allât pas s'égarer en des sentiers écartés.

Que l'on pleure un mort, mais un mort que la géhenne reçoit, que le tartare dévore, et pour le châtiment duquel brûlent des feux éternels. Nous que les bataillons, des anges escortent au sortir de ce monde; nous, à la rencontre de qui se présente le Christ, soyons bien plutôt affligés d'habiter plus longtemps ces tabernacles de mort, car, pendant que nous demeurons ici-bas, nous sommes éloignés du Seigneur. Que ce désir, que ces paroles soient toujours dans notre âme : «Malheur à moi, car mon exil a été prolongé ! J'ai habité sous les tentes de Cédar; mon âme y a été étrangère.» (Ps 119,5). Comme le mot Cédar signifie ténèbres, et que ce monde est enveloppé de ténèbres, parce que la lumière luit dans les ténèbres, et que les ténèbres ne l'ont point comprise, applaudissons à notre chère Blésilla, qui a passé des ténèbres à la lumière, et qui, par l'ardeur d'une foi naissante, a mérité la couronne d'une vertu consommée. Si, en effet, pendant qu'elle aurait été occupée des désirs du siècle, Dieu veuille préserver les siens d'un pareil malheur ! si, pendant qu'elle n'aurait songé qu'aux délices de cette vie, une mort prématurée fût venue l'enlever, alors il faudrait la pleurer et répandre sur elle des torrents de larmes. Mais puisque, grâces au Christ, elle a su trouver, il y a quatre mois, comme un second baptême dans les résolutions qu'elle avait prises, et que dès lors elle a vécu de manière à ce que, foulant aux pieds le monde, elle eût toujours sa pensée vers le monastère, ne craignez-vous pas que le Sauveur vous dise : Pourquoi t'irriter, ô Paula, de ce que ta fille est devenue la mienne ? Pourquoi t'indigner contre mes jugements, et, avec des larmes rebelles, M'outrager, parce que je possède Blésilla ? Peux-tu pénétrer les desseins que j'ai sur toi, que j'ai sur le reste de ta famille ? Tu, te refuses la nourriture, non point par un jeûne louable, mais par une douleur excessive. Je n'aime point cette frugalité-là. Ces jeûnes sont ceux de mon ennemi. Je ne reçois aucune âme qui se sépare du corps contre ma Volonté. Que la philosophie insensée du siècle se glorifie de pareils martyrs. Qu'elle se glorifie d'un Zénon, d'un Cléombrotus, d'un Caton. «Mon esprit ne Se repose que sur les humbles et les pacifiques, et sur ceux qui écoutent mes paroles avec tremblement.» (Is 66,2). Est-ce donc là ce que tu promettais dans le monastère ? Est-ce pour cela que, te distinguant du reste des matrones par un costume particulier, tu semblais faire profession d'une vie plus religieuse ? Cette âme qui pleure est bien digne d'un corps vêtu de soie. Te voilà défaillante et à demi morte; et, comme si tu ne devais pas tomber entre mes Mains, tu me fuis comme un juge cruel. Ce prophète, dont l'âme était si grande, Jonas, avait autrefois voulu se dérober à mes poursuites, mais il fut à Moi dans les gouffres mêmes de la mer. Si tu croyais que ta fille est vivante, jamais tu ne pleurerais de l'avoir vu passer à une condition meilleure. Est-ce là ce que j'avais ordonné par mon Apôtre, de ne point s'attrister, à la manière des gentils, sur ceux qui dorment ? Rougis donc : une femme païenne te surpasse. La servante du démon vaut mieux que la mienne. Celle-là se flatte que son mari, qui était païen, a été transporté dans le ciel; et toi, ou bien tu ne peux croire que ta fille habite avec Moi, ou bien tu ne le veux pas.»

Vous me direz : Pourquoi me défendre de pleurer, puisque Jacob, lui aussi, couvert d'un sac, pleura Joseph, et ne voulut pas recevoir les consolations de ses proches, qui s'étaient tous rassemblés auprès de lui ? «Je descendrai, disait-il, vers mon fils en pleurant jusqu’au tombeau;» (Gen 37,35) puisque David, la tête couverte, pleura la mort d'Absalon, en répétant ces paroles : «Mon fils Absalon, Absalon mon fils, qui me donnera de mourir pour toi, mon fils Absalon ?» (2 Roi 18,33) puisque les funérailles de Moïse, d'Aaron et des autres saints furent célébrées par un deuil solennel ? — Il est aisé, de répondre à cela : Jacob pleura son fils, qu'il croyait tué, auprès duquel il devait bientôt lui-même descendre au sépulcre, disant : «Je descendrai tout en pleurs vers mon fils dans le tombeau;» parce que le Christ n'avait point encore forcé la porte du paradis, parce que son Sang n'avait pas encore éteint ce glaive de feu que brandissent les chérubins. De là vient qu’Abraham, quoique placé dans un lieu de rafraîchissement, nous est représenté néanmoins, comme étant dans les enfers avec Lazare. David avait raison de pleurer un fils parricide; mais, un autre fils, à qui ses prières n'avaient pu conserver la vie, il ne le pleura point, parce qu'il savait que ce fils n'avait pas péché. Que les funérailles de Moïse et d'Aaron aient été, suivant l'ancienne coutume, célébrées par un grand deuil, il n'y a rien là d'étonnant, puisque, dans les Actes des apôtres, l'on voit que, dès les premiers jours de l'Évangile, les frères de Jérusalem célébrèrent les funérailles d'Étienne avec un grand deuil; ce qui doit s'entendre, non pas comme vous le pensez, de la douleur excessive des frères, mais de la pompe des obsèques et de la foule prodigieuse qui s'y trouvait. Enfin, l'Écriture parle ainsi de Jacob : «Et Joseph monta ensevelir son père; tous les serviteurs de Pharaon, et les anciens de sa maison, et les anciens de toute l'Égypte, et toute la maison de Joseph et ses frères montèrent avec lui.» (Gen 50,7) Et un peu après : «Il y eut aussi des chars et des cavaliers qui le suivirent, et il trouva là une grande multitude.» (Ibid. 9) Et ensuite : «Ils célébrèrent les funérailles de Jacob avec beaucoup de pleurs et de grands cris.» (Ibid. 10). Ce deuil solennel ne témoigne pas des larmes et de la tristesse des Égyptiens, mais de la pompe des funérailles. Il est manifeste aussi qu'Aaron et Moïse furent pleurés de la même manière. Je ne saurais assez louer les mystères de l'Écriture, et assez admirer le sens divin qu'elle présente sous des fermes simples en apparence. D'où vient que Moïse est pleuré, et que le saint homme Jésus, fils de Navé, fut enseveli sans être pleuré cependant ? C'est que, du temps de Moïse, je veux dire, dans l'ancienne loi, tous les hommes étaient enveloppés dans la condamnation prononcée contre le péché d'Adam, et qu'il était naturel de donner des larmes à ceux qui descendaient aux enfers, suivant ce que dit l'Apôtre : «La mort a régné depuis Adam jusqu’à Moïse, même sur ceux qui n'avaient pas péché.» (rom 5,4). Mais sous l’Évangile, c'est-à-dire, sous Jésus, par qui nous a été ouvert le paradis, on célèbre avec joie les funérailles des morts. Aujourd'hui encore les Juifs donnent des larmes à ceux qui meurent, et, les pieds nus, se roulent sur la cendre, se couchent sur le cilice. Puis, afin que rien ne manque à cette superstitieuse cérémonie, ils ont coutume, d'après une vaine tradition des pharisiens, de prendre des lentilles pour première nourriture, faisant voir par là que ce mets fatal leur a fait perdre le droit d'aînesse. Mais leur aveuglement est mérité; car, ne croyant pas à la résurrection du Seigneur, ils ne peuvent attendre que la venue de l'antichrist. Mais nous, qui avons été revêtus du Christ, et qui sommes devenus, suivant l'Apôtre, une race royale et sacerdotale, nous ne devons pas nous affliger sur les morts. «Et Moïse dit à Aaron, et à Eldazar et à Ithamar, ses fils qui étaient restés : Vous ne découvrirez point votre tête, vous ne déchirerez point vos vêtements, de peur que vous ne mouriez, et que la colère ne vienne sur tout le peuple.» (Lev 10,6). N'allez pas, dit-il, déchirer vos vêtements, ni étaler un deuil de gentil, de peur que vous ne mouriez. Notre mort, c'est le péché. Et, ce qui semblera peut-être dur à quelqu'un, mais qui néanmoins est nécessaire à la foi, le même Lèvitique défend au grand-prêtre d’approcher du cadavre de son père, de sa mère, de ses frères ou de ses enfants, de peur sans doute qu'une âme occupée d’offrir des sacrifices à Dieu et de méditer ses mystères, ne trouve une distraction dans des affections quelconques. La même chose n'est-elle pas recommandée en d’autres termes dans l'Évangile, lorsque le disciple reçoit ordre d'abandonner sa maison, de ne pas accorder la sépulture au cadavre de son père ? Et il (le grand-prêtre) «ne sortira pas des lieux saints, afin qu'il ne souille pas le sanctuaire du Seigneur; car il a sur la tête l'huile de l'onction sainte de son Dieu.» (Ibid. 21,12).

Assurément, dès que nous croyons au Christ, et que, après avoir reçu l'huile de son onction, nous le portons en nous, il ne faut pas que nous sortions du temple, c'est-à-dire, de la voie de la perfection chrétienne, ni que nous allions dehors pour prendre part à l'incrédulité des gentils; mais nous devons toujours rester au dedans, c'est-à-dire, observer la Volonté du Seigneur. Je vous ai dit ces choses, de peur que, ne comprenant pas l'Écriture, vous ne vous en servissiez comme d'une autorité dans votre deuil, et que vous ne justifiassiez ainsi votre égarement. Et encore ne vous ai-je parlé jusqu'à présent que comme à une chrétienne ordinaire. Mais, puisque je sais que vous avez renoncé au monde entier, et que, après avoir dédaigné et foulé aux pieds les délices du siècle, vous vaquez chaque jour à la prière, au jeûne, à la lecture; puisque, à l'exemple dAbraham, vous souhaitez de sortir de votre pays et de votre parenté, d'abandonner la Chaldée et la Mésopotamie, pour entrer dans la terre de promesse; puisque, morte au monde avant même de mourir, vous avez distribué vos biens aux pauvres et à vos enfants, je m'étonne que vous fassiez des choses qui, dans les autres personnes, seraient dignes de blâme. Il vous souvient toujours de la conversation de Blésilla, de ses caresses, de ses paroles, de sa compagnie, et la perte de tout cela vous semble insupportable.

Nous excusons les larmes d'une mère, mais nous voulons des bornes dans la douleur. Si je songe que vous êtes mère, je ne vous fais pas un crime de vos pleurs. Si je me rappelle que vous êtes chrétienne et religieuse, je dis que ces deux noms excluent celui de mère. La plaie est récente, et, quelque précaution que ma main prenne pour la toucher, elle l'irrite plutôt qu'elle ne la guérit. Cependant, un mal que le temps doit adoucir, pourquoi ne pas en triompher par la raison ? Noémi, pour se défendre contre la famine, s'étant réfugiée dans la terre de Moab, y perdit son époux et ses fils. Et, lorsqu'elle était privée du secours des siens, Ruth, quoique étrangère, ne s'éloigna pas de ses côtés. Voyez quel mérite ce fut d'avoir consolé une personne délaissée ! Le Christ naît de la race de Ruth. Considérez quelles disgrâces Job a essuyées, et vous verrez que vous êtes trop délicate, pendant que lui, les yeux levés au ciel, au milieu des ruines de sa maison, avec les douleurs de son ulcère, après des pertes infinies, et en face des embûches de son épouse, fait preuve d'une patience invincible. Je sais ce que vous allez répondre : Toutes ces calamités ne fondirent sur cet homme juste que pour éprouver sa vertu. De deux choses, choisissez donc celle que vous voudrez : ou vous êtes sainte, et alors vous êtes éprouvée; ou vous êtes pécheresse, et alors vous vous plaignez injustement; car vous souffrez moins que vous ne méritez de souffrir.

Que parlé-je d'exemples anciens ? Imitez ceux que vous avez sous les yeux. La sainte Mélanie, cette véritable illustration chrétienne de nos temps (puisse le Seigneur, en son grand jour, nous accorder, à vous et à moi, une part avec elle !) pendant que le corps de son mari était encore chaud, et n'avait pas reçu les derniers devoirs, perdit en même temps deux fils. Je vais dire une chose incroyable; mais, le Christ n'en est témoin, c'est la vérité. Qui ne penserait qu'alors Mélanie, comme une furieuse, les cheveux épars, les vêtements en lambeaux, n’allât se déchirer le sein ? Elle ne répandit pas une seule larme, se tint immobile; et, prosternée aux pieds du Christ, elle sourit, comme si elle l’eût tenu dans ses bras. Je vais, Seigneur, vous servir avec plus de liberté, puisque vous m’avez déchargée d’un fardeau si pesant. Mais peut-être a-t-elle été vaincue par sa tendresse pour ses autres enfants ? Jugez de son détachement, par la manière dont elle en agit avec le seul qui lui restât; car, après lui avoir donné tous ses biens, elle s’embarqua, au commencement de l’hiver, pour aller à Jérusalem.

Epargnez-vous, je vous en conjure; épargnez votre fille qui déjà règne avec le Christ; épargnez du moins votre Eustochium, dont l'âge tendre encore, dont l’âge l’enfance encore extrême est guidée par vos enseignements. Aujourd'hui, le démon frémit de rage; et, parce qu'il a vu triompher une de vos filles, irrité d'avoir été vaincu, il s'efforce de ressaisir en celle qui reste, la victoire qu'il a perdue dans, celle qui est aux cieux. Trop de tendresse envers des enfants est une impiété envers Dieu. Abraham immole avec joie son fils unique, et vous voyez avec chagrin que, sur plusieurs de vos enfants, l’un reçoive la couronne ?

Je ne saurais exprimer sans gémissement ce que j'ai à vous dire. Lorsque, du milieu du convoi, l'on vous rapportait à demi-morte, le peuple murmurait tout bas : N'est-ce pas là ce que nous disions souvent ? Elle s'attriste de ce que sa fille, tuée par les jeûnes, ne lui a pas laissé de petits-fils, même d'un second mariage. Que ne chasse-t-on enfin de la ville cette race détestable des moines ? Pourquoi ne pas les lapider ? Pourquoi ne pas les précipiter dans les flots ? Ils ont séduit cette pauvre matrone, qui n’a embrassé que malgré elle, la vie monastique, on le voit bien, car jamais païenne ne pleura de la sorte ses enfants.

