Accueil    Sommaire    Ordo    Lieux de culte    Catéchisme    Vidéos    Nous aider    Dons en ligne    Liens des sites FSSPX    Contact    Rechercher    Privé 

Les insolites de LPL

   Les Oeuvres complètes de saint Jérôme de Stridon

Accès à tous les documents de la bibliothèque de La Porte Latine
Accès aux pages consacrées aux Docteurs de l'Eglise
Accès aux pages consacrées à Saint Jérôme

Les Oeuvres complètes de saint Jérôme de Stridon

Saint Jérôme (347-419) est le patron des exégètes , le patron des traducteurs, de tous ceux qui se dévouent aux études historiques, des érudits, et des philologues.

Lettres - Correspondances II


Télécharger la page pour votre liseuse

 

CORRESPONDANCE (395-396)

 

A NEPOTIEN.

Que le prêtre ne doit pas se mêler de mariage. — Que les biens de l'Eglise doivent être distribues aux pauvres — soulèvement général à Rome contre le Livre de la virginité.

En 395.

Que le prêtre qui doit toujours louer la continence ne se mêle pas de mariage; car pourquoi engager une vierge à se marier, lui qui a lu dans l'apôtre saint Paul : «   Que ceux qui ont des femmes, vivent comme s'ils n'en avaient point ?   » Pourquoi conseiller le mariage à une veuve, lui qui n'est entré dans la cléricature qu'après avoir renoncé aux secondes noces ? Comment un clerc, qui doit mépriser les richesses et renoncer à son patrimoine, peut-il se résoudre à faire valoir le bien d'autrui et se charger du soin d'une famille étrangère ? C'est un vol que d'usurper le bien d'un ami, mais c'est un sacrilège que de voler les biens dont l'Église nous a confié l'administration. Il n'est rien de plus inhumain due de ménager par une timide prévoyance l'argent reçu pour les pauvres, ou même (ce qui est évidemment coupable) d'en détourner quelque partie; tandis qu'on laisse mourir de besoin une infinité de malheureux auxquels il était destiné. Dans le temps que je souffre de faim, vous prétendez mesurer mes besoins et peser mes morceaux. Ou donnez-moi sans aucun retard ma part de l'argent que vous avez reçu pour le soulagement des pauvres, ou, si vous voulez le ménager avec tant de précaution, laissez à celui qui me fait cette aumône le soin de le distribuer lui-même. Je ne dis pas que vous vous enrichissez de ce que l'on vous remet pour subvenir à mes besoins; mais personne ne saurait mieux due moi conserver un bien qui m'appartient. L'on ne peut faire un meilleur usage des ressources de l'Église, due de les employer au soulagement des pauvres, sans en rien réserver pour soi-même.

Après que tout le monde s'est déchaîné contre le livre de la Virginité que j'ai composé à home, et dédié à la vertueuse Eustochia, vous m'avez engagé malgré moi à rompre le silence que je gardais dans ma retraite de Bethléem et à m'exposer encore une fois aux calomnies des hommes. Car, pour éviter leurs censures, il faudrait me résoudre à ne plus écrire (mais vous ne me l'avez pas permis), ou, si je voulais encore donner quelque ouvrage au public, je devais m'attendre à me voir en butte à tous les traits de la calomnie. Mais enfin je supplie mes adversaires de demeurer en paix et de ne plus m'attaquer; car je les ai traités dans mes écrits, non pas avec la haine d'un ennemi, mais avec la douceur d'un véritable ami; et au lieu de m'élever ouvertement contre les pécheurs, je me suis borné à les avertir de ne plus pécher. Au reste, je ne me suis pas épargné moi-même ; J'ai eu part comme les autres à ma propre censure, et, avant de tirer la paille que j'apercevais dans l'oeil de mon frère, j'ai eu soin d'abord d'ôter la poutre que je sentais dans le mien. Je n'ai porté aucune atteinte à la réputation des autres, et on ne peut m'accuser d'avoir nommé quelqu'un dans mes ouvrages; je me suis toujours contenté de parler contre les vices en général, sans jamais attaquer personne en particulier. Ceux qui s'emportent contre moi avec tant de chaleur indiquent qu'ils se sentent coupables des désordres que j'ai condamnés.


A THEODORA, VEUVE DE LUCINUS.

Eloge funèbre de Lucinus. — Erreurs de Basilidés répandues dans la Gaule narbonnaise et en Espagne.

Lettre écrite du monastère de Bethléem 395.

Je ne vous écris que quelques mots, encore ai-je eu bien de la peine à les dicter, tant je suis consterné de la triste nouvelle de la mort de Lucinus, pour qui j'avais une estime toute particulière. Ce n'est pas que je plaigne sa destinée, persuadé qu'il est maintenant en possession d'une vie plus heureuse, d'après ce que dit Moïse: « Il faut que j'aille reconnaître quelle est cette merveille que je vois.   »  Ce qui m'afflige, c'est d'être privé du plaisir que je m'étais promis de le voir bientôt ici.

Un prophète parlant des rigueurs de la mort, a eu raison de dire « qu'elle sépare les frères les uns d'avec les autres, »  et qu'elle rompt d'une manière impitoyable les liens les plus doux de la nature. Ce qui doit nous consoler, c'est cette parole terrible que le Seigneur adresse à la mort même lorsqu'il dit : « O mort ! un  jour je serai ta mort; ô Enfer! je serai ta ruine; »  et lorsqu'il ajoute ensuite : « Le Seigneur fera venir un vent brûlant du désert, qui mettra à sec les ruisseaux de la mort et qui en tarira la source. » Car« un rejeton est sorti de la tige de Jessé, et ce rejeton virginal a produit une fleur, »  qui dit dans le Cantique des cantiques : « Je suis la fleur des champs et le lys des vallées. » Notre « fleur » a fait mourir la mort; et elle n'est morte, cette fleur, qu'afin de détruire la mort par la sienne. Ce désert d'où doit s'élever ce vent brûlant dont parle le Prophète nous marque le sein d'une Vierge qui , sans avoir eu commerce avec aucun homme, nous a donné un Dieu enfant ; et dans laquelle le Saint-Esprit a desséché par la chaleur de son souffle les sources de la concupiscence, afin qu'elle pût chanter avec le roi-prophète: « Dans une terre déserte, sans route et sans eau, je me suis présentée devant vous, comme dans votre sanctuaire. »

Ce qui doit donc nous consoler dans cette dure nécessité de perdre les personnes qui nous sont chères, c'est due bientôt nous aurons le plaisir de voir ceux dont l'absence nous cause tant de douleur; car la mort n'est pas tant une privation de la vie qu'un sommeil. C'est pour cela que l'apôtre saint Paul nous défend de nous affliger de l'absence de ceux qui « dorment du sommeil de la mort, » afin que, les regardant comme des gens endormis , nous espérions qu'ils pourront ressusciter, veiller avec les saints après leur sommeil, et dire avec les anges : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux , et paix sur la terre aux hommes chéris de Dieu! »

C'est dans le ciel que Dieu est glorifié, parce que le péché en est banni; là il est loué sans cesse, et là honoré sans cesse. Mais quant à la terre, où règnent les séditions, les guerres et les troubles, il faut prier que Dieu y répande la paix , non pas sur tous les hommes, mais sur ceux,, qui sont chéris de Dieu, , et qui méritent qu'on leur dise avec l'Apôtre : « Que Dieu le Père et notre Seigneur Jésus-Christ répandent sur vous de plus en plus la grâce et la paix; » afin que Dieu établisse sa demeure dans la paix et sa tente dans Sion, qui signifie « guérite; » c'est-à-dire dans la sublimité de la science et des vertus, ou dans une âme fidèle, « dont l'Ange voit toujours la face de Dieu, » et contemple à découvert la gloire du Seigneur.

Quoique je vous croie très convaincue de velte vérité, je vous exhorte néanmoins à la mettre en pratique. Vous pouvez regretter Lucinus comme votre frère, mais vous devez vous réjouir de ce qu'il règne avec Jésus-Christ. « Le Seigneur vous l'a enlevé de peur que son esprit ne se laissât corrompre par la perversité du siècle; car son âme était agréable à Dieu, et il a rempli en peu de temps la course d'une longue vie. »  Que nous sommes bien plus à plaindre, nous qui tous les jours sommes obligés d'être en garde contre le péché, qui nous laissons souiller par la contagion des vices, qui recevons à toute heure des blessures mortelles, et qui un jour devons rendre compte même d'une parole inutile!

Lucinus, victorieux et sûr de sa gloire, vous regarde du haut du ciel, vous soutient dans vos peines et vous prépare une place auprès de lui, conservant toujours pour vous cette même charité avec laquelle il vous aima comme sa soeur et vécut avec vous comme un frère, sans souci du nom de mari et d'épouse. Car dans l'union que la chasteté forme entre deux cœurs, on ne connaît point cette différence de sexe qui fait le mariage. Quand une fois nous avons reçu en Jésus-Christ une nouvelle naissance, quoiqu'environnés encore d'une chair mortelle, « nous ne sommes plus ni Grec ni Barbare, ni esclave ni libre, ni homme ni femme, mais nous ne sommes tous qu'un en Jésus-Christ. »  A plus forte raison « lorsque ce corps corruptible sera revêtu d'incorruptibilité, et que ce corps mortel sera revêtu de l'immortalité, les hommes n'auront-ils point de femmes, ni les femmes de maris, mais ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel. »

Quand Jésus-Christ dit que « les hommes n'auront point de femmes, ni les femmes de maris, mais qu'ils seront comme les anges dans le ciel; » il ne veut pas dire que la nature et la substance de nos corps sera détruite ; il veut seulement par là nous donner une idée de la gloire immense qui nous est préparée. En effet, il ne dit pas : « ils seront anges ; » mais ils seront comme les anges. » Ils nous en promet la ressemblance et non pas la nature. Ils seront., »  dit-il, « comme les anges, »  c'est-à-dire semblables aux anges. Ils ne cesseront donc point d'être hommes. On verra briller sur leur visage un éclat et une beauté angéliques; mais cependant ils seront toujours hommes; Paul sera Paul et Marie sera Marie. Loin d'ici donc ces hérétiques(1) qui, pour nous repaître d'une béatitude incertaine et d'une grandeur chimérique, nous ravissent une gloire qui sans doute a ses bornes, mais qui d'ailleurs est assurée.

A propos d'hérésie, qui pourrait dignement louer le zèle de notre cher Lucinus,qui,dans le temps que l'infâme doctrine de Basilidès infectait l'Espagne, toutes les provinces situées entre les Pyrénées et l'Océan, conserva toujours la pureté de la foi de l'Église, et rejeta avec mépris leur Armagil, leur Barbelon, leur Abraxas (2), leur Balsame, et leur ridicule Leusibore: noms monstrueux que ces hérétiques supposaient faussement être dans le texte hébreu, mais qu'ils inventaient eux-mêmes, afin d'engager les femmes et les ignorants dans leurs erreurs, et d'épouvanter par ces mots barbares une populace simple et crédule qui admire le plus ce qu'elle comprend le moins.

Saint Irénée, évêque de Lyon, qui touchait de près aux siècles des Apôtres, et qui avait eu pour maître Papias, disciple de saint Jean l'évangéliste, rapporte qu'un certain Marc, sorti de récole de Basilidès et des Gnostiques, vint répandre ses erreurs dans cette partie des Gaules qu'arrosent le Rhône et la Garonne ; qu'il séduisit particulièrement quelques femmes nobles , en promettant de leur découvrir plusieurs mystères; et qu'il sut les gagner par ses sortilèges et par les infâmes plaisirs qu'il leur permettait de goûter en secret: que de là étant passé en Espagne, il tâcha de s'introduire dans les maisons des riches, et surtout des femmes, « qui, possédées de diverses passions, apprennent toujours, et n'arrivent jamais à la connaissance de la vérité. » Voilà ce que saint Irénée nous apprend, dans un traité plein d'érudition et d'éloquence qu'il a composé  n sur toutes les hérésies. Jugez de là de quelles louanges est digne notre cher Lucinus, « qui se boucha toujours les oreilles, de peur d'entendre un jugement sanguinaire, »  et qui distribua tout son bien aux pauvres, afin que sa justice demeurât éternellement.


(1) Les origénistes.
(2) Les disciples de Basilidès donnaient ce nom barbare et monstrueux à Dieu, que les Gentils appelaient Mithras.


L'Espagne n'offrant pas à son gré un théâtre assez vaste à ses libéralités, il envoya aux Eglises de Jérusalem et d'Alexandrie, des aumônes assez abondantes pour subvenir aux nécessités de plusieurs. Que d'autres célèbrent et admirent une action si belle; pour moi, je me borne à louer le zèle et l'amour qu'il avait pour l’Ecriture sainte. Avec quel empressement ne demanda-t-il pas tous mes ouvrages ! Et comme on trouve ici difficilement des copistes qui entendent le latin, il eut le soin de m'en envoyer six pour transcrire tout ce que j'ai composé depuis ma jeunesse jusqu'à présent. Ce n'était pas à moi qu'il faisait cet honneur, moi, dis-je, qui tiens le dernier rang dans l’Eglise, et qui me suis retiré dans les déserts et au milieu des rochers de Bethléem pour v faire pénitence de mes péchés; c'était à Jésus-Christ qu'il le rendait, lui qui se trouve honoré dans ses serviteurs et qui dit à ses Apôtres « Ceux qui vous reçoivent me reçoivent; et ceux qui me reçoivent, reçoivent celui qui m'a envoyé. »

Regardez donc cette lettre, ma très chère fille, comme l'éloge funèbre de votre cher Lucinus et comme une marque de l'amitié que j'ai eue pour lui. Si je puis vous être utile à quelque chose, vous n'avez qu'à commander. Je suis bien aise que la postérité sache que celui qui dit dans Isaïe : « Il m'a mis en réserve comme une flèche choisie, il m'a tenu caché dans son carquois, » a blessé des traits de son amour deux personnes qui, quoique séparées l'une de l'autre par la vaste étendue des mers et des terres, n'ont pas laissé de s'aimer en esprit, sans s'être jamais vues.

En finissant cette lettre, je prie ce divin Samaritain, c'est-à-dire ce Sauveur et ce gardien dont il est dit dans les psaumes : « Celui qui garde Israël veillera toujours, et il ne se laissera point surprendre au sommeil, »  je le prie, dis-je, de vous conserver dans la sainteté de l'esprit et du corps, afin que l'ange qui veille et que Dieu envoya vers Daniel vienne aussi vers vous, et que vous puissiez dire : « Je dors, et mon coeur veille. »


A HÉLIODORE, SUR LA MORT DE NÉPOTIEN. SON ÉLOGE FUNÈBRE.

Ravages des Barbares en Occident et en Orient. — Fin malheureuse de plusieurs empereurs. —  Révolte des généraux. — État déplorable de l'empire.

Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 396.

Un grand sujet est un fardeau trop lourd pour un petit esprit; quand il s'engage dans une entreprise qui surpasse ses forces, il y succombe malgré tous les efforts qu'il fait pour en soutenir le poids; et plus le sujet qu'il entreprend de traiter a de grandeur, plus il est accablé des choses qu'il a à dire et qu'il ne saurait exprimer.

Népotien, mon fils, votre fils, le nôtre, ou plutôt celui de Jésus-Christ, et qui, par cette raison-là même, était plus véritablement à nous. Népotien a laissé des vieillards accablés de sa perte et d'une douleur insupportable. Celui que nous regardions comme notre successeur, il est mort. A qui consacrerai-je désormais le fruit de mes travaux et de mes veilles ? A qui prendrai-je le plaisir d'écrire des lettres ? Où est-il celui qui ne me donnait ; jamais de relâche, et qui, avec une voix plus douce que celle du cygne (1), fit encore l'éloge de mes ouvrages un peu avant de mourir ? Mon esprit est stupéfait, ma main tremble, mes veux se troublent, nia langue bégaie. En vain voudrais-je parler; puisque Népotien ne m'entend plus, il me semble que personne ne m'entend ; mon stylet (2) même, sensible en quelque sorte à ma douleur, est couvert de rouille, et la cire de mes tablettes a je ne sais quoi de plus sombre qu'à l'ordinaire. Dès que je m'efforce de parler , et que j'entreprends de jeter pour ainsi dire quelques fleurs sur la tombe de cet illustre mort, aussitôt les larmes coulent de mes yeux, ma douleur se réveille, et je me trouve comme enseveli dans un abîme de deuil et d'amertume.

Les enfants avaient coutume autrefois de faire l'éloge funèbre de leurs parents, en présence du cadavre, afin d'exciter par un chant lugubre les larmes et les gémissements de leurs auditeurs. Mais aujourd'hui les choses ont changé à notre égard; et la nature, pour notre malheur, a perdu ses droits, puisque l'on voit deux vieillards rendre à un jeune homme les devoirs de la sépulture qu'ils devaient attendre de lui. Que ferai-je donc ? Mêlerai-je mes larmes aux vôtres ? Mais l'apôtre saint Paul semble nous le défendre, lorsqu'il appelle la mort des Chrétiens un sommeil. Jésus-Christ dit aussi dans l'Evangile : « Cette fille n'est pas morte, elle n'est qu'endormie; » et il ressuscita Lazare, parce due sa mort n'était qu'un sommeil. Me réjouirai-je avec vous de ce que Dieu a enlevé Népotien du monde, de peur que la corruption et la malignité qui y règnent ne corrompissent cette âme innocente qui était si agréable à ses yeux ? Mais en vain m'efforcé je de retenir mes larmes; je les sens couler malgré moi, et l'espérance de la résurrection future, jointe aux maximes de vertu que la religion nous enseigne, n'est point capable de me soutenir dans l'accablement où me jette la perte d'une personne qui m'était si chère.


(1) Saint Jérôme compare la voix de Népotien mourant à celle cru cygne, parce chie l'on prétend que cet oiseau lie chaule jamais mieux qu'aux approches de la mort.
(2) Le mol de « stylet » est pris ici pour l'instrument dont on se serait autrefois pour écrire sur des tablettes de cire.


Cruelle et impitoyable mort, qui sépares les frères les uns d'avec les autres, et qui romps tous les liens due forme l'amitié la plus vive! « Le Seigneur a fait venir un vent brûlant qui s'est élevé du désert, qui a mis tous tes ruisseaux à sec, et qui en a fait tarir la source.

Il est vrai que tu as englouti notre Jonas, mais il a toujours été vivant dans ton sein; il y est entré comme un homme mort, afin de calmer la tempête dont le monde était agité et de sauver notre Ninive par sa prédication; il t'a vaincue, il t'a égorgée. Ce prophète fugitif, après avoir abandonné son héritage et sa maison, s'est livré lui-même entre les mains de ceux qui cherchaient à le perdre; c'est lui qui autrefois te disait par la bouche d'Osée, avec un air menaçant : « O mort, un jour je serai ta mort! ô enfer, je serai ta ruine ! » Sa mort a été pour toi un principe de mort, et pour nous une source de vie ; tu as cru le dévorer, mais c'est lui-même qui t'a dévorée; car , dans le temps qu'attirée par l'appât du corps mortel dont il s'était revêtu, tu t'apprêtais déjà à le dévorer comme ta proie, tu t'es trouvée prise toi-même à un hameçon qui t'a cruellement déchiré les entrailles.

Divin Sauveur, nous vous rendons grâces, nous qui sommes vos créatures, de nous avoir délivrés par votre mort de ce redoutable ennemi. Avant sa défaite qu'y avait-il de plus misérable que l'homme, qui, toujours frappé de l'image affreuse d'une mort éternelle, semblait n'avoir revu la vie que pour la perdre sans ressource ? Car « depuis Adam jusqu'à Moïse, la mort a exercé son empire sur ceux même qui n'ont point péché par une transgression de la loi de Dieu, comme a fait Adam. » Si Abraham, Isaac et Jacob sont descendus aux enfers, quel est l'homme qui sera monté au ciel ? Si ces hommes justes, qui n'étaient coupables d'aucun crime, et due vous regardiez comme vos amis, ont été compris dans le péché d'Adam et dans le résultat de sa désobéissance, quelle aura été la destinée de ces impies qui ont dit dans leur coeur : « Il n'y a point de Dieu ; » qui se sont corrompus et qui sont devenus abominables dans leurs désirs; qui se sont écartés du droit chemin, et qui, depuis le premier jusqu'au dernier, n'ont fait aucun bien ! Quoique l'on nous représente Lazare dans le sein d'Abraham et dans un lieu de rafraîchissement, n'y a-t-il pas toujours une différence infinie entre l'enfer et le royaume des cieux ? Avant Jésus-Christ, Abraham est détenu dans les enfers, mais après sa mort le larron est revu dans le paradis. C'est pourquoi, lorsque ce divin Sauveur sortit du tombeau, plusieurs saints, qui étaient dans le sommeil de la mort, en sortirent avec lui et parurent dans la Jérusalem céleste. Et l'on vit alors la réalisation de cette parole de l'apôtre saint Paul : « Levez-vous, vous qui dormez, sortez d'entre les morts, et Jésus-Christ vous éclairera. » Jean-Baptiste crie dans le désert: « Faites pénitence, parce que le royaume du ciel est proche. » Car depuis le temps de Jean-Baptiste jusqu'à présent, on ne prend le royaume du ciel que par force et on ne l'emporte que par violence. Jésus Christ nous a ouvert le paradis par sa mort, et il a éteint dans son sang ce glaive de feu que tenait un chérubin pour nous en défendre l'entrée.

Il ne faut point s'étonner que l'on nous promette tous ces avantages au jour de la résurrection, puisque ceux même qui dans une chair mortelle ne rivent point selon la chair sont déjà censés citoyens du ciel, et que le Fils de Dieu dit dans l'Evangile à des hommes (tua vivaient encore sur la terre : « Le royaume de Dieu est au dedans de vous. » Ajoutez à cela due quoique, avant la résurrection de Jésus-Christ, Dieu ne fût connu que dans la Judée, et que son nom ne fût grand qu'en Israël, néanmoins cette connaissance que les Juifs avaient du vrai Dieu, ne les empêchait pas de descendre aux enfers. Dans ces temps malheureux, tous les hommes qui habitaient la terre, depuis les Indes jusqu'à la Bretagne, depuis le septentrion jusqu'au midi ; toute cette foule prodigieuse de peuples, toutes ces nations aussi innombrables dans leur multitude que différentes dans leur langage, dans leurs coutumes, dans leurs habits et leurs armes, tous ces gens-là vivaient alors et mouraient comme des bêtes (car sans la connaissance de son Créateur, tout homme est une brute). Maintenant chez toutes les nations, la renommée et les écrits ont fait connaître la Passion et la Résurrection du Christ. Je ne compte point ici les hébreux, les Grecs et les Latins, ces peuples dont Jésus-Christ consacra la foi par l'inscription mise au haut de sa croix. Les Indiens, les Perses, les Egyptiens et les Goths raisonnent aujourd'hui en véritables philosophes sur l'immortalité de l'âme, qui a paru incroyable à Démocrite, un songe à Pythagore, et dont Socrate ne s'entretint dans sa prison que pour se consoler de sa condamnation. Les Besses (1) et tant d’autres peuples barbares, couverts de peaux de bêtes, et qui autrefois immolaient des hommes aux mânes des morts, oubliaient leur férocité naturelle au doux nom de la croix ; et aujourd'hui le Christ est la voix du monde entier.

Mais que fais-je ? quel est mon dessein ? Que dois-je dire d'abord ? que dois-je taire ? Ai-je donc oublié les règles de la rhétorique ? Occupé: du sentiment de ma douleur, abîmé dans mes larmes, étouffé par mes sanglots, me serais-je écarté de mon sujet ? Qu'est devenue cette étude des belles-lettres dont j'ai fait mon occupation et mon plaisir dès mes plus tendres années ? Quel usage fais-je, aujourd'hui de ces belles paroles de  Télamon et d'Anaxagore, qui sont dans la bouche de tout le monde : « Je savais bien que j'étais père d'un homme mortel. »  J'ai lu tous les ouvrages de Crantor, où Cicéron même a été chercher des adoucissements à sa douleur. J'ai parcouru tout ce que Platon, Diogène, Clitomaque, Carnéade et Possidonius ont écrit de plus propre à dissiper les plus grands chagrins; de manière que si je voulais puiser dans les ouvrages que ces philosophes ont composés en divers temps pour adoucir les peines de plusieurs personnes affligées, j'y trouverais des sources abondant es qui me rendraient fécond, quelque stérile que je fusse d'ailleurs sur ces sortes de sujets. Ils nous proposent la fermeté admirable de plusieurs grands hommes, et particulièrement de Périclès et de Rénoplion, disciples de Socrate : le premier eût le courage de parler en public avec la couronne sur la tête, dans le temps même qu'il venait de perdre deux de ses enfants; et le second, apprenant la mort de son fils, au moment où il offrait des sacrifices aux dieux, ôta la couronne qu'il portait, puis la remit aussitôt sur sa tète, ayant su due son fils avait été tué en combattant courageusement pour la patrie. Que dirai-je de ces capitaines romains, dont les grandes actions sont comme autant d'étoiles qui brillent dans nos histoires ? Pulvillus faisait la consécration du Capitole, lorsqu'on lui annonça la mort de son fils qu'un accident imprévu venait de lui ravir; il n'en parut pas ému et commanda froidement que l'on fit ses obsèques en son absence. L'on a vu un Lucius Paulus recevoir dans Rome durant sept jours les honneurs du triomphe, au milieu même des funérailles de deux de ses enfants. Je ne dis rien ici d'un Maxime, d'un Caton, d'un Gallus, d'un Pison, d'un Erutus, d'un Scévola, d'un Metellus, d'un Scaurus,d'un Martius,d'un Crassus, d'un Marcellus et d'un Aufidius, qui n'ont, pas fait paraître moins de fermeté dans les disgrâces que de courage dans les combats; et dont Cicéron nous a décrit les malheurs dans le livre qu'il a intitulé de la Consolation (2).


(1) Les Besses étaient d'anciens peuples de la Thrace qui ne vivaient que de larcins et de brigandages. Pli. Liv. 4.
(2) Cicéron avait composé ce livre pour se consoler de la mort de sa fille, comme il dit dans ses Tusculanes, liv. III; mais nous avons perdu cet ouvrage. Juste-Lipse en a fait imprimer un sous ce même titre, attribué à Cicéron. Il revient assez à l'idée que saint Jérôme nous donne ici de celui de cet orateur romain ; car l’auteur y fait profession de suivre les maximes de Vrantor. On y trouve aussi tout ce que saint Jérôme nous dit ici de Télamon, d’Anaxagoe, de Périclès, de Xénophon, de Pulvillus et des autres romains dont il cite les exemples. Il est néanmoins aisé de reconnaître la supposition de cet ouvrage, et Juse-Lipse a eu raison de dire que celui qui en est l’auteur n’est pas capable d’être seulement le singe de Cicéron. Quid tam  dissimile ab illo auro quam hoc plumbum ? ne simla quidem Ciceronis esse posset.


Car je ne veux pas que l'on puisse me reprocher d'avoir emprunté des autres tout ce que je dis, au lieu de le tirer de mon propre fonds. Au reste, ce que je viens de dire ici en passant doit nous couvrir de confusion, si notre foi ne nous rend pas capables de cette constance héroïque dont la vertu païenne nous a laissé de si grands exemples; je reviens donc à mon sujet.

Je ne pleurerai point ici, comme Jacob et David (1), des enfants due la Loi a vus mourir, mais je recevrai avec Jésus-Christ des morts que l'Evangile voit ressusciter. Car le deuil des Juifs est la joie des chrétiens. « Le soir, »  dit le prophète-roi, « nous serons dans les larmes, et le matin dans la joie. La nuit est déjà fort avancée,et le jour s'approche. » Aussi voyons-nous dans l'Ecriture sainte que les enfants d'Israël pleurèrent la mort de Moïse, et qu'au contraire ils ensevelirent Josué sur la montagne, sans donner aucune marque de douleur. Lorsque j'étais à Rome, j'écrivis à Paula une lettre pour la consoler de la mort de sa fille Blesilla, et j'employai dans cet ouvrage tout ce due les saintes Ecritures peuvent fournir de plus propre à calmer les chagrins d'une personne affligée. Je suis donc obligé aujourd'hui d'aller au même but par une route différente, de peur due l'on ne m'accuse de prendre le même chemin que j'ai fait autrefois, et dont les traces sont déjà effacées.

Nous savons, vous et moi, que notre citer Népotien est avec le Christ et en la compagnie des saints, et que, voyant de près ces biens immortels qu'il n'avait qu'aperçus de loin et qu'il recherchait ici-bas avec nous comme les seuls capables de le rendre heureux, il s'écrie maintenant: « Nous avons vu de nos yeux dans la cité du Dieu des armées, dans la cité de notre Dieu tout ce que nous avions entendu dire. »  Néanmoins nous gémissons toujours sous le poids de la douleur que nous cause son absence. Ce n'est pas son sort, c'est le nôtre que nous plaignons; et plus son bonheur est grand, plus aussi est grand notre regret d'en être privé. Marthe et Marie, quoique assurées de voir ressusciter leur frère Lazare, pleurèrent sa mort; et Jésus-Christ. même, qui devait lui rendre la vie, le pleura pour faire voir, par ces marques de douleur, qu'il était sensible comme le reste des hommes. Saint Paul, qui souhaitait avec tant d'ardeur de se voir dégagé des liens du corps, et qui disait : « Jésus-Christ est ma vie, et la mort m'est un gain ; » cet apôtre donc, par un sentiment de charité plutôt que par un manque de foi, remercie Dieu de lui avoir rendu Epaphras, qui était atteint d'une maladie mortelle, et dont la perte aurait été pour lui un surcroît d'affliction. Combien plus vive donc doit être votre douleur, vous dont le coeur a été cruellement déchiré par la mort de Népotien, dont vous étiez tout. à la fois et l'oncle et l'évêque, c'est-à-dire le père et selon l'esprit et selon la chair ? plais je vous supplie de ne vous pas abandonner à une tristesse exagérée, et de vous souvenir de cette maxime : « rien de trop. » Modérez donc un peu votre douleur, pour entendre l'éloge d'un neveu dont vous avez toujours aimé la vertu; et ne regrettez pas sa perte, mais réjouissez-vous de l'avoir eu vertueux. Je vais retracer, non pas un portrait achevé, mais une légère esquisse de ses vertus ; imitant les géographes qui ont l'art de faire sur une petite carte le plan de toute la terre. Ne regardez point mes forces, mais ma volonté.


(1) Jacob pleura amèrement la mort de joseph et David celle d’Absalon.


Pour louer quelqu'un les rhéteurs ont coutume de remonter jusqu'à ses aïeux, de rappeler la mémoire de leurs belles actions, et de descendre ensuite, comme par degrés, jusqu'à celui dont ils entreprennent l'éloge, afin de relever sa gloire par les vertus de ses ancêtres, en faisant voir, ou qu'il s'est toujours montré digne des plus célèbres, ou qu'il a lui-même rendu illustres ceux qui ne l'étaient pas. Dais pour moi je ne prétends point mêler ici, avec les qualités du coeur que je veux louer en Népotien, les avantages de la chair et du sang qu'il a toujours méprisés. Je ne vanterai point sa naissance, c'est-à-dire un bien qui ne lui appartient pas, puisque je sais qu'Abraham et Isaac, ces hommes si saints, ont été les pères d'lsmaël et d'Esaü, qui n'étaient que des pécheurs ; et qu'au contraire l'apôtre saint Paul met au rang des justes Jephté, dont la naissance n'était pas légitime. « Celui qui aura commis un péché, » dit Dieu dans Ezéchiel, « sera lui-même condamné à mort en punition de son crime; » par conséquent, celui qui n'aura point péché ne sera point puni de mort; car Dieu ne rejette sur les enfants ni les vertus ni les vices de leurs pères, et ils ne répondent pour eux-mêmes que depuis leur régénération en Jésus-Christ. Saint Paul commença d'abord par persécuter l'Église; mais ensuite ce loup ravissant de la tribu de Benjamin partagea sa proie et se soumit à Ananias, une des brebis du troupeau. Remontons donc jusqu'au temps où notre cher Népotien commença de renaître en Jésus-Christ, et envisageons-le comme s'il ne faisait que de sortir des eaux du Jourdain.

Si quelque autre que moi faisait ici son éloge, peut-être rappellerait-il que, sacrifiant tout aux intérêts de son salut, vous avez quitté autrefois l'Orient et la solitude où vous vous étiez retiré; que, malgré notre amitié, vous m'avez abandonné cruellement, en me faisant néanmoins toujours espérer votre retour ; qu'enfin vous avez voulu donner vos premiers soins à une sueur demeurée veuve et chargée d'un petit enfant, pour, en cas qu'elle ne voulût pas suivre vos conseils , songer du moins à conserver un neveu qui vous était si cher. (Car c'est de Népotien même que je vous disais autrefois : « Quelques caresses que votre petit neveu vous fasse pour vous retenir. » ) L'on ajouterait encore qu'étant au service des empereurs, il portait un dur cilice sous la cuirasse et sous le lin; qu'il ne paraissait jamais en présence de ces maîtres du monde qu'avec un visage défait et abattu par une continuelle abstinence; que sous les habits du siècle, il combattait pour Dieu : de sorte qu'il semblait n'avoir embrassé cette profession que pour être plus en état de secourir les malheureux, de protéger les veuves et les pupilles, et de défendre ceux qui étaient injustement opprimés. Quoique tous ces retards qui nous empêchent de nous donner entièrement à Dieu ne me plaisent pas, et que l'Écriture sainte, après nous avoir fait le détail des bonnes couvres du centurion Corneille, nous parle aussitôt de son baptême; néanmoins, je compte beaucoup sur ces heureux commencements d'une foi naissante, persuadé qu'un homme qui a servi avec tant de zèle un prince étranger gagnera des couronnes dès qu'il viendra à combattre sous les enseignes de son propre roi.

Népotien après avoir changé d'habit et quitté le baudrier, distribua aux pauvres tout ce qu'il avait gagné au service de l'empereur, pratiquant à la lettre ce que Jésus-Christ dit dans l'Évangile : « Si quelqu'un veut être parfait, qu'il vende tout ce qu'il possède, qu'il en donne le prix aux pauvres, et qu'il me suive. »  Et ailleurs : « On ne saurait servir deux maîtres; on ne saurait aimer tout à la fois Dieu et l'argent. »  De tout ce qu'il possédait, il ne se réserva qu'une méchante tunique et un pauvre manteau pour se garantir du froid ; s'habillant d'ailleurs à la mode du pays, sans affecter de paraître ou plus propre ou plus négligé que les autres. Il souhaitait ardemment de se retirer dans les monastères de l'Égypte, ou de visiter les solitaires de la Mésopotamie, ou de mener une vie cachée dans ces îles de la Dalmatie qui ne sont séparées de la terre ferme que par le détroit d'Altino: cependant, il ne put jamais se résoudre à quitter un oncle et un évêque dont la vie était un modèle accompli de vertu, qu'il avait sans cesse devant les yeux, et sur lequel il pouvait aisément se former sans sortir de chez lui. Dans une même personne il imitait la sainteté d'un solitaire et respectait la dignité d'un évêque. Quoiqu'il fût toujours eu la compagnie de son oncle, néanmoins l'assiduité, comme il arrive ordinairement, ne le rendit jamais plus familier ni la familiarité moins respectueux; il l'honorait comme son propre père, et il l'admirait comme si chaque jour il l'eût vu pour la première fois.

Quoi de plus ? il s'engage dans l'état ecclésiastique, et, après avoir passé par tous les degrés de la cléricature, il est ordonné prêtre. O Dieu! combien ce rang où il se vit élevé lui arracha-t-il de gémissements et de soupirs ! Combien de fois refusa-t-il de prendre un peu de nourriture ! Combien de temps fut-il sans oser se montrer en public! C'est la première et la seule l'ois qu'il ait montré du chagrin contre son oncle, se plaignant qu'on le faisait prêtre trop jeune, et qu'on lui imposait un fardeau dont il ne pouvait soutenir le poids. Mais toute sa résistance ne servait qu'à redoubler l'empressement que l'on avait de le voir élevé à ces hautes fonctions; il s'en rendait plus digne par ses refus, et le sentiment qu'il avait de son indignité ne faisait qu'augmenter l'idée que l'on avait conçue de son mérite. Nous avons vu de nos jours un second Timothée (1); nous avons vu dans une grande jeunesse cette prudence consommée qui tient lieu de cheveux blancs; nous avons vu Moïse élever au rang des prêtres un jeune homme en qui il trouvait la maturité des vieillards.

Népotien donc, ne voyant dans la cléricature qu'un fardeau et non un honneur, songea d'abord à vaincre l'envie par son humilité. Il prit soin ensuite de ne donner par sa conduite aucune occasion aux mauvais bruits, et de s'attirer par sa réserve l'estime de ceux qui ne pouvaient sans jalousie voir un jeune homme au-dessus d'eux. Il soulagea les pauvres, visita les malades, les retira chez lui, adoucit leurs maux par des manières honnêtes, se réjouit avec ceux qui étaient dans la joie, pleura avec ceux qui pleuraient, servit de guide aux aveugles, nourrit ceux qui avaient faim, releva l'espérance des malheureux, consola les affligés.

A voir dans quel degré de perfection il pratiquait chaque vertu en particulier, l'on eût dit que toutes les autres vertus lui manquaient. Se trouvait-il avec ses égaux ou avec des prêtres, il était toujours le dernier en rang et le premier au travail. Faisait-il une bonne oeuvre, il en renvoyait aussitôt le mérite et la gloire à son oncle. S'il échouait dans quelque entreprise, il donnait à entendre qu'il s'y était engagé sans sa participation, et se chargeait lui seul du mauvais succès. En public, il le respectait comme son évêque; en particulier, il le regardait comme son hère. Il savait l'art de tempérer, par la sérénité de son visage, cet air grave que donne la vertu; son ris était toujours modéré, mais jamais bruyant. Se trouvait-il avec les veuves et les vierges consacrées à Dieu , il les respectait comme ses mères et les exhortait comme ses sœurs, sans jamais passer les bornes que prescrivent la modestie et la pudeur.

Mais à peine était-il de retour chez lui, il se dépouillait en quelque. façon de sa qualité d'ecclésiastique, et se livrait tout entier aux pénibles exercices de la vie solitaire; s'appliquant souvent à l'oraison, passant toujours une partie de la nuit en prières, offrant à Dieu et non pas aux hommes le sacrifice de ses larmes; jeûnant autant que ses forces, épuisées par un travail continuel, le lui pouvaient permettre; imitant en cela la prudence d'un cocher, qui ne pousse jamais trop ses chevaux. Était-il à table avec son oncle, il mangeait un peu de tout ce que l'on y servait, de manière que sans être superstitieux il était toujours sobre. Il ne parlait durant le repas que pour y proposer quelque question sur la sainte Ecriture, écoutant les autres avec plaisir, leur répondant avec modestie, s'attachant toujours à l'opinion qu'il croyait la véritable, réfutant sans emportement celle qui lui paraissait fausse, et songeant toujours plus à instruire qu'à vaincre ceux contre qui il disputait. Par une probité qui convenait parfaitement bien à son âge, il avouait de bonne foi de quel auteur il avait tiré ce qu'il disait, montrant ainsi une érudition profonde, alors même qu'il tâchait de s'en dérober la gloire.


(1) La comparaison que saint Jérôme fait ici de Népotien avec Timothée est fondée sur ce que celui-ci fut élevé fort jeune à l’épiscopat . C’est pourquoi saint Paul lui dit : I, Tim., 4, 12, « Que personne ne vous méprise à cause de votre jeunesse. »


« Cette pensée, »  disait-il, « est de Tertullien; celle-ci de saint Cyprien; c'est l'opinion de Lactance; c'est le sentiment de saint Hilaire; voici ce qu'en dit Minutius Félix; Victorin parle de la sorte; c'est ainsi qu'Arnobe s'explique. » Il me regardait et m'aimait comme l'intime ami de son oncle: aussi voulait-il bien me citer quelquefois.

Appliqué sans cesse à la lecture des livres saints, il avait lait de son coeur comme une bibliothèque sacrée. Combien de lois m'a-t-il écrit au-delà des mers, pour me prier de lui envoyer quelqu'un de mes ouvrages! Combien de fois nia-t-il fait violence sur ce point; semblable à cet homme dont parle l’Evangile, qui, par sa persévérance, contraignit son ami de se lever au milieu de la nuit pour lui prêter trois pains semblable encore à cette pauvre veuve qui, par ses importunités, força un mauvais juge à lui rendre justice. Mais il vit bien par mon silence plutôt que par mes lettres que je n'étais pas disposé à répondre à ses désirs. C'est  pourquoi il me lit prier par sou oncle, qui pouvait plus librement demander cette grâce pour un autre, et qui, par le respect que réclame sa dignité, pouvait aussi l'obtenir plus aisément. Je cédai enfin à ses instantes prières, et lui dédiai un petit ouvrage qui sera un monument éternel de notre amitié. Après l'avoir reçu, il se vantait de posséder un trésor que n'avaient jamais égalé toutes les richesses de Darius et de Crésus. Il ne pouvait s'empêcher de le lire à tout moment, de l'avoir toujours entre les mains, de le porter dans son sein, d'en parler à toute heure; et comme il le lisait fort souvent dans le lit, il s'endormait sur cette lecture et laissait tomber doucement le livre sur son cœur. Si quelque étranger ou quelqu'un de ses amis venait le voir, il témoignait en leur présence combien il était sensible à cette marque que je lui avais donnée de mon amitié et de mon estime. Quand il rencontrait dans mon ouvrage quelque endroit un peu faible, il prononçait tous les mots avec tant de mesure, et les faisait si bien valoir par les différentes inflexions de sa voix, que l'approbation ou la censure des auditeurs ne tombait jamais que sur celui qui le lisait. D'où pouvait naître un si grand empressement, sinon d'un grand amour de Dieu ? D'où pouvait venir cette application continuelle à méditer la mort du Seigneur, sinon d'un ardent désir de se voir uni à l'auteur de la loi ? Que les autres mettent tous leurs soins à amasser de l'argent, à en remplir leurs coffres à gagner par leurs services les femmes dévotes, et à s'enrichir à leurs dépens; qu'ils deviennent plus riches dans le désert qu’ils ne l'étaient dans le siècle; qu'ils possèdent, au service d'un Dieu pauvre, des biens qui leur manquaient au service du démon qui les donne; et que l'Église ait la douleur de voir dama l'abondance des gens que le monde a vus auparavant dans la mendicité : le caractère de Népotien au contraire fut de regarder toujours les richesses avec dédain, et de n'avoir de l'empressement due pour les livres.

Mais comme il se négligea toujours lui-même, et qu'il ne chercha point d'autre ornement que celui que donne la pauvreté, aussi n'épargna-t-il aucuns soins pour bien orner l'église (1). Si l'on regarde ce que je vais dire, par rapport à ce que j'ai déjà dit, peut-être n'y remarquera-t-on rien que de fort commun; mais du moins y découvrira-t-on le même esprit jusque dans les plus petites choses. Car comme Dieu ne se fait pas seulement admirer dans la création du ciel, de la terre, du soleil, de l'océan, des éléphants, des chameaux, des boeufs, des chevaux, des léopards, des lions, mais encore dans la production des plus petits insectes, tels que sont les fourmis, les mouches, les moucherons, les vermisseaux de terre et autres semblables dont les corps nous sont plus connus que les noms et où nous découvrons les nièmes traits de la sagesse du Créateur, qui parait en toutes choses également adorable ; de même une âme qui s'est entièrement consacrée à Jésus-Christ fait les plus petites actions avec autant de soin et de zèle que les plus grandes, persuadée qu'un jour Dieu lui demandera compte de tout, même d'une parole inutile. Népotien donc fut toujours fort soigneux de bien orner l'autel, de nettoyer les murailles, de frotter le pavé de l'église, de tenir le sanctuaire propre, de rendre les vases sacrés clairs et reluisants, de faire garder exactement la porte et de la couvrir toujours d'un voile ; enfin il se montra zélé pour les moindres cérémonies, et ne négligea rien de tout ce qui concernait son ministère. Si l'on voulait le trouver , c'était dans l'église qu'il fallait le chercher.


(1) L'édition d'Erasme porte : Totum anima investigat ornatum, c’est-à-dire, « il n'épargna aucuns soins pour orner et embellir son âme. » Les manuscrits portent Ecc1esia, au lieu de anima. Nous nous sommes attache à cette version comme.


L'antiquité a vu avec admiration Quintus Fabius (1) qui, outre l'Histoire romaine qu'il composa, excella encore dans la peinture, et se rendit même plus recommandable par son pinceau que par sa plume. L'Écriture sainte nous montre aussi un Beseleel et un Hiram, né d'une femme tyrienne, qui furent remplis l'un et l'autre de la sagesse et de l'esprit de Dieu : le premier faisait tous les ornements du tabernacle, et le second tous les meubles du temple. Car il est des pommes d'un esprit si étendu et si heureux qu'il n'est point d'art où ils ne se distinguent par leur habileté; semblables en quelque sorte à ces terres grasses et à ces moissons abondantes, qui souvent ne sont due troll fertiles en tiges et en épis. C'est sous ce rapport que la Grèce autrefois estima tant un certain philosophie qui se vantait d'avoir fait lui-même tout ce qui servait à ses usages : tout, jusqu'à son anneau et son manteau, était de sa façon. C'est aussi la louange que l'on peut donner à Népotien ; car il avait soin d'orner les chapelles de l’Eglise et les autels des martyrs de toutes sortes de fleurs, de feuillages, et de branches de vigne; et l'on ne pouvait s'empêcher d'admirer le travail et le zèle d'un prêtre dans ces divers ornements, qui plaisaient à la vue autant par leur arrangement que par leur beauté naturelle. Fasse le ciel que cette vertu naissante se soutienne toujours! Que ne doit-on point attendre d'un jeune pomme qui commence ainsi ?


(1) Saint Jérôme confond ici Fabus le peintre avec l’historien, et de deux personnes il n'en fait qu'une. Le peintre s'appelait Caïus Fabius. Il peignit le temple du Salut l'an de la fondation de Coule 450, comme nous l'apprenons de Pline l. 35. c. 4. La réputation qu'il s'acquit dans cet état lui Mérita le surnom de Pictor, que ses descendants ont toujours conservé depuis. L'historien était petit-fils, de ce Caïus, et s'appelait Quintus Fabius Piclor. Il vivait du temps de la seconde guerre de Carthage dont il écrivit l'histoire, et ce fut lui, au rapport d'Appien, que le sénat envoya à Delphes après la bataille de Cannes pour consulter l'oracle d’Apollon sur les affaires de la république. Senatus Q. Fabium, qui et ipse annibalicarum rerum historiam conscripsit, Delphos ad oraculum misit, etc. Tite-Live nous assure aussi l. 22, c. 7. que dans son histoire de la guerre d’Annibal, il a particulièrement suivi les mémoires de Fabius, auteur contemporain.  Fabium aequalem temporibus hujusce belli, potissimum auctorem habui.


Mais hélas! qui pourrait comprendre l'étendue de notre misère ? qui pourrait dire quelle est la fragilité de la vie, et sans le Christ tout n'est-il pas vanité ?Pourquoi reculer ? pourquoi balancer si longtemps à parler de la mort de Népotien ? Je ne saurais y penser sans frémir; et comme si je pouvais ou prolonger sa vie ou différer sa mort, j'appréhende toujours d'aborder ce moment fatal. « Toute chair n'est que de l'herbe, et toute sa gloire passe comme la fleur des champs. »  Que sont devenus les traits de ce beau visage et Pair majestueux de ce corps si bien fait, dont cette belle âme semblait être revêtue ? Hélas! nous l'avons vu dans l'abattement et dans la langueur, semblable à un lis que le vent du midi dessèche; ou à une violette qui pâlit peu à peu et qui perd insensiblement tout son éclat. Consumé par les ardeurs d'une violente fièvre et pouvant à peine respirer, il consolait son oncle, accablé de tristesse. La joie était répandue sur son visage, et tandis que tout le monde fondait en larmes autour de son lit, il était le seul que fou voyait sourire. Vous l'eussiez vu rejeter lui-même le pallium, donner la main à ceux qui étaient auprès de lui, s'apercevoir de mille choses qui échappaient aux autres, se lever à demi pour saluer ceux qui entraient et comme pour aller au-devant d'eux. A le voir, vous eussiez dit qu'il se préparait, non pas à mourir, mais à partir, et qu'il ne quittait pas ses amis, mais qu'il en changeait. Ici je sens couler mes larmes; et malgré tous mes efforts pour vaincre ma douleur, il m'est impossible de la cacher plus longtemps. Qui croirait que dans ces derniers moments il se souvint encore de notre amitié, et que dans son agonie il parut sensible au plaisir qu'il avait goûté dans nos études ? Ayant pris la main de son oncle : « Je vous prie, lui dit-il, d'envoyer cette tunique, que j'avais coutume de porter lorsque je servais à l'autel, à mon citer ami Jérôme, mon père par l'âge, mon frère par la cléricature. Quoiqu'il ne vous soit pas moins citer qu'à moi, je vous conjure néanmoins de lui donner dans votre coeur la place que j'y devais occuper moi-même. »  Sa vie finit avec ces paroles, et il expira en tenant la main de son oncle et en lui marquant qu'il se souvenait de moi.