Quelle pensez-vous qu'ait été la tristesse du Christ, à de tels discours ? Quelle joie n'a-ce pas été pour Satan, qui s'efforce aujourd'hui, de vous ravir votre âme, et qui, sous le prétexte spécieux d'une pieuse douleur, pendant que l'image de votre fille est sans cesse devant vos yeux, désire tout à la fois tuer la mère de celle qui a triomphé de lui, et envahir la solitude d'Eustochium, sa sœur délaissée ? Je ne dis point ceci pour vous alarmer, et le Seigneur m'est témoin que je vous parle avec autant de sincérité que si j'étais devant son tribunal. Elles sont abominables, pleines de sacrilèges, plus remplies encore d'incrédulité, ces larmes qui n'ont pas de mesure, et qui vous conduisent presque jusque au tombeau. Vous poussez des hurlements, des cris continuels; et, devenue comme furieuse, vous vous faites, autant qu'il est en votre pouvoir, homicide de vous-même. Dans l'état où vous vous trouvez, Jésus avec douceur s'approche de vous, et vous dit : «Ne pleurez point, votre fille n'est pas morte, mais elle dort.» (Mc 5). Que les assistants se rient de ces paroles; ils imitent l'infidélité des Juifs. Vous encore, si vous voulez vous livrer à la douleur sur le tombeau de votre fille, vous entendrez ces reproches de l’ange : «Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celle qui est vivante ?» (Ibid. 24,5) C’est ce que faisait Marie Madeleine; mais aussitôt qu'elle reconnut la voix du Seigneur qui l'appelait, elle se prosterna à ses Pieds, et le Christ lui dit : «Ne me touchez pas, car Je ne suis pas encore monté vers mon Père;» (Jn 20,17) c'est-à-dire, vous ne méritez pas de me toucher à présent que je ressuscite, puisque vous me croyez enseveli dans le sépulcre.

Quels supplices, quels tourments pensez-vous que ce soit pour notre Blésilla de voir le Christ un peu irrité contre vous ? Elle vous crie maintenant, à vous qui pleurez : Si jamais tu m'as aimée, ô ma mère; si j'ai sucé tes mamelles; si j'ai grandi au milieu de tes avertissements, ne m'envie point ma gloire, ne fais pas que nous soyons à jamais séparées l'une de l'autre. Penses-tu que je sois seule ? J'ai, pour te remplacer, Marie, Mère du Seigneur. Je vois ici beaucoup de saintes personnes que je ne connaissais pas encore. Oh ! combien cette société est préférable ! J'ai ici Anna, cette prophétesse de l'Évangile; et, ce qui doit redoubler ta joie, j'ai obtenu en trois mois, la gloire qui lui a coûté, à elle, tant d'années d'un pénible travail. Nous avons reçu la même palme de chasteté. Me plains-tu d'avoir quitté le monde ? Je vous plains aussi, vous que la prison du siècle retient encore; vous qui chaque jour combattez, et qu'entraînent dans une ruine fatale, tantôt la colère, tantôt l'avarice, tantôt la volupté, tantôt les charmes des vices divers. Si tu veux être ma mère, aies soin de plaire au Christ; je ne reconnais pas pour mère celle qui déplaît à mon Seigneur. Blésilla vous dit encore beaucoup d'autres choses, que je passe sous silence; elle prie le Seigneur pour vous, et m’obtient, car je connais ses sentiments, le pardon de mes fautes, en reconnaissance des avis que je lui ai donnés, des exhortations que je lui ai faites, du zèle avec lequel j'ai encouru la haine de ses proches, afin d’assurer son salut.

Ainsi, tant qu'un faible souffle animera mes membres, tant que je poursuivrai le pèlerinage de cette vie, je m'y engage, je le promets, je le jure, c'est Blésilla que ma voix célébrera; c'est à elle que seront consacrés mes travaux, pour elle que se fatiguera mon esprit. Aucune page, dans mes livres, qui ne parle de Blésilla. En quelque lieu que parviennent mes ouvrages, elle voyagera avec eux. Les vierges, les veuves, les moines, les prêtres liront ses traits gravés dans mon âme. En dédommagement d'une courte vie, elle obtiendra une éternelle renommée. Celle qui vit dans les cieux avec le Christ vivra aussi dans la bouche des hommes. Le siècle présent passera; viendront les siècles futurs qui la jugeront sans amour et sans haine. Je la placerai entre le nom de Paula et celui d'Eustochium; elle vivra éternellement dans mes écrits; elle m'entendra toujours parlant d'elle avec sa sœur, avec sa mère.

 

LETTRE 23

À EUSTOCHIUM

C'est un présent léger, en apparence, mais précieux par la charité qui l'accompagne, que des bracelets, une lettre et des colombes venant d'une vierge. Mais, comme dans les sacrifices on n'offrait point de miel à Dieu, vous avez en l'art de tempérer la trop grande douceur de vos dons, et de les assaisonner de l'austérité du poivre, si je puis parler ainsi. Les choses les plus agréables, les plus douces selon Dieu, paraissent fades, à moins qu'on ne les relève par les traits d’une vérité un peu piquante. La Pâque du Christ se mange avec des assaisonnements amers. C'est aujourd'hui un jour de fête, et il faut, en célébrant le triomphe du bienheureux Pierre, montrer une gaieté plus grande que de coutume, de manière néanmoins à ce que l'enjouement de nos paroles ne s'éloigne pas trop de la ligne tracée par les Écritures, et que nous n'allions pas nous écarter de nos pratiques accoutumées.

Jérusalem, dans Ézéchiel, est ornée de bracelets; Baruch reçoit une lettre de Jérémie; l'Esprit saint descend sous la forme d'une colombe. Ainsi, pour assaisonner une lettre de quelque chose de vif et de piquant, pour vous rappeler celle que je vous écrivis autrefois, je vous dirai : Gardez-vous de dédaigner la parure des bonnes œuvres qui doivent vous servir de bracelets; gardez-vous de déchirer la lettre qui est écrite dans votre cœur, de suivre l'exemple du prince impie qui coupa avec un canif celle que lui avait donnée Baruch; prenez garde enfin qu'Osée ne vous dise comme à Ephraïm: «Vous êtes devenue semblable à une colombe sans intelligence.» (Os 7,2). Mon style, répondrez-vous, est trop austère, et ne convient point à un jour de fête ? Vous m'avez provoqué vous-même par vos dons, en mêlant les choses douces aux choses amères; vous recevrez la pareille, et je mêlerai un peu d'aigreur à mes éloges.

Mais, pour ne point paraître déprécier vos présents, je vous remercie de la corbeille de cerises que vous m’avez envoyée; elles m'ont semblé si fraîches et si colorées de pudeur virginale que j'ai cru qu'elles venaient d'être seulement apportées par Lucullus. Car ce fut lui qui, après avoir subjugué le Pont et l'Arménie, apporta le premier de Cérasonte à Rome cette espèce de fruit; de là vient que l'arbre a pris son nom du pays où il croît. Ainsi donc, puisque l'Écriture parle d'une corbeille pleine de figues, mais qu'elle ne dit rien des cerises, j'appliquerai à celles-ci ce qu'elle dit de celles-là. Je souhaite que vous deveniez comme ces figues qui étaient devant le temple de Dieu, et dont le Seigneur disait : «Celles qui sont bonnes sont très bonnes.» (Jer 3) Le Sauveur, en effet, ne veut rien de médiocre; et comme, sans rejeter les âmes de glace, Il fait ses délices de celles qui sont toutes de feu, de même aussi Il nous assure, dans l'Apocalypse, qu'Il vomit les tièdes. Ce jour solennel nous devons donc avoir grand soin de le célébrer, non pas tant par l'abondance des mets que par une joie toute spirituelle; car, c'est une chose absurde que de vouloir honorer, par la bonne chère, un martyr que l'on sait avoir été agréable à Dieu par les jeûnes. Il vous faut toujours manger de telle sorte, que la prière et la lecture puissent succéder à vos repas. Cela, déplaît-il à quelqu'un ? dites-lui avec l'Apôtre : «Si je voulais encore plaire aux hommes je ne serais pas la servante du Christ.» (Gal 1,10).

 

LETTRE 24

À MARCELLA

Si je ne vous ai pas écrit plus au long, c'est pour un double motif : d'abord, le porteur était sur son départ, et, comme je me trouvais occupé d'un autre ouvrage, je n’ai pas voulu l'interrompre. Vous demandez quel est cette chose si grande, si importante, qui m’arrache au plaisir d'une causerie épistolaire. — Depuis longtemps je collationne avec le texte hébraïque l'édition d'Aquila, afin de voir si la synagogue, dans sa haine pour le Christ, n'y aurait pas fait quelque changement; et j'y trouve, il faut l'avouer à une personne amie beaucoup de choses bien capables de consolider notre foi.

Après avoir scrupuleusement revu les Prophètes, Salomon, le psautier et les livres des Règnes, j'en suis à l'Exode, que les Hébreux appellent ELLE SEMOTH, après quoi je passerai au Lévitique. Vous voyez donc bien qu'il ne faut rien préférer à un ouvrage de cette importance. Cependant, de peur que notre courrier ne fît inutile, j'ai voulu joindre à ce petit billet deux lettres que j'adresse à votre sœur Paula et à sa fille Eustochium; vous pouvez les lire, et si, vous y trouvez quelque chose qui vous instruise et vous plaise, regardez comme écrit à vous-même ce qui est écrit pour d'autres.

Je désire que notre mère Albina se porte bien, je parle de la santé du corps pour l'esprit, je n'ignore pas comment il se porte. Je vous conjure de la saluer, et de lui rendre tous les devoirs de piété que nous lui devons, comme à une chrétienne et à une mère.

 

SUITE DE LA DEUXIÈME CLASSE, COMPRENANT LES LETTRES ÉCRITES À ROME DEPUIS L’AN 380 JUSQU’À L’ANNÉE 385

 

LETTRE 25

À MARCELLA.

Depuis ma dernière lettre, dans laquelle je vous expliquais quelques mots hébreux, j'ai appris soudainement que certaines personnes s'acharnent à me décrier, et se plaignent de ce que, au mépris de l'autorité des anciens et de l'opinion générale, j’ai eu la témérité de corriger quelques endroits dans les évangiles. Je pourrais fort bien mépriser ces sortes de gens, car il est inutile de jouer de la lyre devant un âne; mais, de peur que, suivant leur coutume, ils ne m'accusent d'orgueil, je répondrai que je ne suis ni assez inepte, ni assez stupide (eux font consister toute leur sainteté dans la sottise et l'ignorance, disant qu'ils sont disciples des pécheurs, comme s'ils étaient saints parce qu'ils ne savent rien), pour croire, ou qu'il y a quelque chose à corriger dans les paroles du Seigneur, ou que tout n'est pas inspiré dans les évangiles. J'ai voulu seulement, d'après l'original grec, sur lequel mes censeurs eux-mêmes avouent que les versions ont été faites, corriger les exemplaires latins qui sont altérés, comme cela se prouve par les différences que l'on voit dans tous les livres. Si mes adversaires dédaignent de puiser à une source très pure, qu'ils boivent l'eau bourbeuse des ruisseaux; qu'ils n'apportent pas, dans la lecture des Livres saints, l'attention spéciale qu'ils mettent à savoir en quelles forêts se trouvent les oiseaux les plus délicats, sur quel rivage l'on pèche les meilleures huîtres; qu’ils ne montrent de la simplicité que pour dire que les paroles du Christ sont impolies, et que tant de sublimes esprits qui ont travaillé, depuis tant de siècles, à chercher le véritable sens de chaque parole, l'ont deviné bien plus qu'ils ne l'ont expliqué; qu'ils accusent d'ignorance l'Apôtre, lui à qui l'on disait que son grand savoir lui faisait perdre le sens.

Je n'ignore point qu'en lisant ces lignes, vous froncerez le sourcil; que vous craindrez que ma liberté d’expression ne devienne un nouveau sujet de querelles, et que vous voudriez s'il était possible, mettre votre doigt sur ma bouche, pour m’empêcher de dire ce que les autres ne rougissent pas de faire. Je le demande, que m'est-il donc échappé de trop libre ? Ai-je fait graver dans des bassins les images des faux dieux ?

Parmi des convives chrétiens, ai-je exposé aux yeux des vierges les embrassements des Bacchantes et des Satyres ? Ai-je parlé jamais de quelqu'un avec trop d'aigreur ? Ai-je déclamé contre ceux qui, de pauvres, sont devenus riches ? Ai-je blâmé ces héritages pris sur la mort ? Malheureux ! j'ai dit seulement que les vierges devraient être plutôt avec des femmes qu’avec des hommes, et voilà que j'ai encouru l'indignation de toute la ville, voilà que tous me montrent au doigt. Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête, ceux qui me haïssent sans motifs, — et je suis devenu pour eux un sujet de risée, (Ps 68,5) et vous pensez que je dirai quelque chose encore ?

Mais, de peur que Flaccus n’aille rire de moi et dire :

Tu promis une coupe, ignorant ouvrier,
Et ta roue, en tournant, donne un vase grossier
(Horat. Epist. ad Pisones)

revenons à nos ânes bipèdes, et, au lieu de jouer de la harpe devant eux, sonnons de la trompette à leurs oreilles. Qu'ils s'obstinent à lire: Réjouissez-vous dans votre espérance, accommodez-vous au temps; pour nous, lisons : Réjouissez-vous dans votre espérance, servez le Seigneur. Qu'ils disent que l'on doit recevoir les accusations contre un prêtre; pour nous, lisons : Ne recevez d'accusation contre un prêtre que sur la déposition de deux ou trois témoins. (Rom 12,12) — Reprenez devant tout le monde ceux qui pèchent. (1 Tim 5,19) Qu’ils approuvent cette leçon : C’est un discours humain et digne d’être reçu avec une soumission parfaite; pour nous, dussions-nous errer, attachons-nous aux exemplaires grecs et à l'Apôtre qui a dit en grec : C'est une vérité certaine et digne d'être reçue avec toute la soumission possible. (ibid. 1,15). Enfin, qu'ils se plaisent à soutenir que le Christ monta sur un de ces chevaux qui viennent des Gaules; quant à nous, aimons à dire qu'il prit cet ânon dégagé de tout lien, préparé, suivant Zacharie, pour le Sauveur, et, qui, en servant de monture au Christ, justifia cette prophétie d’Isaïe : Heureux celui qui sème sur les bords de toutes les eaux, où travaillent le bÏuf et l’âne ! (Is 32,20).