Vous auriez bien désiré, j'en suis sûr, qu'un coup si funeste ne vous eût pas fait connaître combien vous étiez aimé de vos compatriotes, et je ne cloute point que les marques d'affection qu'ils vous donnèrent alors ne vous eussent fait plus de plaisir dans une circonstance moins triste. Mais si ces témoignages d'estime ont quelque chose de plus agréable dans la prospérité, ils ont aussi dans l'adversité quelque chose de plus consolant. Toute la ville d'Altino (1), toute l'Italie même pleura la mort de Népotien. L'on mit son corps en terre, et son âme fût rendue au Christ. Alors vous cherchiez un neveu, et l’Eglise un prêtre. Votre successeur vous a précédé. Car tout le monde le jugeait digne de remplir votre place; en sorte que de deus évêques sortis d'une même famille, l'on a eu la joie d'en voir l'un élevé à cette haute dignité, et la douleur d'en voir l'autre privé par une mort prématurée.

C'est une maxime de Platon, estimée et applaudie de tous les autres philosophes, « que la vie du sage doit être une méditation continuelle de la mort. » Mais l'apôtre saint Paul ajoute encore à cette pensée, lorsqu'il dit : « Il n'y a point de jour que je me meure pour votre gloire. »  Car autre chose est de tenter, autre chose d'agir; autre chose de vivre pour mourir, autre chose de mourir pour vivre. Celui-là doit en mourant se voir dépouillé de toute sa gloire, au lieu que, celui-ci meurt tous les jours pour acquérir une gloire toujours nouvelle. Nous devons donc avoir sans cesse devant les yeux le moment fatal qui doit décider de notre destinée, et auquel, malgré nous, nous touchons toujours de près. En effet, quand mente nous irions au-delà de neuf cents ans, couine ceux qui existaient avant le déluge, et que nous vivrions autant que Mathusalem; néanmoins, dès que cette longue suite d'années se serait écoulée, il faudrait toujours la compter pour rien. Lorsqu'une fois l'on a fourni sa carrière, et qu'une mort présente et inévitable nous ôte l'espérance d'une plus longue vie, toute la différence qu'il y a entre un homme qui n'a vécu que dix ans et un autre qui en a vécu mille est que celui-ci part chargé d'un plus grand nombre de péchés.


(1) Héliodore, oncle de Népotien, était de cette ville.


La jeunesse passe rapidement ; les infirmités et les soucis de la vieillesse arrivent derrière elle, puis la mort impitoyable.

Les anciens ont feint que Niobé, à force de pleurer, avait été changée en pierre et en bête (1). Hésiode disait qu'il fallait pleurer à la naissance des hommes, et se réjouir à leur mort. C'est aussi une belle pensée d'Ennius, qu'un des avantages des masses sur les rois, c'est qu'il est permis à un homme du peuple de pleurer ; mais qu'il sied mal à un roi de répandre des larmes.

Un évêque doit en cela imiter les rois. Que dis-je ? il est encore moins permis à un évêque de pleurer qu'à un roi. Un roi commande à des hommes qui sont contraints malgré eux de ployer sous son autorité; tandis qu'un évêque conduit des personnes qui se soumettent volontairement à sa direction. Celui-là gouverne ses peuples par la crainte et en fait des esclaves celui-ci au contraire se rend esclave de ceux qu'il gouverne. L'un a soin des corps qui doivent mourir un jour; l'autre veille à la conservation des âmes qui doivent vivre éternellement. Comptez que tout le monde a maintenant les yeux ouverts sur vous; que chacun observe ce qui se passe dans votre maison; que votre conduite, exposée à la vue de votre peuple, va devenir la règle de la sienne, et qu'il se croira obligé de vous imiter en tout ce qu'il vous verra faire. Soyez donc toujours sur vos gardes, et l'ailes en sorte qu'il ne vous échappe rien qui puisse ou autoriser les calomnies de ceux qui ne cherchent qu'à censurer vos actions, ou engager dans le mal ceux qui prennent votre conduite pour le modèle de la leur. Faites tout ce que vous pourrez, et au-delà même de ce que vous pouvez, pour vaincre la tendresse de votre coeur et pour arrêter le cours de vos larmes , de peur que l'excès de votre affection pour votre neveu ne passe, dans l'esprit des infidèles, pour un véritable désespoir. Vous devez témoigner de l'empressement de le revoir, comme s'il était absent, et non pas le regretter comme un homme mort. Enfin donnez à connaître que vous ne pleurez pas sa perte, mais que vous attendez son retour.


(1) Il faut que cet endroit ait été corrompu, car aucun auteur ne dit que Niobé ait été changée en bête; aussi saint Jérôme, dans sa lettre à Oceanus, parlant encore de cette métamorphose, dit seulement que Niobé fut changée en pierre : niobem putares, quae nimio fletu in lapidem versa est.


Mais que fais-je ? et pourquoi m'amuser à panser une plaie que le temps et la raison ont déjà fermée ? N'est-il pas plus à propos d'exposer ici à vos yeux les calamités de notre siècle et les disgrâces de nos derniers empereurs, pour vous faire comprendre qu'au lieu de plaindre Népotien de ce qu'il n'est plus au monde, vous devez le féliciter de ce qu'il est affranchi par sa mort de toutes les misères de la vie présente ? L'empereur Constance, protecteur de l'hérésie arienne, mourut au petit bourg de Mopsueste, lorsqu'il s'avançait à grandes journées pour livrer bataille aux Perses, et en mourant il eut le chagrin de laisser l'empire à son ennemi (1). Julien, après avoir vendu son âme au démon et laissé l'armée chrétienne en proie aux ennemis, se sentit frappé dans la Médie de la main de Jésus-Christ même, qu'il avait renié dans les Gaules; et en voulant ajouter à l'Empire romain de nouvelles conquêtes, il perdit celles que ses prédécesseurs avaient faites autrefois. A peine Jovien commençait-il à goûter les douceurs de la royauté, qu'il fut étouffé par la vapeur de charbon (2) ; et sa mort funeste et prématurée fut une nouvelle preuve de la fragilité et de l'inconstance des grandeurs humaines. L'empereur Valentinien, après avoir vu ravager le pays qui lui avait donné naissance (3), mourut d'un vomissement de sang avant d'avoir eu le temps de venger sa patrie. Son frère, Valens, ayant été défait par les Goth dans la Thrace, trouva en un même lieu et sa mort et son tombeau (4). Gratien, trahi par son armée et abandonné de toutes les villes qui étaient sur son passage, se vit exposé aux outrages et. à la cruauté de ses ennemis; et tes murailles, ville de Lyon, portent encore les marques sanglantes de la main qui l'assassina (5). Le jeune Valentinien, qui n'était presque qu'un enfant, obligé d'abandonner sa cour et de vivre exilé dans un pays étranger, fut enfin tué (6) assez près de la même ville où son frère avait été assassiné (7) ; et pour ajouter l'infamie à la cruauté, l'on pendit à un arbre son corps inanimé. Que dirai-je de Procope (8), de Maxime (9) et d'Eugène (10), qui durant leur règne firent trembler toute la terre ? Ils ont paru chargés de fers en présence de leurs vainqueurs, et, par une disgrâce insupportable à des hommes qui se sont vus élevés au faîte des grandeurs, ils ont éprouvé, avant de périr par l'épée de leurs ennemis, tout ce que la servitude a de plus honteux et de plus humiliant.


(1) Il parle, de Julien, qui s'était fait proclamer empereur dans les Gaules et qui s'avançait déjà du côté de Constantinople pour usurper l'empire.
(2) ou avait allumé ce charbon dans sa chambre pour la faire sécher. Ce prince ne rogna que huit mois.
(3) Valentinien Ier était né à Cibla en Pannonie. Les Quades ayant ravagée cette province pour venger la mort de leur roi Gabinus que Maximin avait fait assassiner, Valentinien alla lui-même les châtier ; et ces peuples ayant député les premiers, de leur nation pour lui demander pardon, il leur parla avec tant de violence qu'il se rompit une veine et mourut quelques heure; après.
(4) Valens fut brûlé tout vif dans une chaumière où les Goths avaient mis le feu, sans savoir qu'il fit dedans.
(5) Le comte  Andragatius assassina Gratien dans Lyon par l'ordre de maxime qui s'était révolté contre lui.
(6) Valentinien le jeune fut assassiné sur les bords du Rhône par Arbogaste, général de ses armées. Quoique saint Jérôme dise que ce prince n'était alors presque qu'on enfant, il avait néanmoins vingt-cinq ans, dont il en avait passé dix-sept sur le trône.
(7) C'est-à-dire Gratien. Valentinien Ier , leur père, avait eu Graticn de Severa sa première femme, et Valentinien le  jeune de Justine sa seconde femme.
(8) Procope prit la pourpre dans Constantinople, en l'absence des deux empereurs Valentinien et Valens. Il tomba un peu après sa révolte entre les mains de Calons, qui lui fit trancher la tête et l'envoya à Valentinien.
(9) Maxime était général de l'armée romaine dans la Grande-Bretagne, où il se fit proclamer empereur. De là il passa dans les Gaules, dont il se rendit maître, après avoir fait assassiner Gratien. Théodose l'assiégea et le prit dans Aquilée; et comme ce prince était sur le point de lui pardonner, les soldats l'arrachèrent à sa clémence et lui coupèrent la tête.
(10) Eugène était un homme de naissance obscure, à qui Arbogaste donna l'empire, après l'avoir ôté avec la vie au jeune Valentinien. Théodose le délit encore et l'abandonna aux soldats, qui lui tranchèrent la tête.


L'on me dira peut-être que c'est le sort des princes d'être exposés à toutes ces révolutions, et que la foudre tombe ordinairement sur les plus hautes montagnes. Voyons donc quelle a été la destinée des simples citoyens. Je ne parle que de ceux que nous avons vus tomber depuis deux ans, et, laissant à part une infinité de personnes qui ont fini leurs jours dans la misère, je me borne à vous rapporter ici la chute de trois hommes consulaires qui ont été depuis peu le jouet de la fortune. Abundantius (1) est exilé à Pytionte, où il manque de tout. L'on a porté dans les rues de Constantinople la tête de Rufin (2) au bout d'une lance; et, pour se moquer de son insatiable avarice, l'on a été mendier de porte en porte avec sa main droite, que l'on avait coupée. Timase (3) s'est vu précipiter tout à coup du sommet des grandeurs; et, s'imaginant avoir échappé aux coups de sa mauvaise fortune, il s'estime trop heureux de mener à Asse une vie obscure et cachée.

Mon dessein n'est pas de vous faire ici l'histoire des disgrâces de quelques malheureux ;j e prétends seulement exposer à vos yeux la fragilité et l'inconstance des choses humaines. Mais je ne puis sans horreur décrire toutes les calamités de notre siècle. Depuis plus de vingt ans, l'on voit tous les jours couler du sang humain entre Constantinople et les Alpes Juliennes. La Scythie, la Thrace, la Macédoine thessalonique, l'Achaïe, l'Epire, la Dalmatie, l'une et l'autre Pannonie, sont en proie aux Goths, aux Sarmates, aux Quades, aux Alains, aux Huns, aux Vandales, aux Marcomans. Combien de femmes illustres, combien de vierges consacrées à Dieu, combien d'autres personnes du sexe, également distinguées et par leur mérite et par leur naissance, ont été exposées aux emportements et aux outrages de ces hommes brutaux! L'on a vu les évêques chargés de fers, les prêtres et les clercs égorgés, les églises détruites, les autels de Jésus-Christ changés en écuries, les reliques des martyrs enlevées de leurs tombeaux. Partout ce n'était que deuil et que gémissement, et l'on était frappé en tous lieux et à toute heure de l'image affreuse d'une mort présente et inévitable. Hélas ! nous voyons tomber toute la puissance et toute la voyons de l'empire romain, et néanmoins notre orgueil se soutient toujours au milieu de ses ruines! Dans quelle horrible désolation sont plongés aujourd'hui les Corinthiens, les Athéniens. les Lacédémoniens, les Arcadiens, et tous les autres peuples de la Grèce qui gémissent sous la cruelle domination de ces Barbares ! Je ne parle ici que de quelques villes qui formaient autrefois clés royaumes assez considérables. L'Orient semblait être à couvert de tous ces malheurs, et la seule consternation des peuples, alarmés du bruit qui s'en répandait partout, les lui faisait sentir. Mais enfin l'année dernière, des loups (1) non pas de l'Arabie, mais du Septentrion, sortis des extrémités du mont Caucase, ravagèrent en peu de temps toutes ses provinces. Combien de monastères ces Barbares ne prirent-ils pas! combien de fleuves ne firent-ils pas rougir du sang humain! que de monde ils traînèrent en esclavage! Antioche et toutes les villes qu'arrosent l’Halis, le Cidnus , l'Oronte et l'Euphrate furent assiégées; et l'Arabie, la Phénicie, la Palestine et l'Egypte épouvantées, semblaient ne plus attendre que des fers.


(1) Abundantius avait trempé dans la révolte de Rufin. Baronius dit qu'il fut exilé à Sidon dans la Phénicie. Pytionte était un lieu désert du pays de Tzanes sur le bord du Pont-Euxin.
(2) Théodose avait élevé Rufin aux premières charges de l'empire. Tandis  que ce prince était allé combattre Eugène, cet ingrat trama une conspiration contre son fils Arcadius; mais elle lui coûta la vie.
(3) Timase était aussi l’un des complices de Rufin. Baronius dit qu'il fut relégué dans l'Oasis en Egypte.


Quand même j'aurais les cent voix de la renommée, même une voix de fer, je ne pourrais faire l'énumération de tous les maux qu'on a eu à souffrir.

Je ne songe qu'à rapporter nos calamités, et je n'entreprends pas ici d'en retracer l'histoire: Salluste même et Thucydide ne pourraient pas trouver des termes assez énergiques, ni des expressions assez vigoureuses pour les raconter.

Quel bonheur donc pour Népotien de ne point voir toutes ces misères! quel avantage pour lui de n'en point entendre parler! Nous sommes seuls à plaindre, nous qui les ressentons et qui sommes témoins de tous les maux qu'endurent nos frères. Cependant quelque grands que soient nos malheurs, ils ne sont point capables de nous détacher de la vie présente; et nous nous imaginons toujours que la destinée de ceux que la mort a affranchis de toutes ces misères, est plus digne de compassion que d'envie. Il y a longtemps que Dieu nous l'ait sentir le poids de sa colère, et néanmoins nous ne songeons point à l'apaiser. Ce sont nos péchés qui font triompher les Barbares et succomber les Romains; et comme si nous n'étions pas assez malheureux d'être exposés à tant de revers, nous avons encore la douleur de voir périr presque plus de monde par les guerres civiles que par l'épée des ennemis. Telle fut autrefois la misère des Juifs, qu'au mépris de cette malheureuse nation, Dieu donna à Nabuchodonosor la qualité de son serviteur; et tel est aujourd'hui notre manieur que Dieu, irrité de l'excès de nos crimes, et ne daignant pas nous punir lui-même, se sert pour nous châtier d'un peuple cruel et barbare.


(1) Saint Jérôme veut parler des Huns que Rufin vivait fait entrer sur les terres de l'empire, pour soutenir les intérêts de sa révolte. Quand il dit qu'ils ne sont pas des loups d’Arabie il fait allusion à ce passage d'Abac. 1, 9. où ce prophète parlant des Chaldéens, dit selon la version des LXX. Velociores erant lupis Arabiae : ils étaient plus rapides que les loups d'Arabie.


La pénitence du roi Ezéchias arma pour sa défense un ange qui extermina durant une nuit quatre-vingt-cinq mille Assyriens. Josaphat chanta les louanges du Seigneur, et le Seigneur triompha pour Josaphat. Moïse eut recours à l'oraison, au lieu de se servir de l'épie pour combattre les Amalécites. Humilions-nous donc aussi, si nous voulons sortir de l'état malheureux oit nous sommes réduits. Je ne saurais le dire qu'à notre honte ; mais à voir les Romains, ces vainqueurs et ces maîtres du monde, craindre, trembler et succomber à la vue d'un ennemi qui ne peut pas seulement marcher, et qui se croit en danger dès qu'il touche (1) à terre , ne dirait-on pas que nous avons perdu tout à la fois et la raison et la foi ? ne voyons-nous pas ici l'accomplissement de ce que les prophètes ont prédit, qu'un seul homme en ferait fuir mille ? Si nous voulons nous délivrer de tous ces maux, faisons-en tarir la source ; et nous verrons en même temps les flèches de nos ennemis céder à nos javelots, leurs tiares à nos casques, et leurs méchants chevaux à notre cavalerie.

J'ai passé ici les bornes d'une lettre de consolation, et en voulant vous empêcher de pleurer la mort d'une seule personne, je n'ai pu me défendre de pleurer moi-même celle de tous les hommes. L'on dit que Xerxès, ce roi si puissant qui aplanit les [montagnes et combla les mers, considérant d'un lieu élevé cette multitude prodigieuse d'hommes dont son armée était composée, ne put retenir ses larmes, en pensant que de tous ceux qu'il voyait alors il n'y en aurait pas un seul en vie au bout de cent ans. Ali! plût à Dieu que nous fussions aussi, vous et moi, en un lieu d'où l’on pût découvrir toute la terre! De là je vous ferais voir le monde enseveli sous ses propres ruines ; tous les hommes acharnés à se détruire les uns les autres, nation contre nation, royaume contre royaume; les uns livrés aux tourments, les autres mis à mort; ceux-ci abîmés dans les flots, ceux-là t rainés en esclavage. Vous y verriez naître les uns et mourir les autres; ici des gens qui se marient, là des malheureux qui gémissent; ceux-là enivrés de délices, ceux-ci accablés de misère. Vous y verriez enfin non-seulement l'armée d'un Xerxès, mais tous les hommes de la terre, qui sont aujourd'hui pleins de vie et qui dans peu de temps ne seront plus au monde.


(1) Jornandès ch. 24. de l’hist. des Gètes, dit que les Huns étaient sans cesse à cheval, même durant la nuit. C'est ce qui fait dire à saint Jérôme qu’ils n'osaient toucher à terre.


Mais il faut que je succombe ici sous le poids d'un si grand sujet, et je sens bien qu'il m'est impossible de vous en donner une juste idée. Revenons donc à nous-mêmes, et descendant pour ainsi dire de ce ciel où nous nous étions élevés, faisons quelque réflexion sur ce qui nous regarde. Dites-moi, je vous prie, vous êtes-vous jamais aperçu comment vous avez passé par tous les différents degrés de l'enfance, de l'âge de puberté, de la jeunesse, de l'âge viril et de la vieillesse ? Nous mourons tous les jours et nous changeons à toute heure, et néanmoins nous nous croyons immortels. Le temps même que j'emploie, ici à dicter, à écrire, à retoucher et à corriger ce que j'ai écrit est un temps qu'il faut retrancher de tua vie. A chaque point que font mes copistes, j'en perds toujours quelque portion. Nous nous écrivons souvent; nos lettres passent les mers ; et à mesure que le vaisseau avarice, nos jours s'écoulent, et chaque flot en emporte quelque moment. L'union étroite que l'amour de Jésus-Christ a formée entre nous, est le seul avantage qui nous reste. « La charité est patiente, elle est douce et bienfaisante; la charité n'est point envieuse, elle n'est point téméraire ni précipitée; elle ne s'enfle point d'orgueil, » elle tolère tout, elle croit tout, elle espère tout, elle souffre lotit. La charité ne finit jamais: « elle est toujours vivante crins le coeur. C'est par elle que Népotien, quoique absent, est toujours avec nous ; c'est par elle qu'il nous embrasse tendrement, malgré ces espaces infinis qui nous séparent. Nous trouvons en lui un gage assuré de notre amitié. Unissons-nous donc étroitement ensemble et d'esprit et d'affection. Supportons la perte d'un fils qui nous était si citer, avec cette fermeté d'âme que le saint évoque Cliromatius a fait paraître à la mort de son frère. Ne parlons que de Népotien dans nos écrits et dans nos lettres : souvenons-nous de lui, puisque nous ne pouvons plus le posséder; et si sa conversation nous manque, raisons du moins en sorte qu'il ne manque jamais à nos conversations.


A DIDIER DE ROME

Sain Jérôme l’engage à faire le voyage de la Terre-Sainte; il lui parle de ses ouvrages.

Lettre écrite du monastère de Bethléem 396.

Après avoir lu la lettre que vous m'avez écrite , j'ai ressenti à la vérité une grande joie des témoignages d'estime que m'accorde un homme aussi respectable et aussi éloquent que vous; mais après m'être examiné moi-même, c'est avec une véritable douleur que je me trouve indigne de toutes les louanges que vous me donnez ; et vos éloges m'honorent moins qu'ils ne m'accablent. Car, vous le savez , notre religion veut que nous marchions dans la voie de l'humilité, et c'est par la pratique de cette vertu que les chrétiens arrivent à la gloire. plais enfin, qui suis-je et quelles grandes qualités brillent en moi pour mériter l'approbation d'un savant homme comme vous ? et pourquoi celui dont je crains l'éloquence me place-t-il, en me répondant, au premier rang parmi les hommes éloquents du jour ? Toutefois ,j'entreprends hardiment de m'acquitter envers vous de tous les devoirs de la charité chrétienne, puisque je ne puis prendre à votre égard la qualité de maître.

Je commence donc par féliciter votre sainte et vénérable soeur Sérénilla, qui, après avoir foulé aux pieds les agitations de ce monde, s'est élevée jusqu'à la tranquillité d'âme que son nom indique et que Jésus-Christ procure à ceux qui s'attachent à son service. Il est vrai que le nom qu'on vous a donné à vous-même semblait nous annoncer que vous auriez part aussi à ce même bonheur; car nous lisons que Daniel, ce prophète si saint, fut surnommé l'Homme de désirs et l'ami de Dieu, parce qu'il avait désiré comme vous de connaître les mystères des livres sacrés. Je m'acquitte donc avec plaisir de la mission que la vénérable Paula ln'a donnée, et je vous engage, avec toute l'affection que le Seigneur nous inspire, à visiter les saints lieux, afin que nous ayons la consolation de vous voir ici et de nous entretenir ensemble. S'il arrive que vous ne soyez pas content de nous et de notre société, vous aurez du moins la satisfaction d'avoir donné des marques de votre foi, en visitant les lieux consacrés par la naissance et la Passion du Sauveur, dont il semble qu'on voit encore des vestiges tout récents.

Je ne vous envoie aucun de mes ouvrages, parce qu'étant publiés et entre les mains de tout le monde, je craindrais de vous envoler ce que vous avez déjà ; néanmoins, si vous désirez les l'aire copier, vous pourrez emprunter les exemplaires de sainte Marcella qui demeure au mont Aventin, ou du très saint homme Domnion qu'on peut regarder connue le Lotit de notre siècle. Pour moi, attendant votre présence, je vous donnerai tout ce que vous voudrez; ou si quelque affaire vous empêche de venir, je vous enverrai tout ce que vous pourrez me demander. A l'instar du Suétone des Latins et de l'Apollonius des Grecs, j'ai écrit il y a quelques années le Livre des hommes illustres, qui commence aux Apôtres et finit aux auteurs de notre temps. Et après avoir parlé des grands hommes qui ont honoré l'Eglise par leur science, je me suis mis moi-même comme un avorton et le moindre de tous les chrétiens à la fin de cet ouvrage, afin de faire connaître aux lecteurs les livres que j'ai composés jusqu'à la quatorzième année du règne de l'empereur Théodose. Vous pouvez emprunter ce livre des personnes que je vous ai déjà nommées ; et dans le cas où il vous manquerait quelques-uns des ouvrages marqués dans le catalogue, je m'offre de vous les l'aire transcrire, si vous le souhaitez.


A VITAL, PRÊTRE.

Question sur Salomon et Achaz qui ont eu des enfants à l’âge de onze ans. — Réponse à cette question. — L'homme monstre de Lydda. — Histoire d'une veuve.

Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 396.

Le pilote Zénon, à qui vous dites avoir donné une lettre pour moi, ne m'en a remis qu'une seule fort courte de l'évêque Amable, qui m'envoie ses présents d'habitude. Je suis fort surpris qu'il ait oublié la vôtre, puisque d'ailleurs il a eu soin de m'apporter les présents de cet évêque et les vôtres. Car je ne puis m'imaginer que vous , qui aimez la vérité , vous ayez pu vous tromper à ce point : je crois plutôt que votre lettre, dont la suscription était en latin, se sera aisément perdue parmi les papiers de cet homme, Grec de nation.

Je vais donc répondre à votre seconde lettre que le diacre Héraclius m'a remise. Vous me priez de vous expliquer comment Salomon et Achaz, d'après l'Écriture, ont eu des enfants à l'âge de douze ans ; car s'il est vrai que Salomon soit monté sur le trône à l'âge de douze ans, qu'il en ait régné quarante, et que son fils Roboam avait quarante et un ans lorsqu'il succéda à son père, il résulte que Salomon a été père à l'âge de douze ans, puisqu'ordinairement les femmes n'accouchent qu'au bout de dix mois. Le même Achaz, fils de Joathan, avait vingt ans lorsqu'il fut élu roi des deux tribus de Juda et de Benjamin, et son règne dura seize ans. Après sa mort, son fils Ezéchias lui succéda, alors âgé de vingt-cinq ans; ce qui indique que, lorsqu' Ezéchias vint au monde, son père Achaz ne pouvait avoir que dix ou onze ans.

Si le texte hébreu rapportait ces deux histoires autrement que les Septante, nous aurions recours à notre interprète ordinaire, et nous trouverions dans le texte quelque explication de cette question. Mais comme les exemplaires hébreux s'accordent ici avec toutes les autres versions, ce n'est point dans le texte, mais dans le sens de l'Écriture qu'il faut chercher la solution de cette difficulté. En effet qui pourrait croire qu'un enfant pût devenir père à l'âge de onze ans ? On trouve dans les saintes Écritures plusieurs autres faits qui paraissent incroyables, et qui néanmoins sont très véritables; car la nature est forcée de plier sous la toute-puissance de Dieu, son auteur, et le vase d'argile ne peut dire au potier: « Pourquoi m'avez-vous fait de telle ou telle manière ? »

Mais d'ailleurs tout ce qui est miracle et prodige n'est plus dans l'ordre commun, et la nature ne peut en faire une règle. L'on a vu de nos jours à Lydda un homme qui était venu au monde avec deux têtes, quatre mains, un ventre et deux jambes; doit-on conclure de là que tous les hommes doivent naître de même ? Nous n'avons qu'à lire les anciennes histoires, et particulièrement les auteurs grecs et latins, et nous verrons que les anciens purifiaient par des aspersions les monstrueuses productions de la nature, tant parmi les hommes que parmi les animaux. J'ai ouï dire (et Dieu m'est témoin de la vérité de mes paroles) qu'une femme prit soin d'un enfant abandonné de ses parents, lui servant elle-même de nourrice, et le faisant toujours coucher avec elle, lors même qu'il avait déjà atteint l'âge de dix ans. Or, un jour cette femme but avec excès, et se sentant brûlée par la volupté, elle engagea cet enfant par des caresses criminelles à satisfaire sa passion. Ce que le vin avait fait la première nuit, l'habitude le fit les nuits suivantes. En moins de deux mois cette femme devint enceinte par la permission du Seigneur, afin de rendre publique sa honte, elle qui, au mépris de Dieu et contre les lois ordinaires de la nature, avait abusé de la simplicité de cet enfant, et afin que ces paroles de l’Evangile fussent accomplies : « Il n'y a rien de caché qui ne doive être découvert. »

Considérons en même temps que l'Écriture semble accuser Salomon et Achaz d'impiété et de débauche. En effet; quoique l'un et l'autre de la race de David, ils se sont néanmoins éloignés du Seigneur; car Salomon s'est livré aux plaisirs avec tant de fureur, qu'il a entretenu jusqu'à sept cents femmes, trois cents concubines, et un nombre infini de jeunes filles qui servaient à ses plaisirs; et après avoir abandonné le Dieu de ses pères, il éleva des autels aux idoles de plusieurs nations, perdant ainsi le titre d'Ididia, c'est-à-dire de bien-aimé du Seigneur, pour celui d'amateur de femmes. Achaz envoya demander des secours au roi des Assyriens; et dans le temps même de sa plus grande affliction, il fit paraître encore un plus grand mépris du Seigneur; immolant des victimes aux dieux de Damas, qu'il regardait comme les auteurs de son malheur; élevant des autels dans toutes les villes de Juda pour y offrir de l'encens, et provoquant ainsi la colère du Dieu de ses ancêtres. Il porta encore son impiété plus loin; car ayant pris et brisé tous les vases dans le temple du Seigneur, il en fit fermer les portes et dresser des autels dans toutes les places de Jérusalem. Il marcha dans les voies des rois d'Israël, élevant des statues à Baal, offrant de l'encens dans la vallée des fils d'Ennon, et faisant passer ses enfants par le feu, suivant l'idolâtrie que le Seigneur avait détruite à l'arrivée des enfants d'Israël. Il résulte de là que ces deux princes ont vécu dans le dérèglement dès leurs plus tendres années, et que la naissance prématurée de leurs enfants est une preuve qu'ils s'étaient déjà abandonnés au péché avant le temps fixé par la nature.

Enfin l'on peut dire que Salomon monta sur le trône de David, son père, à l'âge de douze ans ; qu'ensuit (car l'Ecriture ne s'explique point là-dessus) David vécut encore sous le règne de son fils quelques années qu'on lui attribue, et non point à Salomon ; qu'après sa mort son fils régna seul durant quarante ans; et qu'ainsi l'histoire sainte marque et le commencement du règne de Salomon, et le temps qu'il a régné seul , c'est-à-dire qu'il n'a vécu en tout que cinquante-deux ans. Si vous doutez que, lorsque les enfants règnent du vivant de leurs pères, on compte la durée de leur règne par les années des pères et non pas des enfants, vous n'avez qu'à lire le livre des Bois, et vous verrez qu'Ozias ayant été frappé de lèpre et vivant à part dans une maison isolée, son fils Joathan gouverna le royaume et jugea le peuple jusqu'au jour de la mort de son père; et que cependant l'Ecriture dit qu'ayant succédé à son père à l'âge de vingt-cinq ans, il en régna seize, c'est-à-dire qu'il régna seul ce temps-là. Ce que nous disons de Salomon, nous devons le dire aussi d'Achaz, fils de Joathan et père d'Ezéchias.

Voici une autre explication qu'on m'a donnée, ou plutôt un conte que m'a fait un certain Juif, fondé sur cette prophétie que j'ai expliquée depuis peu dans mes commentaires sur les dix divisions d'Isaïe, où ce prophète, pour réprimer la joie des Philistins qui semblaient triompher de la mort d'Achaz, leur dit : « Ne te réjouis point, terre de Palestine, de ce que la verge de celui qui te frappait a été brisée; car de la race du serpent il sortira un basilic, et ce qui en naîtra dévorera les oiseaux. »  Par là l’Ecriture nous indique qu'Ézéchias devait succéder à Achaz. Fondé sur ce passage, ce Juif prétendait qu'Ezéchias n'était pas monté sur le trône de Juda aussitôt après la mort de son père, parce que les séditions populaires, les interrègnes, les malheurs dont toute la nation était accablée, et les différentes guerres qui s'élevèrent alors de tous côtés, avaient obligé les Juifs de différer le couronnement de ce prince.

Comme ces endroits sont très difficiles à expliquer, je rapporte les différents sentiments des auteurs, plus par manière de conversation que dans le dessein de traiter la matière à fond. Au reste, il me semble que l'on doit mettre ces sortes de questions au nombre de ces fables judaïques et de ces généalogies sans fin sur lesquelles l'Apôtre défend aux fidèles de disputer. Car à quoi sert de s'attacher à la lettre, et de. s'amuser ou à critiquer un auteur, ou à démêler un point de chronologie, puisque saint Paul nous dit en termes formels : « La lettre tue et l'esprit vivifie. »  Prenez la peine de relire tous les livres tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, et vous trouverez une variation si grande dans la chronologie, et tant de confusion dans les années des rois de Juda et d'Israël, que pour s'arrêter à ces sortes de questions il faut non pas aimer l'étude, mais avoir du temps à perdre.

J'ai volontiers accepté les petits présents que vous m'avez envoyés, et je vous demande très instamment la continuation de l'amitié que vous m'accordez; car la vertu tic consiste pas à bien commencer, mais à persévérer. Acceptez aussi ce que j'ai chargé Didier de vous remettre.


A MARCELLA. RÉPONSE A DIVERSES QUESTIONS SUR L'ÉCRITURE SAINTE.

Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 396.

Vous me proposez de grandes questions, et en me les proposant vous m'instruisez moi; même et me retirez de mon apathie actuelle.

Vous me demandez d'abord quelles sont ces choses dont parle saint Paul, « que l'oeil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, que le coeur de l'homme n'a jamais connues, et que Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment ? » Et comment cet apôtre a pu dire « Mais pour nous, Dieu nous les a révélées par son Esprit ? » Car si Dieu les a révélées à saint Paul, pourquoi ne pourrions-nous pas comprendre ce que cet apôtre a depuis révélé lui-même aux autres ?

Je vous réponds en peu de mots que nous ne devons point porter notre curiosité jusqu'à vouloir connaître ce que l’oeil n'a point vu, ce que l'oreille n'a point entendu et ce que le coeur de l'homme n'a jamais conçu. Car si l'on ignore ce que c'est, comment peut-on le comprendre ? Nous ne saurions voir durant la vie présente ce que Dieu nous promet dans la vie future. « Quand on voit ce qu'on a espéré, » dit le même apôtre, « ce n'est plus espérance, »  c'est une possession paisible et assurée de ce que l'on a espéré. Ainsi, vouloir comprendre des choses qui surpassent l'intelligence humaine, c'est colonie si quelqu'un disait : « Faites-moi voir ce qui est invisible, dites-moi ce qu'on ne peut entendre, expliquez-moi ce qu'aucun ne peut concevoir. » Saint Paul veut donc dire que les choses spirituelles sont entièrement au-dessus des sens et des pensées d'un homme mortel. « Si nous avons connu Jésus-Christ selon la chair, » dit cet apôtre, « maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière. » Saint Jean dit aussi dans une de ses épîtres : « Mes bien-aimés, nous sommes déjà enfants de Dieu, mais notre situation future n'est pas encore évidente. Nous savons que Jésus-Christ se montrera dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu'il est. » Parce que saint Paul dit que lui et les saints ont connu ces choses par la révélation du Saint-Esprit, il ne résulte pas qu'il les a lui-même révélées aux autres; car lorsqu'il fut ravi dans le paradis, « il y entendit des paroles ineffables qu'il n'a pu raconter aux autres, »  autrement elles n'auraient pas été ineffables.

Vous dites, en second lieu, que vous avez lu en passant dans mes ouvrages, que par les agneaux qui au jour du jugement seront à la droite de Jésus-Christ et par les boucs qui seront à sa gauche, on doit entendre les chrétiens et les païens, et non pas les bons et les méchants. Je ne me rappelle pas avoir jamais avancé celte proposition, mais si elle m'avait échappé, je ne serais pas assez opiniâtre pour la soutenir. Je crois pourtant, si ma mémoire est fidèle, avoir traité cette question dans mon second livre contre Jovinien, et y avoir parlé aussi (ce qui est à peu près la même chose) de la séparation des bons chrétiens d'avec les mauvais. Nous pouvons donc passer cette difficulté, puisque je rai expliquée fort au long dans cet ouvrage.

Vous me demandez, en troisième lieu, comment on doit entendre saint Paul, quand il dit qu'à l'avènement du Sauveur quelques-uns « étant encore en vie seront emportés dans les nuées pour aller au-devant de lui, »  et qu'ils ne seront point « prévenus par ceux qui seront morts en Jésus-Christ. » Vous voulez savoir s'ils iront au-devant de lui avec leurs corps, et s'ils ne mourront point auparavant, vu que Jésus-Christ lui-même est mort, et qu'Enoch et Elie, comme saint Jean le dit dans son Apocalypse, doivent aussi mourir, afin que personne n'échappe à l'inévitable mort.

Pour peu qu'on veuille examiner toute la suite de ce passage, l'on verra que les saints qui vivront encore à l'avènement du Sauveur iront au-devant de lui avec leurs corps; en sorte néanmoins que ces corps mortels, terrestres et corruptibles seront changés en des corps glorieux, incorruptibles et immortels, et revêtus, tout vivants qu'ils seront alors, de toute la gloire qu'auront ceux qui ressusciteront. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul dit en un autre endroit : « Nous ne désirons pas d'être dépouillés de ce corps, mais d'être revêtus par-dessus, eu sorte que ce qu'il y a de mortel en nous soit absorbé par la vie; » c'est-à-dire que nous ne souhaitons pas que notre âme abandonne notre corps, mais que ce corps étant toujours uni à l'âme, soit revêtu d'une gloire qu'il ne possédait pas auparavant. Ce n'est point ici l'occasion de parler d'Enoch et d'Elie qui, selon l'Apocalypse, doivent prévenir l'avènement du Sauveur; car on ne peut expliquer ce livre de saint Jean que dans un sens spirituel; ou si l'on veut s'attacher à la lettre, on se trouve réduit à donner dans les visions et les fables des Juifs, qui prétendent qu'un jour on rebâtira leur ville de Jérusalem, qu'on immolera des victimes dans le temple, et que le culte spirituel que nous rendons aujourd'hui à Dieu doit faire place à leurs anciennes cérémonies, qui n'ont rien que d'extérieur et de matériel.

La troisième difficulté que vous me proposez est sur ce passage de l'Evangile de saint Jean où Jésus-Christ ressuscité dit à Marie-Madeleine : « Ne me touchez pas, parce que je ne suis pas encore monté vers mon Père. » Vous êtes en peine de concilier ces paroles avec saint Matthieu qui rapporte que le Sauveur s'étant présenté devant les femmes qui le cherchaient dans le sépulcre, elles lui embrassèrent les pieds. Car enfin, dites-vous, toucher et ne point toucher sont deux choses entièrement opposées.

Marie-Madeleine dont parle saint Jean est celle que Jésus-Christ avait délivrée de sept démons, afin que « là où il y avait eu une abondance de péchés, il y eût une surabondance de grâces. »Or, comme elle prenait le Sauveur pour un jardinier, qu'elle lui parlait comme à un homme ordinaire, et qu'elle cherchait parmi les morts celui qui était vivant, ce ne fut pas sans raison que Jésus-Christ lui dit : « Ne me touchez pas; » car c'est comme s'il lui eût dit Vous ne croyez pas que je suis ressuscité, vous ne méritez pas de m'approcher, ni d'embrasser mes pieds, ni de m'adorer comme votre Seigneur, parce que d'après l'idée que vous avez de moi je ne suis pas encore monté vers mon Père. Quant aux autres femmes, comme elles le reconnaissaient pour le Seigneur, et qu'elles étaient persuadées qu'il était monté vers son Père, elles méritèrent de le toucher et de lui embrasser les pieds. Mais quand bien même ce serait la même femme qui, selon un évangéliste, aurait embrassé les pieds du Sauveur, et selon un autre ne les aurait point embrassés, il serait toujours fort aisé d'expliquer et de détruire cette contradiction apparente en disant que d'abord Jésus-Christ lui défendit de le toucher, parce qu'elle était incrédule, et qu'ensuite il lui permit parce qu'elle avait reconnu son erreur. C'est aussi de la sorte qu'on explique ce que l'Evangile dit des deux larrons qui furent crucifiés avec Jésus-Christ ; car selon saint Luc l'un d'eux se confessa, mais selon saint Matthieu et saint Marc, ils le blasphémèrent tous les deux.

Vous me demandez à la fin de votre lettre si notre Sauveur après sa résurrection conversa pendant quarante jours avec ses disciples, et si pendant tout ce temps il n'était point ailleurs, s'il montait au ciel ou s'il en descendait, sans priver ses apôtres de sa présence. Pour peu que vous pensiez que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, que c'est de lui qu'un prophète a dit, ou plutôt que c'est lui-même qui a dit par la bouche de ce prophète : « N'est-ce pas moi qui  remplis le ciel et la terre, dit le Seigneur ? » et ailleurs : « Le ciel est mon trône et la terre mon marche-pied; » et dans un autre endroit: « C'est lui qui tient le ciel et la terre dans le creux de sa main ; » et David dit aussi dans ses psaumes : « Où irai-je pour me dérober à votre Esprit, et où fuirai-je pour éviter votre face ? Si je monte dans le ciel vous y êtes; si je descends dans l'enfer, vous y êtes encore; si je vais demeurer au-delà des mers; votre main même m'y conduira et ce sera votre droite qui me soutiendra ; » pour peu, dis-je, que vous réfléchissiez sur tous ces passages de l’Ecriture, vous n'aurez pas de peine à vous persuader due le Fils de Dieu, même avant sa ré. surrection, était tellement dans le corps dont il s'était revêtu qu'il ne cessait point d'être aussi dans son Père, renfermant tout le ciel par son immensité, pénétrant tout, contenant tout. Il est donc ridicule de croire que la puissance d'un Dieu, que le ciel ne saurait contenir, puisse être renfermée dans les bornes étroites d'un corps humain. Néanmoins ce Verbe divin qui remplissait tout, était en même temps tout entier dans le Fils de l'Homme, parce que le Verbe de Dieu, selon sa nature divine, ne peut ni être coupé par parties, ni séparé par la distance des lieux. Comme il est partout, il y est aussi tout entier. Ainsi durant. les quarante jours d'après sa résurrection, il était en même temps avec ses apôtres, et avec les anges, et avec son Père. Il occupait les extrémités de la mer et tous les lieux de la terre. Il était dans les Indes avec saint Thomas, à Home avec saint Pierre, dans l'Illyrie avec saint Paul, dans l’île de Crète avec Tite, dans l'Achaïe avec saint André, dans chaque pays avec les apôtres et les hommes apostoliques. Or, quand on dit qu'il abandonne les uns et qu'il n'abandonne pas les autres, ce n'est pas que sa nature soit bornée; mais c'est qu'il demeure avec nous et qu'il s'en éloigne selon nos mérites divers.


A SAINT PAULIN.

Conseils à Paulin sur la vie monastique. — Qu'il n'est pas nécessaire d'aller à Jérusalem pour bien vivre. — Que le ciel est ouvert pour tous les peuples .— panégyrique de l’empereur Théodose, par Paulin. — Jérôme l’engage fortement  à joindre à l’étude des belles-lettres celle des lettres sacrées.

Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 396.

« L'homme de bien tire de bonnes choses du trésor de son coeur, et l'arbre se reconnaît à son fruit. »  Vous nous jugez d'après vos vertus, et grand vous élevez les petits et prenez la dernière place parmi les conviés, afin que le père de famille vous fasse monter plus haut. Comment ai-je pu mériter des éloges de cette bouche éloquente (1) qui a si bien défendu les intérêts et la gloire d'un prince très religieux, moi qui n'ai rien de distingué et en qui tout est médiocre ? Ne jugez donc point de mon mérite, mon très cher frère, par le nombre de mes années; ne pensez pas qu'on soit sage dès qu'on a les cheveux blancs; croyez au contraire qu'on a les cheveux blancs dès qu'on est sage, comme dit Salomon « La prudence de l'homme lui tient lieu de cheveux blancs. »  Aussi Dieu commanda-t-il à Moïse de choisir soixante-dix vieillards, qu'il connût pour être de véritables vieillards, c'est-à-dire pour des hommes plus recommandables par leur sagesse que par leur âge. Daniel, jeune homme, juge des vieillards, et dans un âge où l'on n'a du penchant et du goût que pour le plaisir , il condamna les dérèglements d'une vieillesse impudique. Je le répète encore , ne jugez point de ma foi par les années, et ne pensez pas que, pour m'être engagé plus tôt que vous au service de Jésus-Christ, je sois meilleur et plus vertueux que vous. Saint Paul, ce vaisseau d'élection, cet homme qui de persécuteur est devenu apôtre de Jésus-Christ quoique appelé le dernier à l'apostolat, est néanmoins supérieur en mérite aux autres apôtres , parce qu'il a plus travaillé qu'eux tous. Judas, de qui il avait été dit : « Vous qui trouviez tant de douceur à vous nourrir des mêmes viandes que moi, qui étiez mon conseil et mon confident, avec qui je marchais avec tant d'union dans la maison de Dieu, » Judas, dis-je, trahit son ami et son maître, et convaincu de cette perfidie par les justes reproches que lui fait le Sauveur, il se pend lui-même.


(1) saint Jérôme veut parler d'un ouvrage que saint Paulin avait composé pour l'empereur Théodose-le-Grand. Nous n’avons plus aujourd'hui cet ouvrage. Il semble parce qu'en dit ici saint Jérôme, que c'était une espèce d'apologie de Théodose, peut-être parce que l'auteur y justifiait la conduite de ce grand prince contre Zozime qui n’a rien épargné pour noircir sa réputation. Cependant Gennade, dans son catalogue des hommes illustres, dit que c'était un panégyrique de ce prince. Et saint Paulin écrivant à Sévère Sulpice, dit aussi qu'il lui envoie par Victor le panégyrique de l'empereur Théodose qu'il avait composé.


Le larron, au contraire, change la croix contre la couronne du martyre dans le supplice qu'il souffre pour ses crimes. Combien en voit-on aujourd'hui dont la longue vie n'est qu'une longue mort, et qui, semblables à des sépulcres blanchis, ne sont pleins au dedans due d'ossements de morts! Une ferveur naissante surmonte quelquefois une longue tiédeur; aussi vous a-t-on vu vous-même, touché de ces paroles du Sauveur : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez et donnez-le aux pauvres, puis venez et me suivez , » on vous a vu, dis-je, mettre ce conseil en pratique, vous dépouillant de tout pour suivre la croix toute nue, et vous déchargeant du poids accablant des richesses pour monter plus aisément au ciel par l'échelle mystérieuse de Jacob. Vous avez changé tout à la fois et de coeur et d'habit. On ne vous voit; point conserver votre argent par une sordide avarice , et porter en meule. temps, par une vanité secrète, des habits malpropres; mais prenant soin d'avoir toujours les mains pures et le coeur exempt de souillures, vous faites gloire d'être pauvre et d'esprit et d'effet. Il est fort aisé de cacher sous un visage pâle et abattu une abstinence feinte ou affectée, et de porter par orgueil un pallium déchiré, tandis qu'on vit dans l'opulence et qu'on a des revenus considérables. Cratès de Thèbes, qui était très riche, allant à Athènes pour se donner tout entier à l'étude de la philosophie, jeta une grande somme d'or qu'il portait, persuadé qu'il ne pouvait être riche et vertueux en même temps. Cependant nous marchons chargés d'or et d'argent à la suite de Jésus-Christ pauvre; et, sous un prétexte apparent de charité, nous nous appliquons entièrement à augmenter et à conserver nos richesses. Continent pouvons-nous distribuer fidèlement aux pauvres le bien d'autrui, nous qui prenons tant de soin à ménager le nôtre ? Quand on a bien mangé, il est fort aisé de faire l'éloge du jeûne.

On ne mérite, pas de louanges pour avoir été à Jérusalem, mais pour y avoir bien vécu. La Jérusalem où l'on doit souhaiter de demeurer, n'est pas celle qui a tué les prophètes et répandu le sang de Jésus-Christ, mais celle « qu'un fleuve réjouit par l'abondance de ses eaux; » qui, située sur la montagne, ne peut être cachée; que saint Paul appelle la mère des saints, et où cet apôtre se réjouit d'avoir droit de cité avec les justes (1).

Quand je parle de la sorte, ce n'est pas que je prétende m'accuser moi-même de légèreté et d'inconstance, ni condamner la démarche que ,j'ai faite en abandonnant , à l'exemple d'Abraham , mes parents et ma patrie ; mais c'est que je n'ose donner des bornes si étroites à la toute-puissance de Dieu, ni renfermer dans un petit coin de la terre celui due le ciel ne saurait contenir. On doit juger de chaque fidèle en particulier, non point par le lieu où il fait sa résidence, mais par le mérite de sa foi. Ce n'est ni dans Jérusalem ni sur la montagne de Garizim, que les véritables adorateurs adorent le Père céleste. « Dieu est esprit; il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité. L'esprit souille où il veut. La terre et tout ce qu'elle renferme est au Seigneur. » Depuis que la Judée, semblable à la toison de Gédéon, est demeurée dans la sécheresse , et que la rosée du ciel s'est répandue par toute la terre ; depuis que plusieurs sont venus d'Orient et d'Occident se reposer dans le sein d'Abraham, Dieu n'a pas seulement été connu dans la Judée, et son grand none n'a pas été renfermé dans Israël ; niais la voix des Apôtres a retenti par toute la terre, et leurs paroles se sont fait entendre jusqu'aux extrémités du monde. Le Sauveur, parlant à ses disciples dans le Temple : « Levez-vous, »  leur dit-il, « sortons d'ici. » Et aux Juifs : « Vos maisons demeureront désertes. » Si le ciel et la terre doivent passer, toutes les choses de la terre passeront aussi.