 

LETTRE 26

À MARCELLA.

Au sujet d'Onasus.

Les médecins, que l’on nomme chirurgiens, passent pour des gens cruels; moi, je les trouve malheureux. N'est-ce pas être malheureux, en effet, que de toucher sans miséricorde les blessures d’autrui, et de porter un fer impitoyable sur des chairs mortes; de traiter de sang-froid une chose que le malade lui-même ne peut regarder sans horreur, et de passer pour un ennemi ? Tel est le caractère de l'homme : la vérité lui semble amère, et le vice a des attraits pour lui. Isaïe, pour figurer la captivité à venir, n'a pas honte de marcher nu. Jérémie est envoyé du sein de Jérusalem vers l'Euphrate, fleuve de Mésopotamie afin de cacher, au milieu de peuples ennemis, chez l'Assyrien et dans le camp du Chaldéen, sa ceinture, et l'y laisser pourrir. Ézéchiel reçoit ordre de manger un pain, cuit d'abord sous des excréments humains, puis sous de la bouse, et composé de plusieurs espèces de grains. Il voit, d'un Ïil sec, mourir sa femme. Amos est chassé de Samarie. Pourquoi, je le demande ? Si ce prophète est banni, c'est que les chirurgiens spirituels, qui emploient le fer pour guérir les plaies faites par le péché, exhortent à la pénitence. L'apôtre Paul a dit : Je suis devenu votre ennemi, parce que je vous ai dit la vérité. (Gal 4,16). Et comme les discours du Sauveur semblaient trop durs à ses disciples, plusieurs d'entre eux L'abandonnèrent.

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, si, déclamant contre le vice, j'offense beaucoup de gens. Je veux couper un nez qui sent mauvais; c'est à ceux, qui ont les écrouelles de trembler. Je veux rabattre le caquet de la corneille; que la corneille reconnaisse qu'elle n'est qu'une babillarde. Ny a-t-il dans Rome qu'un seul homme à qui l'on ait coupé le nez et défiguré le visage ? N’y a-t-il que le seul Onasus de Ségeste qui, d'une voix emphatique, pèse gravement comme dans une balance, des mots sonores et enflés outre mesure ? Je dis que certaines gens, à l'aide du crime, du parjure et du mensonge, sont parvenus à je ne sais quelles dignités. que te fait cela, toi qui te sens innocent ? Je ris à d’un avocat qui a besoin de patron; je me moque de son éloquence de bas aloi; que te fait cela, toi qui es disert ? Je veux m'élever contre des prêtres amis de l’or; toi, qui n'es pas riche, quel sujet as-tu de te fâcher ? Je veux enfermer Vulcain, et le consumer dans ses propres feux; es-tu son hôte ou son voisin, toi qui t'efforces d'écarter l'incendie des temples de l'idole ? Il me plaît à moi de tourner en dérision les larves, le chat-huant, le hibou et tes monstres du Nil; tout ce que je dis, tu crois qu'on te l'applique. Dès que ma plume s'efforce de stigmatiser un vice, tu vas criant que c'est à toi qu’on en veut. Là-dessus, tu me prends à partie, et tu m'accuses sottement de faire des satires en prose. Te semble-t-il que tu sois beau parce que tu as un nom qui porte quelque chose d'heureux ? Comme si l'on ne donnait pas à un bois le nom de lucus, parce que la lumière ne peut y pénétrer; aux déesses qui président à la vie, le nom de ParcÏ, justement parce qu'elles n'épargnent personne; aux furies, celui d'Eumènides, parce qu'elles sont loin d'être bienveillantes; aux Éthiopiens, celui d'hommes argentés ! Que si toujours tu te fâches, quand on décrit des objets hideux, je te dirai avec Perse :

Puissent un roi et une reine désirer de t'avoir pour gendre ! Puissent les jeunes filles se disputer ta main ! Que les roses naissent en foule sous tes pas !
(SAT 2,37-38)

Je te donnerai néanmoins un conseil, et te dirai ce qu'il faut que tu caches, afin de paraître plus beau. Que l’on ne voie pas ton nez au milieu de ton visage; que l'on n'entende pas le son de ta voix; tu pourras sembler alors et beau et éloquent.

 

LETTRE 27

A MARCELLA.

Un certain sectateur de Montanus a voulu vous objecter des passages de l'évangile de Jean, dans lesquels notre Sauveur parle de retourner vers son Père, et promet d'envoyer le Paraclet. Pour quel temps a été faite cette promesse, en quel temps elle a été accomplie, c'est ce que nous apprennent les Actes des Apôtres. Il est raconté que dix jours après l'ascension du Seigneur, c'est-à-dire, cinquante jours après sa résurrection, le saint Esprit descendit, et que les croyants parlèrent diverses langues, en sorte que chacun d’eux s'exprimait dans la langue de tous les peuples. Alors, quelques hommes d’une foi encore faible prétendaient qu'ils étaient ivres de vin nouveau, mais Pierre, se levant au milieu des apôtres et de toute l'assemblée, dit : Hommes de la Judée, et vous tous qui habitez Jérusalem, considérez ceci, et prêtez l'oreille à mes paroles; — car, ceux-ci ne sont pas ivres, comme vous pensez, puisqu'il n'est que la troisième heure du jour. — Mais c'est ce qui a été dit par le prophète Joël : — Il arrivera dans les derniers jours, dit le Seigneur : Je répandrai mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos jeunes gens verront des visions, et vos vieillards auront des songes. — En ces jours-là, je répandrai mon esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes. (Joël 2,28).

Si donc l’apôtre Pierre, sur qui le Seigneur a fondé l'Église, affirme que la prophétie et la promesse dit Seigneur ont eu leur accomplissement en ce temps-là, comment pouvons -nous assigner un autre temps ? Mais si les montanistes veulent répondre que les quatre filles de Philippe ont prophétisé ensuite, — qu'il s'est trouvé un prophète Agabus, — que, dans le dénombrement des dons de l’Esprit, Paul à placé aussi des prophètes parmi les apôtres et les docteurs, — que lui-même a prédit beaucoup de choses touchant les hérésies futures et la fin du siècle; si les montanistes nous objectent cela, qu'ils sachent que nous ne rejetons pas une prophétie scellée par la passion du Seigneur, mais que nous n'avons point de communion avec ceux qui refusent de se rendre à l’autorité de l'ancienne et de la nouvelle Écriture. D'abord, nous différons quant aux règles de la foi. Nous disons que le Père, le Fils et le saint Esprit sont des personnes distinctes, tout en, n'ayant qu'une même substance mais les montanistes, suivant la doctrine de Sabellius resserrent la Trinité dans les bornes étroites d'une seule personne.

Nous permettons les secondes noces, plutôt que nous ne les autorisons, selon le précepte de Paul qui veut que les jeunes veuves se remarient; eux, au contraire, regardent les secondes noces comme quelque chose de si criminel qu'ils traitent d'adultère quiconque se marie une seconde fois. Nous ne jeûnons, avec tout l'univers chrétien qu'un seul carême, suivant la tradition des apôtres; les montanistes font trois carêmes par an, comme si trois Sauveurs avaient souffert. Ce n'est pas qu'il ne soit permis de jeûner pendant toute l'année, excepté les jours de la Pentecôte; mais autre chose est d'offrir un présent par nécessité, autre chose de l'offrir de son propre mouvement.

Chez nous, les évêques tiennent le rang des apôtres; chez les montanistes, l'évêque n'occupe que la troisième place. Ils mettent au premier rang leurs patriarches de Pépusa en Phrygié; au second, ceux qu'ils appellent Cenonas, et dès lors les évêques sont relégués au troisième, c'est-à-dire presque au dernier rang, comme s'ils relevaient l'éclat de leur religion, on rejetant chez eux à la dernière place ceux qui chez nous occupent la première.

Ils ferment les portes de l'Église, presque pour chaque faute; nous autres, nous lisons chaque jour : J’aime mieux la pénitence du pécheur que sa mort; (Ez 18,23) et encore : Celui qui tombe ne se relèvera-t-pas, (Jer 8,4) dit le Seigneur ? et encore : Revenez à moi, enfants rebelles, et je guérirai vos plaies. (Ibid. 22) S'ils sont rigides ce n'est pas qu'ils ne pèchent plus grièvement eux-mêmes; la différence entre nous et eux, c'est qu'ils rougissent de confesser leurs péchés, comme se croyant justes; tandis que nous, en faisant pénitence, nous obtenons plus facilement le pardon.

Je ne dis rien de ces mystères criminels où ils emploient le sang d'un enfant à la mamelle, qui doit être regardé comme un martyr. Oui, j'aime mieux n'y pas croire; tenons pour faux tout ce qui est sanguinaire. Ce que nous devons confondre, c'est le blasphème qui leur fait dire ouvertement que Dieu avait voulu d'abord, dans l'Ancien Testament, sauver le monde par Moïse et les prophètes; mais, que n'ayant pu le faire, il a pris un Corps dans le sein de la Vierge, qu'Il à prêché, qu'Il est mort pour nous dans le Christ, sous la figure du Fils; que, n'ayant pu sauver le monde par ces deux degrés, Il est descendu enfin par l'Esprit saint dans Montanus, Prisea et Maximilla, ces deux femmes insensées, et que Montanus, cet efféminé, ce demi-homme, a reçu la plénitude que Paul n’a pas eue, puisqu'il dit : Nous ne connaissons, nous ne prophétisons qu’en partie; et encore : Nous voyons maintenant comme en un miroir, et en énigme. (1 Cor 13,9-12). Voilà des choses qui n'ont pas besoin d'être relevées; c'est confondre leurs erreurs, que de les dévoiler. Il n'est pas nécessaire non plus, dans une courte lettre, de chercher à détruire toutes les rêveries qu'ils débitent, puisque, possédant très bien les Écritures, vous n'avez pas été ébranlée par leurs arguments, et que vous avez simplement voulu me demander ce que j'en pense.

 

LETTRE 28

À ASELLA

Si je croyais pouvoir me reconnaître envers vous, je serais un insensé. Dieu seul est capable de rendre à votre sainte âme ce qu'elle mérite. Indigne que je suis de votre affection, je n'ai jamais dû penser, ni espérer de votre part une si grande amitié en Jésus Christ. Et, quoique certaines gens me prennent pour un scélérat, pour un homme plongé dans tous les crimes, ce qui est fort peu de chose encore en comparaison de mes péchés, vous faites bien toutefois de juger bons ceux mêmes qui sont méchants dans votre pensée; car il est dangereux de condamner le serviteur d'autrui, et l'on obtient difficilement le pardon, quand on parle mal des gens de bien. Viendra, viendra le jour où nous gémirons tous deux de ce que tant de personnes brûleront dans les feux.

Je suis un infâme, un fourbe et un artificieux, un menteur et un homme qui trompe avec l'art de Satan. Lequel est préférable, d'avoir cru cela, ou de l'avoir imaginé contre des innocents, ou même de ne l'avoir pas voulu croire touchant des coupables ? Quelques uns me baisaient les mains, et déchiraient ma réputation avec leurs langues de vipère; ils me plaignaient des lèvres, et se réjouissaient au fond du cÏur. Le Seigneur les voyait et se riait d'eux, et moi, son pauvre serviteur, il me réservait avec eux pour son jugement futur. Celui-ci calomniait ma démarche et mon rire, celui-là médisait de mon visage, et cet autre suspectait ma simplicité. J'ai vécu de la sorte près de trois ans avec eux. Souvent un cercle nombreux de vierges m'environnait. J'expliquais souvent les livres divins à quelques-unes, le mieux qu'il m'était possible. Cette étude avait occasionnée l'assiduité, l'assiduité donnait lieu à l familiarité, la familiarité avait fait naître la confiance. Qu'elles disent si jamais elles ont observé en moi quelque chose qui ne fût pas digne d’un chrétien. Ai-je reçu de l'argent de l'une d'elles ? Les dons, soit grands, soit petits, ne les ai-je pas dédaignés ? L'or d'autrui a-t-il jamais retenti dans mes mains ? mes discours ont-ils été équivoques ? mon regard a-t-il été passionné ? On ne m'objecte que mon sexe, et encore ne me l'objecte-t-on que lorsque Paula se rend à Jérusalem. Soit : ils ont ajouté foi à la calomnie; pourquoi n'en croiraient-ils pas à la dénégation ? C'est le même homme que d'abord; il avoue mon innocence, lui qui depuis, longtemps me disait criminel; et certes, la vérité se trouve bien mieux dans les tortures que dans les plaisanteries; mais peut-être croit-on plus facilement des impostures, parce qu'il y a plus de plaisir à les entendre, et qu'on force les autres à les débiter.

Avant que je connusse la maison de la sainte Paula, Rome entière m'avait en haute estime. Au jugement de presque tout le monde, j'étais regardé comme digne du souverain sacerdoce. Damasus, de bienheureuse mémoire faisait le sujet de mes discours. On me disait saint on me disait humble et disert. Suis-je entré dans la demeure de quelque femme peu régulière ? Est-ce que des vêtements soyeux, des pierreries éclatantes, un visage fardé, l'amour de l’or ont pu m'entraîner et me séduire ? N’y avait-il donc, parmi les matrones romaines, d'autre femme capable de subjuguer mon cÏur qu’une femme pénitente et mortifiée, négligée dans son extérieur, presque aveuglée par les larmes; une femme qui passait les nuits à fléchir la Miséricorde du Seigneur, et que le soleil trouva plus d'une fois en prière; une femme qui n'avait pour toute chanson que les psaumes, pour tout entretien que l'évangile, pour tout plaisir que la continence, pour toute nourriture que le jeûne ? Nulle autre femme ne pouvait-elle me séduire, que celle que je ne vis jamais manger ? Ravi de sa chasteté merveilleuse, à peine avais-je commencé de lui vouer mon respect, mon admiration, que toutes mes vertus m'abandonnèrent !