(1) Le texte porte : In qua se municipatum cum justis laetatur habere. Saint Jérôme fait ici allusion, non pas comme l'a prétendu Erasme, à ce que dit saint Paul dans les Actes des Apôtres : Ego homo sum, non ignotae civitatis municeps ; mais à ce qu'il dit dans l'épître aux Philippiens 3, 20, selon notre vulgate: Nostra autemem conversatio in coelis est, et selon le grec: emeron gar politeuma anouranois uparxei. Noster enim municipatus in coelis est.  Saint Jérôme et  les anciens pères suivent ordinairement cette version.


Si donc il y a quelque avantage à demeurer dans les lieux où le Sauveur du monde a accompli les mystères de sa croix et de sa résurrection, c'est pour ceux qui, portant leur croix, et qui, ressuscitant tous les jours avec Jésus-Christ, se rendent dignes d'une demeure si sainte. Mais que ceux qui disent : « Ce temple est au Seigneur, ce temple est au Seigneur, » écoutent ce que leur dit l'apôtre saint Paul: « Vous êtes le temple du Seigneur, et le Saint-Esprit habite en vous. » Le ciel est également ouvert et aux citoyens de Jérusalem et aux habitants de la Bretagne, parce que « le royaume de Dieu, »  dit Jésus-Christ, « est au-dedans de vous. » Saint Antoine et une infinité de solitaires de l’Egypte, de la Mésopotamie, du Pont, de la Cappadoce, de l'Arménie sont allés au ciel, quoiqu'ils n'aient jamais vu Jérusalem. Saint Hilarion, qui était né et qui vivait dans la Palestine, ne visita qu'une seule fois Jérusalem et n'y demeura qu'un seul jour, pour ne pas paraître mépriser les lieux saints dont il était voisin et renfermer Dieu dans cette seule ville. Depuis l'empereur Adrien jusqu'à Constantin, c'est-à-dire pendant près de cent quatre-vingts ans, les païens ont adoré l'idole de Jupiter au lieu même où Jésus-Christ est ressuscité; ils ont rendu le même culte à une statue de marbre qu'ils avaient consacrée à Vénus sur la montagne où le Fils de Dieu fut crucifié. Ces ennemis déclarés du nom de chrétien s'imaginaient qu'en profanant les lieux saints par un culte idolâtre ils pourraient abolir la croyance à la mort et à la résurrection du Sauveur. Il y avait aussi un bois consacré à Thamus (1), c'est-à-dire à Adonis près de la ville de Bethléem, ce lieu le plus auguste de l'univers, dont le prophète-roi a dit : « La vérité est sortie de la terre ; » et l'on pleurait le favori de Vénus dans l'étable où l'on avait entendu les premiers cris de Jésus-Christ enfant.


(1) Thamus est un mot hébreu et syriaque qui se trouve dans Ezéchiel, 8. 11. et que les LXX ont conservé dans leur version. Et ecce ibi mulieres sedebant plangentes Thamus. Notre fulgale porte : plangentes Adonidem. Saint Jérôm expliquant cet endroit d’Ézéchiel, dit que les femmes célébraient tous les ans au mois de juin une fête solennelle, et pleuraient la mort d'Adonis qui avait été tué dans ce mois-là, et que c'est pour cela que les hébreux donnaient le nom de Thamus à leur quatrième mois, qui répond à notre moi, de juin.


Mais à quoi bon, me direz-vous, un si long préambule ? C'est pour vous apprendre que vous pouvez, sans préjudice de votre foi, vous passer de voir la ville de Jérusalem ; que, quoique je demeure dans un lieu si saint, je n'en suis pas meilleur pour cela; et que, soit ici, soit ailleurs, vos bonnes œuvres sont toujours d'un égal mérite aux yeux de Dieu. Au reste, pour ne point vous déguiser ici mon opinion, quand je pense et au parti que vous avez embrassé et à la ferveur avec laquelle vous avez renoncé au monde, il me semble que vous ne devez plus être indifférent aux lieux de votre demeure. Après vous être éloigné de la foule et du tumulte des villes, vivez à la campagne, cherchez le Christ dans la retraite, priez seul avec; lui sur la montagne, n'ayez d'autre voisinage que celui des lieux saints, afin de renoncer entièrement aux villes et de demeurer constamment attaché à votre état.

Je ne parle ici ni aux évêques, ni aux prêtres, ni aux clercs; leur condition est différente de la vôtre ; je parle à un moine, mais un moine autrefois distingué dans le monde par sa naissance; qui, pour mener une vie humble et cachée, et pour mépriser toujours ce qu'il a une fois méprisé, a mis aux pieds des Apôtres tout. ce qu'il possédait, et montré par là que toutes les richesses de la terre ne méritent que d'être foulées aux pieds. Si les lieux que Jésus-Christ a sanctifiés par sa mort et par sa résurrection n'étaient pas dans une ville très célèbre, où il y a avocats, et soldats, et femmes débauchées, et comédiens, et baladins, et tout ce qu'on a coutume de. voir dans les autres villes; ou si cette ville n'était fréquentée que par les moines, tous les moines devraient y établir leur demeure. Mais quelle folie serait-ce de renoncer au siècle , d'abandonner son pays, de s'éloigner des villes, de faire profession de la vie monastique, si l'on venait à s'engager dans le commerce du grand monde avec moins de ménagement et beaucoup plus de péril que dans le lieu même de sa naissance!

On vient à Jérusalem de toutes les parties du monde; cette ville est remplie de toutes sortes de gens , et l'on y voit une si grande foule d'hommes et de femmes, qu'on est contraint d'y souffrir tout à la fois la vue de mille objets qu'on avait voulu éviter et qu'on ne rencontre ailleurs qu'en partie. Mais puisque vous me priez en frère de vous marquer la route que vous devez tenir, je vous parlerai sans déguisement et à coeur ouvert. Si vous avez dessein de vous engager dans les fonctions du sacerdoce, ou si le ministère et peut-être même la dignité de l'épiscopat a de l'attrait pour vous, demeurez dans les bourgs et dans les villages , et tâchez de vous sauver en travaillant au salut des autres. Mais si vous voulez mener une vie qui réponde au nom de moine que vous portez, c'est-à-dire d’un homme qui est séparé du reste des hommes , abandonnez les villes qui sont la demeure de plusieurs personnes et non point de ceux qui l'ont profession de vivre seuls et à l'écart. Il n'y a point de condition dans la vie humaine qui n'ait ses héros et ses maîtres. Que les généraux de l'armée romaine imitent les Camilles, les Fabricius, les Régulus, les Scipions; que les philosophes suivent Pythagore, Socrate, Platon, Aristote; que les poètes étudient Ménandre, Homère, Virgile , Térence ; les historiens Thucydide, Salluste, Hérodote, Tite-Live ; les orateurs les Gracques, Lysias, Cicéron, Démosthène ; et pour venir à notre religion, que les évêques et les prêtres imitent les Apôtres et les hommes apostoliques ; héritiers de leurs charges et de leurs dignités, qu'ils tâchent de l'être encore de leur mérite et de leurs vertus. Mais nous, nous avons aussi les maîtres de notre profession , c'est-à-dire les Pauls, les Antoines, les Juliens, les Macaires et les Hilarions; et pour revenir à l'autorité des saintes Ecritures, reconnaissons pour nos maîtres Élie, Élisée et les enfants des prophètes qui, toujours retirés à la campagne et vivant dans la solitude, se bâtissaient des cabanes sur les bords du Jourdain. On doit mettre aussi au nombre de ces illustres solitaires les enfants de Rechab, dont Dieu même a lait l'éloge par la bouche de Jérémie : ils ne buvaient ni vin ni aucune autre liqueur capable d'enivrer; ils logeaient sous des tentes, et le Seigneur leur promit que leur race ne cesserait point de produire des hommes qui se tiendraient toujours en sa présence. Je crois que c'est en ce sens qu'on doit entendre le titre du psaume soixante-dixième, qui porte : « Des enfants de Jonadab et de ceux qui ont été les premiers conduits en captivité (1). » C'est de ce Jonadab, fils de Rechab, qu'il 4-st dit dans le livre des Rois, que Jéhu le fil monter avec lui dans son chariot; et c'étaient ses enfants qui demeuraient toujours sous des tentes et qui furent contraints de se réfugier dans la ville de Jérusalem pour se mettre à couvert des irruptions de l'armée des Chaldéens. C'est pour cela qu'on dit qu'ils souffrirent les premiers les malheurs de la captivité, parce que, ayant toujours joui dans la solitude d'une heureuse liberté, ils se virent alors renfermés dans la ville de Jérusalem comme dans une espèce de prison.

Puis donc que vous êtes encore attaché à une femme vertueuse (2) qui est votre soeur en Jésus-Christ, et que vos engagements ne vous permettent pas de marcher avec liberté dans les voies de la perfection, je vous conjure de fuir les compagnies, les festins, les vains compliments et les complaisances affectées des hommes du monde, comme autant de chaînes qui ne sont propres qu'à vous rendre esclave de la volupté. Mangez sur le soir un peu d'herbes et de légumes; que ce soit pour vous des délices exquises que de manger quelquefois quelques petits poissons. Quand on se nourrit de Jésus-Christ, et qu'on tourne vers lui tous les désirs de son coeur, on se met fort peu en peine de la qualité des viandes dont on nourrit le corps. Estimez autant le pain et les légumes que les viandes les plus délicates qui ne flattent le goût qu'en passant, et qu'on ne sent plus quand une fois on en est rassasié. J'ai traité ce sujet plus à fond et avec plus d'étendue dans les livres contre Jovinien ; vous pouvez les consulter.

Soyez toujours appliqué à la lecture de l'Ecriture sainte, vaquez souvent à la prière; prosterné devant Dieu, élevez vers lui toutes vos pensées, veillez souvent et mettez-vous quelquefois au lit sans avoir mangé. Fuyez les vains applaudissements des hommes, et regardez comme de véritables ennemis ceux qui vous donnent des louanges affectées. Distribuez vous-même votre argent à vos frères et aux pauvres; car il est rare de trouver de la bonne foi parmi les hommes. Si vous ne voulez pas me croire, souvenez-vous de l'avarice et de la perfidie de Judas. Ne faites point vanité d'être vêtu pauvrement. N'ayez aucun commerce avec les gens du siècle et particulièrement avec les grands. Qu'est-il nécessaire de voir souvent ce que vous avez méprisé pour embrasser la vie monastique ? Que votre femme surtout ait soin d'éviter la compagnie des femmes du monde; et si quelquefois elle est obligée de se trouver avec elles, qu'elle ne rougisse point de se voir avec un habit pauvre et négligé parmi des personnes couvertes de soie et de pierreries; puisqu'un habit simple et modeste est en elle la marque de la vie pénitente dont elle fait profession, et qu'au contraire la richesse et la magnificence des habits est dans les autres un motif d'orgueil et de vanité.


(1) Ce titre ne se trouve point dans le texte hébreu ; et il a été ajouté depuis pour nous marquer que David était l’auteur de ce psaume, et que les enfants de Jonadab s’en servirent lors de la première captivité de Babylone, qui arriva sous le  règne de Joachim.
(2) Elle s’appelait Thérasia.


Après avoir distribué votre bien aux pauvres avec une fidélité et un désintéressement qui a fait tant d'éclat dans le monde et qui a été si universellement applaudi, prenez garde de vous charger du soin de distribuer celui des autres. Vous comprenez bien ce que je veux dire, car le Seigneur vous a donné l'intelligence en toutes choses. Ayez la simplicité de la colombe pour ne tendre des piéges à personne, et la prudence du serpent pour éviter ceux qu'on pourrait vous tendre. Un chrétien qui se laisse tromper est presque aussi blâmable que s'il trompait les autres. Quand un solitaire ne vous entretiendra due d'argent (excepté lorsqu'il s'agira de faire l'aumône, car il est permis à tout le monde de la faire), regardez-le plutôt comme un marchand que comme un véritable solitaire. Ne donnez rien à qui que ce soit, sinon à ceux qui sont véritablement dans le besoin et qui n'ont pas de quoi se nourrir et se vêtir; de peur que les chiens ne mangent le pain des enfants. Une âme chrétienne est le véritable temple de Jésus-Christ, c'est elle que vous devez orner et revêtir; c'est à elle que vous devez faire des présents, c'est en elle que vous devez recevoir Jésus-Christ. A quoi sert de faire briller les pierreries sur les murailles, tandis due Jésus-Christ meurt de faim en la personne du pauvret Vous n'êtes plus le maître de vos biens; vous n'en êtes que le dispensateur. Souvenez-vous d'Ananie et de Saphire. Ils se réservèrent par une timide précaution une partie de leur héritage ; mais pour vous, prenez garde de dissiper, par une profusion indiscrète, le bien qui appartient à Jésus-Christ , c'est-à-dire de donner, par une charité mal réglée, le bien des pauvres à ceux qui ne sont point véritablement pauvres, et de perdre ainsi, selon la pensée d'un homme très sage, le fruit de vos libéralités par une libéralité mal entendue. Prenez garde de vous laisser surprendre par ces gens qui, sous les apparences trompeuses d'une fausse sagesse, veulent passer pour des Catons, et à qui on peut appliquer ce que dit un poète : « Malgré l'apparence de la sagesse, je vous connais à fond et je lis dans votre coeur. »

C'est quelque chose de grand, non pas de paraître chrétien, mais clé l'être véritablement. Il arrive même, par je ne sais quel renversement de raison, que le monde donne ordinairement son approbation à ceux qui n'ont point celle de Dieu.

Ne m'appliquez pas ici ce qu'on dit vulgairement . que la truie veut instruire Minerve. Comme vous êtes prêt à vous embarquer sur une mer dangereuse, j'ai cru devoir vous donner en ami ces salutaires conseils, afin que vous puissiez éviter les écueils où j'ai fait moi-même naufrage. J'aime mieux que vous ayez à me reprocher mon peu d'expérience que mon peu d'amitié.

J'ai lu avec bien du plaisir le livre que vous avez composé pour la défense de l'empereur Théodose et que vous m'avez l'ait la grâce de m'envoyer. Il y a dans cet ouvrage beaucoup d'éloquence et de logique; le dessein surtout m'en plait extrêmement. Comme vous surpassez les autres dans la première partie de votre ouvrage, aussi vous surpassez-vous vous-même dans la dernière. Le style en est concis et les expressions nettes; on y trouve une pureté égale à celle de Cicéron, jointe à des pensées solides et, judicieuses. Car, comme dit an certain auteur, un discours dont toute la beauté consiste dans les mots est toujours faible et pauvre. Il y a d'ailleurs beaucoup d'ordre dans votre livre; tout y est soutenu, tout y est lié naturellement, ou avec ce qui précède, ou avec ce qui suit. Heureux l'empereur Théodose d'avoir eu pour avocat un orateur chrétien si éloquent et si habile! Vous avez relevé par cet ouvrage l'éclat de la pourpre de ce prince; vous avez démontré aux siècles futurs l'utilité de ses lois. Courage donc! après un si beau coup d'essai, que ne doit-on pas attendre de vous ? Oh ! si je pouvais conduire un esprit de ce caractère, non point, comme disent les poètes, sur les monts ioniens et sur le haut de l'Hélicon, mais sur les montagnes de Sion, de Thabor, et de Sinaï! Si je pouvais l'instruire de ce que j'ai appris, et lui donner, comme de la main à la main, l'intelligence des mystères qui sont renfermés dans les livres des prophètes! nous verrions naître parmi nous quelque chose de plus beau et de plus grand que tout ce que la savante Grèce a jamais produit.

Ecoutez donc, mon cher ami, mon cher frère, vous qui servez avec moi le même maître, écoutez et apprenez par quelle route vous devez marcher pour arriver à l'intelligence des Ecritures saintes. Il n'y a aucun endroit dans les livres divins qui n'ait de grandes beautés ; et jusque dans le sens littéral, tout y brille; mais ce qu'ils ont de plus agréable et de plus doux est caché sous la lettre. Si l'on veut manger l’amande, il faut casser le noyau.« Otez le voile qui est sur mes yeux, »  disait David, « et je considèrerai les merveilles qui sont renfermées dans votre loi. » Si ce grand prophète avoue qu'il est dans les ténèbres de l'ignorance, de quelle profonde nuit devons-nous être environnés, nous qui lie, sommes que des enfants presque encore à la mamelle ! Dieu a mis ce voile, non-seulement sur les yeux de Moïse, mais encore sur les livres des Evangélistes et des Apôtres. Le Sauveur ne parlait au peuple qu'en paraboles; et, pour leur faire voir que ce qu'il leur enseignait était mystérieux, il disait: « que celui-là entende, quia des oreilles pour entendre. » Il faut que tout ce qui est écrit nous soit ouvert par celui « qui a la clef de David ; qui ouvre, et personne ne ferme ; qui ferme, et personne n'ouvre. » Tout autre que lui ne saurait nous ouvrir ces livres sacrés. Si vous bâtissiez sur ce solide fondement, ou plutôt si vous mettiez par là la dernière main à vos ouvrages, nous n'aurions rien de plus ])eau, de plus savant ni de mieux écrit en notre langue. Tertullien est fort sentencieux, mais son style est dur et obscur. Celui de saint Cyprien, semblable à une source très pure, est doux et coulant, et toujours égal; mais ce Père n'a fait aucun traité sur les saintes Ecritures, parce qu'il s'est uniquement appliqué à inspirer l'amour et la pratique des vertus chrétiennes, et que d'ailleurs il s'est vu continuellement exposé à une cruelle persécution qui ne lui laissait ni le temps ni la liberté d’écrire. Victorin, qui a revu la couronne d'un illustre martyre, ne saurait exprimer ses pensées. On trouve dans Lactance un fond d'éloquence qui égale presque celle de Cicéron ; mais plût à Dieu qu'il eût établi aussi solidement la vérité de notre foi, qu'il a facilement ruiné les fondements des religions étrangères! Arnobe est inégal et confus, et il n'y a ni ordre ni justesse dans ses ouvrages. Le style de saint Hilaire se ressent de cette élévation et de cette majesté propres à l'éloquence gauloise. Mais comme ce Père y joint aussi les beautés et les ornements de la langue grecque , il s'embarrasse quelquefois dans des périodes si longues que les simples n'y sauraient rien comprendre. Je ne dis rien de nos autres écrivains, soit morts, soit vivants, et je laisse à d'autres à faire après moi la critique de leurs ouvrages.


(1) La texte porte Itabyrium, conformément aux Septante, qui ont coutume, comme saint Jérôme le remarque dans son commentaire sur le chap. 5 d’Osée, de donner aux noms hébreux une terminaison grecque. C’est ainsi que d’Edom, ils ont fait Idumaea , et de Tabor  , Itabyrium.


Je reviens à vous, mon cher camarade , mon ami , mais un ami que j'ai aimé avant de le connaître. Je vous prie d'être persuadé que l'adulation n'a aucune part aux sentiments d'estime et d'amitié que j'ai pour vous, et que je suis plus capable de me laisser ou aveugler par l'erreur, ou prévenir par l'amour, que de séduire un ami par d'indignes flatteries. Vous faites paraître dans vos ouvrages beaucoup d'esprit et beaucoup d'éloquence ; votre style est pur et facile ; cette facilité et cette pureté avec laquelle vous vous exprimez est accompagnée de beaucoup de justesse ; car quand la tête est saine, tous les sens sont vifs et animés. Si à cette justesse et à cette éloquence qui parait dans vos écrits vous joigniez ou l'étude ou l'intelligence des saintes Ecritures, je vous verrais bientôt tenir le premier rang parmi nos écrivains, monter avec Joab (1) sur les toits de Sion, et prêcher sur le haut des maisons ce que vous auriez appris en secret. Hâtez-vous donc, je vous prie, de vous appliquer sérieusement à cette étude.


(1) Les éditions d'Erasme et de Marianus portent : ascendentem cum Jacob ; nous avons suivi les manuscrits qui portent rare Joab; car saint Jérôme fait ici allusion à ce qui est écrit au livre 1, des Paral. c. 11. v. 6, que Joab monta le premier à l'assaut , lorsque David assiégea la citadelle de Sion.


« On n'a rien en ce monde sans soucis et sans travail. »

Distinguez-vous dans l'Eglise comme vous vous êtes distingué dans le sénat. Tandis que vous êtes jeune et à la fleur de votre âge, avant d'être surpris par les infirmités de la vieillesse ou une mort imprévue; amassez des richesses que vous puissiez répandre tous les jours, sans que la source en tarisse jamais. Je ne saurais rien souffrir en vous de médiocre, je désire que tout y soit dans un souverain degré de perfection.

Je ne vous dis point avec quelle affection et quel empressement j'ai reçu ici le respectable prêtre Vigilantius; j'aime mieux que vous l’appreniez de lui-même. Il est parti bien vite et il n'a pas fait ici un long séjour. Je ne vous dirai point quelle a été la cause d'un départ si précipité; car je ne veux offenser personne. Cependant je l'ai retenu quelque temps, comme un homme qui ne faisait que passer et qui avait hâte de partir. Je n'ai cessé de lui faire connaître les sentiments d'estime et d'amitié que j'ai pour vous; vous jugerez, par ce qu'il vous en dira, si je mérite d'être de vos amis. Saluez, je vous brie, de ma part, votre sainte femme qui sert avec vous le Seigneur.


A RUFIN

Sur le jugement de Salomon. — Longue maladie de Jérôme. — Plaie qu'il a à la main droite.

Lettre écrite du monastère de Bethleem. Date incertaine.

La renommée souvent nous trompe sous un double rapport, en publiant faussement des choses mauvaises sur les bons et des choses favorables sur les méchants. Aussi je me réjouis de votre bienveillance à mon égard et de l'amitié du saint prêtre Eusèbe, et ;je ne doute pas que cette bienveillance et cette amitié ne soient les mêmes en public ; mais je redoute le jugement secret de votre conscience. C'est pourquoi je vous prie, au contraire, de vous souvenir de moi et d'obtenir que je sois digne en effet de vos louanges.

Si vous avez fait la première démarche vis-à-vis de moi, et si je ne vous réponds qu'après, ce n'est point négligence de ma part, mais ignorance de vos sentiments; car si je les avais connus, je vous aurais prévenu.

L'explication du jugement de Salomon, dans le différend des deux courtisanes, est clair sous le rapport littéral. Il s'agit d'un enfant de douze ans qui, contrairement à son âge, juge des affections les plus intimes de la nature humaine. Aussi a-t-il été admiré, et tout Israël le respecta parce qu'il ne se tromperait point sur les choses les plus évidentes, lui qui avait saisi si habilement les choses cachées. Quant au sens figuré ( l'apôtre saint Paul disant que tout arrivait aux Juifs figurément, et qu'on l'écrivait pour nous qui vivons à la fin des siècles ), quelques auteurs grecs pensent qu'il s'applique à la Synagogue et à l'Église, et que l'histoire juive doit être rapportée à ce temps où, après la Passion et la Résurrection, le véritable Salomon, c'est-à-dire le roi pacifique, a commencé à régner tant sur Israël que sur toutes les nations. Que la Synagogue et l'Église soient représentées sous la ligure de deux courtisanes, il n'y a aucun doute, et cela parait au premier abord un blasphème. -liais si nous recourons aux prophètes , Osée ne prend-il pas pour femme une courtisane, qui lui donne des enfants de prostitution, puis une femme adultère ? Ezéchiel n'accuse-t-il pas Jérusalem d'avoir, comme une courtisane , suivi ses amants , de s'être abandonnée aux premiers venus, et de l'avoir fait dans les endroits les plus fréquentés. C'est pourquoi nous remarquons que le Christ n'est venu au monde que pour marier les courtisanes , ne faire qu'un seul bercail des deux troupeaux après avoir détruit le mur de séparation, réunir dans la même bergerie les brebis auparavant malades.

L'Église et la Synagogue sont dans ces deux baguettes, qui, selon le prophète Ezéchiel, se joignent ensemble, et desquelles le Seigneur dit dans Zacharie : « Je pris alors deux baguettes ; j'appelai l'une la beauté, et l'autre le faisceau, et je menai paître le troupeau. »

Cette femme débauchée dont parle l'Évangile, qui arrosa de ses larmes les pieds du Sauveur, qui les essuya avec ses cheveux, et qui obtint le pardon de tous ses crimes, ne nous représente-t-elle pas bien encore l'Église formée des Gentils ? Je n'ai rapporté cet exemple que pour prévenir d'abord ceux qui pouvaient trouver mauvais que l'on comparât la Synagogue et l’Eglise à deux femmes de mauvaise vie, et à l'une desquelles Salomon adjugea l'enfant dont elles se disputaient la possession.

On me demandera peut-être comment l'idée d'une femme prostituée peut convenir à l'Église, qui n'a ni tache ni ride ? Je ne dis pas qu'elle ait toujours persévéré dans ce malheureux état; je dis seulement qu'elle y a été. quand l'Évangile dit que Jésus-Christ alla manger chez Simon le lépreux, ce n'est pas que ce pharisien fût couvert de lèpres lorsqu'il reçut le Sauveur en sa maison , mais parce qu'il avait eu autrefois cette maladie. Le même Evangile, nommant les Apôtres , appelle saint Matthieu publicain, pour nous apprendre, non pas que cet apôtre ait tenu le bureau des impôts depuis son élection à l'apostolat, mais parce qu'il avait auparavant exercé cet emploi , et que là où il y avait eu abondance de péchés, il y avait eu aussi surabondance de grâces.

Considérez donc ce que l'Église répond aux calomnies de la Synagogue . « Nous demeurions, dit-elle, cette femme et moi, dans une maison. »  Car, après la résurrection du Sauveur, l’Église a été formée des Juifs et des Gentils. « Et je suis accouchée dans la même chambre où elle était ; » parce que l'Eglise des Gentils , qui auparavant n'avait ni loi ni prophètes, a accouché dans la maison de la Synagogue. Elle n'est pas sortie de sa chambre, au contraire elle y est entrée, comme il est dit dans le Cantique des cantiques : « Le roi m'a fait entrer dans son appartement , »  et de suite : « Je ne vous mépriserai point, mais je vous ferai entrer dans la maison de ma mère , et dans la chambre de celle qui m'a donné la vie. »

« Cette femme est aussi accouchée trois mois après moi. » Si vous considérez Pilate, qui dit en se lavant les mains : « Je suis innocent du sang de ce juste; » le centenier qui fait cet aveu au pied de la croix : « Cet homme était véritablement le Fils de Dieu; » ces Gentils, qui prient saint Philippe de leur procurer l'avantage de voir le Sauveur, vous admettrez aisément que l'Église a enfanté avant la Synagogue , et qu'ensuite est né le peuple juif pour qui Jésus-Christ avait fait cette prière à son Père: « Pardonnez-leur, mon Père, car ils ne savent ce qu'ils font. » Trois mille crurent en un seul jour, et cinq mille en un autre.

« Nous étions ensemble. » Car la multitude des croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme; « et il n'y avait que nous deux dans la « maison ; » nous n'avions en notre société ni ces Juifs qui blasphèment contre le Sauveur, ni ces Gentils qui adorent les idoles. Or « le fils de cette femme est mort pendant la nuit ; » car c'est être dans les ténèbres que de vouloir s'attacher à l'observance des anciennes cérémonies, et allier le joug accablant de la loi de Moïse à l'heureuse liberté que, nous donne l'Évangile. Et « sa mère l'a étouffé en dormant, »  parce qu'elle ne pouvait pas dire comme l'épouse des Cantiques : « Je dors et mon coeur veille. » « Et se levant au milieu de la nuit, et pendant que je dormais, elle a pris mon fils, qui était à mon côté , et l'a mis auprès d'elle. » Relisez toute l'Epître de saint Paul aux Galates, et vous verrez avec quelle application et quel empressement la Synagogue tâche d'attirer à son parti les enfants de l'Eglise: ce qui fait dire à cet apôtre : « Mes petits enfants, pour qui je sens de nouveau les douleurs de l'enfantement jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous. » Mlle enleva l'enfant, qui était en vie, non pas pour le posséder , mais pour le faire mourir; car ce n'était point par le désir d'avoir un enfant qu'elle l'avait pris, nais par envie; et elle mit malicieusement dans le sein de l’Eglise l'enfant à qui l'observance des cérémonies de l'ancienne loi avait donné la mort.

Je serais trop long si je voulais expliquer ici en détail comment l'apôtre saint Paul et les écrivains ecclésiastiques ont fait voir que l'enfant qui vivait sous le joug de la loi n'était point l'enfant de l'Église , et comment cette véritable mère reconnut au grand jour celui qu'elle n'avait, pu distinguer dans la nuit. Voilà quel fut le sujet de la dispute qu'eurent ces deux femmes eu présence du roi ; l'une disant : « C'est votre fils qui est mort , et le mien est vivant. » Et l'autre lui répliqua : « Vous ne dites pas vrai ; c'est mon fils qui est vivant, et le vôtre est mort.

Ainsi disputaient ces deux mères en présence de Salomon. Alors ce prince ( ou plutôt le Sauveur, dont il était la figure, comme il paraît par le psaume soixante-onzième, qui porte le titre de Salomon, et où le prophète nous décrit d'une manière évidente la gloire du règne de Jésus-Christ, et non pas celui de Salomon, qui a fini avec sa vie), alors, dis-je, ce véritable Salomon fait semblant d'ignorer la vérité du fait dont il s'agit, et de n'être pas plus éclairé sur cela que le reste des hommes, comme quand il dit en parlant de Lazare : « Où l'avez-vous mis ? » et de cette femme malade d'une perte de sang : « Qui estce qui m'a touché ? » Il commande qu'on lui apporte cette épée, dont il dit : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu y apporter la paix , mais l'épée ; car je suis venu séparer l'homme d'avec son père , la fille d'avec sa mère, et la belle-fille d'avec sa belle-mère; et l'homme aura pour ennemis ceux de sa maison. » Il consulte les sentiments de la nature dont il est lui-même l'auteur; et, pour satisfaire ces deux femmes, il veut partager entre la loi et la grâce l'enfant qui est encore en vie. Ce n'est pas qu'il veuille effectivement faire ce partage, mais il fait semblant de le vouloir, afin de confondre les importuns de la Synagogue. Celle-ci, qui ne pouvait souffrir que le fils de l'Église vécût sous la loi de la grâce et fût sauvé par le baptême , consent qu'on le partage, souhaitant plus sa mort que sa possession. Mais l'Église, qui le reconnaît pour son véritable enfant, le cède volontiers à sa compagne, aimant mieux le voir vivre en sa puissance que de le voir partager entre la loi et la grâce, et périr ainsi par l'épée du Sauveur, selon cette parole de l'Apôtre : « Je vous dis moi, Paul, que si vous observez la loi, Jésus-Christ ne vous servira de rien. » Tout ceci n'est qu'une explication purement allégorique; et vous savez bien que l'allégorie, toujours obscure, a des règles toujours différentes de l'histoire, qui n'est fondée que sur la vérité des faits. Que si vous trouvez peu de justesse et de solidité dans cette explication , c'est à moi seul que vous devez vous en prendre; car je l'ai dictée avec peine et fort à la hâte, étant, actuellement au lit , accablé d'une longue et fâcheuse maladie. Je l'ai faite, non pour traiter cette matière à fond, mais pour ne pas paraître refuser ce que vous souhaitiez de moi , surtout dans le commencement d'une amitié naissante. Priez le Seigneur qu'il me rende la santé, afin qu'après une maladie d'un an, et des douleurs continuelles qui m'ont entièrement épuisé, je puisse écrire quelque ouvrage digne de vous. Pardonnez-moi si vous trouvez mon style rude et incorrect : ce que l'on dicte à un autre ne peut avoir la même élégance et la même correction que ce que l'on écrit soi-même ; ici l'on efface souvent afin d'écrire des choses dignes d'arc lues deux fois avec plaisir; là, on dicte à la hâte et sans ordre tout ce qui vient à l'esprit. J'ai eu bien de la joie de voir ici Caninius. Il pourra vous dire que j'ai à la main droite une plaie très dangereuse et très difficile à guérir.


A VIGILANTIUS.

En quittant Bethléem, le prêtre Vigilantius, partisan secret des erreurs d’Origène, se mit à mal parler de saint Jérôme et à l’accuser publiquement d’hérésie. L’ayant appris, Jérôme lui écrivit cette lettre de son monastère, en 396.

Il n'était pas nécessaire de vous écrire, puisque vous ne vous en êtes point rapporté à ce que vous avez entendu. Si vous n'avez pas ajouté foi à mes paroles, vous n'en ajouterez pas à ma lettre. Néanmoins, comme Jésus-Christ nous a laissé l'exemple d'une humilité parfaite en donnant un baiser à un traître et en acceptant la pénitence du larron attaché à la croix, je veux donc bien encore vous témoigner par écrit ce que je vous ai déjà dit de vive voix, que j'ai lu et que je lis encore Origène, de même que je lis Apollinaire et les autres écrivains qui ont avancé dans leurs livres des opinions que l'Eglise n'approuve point. Je ne condamne pas absolument tout ce qui est dans leurs ouvrages; mais aussi ne puis-je dissimuler qu'on y trouve quelques endroits dignes de censure. Comme il entre dans mes travaux et mes études de lire plusieurs ouvrages, et d'y cueillir des fleurs de différente espèce, moins pour approuver tout ce qu'on y trouve, que pour choisir ce qu'ils ont de bon, je prends plusieurs auteurs à la fois, afin de m'instruire plus à fond, comme il est écrit (1). « Lisez tout et retenez ce qui est bon »

Je m'étonne donc que vous m'accusiez d'être du parti d'Origène, vous qui jusqu'à présent n'avez jamais su en quoi consistent la plupart de ses erreurs. Comment pouvez-vous dire que je suis hérétique, moi que les hérétiques ne sauraient aimer ? Comment pouvez-vous vous flatter d'être orthodoxe, vous qui, contre vos propres sentiments , avez souscrit aux erreurs d'Origène ? Si vous y avez souscrit malgré vous, vous êtes un prévaricateur; si vous l'avez fait de bon gré, vous êtes hérétique. Vous avez abandonné l'Egypte et les provinces, où plusieurs soutiennent ouvertement votre parti , et vous vous êtes déclaré contre moi, qui censure et condamne hautement tout ce qui n'est point conforme à la doctrine de l'Eglise.


(1) Il y a dans saint Paul : « Eprouvez tout, et approuvez ce qui est bon. »


Origène est hérétique ; que m'importe, puisque j'avoue qu'il a occasionné plusieurs hérésies ? Il a erré sur la résurrection des morts, sur l'état des âmes, sur la pénitence du démon, et de plus, il a avancé dans ses Commentaires sur Isaïe, que les Séraphins dont parle ce prophète, étaient le Fils de Dieu et le Saint-Esprit. Si je ne disais pas qu'il a erré, et si je n'anathématisais pas tous les jours ses erreurs, ou aurait sujet de croire que je les adopte moi-même ; car en approuvant ce qu'il a. de bon, on n'est point obligé d'approuver aussi ce qu'il a de mauvais. Or, il est certain qu'en plusieurs endroits il a fort bien expliqué l'Ecriture sainte, démêlé ce que les prophètes ont de plus obscur, pénétré les plus profonds mystères tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. Si donc , j'ai traduit ce qu'il a de bon, et retranché, ou corrige, ou passé entièrement ce qu'il a de mauvais, doit-on me blâmer d'avoir fait part aux Latins des bonnes choses que j'ai trouvées dans cet auteur et de leur avoir caché les mauvaises ? Si ici il y a crime, condamnez donc aussi le saint confesseur Hilaire, qui a traduit de grec en latin les Commentaires d'Origène sur les psaumes et ses Homélies sur Job. Condamnez encore Eusèbe de Verceil, qui a souffert avec saint Hilaire pour la foi ; puisqu'il a traduit en notre langue les Commentaires d'un hérétique sur tous les psaumes , prenant ce qui était bon et laissant ce qui était mauvais. Je ne dis rien de Victorin de Petaw (1), ni des autres, qui, en expliquant les saintes Ecritures, ont suivi et même copié Origène, pour ne pas tant paraîre me défendre, que chercher des complices du même crime dont vous m'accusez.


(1) Il était évêque de Petaw, dans la Pannonie supérieure, et non pas de Poitiers, comme disent quelques auteurs et portent quelques éditions. Il a fait plusieurs commentaires sur l'Écriture, que saint Jérôme énumère dans son livre des Ecrivains ecclésiastiques. Il fut martyrisé vers l'an 503, tous l'empire de Dioclétien.


Venons à vous-même. Pourquoi avez-vous transcrit les traités d'Origène sur Job, où cet auteur, parlant du démon, des étoiles et du ciel, dit des choses que l'Eglise n'approuve point ? N'appartient-il donc qu'à vous, comme au plus sage de tous les hommes, de juger les auteurs, tant grecs que latins, d'admettre les uns au nombre des savants, d'en bannir les autres quand bon vous semble, et de me faire passer, lorsqu'il vous plaira, ou pour catholique ou pour hérétique ? et ne me sera-t-il pas permis il moi de rejeter et de condamner des erreurs que j'ai toujours condamnées ? Lisez mes Commentaires sur l'Epîre aux Ephésiens, lisez tous lues autres ouvrages et particulièrement mon Commentaire sur l'Ecclésiaste; et vous verrez clairement que dès ma jeunesse je n'ai jamais donné dans les hérésies d'aucun auteur, quelque autorité qu'il eût d'ailleurs.

Ce n'est pas peu de savoir qu'on ne sait rien. Il est d'un homme sage de bien connaître de quoi il est capable, et de ne pas rendre tout l'univers témoin de son ignorance, en suivant aveuglément ce faux zèle que le démon a coutume d'inspirer. Vous voudriez bien vous glorifier et vous vanter même dans votre pays de m'avoir confondu; vous dies hautement que je n'ai pu répondre à votre éloquence, et que, trouvant en vous l'esprit et la pénétration d'un Chrysippe, je n'ai osé me commettre avec vous. Si je ne craignais pas de blesser la modestie chrétienne et de laisser échapper quelque parole troll vive, je raconterais ici vos beaux faits, et publierais vos victoires. Mais comme je suis chrétien et que je parle en chrétien, je vous prie, mole frère, de ne pas être plus sage qu'il ne convient, de ne point donner la comédie au public par vos impertinences, de ne point faire connaître par vos écrits votre ignorance et votre grossièreté, et même certaines choses que je passe ici sous silence et qui sont connues de tout le monde, quoique vous ne vous en aperceviez pas vous-même. Ce n'est point là votre métier; vous avez appris toute autre chose dès vos plus tendres années. Il y a bien de la différence entre connaître le véritable sens des saintes Ecritures et juger de la bonté d'un écu d'or, entre goûter le vin et entendre les prophètes et les Apôtres (1).

Vous déchirez ma réputation par d'affreuses calomnies ; vous accusez notre saint frère Océanus d'être hérétique ; vous appeler du jugement des prêtres Vincent et Paulinien, et de notre frère Eusèbe. Vous vous regardez seul comme un autre Caton, le plus habile homme qu'aient jamais eu les Romains, et vous voulez que tout le monde se soumette à vos décisions. Souvenez-vous, je vous prie, du discours que; je fis un jour sur la résurrection des morts, et des applaudissements que vous m'avez donnés. Vous tressailliez alors de joie à mes côtés, vous frappiez et des mains et des pieds, et vous disiez hautement que ma doctrine était très orthodoxe. Mais après vous être embarqué, et après avoir imbu votre esprit du poison de l'erreur, vous vous êtes souvenu alors que j'étais hérétique. Que vous ferai-je ? J'ai cru à la lettre du saint prêtre Paulin ; j'ai cru qu'il vous connaissait à fond; et quoique je m'aperçusse bien d'abord que vos discours ne répondaient pas à l'idée qu'il me donnait de vous dans sa lettre, cependant je vous regardai plutôt comme un homme simple et grossier que comme un fou et un extravagant. Je. ne prétends point condamner ici ce saint homme; je crois qu'il a mieux aimé me cacher vos défauts, qui ne lui étaient pas inconnus, que de me les révéler dans une lettre dont vous étiez vous-même le porteur. Mais je me condamne moi-même de m'être rendu à son témoignage plutôt qu'à mon propre sentiment, et d'avoir mieux aimé m'en rapporter à sa lettre qu'à mes yeux.

Cessez donc de me décrier comme vous faites, et de m'accabler par la multitude de vos livres. Epargnez du moins l'argent que vous employez à payer des copistes dont vous vous servez tout à la fois et pour écrire et pour appuyer vos calomnies, et qui peut-être ne vous applaudissent que dans leur intérêt. Si vous voulez exercer votre éloquence, allez à l'école des grammairiens et des rhéteurs; apprenez la dialectique, étudiez les philosophes et leurs différents systèmes, afin qu'après avoir acquis la connaissance de toutes choses, vous commenciez du moins à vous taire.


(1) saint Jérôme parle de la sorte, parce que Vigilantius était le fils d'un cabaretier de Calahorra en Espagne, comme il lui reproche dans le Traité qu'il a fait contre lui. Iste caupa Cattagurritanus, dit-il, miscet aquam vivo, et de artificio pristino sua venena perfidiae calholicae fidei sociare conatur. Ce qui fait voir que ce Vigilantius, auquel saint Jérôme adresse cette lettre, est le mémo que celui dont il a combattu les erreurs, quoique Marianus soit d'un avis différent.


Mais à quoi pensé-je de donner des maîtres à un homme qui se regarde comme le maître de tous les autres, et de vouloir prescrire des bornes à un écrivain qui ne saurait ni parler ni se taire, et auquel on pourrait justement appliquer ce proverbe grec : « L'âne tient la harpe ? » Pour moi, je crois qu'il faut prendre dans un contre-sens le nom que vous portez , car vous êtes dans un assoupissement profond qui tient plutôt de la léthargie que du sommeil. En effet, entre autres blasphèmes qu'a proférés votre bouche sacrilège, vous avez osé dire que cette montagne dont parle Daniel est le démon, et que la pierre qui s'en détacha d'elle-même est Jésus-Christ; que ce divin Sauveur ayant pris un corps formé du sang d'Adam et uni au démon par le péché, est né d'une Vierge, afin de détacher l'homme de la montagne , c'est-à-dire du démon. O langue digne d'être coupée et hachée par morceaux ! Est-il un chrétien qui ait jamais appliqué au démon ce qui doit s'entendre de Dieu le Père, et qui ait débité dans le monde une doctrine si impure et si abominable ? Si jamais, je ne dis pas aucun catholique, mais aucun hérétique et même aucun païen, a approuvé l'explication que vous donnez au passage de Daniel , je consens que votre opinion soit reçue de, tout le monde comme une doctrine pieuse. Mais si jamais l'Église de Jésus- Christ n'a entendu parler d'une opinion si monstrueuse, et si celui qui a dit : « Je serai semblable au Très-Haut, » est le premier qui s'est expliqué par votre bouche pour se flatter d'être cette montagne dont parle le prophète; faites pénitence d'un si grand crime, expiez-le par des larmes continuelles, roulez-vous dans le sac et dans la cendre, et chez d'obtenir le pardon de cette impiété, du moins lorsque Dieu, selon l'erreur d'Origène, l'accordera au démon, qui n'a jamais proféré de plus grands blasphèmes que par votre bouche.

J'ai souffert patiemment vos outrages; mais, pour votre impiété envers Dieu, je n'ai pu la supporter. C'est pour cela que, malgré la modération que je vous avais promis de garder dans cette lettre, je n'ai pu m'empêcher sur la fin de me servir de quelques termes un peu durs. Au reste, après vous être repenti de vos fautes et m'en avoir demandé pardon, il vous sied bien mal d'y être retombé et de vous être mis dans la nécessité d'en faire une nouvelle pénitence. Je prie le Christ de vous accorder la grâce d'écouter les autres, de vous taire et de comprendre les choses avant de parler.


AU DIACRE SABINIEN.

Jérôme lui représente l'énormité de son crime, la séduction d’une vierge, et l'engage à faire pénitence.

Date incertaine.

Samuël pleurait autrefois le malheur de Saül, que Dieu s'était repenti d'avoir fait roi d'Israël. Saint Paul plaignant les Corinthiens, dont les péchés étaient plus grands que ceux des idolâtres, leur parlait en ces termes : « Je crains que Dieu ne m'humilie en retournant à Corinthe, et que je ne sois obligé de pleurer la perte de plusieurs qui sont tombés dans le péché sans faire pénitence de leurs crimes et de leur impureté. »

Si un prophète et un apôtre dont la sainteté est connue parlaient ainsi, que dirai-je, moi, à un criminel qui, bien loin de vouloir être relevé de sa chute et de regarder le ciel, mange avec plaisir à l'auge des porcs, après avoir dissipé ce que son père lui avait donné, et qui tombe dans l'abîme du faite de l'orgueil ?

« Vous faites un dieu de votre ventre, écrivait saint Paul, vous mettez votre gloire dans votre propre honte, vous n'avez de pensées et d'affections que pour la terre, et il semble que vous vous engraissiez vous-même pour être tué. Vous vivez comme ceux qui ont été punis sans craindre un châtiment pareil au leur, et sans considérer que la bonté de Dieu vous invite à la pénitence. Et, par la dureté et l'impénitence de votre coeur, vous vous amassez un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu. » Votre coeur, à l'exemple de celui de Pharaon, ne s'endurcit-il que parce que votre faute n'est pas suivie de la peine et que votre châtiment est longtemps différé ? Celui de ce prince le fut aussi ; néanmoins il sentit à la fin des coups qui étaient plutôt les avertissements salutaires d'un bon père qu'une punition véritable ; mais sa conversion étant désespérée, et ayant poursuivi dans le désert un peuple fidèle, il apprit de la mer à respecter celui à qui les éléments obéissent. Il disait comme vous, « et qu'il ne connaissait point de Dieu, et qu'il ne donnerait point la liberté aux Israélites. »  Vous tenez à mon sujet le même langage que lui : « Les visions de ce bon homme sont encore fort éloignées, et ses prophéties ne s'accompliront pas de sitôt. » Mais écoutez ce que dit ailleurs un prophète : « L'effet de mes paroles ne sera plus différé, je parlerai et agirai en même temps. »

David chancela et fut tout près de tomber en voyant les pécheurs (et vous êtes de leur nombre) jouir des délices du monde, et dire hautement : « Comment Dieu peut-il savoir cela, et le très-haut a-t-il connaissance de ces choses ? » Ses pieds furent presque détournés du droit chemin, en considérant les méchants et les heureux du siècle qui multipliaient leurs richesses de plus en plus ; de sorte qu'il s'écria : « C'est donc en vain que je conserve mon coeur pur et que je tiens mes mains pures par l'innocence de mes actions. J'ai regardé les insensés avec un œil jaloux en voyant la paix et le bonheur des méchants ; car ils meurent sans peine et sans douleur, et ils jouissent pendant leur vie d'une santé vigoureuse. Ils ne sentent point les misères communes comme les autres, et ils ne souffrent point les plaies et les maux due souffre le reste des hommes; c'est pourquoi l'orgueil est comme un carcan d'or dont ils se parent, et la violence comme un habit magnifique dont ils se revêtent. Leur figure est tellement épanouie et rebondie qu'on n'y voit presque plus d'yeux. Les pensées de leur coeur vont au-delà de toute modération ; ils se répandent en paroles audacieuses, ils se vantent de leurs actions injustes, ils parlent avec faste comme étant au-dessus de tout. Leur bouche blasphème contre le ciel, et leur langue n'épargne personne sur la terre. »

Ce psaume ne semble-t-il pas avoir été fait pour vous ? En effet vous jouissez d'une parfaite santé, et comme un apôtre de Satan, quand vous vous êtes fait connaître dans une ville, vous aller. dans une autre; vous pouvez faire de la dépense, et vous n'essuyez point de rude disgrâce, car vous ne méritez pas d'être repris comme le reste des hommes, qui n'ont pas comme vous une dureté de brute. De là vient cet orgueil, ces habits en harmonie avec votre impureté, et ces entretiens dont les paroles sont autant de coups mortels. Vous ne vous souvenez point que vous mourrez un jour, et jamais vos crimes n'ont été suivis de pénitence. Vous vous laissez aller au torrent de vos passions déréglées; et afin qu'il ne semble pas que vous soyez sans compagnon dans vos désordres, vous imposez des crimes atroces aux serviteurs de Dieu; sans songer que c'est attaquer le ciel et blasphémer contre lui.