Ô envie, qui toujours te déchires toi-même la première ! Ô astuce de Satan, qui attaques toujours la sainteté ! De toutes les matrones romaines, les seules qui soient devenues la fable de la ville, c'est Paula et Mélanie, elles qui, méprisant leurs richesses, abandonnant leurs enfants, ont arboré la croix du Seigneur comme une sorte d'étendard de piété. Si elles allaient à Baies, si elles usaient de parfums exquis, si elles se faisaient de leur opulence et de leur veuvage un moyen de luxe et de liberté, on leur prodiguerait les titres de respect, on les appellerait saintes. Mais elles veulent, dit-on, paraître belles sous le sac et la cendre, et descendre dans la géhenne avec leurs jeûnes et leurs mortifications; apparemment elles ne peuvent se perdre en même temps que la foule, au milieu des applaudissements publics. Si des Gentils, si des Juifs condamnaient ce genre de vie, elles auraient la consolation de ne déplaire qu'à ceux à qui le Christ ne plaît pas. Mais, ô crime, ce sont des chrétiens qui, négligeant de soigner leurs propres affaires, et d'arracher une poutre de leurs yeux, cherchent une paille dans l'Ïil d'autrui, blâment un projet de vie religieuse, en s'imaginent que c'est un remède à leurs maux, s'il n'y a personne de saint, si l'on calomnie tout le monde, si la foule de ceux qui se perdent se grossit, si la multitude de ceux qui pèchent va s'augmentant.

Vous aimez à prendre le bain chaque jour; un autre regarde comme quelque chose de sale cette sorte de propreté. Vous êtes rassasié de francolins, et vous vous faites gloire d'avoir mangé de l'esturgeon; moi, c'est de fèves que je me nourris. Vous vous plaisez au milieu des rires d'un cercle de bouffons; ce qui m'enchante, moi y ce sont les larmes de Paula et de Mélanie. Vous désirez ce qui est à autrui; elles méprisent ce qui est à elles. Vous savourez les vins mêlés de miel; elle, trouvent l'eau froide plus agréable. Vous croyez perdre tout ce que vous ne possédez pas, tout ce que vous ne mangez pas, tout ce que vous ne dévorez pas dès à présent; elles désirent les biens futurs, et regardent comme vrai ce qui est écrit. Je le veux : qu'elle soit ridicule et vaine, cette conduite, fondée sur l'espérance de la résurrection des corps; que vous importe ? Pour nous, au contraire, votre vie nous déplaît. Soyez donc rempli d'embonpoint; ce qui me charme, c’est la maigreur et la pâleur. Vous vous persuadez que de tels gens sont malheureux; nous vous croyons bien plus malheureux encore. Nous nous rendons la pareille, et nous nous traitons l'un l'autre d'insensés. Ceci, noble Asella, je vous l'écris à la hâte, triste et les yeux pleins de larmes, au moment de m'embarquer; je rends grâces à mon Dieu d'avoir été digne d'être haï par le monde. Obtenez-moi par vos prières que je puisse retourner de Babylone à Jérusalem, et avoir pour maître, non point Nabuchodonosor, mais Jésus, fils de Josédech. Vienne Ezras, et qu'il me reconduise en ma patrie. Insensé ! je voulais chanter le cantique du Seigneur sur une terre étrangère, et, abandonnant le mont Sinaï, je mendiais le secours de l'Égypte. Je ne me rappelais pas l'Évangile, qui nous apprend qu’au sortir de Jérusalem, on tombe aussitôt dans les mains des voleurs, on est dépouillé, blessé, tué. Mais, bien que le prêtre et le lévite me méprisent, il reste ce miséricordieux Samaritain qui, lorsqu'on lui disait : Vous êtes Samaritain, vous êtes possédé du démon, (Jn 20) rejeta le nom de possédé, et ne refusa pas celui de Samaritain; car ce qui est appelé gardien chez nous, est appelé Samaritain par les Hébreux. — Quelques-uns m'accusent de Magie; serviteur du Christ, je reconnais le titre de ma foi. Les Juifs donnent à mon Maître le nom de magicien; l'Apôtre, lui aussi, a été traité de séducteur. Dieu veuille que je ne sois exposé qu'à des tentations humaines et ordinaires 1! Quelle part ai-je encore prise aux angoisses du Christ, moi qui combats sous l'étendard de la croix ? On a jeté sur moi la honte d'un faux crime; mais je sais qu'à travers la bonne et la mauvaise renommée, on arrive également au royaume des cieux.

Saluez Paula et Eustochium, qui sont toujours, en dépit du onde, mes sÏurs dans le Christ. Saluez notre mère Albina, notre sÏur Marcella, ainsi que Marcellina et la sainte Félicité; dites-leur : Nous serons tous un jour devant le tribunal du Christ, où chacun montrera la conscience qu'il eut pendant sa vie. Souvenez-vous de moi, ô modèle admirable de pudeur et de virginité, et, par vos prières, apaisez les flots sur ma route.

 

LETTRE 29

À PAULA.

L'antiquité admire Marcus Térentius Varro, parce qu’il a doté les Latins d'un nombre si prodigieux d'écrits. Les Grecs composé plus de livres que nul de nous ne pourrait, de sa main, en copier d’un auteur. Comme il serait assez inutile, chez des Latins, de donner un catalogue d'ouvrages grecs, je dirai quelques mots de l'auteur qui à écrit en latin; nous comprendrons alors que nous dormons le sommeil d'Épiménide, et que ce qu’ils mirent de zèle à s'instruire dans les lettres profanes, nous le mettons, nous, à amasser des richesses.

0r, Varro a écrit quarante-cinq livres sur les Antiquités, quatre livres sur la Vie du peuple romain...

Mais à quoi bon parler de Varro et de Chalcentérus ? C'est pour en venir à Adamantius, notre Chalcentérus, qui a étudié les saintes Écritures avec tant de courage et d'ardeur, qu'il a reçu bien justement le nom d'Adamantius. Voulez-vous savoir combien il a laissé de monuments de son génie ? La liste suivante vous l'apprendra. Il a écrit :

Sur la Genèse treize livres.
De mystiques Homélies, deux livres.
Sur l'Exode des fragments.
Sur le Lévitique des fragments.

Plus des Monobiblia.
Peri archon quatre livres.
Sur la Résurrection deux livres.
Encore sur la Résurrection douze dialogues.

Voyez-vous et les Grecs et les Latins surpassés par un seul écrivain ? Car, où est l'homme qui ait pu jamais autant lire que celui-là a écrit ? Or, pour de semblables travaux, quelle récompense reçut-il ? Il est condamné par l'évêque. Démétrius, quoique défendu par les prêtres de Palestine, d'Arabie, de Phénicie et d'Achaïe. La ville de Rome souscrit à cette condamnation; elle suscite le sénat contre lui, non point à cause de quelque dogme nouveau, non point à cause d'une hérésie, comme le prétendent aujourd'hui les chiens qui aboient contre lui, mais parce qu'on ne lui pardonnait pas l'éclat de son éloquence et de son savoir, et que, devant sa parole tous paraissaient muets.

Comment il s’est fait que j'aie écrit ces lignes, à la faible lueur d'une modeste lampe, et avec plus de rapidité que de circonspection, c'est ce que vous pourrez comprendre, si vous songez aux Epicure et aux Aristippe.

 

LETTRE 30

À PAMMACHIUS

Apologétique de Jérôme, prêtre, à Pammachius, pour les livres contre Jovinianus.

Si j'ai différé jusqu’à présent de vous écrire, votre silence en a été cause; car je craignais, en l'interrompant, de vous causer plus d'importunité que de plaisir. Maintenant, prévenu par votre douce lettre, par une lettre qui m’invite à philosopher sur un de nos dogme je reçois à bras ouverts, comme on dit, un ancien condisciple, mon camarade et mon ami. Je cherche à faire de vous le défenseur de mes faibles ouvrages; mais auparavant je voudrais en vous fléchir mon juge, ou plutôt instruire mon avocat de tous les griefs dont on me charge; car, ainsi que le dit Tullius, votre compatriote, et que l'avait déjà dit Autonius, dans un petit ouvrage, le seul qu'il ait composé : «Le premier moyen d'assurer le gain d'une cause, c'est de l’étudier avec soin.»

Quelques uns donc me blâment d'avoir, dans les livres contre Jovinianus, trop élevé la virginité, et trop abaissé le mariage. Ils disent que c'est, en quelque façon, condamner le mariage que de louer si fort la chasteté, de manière à mettre une énorme différence entre une vierge et une femme mariée. S'il m'en souvient bien y le sujet de mes débats avec Jovinianus consiste en ce qu'il égale le mariage à la virginité, tandis que je mets la virginité au-dessus du mariage; qu'il trouve peu de différence ou qu'il n'en trouve point, tandis que j'en trouve une très grande, entre l'un et l'autre état. Enfin, et c'est de quoi nous vous sommes redevables à vous, après le Seigneur, il n'a été condamné que pour avoir osé égaler le mariage à la virginité perpétuelle. Mais, s'il n'y a point de différence entre une vierge et une femme mariée, pourquoi donc Rome n'a-t-elle pu entendre professer une doctrine aussi impie ? L'homme engendre les vierges, mais les vierges n'engendrent pas l'homme. Point de milieu : il faut être, ou de mon sentiment ou de celui de Jovinianus. Si l'on me blâme de mettre le mariage au-dessous de la virginité, on doit le louer de les mettre sur le même rang; mais puisqu'il a été condamné pour cela, sa condamnation doit autoriser mon ouvrage. Si les gens du monde ne peuvent souffrir qu'on les place dans un rang inférieur à celui des vierges, je m'étonne que des clercs, des moines et des hommes voués à la continence ne fassent pas l'éloge de la profession qu'ils ont embrassée. Ces derniers s'abstiennent de leurs épouses pour garder la chasteté comme les vierges, et cependant ils ne mettent aucune différence entre les femmes mariées et les vierges. Qu'ils reprennent donc leurs femmes qu'ils avaient abandonnées; ou, s'ils persistent à s'en tenir éloignés, leur silence même fera bien connaître que l'état qu'ils préfèrent au mariage est le meilleur.

Suis-je si peu versé dans les Écritures, et si novice dans les pages sacrées, que je n'aie pu suivre une ligne, et le plus faible enchaînement de paroles entre la virginité et le mariage ? Sans doute, j'ignorais qu'il est écrit : Ne sois pas trop juste; (Ec 7,017) et, en me tenant en garde d'un côté, je me suis laissé blesser à l'autre. Je m'explique : est-ce que par hasard, en combattant de pied ferme contre Jovinianus, je me suis laissé blesser par derrière au manichéen ? Dès le commencement du livre, n'ai-je pas dit : «Je ne vais point, à l'exemple de Marcion et du manichéen, déclamer contre le mariage, ni regarder comme impure toute union des deux sexes, me laissant prendre aux erreurs de Tatianus chef des encratites, qui condamne et réprouve, non seulement le mariage, mais encore les viandes que Dieu a créées pour l'usage des hommes. Nous savons que, dans une grande maison, il se trouve, non seulement des vases d'or et d'argent, mais, aussi des vases de bois et d'argile; (21 Cor 3,10-12) et, sur les fondements du Christ, fondements que l'architecte Paul a jetés, les uns bâtissent avec de l'or, de argent et des pierres précieuses, les autres, au contraire, avec du foin, du bois et de la paille. Nous n'ignorons point que le mariage est chose respectable, et que la couche nuptiale est sans tâche. Nous avons lu le premier commandement de Dieu : Croissez, multipliez, et remplissez la terre. (Gen 1,28) mais si nous approuvons le mariage, nous lui préférons néanmoins la virginité, qui en est le fruit. Est-ce que l'argent cessera d'être argent, parce qu'il est moins précieux que l'or ? Est-ce faire injure à l'arbre et au blé que de préférer les fruits à la racine et aux feuilles le froment à la tige et à l’épi ? De même que les fruits proviennent de l'arbre, le froment de la tige, de même la virginité est produite par le mariage. Le grain qui donne cent pour un, celui qui donne simandre, celui qui donne trente, ne laisse pas, quoiqu'il provienne d'une même terre, d'une même semence, de différer beaucoup en nombre. Le nombre trente a rapport au mariage; car l'union même des doigts, qui s'enlacent et s'allient comme en une sorte de doux baiser, représente l’union du mari et de la femme. Le nombre soixante se rapporte aux veuves, et on le désigne en mettant un doigt sur un autre; car elles sont dans les angoisses et les tribulations; mais plus il leur est pénible, d'être privés d'un plaisir qu'elles goûtèrent jadis, plus aussi leur récompensé sera grande. Pour le nombre cent, — faites bien attention à ceci, lecteur, — on passe de la main gauche à la droite, puis, avec les mêmes doigts dont, à la main gauche, où s'était servi pour désigner l'état des personnes mariées et des veuves, on forme un cercle qui représente la couronne de la virginité.

Or, je vous prie, parler de la sorte est-ce condamner le mariage P? Nous avons comparé la virginité à l'or, le mariage à l'argent. Nous avons dit que les grains dont, les uns rendent cent pour un, les autres soixante et les autres trente, sont produits de la même terre et de la même semence,bien qu'ils diffèrent beaucoup en nombre. Et quel lecteur sera donc assez peu équitable pour me condamner, non point d'après mes paroles, mais d'après sa propre pensée ? Assurément, nous avons été, à l’égard du mariage, beaucoup plus indulgents que la plupart des docteurs grecs et latins, qui appliquent aux martyrs le nombre cent, aux vierges le nombre soixante, aux veuves le nombre trente, et qui, par là, excluent le mariage de la bonne terre et du champ que le père de famille a ensemencé. Mais, afin qu’il ne semblât pas que, après avoir été réservé dans le commencement de mon livre, je ne gardais plus de bornes par la suite, n'ai-je pas eu soin, une fois les division, établies, et prêt à entrer en matière, de dire aussitôt : «Je vous en conjure, vierges de l'un et de l'autre sexe, et vous qui vivez dans la continence, et vous qui êtes engagés dans le mariage ou même dans de secondes noces, aidez mes efforts par vos prières, c’est de vous tous que Jovinianus est l’ennemi.» Ceux dont les prières me sont nécessaires, que je réclame pour soutiens de mon Ïuvre, ai-je pu, me laissant aller aux erreurs des manichéens, condamner leur profession ?

Poursuivons, car les bornes étroites d'une lettre ne me permettent pas de m'arrêter longtemps à chaque chose l'une après l’autre. En expliquant ce passage de Paul : Le corps de la femme n'est point à elle, mais à son mari; de même le corps du mari n'est point à lui, mais à sa femme, (1 Cor 7,4) nous avons ajouté : «Toute cette question ne regarde que les hommes engagés dans le mariage, et il s'agit de savoir s'il leur est permis de renvoyer leur femme, ce que le Seigneur a défendu dans l'Évangile. C'est pour cela que l’Apôtre dit : Il est avantageux à l’homme de ne s'approcher d'aucune femme, (Ibid. 1) comme s'il y avait du danger à toucher une femme, et que l'on pût s'en approcher sans se perdre. De là vient que Joseph, lorsque cette Égyptienne voulait le toucher, s'échappa de ses mains et lui abandonna son manteau. Mais, comme celui qui s'est une fois marié ne peut, sans le consentement de sa femme, vivre dans la continence, ni la répudier sans motif, il faut qu'il lui rende le devoir conjugal, parce qu'il s'est engagé, volontairement à être obligé de le lui rendre.» Celui qui dit que c'est un précepte du Seigneur de ne pas répudier une femme, et que l'homme ne doit pas, sans un mutuel consentement, séparer ce que Dieu a uni, peut-on dire que celui-là condamne le mariage ?

L'Apôtre dit ensuite : Mais chacun a son don particulier, selon qu'il le reçoit de Dieu, celui-ci une manière, celui-là d'une autre. (1 Cor 7) En expliquant ce passage, nous avons ajouté : «Il est facile, dit l'Apôtre, de voir ce que je demande. Mais, comme dans l'Église, les dons sont divers, je permets le mariage, pour qu'il ne semble pas que je condamne la nature. Remarquez encore ceci : Autre est le don de la virginité, autre celui du mariage; car, si la récompense du mariage et de la virginité était la même, l'Apôtre, après avoir conseillé de garder la continence, n'eût point ajouté : Mais chacun a son don particulier, selon qu'il le reçoit de Dieu, celui-ci d'une manière, celui-là d’une autre. Là où chacun a son don spécial, là se trouve diversité de dons. J'avoue que le mariage est aussi un don de Dieu, mais entre un don et un don il y a, une grande différence. Enfin, l'Apôtre, parlant d'un incestueux qui faisait pénitence : Pardonnez-lui plutôt, dit-il, et tâchez de le consoler. — Ce que vous lui accorderez, je l'accorde aussi. (2 Cor 2,7-10). Et, de peur que nous ne pensions que l'on puisse faire cas d'un don qui vient de l'homme, il ajoute : Car, si j'ai accordé quelque chose, je l'ai accordé à cause de vous, et devant Jésus Christ. (Ibid.). Les dons du Christ ne sont pas tous de même nature. Voilà pourquoi Joseph, qu’était le type du Sauveur, avait une robe de couleurs diverses. Nous lisons aussi dans le psaume quarante-quatrième : La reine est restée debout à votre droite, ayant un habit enrichi d'or, et étant couverte de ses divers ornements. (Ps 44,10). L'apôtre saint Pierre dit encore : Comme cohéritiers de la grâce infinie de Dieu, (Pi 3,7) ce que le grec exprime d'une manière plus forte et plus énergique, par le mot pikilis, qui signifie varié.»

Je vous le demande, qu’elle opiniâtreté n'est-ce pas de ne vouloir point ouvrir les yeux à la plus éclatante lumière ? Nous avons dit qu'il est, dans l'Église, plusieurs sortes de dons, que le don de la virginité diffère de celui du mariage; nous avons ajouté un peu après : Oui, le mariage est un don de Dieu; mais entre un don et un don il y a une grande différence. Et ce que je proclame à haute voix, comme un don de Dieu, l'on m'accuse de le condamner ? Or, si Joseph est le type du Seigneur, cette robe de couleurs diverses dont il était revêtu nous représente aussi les divers états des vierges, des veuves, de ceux qui vivent dans la continence ou qui sont engagés dans le mariage. Puis-je donc avoir regardé comme profanes ceux qui appartiennent à la tunique du Christ, surtout quand j'ai dit que la reine elle-même, c'est-à-dire, l'Église du Seigneur, qui est revêtue d'un habit d'or, est aussi environnée de divers ornements ? Parlant ensuite du mariage, toujours nous avons professé la même opinion. «Cet endroit, avons-nous dit, ne fait rien à notre sujet; car saint Paul nous apprend par là, suivant les enseignements du Sauveur, qu'un mari ne doit point, hors le cas de fornication, répudier sa femme, et qu’une femme répudiée ne peut, du vivant de son mari, épouser un autre homme; mais qu'elle doit, au contraire, se réconcilier avec son époux. Et dans un autre endroit : La femme est liée à la loi du mariage, tant que son mari est vivant; mais si son mari meurt, elle est affranchie de cette loi : qu'elle se marie à qui elle voudra, pourvu que ce soit selon le Seigneur, (1 Cor 7,39) c'est-à-dire, qu'elle se marie à un chrétien. Celui qui permet les secondes et les troisièmes noces, pourvu, qu’elles se fassent dans le Seigneur, défend-il les premières noces avec un païen ?» Que mes détracteurs ouvrent les oreilles, je les en conjure, et qu'ils voient que j'ai permis le secondes et les troisièmes noces, pourvu qu'elles se fassent dans le Seigneur. Moi, qui n'ai pas condamné les secondes, ni les troisièmes, ai-je donc pu condamner les premières ?

Lorsque j’ai expliqué ce passage de l’Apôtre : Un homme est-il appelé, à la foi, étant incirconcis, qu'il n'affecte point de paraître incirconcis. Un autre y est-il appelé, n'étant pas circoncis, qu'il ne se fasse point, circoncire, (1 Cor 7,18) alors, quoique certains interprètes, fort versés dans les Écritures, prétendent que ceci doit s'appliquer à la circoncision et à la servitude de la loi, n’en ai-je pas fait clairement l'application au mariage, et n'ai-je pas dit : «Si un homme est appelé à la foi, étant incirconcis, qu’il ne se fasse pas circoncire.» En d'autres termes, vous aviez une épouse quand, vous fûtes appelé à la foi, ne croyez pas que la foi du Christ soit pour vous, un motif de séparation. Ce n'est rien d'être circoncis ou d'être incirconcis, mais observer les commandements de Dieu c'est tout. (Ibid. 19). Le célibat, comme le mariage, ne sert à rien, sans les Ïuvres, puisque la foi même, apanage particulier des chrétiens, est une foi morte, si elle n'est soutenue par les Ïuvres; autrement, l'on pourrait mettre au nombre des saintes et les vierges de Vesta, et les femmes qui, après un premier Avez-vous été appelé à la foi, étant esclave ? que cela ne vous trouble point; mais faites-en un bon usage, quand même vous pourriez être libre. (1 Cor 7,25). En d'autres termes, si vous êtes marié et attaché à une femme; si vous lui rendez le devoir conjugal, parce que, votre cÏur n'est pas en votre puissance; ou, pour mieux dire, si vous êtes esclave de votre femme, ne vous attristez point pour cela, et ne regrettez pas la perte de votre virginité. Et quand même vous pourriez trouver quelque motif de séparation, afin de vivre librement en continence, ne compromettez pas le salut de votre épouse pour faciliter le vôtre; gardez encore un peu votre épouse ne la devancez pas, attendez qu'elle vous suive; et si vous montrez quelque patience, votre épouse deviendra votre sÏur.»

Dans cet endroit aussi où nous avons expliqué ce passage de Paul : Quant aux vierges, je n'ai point reçu de commandement du Seigneur, mais voici le conseil que je donne, comme ayant reçu de Dieu la grâce d'être son fidèle ministre, (1 Cor 7,25) nous avons préféré la virginité en conservant la prérogative du mariage. «Si le Seigneur, disions-nous, eût fait un précepte de la virginité, Il aurait semblé condamner le mariage et détruire cette source de génération qui produit les vierges elles-mêmes. S'il avait coupé la racine de l'arbre, comment pourrait-Il cueillir des fruits ? S'il n'eût d'abord jeté les bases, comment élèverait-Il l’édifice et y mettrait-Il le comble ?» Puisque j'ai dit que le mariage c'est la racine, que la virginité ce sont les fruits; que le mariage c'est le fondement, et que la chasteté perpétuelle c'est l'édifice ou le comble, qui sera donc assez rongé par l'envie, assez aveuglé par le désir de décrier, pour ne pas vouloir, là où il se trouve un édifice ou un comble, reconnaître qu'il y a un fondement qui supporte le tout ?

Après avoir, en un autre endroit, cité ce passage de l'Apôtre : Êtes-vous lié avec une femme ? ne chercher point à vous délier. N'avez-vous point de femme ? ne cherchez pas a vous marier, (1 Cor 7,27) nous avons aussitôt ajouté : «Chacun de vous a ses limites; rendez-moi ce qui m’appartient, et gardez ce qui est à vous. Si vous êtes lié avec une femme, ne la répudiez pas; si vous ne l’êtes pas, n'en cherchez point une autre. Comme je ne prétends pas, moi, délier ceux qui sont unis par les liens du mariage, n'entreprenez pas non plus de lier ceux qui sont dégagés de tout lien.»

J'ai déclaré aussi dans un autre endroit, et de la manière la plus formelle, ce que je pense de la virginité et du mariage. «L'Apôtre, ai-je dit, ne veut pas nous surprendre ni forcer nos inclinations; mais il nous conseille ce qu'il y a d'honnête et de saint, nous exhorte à servir Dieu du fond de notre âme, à considérer attentivement ce qu'il exige de nous, à être toujours prêts à faire sa Volonté, afin que, s'Il nous ordonne quelque chose, nous l'exécutions sur-le-champ: pareils, à des soldats généreux, qui sont toujours sous les armes, et que nous ne nous embarrassions pas de ces frivoles soins qui, suivant l'Ecclésiaste, font la seule occupation des gens du monde.

Après avoir comparée l'état des vierges avec celui des personnes mariées, nous avons fini par ces mots: «Là où il est un bon et un meilleur état, il ne saurait y avoir une même récompense pour chacun de ces états. Or, si la récompense ne peut être la même, il à faut bien que les dons soient différents aussi. Il y a donc autant de différence entre le mariage et la virginité qu'il y en a entre ne pas pécher et faire le bien, ou, tout au moins entre ce qui est bon et ce qui est meilleur.

Et dans la suite, lorsque nous disons: «L'Apôtre, après avoir achevé d’examiner la question du mariage et de la virginité avec une telle sagesse, une telle réserve dans les préceptes, qu'il ne s'écarte ni à droite ni à gauche., mais qu'il marche par la voie royale, et suit le conseil du Sage : Ne sois pas juste à l’excès, (Ec 7,17) l'Apôtre compare de nouveau la monogamie à la bigamie, et de même qu'il avait préféré la virginité au mariage, de même il préfère les premières noces aux secondes,» ne Écritures, que la gauche, ce que c'est que la droite, et ce qu'il faut entendre par ces mots : Ne sois pas juste à l'excès ? En effet, c’est aller à gauche que de s'abandonner, comme les Juifs et les Gentils, à la fougue de la passion, et de soupirer toujours pour de honteux plaisirs. C'est aller à droite que de suivre les erreurs des manichéens, et, sous le voile d'une chasteté simulée, de se laisser prendre aux filets de l'impureté. C'est aller par la voie royale que d'aspirer à la virginité, sans condamner le mariage.

En outre, qui donc jugera mes faibles écrits d'une manière assez peu équitable pour prétendre que je condamne les premières noces, moi surtout qui, parlant des secondes, ai dit en termes formels : «L'Apôtre permet les secondes noces, mais aux personnes qui veulent se marier, mais à celles qui ne peuvent garder la continence, de peur que, après avoir vécu avec mollesse, elles ne secouent le joug du Christ, et ne veuillent se remarier, encourant ainsi la condamnation, parce qu'elles ont rendu vaine la foi qu'elles lui avaient donnée, (1 Cor 7,40) et s'il fait cette concession, c’est que beaucoup d'entre elles sont retournées en arrière, et ont suivi Satan. — Au reste, elles seront plus heureuses, si elles demeurent veuves. (1 Tim 5,11). Et aussitôt il s'appuie de l'autorité apostolique : C'est ce que je leur conseille. Mais, dans la crainte que l'autorité de l'Apôtre, comme celle d'un homme ordinaire, ne semblât pas avoir assez de poids, il ajoute : Or, je crois que j'ai aussi Esprit de Dieu. Lorsqu'il exhorte à la continence, il donne un conseil qui vient, non pas de l'homme, mais de l'Esprit de Dieu; et, lorsqu'il permet de se marier une seconde fois, il n'en appelle pas à l'esprit de Dieu, mais il use d'une prudence merveilleuse, sachant proportionner les obligations aux forces de chacun.»

Après donc avoir cité les passages dans lesquels l'Apôtre permet les secondes noces, nous avons aussitôt ajouté : «De même qu'aux vierges il permet le mariage comme une sauvegarde contre la fornication, et rend excusable un état qui, de soi, ne leur offre aucun attrait, de même il permet aux veuves un second mariage, comme un préservatif contre un danger semblable; car il vaut mieux ne connaître qu'un homme, quoique en secondes ou en troisièmes noces, que d'en connaître plusieurs, c'est-à-dire, qu'il est plus pardonnable de se prostituer à Un seul homme qu’à plusieurs.

Loin d'ici la calomnie. Nous avons, en cet endroit, parlé des secondes, des troisièmes, et même, si l'on le veut, des quatrièmes noces, mais, non pas des premières. Et, pour montrer que, lorsque nous avons dit qu'il est plus pardonnable de se prostituer à lun seul homme qu’à plusieurs, nous n'avons point voulu parler des premières noces, puisqu'il ne s’agissait que des secondes et des troisièmes, voici comment nous avons terminé la question de la bigamie et de la trigamie : «Tout est permis, mais tout n'est pas expédient. Je ne condamne point ceux qui se marient deux fois, trois même, si cela se peut, huit fois. Je dis plus encore : Je suis loin de repousser un débauché qui se repent. Il faut juger également de ce qui est également permis.»