Mais pourquoi s'étonner que des gens qui n'ont pas encore atteint un souverain degré de perfection soient exposés à vos calomnies, parce que vos semblables appelaient le Fils de Dieu Belzébut ? Il n'y a pas de disciples au-dessus du professeur, et d'esclave au-dessus du maître. Si l'on a traité avec tant d'outrage le bois vert, que dois-je attendre de vous, moi qui suis un tronc sec et aride ? Une populace mutinée est de votre sentiment et parle comme vous dans Malachie : « Celui qui obéit à Dieu est malheureux, » disait-elle, et pourquoi ? « parce que nous avons gardé ses commandements, » continue-t-elle, « que nous nous sommes abaissés devant lui pour le prier, et cependant la félicité est le partage des autres; ils sont rétablis, et ils trouvent leur salut dans leur désobéissance. »  Mais Dieu, par la bouche du même prophète, les menace ensuite du jour du jugement, et leur marque quelle différence il y aura alors entre l'innocent et le coupable. « Convertissez-vous », leur dit-il, « et vous verrez quelle différence il y a entre l’innocent et le coupable, entre celui qui obéit à Dieu et celui qui ne lui obéit point. »  Vous vous riez sans doute de ces paroles, vous qui vous repaissez de comédies et de chansons, quoique vous soyez si stupide une je doute que vous en connaissiez la beauté ; mais quelque peu de cap que vous fassiez de ce que disent les prophètes, je vous citerai encore ces paroles d'Amos : « Après trois ou quatre péchés, »  dit le Seigneur, « n'aurai-je pas sujet d'être irrité contre eux ? » Les habitants de Damas , de Tyr, les Juifs même et plusieurs autres, ayant méprisé les avis qu'on leur donnait de faire pénitence, Dieu leur apprend le surjet qu'il aura de se mettre en colère et leur dit : « Après trois ou quatre crimes, n'aurai-je pas sujet d'être irrité contre eux ? C'est un crime d'avoir une méchante pensée , »  dit Dieu par la bouche d'un autre prophète, « cependant je l'ai pardonné ; vouloir exécuter ce qu'on a pensé, c'est un crime plus grand , je l'ai encore souffert; mais a-t-il fallu pour cela en venir à l'exécution et abuser jusque-là de mon indulgence ? Néanmoins, comme je demande plutôt la conversion du pécheur que sa mort, et que celui qui se porte bien n'a point besoin de médecin, je tends les mains à celui qui est tombé, l'exhortant à effacer ses crimes par ses larmes; mais s'il ne veut point faire pénitence ni prendre une planche dans le débris pour se sauver du naufrage, je suis contraint de dire : après trois ou quatre crimes, n'aurai-je pas sujet d'être irrité contre lui ? »

De là vient qu'il punit quelquefois les enfants de la troisième et de la quatrième génération des crimes de leurs ancêtres, éloignant des auteurs du péché le châtiment qu'il fait ensuite tomber sur leur postérité. Si la peine suivait immédiatement le péché, l'Église serait privée d'une infinité d'illustres convertis, et entre autres de saint Paul.

Ezéchiel, dont nous avons déjà parlé, apprit la volonté de Dieu par ces paroles : « Ouvre la bouche, » lui dit le Seigneur, « et mange ce que je, te donnerai. Je vis aussitôt, » continue le prophète, « une main qui s'étendait vers moi avec un livre; l’ayant ouvert en ma présence, il se trouva écrit de tous côtés, et il y avait dedans une plainte, un cantique et une malédiction. »  La première écriture de ce livre vous regarde si vous voulez faire pénitence; les justes sont excités par la seconde à chanter les louanges du Seigneur que la bouche du pécheur est indigne de proférer; la troisième enfin s'adresse à ceux qui vous ressemblent, que le désespoir jette dans toutes sortes de crimes, et qui croient que tout finit par la mort et qu'il n'y a rien au-delà.

Toute l'Écriture sainte nous est marquée par le livre qui fut présenté au prophète; car elle contient les gémissements de ceux qui font pénitence, les louanges que les justes chantent à Dieu, et les malédictions qu'il prononce contre ceux qui se laissent aller au désespoir. D'ailleurs, il n'y a, rien de plus ennemi de Dieu que le cœur qui ne se rend point à la pénitence ; ce péché est l'unique qui n'obtient point de rémission ; car comme les prières d'un criminel fléchissent son juge et qu'on pardonne à celui qui ne, persévère point dans sa faute, de même l'impénitence allume la colère de Dieu, et le désespoir est un mal sans remède. Et pour vous montrer due Dieu appelle tous les jours les méchants à la pénitence, et qu'ils changent sa douceur en sévérité en ne l'écoutant pas, je vous rapporterai ce passage d'Esaïe : « Le Dieu des armées, »  dit-il, « les exhortera à pleurer, à gémir et à porter le cilice, ; mais ils se réjouiront, ils feront bonne chère, ils tueront des veaux et des brebis pour en manger la chair, et ils boiront du vin, disant: Buvons et mangeons, car nous mourrons demain. »  A ces blasphèmes et à ces impiétés l'Écriture ajoute : « Cela est venu à la connaissance du Dieu des armées , et vous mourrez, sans que ce péché vous soit pardonné. Cependant si les pécheurs renoncent à leur péché, ils en obtiendront la rémission qu'ils ne doivent point attendre pendant qu'ils demeureront dans le crime. »

Je vous conjure donc d'avoir pitié de votre âme; croyez que Dieu vous jugera un jour; souvenez-vous de l'évêque, qui vous a fait diacre. Pour moi,quoi que ce soit un homme d'une grande sainteté, je ne m'étonne pas qu'il se soit trompé en vous choisissant parmi les autres. Dieu s'est bien repenti d'avoir fait Saül roi d'Israël, un traître a bien été mis au nombre êtes apôtres; et un certain Nicolas d'Antioche, homme abandonné à toute sorte d'impuretés et auteur d’une secte abominable, a bien été diacre comme vous. Je ne parle pas de la sorte parce qu'on dit que vous avez abusé de plusieurs filles, que vous avez déshonoré des personnes illustres en souillant leur lit, ce qui a donné lieu à des exécutions publiques, et que vous avez été dans les lieux infâmes satisfaire votre impureté et votre ivrognerie; quoique ces crimes soient énormes, néanmoins ils paraîtront peu de chose auprès de ce que je dirai dans la suite. Cependant quel peut-être le crime auprès de qui l'adultère et la fornication paraissent peu de chose ? Misérable que vous êtes, vous avez médité vos débauches dans l'étable où le Fils de Dieu est né, où la vérité est sortie de la terre et où la terre a produit son fruit. Ne craigniez-vous point de faire pleurer l'enfant qui était dans la crèche, et d'être vu par la Vierge et par la mère d'un Dieu ? Pendant que les anges jettent des cris d'étonnement, que les bergers accourent, qu'une nouvelle étoile brille au ciel, que les mages adorent, qu'Hérode s'épouvante et que le trouble se met dans Jérusalem, vous vous glissez dans la chambre de la Vierge pour y séduire une vierge. Tout mon corps tremble, malheureux, et mon âme est effrayée en vous rappelant vos crimes.

Toute l'Eglise employait la nuit à chanter les louanges de Dieu, et les langues diverses de nations différentes composaient en même temps une agréable harmonie au Saint-Esprit, pendant que sous la porte d'une chapelle, autrefois la crèche de Jésus-Christ, vous glissiez des lettres d'amour qu'une malheureuse venait prendre et lire le genou en terre comme si elle eût voulu les adorer. Ensuite vous paraissiez un moment au choeur, où vous lui parliez encore par des signes lascifs. Crime déplorable !

Je ne puis en dire davantage, mes larmes préviennent mes paroles que la douleur et l'indignation étouffent. Néanmoins continuons, s'il est possible, quoique Cicéron et Démosthène seraient muets en cette circonstance, et que vous eussiez commis des actions dont l'éloquence la plus admirable, les plus excellents comédiens et les plus habiles bouffons ne sauraient donner une idée.

C'est une coutume établie dans les monastères d'Egypte et de Syrie de couper les cheveux aux vierges et aux veuves qui renoncent aux délices et aux vanités du monde, de sorte que, ne pouvant plus se coiffer, elles suivent l'avis de l'apôtre et portent toujours un voile. Quoique cela se fasse en secret, tout le monde le sait parce que c'est un usage général. Cette coutume même est devenue une nécessité; car les religieuses ne se servant point des parfums qui nettoient la tête, elles préviennent ainsi quelques incommodités qui pourraient leur survenir.

Voyons, homme de bien, l'avantage que vous avez tiré de cette coutume.

Vous avez revu dans ce lieu saint les cheveux d'une vierge, comme gage du mariage que vous lui promettiez. Elle vous a porté sa ceinture comme pour vous tenir lieu de sa dot, et vous lui avez juré que vous n'aimeriez jamais qu'elle ou que vous l'aimeriez toujours. De là, vous êtes allé à l'endroit où les bergers apprirent la nouvelle de la naissance du Sauveur, où, pendant que l'on entendait encore la voix des anges, vous avez réitéré vos promesses et vos serments. Je ne vous dirai point qu'il se passa quelque chose de criminel; ce n'est pas qu'on ne puisse tout croire de vous, mais le respect qui est dû à la sainteté du lieu où vous étiez me persuade que vous en êtes resté à l'intention et aux désirs. Quand vous vous êtes vu seul avec une religieuse dans la crèche où une Vierge enfanta, n'êtes-vous point devenu aveugle et muet ? Vos bras ne sont-ils point restés immobiles, et n'avez-vous point chancelé ? Avez-vous bien osé dans un lieu si saint recevoir des cheveux qu'on avait coupés pour servir d'otages à Jésus-Christ, et jurer que vous épouseriez celle qui s'était consacrée à Dieu par des voeux solennels ? Ensuite l'on vous trouvait sous sa fenêtre depuis le soir jusqu'au matin, et ne pouvant pas vous approcher de plus près, vous vous envoyiez l'un à l'autre ce qu'il vous plaisait.

Certes, Dieu a pris un soin particulier de vous, puisqu'avec des pensées si criminelles vous n'avez pu entrer dans sa chambre, vous ne l'avez vu que dans l'Eglise, et ne l'avez entretenu qu'à sa fenêtre pendant la nuit. Le jour, dont la venue vous causait un extrême déplaisir, paraissant, on vous voyait à l'Eglise pâle, maigre et sans couleur; vous vous y acquittiez des devoirs d'un diacre, et vous y lisiez l'Evangile afin qu'on ne vous soupçonnât en rien. Nous imputions votre pâleur à l'âpreté de vos jeûnes, et nous croyions que votre maigreur était un effet de vos veilles et de vos prières. Cependant on vous préparait des échelles , votre voyage était arrêté, l'embarquement résolu, et le jour et l'heure de votre fuite étaient pris; mais l'ange qui garde la porte de la chambre de la vierge, et devant qui tout se faisait, vous découvrit à la fin. Quelle infortune à mes yeux ? de quelle malédiction n'est point digne le jour où j'eus la douleur de lire vos lettres que je garde encore ? De quelles impuretés ne sont-elles point remplies ? quelle joie n'y marquez-vous point du succès de vos desseins criminels ? Un diacre a-t-il pu, je ne dis pas parler de ces impuretés, mais en avoir la moindre connaissance ? En quelle école les avez-vous apprises vous qui vous vantiez d'avoir été élevé dans l'Eglise ? Il est vrai que dans ces lettres vous assurez que vous n'avez jamais été ni chaste ni diacre. Si vous osiez dénier cette vérité, je vous en convaincrais par ces mêmes lettres et par des caractères de votre main. Mais jouissez de vos crimes, puisque vous avez écrit en des termes dont je ne puis vous reprocher ici  l’énormité.

Cependant vous êtes venu vous jeter à mes pieds , et me demander une miséricorde de sang pour parler comme vous; car, malheureux, vous appréhendiez ma vengeance et vous ne craigniez pas les jugements d'un Dieu irrité. Je vous pardonnai, je l'avoue, et que devait-on attendre autre chose d'un chrétien ? Je vous exhortai à raire pénitence, à vivre sous le cilice et dans la cendre, à vous retirer dans un cloître, et à y apaiser la colère du ciel par un déluge continuel de larmes. Mais que devint mon espérance ? Vous vous êtes irrité contre moi comme une couleuvre , vous m'avez couvert d'opprobres et vous êtes devenu mon ennemi, parce que je vous avais dit la vérité. Ce n'est pas que je me plaigne de vos calomnies, car on sait que vous ne louez que les méchants ; je me plains seulement de ce que vous ne vous plaignez pas vous-même, de ce que vous ne vous apercevez point de votre mort, et de ce que vous vous parez pour la recevoir, ainsi qu'un athlète qui va être tué dans le combat.

Vous portez de beau linge, vos doigts sont couverts de bagues, vous frisez ce qui reste de cheveux sur votre tête chauve; vous la baissez et ne pouvez la soutenir à cause de sa réplétion, car je ne veux pas dire qu'elle soit usée par la débauche ; vous sentez les parfums, vous allez aux bains où l'on vous rase; vous marchez dans les rues et dans les places publiques en amant coquet; vous êtes effronté comme une femme débauchée.

Revenez à Dieu, malheureux, afin qu'il revienne à vous; faites pénitence et détournez par là le châtiment qu'il vous prépare. Pourquoi me calomnier plutôt que vous guérir vous-même ? Pourquoi me déchirer comme un frénétique, moi qui vous ai donné sur-le-champ des avis salutaires ? Vous avez raison, je suis un pécheur; mais faites pénitence avec moi; je suis un criminel, mais joignez vos larmes aux miennes, à moins que vous ne placiez la vertu dans ce qui fait mon péché, et que vous preniez plaisir à avoir des semblables.

Qu'il tombe quelques larmes de vos yeux. Au milieu de ces étoffes de prix dont vous êtes paré, persuadez-vous que vous êtes nu comme un ver et réduit à la dernière pauvreté. On ne fait jamais pénitence trop tard; quoique vous soyez sorti de Jérusalem et que vous ayez été blessé sur le chemin, le Samaritain vous ramènera sur son cheval et vous fera guérir chez lui. Vous êtes dans le tombeau, le Seigneur vous en retirera quand même déjà vous sentiriez mauvais. Imitez ces aveugles qu'il aborda en allant à Jérico, et qui recouvrèrent la vue au milieu des ombres de la mort où ils étaient plongés. Sachant qu'il passait, ils lui crièrent : « Ayez pitié de nous, Fils de David. » Si vous l'invoquez à leur exemple, et que vous renonciez au péché quand il vous appellera , vous recouvrerez la vue comme eux; quand vous aurez donné des marques de votre conversion par des gémissements, vous serez en sûreté et vous connaîtrez où vous êtes. Que le Sauveur porte la main à vos cicatrices et. sur vos yeux. Quand vous seriez né aveugle, « et que votre mère vous aurait conçu dans le crime, il vous purifiera avec de l'hysope, et alors vous serez pur; il vous lavera, et vous deviendrez plus blanc que la neige. »  Pourquoi avoir toujours le visage attaché à la terre et ramper dans la boue ? Aussitôt que Jésus-Christ eut guéri cette femme qui avait été possédée du démon pendant dix-huit ans, elle se leva et regarda le ciel. Croyez que ce qui fut dit à Caïn s'adresse à vous : « Tuas péché, arrête-toi; pourquoi t'éloigner de la présence de Dieu et aller demeurer dans la terre de Naïd ? » Pourquoi être toujours exposé à la tempête, et ne vous mettre point en sûreté sur un rocher ? Prenez garde que Phinée ne vous surprenne péchant avec la Madianite et ne vous tue de son épée, vous dont le crime est plus noir que celui de Thamar; vous qui avez abusé d'une vierge consacrée à Dieu comme vous, et qui avez tourné votre rage contre Absalon, qui vous plaignait vous voyant dans le tombeau et dans la désobéissance. Le sang de Nabutha, et la vigne de Jezraël dont vous avez fait un jardin de volupté et de débauches, demandent le châtiment de votre péché. Hélie vous apporte la nouvelle de votre mort et de votre damnation; couvrez-vous d'un sac et ployez un peu sous le joug de la pénitence , afin que Dieu parle de vous en ces termes: « Voyez-vous comme Achab me redoute ? je ne me vengerai point de lui pendant sa vie. » Vous vous flattez peut-être en vous souvenant de l'évêque qui vous a fait diacre; mais je vous ai déjà dit qu'on ne châtie point le père pour le fils, ni le fils pour le père. Celui qui aura péché mourra.

Les enfants de Samuel perdirent la crainte de Dieu et s'abandonnèrent à l'injustice et au désir des richesses. Hélie était un prêtre de grande sainteté ; cependant ses enfants péchaient avec des femmes dans le tabernacle de Dieu, et avaient l'effronterie de servir dans le temple comme vous faites. De là vint, la ruine du tabernacle, et le crime des prêtres l'ut cause de la démolition du sanctuaire de Dieu. Hélie même offensa le Seigneur par son trop d'indulgence envers ses enfants. Ainsi, bien loin que l'innocence de votre évêque vous mette à couvert, il faut craindre que votre dérèglement ne lui cause une chute dont il ne puisse être relevé. Oza, qui devait porter lui-même l'arche , mourut voulant l'appuyer quand elle tombait. Que vous arrivera-t-il à vous, qui la renversez quand elle est en sûreté et qu'elle ne tombe point ? Vous êtes d'autant plus coupable d'avoir trompé votre évêque qu'il est élevé en Sainteté et en mérite. Ordinairement nous savons, les derniers, les désordres de notre maison, et nous ignorons la débauche de notre femme et de nos enfants, pendant que tout. le monde s'en entretient. Vous étiez connu dans toute l'Italie, on soupirait en vous voyant devant l'autel ; et néanmoins vous n'aviez pas l'esprit de cacher ce que vous êtes. Le plaisir vous avait tellement aveuglé , et vous étiez attaché à la volupté par des liens si forts, que c'était pour vous une occasion de trophée d'avoir satisfait votre sensualité.

Mais cette sensualité vous précipita à la fin dans les piéges d'un mari puissant; car vous ne craigniez pas de commettre un adultère dans une maison dont le maître pouvait vous tuer impunément; vous faisiez en son absence des parties de promenades avec sa femme; vous alliez ensemble à des maisons de campagne, et vous viviez avec elle comme si vous eussiez été son mari et qu'elle n'eût pas été une débauchée. Cependant elle est surprise, et tandis qu'on la tient prisonnière vous trouvez le moyen de vous sauver. Vous venez en secret à Rome, où vous vivez inconnu avec des soldats et des vagabonds; mais aussitôt que vous y apprenez l'arrivée du mari que vous redoutez comme un Annibal traversant les Alpes, vous croyez qu'il n'y a de sûreté pour vous que dans un vaisseau, et que les tempêtes de la mer sont moins dangereuses pour vous que la terre.

A votre arrivée en Syrie, vous paraissiez vouloir aller à Jérusalem présenter à Dieu une offrande pénitente. Qui n'eût pas reçu un homme qui promettait de se faire religieux, surtout en ne sachant pas ce qui s'était passé, et voyant des lettres circulaires de votre évêque qui vous recommandait à tous les ecclésiastiques du pays ? Mais vous n'aviez due la forme d'un ange de lumière, et vous étiez un partisan du démon. Pendant que vous feigniez de vous donner entièrement à Dieu, vous cachiez un loup sous la peau d'une brebis; et après avoir ravi l'honneur à un mari, vous vouliez encore le ravir à Jésus-Christ.

Au reste je vous fais ici la peinture de votre vie, de peur due la miséricorde de Dieu ne vous serve de prétexte à de nouveaux crimes, que vous ne crucifiiez encore son Fils et que vous ne vous moquiez de sa passion. Je finis et vous prie de lire ces paroles: « Lorsqu'une terre est souvent abreuvée des eaux de la pluie, elle produit des herbages propres à ceux qui la cultivent et reçoit la bénédiction de Dieu; mais quand elle ne produit que des ronces et des épines, elle est en aversion à son maure; elle est menacée de sa malédiction et à la fin il y met le feu. »


A EUSÈBE.
A L’OCCASION DE SES COMMENTAIRES SUR LES LAMENTATIONS DU PROPHÈTE JÉRÉMIE

Date incertaine.

Nous avons quatre rythmes dans les lamentions de Jérémie : les deux premiers sont en quelque sorte écrits en vers saphiques, c’est-à-dire commencent par une seule lettre, et se terminent comme le vers héroïque; le troisième comprend trois pieds , il commence par trois lettres, et trois vers commencent par des lettres semblables. Le quatrième est semblable au premier et au second. Il se termine par les proverbes de Salomon, et comprend des vers iambiques, à partir du passage où il est dit « Quel est l'homme qui trouvera une femme forte ? »

Comme dans notre langue on ne peut lire les mots et les rassembler, si d'abord on n'a commencé par les premiers éléments; de même dans les lettres sacrées nous ne pouvons connaître ce qu'elles ont de plus relevé, si nous n'en saisissons la morale , selon ces paroles du prophète qui dit : « J'ai compris d'après vos commandements. » C'est-à-dire que ce ne l'ut qu'après ses œuvres qu'il commença à posséder la science des secrets de Dieu. Mais faisons ce que vous m'avez demandé, et expliquons le sens de chacun des mots par l'interprétation que j'ai placée à la suite. Aleph signifie la doctrine; Beth, de la maison; ghimel, l'étendue; daleth, des tables; he, cette, en mauvaise part; vau et zain, cette, en bonne part; heth, vie; thes, le bon; jod, principe; capht, la main; lamed, de la conduite, ou du coeur; mem, de ces choses; nun, pour toujours; samech, secours; ain, la source, c'est-à-dire l'oeil; phe, le visage; zadik, de la justice; coph, la vocation; res, de la tête; sin, des dents; thau, les signes. Comprenez bien afin de ne pas être trompé par l'ambiguïté des mots.

Après l'interprétation des mots, je dois dire dans quel ordre ils sont traités. Aleph, belli, ghimel, daleth, forment la première partie, la doctrine de la maison, l'étendue des tables; c'est-à-dire la doctrine de l'Église, qui est la maison de Dieu, se trouve dans l'étendue des saintes Ecritures.

La seconde partie comprend he, vau, zain, heth, cette bonne et cette mauvaise vie. En effet, quelle vie peut être bonne sans la connaissance de l'Écriture qui nous l'ait connaître Jésus-Christ , la vie des croyans.

La troisième partie comprend teth, jod, c’est-à-dire le bon principe; c'est-à-dire que quoique nous connaissions tout ce qui est écrit, nous ne sommes instruits qu'à moitié, nous ne prophétisons qu'à moitié, et nous ne voyons les mystères que dans un miroir. Mais lorsque nous aurons mérité d'arriver jusqu'au Christ et de devenir semblables aux anges, alors la connaissance des Ecritures deviendra inutile.

La quatrième partie comprend caph, lamed, la main du coeur ou la conduite morale. La main doit être prise pour l'action, le coeur et la conduite pour le sentiment. En effet, nous ne pouvons rien faire que nous n'ayons d'abord pensé ce qui doit être fait.

La cinquième partie comprend mem, nun, samech, de là un secours éternel. Ceci n'a pas besoin d'explication; il est clair comme le jour que les saintes Ecritures nous donnent un éternel soutien.

La sixième partie renferme, ain, phe, sade, c'est-à-dire la source ou l'oeil du visage de la justice. C'est ce que nous avons expliqué au troisième numéro. Nous avons fait aussi comprendre ce que signifient ces paroles mystiques de la septième et dernière partie, coph, res sin, thau. la vocation de la tête, les signes des dents. Le son articulé est poussé à travers les dents et arrive jusqu'à la tête de toutes choses, le Christ, qui nous procure la vie éternelle.

Ce que nous disons là est pour l'instruction du lecteur, pour lui prouver que cette suite d'expressions n'a pas vainement été employée par le prophète, mais que tout ce qu'il a écrit a du rapport avec les sacrements de Jésus-Christ et de l'Église. Ses Lamentations et ses prophéties ne se rapportent pas seulement à la captivité des Juifs et à la destruction de Jérusalem; elles eurent lieu aussi à l'occasion de la mort du roi Josias. La preuve en est dans ce passage qui dit : « Le roi Josias mourut, et il fut enseveli dans le tombeau de ses pères, et tout Juda et Jérusalem le pleurèrent, surtout Jérémie; et tous les chanteurs, hommes et femmes, ne cessent de répéter encore ses lamentations sur Josias, comme si c'était ordonné par la loi d'Israël. »  D'abord, dans nos explications, nous ne nous écartons pas de l'histoire. Mais ensuite nous rencontrons des allégories dans plusieurs passages; elles se rapportent, soit à Josias qu'il faut prendre pour la protection du Seigneur ou pour la puissance du Seigneur, soit aux Juifs qu'il faut prendre pour ceux qui croient en Dieu.

Aujourd'hui nous devons nous lamenter avec beaucoup plus de raison qu'autrefois le prophète du Seigneur. Il est vrai que nous n'avons pas à déplorer la perte d'un grand nombre de villes et celle d'une nation florissante; mais nous avons à pleurer l'âme d'un chrétien, ce qui est bien plus noble que toutes les nations, ce qui est bien plus précieux que toutes les villes. Car un juste qui obéit aux ordres du Seigneur vaut mieux que la multitude des impies. Autrefois un coeur où un Dieu habitait était meilleur que la foule des Juifs qui , ingrats envers le Seigneur, se rendaient toujours criminels. C'est pour cela que leur législateur, parmi les reproches qu'il leur adresse , a parlé en ces termes : « Je sais combien vous résistez au Seigneur. » Etienne dit aussi : « Votre tête est dure et votre cour n'est pas sanctifié. » Si quelqu'un a pu contempler l'âme de l'homme de bien que pénétrait en quelque sorte l'aspect d'un saint temple au moment où elle brillait de tout l'éclat de sa pureté, il verra combien les lamentations du prophète ont peu d'amertume et de force auprès des nôtres. Il pleure parce due des mains barbares sont venues souiller la demeure du Saint des saints, et les flammes le sanctuaire oit l'on vit foulés aux pieds les chérubins, l'arche, les tables et l'urne d'or. Nos lamentations à nous sont d'autant plus plaintives et plus amères que les richesses que renfermait cette âme sont plus réelles et plus précieuses que celles du temple de Jérusalem. Le temple crue cette âme renfermait était bien plus saint que celui des Juifs. Il ne contenait ni or ni argent, mais il brillait des vertus du cour. Il avait une arche et deux chérubins; c'est-à-dire la foi du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Mais aujourd'hui tout cela n'existe plus, tout cela est détruit. La maison du Seigneur est dépouillée de tous ses ornements ; elle est privée des bienfaits divins qu'elle avait obtenus. Elle ne présente plus qu'un squelette informe et hideux; rien ne la protégé désormais, ceux qui la protégeaient ont péri. Ses portes ne se ferment plus ; personne ne les garde maintenant , car elle est ouverte à tous les mauvais esprits qui s'efforcent de la corrompre; aucune pensée criminelle, aucun désir honteux n'en peuvent être chassés. Si l'esprit d'impureté se présente et y pénètre, si l'orgueil, si l'avarice et toutes les passions honteuses et criminelles s'en approchent, personne ne les arrête, personne ne les repousse, car elle n'a plus de garde et il ne lui reste aucun défenseur. Comme les vices de cette espèce ne peuvent pénétrer dans les demeures célestes de quelque manière que ce soit, de même aucune passion ne pouvait autrefois se glisser dans cette âme si pure.

 

CORRESPONDANCE (397-400) - TOC\o "1-3" \n \h \z \u

 

A TRANQUILLIN.

Qu'il faut lire avec prudence Origène, Tertullien, Novatius, Arnobe et Apollinaire. — Que l'ignorance est préférable à une science mauvaise et impie.

Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 397.

Si j'ai autrefois douté que les liens qui unissent les esprits fussent plus forts que ceux qui unissent les corps, j'en suis convaincu présentement par la liaison étroite que la charité de Jésus-Christ a formée entre vous et moi; car votre lettre (je vous le dis avec toute la sincérité possible), toute muette qu'elle est, exprime d'une manière vive et touchante les sentiments d'amitié que vous avez pour moi.

La nouvelle que plusieurs personnes sont tombées dans les erreurs d'Origène, et que mon fils Océanus travaille avec zèle à les détromper, m'afflige et me réjouit tout à la fois : m'afflige de ce que des personnes simples se sont laissé séduire, et me réjouit de ce que ce savant homme veut bien chercher à les retirer de leurs égarements.

Puisque vous voulez que je vous dise mon opinion sur la lecture des ouvrages d'Origène, savoir si l'on doit s'abstenir de les lire, comme le voudrait notre cher frère Faustinus, ou si, comme le veulent quelques autres, on peut les lire en partie; je vous dirai que je crois qu'on peut lire quelquefois Origène à cause de son érudition, comme on lit Tertullien, Novatius, Arnobe, Apollinaire et quelques autres écrivains ecclésiastiques, tant grecs que latins, mais avec cette précaution qu'on n'en prenne que ce qui est bon et qu'on laisse ce qu'il y a de mauvais, d'après l'Apôtre : « Eprouvez tout, et attachez-vous à ce qui est bon. »

Mais quant à ceux, ou qui témoignent trop d'attachement pour lui, ou qui n'en ont de l'éloignement qu'à cause de leurs injustes préventions, je crois qu'on peut leur appliquer ce que dit le prophète : « Malheur à ceux qui appellent mal ce qui est bien et bien ce qui est mal, et qui font doux ce qui est amer et amer ce qui est doux ; » car son érudition ne doit point faire embrasser ce qu'il y a d'impie dans ses dogmes, ni l'impiété de ses dogmes faire rejeter entièrement la lecture de ses Commentaires sur l'Ecriture sainte, qui peuvent avoir quelque chose de bon et d'utile. Que si ses ennemis et ses partisans ne veulent garder aucune mesure et prétendent qu'on doit, sans distinction, ou tout approuver ou tout condamner dans ses ouvrages, je crois, moi, qu'on doit toujours préférer une pieuse ignorance à une science impie et pleine de blasphèmes. Notre saint frère Tatien, diacre, vous salue de tout son coeur.


A SAINT AUGUSTIN.

Jérôme lui recommande le diacre Présidius. — Il parle des chagrins qu'il éprouve.

Écrite en 397.

Je vous écrivis l'année dernière par notre frère le sous-diacre Astérius, profitant avec joie d'une occasion si favorable pour vous assurer de mon respect (1). Je vous écris aujourd'hui cette lettre par notre saint frère le diacre Présidius, pour me rappeler à votre souvenir et en même temps pour vous recommander le porteur, qui est mon intime ami. Je vous supplie de vouloir bien lui rendre toutes sortes de bons offices, et l'aider dans tous ses besoins. Grâce à Dieu, il ne lui manque rien; mais il souhaite avec passion de se lier avec tous les gens de bien. On ne saurait lui faire un plaisir plus sensible que de lui procurer de pareils amis. Vous pouvez apprendre de lui-même le sujet de son voyage.

Pour moi, quoique retiré dans un monastère, j'ai à supporter divers chagrins et toutes les incommodités d'un long exil; mais je me repose sur celui qui a dit : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde. » C'est par sa grâce et sous sa divine protection que j'espère triompher de la malice du démon. Je vous prie d'assurer le saint évêque Alipius de ma bonne volonté et de mon obéissance. Tous nos frères qui servent ici le Seigneur avec moi vous présentent leurs respects. Je prie Jésus-Christ, notre Dieu, qu'il vous maintienne en bonne santé, et qu'il me conserve toujours une place dans votre souvenir.


(1) Cette première lettre de saint Jérôme à saint Augustin n'est pas venue jusqu'à nous.


A THÉOPHILE, PATRIARCHE D'ALEXANDRIE.

Jérôme persiste dans son attachement à l'Eglise. — Il dit que les fidèles blâment l’indulgence de Théophile pour les Origénistes.

Ecrite en 398.

Votre béatitude se souvient que, dans le temps même qu'elle gardait un profond silence à mon égard, je n'ai point cessé de lui donner des marques de mon obéissance et de mon respect. Je ne considérais alors que mon devoir, sans faire attention aux ménagements que la charité et la prudence vous obligeaient de garder. Je reconnais maintenant, par la lettre que vous m'adressez, que la lecture due j'ai faite autrefois de l'Évangile ne m'a pas été entièrement inutile, et que, si les importunités de cette femme dont il est parlé ont eu assez de force pour fléchir la dureté de son ;juge, et pour l'obliger même, contre son gré, à lui rendre justice, les fréquentes sollicitations d'un fils ne devaient pas avoir moins d'effet sur l'esprit d'un père plein de tendresse et de bonté comme vous.

Je vous suis infiniment obligé de l'avis que vous me donnez sur l'observation des canons de l'Eglise; car je sais que le « Seigneur châtie celui qu'il aime, et qu'il frappe de verges tous ceux qu'il reçoit au nombre de ses enfants. » Je vous prie néanmoins d'être persuadé qu'il n'est rien à quoi je m'attache plus inviolablement qu'à conserver les droits de Jésus-Christ; que je ne passe point les bornes que nos pires nous ont prescrites, et que je n'ai point oublié que la foi de l'Église romaine, avec laquelle celle d'Alexandrie tient à honneur d'être unie de communion, a reçu autrefois des louanges de la bouche même de l'apôtre saint Paul.

Quant à l'indulgence que vous montrez pour une hérésie très pernicieuse, dans l'espérance de ramener par là au sein de l'Église ceux qui ne cherchent qu'à l'opprimer, je vous dirai que plusieurs d'entre les fidèles ne l'approuvent pas, et qu'ils appréhendent que la patience avec laquelle vous attendez le retour d'un petit nombre qui pourrait se convertir ne serve à rendre les méchants plus hardis et à fortifier leur parti. Je vous salue en Jésus-Christ.


AU PRÊTRE EVANGELUS.

Du grand-prêtre Melchisédec et de son sacerdoce, figure de Jésus-Christ. — Des divers auteurs grecs qui ont traité cette question. — Santé de Jérôme altérée par excès de travail.

Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 398.

Vous m'avez envoyé un livre (1) sans titre et sans nom d'auteur. Je ne sais si vous l'avez effacé vous-même, ou si l'auteur n'a pas voulu se faire connaître, de peur de s'engager mal à propos dans quelque fâcheuse dispute. J'ai lu cet ouvrage, et j'ai remarqué que l'auteur y traite la fameuse question relative au prêtre Melchisedec, et qu'il apporte plusieurs raisons pour faire voir duc celui qui bénit Abraham était plus qu'un homme et tenait de la nature de Dieu même. Enfin, il pousse sa témérité et son extravagance jusqu'à dire que ce fut le Saint-Esprit qui, sous une forme humaine, alla au-devant de ce grand patriarche. Quant au pain et au vin que ce prétendu Saint-Esprit offrit à Abraham, et au présent que ce patriarche lui fit de la dîme de tout le butin qu’il avait fait sur ses ennemis, cet auteur n’en dit rien.

Vous me demandez mon opinion et sur l’auteur de cet ouvrage, et sur la question qu'il traite. Je vous avoue de bonne foi que j'aurais bien souhaité pouvoir me dispenser de m'expliquer à ce sujet et de m’engager dans une question aussi épineuse ; car quelque parti que je prenne, je m'attirerai une roule de censeurs et d'ennemis. Mais je n'ai pu résister, aux instances que vous me faites à la fin de votre lettre, où vous me conjurez de la manière du monde la plus vive et la plus pressante de ne lias mépriser un pécheur. J'ai donc consulté les ouvrages des anciens, pour savoir ce qu'ils ont dit sur cette matière, et pour vous envoyer en forme de réponse un précis de leurs explications.

J'ai trouvé d'abord qu'Origène parle de Melchisedec assez longuement dans sa première homélie sur la Genèse, et qu'il aboutit enfin à dire que ce grand-prêtre était un ange; ce qu'il prouve à peu près par les mêmes raisons dont votre auteur s'est servi pour faire voir qu'il était le Saint-Esprit. J'ai pris ensuite Didyme, partisan d'Origène, et j'ai remarqué qu'il était de l'opinion de son maître. Enfin, j'ai consulté Hippolyte, saint Irénée, Eusèbe de Césarée, Eusèbe d'Emèse, Apollinaire et notre Eustathe, qui, le premier de tous les évêques, a levé l'étendard contre Arius, et j'ai observé qu'après plusieurs détours et différents raisonnements, ils s'accordent tous à dire due Melchisédec était Cllananéen et roi de la ville de Jérusalem, qui d'abord a été appelée « Salem, » ensuite « Jebus, » et enfin « Jérusalem. »


(1) Littéralement : Qui est sans nom et sans maître.


Il ne faut point s'étonner, disent-ils, due l'Écriture nous représente Melchisédec comme un « prêtre du Dieu très haut, » quoiqu'il ne fût point sorti de la famille d'Aaron, et qu'il n'eût reçu la circoncision ni pratiqué les autres cérémonies de la loi , puisque nous voyons qu'Abel, Enoch et Noé ont été agréables au Seigneur et lui ont offert des sacrifices ; et que nous lisons dans le Livre de Joli que ce saint homme faisait les fonctions du sacerdoce, offrant des présents â Dieu et lui immolant tous les jours des victimes et des holocaustes pour la conservation de ses enfants. Ils prétendent même que Job n'était point de la famille, de Lévi, mais de la race d'Esaü, quoique les Hébreux ne soient. pas de ce sentiment.

Or, ajoutent-ils, comme nous voyons une figure du Sauveur dans Noé, qui, lors de son ivresse, et par la honteuse situation où elle l'avait réduit, s'attira les railleries de Cham, le second de ses fils, figure des Juifs ; dans Samson, qui aima Dalila malgré sa pauvreté et son libertinage, et qui , pour nous représenter la Passion de Jésus-Christ, tua plus d'ennemis en mourant qu'il n'avait l'ait durant sa vie; dans les saints, les patriarches et les prophètes, qui presque tous nous ont retracé dans leur vie quelque image du Sauveur, de même nous trouvons dans Melchisédec, qui était Chananéen et non pas Juif, une figure du sacerdoce du Fils de Dieu , dont il est parlé au psaume cent neuvième : « Vous êtes le prêtre éternel selon l'ordre de Melchisédec. »

Ils expliquent en plusieurs manières ce que c'est que cet « ordre, » et ils le font consister en ce que Melclhisédec est le seul qui ait été et roi et prêtre tout ensemble; qu'il a exercé les fonctions du sacerdoce avant l'établissement de la circoncision , ce qui montre que le sacerdoce a passé des Gentils aux Juifs, et non pas des Juifs aux Gentils; qu'il n'a point été sacré avec l'huile sacerdotale, selon la Loi de Moïse, mais avec une « huile de joie » et par l'onction d'une foi pure; qu'il n'a point immolé de victimes charnelles et sanglantes, ni répandu le sang d'une bête égorgée; mais due pour représenter d'avance le sacrement de Jésus-Christ, il a offert simplement du pain et du vin en sacrifice. Ils allèguent encore plusieurs autres raisons sur lesquelles la brièveté d'une lettre ne me permet pas de m'étendre.

Ils disent aussi due dans l'épître aux Hébreux, reçue par les Grecs et quelques Latins, il est marqué que Melchisédec , qui signifie « roi juste, »  était roi de Salem, c'est-à-dire « roi de paix, »  et qu'il était « sans père, sans mère et sans généalogie. » Ce n'est, pas qu'il n'eût ni père ni mère, puisque Jésus-Christ a un père et une mère selon l'une et l'autre nature; mais c'est que l'Ecriture sainte , sans avoir rien dit de lui, et sans en faire aucune mention dans la suite, nous le représente venant au-devant d'Abraham après la défaite de ses ennemis. Or, l'apôtre saint Paul établit que le sacerdoce d'Aaron, c'est-à-dire du peuple juif, a eu un commencement et une fin; et qu'au contraire le sacerdoce de Melchisédec, c'est-à-dire de Jésus-Christ et de l'Église, est éternel, qu'il n'a ni commencement ni fin, que personne ne l'a institué, et que « le sacerdoce ayant été transféré, il faut nécessairement que la loi soit aussi changée, »  et que « la loi de Dieu sorte de la citadelle de Sion, et la parole du Seigneur de Jérusalem, » et de Sara, qui est libre ; et non point de la montagne de Sina et d'Agar, qui n'est due la servante. « Sur quoi, »  ajoute cet apôtre, « nous aurions beaucoup de choses à dire qui sont difficiles à expliquer. » Ce n'est pas qu'il fût difficile à saint Paul d'expliquer ce mystère, mais c'est qu'il n'en était pas encore temps, parce qu'il parlait aux Juifs et non pas aux fidèles, avec qui il s'en expliquait sans réserve. Au reste, si saint Paul, ce vaisseau d'élection, est saisi d'étonnement à la vue d'un si grand mystère, et s'il avoue qu'il est au-dessus de ses pensées et de ses expressions, combien plus nous autres, vermisseaux de terre, devons-nous confesser que toutes nos lumières ne sont que ténèbres, et nous contenter de faire entrevoir des choses si grandes et si sublimes, en disant que l’apôtre saint Paul seulement compare le sacerdoce des Gentils avec celui des Juifs, et que. tout son lut est de faire voir due Melchisédec a été prêtre avant, la naissance de Lévi et d'Aaron ; mais un prêtre d'un si grand mérite qu'il bénit d'avance les prêtres des Juifs devant naître d'Abraham. Tout ce que l'apôtre dit ensuite à la louange de Melchisédec, on doit l'appliquer à Jésus-Christ, dont les figures sont devenues des sacrements de l’Eglise, à mesure qu'elles se sont développées.

Voilà ce que j'ai lu dans les auteurs grecs. Je me suis contenté de vous en donner une légère idée, et de renfermer dans les bornes étroites d'une lettre plusieurs explications différentes, de même qu'on a coutume d'indiquer sur une petite carte de géographie de vastes contrées et des pays fort étendus. Mais comme vous m'avez consulté sur cette question avec toute la confiance d'un ami, je veux aussi vous dire en ami tout ce que je sais et vous expliquer encore l'opinion des Hébreux. Je vais même vous rapporter le texte original afin que rien ne manque à votre curiosité. Voici donc ce que porte le texte hébreux . « Et Melchisédec, roi de Salem, offrit du pain et du vin, étant prêtre du Dieu très haut, et il le bénit, »  en disant : « Qu'Abraham soit béni du Dieu très haut, qui a créé le ciel et la terre; et que le Dieu très haut soit béni, lui qui vous a mis vos ennemis entre les mains. Et Abraham lui donna la dîme » de tout ce qu'il avait pris.

Les Hébreux prétendent que ce Melchisédec était Sein, fils aîné de Noé, et qu'à la naissance d'Abraham il avait trois cent quatre-vingt-dix ans, dont voici la supputation. Sem, deux ans après le déluge, étant alors âgé de cent ans, engendra Arphaxad, après quoi il vécut encore cinq cents ans, ce qui fait six cents ans en tout. Arphaxad, à l'âge de trente-cinq ans, engendra Salem; celui-ci, étant âgé de trente ans, mit au monde Eber, qui , à l'âge de trente-quatre ans, devint père de Phaleg; et Phaleg, ayant trente ans accomplis, engendra Caïn, qui, à l'âge de trente-deux ans, fut père de Serug. Celui-ci, âgé de trente ans, mit au monde Nachor, qui, à vingt-neuf ans, engendra Tharé ; et Tharé, âgé de soixante-dix ans, engendra Abraham, Nachor et Aram. En faisant la supputation des années de tous ces patriarches, on trouvera qu'elle se monte à trois cents quatre-vingt-dix ans , depuis la naissance de Sem jusqu'à celle d'Abraham. Or, comme Abraham est mort à Page de cent soixante-quinze ans, il est aisé de juger, en déduisant ce nombre d'années, que Sem a survécu de trente-cinq ans à Abraham, qui était son petit-fils au dixième degré.

Les Hébreux soutiennent encore qu'avant l'établissement du sacerdoce d'Aaron tous les aînés de la race de Noé, dont ils font la généalogie, ont offert des sacrifices à Dieu en qualité de prêtres, et, que c'est en cela que consistait le droit d'aînesse qu'Esaü vendit à son frère Jacob. Ils ajoutent qu'il ne faut point s'étonner que Melchisédec ait été au-devant d'Abraham revenant victorieux, lui offrir du pain et du vin pour le rafraîchir lui et ses soldats, le bénir, comme il le devait faire, parce qu'Abraham était son petit-fils; qu'enfin il ne faut point s'étonner qu'il ait reçu de lui la dîme du butin et des fruits de sa victoire, ou bien qu'il lui ait donné lui-même la dîme de tous ses biens, par une libéralité digne d'un père envers son fils. Car l'on peut avancer, et selon le texte hébreu et selon la version des Septante, qu'il reçut d'Abraham la dîme du butin, ou qu'il donna lui-même à Abraham la dîme de son bien; quoique saint Paul dans son épître aux Hébreux dise expressément que Melchisédec ne donna pas à Abraham la dîme de ses biens, mais que ce fut Abraham qui fit part à Melchisédec du butin qu'il avait fait sur ses ennemis.

Au reste, le nom de Jérusalem étant un mot composé de grec et d'hébreu, ce mélange d'une langue étrangère démontre assez que Salem n'est point la ville de Jérusalem, comme le prétendent Josèphe et tous nos auteurs ; c'est un bourg proche de Scytopolis, qu'on appelle encore aujourd'hui « Salem. »  L'on y voit le palais de Melchisédec, et l'on juge de son ancienne magnificence par la grandeur de ses ruines. Nous lisons aussi dans les derniers chapitres de la Genèse que « Jacob vint à Socoth (c'est-à-dire « les tentes » ), et qu'y ayant bâti une maison et dressé ses tentes , il passa ensuite jusqu'à Salem, qui est une ville des Sichimites, dans le pays de Chanaan. »

Il faut encore remarquer qu'Abraham, ayant poursuivi ses ennemis jusqu'à Dan , appelé aujourd'hui « Paneas, » et revenant victorieux, Melchisédec sortit, non pas de Jérusalem, mais de la capitale des Sichimites, pour aller au-devant de lui. C'est de cette ville qu'il est dit aussi dans l'Évangile : « Jean baptisait à Ennon, près de Salim, parce qu'il y avait là beaucoup d'eau. » Il n'importe que l'on prononce «   Salem » ou « Salim » ; car les Hébreux se servent rarement de voyelles au milieu des mots, et on les prononce différemment, selon la diversité des pays et la fantaisie des lecteurs.

Voilà ce que j'ai appris des plus instruits d'entre les Juifs. Ils sont si éloignés de croire que Melchisédec était. ou le Saint-Esprit ou un ange qu'ils le prennent même pour un homme dont le nom était très connu. Il est vrai que Melchisédec était une des figures du Sauveur. parce que le sacerdoce de Jésus-Christ n'a point de lin ; que ce divin Sauveur étant roi et prêtre tout ensemble, nous sommes, par sa grâce, de la race royale et sacerdotale; qu'il est la pierre angulaire qui a réuni la muraille de séparation, et le bon pasteur qui de deux troupeaux n'en a fait qu'un. Mais faut-il pour cela s'attacher tellement au sens spirituel et anagogique qu'on abandonne la vérité de l'histoire comme font ceux qui disent que Melchisédec n'était point roi, mais un ange sous une forme humaine ?

Les Hébreux, au contraire, pour prouver que Melchisédec, roi de Salem, était Sem, fils de Noé, citent ce passage , qui précède immédiatement celui où il est parlé de ce grand-prêtre : « Et le roi de Sodome sortit au-devant de lui (c'est-à-dire d'Abraham), lorsqu'il revenait après la défaite de Chodorlahomor et des autres rois qui étaient avec lui dans la vallée de Savé, appelée aussi la vallée du Roi. Mais Melchisédec, roi de Salem, offrit du pain et du vin, »  etc. Puis donc que Salem était une ville royale, et que l'Écriture parle de « la vallée, » ou, comme les Septante ont traduit, « de la campagne, » où demeurait le roi, et que les habitants de la Palestine appellent encore aujourd'hui « Aulonne, » il est clair que celui qui régnait et dans cette ville et sur cette vallée était un véritable homme.

Voilà ce que j'ai appris et ce que j'ai lu touchant Melchisédec. Je vous ai cité mes auteurs, c'est à vous à les apprécier; si vous les rejetez, vous devez aussi rejeter votre interprète mystique qui, malgré son ignorance, a décidé en maître que Melchisédec était le Saint-Esprit, et a vérifié par là l'axiome grec : que la science est timide et l'ignorance présomptueuse. C'est après une longue maladie que j'ai écrit avec peine cette lettre dans le carême. Comme je me disposais à composer un autre ouvrage, j'ai voulu, auparavant consacrer quelques jours à mon Commentaire sur saint Matthieu ; et j'ai repris mes travaux avec un tel zèle que si mes études en ont profité, ma santé en a souffert.


AU SÉNATEUR PAMMAQUE.

Eloge funèbre de Paulina, femme de Pammaque. — Illustre origine de ce sénateur. — Ses aumônes. — Quelques détails sur les moeurs de la société romaine de l'époque. — Hospice fondé par Pammaque en faveur des pauvres malades. — Monastère et hospice établis à Bethléem par Jérôme. — Il vend son patrimoine pour subvenir aux frais. — Affluence des voyageurs à ces deux établissements.

Lettre écrite du monastère de Bethléem en 508.