Qu’il rougisse donc mon détracteur, lui qui m'accuse de condamner les premières noces, qu’il rougisse en lisant ces mots : «Je ne condamne point ceux qui se marient deux fois, trois fois, et même, si cela se peut, huit fois.» Il y a de la différence entre ne pas condamner une chose et la louer, entre excuser des faiblesses et vanter des vertus. Si l'on me trouve trop sévère lorsque je dis «qu'il faut juger également de ce qui est également permis», on ne me trouvera pas, je pense, cruel et rigide, quand on verra que j'assigne une place à la virginité et au mariage, une autre place à ceux, qui se marient trois fois, ou même huit fois, une autre place enfin à ceux qui se repentent.

Notre langage a montré, dans les pages suivantes, que le Christ est vierge selon la chair, et, selon l'esprit, marié une seule fois, puisqu'Il n'a qu'une épouse, qui est l’Église; puis, après cela, on nous accuse de condamner le mariage ? L'on prétend que je condamne le mariage, moi qui m'exprime en ces termes : «Nul doute que les prêtres de l’ancienne loi ne soient descendus d'Aaron, d'Eléazar et de Phinées; or, comme ceux-ci furent mariés, l'on pourrait avec raison se prévaloir contre nous de leur exemple, si, professant l'erreur des Encratites, nous prétendions qu'il faut condamner le mariage.» Quoi ! nous combattons Tatianus, chef des Encratites, qui rejette le mariage et nous sommes censés nous-mêmes le rejeter aussi ! D’ailleurs, en comparant les vierges avec les veuves, je montre bien ce que je pense du mariage, et j’ai placé dans trois classes différentes les vierges, les veuves ou les personnes continentes, puis les personnes mariées; c'est ce que prouvent assez les lignes suivantes : «Je ne nie pas que les veuves ne soient heureuses, si, après le baptême, elles demeurent dans leur état. Je ne veux pas non plus diminuer le mérite des femmes qui vivent chastement avec leurs maris. Toutefois, comme les veuve sont, aux yeux de Dieu, plus dignés de récompense que les femmes asservies au devoir conjugal, elles ne doivent pas trouver mauvais que l'on préfère la virginité au veuvage.»

Ayant encore cité ces paroles de l'Apôtre aux Galates : Nul homme ne sera justifié par les Ïuvres de la loi, (Gal 2,16) voici comment nous les avons expliquées : «Le mariage est aussi une Ïuvre de la loi; c'est pour cette raison qu'elle maudit les femmes qui n'ont pas d'enfants. Que si l'évangile même, permet le mariage, autre chose est néanmoins de compatir à la faiblesse, autre chose de promettre des récompenses à la vertu. Ainsi, nous avons dit clairement que la loi èvangélique permet le mariage, mais cependant que les personnes mariées, qui pourtant remplissent les devoirs de leur état, ne peuvent obtenir la gloire due à la virginité.» Que si un tel sentiment révolte les gens mariés, ce n'est pas à moi qu’ils doivent s'en prendre, mais aux saintes Écritures, mais aux évêques, aux prêtres, aux diacres, à tout l’ordre sacerdotal et lévitique, parce que ceux-ci, savent bien qu'ils ne peuvent offrir des sacrifices, et être en même temps asservis aux obligations conjugales. Et à l’occasion d'un passage de l'Apocalypse, que nous avons cité, n’avons-nous pas déclaré manifestement ce que nous pensons des vierges, des veuves et des personnes mariées ? Ce sont là ceux qui chantent ce cantique nouveau, que nul ne peut chanter, s'il n'est vierge. Ce sont là les prémices de Dieu et de l’Agneau, et ils sont sans tâche. (Ap 14,4). «Si les vierges sont les prémices que l'on offre à Dieu, les veuves et ceux qui, dans le mariage, gardent la continence, seront donc après les prémices, c’est-,à-dire, au second et au troisième rang. Nous mettons au second et au troisième rang les veuves et les personnes mariées, et l'on dit que, par une fureur d'hérétiques, je condamne le mariage.»

Il est, dans notre livre, beaucoup d'autres choses, que nous avons dites avec une sage réserve, touchant les vierges, les veuves et les personnes mariées. Jaloux d'être bref, je ne rapporterai plus qu'un passage; et il n'y a, je pense, qu'un ennemi déclaré ou un fou, qui puisse y trouver à redire. Ayant doue rappelé que le Seigneur S'était trouvé aux noces de Cana, en Galilée, voici ce que j’ajoutai après quelques autres raisons : «Celui qui n'assista qu'une fois à des noces, enseigne qu’il ne faut non plus se marier qu'une fois. Ce serait nuire peut-être au mérite de la virginité que de ne pas mettre le mariage au troisième rang, c’est-à-dire, après la virginité, après la chasteté des veuves. Mais comme il n'appartient qu'à des hérétiques de condamner le mariage, nous les écoutons volontiers, car l’Église ne condamne pas le mariage, mais elle lui préfère le veuvage et la virginité; elle ne le rejette pas, mais elle le met au rang qui lui convient, comme je l'ai dit, que dans une grande maison il n’y a pas seulement des vases d’or et d’argent, mais qu’il y en a aussi de bois et de terre, et les uns sont pour des usages honorables, et les autres pour des usages vils et honteux. — Celui qui se purifiera deviendra un vase d'honneur, un vase nécessaire et propre à toutes sortes de bonnes Ïuvres. (2 Tim 2,20-21). Tous les éloges que l’on peut faire du mariage nous les écoutons donc volontiers. Nous entendons volontiers louer le mariage, et l’on nous accuse de le condamner ! L'Église ne condamne pas le mariage, mais elle lui préfère le veuvage et la virginité.; que vous le vouliez, que vous ne le vouliez pas, les personnes mariées sont au-dessous des vierges et des veuves. L'Église ne condamne pas le mariage, quand il reste dans ses limites naturelles, mais elle lui préfère le veuvage et la virginité; elle ne le rejette pas, mais elle le met au rang qui lui convient. Il ne tient qu'à vous si vous le voulez, de vous élever au second rang de la chasteté; pourquoi vous indigner de n’être qu'au troisième rang, si vous ne voulez pas monter plus haut ?

Donc, puisque j’ai marché, voyageur circonspect, avec tant de prudence, de l'un à l'autre mille du chemin, et que j’ai si souvent averti le lecteur que j'approuve le mariage, de manière cependant à lui préférer les personnes vouées à la continence, les veuves et les vierges, un lecteur sage et bienveillant aurait dû, par tout le reste juger, de ce qui lui semblait sévère, et ne pas m’accuser d’avoir professé, dans un même livre, des opinions contraires. Où trouver, en effet, un homme assez stupide, assez peu versé dans l'art d’écrire, pour louer et blâmer à la fois une même chose, pour abattre ce qu’il a élevé, pour élever ce qu’il a abattu, enfin, pour se blesser lui-même de sa propre épée, après avoir triomphé de son adversaire ? Si les hommes grossiers et sans aucune teinture de la rhétorique ou de la dialectique, déchiraient, ma réputation, j'excuserais volontiers leur manque de savoir, et je ne m’irriterais pas d'une attaque où il y aurait plus d’ignorance que de méchanceté. Maintenant, puisque ce sont des hommes instruits et versés dans les belles lettres, qui aiment mieux flétrir mes écrits que de se donner la peine de les comprendre, je leur réponds en deux mots qu’ils doivent apporter remède aux fautes, et non pas les blâmer seulement. Le champ est ouvert, l'ennemi est en présence; la pensée de l'adversaire est manifeste; et, pour me servir des paroles de Virgile, il faut regarder en face celui qui, défie; qu'ils viennent donc lui répondre, qu'ils se présentent dans la lice d’une manière convenable, et non pas la verge à la main, comme dans leurs écoles; qu’ils me montrent ce que j'ai pu ajouter à leurs écrits, ou bien en retrancher. Je n’écoute pas des censeurs, je suis docile à des "maîtres. C'est une manière d'enseigner molle et efféminée que de venir, du haut des remparts, apprendre au soldat qui combat comment il doit porter ses coups quand on est embaumé de parfums, on a mauvaise grâce à taxer de lâcheté un guerrier tout inondé de sang.

Et lorsque je parle de la sorte, je ne dois point être accusé de vanité, comme si je disais que j'ai combattu seul pendant que les autres dormaient. Je dis seulement que ceux-là peuvent combattre avec moins de péril qui m’ont vu couvert de blessures. Je ne veux pas vous voir dans un combat où vous n'ayez qu'à vous défendre, et où, laissant oisive la main droite, vous parez de la gauche, avec le bouclier, les coups de l'ennemi. Il faut, ou frapper, ou mourir; je ne puis vous proclamer vainqueur, si je ne vois votre adversaire étendu mort. Nous aussi, très docte personnage, nous avons hanté les écoles; nous aussi, nous nous sommes imbus des ces préceptes que l'on doit à Aristote, ou qui viennent de Gorgias, savoir, qu'il est plusieurs manières d'écrire, et que dans ces manières diverses, autre chose est d'écrire d'un style déclamatoire, autre chose d'écrire d'un style dogmatique. Dans le premier cas, on parle d’une façon vague, et, en répondant à l'adversaire, l'on propose tantôt ceci, tantôt cela; on raisonne comme l'on veut : on dit une chose, et l'on en fait une autre; on présente du pain, comme dit le proverbe, et l'on tient une pierre. Dans le second cas, il faut de la droiture et de la bonne foi. Autre chose est de proposer une question, autre chose est de définir d'un côté : l'on attaque, de l'autre l'on instruit. Pendant que je suis aux prises, et que ma vie se trouve en danger, vous me dites avec l'empressement d'un maître officieux : Ne porte pas tes coups obliquement et par où l'on ne s'attend point à les recevoir; frappe en avant; il est honteux pour toi de vaincre l'ennemi par le stratagème, et non point par la force.» — Comme si ce n'était point le comble de l'art, en combattant, de menacer un endroit, et de frapper à un autre. Lisez, je vous prie, Démosthène, lisez Cicéron; ou si les rhéteurs vous déplaisent, parce qu’ils s'appliquent à dire des choses vraisemblables plutôt que des choses vraies, lisez Platon, Théophraste, Xénophon, Aristote, et les autres philosophes qui sont sortis de l'école de Socrate, comme autant de ruisseaux venus d'une même source. Qu’y a-t-il chez eux qui respire la franchise et la simplicité ? Comme ils savent accommoder les paroles à leurs sentiments ! Comme ils savent leur donner un sens favorable Origène, Méthodius, Eusébius, Apollinaire ont beaucoup écrit contre Celse et Porphyre; voyez de quels arguments, de quelles subtilités ils se servent pour combattre des erreurs inventées par l'esprit du démon ! Comme ils sont amenés quelquefois à dire non pas ce qu'ils pensent, mais ce qu'il faut dire; ils parlent contre ceux que l'on nomme Gentils. Je ne dis rien des auteurs latins, de Tertullien, de Cyprien, de Minutius, de Victorinus, de Lactance, d'Hilaire, de peur qu'il ne semble que j'accuse les autres, au lieu de me défendre. Je citerai l'apôtre Paul; car, toutes les fois que je le lis, je crois entendre, non pas des paroles, mais des coups de tonnerre. Lisez ses Épîtres, celles principalement qu'il adresse aux Romains, aux Galates, aux Ephésiens, et dans lesquelles il est tout entier à la polémique; vous verrez, dans les témoignages qu'il emprunte à l'ancien Testament, quelle habileté, qu’elle prudence, qu’elle finesse il met à déguiser le but qu'il se propose. Certaines paroles ont un air simple, et paraissent venir d'un homme sans malice et sans culture, qui est aussi inhabile à tendre des pièges qu'à éviter ceux qu'on lui tend; mais, où que vous jetiez les yeux, vous apercevez la foudre. Il s’attache à un sujet, il s'empare de tout ce qu'il aborde, tourne le dos pour vaincre, et fait semblant de fuir pour tuer. Efforçons-nous donc de le calomnier, et disons-lui :

Les passages dont, vous vous êtes servi contre les Juifs et contre les hérétiques n'ont pas, dans les lieux d'où vous les tirez, le même sens que dans vos Épîtres. Nous trouvons des exemples réduits, pour ainsi dire, en captivité; vous faites servir à votre triomphe des choses qui, dans les volumes où vous les puisez, sont inaptes au combat. — Cet Apôtre ne nous dit-il pas comme le Sauveur : Autre est mon langage avec les étrangers, autre avec ceux de la maison. La foule reçoit les paraboles, les disciples entendent la vérité. Le Seigneur propose des questions aux pharisiens, et ne les explique pas. Autre chose est d'instruire un disciple, autre chose de combattre un ennemi. Mon secret est pour moi, dit le Prophète; mon secret est pour moi et pour les miens. (Is 24,16).

Vous vous irritez contre moi de ce que j'ai vaincu Jovinianus, et ne l'ai point instruit; je veux dire qu'ils s'irritent ceux qui sont fâchés de le voir anathématisé, et qui, en vantant ce qu'ils sont, accusent ce qu'ils feignent d'être. Comme si j'avais dû le prier de me céder la victoire; comme si, malgré son opiniâtre résistance, je n'avais pas dû l'enchaîner dans les liens de la vérité ! C'est là ce que je dirais si, dans le désir de vaincre, je m'étais écarté, en quelque chose, du sens des Écritures, et, comme font d'ordinaire les hommes éminents, je contrebalancerais ma faute par mes services antérieurs. Mais, parce que je suis interprète de l'Apôtre, que je ne donne point mon opinion personnelle, et que je me borne à remplir les fonctions de commentateur, tout ce qui peut sembler trop sévère on doit l'attribuer à l'auteur que j'explique, plutôt qu'à moi qui le commente, à moins, par hasard, qu'il ne tienne un autre langage, et que, par une maligne interprétation je n’aie altéré le sens naturel de ses paroles. Que celui qui m'accuse vienne me convaincre, les Écritures à la main.