Un médecin qui, après avoir guéri une plaie, entreprend de n'y laisser aucune cicatrice et de rendre à la peau sa couleur naturelle, ne fait souvent qu'aigrir le mal. C'est aussi pourquoi je crains de vous écrire sur la mort de votre femme, après un si long délai. Le silence que j'ai gardé pendant. deux ans a été inopportun sans doute, mais en le rompant, je crains d'être encore plus inopportun. Je n'ose toucher la plaie de votre coeur, déjà cicatrisée par le temps et la raison, de peur de renouveler votre douleur par le triste souvenir de la perte que vous avez faite. Car quel homme, si dur et insensible qu'il fût, pût sans verser des larmes entendre seulement prononcer le nom de votre chère Paulina ? Qui pourrait voir tranquillement tomber et sécher tout à coup cette rose naissante, ou plutôt ce bouton qui n'avait pas eu le temps de s'épanouir et de paraître dans toute sa beauté ? Elle n'est plus, cette femme qu'un mérite rare et distingué nous rendait si chère. Comme rien ne fait mieux apprécier le prix de la santé que la maladie, aussi rien ne nous fait mieux connaître le prix d'un bien que nous possédions que la douleur que nous cause sa perte.

Nous lisons dans l'Evangile que la semence tombée dans la bonne terre ayant porté du fruit, quelques grains rendirent cent pour un, d'autres soixante, et d'autres trente. Je trouve dans cette parabole une figure de trois sortes de récompenses que Jésus-Christ a accordées à trois personnes qui ne sont pas moins unies par la vertu que par le sang. Eustochia cueille les fleurs de la virginité; Paula mène, dans l'état des veuves, une vie pénible et laborieuse, et Paulina a conservé avec soin la chasteté conjugale. C'est en vivant avec ses deux saintes filles dans la pratique de toutes les vertus, que Paula a reçu sur la terre tout ce que Jésus-Christ nous promet dans le ciel.

Mais pour montrer qu'une même famille a été assez heureuse pour produire quatre personnes d'une sainteté peu commune, et que les hommes n'y cèdent point aux femmes en vertu et en mérite, joignons à ces trois chrétiennes un homme semblable au chérubin dont parle Ezéchiel; je veux dire Pammaque, qu'elles aiment comme beau-frère, comme gendre, comme époux (1), ou plutôt comme leur propre frère; car dans les alliances spirituelles on ignore tous ces noms qui sont relatifs- au mariage. Ces quatre personnes sont, pour ainsi dire, comme un char magnifique attelé de quatre chevaux que Jésus-Christ lui-même prend soin de conduire. C'est de ces chevaux que parle le prophète Abacuc lorsqu'il dit : « Vous monterez sur vos chevaux, et ils seront le salut de votre peuple. » Ils courent tous à la victoire, non pas avec une égale vitesse, mais avec le même esprit. Quoiqu'ils ne soient pas de même poil, ils tirent néanmoins avec une égale ardeur le joug auquel ils sont attachés; ils n'attendent pas pour marcher que le cocher se serve du fouet; sa voix seule les anime, et ils hennissent, à l'entendre.

Parlons un peu des maximes des philosophes. Il y a selon les stoïciens quatre sortes de vertus, savoir la prudence, la justice, la force et la tempérance, qui sont tellement inséparables que, si on ne les a toutes ensemble, on n'en a aucune. Chacun de vous en particulier possède toutes ces vertus, et les possède même dans un souverain degré; cependant on vous attribue particulièrement la prudence, à Paula la justice, à Eustochia la force, et à Paulina la tempérance. En effet, est-il rien de plus sage que de mépriser comme vous avez fait toutes les folies du monde, pour suivre Jésus-Christ, la vertu et la sagesse de Dieu ? Est-il rien de plus juste que la conduite de Paula , à l'égard de ses enfants, à qui elle a donné tout son bien, afin de leur apprendre, par le mépris des richesses, à quoi ils devaient s'attacher ?


(1) Pammaque était beau-frère d’Eustochia, gendre de Paula  et mari de Paulina.


Est-il rien qui égale la force et le courage d'Eustochia, dont la virginité a prévalu contre la vanité et l'orgueil d'une grande naissance, et qui la première a soumis au joug de la charité ce que Rome a de plus noble et de plus illustre ? Fut-il jamais une modération plus grande que celle de Paulina ? Persuadée de ce que dit l'apôtre saint Paul : « Que le mariage est honorable , »  et que « le lit nuptial est sans tache, » ; d'ailleurs, n'osant aspirer ni au bonheur de sa soeur qui avait embrassé la virginité, ni à la vertu de sa mère qui vivait dans la continence , elle aima mieux assurer son salut en menant une vie commune que de l'exposer en s'élevant à un état trop sublime.

Au reste dès qu'elle fut mariée, elle forma le dessein, et ce dessein l'occupa jour et nuit, de vivre en continence aussitôt que Dieu aurait béni son mariage, et d'engager son mari à prendre le même parti; car elle ne voulait pas abandonner ce cher époux qui marchait avec elle dans la 'voie du salut, et elle était résolue d'attendre qu'il voulût bien suivre son exemple. Comme elle avait fait par plusieurs fausses couches une triste expérience de sa fécondité, elle espéra toujours d'avoir des enfants. Mais en cherchant , malgré son extrême faiblesse, à plaire à sa belle-mère et à calmer l'inquiétude de son époux qui souhaitaient l'un et l'autre avec passion qu'elle leur donnât des héritiers, elle a eu en quelque façon le sort de Rachel; c'est-à-dire qu'au lieu d'un « fils de sa droite et de sa douleur (1), »  elle a enfanté, pour ainsi parler, son mari à la vie monastique qu'elle avait dessein d'embrasser elle-même. J'ai appris, de gens très dignes de foi, que Paulina n'avait jamais eu dessein d'user du mariage, ni de s'assujettir à ce premier commandement que Dieu fit à l'homme : « Croissez, multipliez-vous, et remplissez la terre; » mais qu'elle n'avait désiré des enfants que pour donner des vierges à Jésus-Christ.

Nous lisons aussi dans l'Écriture sainte que la femme de Phinée, sur la nouvt1le que l'Arche du Seigneur était prise, se sentit saisie tout à coup d'une douleur d'entrailles, accoucha d'un fils qu'elle nomma « Ichabod » et mourut aussitôt. L'enfant de Rachel fut nommé « Benjamin, »  c'est-à-dire « le fils de ma force et de ma droite; » et celui de la femme de Phinée, qui devait tenir un rang distingué parmi les prêtres du Seigneur, reçut un nom relatif à la prise de l'arche d'alliance par les Philistins. Mais après la mort de Paulina, l’Eglise a enfanté à la vie monastique Pammaque comme un enfant posthume; et ce grand homme, qui compte parmi ses ancêtres et ceux de sa femme une longue suite de sénateurs, s'enrichit aujourd'hui par ses aumônes et s'élève par son humilité.


(1) Saint Jérôme fait ici allusion à la mort de Rachel, qui mourut en mettant au monde une enfant qu'elle appela pour ce sujet Benoni, c’est-à-dire « le fils de ma douleur ; »  et que Jacob nomma Benjamin, c’est-à-dire « le fils de ma droite. »


Saint Paul écrivant aux Corinthiens leur dit « Considérez, mes frères, ceux d'entre vous que Dieu a appelés à la foi; il y en a peu de sages selon la chair, et peu de nobles selon le monde. »  Il était nécessaire que Dieu agit ainsi dans les commencements de l'Église naissante, afin que « le grain de senevé crût peu à peu, jusqu'à devenir un grand arbre, »  et que l'Église, semblable à « une pâte qui s'étend, »  se répandit par la prédication de l'Évangile. Rome voit de nos jours ce que le monde n'avait point encore vu. Autrefois il était rare de voir des gens sages, puissants et nobles selon le monde , embrasser la religion chrétienne; aujourd'hui plusieurs personnes distinguées sous tous ces rapports embrassent la vie monastique. Mon cher Pammaque est de ce nombre, lui qui est supérieur aux autres par sa sagesse, par sa dignité et par sa naissance. Autrefois il tenait le premier rang parmi les grands du monde, aujourd'hui il est le premier et le plus illustre des solitaires.

Voilà les enfants que Paulina nous a donnés morte, et qu'elle avait toujours désirés vivante. « Réjouissez-vous, stérile, vous qui n'enfantiez point; chantez des cantiques de louanges, et poussez des cris de joie, vous qui n'aviez point d'enfants, »  parce que vous avez mis au monde en un moment autant d'enfants qu'il y a de pauvres dans Rome.

On emploie aujourd'hui au soulagement des pauvres ces pierreries qui servaient à relever l'éclat de sa beauté; ces habits de soie et brodés d'or sont changés en des habits de laine qui tiennent le corps chaudement, et qui ne le laissent pas à demi nu, comme ces étoffes légères que les femmes ont coutume de porter pour satisfaire leur vanité. On consacre maintenant aux usages de la vertu ce qui servait autrefois à entretenir le luxe et la frivolité. Cet aveugle, qui tendait la main pour recevoir l'aumône, et qui souvent la demandait à celui qui ne pouvait la lui donner, partage aujourd'hui avec Pammaque la riche succession de Paulina. C'est elle qui soutient en quelque façon de ses propres mains ce malheureux estropié qui n'a ni pieds ni jambes pour marcher, et qui est obligé de traîner tout son corps. La porte de sa maison d'où l'on voyait autrefois sortir à tout moment une foule d'adorateurs et de courtisans, est aujourd'hui assiégée sans cesse par une troupe de pauvres. L'un est un hydropique qui porte la mort dans son sein; l'autre un muet, privé de la faculté de demander l'aumône, mais qui la demande d'une manière d'autant plus touchante que la parole lui manque ; ici c'est un enfant que l'on a estropié presque dès le berceau, et qui demande la charité, non pas pour lui, mais pour ceux qui lui ont cruellement ôté l'usage des membres; là, c'est un pauvre tout défiguré par la jaunisse, et qui traîne partout après lui un cadavre vivant.


(1) Ichabod en hébreu veut dire : , Qu'est devenue la gloire » parce que les Israélites avaient perdu toute leur gloire en perdant l'arche d'alliance.


« Les cent voix de la renommée ne suffiraient pas pour faire l'énumération des maux qu'ils endurent. »

C'est parmi cette foule de pauvres, qui le suivent partout, que Pammaque parait en public. Il console et soulage Jésus-Christ en leur personne, et leurs haillons lui donnent un nouvel éclat. Il tâche de gagner le ciel par les charités qu'il exerce envers les malheureux et l'empressement qu'il a de se voir lui-même au nombre des pauvres. Les autres maris jettent des fleurs sur les tombeaux de leurs femmes, afin d'adoucir, par ces marques de tendresse, la douleur qu'ils ont de les avoir perdues; mais Pammaque répand ses aumônes comme un baume précieux sur les saintes reliques et les vénérables ossements de Paulina; c'est avec ces odeurs qu'il parfume le tombeau où reposent ses cendres, sachant qu'il est écrit que « l'aumône efface le péché, de même que l'eau éteint le feu. »

Saint Cyprien a composé un traité où il s'est fort étendu sur les avantages et le mérite de l'aumône; et Daniel fait assez connaître quelle est l'excellence de cette vertu lorsqu'il conseille à un roi impie d'assurer son salut en donnant l'aumône aux pauvres. Paula est ravie de ce que sa fille a eu pour héritier un homme qui sait faire un si bon usage des biens qu'elle lui a laissés. Elle n'a point de regret de voir passer en des mains étrangères des richesses qu'on emploie à soulager les pauvres, à qui elle les avait destinées; ou plutôt elle est bien aise, qu’en les distribuant selon ses désirs on lui ait épargné le soin et la peine de les distribuer elle-même. Il est vrai que ces biens sont dispensés par d'autres mains que les siennes, mais la dispensation qu'on en fait est toujours la même.

Qui eût jamais cru que Pammaque, qui compte tant de consuls parmi ses ancêtres, et qui est lui-même la gloire et l'ornement de la famille des Furius, dût paraître un jour avec un habit brun parmi des sénateurs couverts de pourpre, sans craindre ni les regards ni les railleries des personnes de son rang ? « II est une confusion qui conduit à la mort, et il est une confusion qui conduit à la vie. »  La première vertu d'un solitaire est de mépriser les jugements des hommes, et de se souvenir toujours de ce que dit l'apôtre saint Paul : « Si je voulais encore plaire aux hommes, je ne serais pas serviteur de Jésus-Christ. »  C'est dans ce sens que le Seigneur dit aux prophètes qu'il « les avait établis comme une ville d'airain et une colonne de fer, et qu'il leur avait donné un front plus dur que le diamant, » afin qu'ils fussent à l'épreuve des injures et des outrages, et que, par leur constance et leur inflexibilité, ils pussent prévaloir contre une populace insolente et audacieuse. Les opprobres et les outrages impressionnent un esprit bien fait moins que la crainte, et quelquefois ceux que la rigueur des supplices n'a pu ébranler se laissent vaincre par la honte.

Le beau spectacle de voir un homme distingué par sa naissance, par ses richesses et par son éloquence, éviter de paraître sur les places publiques en la compagnie des grands du monde ; se mêler à la foule, s'attacher aux pauvres et à des hommes grossiers et se dépouiller de toute sa grandeur pour vivre en simple citoyen ! Mais il trouva dans ses abaissements un nouvel accroissement d'honneur et de gloire, semblable, en quelque manière, à une perle précieuse et à un diamant très fin qui brillent au milieu des ordures et jusque dans la boue. C'est ce que Dieu nous promet dans l'Ecriture : « Je glorifierai, »  disait-il, « ceux qui me glorifient. »  D'autres peuvent appliquer ce passage aux plaisirs de la vie future qui doivent terminer nos maux, et à cette gloire immortelle qui doit succéder aux humiliations passagères de la vie présente et que Dieu accorde à ses saints dans le ciel; pour moi je trouve que les justes jouissent dès ce monde de la gloire que le Seigneur leur promet.

Avant de se consacrer tout-à-fait à Jésus-Christ, Pammaque était connu dans le sénat; mais il y en avait bien d'autres que lui qui portaient les marques attachées à la dignité de proconsul. Ces sortes de dignités ne sont, point rares, le monde en est rempli. Pammaque se voyait élevé aux premières charges de l'empire; mais plusieurs partageaient avec lui cet honneur, et s'il se voyait supérieur aux uns, il était d'ailleurs inférieur aux autres. Il n'est point de poste, quelque éclatant qu'il soit, qui ne perde une partie de son prix et de son éclat dès qu'il est trop commun; et même les gens de bien regardent avec mépris les plus grandes charges, quand elles sont remplies par des personnes sans mérite. De là vient que Cicéron parlant à César dit admirablement qu'ayant voulu élever certaines gens à de hauts emplois, il avait déshonoré les dignités sans faire honneur aux personnes. Aujourd'hui le nom de Pammaque est dans toutes les Eglises, et l'univers, qui jusques ici avait ignoré qu'il fût riche, ne peut sans admiration le regarder dans la pauvreté. Est-il rien de plus grand et de plus honorable que la dignité de consul ? Au bout d'une année cependant on s'en voit dépouillé, il faut céder la place à un autre et cesser d'être ce que l'on était. Les lauriers se cachent dans la foule et souvent l'indignité du triomphateur obscurcit la gloire du triomphe. Ces fonctions exercées auparavant par les familles patriciennes, propriété exclusive de la noblesse, dont Marius, ce vainqueur des Numides, des Teutons et des Cimbres, fut jugé indigne à cause de l'obscurité de sa naissance; et que Scipion, tout jeune qu'il était, mérita par son courage; ces fonctions, dis-je, n'appartiennent aujourd'hui qu'aux gens de guerre, et l'on ne voit plus que des hommes rustiques porter la palme triomphale.

Nous avons donc plus reçu que nous n'avons donné ; ce que nous avons quitté n'est presque rien, et ce que nous possédons est d'un prix infini. Jésus-Christ nous donne au centuple ce qu'il nous a promis. C'était sur ces promesses qu'Isaac comptait autrefois, lui qui, préparé à la mort, porta la croix évangélique avant l'Evangile. « Si vous voulez être parfait, »  dit Jésus-Christ , « allez, vendez tout ce due vous avez, donnez-le aux pauvres, puis venez et me suivez. » Les grandes choses sont laissées à la volonté de ceux qui les comprennent. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul ne commande pas la virginité, parce que Jésus-Christ, parlant de ceux qui se sont faits eunuques pour gagner le royaume du ciel, ajoute aussitôt: « Que celui qui peut comprendre, comprenne; » car « cela ne dépend ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde, si vous voulez être parfait. » On ne vous fait point une loi de cette perfection, on en laisse à votre zèle tout le mérite. Si donc vous voulez être parfait et vous rendre semblable aux prophètes, aux apôtres, à Jésus-Christ même, « vendez, »  non pas une partie de votre bien, de peur de tomber dans l'infidélité par crainte de l'indigence, et de périr malheureusement comme Ananie et Saphire; mais « vendez tout ce que vous avez,, et après que vous l'aurez vendu, « donnez-en le prix aux pauvres, »  et non pas aux riches ou aux orgueilleux. Donnez au pauvre de quoi subvenir à ses nécessités, et non pas au riche de quoi augmenter ses trésors. Quand vous lirez dans l'apôtre saint Paul « qu'on ne doit point lier la bouche au boeuf qui foule le grain; que celui qui travaille est digne du prix de son travail; que ceux qui servent à l'autel doivent avoir part aux oblations de l'autel, »  souvenez-vous en même temps de ce que dit ailleurs le même apôtre: « Que nous devons être contents d'avoir de quoi nous nourrir et de quoi nous vêtir. » Là où vous voyez les plats fumer, des oiseaux de la Colchide cuire doucement; beaucoup d'argent, des chevaux fougueux; de jeunes garçons à la chevelure longue et soignée; des habits précieux, de magnifiques tapis; eh bien! celui à qui il faut donner est plus riche que le donateur. C'est presqu'un sacrilège de ne pas donner aux pauvres ce qui leur appartient.

Mais pour s'élever au comble de la perfection et acquérir une vertu consommée, il ne suffit pas de mépriser les richesses, de distribuer tout son bien, de rejeter ce que l'on I peut et perdre et trouver en un moment. Cratès de Thèbes, Anthistenès et plusieurs autres philosophes, hommes d'ailleurs très corrompus, l'ont fait. Mais un disciple de Jésus-Christ doit faire plus que ces sages esclaves de la vanité, et qui mendiaient l'estime et les applaudissements des hommes. Si vous ne suivez Jésus-Christ, en vain mépriserez-vous toutes les richesses de la terre. Or, suivre Jésus-Christ, c'est quitter le péché et embrasser la vertu. Voilà ce trésor que l'on trouve dans le champ des saintes Écritures, voilà cette perle précieuse pour laquelle on donne tout ce que l'on possède. Que si vous aimez une captive, je veux dire la sagesse du siècle, si vous vous êtes laissé gagner par les attraits de sa beauté, « coupez-lui les cheveux et les ondes, (1) » retanchez-en ces vains ornements dont l'éloquence a coutume de se parer, lavez-la avec ce maître dont parle un prophète; après cela reposant avec elle, dites : « Elle met sa main gauche sous ma tête, et elle m'embrasse de sa main droite. » Cette captive quittera Moab pour entrer dans Israël, et récompensera par une heureuse fécondité l'attachement que vous aurez pour elle. Jésus-Christ est en nous le principe de cette sainteté sans laquelle personne ne verra Dieu; il est « notre rédemption, »  il est tout à la fois et notre Rédempteur et le prix de notre salut; il est tout, afin que ceux qui ont tout quitté pour le suivre retrouvent aussi tout en lui, et qu'ils puissent dire avec confiance. « Le Seigneur est mon partage. »

Je m'aperçois bien que vous aimez passionnément l'Écriture sainte. Vous n'imitez pas certains esprits présomptueux qui veulent apprendre aux autres ce qu'ils ignorent eux-mêmes; vous voulez instruire avant que d'enseigner. Le style de vos lettres, simple et naturel, se rapproche de celui des prophètes et des Apôtres; vous n'affectez point une vaine et pompeuse éloquence; vous ne vous étudiez point, comme un écolier, à finir vos périodes par des expressions brillantes et ampoulées. Toute cette enflure, comme de l'écume, se dissipe en un moment, et, quelque grande quelle soit, elle est toujours contraire au bon sens. Caton disait, que « l'on fait toujours assez tôt ce que l'on fait assez bien. » Je crois que vous vous rappelez qu'autrefois nous nous moquions de cette maxime qu'un fameux orateur citait dans son exorde, et que tout le collège retentissait des voix des écoliers qui disaient : « L'on fait toujours assez tôt ce que l'on fait assez bien. » Que les arts seraient heureux, dit Quintilien, s'il n'y avait que les gens du métier qui se mêlassent d'en juger. Il faut être poète pour connaître toutes les beautés de la poésie; il faut savoir les différents systèmes des philosophes pour bien entendre leurs écrits. Personne ne juge mieux les ouvrages d'art que les artistes. Quant aux écrivains, ce qu'il y a de plus fâcheux pour eux, c'est qu'ils sont obligés d'abandonner leurs ouvrages au jugement du publie; et tel dans la foule se rend redoutable par sa critique, qui dans un tête-à-tête serait méprisable par sa faiblesse.


(1) Saint Jérôme fait ici allusion à ce que Dieu ordonne dans le Deutéronome, c. 21, v. 11. « Si parmi les prisonniers de guerre vous voyez une femme qui soit belle, et que vous vouliez l'épouser, vous la ferez entrer dans votre maison, où elle se rasera les cheveux et se coupera les ongles... après Cela vous la prendrez pour vous, et elle sera votre femme. »


Je vous dis cela en passant, afin que, content d'avoir l'approbation des savants et méprisant les vains discours d'une populace ignorante, vous vous appliquiez tous les jours à vous nourrir de l'esprit des prophètes et à vous entretenir, comme les patriarches, de vérités et des mystères de Jésus-Christ. Soit due vous lisiez, soit que vous écriviez, soit crue vous veilliez, soit due vous dormiez, que l'amour divin soit à votre égard comme une trompette qui retentisse sans cesse à vos oreilles et qui excite dans votre coeur de nobles sentiments. Transporté hors de vous-même par la vivacité de cet amour, « cherchez votre bien-aimé dans votre lit, »  et dites avec confiance : « Je dors, et mon coeur veille. » Quand vous l'aurez trouvé, « arrêtez-le et ne le laissez point s'en aller. »  Que s'il vous échappe dans le temps que vous y penserez le moins, ne perdez pas pour cela toute espérance de le retrouver, « allez le chercher dans les places publiques, conjurez les filles de Jérusalem de vous en donner des nouvelles; », vous le trouverez, « parmi les troupeaux des autres pasteurs, couché à l'heure de midi, fatigué, »  enivré d'amour, « tout mouillé de la rosée qui est tombée durant la nuit, »  se reposant à l'ombre des arbres du jardin, et respirant la douce odeur de toutes sortes de plaides aromatiques. « Donnez-lui là vos mamelles », afin qu'il suce le lait de la science dont vous vous êtes rempli, et « qu'il repose au milieu de son héritage comme une colombe qui a les ailes argentées, et dont les plumes de derrière sont éclatantes comme l'or. » Cet enfant, « qu'on nourrit » de beurre et de lait, et qu'on élève « sur des montagnes très fertiles, deviendra bientôt grand, et ne tardera guère à « dépouiller vos ennemis, à enlever toutes les richesses de Damas et à triompher du roi d'Assyrie. »

On m'a dit que vous aviez fait bâtir un hôpital et planté sur les côtes d'Italie un rejeton de l'arbre d'Abraham (1). Vous vous êtes campé, comme autrefois Enée, sur les bords du Tibre, où cet illustre fugitif fut contraint par la faim à manger les croûtes fatales qui lui servaient de table; là vous avez bâti une « Bethléem (2), » , c'est-à-dire une « maison de pain », où les pauvres, après avoir souffert longtemps la faim, reçoivent sans aucun retard de quoi subvenir à leurs besoins. Courage, mon cher Pammaque, votre vertu n'a rien de la langueur et de la faiblesse des vertus naissantes ; vous voilà déjà au nombre des parfaits ; dès vos premiers pas vous vous êtes élevé au comble de la perfection. C'est imiter le premier des patriarches (3), que de tenir comme vous laites le premier rang parmi les solitaires dans la première ville du monde. Que Lot,dont le nom signifie « qui baisse, »  choisisse le plat pays pour y établir sa demeure ; qu'il prenne la gauche , et, qu'il marche dans ces routes faciles et agréables figurées par la lettre de Pythagore. Pour vous, préparez-vous un tombeau avec Sara dans des lieux escarpés et pierreux. Etablissez votre demeure proche la ville des lettres; et après avoir exterminé les géants, fils d'Enoc, ayez, pour héritier la joie et les ris (4). Abraham était riche en or, en argent, en troupeaux, en terres, en meubles précieux. Il avait une famille si nombreuse qu'en choisissant seulement les jeunes gens, il mit en un moment une armée sur pied, et défit quatre rois qu'il avait poursuivis jusqu'à Dan, et auxquels cinq autres rois n'avaient osé tenir tête. Après avoir souvent exercé l'hospitalité envers toutes sortes d'étrangers, il mérita enfin de recevoir le Seigneur. Il ne faisait pas servir ses hôtes par ses esclaves, de peur qu'ils ne dérobassent quelque chose à sa charité; mais, regardant l'arrivée des étrangers comme une bonne fortune , il leur rendait seul avec Sara tous les devoirs de l'hospitalité, leur lavait les pieds, apportait sur ses épaules un veau gras de son troupeau; se tenait debout comme un esclave pendant que ses hôtes mangeaient , et n'ayant pas encore mangé lui-même, il leur servait les viandes apprêtées par Sara.

L'amitié que j'ai pour vous, mon très cher frère , m'engage à vous parler ainsi , afin qu'après avoir donné tous vos biens à Jésus-Christ vous vous offriez encore vous-même à lui « comme une hostie vivante, sainte et agréable à ses yeux, pour lui rendre un culte raisonnable et spirituel; » et que vous imitiez le Fils de l'Homme, qui « n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, »  et qui a rendu à ses serviteurs et à ses disciples, lui, leur maître et leur Seigneur, les mêmes devoirs que le patriarche Abraham rendait aux étrangers. L'homme peut « donner peau pour peau, et abandonner tout ce qu'il possède pour sauver sa vie ; », mais « frappez sa chair, »  dit le démon au Seigneur, « et vous verrez s'il ne vous maudira pas en face. » Notre ancien ennemi sait qu'il est plus difficile de se refuser aux plaisirs qu'aux richesses. Nous quittons aisément ce qui est hors de nous; mais la guerre que nous livrent les passions est plus à craindre. Nous rompons sans beaucoup de peine les liens qui nous attachent aux objets extérieurs ; mais nous ne saurions, sans nous faire une extrême violence, rompre ceux que la nature a formés. Zachée était riche, et les apôtres étaient pauvres. Celui-là, après avoir rendu à ceux qu'il avait injustement dépouillés quatre fois autant de bien qu'il leur en avait pris, distribua aux pauvres la moitié de ce qu'il lui restait; et, en recevant Jésus-Christ chez lui , il mérita de recevoir en même temps la grâce du salut. Cependant, parce qu'il était petit, et qu'il ne pouvait pas s'élever jusqu'à la perfection apostolique, il n'a pas été mis au nombre des apôtres. Ceux-ci n'ont rien quitté si l'on a égard à ce qu'ils possédaient dans le monde; mais si l'on envisage les dispositions de leur coeur, on peut dire qu'ils ont abandonné le monde et tout ce qui le compose. Si nous offrons à Jésus-Christ. tout ce que nous possédons et tout ce que nous sommes, notre offrande sera très agréable à ses yeux ; mais si, contents d'abandonner les dehors à Dieu, nous réservons le coeur pour le démon, ce partage sera injuste, et on nous dira : « Quoique votre offrande soit bonne, l'injuste partage que vous en faites ne vous rend-il pas criminel ? »


(1) saint Jérôme fait allusion à cet arbre dont il est parlé dans la Genèse, c. 18, v. 14, sous lequel Abraham donna à manger aux trois anges qui lui apparurent dans la vallée de Mambré. Ce Père dit dans l’oraison funèbre de sainte Paula que cet arbre était un chêne dont on voyait encore la place de son temps.
(2) Saint Jérôme donne à un hôpital où l'on nourrit les pauvres le nom de Bethleem, qui signifie en hébreu « maison du pain. »
(3) Abraham.
(4) Ce passage est chargé d'allusions, par conséquent peu intelligible. »  Par la ville des lettres » ( Il veut parler de cariathsepher, qui veut dire en hébreu « ville des lettres, » comme il est marqué au chap. des Juges, v. 11. Cette ville n’est pas éloignée d'Hébron, où Sara mourut et fut ensevelie. Saint Jérôme fait allusion à Isaac, qui en hébreu signifie ris, et qui fut héritier de Sara sa mère. Il se sert de toutes ces allusions pour exhorter Pammaque à s'éloigner du monde, à s'appliquer à l’étude, à vaincre ses passions, afin de goûter tranquillement les plaisirs solides que donne la vertu.


Ne vous enorgueillissez pas d'être le premier des sénateurs qui ait embrassé la vie monastique; cet état ne doit vous inspirer que des sentiments d'humilité. Songez que le Fils de Dieu s'est fait homme, et que vos humiliations, quelque profondes qu'elles puissent être, ne sauraient jamais surpasser celles de Jésus-Christ. Marchez pieds nus, portez une tunique commune, mêlez-vous aux pauvres, entrez dans leur cabane, soyez l'oeil des aveugles, la main des faibles, le pied des boiteux, portez vous-même l'eau, fendez du bois, faites du feu: eh bien ! où sont les draines ? où sont les crachats ? où sont les soufflets ? où est la flagellation ? où est la croix ? où est la mort ? Mais quand bien même vous auriez fait tout ce que je viens de dire, vous seriez toujours en cela beaucoup inférieur à Paulina et à Eustochia. Si elles ne vous surpassent pas par leurs actions, du moins la faiblesse de leur sexe donne à leur vertu une distinction que la vôtre n'a point. Je n'étais pas à Rome du vivant de Toxotius (1), votre beau-père , et dans le temps que Paula et ses filles voyaient encore le monde; je demeurais alors dans le désert, et plût à Dieu que je n'en fusse jamais sorti! Mais j'ai appris que pour éviter la, boue des rues, elles se faisaient porter par des esclaves; que, pour peu que le chemin fût rude et inégal, elles avaient toutes les peines du monde à y marcher; que les habits de soie leur paraissaient trop lourds, et la chaleur du soleil insupportable. Aujourd'hui, négligées et défigurées, elles s'élèvent par leur courage au-dessus des faiblesses de leur sexe, préparent les lampes, allument le feu, balaient les appartements, apprêtent les légumes, mettent les herbes au pot, dressent la table, versent à boire, servent les viandes, et courent çà et là. Comme elles ont avec elles une nombreuse communauté de vierges , ne pourraient-elles pas se reposer sur les autres de tous ces soins ? Mais elles ne veulent pas céder le mérite des exercices extérieurs à des filles sur qui elles ont de si grands avantages par les vertus de l'esprit et du coeur.


(1) Toxotius était mari de sainte Paula et père de Paulina, que Pammaque avait épousée.


En parlant ainsi, je ne doute pas de la vivacité de votre zèle ; mon dessein est de vous exciter à courir et à combattre l'ennemi que vous avez en tête.

Nous avons bâti ici un monastère et un hospice, afin que si Joseph et Marie viennent encore à Bethléem, ils puissent y trouver une retraite. Mais nous sommes tellement accablés de solitaires qui viennent ici en foule de toutes les parties du monde , que nous ne pouvons ni renoncer ni suffire à l’hospitalité. Comme nous n'avons pas eu soin, selon la parabole de l'Évangile, de « supputer la dépense qui était nécessaire pour achever la tour que nous avions dessein de bâtir, » j'ai été obligé d'envoyer mon frère Paulinien en notre patrie pour vendre le reste de notre patrimoine, qui a échappé à la fureur des Barbares; de peur que l'ouvrage que nous avons entrepris en faveur des étrangers, venant à tomber, nous ne soyions exposés aux railleries des envieux et des médisants.

En finissant ma lettre, où j'ai parlé de Paula et d'Eustochia, de vous et de Paulina, je m'aperçois que je n'ai rien dit de Blésilla, qui vous était si étroitement unie, et par les liens du sang, et par la pratique de la vertu. J'ai presque oublié de parler de celle qui est morte la première. De cinq que vous étiez, Blésilla et Paulina, sa soeur, sont devant Dieu ; pour vous, vous irez aisément à Jésus-Christ en marchant dans les voies de la perfection entre Paula et Eustochia.


A RUFIN (1) D'AQUILÉE.

Préface du Livre des Principes. — Reproches à Rufin à ce sujet.

Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 399.

Je juge par votre lettre que vous avez fait un long séjour à Rome. Je ne doute point que l'empressement que vous avez eu de revoir vos parents, selon l'esprit, ne vous ait rappelé dans votre patrie; car vous en étiez éloigné par la perte de votre mère, afin de ne pas renouveler une douleur que vous supportiez à peine, étant absent.

Vous vous plaignez que chacun ne consulte que sa passion et son ressentiment, sans vouloir écouter ce que la raison lui suggère; mais Dieu m'est témoin que, quand une fois je me suis raccommodé avec mes amis, je ne garde plus sur le coeur aucune aigreur, et qu'au contraire je prends soin d'éviter tout ce qui peut leur rendre mon amitié suspecte. Mais pouvons-nous empêcher que les autres ne croient avoir raison d'agir comme ils font ? Pouvons-nous les empêcher de dire qu'ils ne songent pas tant à faire une injure qu'à repousser celle qu'on leur adresse ? Un véritable ami ne doit jamais dissimuler ses sentiments.

L'on m'a envoyé ici une préface sur le Livre des Principes. J'ai reconnu au style que vous en étiez l'auteur. Vous m'y attaquez indirectement, ou plutôt vous vous y déclarez ouvertement contre moi. Je ne sais pas quel a été votre dessein, mais je sais bien ce qu'on en pense; cela saute aux yeux des lecteurs même les plus ignorants. Comme j'ai souvent discouru sur des sujets d'imagination, il me serait facile d'employer ce moyen dans cette occasion, et de vous louer comme vous louez les autres. Mais à Dieu ne plaise que je vous imite en cela, et que je tombe moi-même dans la faute que je vous reproche. Au contraire, j'ai agi avec tant de modération que, me contentant de me justifier du crime que vous m'imputez, j'ai fait tout mon possible pour épargner un ami qui ne m'avait pas lui-même trop ménagé. Mais si une autre fois vous voulez vous conformer aux sentiments des autres, je vous prie de ne consulter sur cela que vos propres lumières. Car ce que nous recherchons est bon ou mauvais; si c'est bon, nous n'avons besoin de personne pour nous y porter; si c'est mauvais, la multitude de ceux qui s'égarent ne saurait justifier nos égarements. J'ai mieux aimé sur cela me plaindre à vous en ami que de me déclarer contre vous ouvertement, afin de vous faire connaître que je me suis réconcilié avec vous dans toute la droiture et la sincérité du coeur ; et je ne suis pas de caractère à tenir, comme dit Plaute, du pain d'une main, et à présenter une pierre de l'autre.


(1) Ce Rufin d’Aquilée était devenu l’ennemi personnel de Jérôme qui écrivit contre lui le traité intitulé : Apologie contre les accusations de Rufin.


Mon frère Paulinien n'est pas encore de retour de notre pays. Je pense que vous l'aurez vu à Aquilée chez le saint évêque Chromatius. J'ai aussi envoyé le saint prêtre Ruffin à Milan par la route de Rome, pour quelques affaires particulières, et je l'ai prié de vous faire mes compliments, aussi bien qu'à mes autres amis, « de peur qu'en nous mordant les uns les autres, nous ne nous consumions aussi les uns les autres. » Tâchez donc, vous et tous ceux qui sont dans votre parti, de garder un peu plus de mesure, et de ménager davantage vos amis, de peur que vous ne trouviez des gens qui ne soient pas d'humeur comme moi à souffrir vos prétendues louanges.


A OCÉANUS.

De l'unité et de l'indissolubilité du mariage. — De l'efficacité du baptême. — Que les évêques doivent être sobres, réservés, prudents, travailleurs et instruits.

Lettre écrite eu 399.

Je n'aurais jamais cru, mon cher Oceanus, que des criminels qui viennent d'obtenir leur grâce fussent capables de blâmer cette indulgence , ni que des gens qui sortent de prison, portant encore sur leur corps les marques des chaînes dont ils viennent d'être dé. livrés, pussent avoir du chagrin de voir les autres en liberté. Cet envieux dont parle l'Evangile, qui ne pouvait souffrir qu'on fit du bien aux autres, entendit ce reproche que lui lit le père de famille: « Votre oeil est-il mauvais parce que je suis bon ? Dieu a voulu que tous fussent enveloppés dans le péché pour exercer sa miséricorde envers tous, afin que là où il y a eu une abondance de péché, il y ait surabondance de grâces. » Tous les premiers-nés des Egyptiens furent mis à mort, sans que les Juifs perdissent dans l'Égypte une seule bête de somme.

L'hérésie des Caïnites (1) aujourd'hui reparaît. Cette vipère, écrasée et déjà morte depuis longtemps, commence encore à lever la tête, et tâche, non pas comme elle a voulu faire autrefois, de donner quelque atteinte au sacrement de Jésus-Christ, mais de le détruire entièrement. Car elle prétend qu'il y a des péchés qui ne peuvent être effacés par le sang du Sauveur, et qui font dans le corps et dans l'âme des plaies si profondes que le remède que le Christ nous a donné n'est pas assez efficace pour les guérir. N'est-ce pas là rendre sa mort inutile ? car en vain est-il mort, s'il ne peut pas donner la vie aux autres. S'il y a encore des hommes au monde dont Jésus-Christ n'ait pas effacé les pêchés, saint Jean-Baptiste s'est trompé quand il l'a montré en disant : « Voilà l’Agneau de Dieu, voilà celui qui ôte les péchés du monde. »

Ou il faut faire voir que ces gens-là ne sont point de ce monde, puisque le pardon que Jésus-Christ a obtenu pour tous les hommes ne s'est point étendu jusqu'à eux; ou s'ils sont de ce monde, il faut convenir de l'une de ces deux choses: ou que Jésus-Christ peut pardonner toutes sortes de péchés, s'il les a purifiés de ceux dont ils étaient coupables, ou qu'il n'a pu les en délivrer, s'ils en sont encore infectés. Mais à Dieu ne plaise que nous croyons qu'il y ait quelque chose d'impossible à celui qui est tout-puissant ! Tout ce que fait le Père, le Fils le fait aussi comme lui; l'impuissance du fils nuirait à la gloire du Père et dérogerait à sa puissance. Ce divin Pasteur a rapporté sur ses épaules la brebis égarée. Toutes les épîtres l'Apôtre ne nous parlent que de la grâce de Jésus-Christ , et de peur que nous n'eussions encore de trop bas sentiments de cette grâce, s'il se contentait simplement de nous dire qu'elle nous est donnée, il ajoute : « Que Dieu vous comble de plus en plus de sa grâce et de sa paix. »  Dieu nous promet une abondance de grâces, et cependant nous voulons donner des bornes à sa libéralité. Vous savez de quoi il s'agit ; voici le fait.


(1) Ces hérétiques, qui vivaient dans le second siècle de l'Église, honoraient d'un culte particulier Caïn, Coré, Dathan, Abiron et le traître Judas. Ce n'est pourtant pas tour cela que saint Jérôme appelle l'opinion qu'il combat ici « l'hérésie des Caïnites; » mais parce que ceux coutre lesquels il écrit soutenaient que nous n'étions pas entièrement purifiés par le baptême, de même que Caïn disait que son péché était trop grand pour que Dieu pût le lui pardonner.


Carterias, évêque d'Espagne, homme fort avancé en âge et très ancien dans l'épiscopat, ayant été marié avant d'être baptisé, s'est remarié depuis son baptême et après la mort de sa première femme. Vous croyez qu'en cela il a agi contre le précepte de l'Apôtre qui, entre autres vertus, veut que celui qu'on élève à l'épiscopat n'ait été marié qu'une fois. Je m'étonne que vous ne m'apportiez que ce seul exemple, vu que le monde est rempli aujourd'hui d'une infinité de personnes qui se trouvent dans le même cas. Je ne dis rien des prêtres ni des ordres inférieurs, je ne parle que des évêques; le nombre en est si grand que, si,je voulais les nommer tous ici, j'en trouverais plus qu'il n'y eu eut au concile de Rimini (1). Mais il ne serait pas juste d'accuser plusieurs évêques pour en défendre un seul, ni de justifier un coupable par l'exemple de ses complices, quand on ne peut soutenir sa cause par de bonnes raisons.

Je vous dirai donc que lorsque j'étais à Rome, un homme fort éloquent me proposa un dilemme si embarrassant que je ne pouvais y répondre sans m'embarrasser moi-même. Il me demanda d'abord: « Est-ce un péché, ou non, d'épouser une femme ? » Comme je ne me défiais de rien, je lui répondis naïvement qu'il n'y avait point de péché. Il me fit ensuite cette autre question: « Sont-ce les péchés ou les bonnes oeuvres que le baptême nous remet ? » Je lui répondis avec la même simplicité, que c'étaient les péchés qui nous étaient remis par le baptême.

Je crus m'être tiré d'affaire par cette réponse, mais un moment après je me sentis vivement pressé par la force de son argument, et je commençai à apercevoir le piège qu'il me tendait. S'il n' y a point de péché à se marier, me dit-il, et si le baptême n'efface que les péchés, il s'ensuit donc qu'il nous laisse tout ce qu'il n'efface point. Je me trouvai alors aussi étourdi que si un puissant et vigoureux athlète m'eût donné un coup de gantelet sur la tète, et je me souvins de ce sophisme de Chrysippe « Si vous mentez, et si l'aveu que vous en faites est véritable et sincère, cet aveu même est un mensonge. »


(1) Il se trouva à ce concile près de trois cents évêques. Sévère Sulpice en met plus de quatre cents, mais il s'est trompé.


Etant revenu de mon étourdissement, je lui rétorquai son sophisme de cette sorte : « Dites-moi, je vous prie, le baptême rend-il l'homme nouveau, ou non ? »Il eut bien de la peine à m'avouer qu'il le rend nouveau. Ensuite m'avançant pied à pied et comme par degrés, je lui demandai: « Le rend-il entièrement nouveau, ou seulement en partie ? » Il me répondit qu'il le rendait entièrement nouveau. Je lui dis ensuite « Il ne reste donc rien du vieil homme après le baptême ? » Il me témoigna par un signe de tête qu'il le pensait.

Alors, reprenant toutes les propositions qu'il m'avait accordées, je lui dis : « Si le baptême rend l'homme nouveau, et entièrement nouveau, sans lui rien laisser du vieil homme, on ne peut donc imputer à cet homme tout nouveau ce qu'il y avait auparavant en lui du vieil homme ? » D'abord mon sophiste devint muet et ne sut que répondre, mais ensuite il tomba dans le défaut que Cicéron reprochait autrefois à Pison; c'est-à-dire qu'il ne pouvait se taire, quoiqu'il ne sût ce qu'il disait. Cependant la sueur lui monta au visage; il commença à pâlir, ses lèvres tremblèrent, sa langue s'épaissit, sa bouche se dessécha et son front parut tout ridé, moins de vieillesse que d'appréhension. Enfin, après s'être un peu remis, il me dit: « Ne savez-Vous pas que l'Apôtre veut que ceux qu'on élève à l'épiscopat n'aient été mariés qu'une fois, et qu'il leur impose cette loi sans avoir égard au temps qu'ils se sont engagés dans le mariage ? » Comme il m'avait d'abord assez vivement pressé par ses arguments, et que je m'apercevais qu'il ne cherchait qu'à m'embarrasser par les questions qu'il me faisait, je commençai à repousser ses traits contre lui-même.

Je lui dis donc: « L'Apôtre veut-il qu'on choisisse pour évêques ceux qui sont baptisés, ou qui ne sont encore que catéchumènes ? » Il ne me répondit rien à cela; je lui lis la même question deux ou trois fois, mais il était si interdit et si déconcerté qu'à le voir on l'eût pris pour Niobée, changée en pierre à force de pleurer. Alors me tournant vers ceux qui nous écoutaient, je leur dis : « Pourvu que je lie mon adversaire, je crois qu'il n'importe que je l'aie surpris endormi ou éveillé; si ce n'est qu'il est plus facile de lier un homme lorsqu'il n'est point sur ses gardes que quand il se met en défense. Si l'Apôtre donc, poursuivis-je, n'admet dans les clercs que ceux qui sont baptisés, et non point les catéchumènes, et si celui que l'on ordonne évêque doit être baptisé, on ne doit point lui imputer les fautes qu'il a faites étant catéchumène. » Je lançais tous ces traits contre mon adversaire qui était sans mouvement comme un homme tombé en léthargie; cependant il disait en bâillant, et semblable à un homme qui cuve son vin: voilà ce que dit l'Apôtre, voilà ce qu'enseigne saint Paul. »

On apporte donc les deux épîtres de saint Paul, l'une à Timothée et l'autre à Tite. Dans la première on lut ces paroles : « Si quelqu'un souhaite l'épiscopat, il désire une fonction et une ouvre saintes. Il faut donc que l'évêque soit irrépréhensible, qu'il n'ait épousé qu'une femme, qu'il soit sobre, prudent, grave et modeste, aimant l'hospitalité, capable d'instruire; qu'il ne soit ni sujet au vin, ni violent et prompt à frapper, mais équitable et modéré, éloigné des contestations, désintéressé; qu'il gouverne bien sa propre famille, et qu'il maintienne ses enfants dans l'obéissance et dans toute sorte d'honnêteté; car si quelqu'un ne sait pas gouverner sa propre famille, comment pourra-t-il conduire l'Église de Dieu ? Que ce ne soit point un néophyte, de peur que s'élevant d'orgueil il ne tombe dans la même condamnation que le diable. Il faut encore qu'il ait bon témoignage de ceux qui sont hors de l'Église, de peur qu'il ne tombe dans l'opprobre et dans le piège du démon. »

Ayant ouvert ensuite l'épître qu'il adresse à Tite, nous y trouvâmes, dès le commencement, ces avis qu'il lui donne: « Je vous ai laissé en Crète, afin due vous y régliez ce qui reste à y régler, et que vous établissiez des prêtres en chaque ville selon l'ordre que je vous en ai donné, choisissant celui qui sera irréprochable, qui n'aura épousé qu'une femme, dont les enfants seront fidèles, non accusés de débauche, ni désobéissants; car il faut que l'évêque soit irréprochable, comme étant le dispensateur et l'économe de Dieu; qu'il ne soit ni orgueilleux, ni colère, ni sujet au vin, ni violent et prompt à frapper, ni cupide, mais qu'il exerce l'hospitalité, et qu'il aime les gens de bien; qu'il soit sage et bien réglé, juste, saint, tempérant; fortement attaché à la parole de la vérité, telle qu'on la lui a enseignée, afin d'être capable d'exhorter selon la saine doctrine et de convaincre ceux qui s'y opposent. »

Dans ces deux lettres l'Apôtre ordonne qu'on n'élève à l'épiscopat ou à la prêtrise (quoique dans les premiers siècles la prêtrise et l'épiscopat ne fussent qu'une même chose sous deux noms différents, dont l'un marque l'âge et l'autre la dignité), il ordonne, dis-je, qu'on n'y élève que ceux qui n'ont été mariés qu'une fois. Or, il est clair que l'Apôtre ne parle ici que de ceux qui ont reçu le baptême. Si donc toutes les qualités requises pour être évêque se trouvent dans celui qu'on veut ordonner, quoiqu'elles ne s'y fussent pas rencontrées avant son baptême (car il n'est question que de ce qu'il est et non pas de ce qu'il a été), pourquoi le mariage seul, qui n'est point un péché, sera-t-il un obstacle à son ordination ?

Vous direz que c'est parce que le mariage n'est point péché qu'il n'a point été remis par le baptême. Mais il est inouï qu'on impute à péché ce qui n'est point péché. Quoi! les dérèglements les plus scandaleux, les plus infâmes débauches, les blasphèmes, les parricides, les incestes, les péchés contre nature, tout cela est remis par le baptême, et il n'y aura que le mariage seul dont il ne pourra effacer les taches ? Et ceux qui se seront plongés dans les désordres les plus honteux seront préférables à ceux qui auront contracté un mariage légitime ?

Pour moi, je ne vous reproche plus, depuis votre baptême , ni ces commerces scandaleux que vous avez entretenus avec des femmes de mauvaise vie, ni ces crimes abominables qui font horreur à la nature, ni ce sang innocent que vous avez répandu, ni ces plaisirs infâmes dans lesquels vous vous êtes plongé comme un pourceau qui se vautre dans la fange ; et vous aller, me déterrer une femme morte depuis longtemps, avec laquelle je n'ai contracté un mariage légitime que pour m'empêcher de tomber dans les mêmes dérèglements auxquels vous vous êtes abandonné ? Qu'on aille dire cela aux païens, qui sont une moisson qui remplit tous les jours les greniers de l'Église; qu'on le dise aux catéchumènes que nous instruisons des mystères de notre religion, et qui sont les candidats de la foi, afin qu'ils se donnent bien de garde de se remarier et de contracter une alliance légitime avant le baptême (1); qu'ils se plongent au contraire dans les plus infâmes débauches, qu'ils mènent une vie licencieuse, qu'ils fassent une république sur le plan de celle de Platon, où les femmes et les enfants soient en commun ; qu'ils prennent garde même de prononcer seulement le nom d'épouse, de peur qu'après avoir cru en Jésus-Christ, ils n'aient lieu de se repentir de n'avoir pas pris des concubines et des femmes perdues au lieu d'épouses légitimes.