Nous avons dit : «S’il est bon de ne pas toucher de femme, c'est donc mal d'en toucher quelqu'une, car il n'y a d'opposé au bien que le mal; or, si c'est mal de toucher une femme, et si cela se pardonne, on ne le passe que pour éviter, quelque chose de pire.» Ainsi de suite jusqu'au chapitre suivant. Noue nous sommes exprimé de la sorte, parce que l’Apôtre avait dit : Il est avantageux à l'homme de ne s’approcher d'aucune femme; néanmoins pour éviter la fornication, que chaque homme vive avec sa femme et chaque femme avec son mari. (1 Cor 7,1-2). En quoi mes paroles diffèrent-elles du sens de l'Apôtre ? Peut-être en ce qu'il prononce, tandis que je doute; en ce qu'il décide tandis que je propose une question; en ce qu'il dit formellement : Il est avantageux à l’homme de ne s'approcher d'aucune femme, tandis que je demande avec réserve s'il est avantageux à l'homme de ne s'approcher d'aucune femme. Le mot si est d'un homme qui doute, et non pas d'un homme qui affirme. L'Apôtre dit : Il est avantageux de ne s'approcher d'aucune femme; et moi je ne fais qu'ajouter ce qui peut être opposé à ce bien dont il parle. Je dis encore immédiatement après : «Il faut remarquer la prudence de l'Apôtre; car il n'a pas dit : Il est bon que l'homme n'ait pas de femme, mais : Il est bon de ne point toucher de femme, comme s'il y avait du danger à en toucher tune, et qu'on ne pût le faire sans se perdre.» Vous le voyez donc, j'ai voulu parler, non pas des personnes mariées, mais simplement des devoirs du mariage; ce qui n'est autre chose que comparer le mariage lui-même avec la continence et la virginité, qui nous rendent semblables aux anges, et faire voir qu'il est bon à l'homme de ne toucher aucune femme.

Vanité des vanités, et tout est vanité, (Ec 1,2) dit l'Ecclésiaste. Si toutes les créatures sont bonnes, en tant que sorties des mains d'un créateur qui est bon, comment tout n'est-il que vanité ? Si la terre est vanité, est-ce que les cieux, les anges, les trônes, les dominations, les puissances et les vertus le sont également ? — Les choses qui sont bonnes, en tant que sorties des mains d’un créateur qui est bon, sont appelées vanité, quand on les compare à des choses qui valent mieux : par exemple, comparée à un flambeau, une lampe n'est rien; comparé à une étoile, un flambeau n'a point d'éclat; une étoile, comparée à la lune, est obscure; rapprochez la lune du soleil, elle n'aura pas de clarté; mettez en parallèle le Christ et le soleil, celui-ci ne sera que ténèbres. Je suis celui qui est, (Ex 3,14) dit le Seigneur; toutes les créatures, comparées à Dieu, sont, donc un pur néant. Seigneur, dit Esther, ne livre point voire héritage à ceux qui ne sont rien, (Es 14,11) c'est-à-dire, aux idoles et aux démons. Cependant ils existaient ces démons et ces faux dieux auxquels Esther conjurait le Seigneur de ne pas livrer son peuple. Nous voyous aussi, dans Job, que Baldad, en parlant de l'impie, s'exprime en ces mots : Que les choses dans lesquelles il mettait sa confiance soient arrachées de sa maison, et que la mort, comme un roi, le foule aux pieds; — que ses compagnons habiteront la demeure où il n'est plus. (Job 18,14) Nul doute qu'il ne s'agisse du diable, qui, tout en ayant des compagnons, — et il n’en aurait point, s'il n'existait, pas, — se trouve cependant considéré comme n'existant point, parce qu'il est, en quelque sorte, perdu pour Dieu. C'est dans ce sens que nous avons dit, sans néanmoins faire mention des femmes mariées, que c'est un mal de toucher une femme, parce que c'est un bien de ne point en toucher. Voilà pourquoi nous avons comparé ensuite la virginité au froment, les noces à l'orge, et la fornication au fumier. Sans doute, le froment et l'orge sont des créatures de Dieu; néanmoins, dans l'évangile, la foule la plus nombreuse est nourrie avec des pains d'orge, et la moins nombreuse avec des pains de froment. Seigneur, dit le Prophète, vous sauverez les hommes et les animaux. (Ps 35,7). C'est là précisément ce que nous avons dit en d'autres termes, lorsque nous avons comparé la virginité à l'or, les noces à l'argent; lorsque nous avons parlé des cent quarante-quatre mille vierges marqués du signe, lesquels ne se sont point souillés avec des femmes, et qu'ainsi nous avons voulu montrer que tous ceux quine sont pas demeurés vierges, sont, en quelque sorte, souillés, si l'on compare leur état à une vie pure et chaste comme celle des anges et de notre Seigneur Jésus Christ.

Que si l'on trouve quelque chose de trop dur dans mes paroles, et si l'on me blâme d'avoir mis entre le mariage et la virginité autant de distance qu'il y en a entre le froment et l'orge, qu'on lise le livre de saint Ambroise, concernant les veuves, et l'on verra que, en parlant de la virginité et du mariage, il dit entre autres choses : «L'Apôtre ne loue pas tellement le mariage qu'il étouffe dans les cÏurs l'amour de la virginité; mais, conseillant d'abord de garder la continence, il donne ensuite des remèdes contre l'incontinence. Après avoir montré aux forts quelle récompense est réservée à leur vocation sublime, il ne laisse néanmoins défaillir personne en route, et, s'il applaudit ceux qui marchent les premiers, il ne méprise pas ceux qui viennent ensuite; car il avait appris lui-même que le Seigneur Jésus donna aux uns du pain d'orge, crainte qu'ils ne tombassent de faiblesse dans le chemin, aux autres son Corps, afin qu'ils marchassent vers le royaume.» Et un peu après : «Il ne faut donc pas s'abstenir du mariage comme d'une action criminelle, mais il faut l'éviter comme un joug qui nous assujettit à de nombreuses nécessités; car la loi condamne la femme à enfanter dans le travail et dans la tristesse, à se tourner vers son mari, et à se soumettre à son empire. Ce sont donc les femmes mariées, et non pas les veuves, que la loi condamne à enfanter dans le travail et dans la douleur; ce sont les femmes mariées, et non pas les veuves, que la loi condamne à enfanter dans le travail et dans la douleur; ce sont les femmes mariées, et non pas les vierges, qui doivent se soumettre à l'empire d’un mari.» Dans un autre endroit, expliquant ce passage de l’Apôtre : Vous avez été achetés bien cher, n’allez pas vous rendre esclaves des hommes, (1 Cor 7,2-3) il dit : «Vous voyez clairement que le mariage est une servitude.» puis un peu après : «Si donc le mariage, quelque bon qu’il soit, n’est qu'une servitude, que doit-ce être d’un mauvais mariage, où, loin de se sanctifier mutuellement, l'on ne travaille qu’à se perdre.

Tout ce que nous avons dit assez longuement sur la virginité et le mariage, Ambroise l'a resserré dans des bornes étroites, renfermant beaucoup de choses en peu de mots. Il appelle la virginité une exhortation à la chasteté, et le mariage un remède contre l'incontinence; puis d'une manière significative, descendant des choses les plus élevées à celles qui le sont moins, il montre aux vierges qu’elle récompense est réservée à leur vocation sublime, et il console les femmes mariées, crainte qu'elles ne défaillent en route; il loue les uns, sans mépriser les autres. Il compare le mariage à l'orge, et la virginité au Corps de Jésus Christ. Or, il y a, ce me semble, beaucoup moins de différence entre le froment et l'orge, qu'entre l'orge et le Corps de Jésus Christ. Enfin, il dit qu'il faut éviter le mariage comme un joug qui assujettit à de nombreuses nécessités, et qu'il est la définition d'une servitude manifeste. Il dit beaucoup d'autres choses, et assez au long dans ses trois livres concernant les vierges.

D'après cela, il est manifeste que je n'ai rien dit de nouveau touchant les vierges ou les femmes mariées, et que j'ai en tout suivi le sentiment des anciens, d'Ambroise comme des autres auteurs, qui ont développé les dogmes ecclésiastiques, et dont j'aime beaucoup mieux imiter l'heureuse négligence que l'exactitude obscure de certains rigoristes. Que les hommes mariés s'irritent contre moi parce que j'ai dit : «Comment, je vous prie, peut-on appeler un bien ce qui nous empêche de prier et de recevoir le Corps du Christ ? Quand je remplis les devoirs d'un homme marié, je ne remplis pas, ceux d'un homme continent. Le même Apôtre, dans un autre endroit, nous ordonne de prier sans cesse. S'il faut prier toujours, il ne faut donc jamais user du mariage, car, lorsque je remplis le devoir conjugal, je ne saurais prier.» Il est évident que j'ai dit cela, parce que j'expliquais ce passage de l'Apôtre : Ne vous refusez point l'un à l'autre le devoir conjugal, si ce n'est du consentement de l'un et de l’autre, pour un temps, afin de vaquer à la prière. (1 Cor 7). L’apôtre Paul assure que, lorsqu'on remplit le devoir conjugal, on ne saurait prier. Si donc l'usage du mariage nous empêche de vaquer à une chose moins importante c'est-à-dire de prier, à combien plus forte raison ne nous empêche-t-il point de vaquer à une chose plus importante, c'est-à-dire, de recevoir le Corps du Christ ? Pierre nous exhorte à la continence, afin que nos prières ne soient pas interrompues. Quel est en ce point, je vous prie, le péché que je commets ? de quoi peut-on m'accuser ? quelle est ma faute ? Si les eaux d'une rivière sont troubles et bourbeuses, c'est la faute, non pas de la rivière, mais de la source. Mon crime est-il d'avoir osé ajouter de moi-même : «Comment peut-on appeler un bien ce qui nous empêche de recevoir le Corps du Christ ?» À cela je répondrai en peu de mots : Qu'est-ce qui vaut le mieux, prier, on recevoir le corps de Jésus Christ? Assurément c'est de recevoir le Corps du Christ ? Si donc l'usage du mariage nous empêche de vaquer à ce qui est moins important, à plus forte raison nous empêche-t-il de vaquer à ce qui l'est davantage.

Nous avons dit dans le même traité, que David et ses compagnons n'auraient pu, suivant la loi, manger les pains de proposition, s'ils n'avaient répondu qu'ils n'avaient vu, depuis trois jours, aucune femme; je n'entends pas des courtisanes, ce qui était défendu par la loi, mais je parle de leurs propres épouses, dont il leur était permis d'approcher. J'ai dit encore que, les Israélites étant près de recevoir la loi sur le mont Sinaï, il leur fut défendu d'approcher de leurs femmes durant trois jours. Je sais qu'il est d'usage, à Rome, que les fidèles reçoivent tous les jours le Corps de Jésus Christ, et je ne veux ni blâmer ni approuver cela, car chacun abonde en son sens; mais j'en appelle à la conscience de ceux qui communient le jour même où ils ont usé du mariage, et qui, suivant l'expression de Perse : Purifient leur nuit dans le courant des eaux. Pourquoi n'osent-ils pas approcher des tombeaux des martyrs ? Pourquoi n'entrent-ils pas dans les églises ? Autre est donc le Christ qu'on adore en publie, autre celui que l'on adore chez soi ? Ce qui n'est pas permis dans l'église, ne l'est pas non plus dans la maison. Rien n'est caché à Dieu, les ténèbres mêmes sont lumineuses pour lui. Que chacun donc s'éprouve et approche ainsi du Corps de Jésus Christ. Ce n'est pas que, en différant un ou deux jours de communier, on devienne meilleur chrétien, ni que, ce que je n'ai pas mérité aujourd'hui, je le mérite davantage demain ou après-demain; mais il faut que la douleur que j'ai de n'avoir point participé au Corps du Christ m'engage à me priver pour un temps de l'usage du mariage, et qu'à l'amour d'une femme je préfère celui du Christ. Cela est dur, cela n'est pas supportable, direz-vous ? Quel homme, dans le siècle, pourrait s'astreindre à cette loi ? Que celui qui peut le faire le fasse; que celui qui ne le peut pas prenne le parti qu’il voudra. Je ne me soucie point de ce que chacun peut ou veut faire, mais je parle suivant ce qu'ordonnent les Écritures.

On me blâme encore d'avoir dit, en mes commentaires sur le même Apôtre : «Mais, de peur que quelqu'un ne s'imagine que, par les paroles suivantes : Afin que vous puissiez vaquer à l'oraison, et ensuite vivre ensemble comme auparavant. L'Apôtre veut qu'on use du mariage, tandis qu'il n'en permet l'usage qu'afin de prévenir une plus grande ruine, Paul ajoute aussitôt : Crainte que Satan ne vous tente à cause de votre incontinence. Il dit après cela : Vivez ensemble comme auparavant. La merveilleuse indulgence de permettre ce qu'on n'ose pas même nommer, ce que l'on préfère aux tentations de Satan, ce qui a pour pause l'incontinence. Nous nous donnons beaucoup de peine, comme pour expliquer l'obscurité de ce passage, tandis que celui-là même qui l'écrivit l'explique en ces termes : Au reste ce que je vous dis, c'est par condescendance, et je n'en fais point un commandement. (1 Cor 7,5). Et nous hésitons encore à dire que le mariage est une indulgence, et non pas un précepte, comme si l'on ne permettait pas de même les secondes et les troisièmes noces et le reste.

Ou'ai-je dit ici que n'ait pas dit l'Apôtre ? Est-ce donc ceci : «Il a honte de nommer ce qu'il permet ?» Je pense, moi, que lorsqu'il dit : Vivez comme auparavant, sans parler de la chose même, il n'indique pas ouvertement l’usage du mariage, mais le désigne en des termes honnêtes. Seraient-ce les paroles suivantes : «Il préfère aux tentations de Satan ce qui a pour cause l'incontinence ?» Mais l'Apôtre ne dit-il pas la même chose en d'autres termes : De peur que Satan ne vous tente à cause de votre incontinence ? Est-ce enfin parce que j'ai dit : «Et nous hésitons encore à dire que le mariage est une indulgence, et non point un précepte ?» Si cela paraît trop dur, qu'on s'en prenne à l'Apôtre qui dit : Je vous parle ainsi par indulgence, et ne vous fais point un commandement. Et qu'on ne vienne pas m'accuser, moi qui, si j'ai renversé l'ordre des choses, n'ai rien changé au sens ni aux paroles.