Que chacun repasse dans l'amertume de son coeur tous les péchés de sa vie passée et tâche de les effacer par ses larmes, et après qu'il se sera ainsi jugé lui-même et qu'il aura condamné tous ses anciens dérèglements, qu'il prenne garde que ce ne soit à lui que s'adressent ces reproches de Jésus-Christ : « Hypocrite, ôtez premièrement la poutre de votre oeil, et après cela vous verrez comment vous pourrez tirer la paille de l'oeil de votre frère. » Il parait bien que nous imitons dans notre conduite ces scribes et ces pharisiens, « qui avaient grand soin de passer tout ce qu'ils buvaient de peur d'avaler un moucheron, et qui avalaient un chameau. » Nous payons comme eux « la dîme de la menthe et de l'aneth, » pendant que nous négligeons ce qu'il y a de plus important dans la loi de Dieu. Quel rapport y a-t-il entre une épouse légitime et une femme débauchée ? On vous rend responsable de la perte que vous avez faite d'une épouse que la mort vous a enlevée, tandis que l'on couronne l'impudicité. Si celui-ci n'avait pas perdu sa première femme, il n'aurait pas songé à en prendre une autre; mais vous, comment pouvez-vous justifier tant le commerce criminel que vous avez eu avec des lemmes de mauvaise vie ? Apparemment que vous appréhendiez qu'un mariage légitime ne vous empêchât un jour d'être élevé à la cléricature ? Celui-ci ne s'est marié que pour avoir des enfants, et vous, vous ne vous êtes attaché à des femmes perdues que pour n'en point avoir. Celui-ci a cherché le secret pour obéir aux lois de la nature et au commandement du Seigneur, qui dit : « Croissez, multipliez-vous, et remplissez le monde; » et vous, vous n'avez point eu honte de produire vos infamies à la face de toute la terre, et de vivre dans un libertinage déclaré qui vous a rendu l'horreur et l'exécration du public. Celui-ci a caché par pudeur ce que la loi autorise , et vous, vous n'avez point rougi de commettre sous les veux de tout le monde ce que la loi condamne. C'est pour lui que saint Paul a dit : « Que le mariage soit traité avec honnêteté, et que le lit nuptial soit sans tache ; » mais c'est à vous que s'adresse ce que dit le même apôtre : « Dieu condamnera les fornicateurs et les adultères. »  Et ailleurs : « Si quelqu'un profane le temple de Dieu, Dieu le perdra. »


(1) on a suivi l'édition de Marianus qui porte Scortorum et asotorum ritu. Celle d'Erasme ou de Bâle porte: Scortorum et Azotorum ritu, « à la manière des Écossais et des habitants d’Azot. » Les Écossais, selon saint Jérôme, I. 2, contre Jovinien, vivaient comme des bêtes et avaient leurs femmes en commun Scortorum natio, dit-il, uxores proprias non habet... nulla apud eos conjux propria est, sed ut cui libitum fuerit, peculum more lasciviunt. Erasme croit pourtant qu'il faut lire, comme dans l'édition de Marianus, asotorum, du mot grec asotos, qui veut dire « impudique, libertin. »


Tous nos péchés, dites-vous, nous sont remis par le baptême, et après cette grâce, nous n'avons plus rien à craindre de la sévérité de notre juge, suivant ce que dit l'Apôtre

« Voilà ce que vous avez été autrefois, mais vous avez été lavé, vous avez été sanctifié, vous avez été justifié au nom de notre Seigneur Jésus-Christ et par l'Esprit de notre Dieu. » Vous dites que tous nos péchés nous sont remis par le baptême , cela est vrai , et la foi ne nous permet pas d'en douter; mais je vous demande comment se peut-il faire que ce qui est pur en moi soit souillé par la chose même qui vous purifie de ce qu'il y a en vous.

Je ne prétends pas, me direz-vous. que ce qu'il y avait de pur en vous ait été souillé par le baptême, mais seulement qu'il est demeuré dans le même état qu'il était auparavant; car, s'il y avait quelque chose d'impur, il aurait sans doute été lavé en vous comme en moi. Mais à quoi bon tous ces détours et toutes ces vaines subtilités ? Il y a du péché, dites-vous, parce qu'il n'y a point de péché; il y a quelque chose d'impur parce qu'il n'y a rien d'impur; Dieu n'a point remis de péché parce qu'il n'a point trouva, de péché à remettre; donc ce péché reste, parce qu'il n'a point été remis. Je vous expliquerai bientôt quelle est la vertu du baptême, et quelle source de grâces nous trouvons dans cette eau que Jésus-Christ a sanctifiée. Cependant, comme il faut se servir, selon le proverbe, d'un mauvais coin pour fendre un noeud dur, je pourrais. vous dire qu'on peut donner encore un autre sens aux paroles de l'apôtre saint Paul, « qu'il faut que l'évêque n'ait épousé qu'une femme. »

L'apôtre était Juif de nation; les commencements de l'Eglise naissante se sont formés avec des débris du peuple juif. Saint Paul savait que la loi soutenue par l'exemple des patriarches et de Moïse même permettait à ceux de sa nation d'avoir plusieurs femmes en même temps, afin d'avoir un plus grand nombre d'enfants, et que cela était permis aux prêtres comme aux autres. C'est ce qu'il défend ici aux prêtres de Jésus-Christ; il ne veut pas qu'ils aient deux ou trois femmes en même temps, mais qu'ils se contentent d'en avoir une, et qu'ils n'en épousent d'autres qu'après la mort de celle-là.

Mais, de peur que vous ne me reprochiez de prendre plaisir à vous chicaner par des explications forcées et contraires au sens naturel de l'Ecriture, je vais vous en rapporter encore une qu'on donne à ce passage de l'Apôtre, afin que vous ne vous donniez pas seul la liberté d'accommoder non pas votre volonté à la loi, mais la loi à votre volonté. Quelques-uns disent, quoique dans un sens un peu forcé, que par les femmes on doit entendre les églises, et par les hommes les évêques ; et qu'il a été défendu dans le concile de Nicée de transférer un évêque d'une église à une autre, de peur qu'il ne semblât qu'on voulût quitter une épouse chaste parce qu'elle est pauvre, pour s'attacher à une adultère parce qu'elle est plus riche; que quand l'Apôtre dit qu'un « évêque doit avoir des enfants qui ne soient ni débauchés, ni libertins, » cela doit s'entendre de ses pensées, qui doivent toujours être bien réglées; que quand il dit « qu'il doit gouverner sa maison avec sagesse, »  cela s'entend de son corps et de son âme. De même quand il parle des femmes des évêques, cela se doit entendre de leurs églises. C'est dans ce sens que le prophète Isaïe a dit : « Venez, femmes  (1) qui avez été témoins de ce spectacle, car ce peuple n'a point d'intelligence. » Là encore : « femmes comblées de richesses, levez-vous, et entendez ma voix. » Et le Sage, dans le livre des Proverbes : « Qui trouvera une femme forte ? Elle est plus rare et plus estimable que les pierres précieuses ; le cœur de son mari met sa confiance en elle. » Et ailleurs « La femme sage bâtit sa maison, et l'insensée détruit de ses mains celle même qui était déjà bâtie. » Ils ajoutent que cette explication ne déroge point à la dignité épiscopale, puisqu'il est écrit de Dieu même : « Israël m'a méprisé, comme une femme méprise son mari, »  et que l'Apôtre dit : « Je vous ai fiancée à cet unique époux qui est Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge très pure. » Or comme dans le grec le mot de femme peut avoir deux sens, il faut le prendre dans tous les endroits que nous venons de citer pour une épouse légitime.


(1) Le prophète donne ici le nom de femmes aux villes de Judée.


Mais, me direz-vous, cette explication est trop détournée et trop forcée. Expliquez donc vous-même l'Écriture dans son sens naturel, et ne me forcez point à me servir contre vous des règles que vous avez établies vous-même. Voici encore une autre question à laquelle je vous prie de me répondre. Un homme qui, avant d'être baptisé, a une concubine, et qui, après la mort de cette débauchée, reçoit le baptême et contracte ensuite un mariage légitime avec une autre femme; cet homme peut-il être élevé à la cléricature, ou est-il indigne de ce rang ? Fous me répondrez sans doute qu'on peut l'admettre dans le clergé, parce que la première femme qu'il a eue n'était qu'une concubine, et non pas une épouse légitime. Ce n'est donc que le contrat de mariage et l'alliance conjugale que l'Apôtre a voulu condamner, et non pas le commerce infime qu'un Homme peut avoir avec une femme ? Or, combien voit-on de gens qui ne veulent pas se charger d'une femme parce qu'ils n'ont pas le moyen de l'entretenir, et qui prennent leurs esclaves et élèvent les enfants qu'ils en ont comme s'ils étaient légitimes ? Que s'il arrive que l'empereur enrichisse ces gens-là et leur donne quelque emploi, vous les voyez aussitôt obéir au précepte de l'Apôtre et changer malgré eux leur concubinage en un mariage légitime. Mais s'ils restent toujours pauvres et s'ils ne peuvent s'élever aux dignités de l'État, alors on voit changer les lois de l’Eglise avec celles de l'empire. Prenez donc garde qu'on ne puisse expliquer ces paroles de l'Apôtre « que l'évêque doit n'avoir eu qu'une femme, »  du commerce qu'on peut avoir avec toutes sortes de femmes, soit débauchées, soit légitimes, et que ce ne soit pas tant la pluralité des mariages que Paul condamne que la pluralité des femmes. Je vous ai rapporté tous ces différents avis non pas pour donner au passage de l'Apôtre une explication violente et forcée, mais pour vous apprendre à expliquer vous-même l’Ecriture dans son sens naturel, à ne point rendre vain et inutile le baptême du Sauveur, et à ne point anéantir la vertu du mystère de la croix.

Il faut maintenant que je m'acquitte de la promesse que je vous ai faite de relever à la manière des orateurs l'efficacité, la vertu du baptême. Avant que Dieu eut créé le soleil. la lune et les étoiles, le monde n'était qu'une masse informe couverte d'épaisses ténèbres, et qu'un amas confus d'êtres sans ordre, sans distinction et sans aucune des qualités qui frappent nos sens. Le Saint-Esprit, semblable en quelque façon à un cocher qui conduit un chariot, était porté sur les eaux et animait le monde' naissant par sa fécondité divine, qui était une figure de celle qu'il devait communiquer un jour aux eaux sacrées du baptême. Dieu créa ensuite le firmament, et le plaça entre le ciel et la terre; aussi voyons-nous que le mot hébreu « Samaïm » qui signifie « ciel, »  tire son étymologie et sa dénomination des eaux qu'il contient, et qui selon l'Écriture sont là comme en réserve pour louer le Seigneur. Nous lisons aussi dans Ezéchiel que ce prophète vit au-dessus de la tête des chérubins comme une espèce de cristal, qui n'était autre chose que des eaux épaissies et condensées. Les premières créatures qui ont eu vie sur la terre sont sorties des eaux , pour nous marquer que les fidèles en sortant des eaux sacrées du baptême s'élèvent de la terre au ciel. Dieu, en formant l'homme du limon , c'est-à-dire d'une terre détrempée d'eau, porta dans ses mains toutes-puissantes cet élément qu'il destinait pour en faire un des sacrements de son Eglise. Il plante à Eden un jardin délicieux d'où s'élève une fontaine qui se divise en quatre fleuves différents, et qui « sortant » ensuite « du temple, et prenant son cours vers l'Orient, » rend douces et vivifiantes des eaux qui auparavant étaient comme mortes et très amères. Le monde pèche, et il faut un déluge d'eau pour le purifier de ses iniquités. Après le corbeau, cet oiseau de mauvais augure, sorti de l'arche, la colombe, symbole du Saint-Esprit, revient à Noé, qui figurait Jésus-Christ, sur lequel elle devait se reposer lorsqu'il se ferait baptiser dans les eaux du Jourdain; et apportant à son bec une branche d'olivier qui nous sert tout à la fois et de nourriture et de lumière, elle annonce la paix à toute la terre.

Pharaon n'ayant pas voulu permettre au peuple de Dieu de sortir de l'Égypte, est submergé dans les eaux avec toute son armée (1); autre figure du baptême; aussi est-ce de lui qu'il est dit dans les psaumes : « C'est vous qui avez affermi la mer par votre puissance, et brisé les têtes des dragons dans le fond des eaux; c'est vous qui avez écrasé la tête du grand dragon. » De là vient que les basilics et les scorpions se retirent ordinairement dans des lieux secs et arides; et s'il arrive qu'ils approchent de l'eau, ceux qui en boivent deviennent insensés et sont saisis de frayeur dès qu'ils aperçoivent de l'eau. Les eaux de Mara,d'amères qu'elles étaient, deviennent douces par le moyen d’un bois qui était la figure de la croix; et ces eaux ayant perdu leur amertume, arrosent soixante et dix palmiers qui représentaient les apôtres et les disciples de Jésus-Christ, qui a adouci pour eux la sévérité de la loi ancienne par les sacrements de la nouvelle. Abraham et Isaac creusent des puits ; les étrangers s'y opposent; et c'est d’un de ces puits que tire son pont la ville de Bersabée, jusqu'où s'étendait le royaume de Salomon, et où Abraham et Abimélech se jurèrent l'un à l'autre une alliance éternelle. C'est auprès d'un puits que le serviteur d'Abraham rencontre Rebecca et que Jacob salue Rachel et lui donne un baiser. Moïse prend la défense des filles du prêtre de Madian, et, ayant puisé de l'eau, il fait boire leurs troupeaux malgré les bergers qui voulaient les en empêcher.

C'est au milieu des eaux de Salim, qui signifie « paix, » ou « perfection, »  que le précurseur de Jésus-Christ lui prépare un peuple parfait. Le Sauveur lui-même ne commence à prêcher le royaume du ciel qu'après avoir reçu le baptême, et sanctifié par son attouchement les eaux du Jourdain. C'est avec de l'eau qu'il a fait le premier de ses miracles; c'est sur le bord d'un puits qu'il appelle la Samaritaine, et qu'il l'invite à boire de cette eau vive qui vient du ciel. Il dit en secret à Nicodème : « Si un homme ne renaît de l'eau et de l'Esprit, il n'entrera point dans le royaume de Dieu. »  Comme il a commencé le premier de ses mystères dans les eaux, il accomplit aussi le dernier dans les eaux. Son côté est percé d'un coup de lance, et il en sort du sang et de l'eau, qui représentaient les deux sacrements du baptême et du martyre. Après sa résurrection, il envoie ses apôtres annoncer l'Évangile aux Gentils, et leur ordonne de les baptiser au nom de la Trinité. Les Juifs étant touchés de repentir d'avoir fait mourir le Sauveur, saint Pierre leur ordonne de se faire baptiser pour obtenir le pardon de leurs péchés. « Sion enfante avant d'être en travail, et elle engendre tout un peuple en même temps. »  Paul, le persécuteur de l'Église, ce loup ravissant de la tribu de Benjamin, courbe la tête devant Ananias, simple brebis du troupeau de Jésus-Christ, et il ne recouvre la vue corporelle qu'après avoir été guéri par le baptême de son aveuglement spirituel. L'eunuque de Candace, reine d'Éthiopie, se prépare par la lecture du prophète à recevoir le baptême de Jésus-Christ, et, contre le cours ordinaire de la nature, « l'Éthiopien change de peau, et le léopard la variété de ses couleurs. »


(1) Parce que le péché ou le démon, dont Pharaon était la figure, sont ensevelis dans les eaux du baptême.


Ceux qui avaient reçu le baptême de Jean, parce qu'ils ne connaissaient pas le Saint-Esprit, furent rebaptisés de nouveau, de peur qu'on ne crût que l'eau seule, sans la vertu du Saint-Esprit, pouvait sauver les Juifs et les Gentils. « La voix du Seigneur a retenti sur les eaux; le Seigneur s'est fait entendre sur les grandes eaux; c'est le Seigneur qui suspend en l'air un déluge d'eau. Les dents de l'épouse sont comme des troupeaux de brebis tondues, qui sont montées du lavoir, et qui portent toutes un double fruit, sans qu'il y en ait de stériles parmi elles. »  Que s'il n'y en a aucune de stérile, il faut qu'elles aient toutes les mamelles remplies de lait, et elles peuvent dire avec l'Apôtre: « Mes petits enfants, pour qui je sens de nouveau les douleurs de l'enfantement, jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous. Et en un autre endroit : « Je ne vous ai nourris que de lait, et non pas de viandes solides. »  C'est du baptême que parle le prophète Méchée lorsqu'il dit : « Le Seigneur détournera les yeux de dessus nos péchés, et nous fera miséricorde ; il ensevelira nos iniquités dans l'eau et jettera tous nos péchés au fond de la mer. » Or, comment se peut-il faire que tous nos, péchés soient ensevelis dans les eaux du baptême, et qu'il n'y ait que le mariage seul qui surnage sans pouvoir y être noyé ? « Heureux ceux dont les iniquités leur sont pardonnées et dont les péchés sont couverts; heureux l'homme auquel le Seigneur n'a point imputé de péché ! » Je crois que nous pourrions ajouter : Heureux l'homme auquel Dieu ne fera point un crime d'avoir épousé une femme!

Ecoutons ce que le prophète Ezéchiel, que l’Ecriture appelle « Fils de l'homme, »  dit de la vertu et de la puissance de celui qui, étant Dieu, devait un jour se faire fils de l'homme. « Je vous retirerai d'entre les nations et je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purifié de toutes vos souillures, et je vous donnerai un cœur nouveau et un esprit nouveau. » Je vous purifierai, dit-il, de toutes vos souillures. Il n'en excepte aucune. Si donc le baptême purifie ce qui est souillé, comment peut-on croire qu'il souille ce qui est pur ? « Je vous donnerai un coeur nouveau et un esprit nouveau; » car en Jésus-Christ la circoncision ne sert de rien, ni l'incirconcision, mais l'être nouveau que Dieu crée en nous. C'est pour cela que nous chantons à Dieu ce cantique nouveau, et qu'après nous être dépouillés du vieil homme, « nous servons Dieu dans la nouveauté de l'esprit, et non dans la vieillesse de la lettre. C'est là cette pierre nouvelle sur laquelle est écrit un nom nouveau, que nul ne peut lire que celui qui le reçoit. Nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, »  dit l'Apôtre, « nous avons été baptisés en sa mort et nous avons été ensevelis avec lui par le baptême pour mourir au péché, afin que, comme Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts par la gloire de son Père, nous marchions aussi dans une nouvelle vie. » Nous lisons partout que tout devient nouveau par le baptême; il n'y a que le seul nom d'épouse qui ne peut avoir part à cette nouveauté, tant il est impur et souillé. « Nous avons été ensevelis avec Jésus-Christ par le baptême, et nous sommes ressuscités aussi avec lui par la foi que nous avons que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts par la force de sa puissance. Lorsque nous étions dans la mort de nos péchés et dans l'incirconcision de notre chair, Jésus-Christ nous a fait revivre avec lui, nous pardonnant tous nos péchés, et il a effacé la cédule qui nous était contraire, et l’a entièrement abolie en l'attachant à sa croix. » Tout ce qui était en nous est mort avec Jésus-Christ; la cédule, où tous nos péchés étaient écrits, a été entièrement effacée; il n'y a que le seul nom d'épouse qui ne l'a point été. Je ne finirais jamais si je voulais rapporter ici tous les passages de l’Ecriture qui parlent de l'efficacité du baptême, et établissent la vertu du mystère de notre seconde, ou plutôt de notre première naissance en Jésus-Christ.

Mais avant de finir (car je m'aperçois bien que j'ai déjà passé les bornes d'une lettre), je suis bien aise de vous expliquer en peu de mots les endroits de l'Apôtre que nous avons cités, où il marque les qualités que doit avoir celui qu'on veut élever à l'épiscopat, afin que nous ne nous arrêtions pas seulement à ce qu'il dit de l'unité du mariage, mais que nous examinions encore les autres qualités qu'il demande d'un évêque. Je prie cependant le lecteur d'être persuadé que je n'écris ceci que pour le bien et l'utilité de l'Eglise, et non point pour censurer les mœurs et la conduite des évêques de ce temps. Car comme les orateurs et les philosophes ne donnent aucune atteinte à la réputation de Platon et de Démosthène lorsqu'ils parlent des qualités qui sont nécessaires pour être un parfait orateur ou un excellent philosophe, se contentant de déterminer les choses sans toucher aux personnes ; de même lorsque je décris les qualités que doit avoir un véritable évêque, et que j'explique ce que l’Ecriture sainte dit là-dessus, je n'ai en vue que de mettre devant leurs yeux un miroir dans lequel ils puissent se considérer eux-mêmes, laissant à la liberté et à la conscience de chacun de s'y voir tel qu'il est, et d'entrer dans des sentiments ou de douleur s'il reconnaît en soi quelque difformité, ou de ;joie s'il n'y remarque rien que de beau et de parfait.

« Si quelqu'un désire l'épiscopat, » dit l'apôtre saint Paul, « il désire une fonction sainte. » Il dit une fonction et non pas une dignité; le travail et non pas les plaisirs; une fonction qui le rende plus humble, et non pas une dignité qui lui inspire l'orgueil et le rende, plus superbe. « Il faut donc, »  poursuit-il, « que l'évêque soit irrépréhensible. » C'est ce qu'il répète dans l'épître à Tite, lorsqu'il dit : « Il faut que l'évêque soit irréprochable. » Il comprend dans cette seule parole toutes les vertus ensemble, et il exige une chose qui est presque au-dessus des forces de la nature; car s'il n'y a point de péché jusqu'à une parole inutile, qui ne soit digne de répréhension, quel est l'homme qui puisse mener une vie irréprochable et exempte de tout péché ? Ce que l'Apôtre demande donc est que celui qu'on veut élever à l'épiscopat soit tel que ceux qui sont sous sa conduite puissent imiter ses exemples, et le suivre comme les brebis suivent le pasteur. Les rhéteurs nous apprennent que deux choses sont nécessaires pour l'aire un parfait orateur : les bonnes moeurs et l'éloquence; c'est-à-dire que la vertu doit précéder la doctrine, et qu'il faut commencer par bien vivre avant d'enseigner. Car dès qu'on fait le contraire de ce que l'on enseigne aux autres , l'on perd toute l'autorité dont on a besoin pour les instruire.

« Il faut, »  ajoute l'Apôtre, « que celui qu'on choisit pour évêque n'ait été marié qu'une fois. »  Nous avons assez parlé de cette condition; j'ajouterai seulement que si elle doit s'étendre jusqu'au temps qui a précédé le baptême, il faut dire la même chose de toutes les autres qualités que saint Paul demande dans un évêque: car il n'est pas à croire que celle-ci seule doive s'entendre du temps qui a précédé le baptême, et que toutes les autres ne s'entendent que du temps qui le suit.

« Qu'il soit sobre ou vigilant , »  car le mot grec signifie l'un et l'autre. « Qu’il soit prudent, grave et modeste, aimant l'hospitalité , capable d'instruire. » L'ancienne loi interdisait aux prêtres qui servaient dans le temple du Seigneur l'usage du vin et de tout ce qui peut enivrer, « de peur que leurs coeurs ne fussent appesantis par l'excès des viandes et du vin , »  et que les fumées qu'elles font monter à la tête ne les empêchassent de s’acquitter dignement des fonctions de leur ministère. Lorsque l'Apôtre ajoute que l'évêque doit être « prudent, »  il condamne ceux qui donnent le nom de simplicité et de franchise aux folies et extravagances de certains prêtres; car quand le cerveau est une fois blessé, tous les membres se sentent de son dérangement et de sa faiblesse.

L'évêque doit encore être « grave et modeste. »  Cette qualité que saint Paul demande dans un évêque n'est qu'une extension de celle « d'irrépréhensible, »  et ne sert qu'à la mettre dans un plus grand jour. Être « irrépréhensible, »  c'est être sans défauts; être « grave et modeste, »  c'est être vertueux. Nous pourrions encore donner à ce mot une autre explication, et l'entendre dans le sens de ces paroles de Cicéron, qui dit. « Que l'art des arts est de garder dans tout ce que l'on fait les règles de la bienséance. »  Il est des gens qui ne savent ce que c'est que de demeurer dans les bornes de la bienséance, et qui portent leur folie et leur extravagance jusqu'à se rendre ridicules par les airs qu'ils affectent, soit dans leurs gestes, soit dans leur démarche, soit dans leurs habits, soit dans leur conversation, et qui, croyant savoir en quoi consiste cette bienséance que demande l'Apôtre, veulent être toujours proprement vêtus. entretenir une table délicatement servie; ne faisant pas réflexion que cette propreté si étudiée les déshonore plus qu'une négligence sans affectation. Quant à la science que l'Apôtre demande dans un évêque , l'ancienne loi en faisait une obligation indispensable aux prêtres, et saint Paul s'en explique encore plus au long dans son épître à Tite. En effet, quelque pure et quelque innocente que fût la vie d'un évêque, s'il n'était pas capable d'instruire son peuple, il nuirait autant à l'église par son silence et son ignorance qu'il l'édifierait par sa vertu et par ses exemples. Il faut que le pasteur se serve de la houlette, et que les chiens aboient pour écarter les loups de son troupeau.

« Il ne doit point être sujet au vin , ni violent et prompt à frapper. »Saint Paul oppose ici les vices aux vertus. Il a parlé d'abord des bonnes qualités qu'un évêque doit avoir; il parle maintenant des défauts dont il doit être exempt. Il n'appartient qu'à ceux qui aiment la débauche et la bonne chère d'être sujets au vin; car quand une fois le corps est échauffé par les vapeurs du vin, il se porte bientôt à de honteux excès qui blessent la pudeur. Le vin fait naître l'intempérance, l'intempérance nous porte à la volupté, et la volupté est une source de corruption. Celui qui vit dans l'intempérance « est mort, quoiqu'il paraisse vivant, »  et par conséquent celui qui s'enivre est comme un homme mort et déjà enseveli dans le tombeau.

Noé s'étant enivré en une heure de temps fit voir ce que la pudeur oblige de cacher, et ce qu'il n'avait jamais découvert durant les six cents ans qu'il avait passés sans boire de vin. Lot dans son ivresse commet un inceste sans le savoir ; et, pur des abominations de Sodome, il se laisse vaincre par le vin. L'évêque qui est « violent et prompt à frapper », trouve sa condamnation dans la patience de celui « qui a enduré les coups de fouet, et qui, étant chargé d'injures, n'a point répondu par des injures. »

« Qu'il soit modéré. » Saint Paul oppose une vertu à deux vices, savoir la modération à l'ivrognerie et à la colère. « Qu'il soit éloigné des contestations, qu'il ne soit point intéressé. »  Il n'est rien de plus opposé à la modestie et à l'honnêteté, que la fierté mal entendue de certains esprits rustiques, qui l'ont consister leur autorité à criailler sans cesse, qui sont toujours prêts à quereller, et qui ne traitent leurs frères qu'avec une domination tyrannique, un air méprisant, des paroles dures et impérieuses. Samuel nous apprend quel doit être le désintéressement d'un évêque, lorsqu'il prend les Israélites à témoins de celui qu'il a toujours fait paraître dans l'exercice de son ministère. Nous en trouvons encore un bel exemple dans la pauvreté que les apôtres ont toujours pratiquée; se contentant de recevoir des fidèles ce qui était précisément nécessaire pour leur subsistance, et se faisant gloire de ne rien avoir et de ne rien désirer que ce qu'il leur fallait pour vivre et pour se vêtir. Ce que saint Paul appelle avarice dans son épître à Timothée, il le nomme, dans celle qu'il écrit à Tite, « un gain honteux et un sordide intérêt. »

« Qu'il gouverne bien sa propre famille, » non pas en travaillant à amasser des richesses, en ne refusant rien à sa délicatesse, en couvrant sa table de plats bien ciselés, et en y faisant servir des faisans rôtis à petit feu , dont la chaleur tempérée pénètre jusqu'aux os sans rompre les viandes; mais en commençant par faire observer dans sa famille ce qu'il doit enseigner à son peuple.

« Qu'il maintienne ses enfants dans l'obéissance et dans la probité, » de peur qu'ils n'imitent les dérèglements des enfants d'Heli « qui dormaient avec des femmes à l'entrée du temple , »  et qui, croyant que la religion leur permettait de voler impunément, prenaient parmi les offrandes que l'on présentait au Seigneur ce qu'il y avait de plus délicat et de plus succulent.

« Que ce ne soit point un néophyte, de peur que s'élevant par l'orgueil il ne tombe dans la même condamnation que le diable. »  Je ne saurais comprendre jusqu'où va l'aveuglement des hommes qui condamnent le mariage contracté avant le baptême, et qui font un crime d'une chose qui a été détruite dans ce sacrement, ou plutôt qui a été vivifiée en Jésus-Christ ; tandis que personne n'observe un commandement aussi clair et aussi précis que celui-ci. Tel était hier catéchumène qui aujourd'hui est évêque ; tel paraissait hier dans l'amphithéâtre qui préside aujourd'hui dans l'Église; tel assistait hier au soir aux jeux du Cirque que l'on voit ce matin à l'autel, parmi les ministres du Seigneur. Tel était autrefois protecteur de baladins et de comédiens qui aujourd'hui consacre des Vierges à Jésus-Christ. L'Apôtre ignorait-il nos détours et nos vaines subtilités ? Il dit: « Il faut que celui qu'on choisit pour évêque n'ait épousé qu'une femme ; » mais il dit aussi : « Il faut qu'il soit irrépréhensible, sobre, prudent, grave et modeste, aimant l'hospitalité, capable d'instruire; qu'il ne soit ni sujet au vin , ni violent et prompt à frapper, qu'il soit éloigné des contestations, désintéressé, et que ce ne soit point un néophyte. » Nous fermons les yeux sur tout cela, et nous ne les ouvrons que pour examiner ce que l'Apôtre dit du mariage.

Quant à ce qu'il ajoute : « De peur que s'élevant par l'orgueil il ne tombe dans la même condamnation que le diable , »  quelle expérience ne faisons-nous pas tous les jours de cette importante vérité ? Un homme qu'on élève tout d'un coup à l'épiscopat ne sait ce que c'est que d'être humble, de s'accommoder à la grossièreté d'un homme simple, d'employer la douceur et les caresses pour gagner les âmes à Dieu, de se mépriser et de s'anéantir soi-même. On le fait passer d'une dignité à une autre sans qu'il ait jamais pensé à jeûner, à pleurer ses dérèglements, à condamner les désordres de sa vie passée , à se corriger de ses vices par de continuelles réflexions sur lui-même, à soulager les nécessités des pauvres. Il va de dignité en dignité, c'est-à-dire d'orgueil en orgueil. Or personne ne doute que l'orgueil est la cause de la ruine et de la condamnation du diable. Voilà l'écueil de ceux qui tout à coup deviennent maîtres avant d'avoir été disciples.

Il faut encore « qu'il ait bon témoignage de ceux qui sont hors de l'Église. »  L'Apôtre finit par où il a commencé. Un homme qui mène une vie irréprochable est universellement estimé et des siens et des étrangers « qui sont hors de l'Église; » on doit entendre les Juifs, les hérétiques et les païens. La réputation d'un évêque doit donc être si bien établie que ceux même qui décrient sa religion ne puissent trouver à redire à sa conduite. Mais combien en voit-on aujourd'hui qui, semblables à ceux qui disputent dans le Cirque le prix de la course des chevaux , tâchent de gagner à force d'argent les suffrages et les applaudissements du peuple ? ou qui sont si universellement haïs qu'ils ne peuvent obtenir, même par argent, ce que les comédiens obtiennent si aisément par leurs bouffonneries ?

Voilà, mon cher fils Océanus, ce qui doit faire le sujet de vos plus sérieuses réflexions. Voilà les règles que doivent observer ceux qui tiennent le premier rang dans l'Église; c'est par là qu'ils doivent juger du mérite de ceux qu'ils veulent élever à l'épiscopat; sans entreprendre d'expliquer la loi du Christ à leur fantaisie, et selon les différentes impressions de haine, de vengeance oui envie qu’ils éprouvent.

Jugez vous-même quel doit être le mérite d'un homme auquel ses ennemis n'ont rien autre chose à reprocher que les liens d'un mariage légitime et contracté avant le baptême. « Celui qui a dit: Ne commettez point d'adultère, a dit aussi : Ne tuez point. Si donc nous tuons, quoique nous ne commettions point d'adultère, nous sommes violateurs de la loi. Car quiconque, ayant gardé toute la loi, la viole en un seul point, est coupable comme l'ayant toute violée. »  Ainsi, quand ils nous viennent objecter qu'il n'est pas permis d'élever au sacerdoce un homme qui a été marié une première fois avant son baptême , demandons-leur s'il est plus permis d'y élever des gens qui n'ont pas même gardé depuis leur baptême tout ce qui est ordonné par l'Apôtre. Ils nous font un crime des choses les plus permises, tandis qu'ils passent sous silence celles qui sont défendues.


A THEOPHILE, PATRIARCHE D'ALEXANDRIE.

Jérôme félicite Théophile d'avoir enfin condamné les origénistes.

Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 399.

J'ai reçu depuis peu les lettres que votre béatitude a bien voulu m'adresser, dans lesquelles, après m'avoir fait d'obligeants reproches du silence que je garde depuis longtemps, elle m'exhorte à lui écrire à mon ordinaire. Ainsi, quoique vous ne m'ayez point écrit par nos saints frères Priscus et Eubulus, cependant, comme je suis témoin du courage et du zèle avec lesquels l'amour qu'ils ont pour la pureté de la foi leur a fait parcourir toute la Palestine et chasser dans leurs trous ces basilics qui s'étaient répandus de toutes parts; je ne puis m'empêcher de vous marquer, en peu de mots, que tout le monde vous applaudit, et que les peuples se réjouissent de voir l'étendard de la croix élevé par vos soins dans Alexandrie., et de la victoire que vous avez remportée sur l'hérésie. Plein d'ardeur pour la foi, vous avez fait connaître que le silence que vous aviez gardé jusqu'à présent était l'effet d'une sagesse consommée, et non pas d'une lâche condescendance. Car à parler franchement, cette patience excessive avec laquelle vous avez souffert les hérétiques nous a l'ait une vraie peine; parce que, ne pouvant pas pénétrer les raisons que vous aviez de les ménager de la sorte, nous ne souhaitions rien avec plus de passion et d'empressement que de les voir exterminer entièrement. Mais, à ce que je vois, vous avez voulu tenir la main levée et suspendre le coup pour quelque temps, afin de frapper ensuite plus rudement.

Quant à cette personne qu'on a reçue à la communion, vous ne devez point en savoir mauvais gré à l'évêque de cette ville, puisqu'à cet égard vos lettres étaient muettes : ç'aurait été d'ailleurs une témérité à lui de porter jugement sur une affaire dont il n'était pas informé. Au reste, je ne crois pas qu'il ose se mettre en opposition avec vous en quoi que ce soit, ni même qu'il en ait le dessein.


A THÉOPHILE, PATRIARCHE D'ALEXANDRIE.

Stupéfaction des hérétiques. — Lettre de Théophile au pape Anastase, sur la condamnation des origénistes.

Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 400.

Les lettres que j'ai reçues de votre béatitude m'ont l'ait un double plaisir; car, outre qu'elles m'ont procuré le bonheur de voir les saints et vénérables personnages Agathon, évêque, et Athanase, diacre, qui en étaient les porteurs, elles m'ont encore appris avec quel zèle vous avez soutenu les intérêts de la foi contre la plus abominable de toutes les hérésies. La voix de votre béatitude s'est fait entendre par toute la terre, et pendant que les églises retentissent de chants d'allégresse, l'hérésie, qui est le venin du diable, demeure dans un morne silence; on n'entend plus les sifflements de cet ancien serpent, parce qu'ayant été mis en pièces et ne pouvant plus supporter la clarté du soleil, il est réduit à se cacher au fond de sa caverne.

Avant de recevoir vos lettres, j'avais déjà écrit sur ce sujet en Occident, pour découvrir aux Latins une partie des artifices des hérétiques. Je crois que c'est par une disposition particulière de la divine providence que vous avez écrit dans le même temps que moi au pape Anastase, pour appuyer et fortifier mon opinion sans le savoir. Mais puisque vous m'avez donné avis de ce que vous avez fait pour les intérêts de la religion, je vais redoubler de zèle pour travailler de concert avec vous, non-seulement dans ce pays, mais encore dans les lieux les plus éloignés, à ramener ceux qui, par simplicité et par ignorance, sont tombés dans l'erreur. Ne craignons point de nous exposer par là à l’envie et à la haine de quelques hommes; car nous ne devons point chercher à plaire aux hommes, ruais à Dieu seul. Il faut avouer cependant que les hérétiques ont encore plus d'opiniâtreté pour défendre leur hérésie, que nous n'avons d'ardeur et de zèle pour l'attaquer.

Si vous avez fait quelques règlements dans votre Synode, je vous prie de me les envoyer, afin qu'appuyé de l'autorité d'un si grand évêque, je puisse me déclarer pour la cause de Jésus-Christ avec plus de hardiesse et de confiance. Le prêtre Vincent est arrivé de Rome ici deux jours avant que j'aie écrit cette lettre; il vous salue avec beaucoup de respect, et publie partout que c'est à vos lettres, après Jésus-Christ, que Rome et toute. l'Italie doivent leur salut et leur délivrance. Continuez donc, pape très saint et très bon, et ne laissez échapper aucune occasion d'écrire aux évêques d'Occident, pour les porter à employer, comme vous le dites vous-même dans votre lettre, le tranchant de la faux pour couper toutes les mauvaises herbes qui pourraient naître dans le champ de l'Église.


A RIPARIUS.

Jérôme parle des persécutions que lui suscitent les hérétiques. — Il abandonne momentanément sa retraite de Bethléem.

Ecrite en 400.

J'apprends par vos lettres, et par ce que m'ont dit plusieurs personnes, que vous combattez avec beaucoup de zèle pour les intérêts de Jésus-Christ contre les ennemis de la foi catholique; mais que les vents vous sont contraires, et que ceux qui devraient être les défenseurs de la vérité se sont malheureusement engagés dans le parti de l'erreur. Vous savez cependant que, par un secret jugement de Dieu, et sans que les hommes s'en soient mêlé en aucune manière (1), Catilina a été chassé non-seulement de la ville, mais encore de toute la Palestine. Il est vrai que nous avons le chagrin de voir que plusieurs des conspirateurs sont restés à Joppé avec Lentulus (2) ; pour nous, nous avons cru qu'il était plus à propos de changer de demeure, que de nous voir exposés à changer de foi ; et, quelque commode, quelque agréable que soit notre maison, nous avons mieux aimé l'abandonner que de nous souiller par la communion des hérétiques, auxquels il a fallu céder dans la conjoncture présente, ou nous voir réduits à nous battre, non pas à coups de langue, mais à coups d'épée (1). Je crois que le bruit public vous a déjà appris tout ce que nous avons souffert, et la vengeance que le bras tout-puissant de Jésus-Christ a exercée sur nos ennemis. Je vous conjure donc de poursuivre l'ouvrage que vous avez entrepris, et de ne pas souffrir que, dans le lieu où vous êtes, l'Eglise de Jésus-Christ soit sans défenseur. Tout le monde sait que ce n'est point par les forces du corps qu'il faut combattre en cette occasion, mais par la seule charité qui est toujours invincible, et dont vous êtes rempli. Nos frères qui sont ici vous saluent de tout leur coeur. Je crois que notre frère, le saint diacre Alentius, vous aura fait un récit exact de tout ce qui s'est passé. Je vous supplie, mon très saint, très vénérable frère, de ne me point oublier, et je prie le Christ notre Seigneur de vous conserver en santé.


(1) Guillaume Roussel pense qu'il est ici question de Burin, auquel Jérôme donne souvent des noms empruntés ; dom Martiannay ne le croit pas.
(2) Il fait allusion a ce que dit Salluste, que Catilina étant sorti de Rome durant la nuit, laissa Cethegus et Lentulus à Rome pour maintenir les conjurés dans ses intérêts.


A APRONIUS.

Jérôme loue Apronius de son zèle pour la foi; il l'engage à venir à Jérusalem.

En 400. (2)

Je ne sais par quel artifice du démon tous vos travaux et les soins du saint prêtre Innocentius sont demeurés jusqu'à présent inutiles, et tous nos désirs sans effet. Cependant je rends grâce à Dieu de ce que vous êtes en bonne santé, et de ce que tous les efforts du démon n'ont pas affaibli votre foi. Rien ne me fait plus de plaisir que d'apprendre que mes enfants combattent pour le Christ. Je prie celui en qui nous mettons toute notre confiance d'augmenter en nous ce zèle, afin que nous soyons toujours prêts de répandre notre sang pour la défense de la foi. J'ai appris avec chagrin que votre belle maison a été renversée de fond en comble. Je ne sais à quoi attribuer ce désastre ; celui qui me l'a annoncé m'a dit qu'il n'en savait rien. Tout ce que nous pouvons faire est de prendre part à la douleur de nos amis communs, et qui le sont aussi en Jésus-Christ; et de le prier pour eux, lui qui est le seul Seigneur et qui peut tout. Il faut avouer cependant que nous avions bien mérité cette punition, pour avoir attiré chez nous des gens qui étaient les ennemis de Dieu. Je crois que vous ne pouvez prendre un meilleur parti que d'abandonner toutes choses pour venir en Orient et particulièrement à Jérusalem; car tout y est fort calme. Quoique les hérétiques aient le coeur encore tout rempli de venin, cependant ils n'osent ouvrir la bouche pour publier leurs erreurs; mais ils sont sourds comme l'aspic qui se bouche les oreilles. Je vous prie de saluer nos saints frères de ma part. Si notre maison a été détruite par les hérétiques, et dépouillée de ses biens temporels; grâce au Seigneur, elle est très riche en biens spirituels. Il vaut mieux ne manger que du pain, que de perdre la foi (3).


(1) Saint Jérôme parla de la sorte, parce que Rufin l'avait menacé de le tuer, comme il le dit lui-même dans son apologie.
(2) Erasme (édition de Bâle) doute que cette lettre soit de saint Jérôme, surtout à cause du style. Du reste, dom Martiannay, Guillaime Roussel et Erasme me paraissent n’avoir pas saisi la pensée de saint Jérôme dans cette lettre. Ils sont ici d'accord, ce qui ne leur arrive pas souvent, et ils se trompent en pensant que par ces paroles « si notre maison a été détruite, etc. etc., »  Jérôme veut parler de son monastère. Dans ce cas la lettre n’offrirait aucun sens. Jérôme prend part au désastre éprouvé par Apronius, et en parle comme s'il lui était personnel. La fin de cette phrase d'ailleurs si notre maison, etc., etc., est un éloge habilement fait de la piété d'Apronius.
(3) L'édition de Vérone donne à cette lettre et à celle de Riparius la date 417. Cette chronologie nous a paru fautive, nous n'avons pas cru devoir la suivre.


AU SÉNATEUR PAMMAQUE ET A OCÉANUS.

Réponse de Jérôme à ceux qui l'accusent d'être partisan d'Origène. — Il respectait ses maîtres, sans toutefois adopter leurs erreurs. — Il rappelle que, malgré ses cheveux blancs, il s'était fait écolier de Didyme d'Alexandrie. — Ses dépenses pour se procurer tous les ouvrages d'Origène; ses éludes continuelles et opiniâtres sur l'hébreu. — Il reconnaît qu’Origène s'efforce de concilier la philosophie platonicienne avec les dogmes du christianisme, et il l’en blâme. — Détails sur la philosophie origéniste et sur les menées de ses partisans. — Eloge de la science d'Origène, mais critique de ses erreurs.

Ecrite en 400.

Les lettres que vous m'avez envoyées me font tout à la fois honneur et injure : car on vante mon esprit, et on attaque ma foi. Ces attaques se sont répandues à Rome et à Alexandrie; il y a presque partout des gens qui ont coutume de se prévaloir de mon nom, et qui m'aiment tant qu'ils ne peuvent être hérétiques sans moi. Mais je laisserai les personnes pour répondre seulement aux accusations. Car il n'est pas nécessaire à ma cause de rendre injure pour injure, calomnie pour calomnie, puisqu'il nous est défendu de rendre le mal pour le mal, que nous devons au contraire le vaincre par le bien; nous rassasier d'opprobres et présenter la joue gauche à celui qui nous a frappés sur la droite.

On me reproche d'avoir autrefois loué Origène. Si je ne me trompe, je l'ai loué en deux endroits . dans la préface au Pape Damase sur les homélies du Cantique des cantiques, et dans celle du livre des noms hébreux. Y parle-t-on des dogmes de l'Église ? y est-il question du Père, du Fils et du Saint-Esprit ? de la résurrection de la chair ? de l'état de l'âme et de sa nature ? On y loue simplement l'interprétation claire et l'érudition d'Origène : est-il question de foi, de dogmes ? point. Il s'agit seulement de morale et d'explications allégoriques. J'ai loué l'interprète et non le dogmatiseur ; son habileté et non sa foi; le philosophe et non l'Apôtre. Veut-on connaître mon opinion sur Origène ? j qu'on lise mes commentaires sur l'Ecclésiaste, qu'on parcoure tues trois livres sur l'Épître aux Éphésiens, et l'on verra que j'ai été toujours opposé à ses opinions. Qu'est-ce à dire ? prend-on les erreurs et les blasphèmes d'un écrivain parce qu'on loue sa science ? Le bienheureux Cyprien avait adopté Tertullien pour maître, comme le prouve ses ouvrages; et bien qu'il se plaise avec ce génie ardent, il n'adopte cependant pas les erreurs de Montan et de Maxilla. Apollinaire a écrit avec beaucoup de force et de solidité contre Porphyre, et Eusèbe a très bien réussi dans son Histoire ecclésiastique ; néanmoins celui-là a erré sur l'Incarnation du verbe, et a, pour ainsi dire (1), tronqué ce mystère ; et celui-ci se déclare ouvertement pour l'impiété d'Arius. « Malheur à ceux, dit le prophète Isaïe, qui disent que le mal est bien, et que le bien est mal; qui font passer pour doux ce qui est amer, et pour amer ce qui est doux! » Nous ne devons ni blâmer les vertus de nos ennemis, ni louer les vices de nos amis. C'est la nature des choses et non la position des personnes, qui doit être la règle de nos jugements. Quoiqu'on reproche à Lucilius d'être dur et incorrect , on ne laisse pas de louer sa manière facile et enjouée.

Lorsque j'étais jeune, j'avais une passion inconcevable pour l'étude , je me suis instruit moi-même. J'ai souvent écouté, à Antioche, Apollinaire de Laodicée; je suivis ses leçons, il m'apprit l'Écriture sainte; tuais je n'embrassai point les opinions particulières qu'il avait sur le sens qu'on doit lui donner. Mes cheveux commentaient à blanchir et semblaient convenir plus à un maître qu'à un disciple, j'allai cependant à Alexandrie, et j'y entendis Didyme. J'avoue que j'ai beaucoup profité sous lui; ce que je ne savais pas, je l'ai appris, et ce que je savais je ne l'ai pas oublié avec lui. Au moment où l'on croyait que j'avais cessé d'apprendre, je vins à Jérusalem et à Bethléem. Combien m'en coûta-t-il et d'argent et de peines pour étudier sous Barabbanus qui venait toutes les nuits m'apprendre l'hébreu ? car il craignait les Juifs, et il me rappelait un autre Nicodème (1). Je fais souvent mention dans mes ouvrages de tous ces maîtres qui m'ont appris les saintes Écritures. Comme Apollinaire et Didyme ont des opinions différentes, il faut qu'ils disputent l'un et l'autre à qui me mettra dans son parti, puisque je les reconnais tous les deux pour mes maîtres. S'il est permis de haïr les hommes et de détester quelque peuple en particulier, je puis dire qu'il n'y a point de nation sous le ciel pour laquelle j'ai plus d'aversion que pour les Juifs, parce qu'ils persécutent encore aujourd'hui notre seigneur Jésus-Christ dans leurs synagogues diaboliques. Qu'on m'accuse après cela d'avoir en un Juif pour maître. On a bien osé produire contre moi les lettres que j'ai écrites à Didyme comme à mon maître. Le grand crime pour un disciple d'avoir reconnu pour son maître un véritable savant et un vieillard! Voyons donc cette lettre mise si longtemps en réserve pour la calomnie. Que contient-elle, à l'exception des compliments et du respect ?


(1) Parce qu'il disait que Jésus-Christ n'avait point d’âme.


Rien de plus ridicule et de plus frivole que ces sortes d'accusations. Montrez-moi plutôt en quel endroit de mes ouvrages j'ai soutenu les hérésies ou loué les erreurs d'Origène ? Cet écrivain ayant appliqué au Fils et au Saint-Esprit ce que le prophète Isaïe dit des deux Séraphins qui se criaient l'un à l'autre : « Saint, saint, saint est le Seigneur; » n'ai-je pas rejeté celte interprétation avec horreur, et appliqué ce passage à l'Ancien et au Nouveau-Testament ? Mon livre est entre les mains de tout le monde, et il y a plus de vingt ans que je l'ai donné au public. Dans tous mes ouvrages, et particulièrement dans mes commentaires,je ne laisse échapper aucune occasion de combattre ses erreurs.


(1) saint Jérôme fait allusion à ce passage de saint Jean, ch. 5, « un pharisien nommé Nicodème vint la nuit trouver Jésus. »


On me reproche qu'il n'y a personne au monde qui ait pris plus de soin que moi d'amasser tous les livres d'Origène ; mais plût à Dieu que j'eusse les ouvrages de tous les écrivains ecclésiastiques, afin de suppléer, par une lecture continuelle, à la lenteur et à la stérilité de mon esprit ! Oui j'avoue que j'ai eu soin de réunir tous les écrits d'Origène, et c'est parce que j'ai lu tous ses ouvrages que je n'adopte pas ses erreurs. On peut s'en rapporter à mon témoignage et à l'expérience que j'en ai faite. Chrétien, je parle ici à des chrétiens; la doctrine de cet auteur est une doctrine empoisonnée; tantôt elle s'écarte du véritable sens des saintes Écritures, et tantôt elle les dénature. J'ai lu, dis-je, j'ai lu Origène; si c'est un crime, je le confesse; j'ai épuisé ma bourse pour faire venir d'Alexandrie tous ses ouvrages. Si vous me croyez, je dis que je n'ai jamais été origéniste ; si vous ne me voulez pas croire, je vous proteste que je ne le suis plus. Que si après cela vous vous défiez encore de ma sincérité, vous me forcerez enfin, pour me justifier, d'écrire contre votre favori, afin de vous convaincre par là que je n'ai jamais été de son opinion , puisque je ne puis pas vous le persuader autrement.

Mais on me croit plus volontiers quand je dis que je suis dans l'erreur que lorsque j'assure que j'y ai renoncé. Je n'en suis point surpris; en voici la raison : c'est que mes adversaires s'imaginent que je suis dans leurs sentiments, et que ce qui m'empêche de me déclarer ouvertement est que je ne veux pas découvrir leurs mystères à ceux qu'ils appellent des animaux et des hommes de boue. Car c'est une règle établie parlai eux, qu'il ne faut pas semer des perles devant des pourceaux, ni donner les choses saintes aux chiens, selon ce que dit David : « J'ai caché vos paroles au fond de mon coeur, afin que je ne pèche point devant vous. »  Et ailleurs, l'homme juste « parle sans déguisement et sans dissimulation à son prochain, » c'est-à-dire à ceux qui lui sont unis par une même foi. D'où ils concluent qu'on doit déguiser la vérité à ceux qui ne font pas profession de leurs dogmes, et qui, n'étant encore que des enfants à la mamelle, sont incapables de digérer une nourriture plus solide. Or, que le parjure et le mensonge entrent dans leurs mystères et soient le lien de leur société, c'est ce qui se voit par le sixième livre (1) des Stromates d'Origène, où il cherche à concilier notre croyance avec les principes de Platon.

Que ferai-je donc ? Crierai-je que je suis de leur opinion, ils ne me croiront pas; l'affirmerai-je avec serment ? ils riront, en disant : En fait de serment, nous sommes pressés maîtres Ce que je ferai, et c'est ce qu'ils craignent je dévoilerai leurs mystères, et je ferai connaître l'astuce avec laquelle ils nous jouent Et puisqu'ils ne me croient pas sur serment, qu'ils me croient au moins lorsque je les accuse. Ce qu'ils appréhendent surtout, c'est qu'on ne se serve de leurs écrits contre leur maître ? Ce qu'ils ont d'abord assuré avec serment, ils n'ont point honte de le désavouer ensuite par un nouveau parjure. De là, ces détours et ces faux-fuyants pour se dispenser de souscrire à la condamnation d'Origène. Je ne puis, dit l'un, condamner un homme que personne n'a condamné. Les évêques, dit l'autre, n'ont fait aucun règlement sur cela. C'est ainsi qu'ils en appellent au témoignage de tout le genre humain, afin de se dispenser de signer. Comment voulez-vous, dit un autre, avec encore plus d'assurance, que je condamne une doctrine que le concile de Nicée a respectée ? Si ce concile, certainement, avait trouvé matière à censure dans les opinions d'Origène, il n'aurait pas manqué de le condamner aussi bien qu'Arius. Plaisante logique! comme si on se servait d'un même remède pour guérir toute sorte de maladies; comme s'il fallait nier la divinité du Saint-Esprit, parce que ce concile n'en a pas parlé. Il s'agissait alors d'Arius et non pas d'Origène; de la divinité du Fils, et non pas de celle du Saint-Esprit. Les hérétiques niaient la consubstantialité du Fils, et le concile en a fait un dogme de foi: personne ne disputait sur la divinité du Saint-Esprit, le concile n'en a rien dit. Au reste, la condamnation d'Arius retombe indirectement sur Origène, qui est comme la source de l'arianisme; car en condamnant ceux qui nient que le Fils soit consubstantiel à son Père, le concile condamne tout à la fois et Origène et Arius. Selon le raisonnement de nos adversaires, on ne devrait condamner ni Valentin, ni Marcion, ni les cataphryges, ni les manichéens, parce que le concile de Nicée ne parle point de ces hérétiques qui existaient néanmoins avant lui.


(1) Nous n'avons plus cet ouvrage. Il était intitulé stromates, c'est-à-dire tapisseries, parce qu'Origène y traitait de plusieurs matières différentes.


Mais les presse-t-on vivement, et se trouvent-ils réduits à la dure nécessité ou de signer la condamnation d'Origène, ou de se voir retranchés de la communion de l’Eglise ; on ne saurait raconter les ruses qu'ils emploient pour se tirer d'affaire. Ils tournent sur tous les mots, ils les rangent et les dérangent à leur fantaisie; ils leur donnent un double sens, afin qu'au moyen des termes ambigus dont ils se servent pour exprimer notre croyance et la leur, les hérétiques puissent expliquer d'une manière et les catholiques d'une autre. Ce fut par de semblables artifices que l'oracle de Delphes, qu'on appelle aussi le « Louche, » se joua et de Crésus et de Pyrrhus à des époques différentes. Voici quelques exemples de leurs subtilités.

Nous croyons, disent-ils, que les corps ressusciteront un jour. S'ils parlaient ainsi sans arrière-pensée, leur foi serait orthodoxe. Mais comme il y a des corps célestes et des corps terrestres, et que nous donnons nous-mêmes une espèce de corps à l'air que nous respirons, ils se servent du mot de « corps, »  au lieu de celui de « chair, »  afin que parle mot de « corps » les orthodoxes entendent la chair, et les hérétiques une substance spirituelle. Voilà leur premier subterfuge; si on le découvre, ils préparent d'autres ruses. Ils se disent innocents, nous appellent malveillants, et, comme de naïfs croyants, ils disent : Nous croyons à la résurrection de la chair. De cette profession de foi la foule ignorante se contente, d'autant plus qu'elle croit elle-même au symbole. Leur faites-vous d'autres questions ? Il y a tumulte dans l'assemblée; leurs partisans s'écrient : « N'avez-vous pas entendu leur confession de foi ? Que voulez-vous de plus ? » Mors les sentiments du peuple changeant tout à coup, ils passent pour des hommes de bonne foi, et non pour des imposteurs.

Que si, sans vous déconcerter, vous continuez à leur demander, en touchant la peau de votre main, s'ils croient que nous ressusciterons avec cette chair que nous voyons, que nous touchons, cette chair qui marche et qui parle d'abord ils se mettent à rire, et ensuite ils témoignent par un mouvement de tête que telle est leur opinion. Mais leur demandons-nous si après la résurrection nous aurons des cheveux, des dents, une poitrine, un ventre, des mains, des pieds, et tous les autres membres sans qu'il nous en manque aucun; alors, ils éclatent de rire, et nous répondent avec ironie que nous aurons aussi besoin de barbiers, de gâteaux, de médecins et de cordonniers.

Ils nous demandent à leur tour si nous ressusciterons avec les parties qui distinguent les deux sexes; si les hommes auront le menton hérissé de barbe, et si les femmes auront la peau du visage douce et unie; en un mot, si les corps seront distingués par toutes les parties qui constituent les sexes. Leur accordons-nous cette question; ils nous demandent aussitôt si chaque membre servirai aux fonctions et aux usages qui lui sont propres. Ils avouent que le corps ressuscitera, et cependant ils soutiennent que nous ne ressusciterons point avec toutes les parties dont le corps est composé.

Ce n'est point le moment de m'élever contre cette pernicieuse doctrine. La magnifique abondance de Cicéron, l'impétuosité de Démosthène ne suffiraient pas si je voulais dévoiler les ruses des hérétiques; car leurs femmes ont coutume de palper leur sein, leur ventre , leurs reins et leurs cuisses, et de dire : « A quoi bon la résurrection, si ce fragile corps ressuscite ? Puisque nous devons être semblables aux anges, nous en aurons aussi la nature. »  Ils dédaignent sans doute de ressusciter avec la chair et les os avec lesquels le Christ a ressuscité.

Mais élevé dans l’étude des philosophes païens, j'admets que j'aie erré dans ma jeunesse, que j'aie ignoré, au commencement de ma foi , les dogmes chrétiens , que j'aie pensé voir dans les Apôtres ce que j'avais lu dans Pythagore, dans Platon et Empédocle. Pourquoi , moi encore enfant dans le Christ et suçant l'erreur, pourquoi alors me suiviez-vous ? Pourquoi apprendre une doctrine erronée de celui qui ne connaissait pas encore la véritable ? Après le naufrage, une planche de salut est l'aveu simple de nos fautes.

Vous avez imité mon erreur, imitez mon repentir. Jeunes, nous avons erré; vieux, corrigeons-nous. Unissons nos gémissements, mêlons nos larmes, pleurons et convertissons-nous au Seigneur qui nous a créés. N'attendons point le repentir du démon. Cette présomption est vaine et conduit au fond de l'abîme. C'est ici, ou qu'on cherche la vie, ou qu'on la perd.

Si je n'ai jamais suivi Origène, c'est en vain que vous cherchez à me diffamer; si j'ai été son disciple, imitez-moi repentant. Vous m'avez cru quand j'ai avoué, croyez-moi quand je nie. Si vous connaissiez ses erreurs, dites-vous, pourquoi l'avoir loué dans vos ouvrages ? Et je le louerais aujourd'hui si vous-même ne louiez ses erreurs ; son génie ne me déplairait pas si ses impiétés ne plaisaient à quelques-uns. L'Apôtre recommande de lire tout et de retenir ce qui est bon (1). Lactance, dans ses livres, et surtout dans ses lettres à Demetrianus, nie la divinité du Saint-Esprit , et par une erreur commune aux Juifs, dit qu'il doit être rapporté ou au Père, ou au Fils, et qu'il est figuré par la sainteté de l'une ou l'autre personne. Qui peut m'empêcher de lire ses Institutions, livre de verve écrit contre les païens, parce que son opinion précitée plus haut mérite anathème ? Apollinaire a écrit contre Porphyre des ouvrages très remarquables. J'approuve le travail de l'auteur, quoique je méprise ses visions et ses erreurs en beaucoup de choses. Avouez qu'Origène s'est aussi trompé en plusieurs choses, et je garderai désormais le silence. Dites qu'il a mal pensé du Fils, et encore plus mal du Saint-Esprit ; qu'il a avec impiété attribué au ciel la perte des âmes, qu'il confesse seulement en parole la résurrection de la chair , qu'il la détruit du reste eu avançant qu'après plusieurs siècles et lors de la résurrection générale il y aura égalité entre l'ange Gabriel et le diable, entre Paul et Caïphe, entre les vierges et les prostituées.

Quand vous aurez rejeté ces assertions, quand vous les aurez marquées d'un trait et les aurez séparées de la foi de l'Église, je lirai le reste avec sécurité. Je ne craindrai plus le poison lorsque j'aurai bu d'avance le contre-poison. Il ne me nuira point de dire qu'Origène a surpassé tous les écrivains dans ses ouvrages , et qu'il s'est surpassé lui-même dans son Commentaire sur le Cantique des Cantiques. Je ne reculerai pas devant la dénomination de docteur des Eglises que, jeune homme, je lui ai donnée autrefois; car je ne devais sans doute pas condamner celui dont j'étais prié de traduire les ouvrages, et dire dans une préface : « Cet auteur que je traduis est hérétique. Prends garde, lecteur, ne lis pas, fuis cette vipère; ou si tu veux lire, apprends que les ouvrages que j'ai traduits ont été altérés par des méchants et des hérétiques , bien que tu ne doives rien craindre, car j'ai rétabli les textes corrompus. » N'est-ce pas dire en d'autres termes : Moi, traducteur, je suis catholique, et l'auteur que je traduis est hérétique. Quant à vous, pendant que, tout en méprisant les précautions oratoires, vous avouez assez simplement, assez naïvement et sans malice qu'il y a hérésie dans le livre des Principes, et que vous attribuez cette altération à d'autres, vous inspirez aux lecteurs l'idée d'étudier toute la vie de l'auteur, et de décider, d'après l'examen de ses autres ouvrages, la question posée. Mais je suis un homme artificieux , moi qui ai corrigé ses ouvrages, omettant ce que j'ai jugé convenable, dissimulant ses erreurs pour ne point le rendre odieux. Les médecins disent qu'il ne faut pas traiter les grandes maladies, mais s'en remettre à la nature, de peur que le remède n'aigrisse le mal.


(1) Il y a dans salut Paul : « Eprouvez tout, et approuvez ce qui est bon. »


Il y a environ cent cinquante ans qu'Origène est mort à Tyr. Qui d'entre les Latins a jamais osé traduire ses livres de la Résurrection et des Principes ? Qui a voulu se déshonorer soi-même par la traduction des ces infâmes ouvrages ? Je ne suis ni plus éloquent que Hilaire, ni plus fidèle que Victorin (1), qui ont traduit les traités d'Origène comme s'ils eussent été leurs propres ouvrages , et non comme de simples interprètes. Saint Ambroise a compilé dernièrement son Hexameron , mais de manière à suivre l'opinion d'Hippolyte et de Basile plus que celle de l'auteur. Moi-même, dont vous vous dites les imitateurs, pour qui vous avez des yeux de chèvre (2), tandis que pour les autres vous avez des yeux de taupe, si j'avais été mal disposé pour Origène, j'aurais traduit ces mêmes livres dont j'ai parlé plus haut pour faire connaître ses erreurs aux Latins. Mais je ne l'ai jamais. fait, et je n'ai pas voulu consentir aux demandes de plusieurs personnes à ce sujet, car je n'ai point l'habitude de m'élever contre les erreurs de ceux dont j'admire le génie. Origène lui-même , s'il vivait encore , se fâcherait contre vous, ses partisans, et dirait avec Jacob : « Vous m'avez rendu odieux à tout le monde. » Quelqu'un veut-il louer Origène, qu'il le loue comme moi. Grand homme dès sa jeunesse, véritable fils d'un martyr (3) , il tint l'école ecclésiastique d'Alexandrie après le prêtre Clément, homme très érudit. Il évita les plaisirs avec tant de soin qu'il se mutila lui-même, conduit par un zèle qui n'était pas selon la science. Il foula aux pieds l'avarice, il apprit par coeur l'Écriture sainte, et il passa les jours et les nuits à l'étudier et à la commenter. Il composa plus de mille Traités qu'il prononça dans l'église, et en outre d'innombrables Commentaires qu'il appelle tomes et que je passe sous silence pour ne pas paraître dresser le catalogue de ses ouvrages. Qui de nous peut lire autant qu'il a écrit ? Qui n'admirera un esprit si ardent pour l'étude de l'Écriture ? Que si quelque Juda zélé m'oppose ses erreurs, qu'il apprenne que l'immortel Homère sommeille quelquefois, et que le sommeil est permis dans un ouvrage de longue haleine. N'imitons point les défauts de ceux dont nous ne pouvons imiter les vertus. Ont erré dans la foi d'autres écrivains, tant grecs que latins, dont il n'est pas nécessaire de rapporter les noms de peur de paraître défendre Origène, non par son propre mérite, mais par les fautes des autres. Cela n'est point, direz-vous, justifier Origène, mais accuser les autres. Vous auriez raison si je n'avouais qu'Origène a erré, et si je croyais qu'il fallût écouter l'apôtre Paul ou un auge du ciel en quelque chose de contraire à la foi; mais puisque j'avoue de bonne foi ses erreurs, je puis le lire comme les autres, parce qu'il n'a erré que comme: les autres. Mais vous dites : « Si sou erreur est commune à beaucoup de gens, pourquoi l'attaquez-vous seul ? » Parce que vous le louez comme un apôtre. Aimez-le moins, et nous le haïrons moins. Vous ne faites ressortir les fautes dans les autres que pour justifier ses erreurs; vous le prônez tellement que vous dites qu'il n'a erré en rien. Quoique vous soyez partisans des nouveaux dogmes, ménagez les oreilles romaines, respectez la foi qui a été louée par l'Apôtre. Pourquoi après quatre cents ans vous efforcer d'enseigner ce que nous ignorions auparavant ? Pourquoi avancer ce que Pierre et Paul n'ont pas voulu publier ? Jusqu'à ce jour, le monde sans cette doctrine n'a-t-il pas été chrétien ? Vieux, je conserverai la foi dans laquelle suis né.


(1) Victoria, évêque de Petawium, dont Jérôme parle dans sa lettre à Vigilantius.
(2) La chèvre, et surtout la chèvre sauvage, a la vue très perçante; la taupe a es yeux très petits.
(3) Origène était fils de Léonide, qui souffrit le martyre sous l’empereur Sévère, en 204.


Nos adversaires nous appellent pelusioles (1), et nous regardent comme des hommes plongés dans la boue et attachés à la chair, parce que nous ne donnons pas dans leur prétendue spiritualité. Pour eux, ils se regardent comme des enfants de la Jérusalem céleste. Je ne méprise point la chair avec laquelle Jésus-Christ est né et ressuscité. Je ne méprise point la boue dont a été formé ce vase très pur qui règne dans le ciel. Mais je m'étonne que des gens qui se déchaînent si fort contre la chair vivent néanmoins selon la chair, et accordent à leur ennemie tout ce qui peut flatter sa délicatesse. Peut-être veulent-ils en cela pratiquer ce que dit l'Écriture : « Aimez vos ennemis, et l'ailes du bien à ceux qui vous persécutent. » J'aime une chair chaste, une chair vierge, une chair mortifiée par le jeune; j'aime la substance, et non pas les couvres de la chair ; j'aime cette chair qui sait qu'elle doit être jugée, cette chair qui sait qu'elle doit être fouettée, déchirée, brûlée pour l'amour du Christ.

Nos adversaires prétendent que quelques hérétiques et des malveillants ont corrompu les livres d'Origène ; voici une preuve qui fait voir combien cette prétention est ridicule. Qui fut jamais plus prudent, plus savant, plus éloquent qu'Eusèbe et Didyme, qui ont pris si hautement le parti d'Origène ? Cependant Eusèbe, dans les six livres de l'apologie qu'il a faite pour justifier la doctrine d'Origène, avoue que cet auteur est de même sentiment que lui; et quoique Didyme tâche d'excuser ses erreurs , il confesse néanmoins qu'elles sont de lui. Il explique ses écrits, mais il ne les désavoue pas, et il ne défend pas comme des vérités les erreurs qu'on prétend que les hérétiques y ont ajoutées. Est-il possible qu'Origène soit le seul dont les ouvrages aient été universellement corrompus, et qu'en un même jour (1), comme par ordre de Mithridate, on ait retranché de ses écrits toutes les vérités catholiques ? Si on a corrompu quelqu'un de ses livres, comment a-t-on pu corrompre ses autres ouvrages qu'il a publiés à diverses époques et dans des lieux différents ? Origène lui-même, écrivant à Fabien évêque de Rome, lui témoigne le regret qu'il a d'avoir avancé dans ses écrits de semblables propositions, et il s'en prend à Ambroise (2), qui avait eu la témérité de publier ce qu'il avait écrit en particulier. Osent-ils bien soutenir après cela que ce qu'il y a de mauvais dans les livres d'Origène a été corrompu ou supposé ?


(1) C'est-à-dire boueux (qu’on me passe le mot) du mot grec pelos , qui signifie boue. Les origénistes, par cette appellation, désignaient les autres chrétiens qui disaient que nous devons ressusciter avec les mêmes corps que nous .


Au reste, je les remercie de ce qu'en disant que Pamphile a fait l'éloge d'Origène ils me jugent digne de partager avec cet illustre martyr la calomnie qu'ils lui imposent. Car s'ils prétendent que les ennemis d'Origène ont corrompu ses ouvrages afin de le décrier dans le monde, pourquoi ne me sera-t-il pas permis de dire que les amis et les partisans d'Origène ont composé un livre sous le nom de Pamphile pour sauver la réputation de cet auteur par le témoignage d'un martyr ? Puisque vous corrigez bien dans les livres d'Origène ce qu'il n'a point écrit, pourquoi vous étonnez-vous qu'on fasse paraître sous le nom de Pamphile un livre dont il n'est point l'auteur ? Comme les ouvrages d'Origène sont entre les mains de tout le monde, on peut aisément vous convaincre de fausseté; mais comme le livre qui porte le nom de Pamphile est le seul qui ait paru sous son nom, il est facile à la calomnie de le lui attribuer. Montrez-moi quelque autre ouvrage dont Pamphile soit l'auteur; vous n'en trouverez jamais. Celui dont vous parlez est le seul qui ait paru sous son nom. Comment donc puis-je connaître que Pamphile en est l'auteur ? Sera-ce par son style ? Je ne croirai jamais que ce savant homme ait consacré ses premiers ouvrages à défendre une si mauvaise cause. Le seul titre même d'apologie que porte ce livre fait assez voir qu'on imputait des erreurs à Origène; car on ne prend la défense que de ceux qui sont accusés de quelque crime.

Voici encore un fait qu'on ne peut contester sans être fou ou impudent. Ce livre qu'on attribue à Pamphile contient près de mille lignes tirées du commencement du sixième livre de l'apologie d'Origène faite par Eusèbe. Dans le reste de l'ouvrage l'auteur cite plusieurs passages pour prouver qu'Origène était catholique. Or Eusèbe et Pamphile étaient si étroitement unis ensemble, qu'on eût dit qu'ils n'avaient qu'un même esprit et qu'un même coeur, et que l'un (1) prit le nom de l'autre. Comment donc n'ont-ils pu s'accorder au sujet d'Origène, Eusèbe prouvant dans tout son ouvrage qu'il était arien et Pamphile faisant voir qu'il a été le défenseur du Concile de Nicée, qu'on a tenu longtemps après lui ? De là il résulte que cet ouvrage est de Didyme ou de quelque autre. J'admets néanmoins que ce livre soit de Pamphile, mais de Pamphile qui n'était pas encore martyr; car il doit l'avoir composé avant son martyre. Et comment donc, me direz-vous, a-t-il été jugé digne du martyre ? Pour effacer son erreur par le martyre, pour expier une seule faute par l'effusion de son sang. Combien de martyrs, avant d'être frappés par le bourreau, ont dormi avec le péché ? Prendrons-nous pour cela la défense du péché, parce que plusieurs ont été pécheurs avant d'être martyrs ?


(1) Saint Jérôme fait allusion à l'ordre que Mithridate donna d'égorger en un même jour tous les Romains qui se trouveraient dans ses États.
(2) Ami et disciple d'Origène.


Voilà, mes frères bien aimés, ce que j'ai dicté à la hâte pour répondre à votre lettre. C'est malgré moi que j'ai écrit contre celui que j'avais loué auparavant; mais j'ai mieux aimé compromettre ma réputation que ma foi. Mes adversaires ont tant fait que si je me tais, je passe pour coupable, et si je réponds, pour leur ennemi : deux extrémités fâcheuses, mais des deux je choisirai la moins fâcheuse. On peut renouer une amitié rompue, mais on ne doit jamais pardonner un blasphème. Je vous laisse à juger combien la traduction du livre des Principes doit m'avoir coûté, puisqu'on ne peut rien changer dans le grec sans défigurer tout l'ouvrage au lieu de le traduire ; et que d'ailleurs il est impossible de conserver dans la traduction toutes les beautés de l'original, en s'attachant scrupuleusement à la lettre.

 

CORRESPONDANCE (402-405)

 

AU SÉNATEUR PAMMAQUE ET A MARCELLA.

Zèle de Théophile, patriarche d'Alexandrie, contre les origénistes. — Jérôme les prend à partie dans cette lettre. — Sa traduction de la seconde Lettre pascale de ce patriarche. — Condamnation de ces hérétiques par le pape Anastase.

Écrite en 402.

Je vous adresse encore (1) des publications d'Orient et des richesses d'Alexandrie, que je fais parvenir à Rome au commencement du printemps. « Dieu viendra du côté du Midi, et le saint de la montagne de Pharan, » qui est couverte d'une ombre épaisse. De là vient que l'épouse des cantiques s'écrie dans le transport de sa joie : « Je me suis assise à l'ombre de celui qui était l'objet de tous mes désirs; j'ai goûté de son fruit, et il m'a paru délicieux. » Nous voyons aujourd'hui l'heureux accomplissement de cette prophétie d'Isaïe : « Il y aura en ce temps-là un autel du Seigneur au milieu de l'Égypte. Où il y a eu abondance de péchés, il y a ensuite surabondance de grâces. » Ceux qui ont reçu et conservé Jésus-Christ dans son enfance le défendent, aujourd'hui qu'il est homme parfait, par le zèle ardent que leur inspire la foi; et comme il s'est autrefois retiré chez eux pour se dérober aux poursuites d'Hérode, il s'y retire encore aujourd'hui pour se mettre à couvert des blasphèmes d'un hérétique. Celui que Démétrius (2) a chassé d'Alexandrie, Théophile le poursuit par toute la terre; ce Théophile auquel saint Luc adresse son livre des Actes des Apôtres, et qui porte (3) dans son nom le caractère de l'amour divin dont son coeur est rempli. Où est maintenant ce serpent tortueux ? où est cette vipère venimeuse ? où est ce monstre à moitié homme, moitié loup ? où est cette hérésie qui faisait retentir ses sifflements par tout le monde, qui se vantait de l'évêque Théophile et de moi comme de ses partisans; et qui, semblable à des chiens qui aboient sans cesse, supposait impudemment pour séduire les simples, que nous souscrivions à ses erreurs ? Elle a été accablée par l'autorité et l'éloquence de Théophile, et elle parle sous terre à la manière des démons; car elle ignore celui qui, venant du ciel, parle des choses du ciel. Et plût à Dieu que cette race de serpents voulût ou suivre de bonne foi nos sentiments, ou défendre les siens constamment, afin que nous puissions distinguer ceux auxquels nous devons nous attacher d'avec ceux que nous devons éviter!


(1) Saint Jérôme veut parler de la seconde Lettre pascale de Théophile, qu'il avait traduite du grec en latin, et dont il leur envoyait un exemplaire.
(2) Démétrius, évêque d'Alexandrie, excommunia Origène, à cause de diverses erreurs dont il prétendait que ses livres étaient remplis : ce qui obligea cet auteur de sortir d'Alexandrie et de se retirer à Tyr.
(3) Théophile est un mot dérivé du grec signifiant « Qui aime Dieu. »
(4) Saint Jérôme fait allusion à ce que Virgile, Aeneid., l. 2, dit de Scylla, fameux promontoire de Sicile : Prima hominis facies utera commissa luporum.


Mais voici un genre de pénitence tout nouveau. Ils nous haïssent comme leurs plus grands ennemis, et cependant ils n'osent rejeter ouvertement la foi que nous professons. Quelle est cette douleur, je le demande, qui ne se calme ni par le temps, ni par la raison ? On voit souvent des ennemis au milieu des épées nues , parmi les corps morts et les ruisseaux de sang, s'embrasser les uns les autres, et faire succéder en un moment la paix à la guerre; il n'y a que ces hérétiques qui ne veulent point se réconcilier avec l’Eglise, parce qu'ils condamnent de coeur ce qu'ils sont obligés de confesser de bouche. Que s'il leur échappe de prononcer quelquefois leurs blasphèmes en public, et qu'ils s'aperçoivent que ceux qui les entendent en frémissent d'horreur et d'indignation , ils disent aussitôt avec une candeur et une simplicité affectées, que c'est pour la première fois qu'ils ont enseigné cette doctrine et qu'ils ne l'ont point apprise de leur maître; et quoique nous ayons leurs écrits entre nos mains, ils nient verbalement ce qu'ils avouent par écrit.

Quelle nécessité d'assiéger la Propontide, de changer si souvent de demeure, de passer d'un pays dans un autre, et de déchirer partout avec rage un pontife illustre du Christ avec tous ses disciples ? Si vous ne dites que la vérité, remplacez votre zèle ancien pour l'erreur par l'ardeur de votre foi. Pourquoi ramasser de tous côtés tant de vieilles médisances et de calomnies usées, pour noircir la réputation de ceux contre la foi desquels vous ne pouvez prévaloir ? Croyez-vous en être moins hérétiques quand vous nous aurez fait passer dans l'esprit de quelques-uns pour des pécheurs ? Votre bouche sera-t-elle moins souillée par l'impiété, quanti vous aurez fait voir que nous avons quelque légère blessure à l'oreille ? Croyez-vous pouvoir vous justifier de votre perfidie, et blanchir votre peau qui est aussi noire que celle d'un Ethiopien et aussi tachetée que celle d'un léopard, en faisant remarquer une petite tache que nous aurions sur le corps ? L'évêque Théophile accuse hautement Origène d'être hérétique ; et comme ses disciples n'osent défendre ses écrits, ils disent qu'ils ont été falsifiés par les hérétiques; ce qui est arrivé à plusieurs écrivains dont les ouvrages ont été altérés. C'est ainsi qu'ils tâchent de justifier Origène par les erreurs des autres, et non par la pureté de sa foi.

Mais c'est assez parler de ces hérétiques , qui par la haine aussi injuste qu'implacable qu'ils ont contre nous font assez connaître ce qu'ils ont dans l'âme et découvrent le poison qu'ils ont au fond du coeur. Pour vous qui êtes l'ornement du sénat chrétien, recevez cette année la lettre que je vous envoie, en grec et en latin, de peur que ces hérétiques ne m'accusent encore faussement d'y avoir changé ou ajouté plusieurs choses. Je puis vous assurer que je n'ai rien négligé pour conserver dans la traduction toute l'élégance et la beauté de l'original; je l'ai suivi pied à pied avec une exacte fidélité, afin de ne rien perdre de l'éloquence avec laquelle il est écrit, et de dire les mûmes choses et dans les mîmes termes. C'est à vous à juger si j'ai bien réussi.

Je vous dirai seulement que cette lettre est divisée en quatre parties. Dans la première, l'auteur invite les fidèles à célébrer dignement la fête de Pâques; dans la seconde et dans la troisième, il combat et détruit parfaitement les hérésies d'Apollinaire et d'Origène; enfin dans la quatrième et dernière partie, il exhorte les hérétiques à faire pénitence. Que s'il ne dit pas dans cette lettre tout ce que l'on peut objecter à Origène, c'est qu'il l'avait déjà dit dans la première que je vous envoyai l'année passée, et qu'il a cru qu'il ne devait pas dans celle-ci, dont je vous envoie la traduction, s'étendre beaucoup sur cette matière qu'il ne voulait toucher qu'en passant.

Quant aux erreurs d'Apollinaire, il n'emploie pour les réfuter qu'une simple exposition de notre foi, mais il le fait avec tant de force et d’habileté qu'après avoir désarmé son adversaire, il le perce avec le poignard qu'il lui a arraché des mains. Priez donc le Seigneur que cet ouvrage, qui a tant d'élégance dans le texte grec, n'en ait pas moins dans la version latine; que Rome reçoive avec plaisir une pièce qui a déjà fait l'admiration de tout l'Orient, et que la chaire de l'apôtre saint Pierre confirme par son approbation ce que le siège de l'évangéliste saint Marc vient de publier. Au reste le bruit s'est déjà répandu partout que le saint Pape Anastase, animé du même esprit et du même zèle, a aussi poursuivi ces hérétiques jusque dans les tanières qui leur servent d'asile et de retraite. Ses lettres même nous ont appris que ce qui a été condamné en Orient l'a aussi été en Occident. Je prie le Seigneur de lui donner une longue suite d'années, afin que l'hérésie, qui comme une mauvaise plante commence à repousser, se dessèche peu à peu, et meure enfin par le soin qu'il prend de s'opposer à ses desseins.


A SAINT AUGUSTIN.

Jérôme avant reçu la lettre où saint Augustin lui parle des mensonges officieux, mais incertain s'il en était l'auteur, lui marque qu'il ne lui répondra que quand il sera sûr que la lettre est véritablement de lui. Il parle de Ruffin sous un nom emprunté.

Ecrite en 403.

Comme notre saint fils le sous-diacre Astérius, mon intime ami, était sur son départ, j'ai reçu la lettre que votre sainteté m'a écrite pour me témoigner qu'elle n'a envoyé aucun écrit à Rome contre moi. On ne m'avait pas dit que vous l'eussiez fait; j'avais seulement vu la copie d'une certaine lettre qui semblait s'adresser à moi, et que notre frère le diacre Sisinnius a apportée ici, par laquelle vous m'exhortez à chanter la palinodie sur une explication d'un certain passage de l'apôtre saint Paul, et d'imiter en cela le poète Stésichorus qui, ayant dit tour à tour et du mal et du bien de la belle Hélène, mérita parles vers qu'il fit à sa louange de recouvrer la vue qu'il avait perdue pour en avoir mal parlé. Pour moi,je vous avouerai franchement que, quoiqu'il me semble avoir reconnu dans cette lettre et votre style et votre manière de raisonner, cependant j'ai cru que je ne devais pas légèrement ajouter foi à une simple copie, de peur de vous donner par ma réponse un juste sujet de vous plaindre de moi , et de m'accuser d'avoir répondu à cette lettre sans être certain que vous en étiez l'auteur. D'ailleurs la longue maladie de la vénérable Paula ne m'a pas permis de vous écrire plus tôt. Occupé à la soulager dans son mal sans pouvoir l'abandonner un seul moment, j'ai presque perdu le souvenir de la lettre en question, soit qu'elle vienne de vous ou de quelque autre qui l'a écrite sous votre nom. Vous savez « qu'un discours à contre-temps est comme de la musique dans le deuil. » Si donc vous êtes auteur de cette lettre, je vous prie de me le mander franchement, ou de m'en envoyer une véritable copie; afin que nous disputions sur l'Écriture sainte sans aigreur, et que je puisse ou corriger mes fautes, ou faire voir que c'est à tort qu'on les a relevées.

Pour moi, à Dieu ne plaise que je me mêle de censurer vos ouvrages! Je me contente d'examiner les miens , sans entreprendre de critiquer ceux d'autrui. Au reste vous savez bien que chacun veut suivre ses propres lumières, et qu'il n'appartient qu'à un jeune homme de vouloir par une sotte vanité se faire de la réputation dans le monde en attaquant des personnes d'un mérite reconnu. Comme vous ne me savez pas mauvais gré d'avoir d'autres opinions que les vôtres, aussi ne suis-je pas assez déraisonnable pour vous blâmer de ne pas entrer dans les miennes. Mais voulez-vous savoir en quoi nos amis ont droit de nous reprendre et de nous corriger ? C'est lorsque, fermant les yeux sur nos propres défauts, nous ne les ouvrons que pour considérer ceux des autres.

Il ne me reste qu'à vous prier de m'aimer autant que je vous aime. Mais songez qu'un jeune homme ne doit pas provoquer un vieillard à disputer sur l'Écriture sainte. J'ai eu mon temps, et j'ai tâché de fournir ma carrière ; il est juste que je me repose maintenant pendant que vous courrez, et même plus loin que je n'ai fait. Mais, pour que vous ne paraissiez pas citer seul quelque chose de nos poètes, je rappelle le combat de Darés (1) et d'Entellus, et le proverbe qu'un bœuf n'a jamais le pied plus ferme que quand il est bien las. C'est à regret que je vous parle de la sorte. Plût à Dieu que j'eusse le bonheur de vous embrasser et de m'entretenir avec vous, afin d'apprendre quelque chose l'un de l'autre!


(1) Darés était un jeune homme qui, avant voulu lutter coutre Entellus, vieux mais vigoureux athlète, fut honteusement vaincu.


Calphurnius Lanarius (1) m'a envoyé un libelle où il me déchire avec son audace ordinaire. J'ai appris aussi qu'il avait eu soin de le faire passer jusqu'en Afrique. J'en ai réfuté une partie en peu de mots, et je vous envoie une copie de la réponse que j'y ai faite. Si j'ai le loisir d'en faire une plus étendue, je ne manquerai pas de vous l'envoyer à la première occasion. Je me suis bien donné. de garde dans ma réponse d'attaquer ses moeurs et de flétrir en quoi que ce soit la réputation qu'elles lui ont acquise. Je me suis contenté de réfuter les impostures et les sottises que son ignorance et son extravagance lui font débiter contre moi. Souvenez-vous de moi, saint et vénérable évêque. Jugez combien je vous aime, puisque je ne veux pas repousser les coups que vous m'avez portés, ni vous attribuer ce que j'aurais peut-être condamné dans un autre. Mon frère, qui est aussi le vôtre, vous salue avec soumission.


(1) Saint Jérôme veut parler de Ruffin.


A SAINT AUGUSTIN.

Reproche, de Jérôme à saint Augustin au sujet d’une lettre qui circulait en Italie avant que le  premier l’eût reçue. — Tout en témoignant. beaucoup d’amitié à Augustin, saint. Jérôme lui donne quelques avis, et lui rappelle qu'il a combattu avant lui pour l'Eglise. — Soliloques et Commentaires sur les psaumes de saint Augustin.

Ecrite en 405.

Vous m'écrivez lettres sur lettres, et vous insistez pour que je réponde à une de vos lettres, dont notre frère, le diacre Sisinnius, comme je l'ai déjà écrit auparavant, m'a apporté une copie qui n'était point signée de votre main. Volis me marquez que vous en aviez d'abord chargé notre frère Profuturus, et ensuite un autre de vos frères; que celui-là n'avait pu faire le voyage de Palestine, parce qu'on l'avait élevé à l'épiscopat lorsqu'il se préparait à partir, et qu'il était mort peu de temps après son élection; et que celui-ci, dont vous ne me dites point le nom, avait changé de dessein, n'osant s'exposer aux périls d'une longue navigation. Si cela est, je ne puis trop admirer comment cette lettre, comme je l'ai ouï dire, se trouve dans beaucoup de mains à Rome et en Italie, et comment elle ne m'est point parvenue à moi, à qui seul elle était adressée. J'en suis d'autant plus surpris que le même Sisinnius m'a dit avoir trouvé cette lettre, il y a environ cinq ans, parmi quelques-uns de vos ouvrages, non en Afrique, non auprès de vous, mais dans une île de la mer Adriatique.

Il ne faut rien cacher à un ami, et on doit lui parler sans réserve comme à un autre soi-même. Quelques-uns de mes amis, vases du Christ, dont le nombre est très grand à Jérusalem et dans les saints lieux, me disaient que vous aviez agi en cette circonstance, non avec simplicité, mais pour vous attirer des applaudissements, un pou de gloire, et faire un peu de bruit dans le peuple; afin que vous vous éleviez à mes dépens, que, l'on sût que vous m'aviez provoqué, et que je vous craignais; que vous écriviez comme un docteur, et que je me taisais comme un ignorant, et qu'enfin, j'avais trouvé un homme pour me fermer la bouche. Pour moi, je vous avouerai franchement que ce qui m'a empêché de répondre à cette lettre, c'est que je n'étais pas assuré qu'elle fût de vous, et que je ne vous croyais pas capable de m'attaquer, comme dit le proverbe, avec un glaive enduit de miel. D'ailleurs je craignais qu'on ne m'accusât de répondre avec trop de hauteur à un évêque de ma communion, et de censurer avec trop d'aigreur la lettre de mon critique, et surtout certains endroits qui me paraissent hérétiques. Enfin je craignais de vous donner quelque sujet de vous plaindre avec raison de mon procédé, et de me dire : « Quoi donc ? aviez-vous vu ma lettre et reconnu ma signature, et deviez-vous, sur de légères apparences, outrager un ami, et lui imputer sans fondement ce qu'un autre a fait par malice ? »

Je vous prie donc encore une fois, ou de m'envoyer cette même lettre signée de votre main, ou de laisser en repos un vieillard caché au fond de sa cellule. Si, au contraire, vous voulez exercer votre savoir ou en faire parade, cherchez des jeunes gens de naissance, éloquents (il y en a, dit-on, beaucoup à Rome), qui puissent et qui osent discuter avec un évêque sur l'Écriture sainte. Pour moi, autrefois soldat, maintenant vétéran, mon occupation doit être de célébrer vos victoires et celles des autres; car je suis trop cassé pour combattre de nouveau. Ne me pressez donc pas davantage de faire réponse à votre lettre , de peur que je ne me souvienne de l'histoire de Fabius qui, par sa patience, sut abattre l'orgueil d'Annibal. « Tout s'use, » dit le berger Moeris, dans Virgile, « et l'esprit même s'affaiblit avec le temps. Lorsque j'étais jeune, je passais les journées entières à chanter, mais à présent je ne me souviens plus de tous ces vers, et j'ai même presque entièrement perdu la voix. »  Laissons les auteurs profanes, et venons à l'Écriture sainte. Lorsque Berzellaï de Galaad cède à son fils, encore jeune, les bienfaits du roi David et tous les plaisirs qu'il pouvait goûter auprès de lui, il fait assez connaître que les délices de la vie présente ne doivent point avoir d'attraits pour un vieillard, et qu'il doit même les refuser lorsqu'on les lui offre.

Vous me protestez que vous n'avez composé aucun livre contre moi, et, par conséquent, que vous n'en avez point envoyé à Rome; et que s'il se trouve dans vos ouvrages quelque chose de contraire à mes sentiments, vous n'avez en en cela aucun dessein de me faire de la peine, mais seulement de dire les choses comme vous les pensez. Mais si ce que vous avancez est vrai, permettez-moi, je vous prie, de vous demander comment on a pu m'apporter des copies de la critique que vous avez fuite de mes ouvrages ? Si vous n'avez point écrit cette lettre, pourquoi donc court-elle toute l'Italie ? et puisque vous la désavouez, pourquoi voulez-vous m'obliger d'y répondre ? Au reste, je n'ai pas l'esprit assez mal fait pour trouver mauvais que vous ne soyez pas de mon opinion; mais ce qui blesse l'amitié, et ce qui en viole les lois les plus saintes, c'est de relever, comme vous faites, toutes mes paroles, de me demander compte de mes ouvrages, de vouloir m'obliger à corriger mes écrits, de m'exhorter à chanter la palinodie, et de consentir à ne me rendre la vue, comme à Stésichorus, qu'à cette condition.

Ne paraissons point nous battre l'un l'autre comme des enfants, et ne donnons point sujet à nos amis et à nos envieux de tirer parti de nos différends. Si je vous écris d'une manière un peu forte, c'est que je veux avoir pour vous une amitié sincère et véritablement chrétienne, et ne rien garder dans le coeur qui puisse démentir mes paroles; car, après avoir fatigué depuis ma jeunesse jusqu'à présent avec de saints frères dans le monastère, il me siérait mal d'écrire contre un évêque de ma communion, et un évêque que j'ai aimé avant même de l'avoir connu, qui a fait les premières démarches pour me demander mon amitié, et que je vois avec plaisir naître après moi et me succéder dans la science des saintes Ecritures. Ou désavouez donc cette lettre, si vous n'en êtes pas l'auteur, et ne me pressez pas davantage de répondre à un écrit auquel vous ne prenez point part; ou, si elle est de vous, avouez-le de bonne foi, afin que, si ,j'écris pour ma défense, vous ne puissiez vous en prendre qu'à vous-même, qui m'avez attaqué le premier, et non pas à moi, que vous avez mis dans la nécessité de vous répondre.

Vous ajoutez que, s'il y a quelque chose dans vos écrits qui me fasse de la peine, ou que je veuille corriger, vous êtes tout prêt à vous soumettre à ma censure; vous me priez même de le faire, en m'assurant que vous en serez satisfait. Je vous dis de nouveau ce que je pense, vous provoquez un vieillard, vous harcelez un homme qui se tait, vous paraissez faire ostentation de votre savoir. Mais il me siérait mal, à mon âge, de témoigner quelque chagrin contre une personne dont les intérêts me doivent être chers. Au reste, si l'Évangile et les prophètes ne sont pas à l'abri de la censure des hommes corrompus, devez-vous vous étonner qu'on trouve quelque chose à reprendre dans vos écrits, et surtout dans ceux où vous expliquez l'Écriture sainte, qui est remplie de difficultés ? Ce n'est pas que j'aie trouvé dans vos ouvrages quelque chose digne d'être censuré, car je ne les ai jamais lus; ils sont même assez rares ici. Nous n'avons que vos Soliloques et quelques Commentaires que vous avez composés sur les psaumes; et si je voulais en faire la critique, je pourrais aisément vous prouver que, dans l'explication des saintes Ecritures, vous n'êtes nullement d'accord, je ne dis pas avec moi, qui ne suis rien, mais avec les anciens interprètes grecs. Adieu, mon très cher ami; vous êtes mon fils par l'âge, et mon père par votre dignité. Je vous prie surtout, quand vous m'écrirez, de faire en sorte que je reçoive vos lettres le premier.


A SAINT AUGUSTIN.

Défense du titre de l'ouvrage intitulé : Livre des Hommes illustres. — Défense de l'explication d'un passage de l'épître de saint Paul aux Galates. — Nécessité d'une nouvelle traduction du texte hébreu de l'Écriture. —  Réponse aux raisonnements de saint Augustin.

Lettre écrite du monastère de Bethléem, en 404.

Le diacre Cyprien m'a remis en même temps vos trois lettres , ou plutôt trois petits traités, où vous me proposez, dites-vous, diverses questions , mais dans lesquelles , pour mon compte, je n'ai vu qu'une critique assez vive de mes différents ouvrages. Il faudrait pour y répondre un livre tout entier. Je m'efforcerai cependant, autant qu'il sera en moi, de ne point dépasser les bornes d'une lettre un peu longue, et, quoiqu'il ne m'ait demandé mes lettres que trois jours auparavant, de ne point retarder le départ de celui de nos frères qui doit en être le porteur, et qui a bâte de nous quitter.

Tout étant donc disposé pour son embarquement , je me suis vu dans la nécessité de répondre à vos arguments d'une manière assez confuse, ne pouvant vous écrire à tête reposée, mais étant obligé, au contraire, de dicter ma lettre avec la plus grande précipitation. Cette fâcheuse circonstance ne peut manquer d'occasionner des erreurs et de priver mon oeuvre du relief de doctrine que je comptais lui donner; ainsi parfois la confusion se jette dans une armée vaillante du reste , mais qu'une attaque imprévue a forcée de se débander avant d'avoir eu le temps de se mettre sous les armes.

Quoi qu'il en soit, Jésus-Christ nous servira d'égide, et nous nous appuierons sur cette allocution de saint Paul, écrivant aux Ephésiens « Revêtez-vous des armes divines, pour résister dans les jours mauvais. » Et encore : « Les reins ceints de la vérité, revêtus de la cuirasse de la justice, les pieds chaussés pour marcher dans les voies de l'Évangile de paix, restez fermes : n'oubliez pas surtout le bouclier de la foi; avec son secours vous éteindrez les traits enflammés du malin esprit; abritez votre tête sous le casque du salut, et prenez le glaive du Saint-Esprit, qui est le verbe de Dieu. »  C'est chargé de ces différentes armes que le roi David se disposait à combattre; les cinq pierres polies qu'il ramassa dans le torrent figurent sa pureté et. l'intégrité de ses moeurs, quoiqu'il eût traversé le torrent du siècle et qu'il se fût abreuvé de ses eaux. Aussi, fut-ce, glorieux et marchant la tête levée, qu'il trancha la tête de Goliath avec la propre épée de cet orgueilleux Philistin, et qu'il frappa le blasphémateur au front, à l'endroit même où le téméraire Osias, usurpateur des fonctions sacerdotales, fut frappé de la lèpre, et où chaque saint est entouré d'une auréole, selon cette parole du prophète-roi : « La lumière de votre face luit sur nos fronts, Seigneur. » Nous dirons, nous aussi : « Mon coeur est préparé, mon Dieu ; mon coeur est préparé, je chanterai et j'exécuterai des hymnes en votre gloire. Levez-vous, ma cithare et mon luth; moi aussi je me lèverai dès le point du jour, »  afin que nous voyions s'accomplir en nous la promesse suivante : « Ouvrez la bouche et je la remplirai ; » et cette autre promesse : « Le Seigneur donnera une grande efficacité à sa parole dans la bouche de ses apôtres. »  Je suis convaincu que vous implorez cette faveur, afin que la vérité surgisse de nos débats. Car ce n'est point votre gloire que vous avez en vue, mais bien celle de Jésus-Christ.