Passons au reste, car je suis resserré dans les bornes étroites d’une lettre. Or, dit l'Apôtre, je déclare aux personnes qui ne sont point mariées, ou qui sont veuves, qu'il leur est bon de rester dans cet état comme j’y reste moi-même. — Que si elles ne peuvent garder la continence, qu'elles se marient, car il vaut mieux se marier que de brûler. (1 Cor 7,8-9). Voici comment nous avons expliqué ce passage : «Après avoir accordé aux personnes mariées l'usage du mariage, et leur avoir montré ce qu'il exigeait, ou ce qu'il permettait, l'Apôtre en vient aux célibataires et aux veuves, puis se propose lui même pour exemple, et les appelle heureuses, si elles peuvent persévérer en cet état. Mais, si elles ne peuvent garder la continence, il leur ordonne de se marier, répétant ce qu'il avait dit plus haut : À cause de la fornication, et encore : De peur que Satan ne vienne à vous tenter, à cause de votre incontinence. Puis il expose le motif pour lequel il a dit : Si elles ne peuvent garder la continence, qu’elles se marient, car il vaut mieux se marier que de brûler. Il vaut mieux se marier parce que c’est un plus grand mal de brûler. Éteignez les feux de la passion, et l'Apôtre ne dira pas qu'il vaut mieux se marier. Quand on dit qu'une chose est meilleure, c'est toujours par rapport à une chose pire, et non point à une chose absolument bonne d'elle-même. C'est comme si l'Apôtre disait : Il vaut mieux n'avoir qu'un Ïil que de n’en point avoir.» Ensuite, ayant adressé la parole à l'Apôtre, j'ai ajouté : «Si le mariage est bon de lui-même, gardez-vous de le comparer à un embrasement; bornez-vous à dire : Il est bon de se marier. Je me défie de la bonté d’une, chose que la grandeur d'un autre mal me contraint seule de regarder comme un moindre mal; car, pour moi, je veux, non point ce qui est moins mauvais, mais ce qui est absolument bon.»

L'Apôtre veut que les célibataires et les veuves ne sortent pas de leur état; il les exhorte à suivre son exemple, et les, appelle heureuses si elles peuvent vivre de la sorte; mais, si elles ne peuvent garder la continence et qu'elles veuillent éteindre les feux des désirs, moins par la continence que par la fornication, alors il vaut mieux pour elles se marier que de brûler. À cela nous avons ajouté : «Il vaut mieux se marier, parce que c'est quelque chose de moins mauvais que de brûler;» ne donnant pas mon propre sentiment, mais interprétant ces paroles de l'Apôtre : Il vaut mieux se marier que de brûler, c'est-à-dire, il vaut mieux prendre un mari que de se livrer à la fornication. Si vous me faites voir que c'est bien de brûler ou de forniquer, alors ce que l’on aura préféré à ce bien sera quelque chose de meilleur; mais le mariage ne passe pour meilleur que par rapport à ce qui est mauvais, il ne saurait égaler cette pureté chaste et sainte, qui nous rend semblables aux anges. Si je dis que la virginité est préférable au mariage, alors je préfère ce qui est meilleur à ce qui est bon; mais si je viens à dire ensuite : Le mariage est préférable à la fornication, alors je ne préfère pas ce qui est meilleur à ce qui est bon, mais ce qui est bon à ce qui est mauvais. Il y a une grande différence entre ce qui est meilleur par rapport au mariage, et ce qui est meilleur par rapport à l'impureté.

Or, je vous prie, qu'y a-t-il à reprendre dans cette explication ? Mon dessein était, non pas de plier les Écritures à ma pensée, mais de développer le sens que je voyais dans les Écritures. Le devoir du commentateur, c'est d'exposer, non point ce qu'il pense, lui, mais ce que pense l'auteur qu'il interprète, Le faire parler autrement qu'il n'a pensé, c'est être bien moins interprète que l'adversaire de celui que l'on s’efforce d'interpréter, Oui lorsque je n'explique pas les Écritures, mais que je parle en toute liberté, d'après ma pensée, que l'on me fasse voir que j'ai dit quelque chose contre le mariage; mais, si l'on ne peut le prouver, alors ce que l'on trouvera de trop austère et de trop dur en mes livres, qu'on l'attribue à l'écrivain sacré et -non pas à son interprète.

Qui donc pourrait souffrir que l'on me blâme de ce que, en expliquant les chapitre où l'Apôtre parle ainsi des gens mariés : Ces personnes-là souffriront, dans leur chair, des peines et des afflictions, (1 Cor 7,28) — j'ai dit : «Ignorants que nous sommes nous nous imaginons que, dans le mariage, on goûte du moins les plaisirs qui peuvent flatter la chair; mais si les gens mariés ont a souffrir des tribulations dans les plaisirs mêmes qui semblent faire tout le bonheur de leur état, quel attrait le mariage pourra-t-il encore avoir pour eux, puisque l'esprit, le cÏur et la chair y trouvent leur torture ?» Est-ce condamner le mariage que de dire que, les vagissements et la mort des enfants, que les fausses couches, que les malheurs domestiques et diverses calamités sont des peines inséparables du mariage ?

Lorsque vivait Damase, de sainte mémoire, nous écrivîmes contre Helvidius un traité sur la virginité perpétuelle de la bienheureuse Marie, dans lequel nous fûmes obligés, pour relever le bonheur des vierges, de dire beaucoup de choses touchant les maux et les chagrins du mariage. Cet homme distingué, cet homme habile dans les Écritures, et qui était vierge et docteur de l'Église vierge, trouva-t-il rien à reprendre dans notre ouvrage ? En un livre adressé à Eustochium, nous avons écrit sur le mariage des choses beaucoup plus dures, et personne n'en a été choqué. Ami de la chasteté, Damase en écoutait attentivement l'éloge. Lisez Tertullien, lisez Cyprien, lisez Ambroise, et condamnez-moi ou justifiez-moi avec eux. Il s'est rencontré des gens de la famille de ceux que Plaute met en scène, gens qui sont habiles seulement à médire des autres, qui font consister leur science à décrier les ouvrages de tout le monde, et qui, nous enveloppant, mon adversaire et moi, dans une même condamnation, prétendent que nous avons tort l'un et l'autre, bien qu'il soit nécessaire que l’un des deux ait raison.

Lors parlant de ceux qui se marient en secondes et en troisièmes noces, nous avons dit : «Il vaut mieux ne connaître qu’un seul homme, même en secondes et en troisièmes noces, que d'en connaître plusieurs, c’est-à-dire, il est plus pardonnable de s'abandonner à un seul homme que de se prostituer à plusieurs.» Ne nous sommes-nous point expliqué aussitôt, quand nous avons ajouté : «En effet, à cette Samaritaine qui, dans l'évangile, dit qu'elle compte son sixième mari, le Seigneur prouve, que cet homme n’est point son mari véritable ?» Je le déclare hautement encore, l’Église ne condamne ni les secondes, ni les troisièmes noces, et ainsi elle permet d'épouser un cinquième, un sixième mari et plus encore, de même qu'elle permet d'en épouser un second; mais comme on ne condamne pas ces sortes de mariages, aussi ne veut-on pas les approuver: Ils sont un allégement pour notre faiblesse, mais ils de font point honneur à la continence. Voilà pourquoi j'ai dit ailleurs : «Quand on se marie plus d'une fois, il importe peu qu'on aille aux secondes et aux troisièmes noces, puisqu'il n'y a plus monogamie. Tout est permis, mais tout n'est pas avantageux. (1 Cor 6,12). Je ne condamne ni les secondes, ni les troisièmes, ni même, si cela peut se dire, les huitièmes noces; qu'une femme donc épouse, si elle veut, un huitième mari, plutôt que de vivre dans le libertinage.»

Venons au reproche que l'on me fait d'avoir écrit que, dans le texte hébreu, il n'est pas dit du second jour de la création comme du premier, du troisième et des autres : Dieu vit que cela était bon, puis d'avoir ajouté que l'Écriture nous donne ainsi à entendre que le nombre deux n'est pas bon, parce qu'il détruit l'unité et qu'il est la figure du mariage; que c'est la raison pour laquelle les animaux impurs entrèrent par couples dans l'arche de Noé, les animaux purs étant en nombre impair.»

Quant à ce que j'ai dit du second jour, je ne vois pas ce que l'on peut y reprendre. Me blâme-t-on de n'avoir pas dit que les paroles citées se trouvent dans l'Écriture; ou, si j'ai dit qu'elles s'y trouvent, de les avoir expliquées autrement que ne le permet la simplicité de l'Écriture ?

Non, il n'est pas dit du second jour : Dieu vit que cela était bon; que l'on s'en rapporte là-dessus, non point à mon témoignage, mais à celui de tous les Hébreux et des autres interprètes, j'entends aux témoignages d'Aquila, de Symmaque, de Théodotion. Que si cela ne se trouve point dit du second jour, tandis qu'il en est autrement pour les autres, que l'on m'apporte une meilleure raison de ce silence, ou lien, si l'on n'en aucune, que l’on se rende, bon gré, à celle que j’ai donnée.

Et quant aux animaux qui furent dans l'arche de Noé, si ceux qui entraient par couples étaient impurs, tandis que ceux qui entraient en nombre pair étaient des animaux purs, et tout le monde convient que cela est écrit, alors que l'on nous dise pourquoi; si on ne le fait pas, alors il faut que l'on reçoive, bon gré, malgré, la raison que j'en ai donnée. Ou servez de meilleurs mets et recevez-moi pour convive, ou bien soyez content dé ma table, quelque frugale qu'elle soit. Me faut-il énumérer tous les auteurs ecclésiastiques qui ont écrit sur le nombre impair, Clément, Hippolyte, Origènes, Dionysius, Eusèbe, Didymus, et parmi les nôtres Tertullien, Cyprien, Victorinus, Lactance, Hilaire. Quant à Cyprien, en quels termes, avec quelle étendue il à parlé du nombre sept, je veux dire du nombre impair, c’est ce que l'on voit assez par son livre adressé à Fortunatus. Faut-il, par hasard, citer ici tout ce que Pythagore, Architas de Tarente et Publius Scipion, au sixième livre de la république disent du nombre impair ? Si mes détracteurs ne veulent pas écouter ces illustres personnages, je leur ferai crier par les écoles des grammairiens :

Du nombre impair les dieux sont réjouis.
Virgile Ect. 8,59

Crime affreux ! les églises sont renversées, l'univers est indigné, si nous disons que la virginité est quelque chose de plus pur que le mariage; si nous préférons le nombre impair au nombre, pair; si nous montrons que les figures de l'Ancien Testament ont servi à la vérité évangélique.

Tout ce que l'on trouve encore de répréhensible dans mon livre, je le crois peu important, ou bien analogue aux explications déjà données; c'est pourquoi je n'ai pas voulu y répondre, crainte de dépasser les bornes d’une lettre, crainte aussi de paraître n'avoir pas assez foi en vos talents, vous en qui j'ai trouvé le défenseur de ma cause, avant même que je vous priasse de l'être. Donc, en finissant, je proteste que je n'ai pas condamné le mariage et que je ne le condamne pas, mais que j'ai voulu répondre à un adversaire, sans appréhender les embûches des miens. Si j'élève jusqu’aux cieux la virginité, ce n'est pas que je l'aie conservée, mais je suis pénétré d'une admiration plus grande pour un bien que je ne possède plus. Il y a de l'ingénuité et de la candeur à louer dans les autres ce que l'on n'a plus soi-même. Parce que le poids de mon corps me retient attaché à la terre, est-ce donc que je n'admirerai pas
le vol des oiseaux, je ne vanterai pas la colombe

Qui nage mollement, et, dans un air tranquille,
Soutient l'agilité de son vol immobile.
Aeneid. 217

Que nul ne se trompe lui-même, ou ne se jette dans le précipice creusé par un insidieux louangeur. La première virginité date de la première naissance; la seconde virginité date de la seconde naissance. Ce n'est pas moi qui dit cela; il y a longtemps qu'il est écrit : Personne ne peut servir deux maîtres, (Mt 6,2) la chair et l'esprit. La chair a des désirs contraires à ceux de l’esprit, l'esprit en a de contraires à ceux de la chair; ils sont opposés l’un à l’autre, en sorte que nous ne faisons pas ce que nous voudrions faire. (Gal 5,17).

Lorsque vous trouvez, dans mon ouvrage, quelque chose de trop sévère, prenez-vous-en, non point à mes paroles, mais à l'Écriture, d'où elles sont tirées. Le Christ est vierge; la Mère du Dieu vierge fut vierge toujours, mère el vierge tout à la fois. Jésus entra, les portes étant fermées; puis, dans son sépulcre, qui était neuf et taillé dans le roc vif, personne n'a été déposé, ni avant ni après Lui. Il est ce jardin fermé, cette fontaine scellée, et d'où, selon Joël, (Jo 3,18) tire sa source, le fleuve qui arrose le torrent des liens ou des épines : — des liens du péché qui jadis nous tenaient captifs; — des épines qui étouffent la semence du père de famille. Il est cette porte orientale, dont parlait Ézéchiel, (Ez 44,44) cette porte toujours fermée, toujours brillante, qui cache ou dévoile le Saint des saints, et par laquelle entre et sort le soleil de justice, notre pontife suivant l'ordre de Melchisédech. Que l'on me dise comment Jésus entra, les portes étant fermées, lorsqu'il présenta ses mains à toucher, son côté à examiner, qu'il montra ses os et sa chair, afin que l'on ne prit pas un corps réel pour une ombre, et, moi je dirai comment la sainte Marie est tout à la fois mère et vierge, vierge après l'enfantement, et mère avant le mariage.

Ainsi, comme nous avions commencé de le dire, le Christ vierge, Marie vierge ont consacré la virginité dans l'un et dans l'autre sexe. Les Apôtres furent vierges, ou gardèrent la continence dans le mariage. Les évêques, les prêtres, les diacres doivent être, lors de leur élection, ou vierges ou veufs; du moins faut-il que, après leur ordination, ils se vouent à une éternelle chasteté. Pourquoi nous faisons-nous illusion à nous-mêmes, et trouvons nous mauvais que, si nous brûlons toujours de feux impurs, l'on nous refuse les récompenses destinées à la chasteté ? Nous voulons user de mets somptueux et recherchés, nous délecter eux embrassements de nos épouses, et après cela, régner avec le Christ parmi les vierges et les veuves ! La même récompense attend-elle donc la faim et la bonne chère, le vêtement négligé et le vêtement pompeux, le rude sac et la soie moelleuse ? Lazare a reçu les souffrances pendant sa vie, et ce riche, couvert de pourpre, toujours plongé dans l'opulence et la splendeur, a joui, pendant sa vie, de tous les biens de la chair; mais après leur mort, ils occupent l'un et l'autre une place bien différente; la misère est échangée contre les plaisirs, et les plaisirs contre la misère. Il est en notre pouvoir de suivre ou Lazare, ou le riche.

 

 

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Mercredi 11 décembre 2019
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