Si donc vous triomphez, je ne manquerai pas d'applaudir, pourvu toutefois que mon erreur me soit clairement démontrée. Si au contraire la valeur de mes assertions prévaut, vous aussi vous n'hésiterez pas de rendre hommage à la vérité; « car ce n'est pas aux enfants à amasser des trésors pour leurs pères, mais bien aux pères à en amasser pour leurs enfants. »  Aussi lisons-nous dans les Paralipomènes que les enfants d'Israël s'avancèrent pour combattre avec des dispositions pacifiques, ne songeant au milieu des armes, du sang et des cadavres qu'à faire triompher la paix et non à triompher eux-mêmes. Nous allons essayer de répondre à chacune de vos objections et tâcher de résoudre, le Seigneur aidant, les nombreuses questions que vous m'avez posées. Je ne m'arrête point aux salutations bienveillantes dont j'ai été l'objet de votre part ; je passe également sous le silence les paroles affectueuses destinées à adoucir la rigueur de votre critique : je viens au fait.

Vous me mandez avoir reçu d'un certain de nos frères un livre sans titre, dans lequel je passe en revue les écrivains ecclésiastiques, tant grecs que latins. Vous me dites que lui ayant demandé (ce sont vos propres expressions) pourquoi ce livre ne portait point de titre, il vous répondit qu'on ne le connaissait point sous un autre nom que sous celui d'Épitaphe. Sur quoi vous approuvez le titre, s'il était seulement question de la vie et des ouvrages des auteurs qui sont morts; mais vu la mention que j'ai faite de ceux qui étaient vivants quand je composai cet ouvrage, et qui même aujourd'hui sont encore pleins de vie, vous êtes surpris que je l'ai intitulé de la sorte. Je m'étonne, connaissant vos lumières, que vous ayez pu vous méprendre sur le titre de ce livre, quand il suffisait pour cela d'une simple lecture. Vous avez lu sans doute ces auteurs grecs et latins qui ont raconté les vies des hommes illustres; ces auteurs cependant ne donnèrent point à ce genre d'ouvrage le titre d'Épitaphe, mais l'intitulèrent Des hommes illustres, c'est-à-dire des grands capitaines, des philosophes, des orateurs, des historiens et des poètes épiques, comiques ou tragiques. L'expression d'épitaphe ne peut concerner en effet que des auteurs morts; ainsi, à l'époque de sa mort, je consacrai une épitaphe à la sainte mémoire du prêtre Népotien. D'où il suit que le livre dont il est question en ce moment doit être intitulé des Hommes illustres, ou avec plus de justesse encore des Écrivains ecclésiastiques, quoiqu'un assez grand nombre de commentateurs ignorants ait absolument voulu que son titre portât des Auteurs, et non des Écrivains ecclésiastiques.

Vous me demandez en second lieu quelle raison j'ai eu de dire dans mes commentaires sur l'épître aux Galates que saint Paul avait eu tort de blâmer dans saint Pierre ce qu'il avait fait lui-même, et de taxer un apôtre d'une dissimulation dont il n'avait pas craint d'user lui-même. Vous soutenez au contraire que la réprimande de Paul n'était nullement gratuite, mais parfaitement fondée en raison; et vous ajoutez que je ne devrais pas enseigner le mensonge, mais exposer les saintes Écritures à la lettre et telles qu'elles ont été écrites.

A cela je répondrai d'abord que, d'après la réserve qui vous caractérise, vous eussiez au moins dû vous remettre en mémoire la petite préface de mes commentaires où il est question de moi de la manière suivante : « Quoi donc! m'accusera-t-on de témérité et de folie parce que je fais une promesse que ce grand homme n'a pu réaliser ? Mais il me semble qu'en cela j'ai agi avec d'autant plus de prudence et de circonspection que, sentant l'insuffisance de mes forces, j'ai marché fidèlement sur les traces d'Origène, qui a composé cinq volumes sur l'épître de saint Paul aux Galates, et qui termine son dernier livre des Stromates par une explication succincte de cette même épître. Il a composé en outre différents traités, quelques morceaux détachés qui seuls, à la rigueur, pourraient bien nous suffire. Je ne parlerai pas de Didyme, mon respectable guide, d'Apollinaire de Laodicée, nouvellement hors de l'Église; d'Alexandre, ancien hérétique; d'Eusèbe d'Emèse et de Théodore d'Héraclée, pour lesquels cette épitre a servi de texte à quelques légers travaux. En détachant de ces auteurs quelques morceaux de choix, j'aurais pu réaliser un ensemble qui n'aurait pas été sans intérêt. J'avouerai, dans la simplicité de mon coeur, que je les ai lus, et qu'en ayant fait un dépôt dans ma mémoire, j'ai fondu le tout dans une dictée rapide avec mes propres observations, sans avoir égard ni à la méthode, ni aux expressions, ni au système d'interprétation de ces différents auteurs. La miséricorde du Seigneur aidant , puissions-nous, malgré notre impéritie, puissions-nous n'avoir point gâté ce qu'il y a de bon dans les autres, et avoir fait de telle sorte que les choses qui plaisent dans leur langue naturelle ne perdent pas tout leur prix dans une langue étrangère! ,Si donc vous trouviez quelque chose à reprendre dans mon explication, votre incontestable érudition vous faciliterait les recherches nécessaires , pour vous assurer si le sens de mes phrases était conforme à celui des auteurs grecs; si par cet examen vous aviez acquis la preuve que j'étais avec eux en opposition manifeste, il est clair qu'alors vous auriez eu le droit de me blâmer. Il était d'autant plus naturel d'en user de la sorte que j'avoue tout d'abord dans ma préface que j'ai calqué mon travail sur celui d'Origène, en fondant dans une même dictée ses idées et les miennes, et qu'à la fin de cette préface, que vous avez jugé à propos de censurer, je m'exprime ainsi : « Que si l'on trouve mauvais que j'aie avancé que saint Pierre n'avait point failli, et que saint Paul n'aurait point eu la hardiesse de reprendre avec hauteur cet apôtre qui était au-dessus de lui, il faut qu'on m'explique comment Paul a pu blâmer dans un autre la faute que lui-même avait commise. » Par où je fais assez voir que mon dessein n'a pas été de faire prévaloir l'opinion des Grecs, mais d'exposer ce que j'avais lu dans leurs ouvrages, laissant au libre arbitre du lecteur la faculté d'approuver et de condamner.

Mais pour vous dispenser de faire ce que j'avais exigé de mes lecteurs, vous avez trouvé l'argument suivant : vous avez prétendu que les Gentils qui avaient cru en Jésus-Christ étaient dispensés par cela même d'obéir à la loi, tandis que les Juifs nouvellement convertis y étaient soumis; d'où vous tiriez la conséquence que saint Paul, docteur des Gentils, avait raison de reprendre ceux qui observaient les cérémonies de la loi, et qu'au contraire saint Pierre, docteur des circoncis, avait tort de vouloir obliger les Gentils à l’observance d'une loi qui n'était d'obligation que pour des Juifs. Si donc vous croyez, ou, ce qui vous engage davantage, si vous êtes convaincu que les Juifs ayant foi en Jésus-Christ sont obligés d'observer les cérémonies de la loi, il est de votre devoir comme évêque, dont l'autorité est reconnue de l'univers entier, il est de votre devoir, dis-je, de répandre cette doctrine et d'engager tous vos collègues à la recevoir. Pour moi, confiné dans une pauvre petite chaumière avec des moines, tous pécheurs comme moi, je n'ose pas me prononcer sur ces graves questions; je n'ai qu'un simple aveu à faire, c'est que mon devoir est de lire les ouvrages des anciens, et d'exposer dans mes commentaires, comme tout fidèle interprète a coutume de le faire, leurs différentes explications, afin que chacun puisse décider selon qu'il l'entendra. Vous savez que c'est la méthode suivie dans les lettres humaines et dans les ouvrages sur l'Écriture sainte, et je ne doute point que vous ne la goûtiez.

Quant à cette explication que vous n'approuvez pas, et qu'Origène, imité ensuite par les autres interprètes, a donnée le premier dans son dixième livre des Stromates, où il commente la lettre de saint Paul aux Galates ; ces écrivains s'en sont particulièrement servi pour répondre aux blasphèmes de Porphyre, qui prétendait que saint Paul n'avait pu sans témérité reprendre saint Pierre, le prince des apôtres, le contredire en face, et le convaincre par raison d'avoir mal fait; c'est-à-dire d'avoir commis la même faute que lui-même avait commise. Que dirai-je de Jean (1), évêque de Constantinople, naguère à la tête de cette Eglise et qui a fait sur ce passage un traité fort développé où il se conforme à l'opinion d'Origène et des autres interprètes ? Si donc vous m'accusez d'être tombé dans l'erreur, je me console en pensant qu'elle m'est commune avec des autorités si imposantes; et comme je produis de nombreux témoignages en faveur de mon sentiment erroné, veuillez donc me citer au moins un seul partisan du vôtre. Telle est ma réponse relativement au sens que j'ai donné à ce passage de l'épître aux Galates.

De peur cependant que vous ne m'accusiez de n'opposer à vos raisons que le témoignage de plusieurs écrivains, et de me prévaloir de l'autorité de ces grands hommes pour éluder la vérité et pour éviter la discussion, je vais vous citer quelques passages de l'Écriture à l'appui de mon opinion. Dans les Actes des apôtres une voix dit à saint Pierre : « Lève-toi, Pierre, tue et mange; » c'est-à-dire, mange ces différentes espèces de quadrupèdes, de reptiles et d'oiseaux du ciel. Ces paroles signifient figurativement que nul homme n'est impur sous le rapport de sa nature, et que tous sont également invités à se rendre à la foi de Jésus-Christ. Alors Pierre répondit : « Je m'en garderai, Seigneur, car je n'ai jamais rien mangé de ce qui est impur et souillé. »  Mais la même voix du ciel se fit entendre de nouveau et répliqua : « N'appelez pas impur ce que Dieu a purifié. » Cet apôtre se rendit donc à Césarée ; et étant entré chez Corneille, ouvrant la bouche il lui dit: « En vérité, je vois bien que Dieu n'a point égard aux diverses conditions des personnes; mais qu'en toute nation celui qui le craint et qui pratique la justice est sûr d'en être bien accueilli. »


(1) Le texte de l'édition des bénédictins porte : « Qui dudum Constantinopolitanam lrexit ecclesiam. » Le texte de l'édition de Bâle porte : « Qui dudum in pontificali gradu Constantinopolitanam rexit ecclesiam... » Des traducteurs ont traduit dudum par longtemps, et ont écrit : « Qui a gouverne longtemps l'Eglise de Constantinople : » ce qui fait un contresens historique. Car saint Jean-Chrysostôme (c'est lui que saint Jerôme nomme ici), si célèbre par son éloquence et son génie, et par la haine que lui portaient l'impératrice Eudoxie et Théophile, patriarche d'Alexandrie, haine dont il mourut martyr; saint Jean-Chrysostôme, dis-je, ne gouverna l'Église de Constantinople que six à sept ans. Nommé en 307, il fut déposé en 404, au conciliabule de Chalcédoine, connu dans l'histoire sous le nom de brigandage du Chêne. Le Chêne était un faubourg de la gille de Chalcédoine.


« Enfin le Saint-Esprit descendit sur eux; et les fidèles circoncis qui étaient venus avec Pierre furent grandement étonnés de voir que la grâce se répandait sur les Gentils. Alors Pierre éleva la voix : Peut-on refuser l'eau du baptême à ceux qui ont reçu le Saint-Esprit comme nous ? Et il ordonna qu'on les baptisât au nom du Seigneur. Or, les apôtres et les frères qui étaient dans la Judée apprirent que les Gentils eux-mêmes avaient reçu la parole de Dieu. Pierre étant venu à Jérusalem, ceux qui suivaient le dogme de la circoncision lui reprochaient d'avoir été chez des incirconcis et d'avoir mangé avec eux. »  Mais Pierre, leur ayant raconté toutes les circonstances de leur conversion, termina par ces mots : « Puis donc que Dieu leur a accordé la même grâce qu'à nous, qui avons cru à Jésus-Christ notre Seigneur, qui étais-je, moi, pour m'opposer à la volonté de Dieu ? Ayant entendu ces paroles, ils cessèrent de murmurer et glorifièrent Dieu, en disant : Dieu a donc aussi favorisé les Gentils du don de pénitence, avant-coureur de la grâce ? » Longtemps après saint Paul et saint Barnabé étant venus à Antioche, ils firent rassembler les fidèles, leur racontèrent « combien Dieu avait fait de grandes choses avec eux, et comme il avait opéré la conversion lies Gentils. Certains prédicateurs venus de la Judée disaient au peuple : Si vous n'êtes circoncis selon la pratique de la loi de Moïse, vous ne pouvez être sauvés. Une violente sédition s'étant élevée contre Paul et Barnabé, il l'ut résolu que les accusés et que les accusateurs iraient à Jérusalem vers les apôtres et les prêtres pour les consulter sur cette affaire. Lorsqu'ils y furent arrivés, certains Pharisiens qui s'étaient convertis à la foi se récrièrent, disant : Il faut qu'ils soient circoncis; il faut qu'ils soient tenus d'observer la loi de Moïse. » Une grande contestation s'étant élevée à ce sujet, Pierre, avec la franchise qui le caractérisait, se leva : « Frères, dit-il, vous savez depuis combien de temps Dieu m'a choisi d'entre nous, pour faire entendre aux Gentils les paroles de l'Évangile et les amener à la foi ; et Dieu qui tonnait les coeurs a approuvé leur bonne volonté en leur accordant comme à nous les grâces du Saint-Esprit, et il n'a point établi de distinction entre eux et nous, puisqu'il a purifié leurs coeurs par la foi. Pourquoi donc voulez-vous imposer à nos disciples un joug que ni nous ni nos pères n'avons jamais pu porter ? Mais nous croyons que c'est par la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ que nous serons sauvés, eux ainsi que nous. Alors toute la multitude garda le silence; » et l'apôtre saint Jacques et tous les autres prêtres s'en tinrent à son opinion.

Ceux qui liront cette lettre ne doivent point trouver ces détails ennuyeux; il est de leur intérêt et du mien que j'y sois entré, pour faire voir qu'avant l'élévation de saint Paul à l'apostolat, saint Pierre n'ignorait pas que ceux qui avaient embrassé l'Évangile n'étaient plus obligés à observer les cérémonies de la loi , puisque lui-même avait été l'auteur du décret relatif à ce point de doctrine. Enfin l'autorité de cet apôtre était si grande que saint Paul dit dans une de ses épîtres : « Au bout de trois ans je retournai à Jérusalem pour visiter Pierre, et je restai quinze jours auprès de lui. » Il ajoute un peu plus bas : « Quatorze ans après, m'étant fait accompagner de Tite et de Barnabé, je me rendis à Jérusalem. Ce fut une révélation qui me détermina à entreprendre ce voyage, et ce fut de concert avec ces derniers que j'exposai l'Évangile comme je le prêche aux Gentils. » Il résulte de là évidemment que saint Paul ne prêchait l'Évangile en toute sécurité que lorsque l'assentiment de Pierre et des apôtres qui étaient avec lui était acquis à ses doctrines. Il ajoute encore : « J'exposai mon Evangile en particulier à ceux qui, parmi les fidèles, paraissaient jouir de quelque considération, afin de ne pas perdre le fruit de mes précédents travaux de propagation, et d'assurer la réussite de ceux qui devaient suivre. » Mais pourquoi exposait-il son évangile plutôt en particulier qu'en public ? C'était, ce nous semble, de peur de scandaliser les fidèles d'entre les Juifs qui croyaient qu'avec la foi en notre Sauveur Jésus-Christ on devait encore observer les cérémonies de la loi. A cette époque saint Pierre étant, comme il le dit lui-même, venu à Antioche (quoique les Actes des apôtres ne fassent pas mention de cette circonstance, il suffit du témoignage de saint Paul pour que nous ne puissions la révoquer en doute), ce dernier nous apprend dans une de ses lettres « qu'il lui résista en face, parce qu'il méritait d'être repris. En effet, avant l'arrivée de quelques fidèles qui venaient de se séparer de Jacques, il mangeait avec des Gentils; mais quand il les vit paraître, il se retira secrètement et quitta les Gentils de peur de blesser les circoncis. Les autres Juifs ne craignirent point d'user de la même dissimulation, et Barnabé lui-même s'y laissa entraîner par eux. Mais quand je vis, dit cet apôtre, qu'ils n'entraient pas franchement dans les doctrines évangéliques, je dis à Pierre en présence de tous: Si toi, qui es Juif, tu suis les moeurs des Gentils et non celles des Juifs, pourquoi veux-tu contraindre les Gentils d'en user comme les Juifs, etc. ? » Il n'est donc pas douteux que saint Pierre avait été le premier auteur du règlement que saint Paul accuse ici d'avoir violé, et que la seule cause de cette violation n'était du reste que la crainte que lui inspiraient les Juifs. L'Écriture atteste en effet que cet apôtre mangea d'abord avec les Gentils, et qu'après l'arrivée de ceux qui venaient d'avec Jacques il se retira secrètement et quitta les Gentils, de peur de blesser les circoncis. Il redoutait de la part des Juifs, dont il était l'apôtre, un abandon de la foi de Jésus-Christ, abandon qui pouvait être provoqué par ses relations avec les Gentils; puis, comme un bon pasteur, il craignait de perdre le troupeau confié à sa garde.

Maintenant que nous avons fait voir que saint Pierre était parfaitement convaincu de l'inutilité de la loi de Moïse, et que la seule crainte avait pu le déterminer à feindre son observation, voyons si saint Paul, qui s'élève contre lui, n'a pas usé lui-même de cette dissimulation. Voici ce que nous lisons dans les Actes des apôtres : « Paul, après avoir parcouru la Syrie et la Cilicie, et confirmé les Eglises, arriva à Derbés, puis à Lystra. Là, un certain disciple du nom de Timothée s'offrit à lui; il était fils d'une femme veuve convertie à la foi, et d'un père gentil. Les frères qui étaient à Lystra et à Iconium en faisaient l'éloge. Paul, voulant s'en faire accompagner, le circoncit à cause des Juifs qui se trouvaient là, et qui savaient tous que son père était Gentil. »  Pourquoi donc alors, ô grand apôtre, vous qui accusiez saint Pierre de dissimulation, et qui le blâmiez de s'être séparé des Gentils de peur de heurter les Juifs qui venaient de quitter Jacques , pourquoi donc, dis-je, dans la conviction où vous étiez de l'inutilité de la loi, avez-vous fait circoncire Timothée né d'un père Gentil , et Gentil lui-même (car dès lors qu'il n'était pas circoncis, il n'était pas Juif de naissance) ? Vous allez me répondre que c'était à cause des Juifs qui se trouvaient près de vous. Mais si la crainte de les scandaliser vous a déterminé à circoncire votre disciple qui s'était séparé des Gentils pour se rattacher à la foi de Jésus, ne trouvez donc pas mauvais que Pierre, qui est votre supérieur par droit d'ancienneté, eût agi de la même manière de peur de blesser les Juifs qui s'étaient convertis.

Dans le même livre des Actes des apôtres, il est dit due« saint Paul, ayant encore passé quelques jours à Corinthe, prit congé des frères, et s'embarqua pour aller en Syrie avec Priscilla et Aquila, et se coupa les cheveux à Cenchrée, à cause d'un voeu qu'il avait fait.

Je comprends que cet apôtre, de peur de scandaliser les Juifs, ait été obligé malgré lui de circoncire Timothée; mais pourquoi avait-il fait voeu de laisser croître ses cheveux, et pourquoi se les fit-il ensuite couper à Cenchrée, comme la loi de Moïse le prescrivait aux Nazaréens qui se consacraient à Dieu ?

Mais ce que nous lirons dans la suite de cette histoire est plus concluant encore. « Quand nous fûmes arrivés à Jérusalem, dit saint Luc, les frères nous reçurent avec des démonstrations de joie; et le lendemain Jacques et tous les anciens qui se trouvaient avec lui, ayant approuvé l'Évangile que Paul prêchait, ils lui dirent: Vous voyez, frère, combien de milliers de Juifs ont foi en Jésus-Christ; et cependant ils sont tous zélateurs de la loi. Or, ils ont entendu dire que vous enseigniez à tous les Juifs qui se trouvent chez les Gentils de renier Moïse, en les engageant à ne pas circoncire leurs enfants et à ne pas vivre selon les coutumes adoptées chez les Juifs. Que faut-il donc faire ? Il faut les assembler tous, car ils savent que vous êtes arrivé. Faites donc ce que nous vous disons. Nous avons ici quatre hommes qui ont fait un venu, prenez-les avec vous pour vous purifier avec eux, et faites les frais de la cérémonie, afin qu'ils se rasent la tête et qu'ils acquièrent la certitude que tout ce qu'on avait dit sur votre compte était controuvé, et que vous continuez à observer la loi. Paul s'étant fait accompagner de ces hommes, et s'étant purifié avec eux, entra au temple le lendemain, annonça les jours auxquels la purification aurait lieu, et quand l'offrande serait présentée pour chacun d'eux. » Souffrez donc qu'en présence de ce nouveau témoignage je vous demande une seconde fois, grand apôtre, pourquoi vous vous êtes fait couper les cheveux ? pourquoi vous vous êtes astreint à aller nu-pieds, comme le font les Juifs dans leurs cérémonies ? pourquoi vous avez offert des sacrifices et immolé des victimes selon la loi ? Vous me répondrez encore que c'était afin de ne pas scandaliser les Juifs qui avaient embrassé la foi. Vous avez donc feint d'être Juif; et cette feinte, il faut l'avouer, vous fut conseillée par Jacques et les autres prêtres. Cet expédient néanmoins ne vous a point réussi ; car, dans une sédition qui s'éleva contre vous, vous eussiez infailliblement péri, sans l'intervention d'un tribun qui vous arracha des mains des séditieux, et qui vous fit conduire à Césarée sous bonne escorte, de peur que les Juifs ne vous fissent mourir comme un fourbe et un destructeur de leur loi. Vous fûtes ensuite dirigé sur Rome, et c'est dans cette ville que, dans une maison achetée par vous, vous prêchâtes Jésus-Christ aux Juifs et aux Gentils, et où vous re. eûtes la mort par ordre de Néron, afin de rendre un sanglant, mais bien frappant témoignage aux vérités que vous annonciez.

Nous venons de voir que, pour ne point irriter les susceptibilités juives, saint Paul aussi bien que saint Pierre feignirent d'observer les cérémonies de la loi. Comment se fait-il donc alors que saint Paul ait eu la témérité, l'audace de blâmer en autrui ce dont lui-même s'était rendu coupable ? Bien d'autres avant moi en ont donné les raisons que leur suggéraient leurs principes; mais ils ne se sont pas constitués, comme vous l'avancez dans votre lettre, les défenseurs d'un mensonge officieux. Ils n'ont vu dans cette conduite qu'une mesure de prudence qu'ils mettent sur le compte de la grande circonspection nécessaire aux apôtres, et sur laquelle ils s'appuient pour réprimer l'impudence du blasphémateur Porphyre qui a fait ressortir perfidement, en les taxant de puérils, les dissentiments qui éclatèrent entre saint Pierre et saint Paul; ajoutant que saint Paul était jaloux du mérite de saint Pierre, qu'il s'en était irrité, et qu'il avait écrit sur un ton de jactance les choses qu'il n'avait pas faites, comme celles qu'il avait faites, au grand détriment de sa modestie en blâmant dans un autre ce qu'il avait fait lui-même. Ces anciens écrivains, du reste, ont expliqué ce passage comme ils l'ont pu. Pour vous, quelle explication avez-vous à en donner ? Puisque vous rejetez l'opinion de ces anciens interprètes, vous devez en avoir une meilleure à nous donner.

« Ce n'est pas de moi, me dites-vous dans votre lettre, que vous devez apprendre comment doit être entendu ce passage de ce même saint Paul : « Chez les Juifs, je me suis comporté comme un Juif ; » et comment doivent être entendues les autres paroles de cet apôtre, inspirées plutôt par un sentiment de condescendance, que par une intention de dissimulation. Il agit en cela comme le fait une personne qui, soignant un malade, s'identifie en quelque sorte avec lui, non en faisant semblant d'avoir la fièvre, mais en se mettant elle-même, par un sentiment de compassion, à la place du malade, pour se rendre compte de la manière dont elle voudrait être servie si elle se trouvait dans le même état. Un fait certain, c'est que saint Paul était Juif; et qu'après avoir embrassé la foi de Jésus-Christ, il ne renonça pas tout-à-fait aux cérémonies que Dieu avait prescrites aux Juifs, très judicieusement et en temps opportun. Il s'y conforma donc lors même qu'il se livrait déjà à l'exercice de l'apostolat, afin de montrer par là qu'elles n'étaient point répréhensibles dans ceux même qui, après avoir cru en Jésus-Christ, voudraient les observer selon les prescriptions de la loi et les traditions de leurs pères ; mais qu'il ne fallait pas en faire la base de son salut , parce que le salut figuré par ces cérémonies ne pouvait être réalisé que parle Christ lui-même.

La longue dissertation que vous faites à ce sujet se réduit donc à ceci : que saint Pierre n'avait point erré en tant qu'il avait prétendu que la loi de Moïse pouvait être observée par ceux qui parmi les Juifs étaient soumis à la foi de Jésus-Christ; mais qu'il s'était trompé

quand il avait prêché aux Gentils l'observation des pratiques de la loi, et quand il avait agi ainsi, en prêchant encore plus d'exemple que de préceptes; que, pour Paul, il n'avait point enseigné des principes contraires à ceux qui dirigeaient sa conduite. Mais encore une fois, pourquoi saint Pierre poussait-il les Gentils à l'observation de la loi ?

Dans tous les cas, voici la conclusion de la question que nous venons d'agiter, ou plutôt du sentiment que vous soutenez; c'est que les Juifs qui avaient embrassé la foi de Jésus-Christ faisaient bien d'observer les cérémonies de la loi ; c'est-à-dire d'offrir des sacrifices comme saint Paul en avait offert, de circoncire leurs enfants comme cet apôtre avait circoncis Thimothée, d'observer le sabbat comme les Juifs l'avaient observé jusqu'alors. S'il en est ainsi, nous donnons dans les hérésies de Cerinthe et d'Ebion, que nos pères n'ont anathématisés que parce qu'ils mêlèrent les cérémonies de la loi avec la pratique de l'Evangile et qu'ils professèrent la nouvelle religion sans répudier l'ancienne. Mais qu'insisté je tant sur les Ebionites qui affectent de paraître chrétiens, tandis que nous voyons encore aujourd'hui parmi les Juifs, et dans toutes les synagogues de l'Orient, des hérétiques qu'on nomme Minéens, et que les Pharisiens eux-mêmes ont condamnés jusqu'à ce jour; on les appelle encore, et même ils sont plus connus sous le dernier nom de Nazaréens. Ils croient en Jésus-Christ, fils de Dieu, né de la Vierge Marie, qu'ils disent être celui qui est ressuscité après avoir souffert sous Ponce-Pilate ; c’est-à-dire qu'ils croient au même Sauveur qu'à celui auquel nous croyons. Mais en voulant être tout à la fois et juifs et chrétiens, ils ne sont ni juifs ni chrétiens. Si donc vous croyez que je doive travailler à guérir la plaie que j'ai faite à l'Eglise, et qui n'est au fond qu'une légère piqûre, travaillez, vous aussi, à guérir la plaie mortelle que vous lui faites par la nouveauté de vos doctrines. Il y a loin, en vérité, entre se conformer dans des commentaires sur l'Ecriture aux différentes opinions des anciens et renouveler dans l'Eglise une abominable Hérésie. Que si nous nous croyons dans l'obligation d'admettre les Juifs avec leurs cérémonies, et de tolérer dans notre Eglise les pratiques qu'ils observaient dans des synagogues de Satan; je ne crains pas de le dire, ils ne deviendront pas, chrétiens, et ils nous feront juifs.

Quel est celui d'entre les chrétiens que la doctrine consignée dans ce passage de votre lettre ne révolterait pas ? « Saint Paul était Juif, dites-vous, et quand il fut devenu chrétien, il ne se crut pas obligé pour cela de renoncer aux cérémonies des Juifs, cérémonies que Dieu leur avait prescrites avec beaucoup de discernement et en temps opportun. »

« Il se conforma donc à ces pratiques, quoique apôtre de Jésus-Christ, afin de faire voir que ceux qui les observaient, selon les instructions de leurs pères, n'étaient point répréhensibles, encore qu'ils fussent convertis à la foi de Jésus. »  Je vous supplie d'écouter de nouveau en paix les accents de ma douleur: vous dites que saint Paul, quoique apôtre de Jésus-Christ, observait les cérémonies des Juifs, et que la pratique des cérémonies n'avait rien de pernicieux pour ceux qui voulaient les observer selon la tradition de leurs pères. Eh bien! moi, je soutiens le contraire, et le maintiendrai hautement contre le monde entier; oui, l'observation des cérémonies judaïques est pernicieuse et mortelle aux chrétiens. Quiconque les observe, après avoir embrassé la foi du Christ, Juif ou Gentil, il s'engage dans les piéges du démon; car Jésus-Christ est la fin de la loi pour justifier tous ceux qui croiront en lui, c'est-à-dire les Juifs et les Gentils ; ce qui ne serait pas véritable si l'on n'en exceptait pas les Juifs. Nous lisons dans l'Évangile : « La loi et les prophètes ont duré jusqu'à Jean-Baptiste. » Et ailleurs : « C'est pourquoi les Juifs désiraient encore plus vivement de le faire mourir, parce que non-seulement il n'observait pas le sabbat, mais qu'il affirmait que Dieu était son père, se faisant ainsi l'égal de Dieu. » Et encore: « Nous avons tous reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce; car la loi a été octroyée par Moïse, mais la grâce et la vérité ont été apportées par Jésus-Christ; » c'est-à-dire qu'à la place de la grâce de la loi, apportée par Moïse, et qui n'était que passagère, nous avons recula grâce de l'Évangile, qui est permanente, et au lieu des ombres et des figures de l'Ancien-Testament, la vérité a été apportée par le Christ. C'est ce que Dieu avait prédit par la bouche de Jérémie. « Les temps approchent, dit le Seigneur, où je ferai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et la maison de Juda, non selon l'alliance que je fis avec leurs pères quand je les pris par la main pour les faire sortir de l'Égypte. »  Observez que ce n'est pas aux Gentils, avec qui Dieu n'avait pas contracté d'alliance, mais aux Juifs gratifiés de la loi par Moïse, que Dieu promet ici la nouvelle alliance de l'Évangile, afin qu'ils cessent de vivre dans la vétusté de la lettre, mais qu'ils vivent dans la nouveauté de l'esprit. Saint Paul, à l'occasion duquel nous agitons cette question, abonde en mon sens dans plusieurs passages dont, pour abréger, je ne citerai qu'un petit nombre. « C'est moi, dit cet apure dans son épître aux Galates, c'est moi, Paul, qui vous dis duc si vous vous faites circoncire, votre croyance en Jésus-Christ ne vous sera d'aucune utilité. » Et encore : « Vous avez démérité de Jésus-Christ, vous êtes déchus de la grâce, vous qui prétendez être justifiés par la loi. »  Et plus bas: « Que si vous cédez à l'influence de l'esprit, vous n'êtes plus sous la loi. »

D'où il résulte que ce n'est point avoir l'esprit de Dieu que d'observer les cérémonies de la loi, non comme le veulent les anciens interprètes, par une condescendance salutaire, main comme vous le prétendez, par un attachement religieux à un culte et à des usages que l'on croit légitimes. Le Seigneur lui-même va nous apprendre de quelle nature étaient les préceptes de l'ancienne loi : « Je leur ai donné, »  dit-il, « des préceptes imparfaits et des ordonnances dans lesquels ils ne trouveront pas la vie. » Je ne prétends point par là condamner la loi, comme l'ont fait Marcion et Manès ; car je pense, comme l'apôtre, qu'elle est sainte et spirituelle; mais mon dessein est de faire voir que la foi étant venue, et les temps ayant été accomplis, Dieu a envoyé son Fils, né d'une femme, au temps de la loi, afin de racheter ceux qui vivaient sous la loi , et pour nous rendre enfants d'adoption; afin que nous ne soyons plus soumis à l'autorité d'un précepteur et comme des enfants en bas âge, mais afin que nous soyons gouvernés par l'héritier de la famille ayant l'âge requis pour être son chef.

Vous ajoutez dans votre lettre : « Saint Paul ne reprit pas saint Pierre de ce qu'il se conformait aux traditions de ses pères, parce que s'il eût voulu le faire il l'eût très bien pu sans user de fourberie, et sans qu'on pût lui imputer à mal. » Je vous le répète encore : Vous qui êtes docteur de l'Église du Christ, prouvez donc ce que vous avancez en le mettant en pratique ; souffrez, par exemple, qu'un Juif devenu chrétien fasse circoncire ses enfants , observe le sabbat, s'abstienne des viandes destinées par Dieu à nous servir de nourriture, afin que ce fût une occasion de lui rendre des actions de grâce; souffrez qu'il immole un agneau, vers le soir, le quatorzième jour du premier mois. Si vous tolériez ces abominations, ce que vous ne ferez pas (car vous êtes chrétien, et tout sacrilège est loin de votre pensée) , vous seriez conséquent. Puis donc que c'est une chose inadmissible, il s'ensuit que vous vous réfutez vous-même, et que vous avouez tacitement qu'il est plus facile de blâmer les opinions d'autrui que d'étayer les siennes sur de bons arguments. Mais de peur que je n'entre pas avec assez de facilité dans votre manière de voir, ou même que je ne vous comprenne pas parfaitement (car les discours prolixes sont souvent obscurs, ce qui l'ait qu'on les blâme moins par cela même qu'on les comprend moins), vous avez soin de revenir souvent sur la même chose, en disant : « Saint Paul n'avait renoncé qu'aux croyances judaïques qui lui semblaient entachées d'erreurs. » Quelles étaient donc ces croyances entachées d'erreurs ? Ce qui suit va nous l'apprendre: « Les Juifs ne connaissant pas la justice de Dieu, et voulant y substituer la leur, sont par là même rebelles à la justice de Dieu. Après la Passion et la résurrection de Jésus-Christ, après la publication et l'établissement du sacrement de la grâce selon l'ordre de Melchisédec, ils soutenaient qu'on devait encore célébrer les anciens sacrements, non dans le but de se conformer aux traditions, mais dans celui de mériter le salut. Si cependant l'observation de la loi n'eût pas été méritoire à une certaine époque, les Macchabées ne se seraient pas soumis pour elle à un vain et stérile martyre. Enfin les Juifs étaient coupables en cela qu'ils poursuivaient les prédicateurs de l'Évangile comme ennemis de la loi. Ce sont ces erreurs et plusieurs autres dérèglements que saint Paul condamne dans les croyances des Juifs, et qu'il regarde comme contraires à la conquête du salut par les mérites de Jésus-Christ. »

Vous vous êtes chargé de nous apprendre quelles étaient les erreurs dont s'était abstenu saint Paul, et qu'il avait blâmées dans les croyances des Juifs; montrez-nous maintenant en quoi il jugea à propos de se conformer aux croyances de ses anciens co-religionnaires. Il jugea à propos de s'y conformer, me répondrez-vous, dans les observations de la loi, selon les rites de ses pères, mais non en vue du salut. « Non en vue du salut; » je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire par là. Car si la pratique de ces cérémonies ne procure point le salut, pourquoi les observer ? Mais si on croit devoir les observer, c'est pour qu'elles concourent au salut, apparemment, puisqu'en les observant aux dépens de sa vie on obtient la gloire du martyre. Elles ne seraient point observées, d'ailleurs, si on n'était persuadé qu'elles peuvent être un élément de salut. Car on ne peut pas dire, comme les philosophes, qu'elles sont indifférentes, qu'elles ne sont ni bien ni mal. La continence est un bien, la luxure est un mal. Mais se promener, digérer cracher, se moucher, etc., sont des actions qui ne sont ni bonnes ni mauvaises; qu'on les fasse ou qu'on ne les fasse pas, on n'en est ni plus ni moins criminel. Mais ce n'est point une chose indifférente que d'observer les cérémonies de la loi; c'est ou un bien ou un mal. Vous dites que c'est un bien; pour moi, j'affirme que c'est un mal , non-seulement pour les Gentils, mais encore pour ceux d'entre les Juifs qui ont embrassé la foi. Ou je me trompe, ou en voulant éviter un précipice vous tombez dans un autre ; car tandis que vous vous mettez en garde contre les blasphèmes de Porphyre, vous inclinez vers l'hérésie d'Ebion, en soutenant que les fidèles d'entre les Juifs étaient dans l'obligation d'observer les cérémonies de la loi. Vous comprenez bien toute la gravité d'une semblable doctrine quand vous vous efforcez d'en atténuer les conséquences funestes, en disant que « dans l'observation de ces sortes de cérémonies, il ne fallait ni croire qu'elles étaient nécessaires au salut, comme faisaient les Juifs, ni user de cette dissimulation et de ces déguisements que saint Paul condamnait dans saint Pierre. » De tout cela, il résulte que saint Pierre a feint d'observer les cérémonies de la loi , tandis que saint Paul, qui condamnait ces détours, les a observées ouvertement. Car vous ajoutez dans votre lettre : « Si l'on prétend que, tout en observant les cérémonies de la loi, saint Paul a feint d'être Juif afin de gagner les Juifs, pourquoi donc n'a-t-il pas aussi sacrifié avec les Gentils, puisque, pour les convertir, il a vécu avec ceux qui n'avaient point de loi, comme s'il n'en avait point eu lui-même ? En voici la raison : c'est qu'il a observé les anciennes cérémonies parce qu'il était Juif de nation ; mais quand il dit qu'il a vécu avec ceux qui n'avaient point de loi comme s'il n'en avait point eu lui-même, ce n'est pas qu'il fit semblant d'être ce qu'il n'était point, mais c'est qu'il pensait devoir, par charité, tolérer leurs faiblesses, comme s'il s'était livré aux mêmes superstitions qu'eux, agissant en cela non par la fourberie du menteur, mais par un sentiment de compassion que la charité inspire. » C'est une étrange manière de défendre Paul, que de soutenir que ce fut de propos délibéré et non par feinte qu'il partagea l'erreur des Juifs; qu'il n'imita pas la dissimulation de Pierre, dissimulation provoquée par la crainte de blesser les Juifs; mais que ce fut en toute liberté qu'il se déclara juif. Cette nouvelle concession de l'apôtre le fait aboutir à cette conclusion : que tandis qu'il s'efforçait d'amener les Juifs à la foi de Jésus-Christ, c'est lui-même qui se convertissait à la foi judaïque. Ainsi, pour corriger un homme sensuel de son incontinence, il fallait que saint Paul se laissât aller à la luxure, de même que pour soulager un malheureux et compatir à ses souffrances, il fallait que Paul, comme vous le dites vous-même, eût passé par l'épreuve de la misère. Ils étaient, en effet, bien misérables et bien dignes de compassion ceux qui, par un zèle outré et un attachement opiniâtre à une loi abolie, ont fait un Juif d'un apôtre de Jésus-Christ.

Du reste, nous ne différons pas autant d'avis qu'on pourrait bien le penser. En effet, je soutiens, moi, que saint. Pierre et saint Paul ont observé, on plutôt feint d'observer, les cérémonies de la loi , de peur de heurter les préjuges des Juifs qui avaient embrassé la foi de Jésus-Christ. Vous prétendez, quant à vous, que cette conduite leur a été conseillée par une charitable condescendance et non par une dissimulation artificieuse. Mais que ce soit par crainte ou par mesure de prudence, que m'importe, pourvu que vous m'accordiez qu'ils ont j'ait semblant d'être ce qu'ils n'étaient pas ?

Quant à l'argument que vous m'opposez, et qui consiste à dire que, puisque Paul s'était fait Juif avec les Juifs , il aurait dû se faire Gentil avec les Gentils, il est tout en ma faveur; car, de même qu'il n'a pas été vraiment Juif, de même il n'a pas été Gentil dans toute l'acception du mot. Il se conforma aux croyances des Gentils en cela seulement qu'il admit les circoncis au nombre des fidèles; qu'il leur permit de manger indifféremment toutes sortes de viandes dont l'usage était interdit chez les Juifs; mais non, comme vous vous l'imaginez, le culte des idoles. Car dans la religion du Christ la circoncision ou l'incirconcision sont parfaitement indifférentes; mais ce qui doit être observé, ce sont les commandements de Dieu.

Je vous supplie, quoi qu'il en soit, je vous conjure même de m'excuser d'avoir défendu mon opinion avec tant de chaleur; mais si j'ai passé au-delà de certaines bornes qu'une respectueuse déférence me défendait de franchir, vous ne devez vous en prendre qu'à vous-même, qui m'avez forcé de vous répondre, en m'arrachant les yeux avec Stésichore. Ne me regardez. pas comme un professeur de mensonge, moi qui suis le Christ disant : « Je suis la voie, la vérité et la vie. »  Il est impossible qu'un ami zélé de la vérité consente jamais à s'avilir sous le joug du mensonge. Vous vous garderez d'irriter contre moi les masses ignorantes qui vous reconnaissent pour leur évêque et vous écoutent prêcher avec un respect religieux, mais qui font peu de cas d'un vieillard comme moi, qui s'avance vers la décrépitude, et pour qui désormais l'obscurité du monastère et la solitude des champs sont les seules choses dignes d'envie; cherchez ailleurs des néophytes à instruire et à censurer. Nous sommes séparés par une si grande étendue de terre et de mer que c'est à peine si vos enseignements peuvent arriver jusqu'à moi; et lors même que vous m'écririez, les lettres que vous m'adresseriez deviendraient publiques à Rome et dans toute l'Italie avant de venir jusqu'à moi.

Quant à la demande que vous me faites dans vos autres lettres , à savoir pourquoi je ne nie suis pas servi, dans ma dernière traduction, d'astérisques et de petites virgules en tête de chaque ligne , comme j'avais fait dans la première , permettez-moi de vous dire que vous semblez n'avoir pas compris votre propre question; car la première traduction dont vous parlez est celle des Septante, où l'on a marqué par des obèles, c'est-à-dire par de petites virgules, ce que leur version renferme de plus que le texte hébreu, et par des astérisques ou de petites étoiles ce qu'Origène a pris de la version de Théodotien pour l'ajouter à celle des Septante. C'est cette version que j'ai traduite du grec en latin; mais pour l'autre, je l'ai faite sur le texte hébreu, en m'attachant plutôt au véritable sens de l'Ecriture qu'à l'arrangement des mots. Je suis surpris, d'ailleurs, que vous refusiez de vous servir de la traduction d'un chrétien, tandis que vous ne faites aucune difficulté de lire celle des Septante, quoiqu'elle ne soit point dans sa pureté originelle et qu'Origène l'ait corrigée, ou plutôt altérée par ses obèles et ses astérisques, et surtout par ce qu'il y a ajouté et qu'il a pris à une version faite depuis la Passion du Sauveur par un interprète juif et un blasphémateur du nom de Jésus-Christ. Voulez-vous ne vous attacher qu'à la partie des Septante conforme aux interprétations des Anciens ? Passez, ou plutôt effacez dans vos exemplaires tout ce que vous y trouverez marqué par des astérisques. Si vous le faites, vous condamnez implicitement les exemplaires dont se servent toutes les autres Eglises, parce qu'à peine en trouvera-t-on un ou deux sans les additions que je viens de signaler.

Vous ajoutez que je ne devais pas entreprendre une nouvelle traduction après celle qu'ont faite les anciens, et voici le dilemme que vous développez à cette occasion : « ou le texte que les Septante ont traduit est obscur, ou il est clair ; s'il est obscur, il est à croire que, comme eux, vous n'éviterez pas toutes les erreurs; s'il est clair, ils n'ont point dû errer. » Je réponds à votre objection. Les commentaires des anciens écrivains sur les saintes Ecritures sont ou clairs, ou obscurs. S'ils sont obscurs , comment avez-vous osé entreprendre d'écrire après eux sur des matières qu'ils n'ont pu débrouiller ? S'ils sont clairs, en Nain vous Nous êtes efforcé d'éclaircir ce qui n'a pu leur échapper, particulièrement dans l'explication des psaumes, sur lesquels ils nous ont laissé plusieurs volumes ; ainsi, parmi les Grecs, Origène, Eusèbe de Césarée, Théodore d'Héraclée , Astère de Scitopolis, Apollinaire de Laodicée, Didyme d'Alexandrie , sans compter plusieurs autres qui ont écrit sur quelques psaumes détachés (car il s'agit ici du livre entier des psaumes) ; et, parmi les Latins, saint Hilaire, évêque de Poitiers ; Eusèbe, évêque de Verceil, tous deux traducteurs des commentaires d'Origène et d'Eusèbe. Notre saint Ambroise a aussi imité Origène en quelques endroits de ses ouvrages. Or, dites-moi pourquoi vous avez cru devoir, malgré de si imposantes autorités, vous écarter de leur sens dans vos commentaires sur les psaumes ? S'ils sont obscurs, il est présumable que vous vous êtes trompé; s'ils sont clairs, il n'est pas probable que de si habiles interprètes soient tombés dans l'erreur. Dans les deux cas, vos commentaires sont parfaitement inutiles; mais d'après ce principe, que nous nous hâtons de rejeter, personne, après ces Anciens, n'oserait écrire, et il suffirait qu'un sujet ait été traité par un autre pour qu'il fût interdit de le prendre en sous-ordre. Vous devez donc sur ce point, vous devez à votre impartialité d'être aussi indulgent pour les autres que vous l'avez été pour vous-même. Je n'ai point eu dessein de décréditer les anciennes versions , puisqu'au contraire je les ai corrigées et transportées du grec en latin pour ceux qui, n'entendent que notre langue. Je n'ai eu en vue, dans ma traduction, que de rétablir les endroits que les Juifs ont omis ou corrompus et de faire connaître aux Latins ce que porte le texte hébreu. Si on ne veut point la lire, on peut la laisser de côté; on ne force personne. Ceux qui ne la goûtent pas sont parfaitement libres de savourer leur vin vieux et de faire fi de mon vin nouveau ; je me suis contenté d'éclaircir les anciennes versions, et de mettre dans un nouveau jour les passages obscurs.

Quant aux règles à suivre dans la traduction des saintes Ecritures, je les ai expliquées dans le livre que j'ai composé Sur la meilleure manière de traduire, et dans toutes les préfaces qui sont à la tête des traductions que j'ai faites des livres sacrés. Je crois devoir y renvoyer le lecteur. Que si vous ne mettez pas à l'index le Nouveau-Testament, que f ai revu et corrigé, parce que plusieurs personnes qui savent le grec sont capables d'en juger, vous devrez aussi me faire la justice de croire que je n'ai pas été moins exact dans la traduction de l'Ancien-Testament ; que je n'y ai rien mis du mien, et qu'elle est entièrement conforme au texte hébreu. Si vous en doutez, vous pouvez consulter sur cela ceux qui savent la langue hébraïque. Mais que décider, me répondrez-vous, si les interprètes consultés refusent de s'en expliquer ou bien tentent de nous induire en erreur ? Quoi ! parmi tous les Juifs, il ne s'en trouverait pas un seul qui consentirait à s'enquérir de la fidélité de ma traduction ? un seul qui entendrait la langue hébraïque ? Toute la terre conspirerait-elle contre moi, comme ces Juifs dont vous me parlez, et qui dans une petite ville se sont déchaînés contre ma version ? C'est le conte que vous me faites dans une de vos lettres. « Un évêque de nos confrères, dites-vous, ayant ordonné qu'on lut votre traduction dans l'assemblée des fidèles dont il a la conduite, on s'émut très fort que vous eussiez traduit un certain endroit du prophète Jonas d'une manière toute différente de celle à laquelle le peuple était accoutumé et qui était passé en usage. Il se fit un si grand tumulte parmi le peuple, surtout parmi les Grecs, qui vous accusaient tout haut d'avoir falsifié ce passage, que l'évêque de la ville, presque entièrement habitée par des Juifs, fut obligé de les consulter ; et ils lui affirmèrent, soit par ignorance, soit par malice, que les exemplaires grecs et latins étaient sur ce point conformes au texte hébreu. Ils y mirent tant d'insistance qu'il se vit dans la nécessité de corriger cet endroit comme entaché de falsification, afin de retenir son peuple, qui avait été sur le point de l'abandonner. Je juge par là que vous avez bien pu vous tromper en quelques endroits. »

Vous dites que j'ai mal traduit un certain endroit du prophète Jonas, et qu'un mot auquel les oreilles n'étaient point accoutumées ayant ameuté le peuple, l'évêque s'était vu sur le point d'être chassé de son siège. Mais vous ne me marquez point quel est cet endroit que j'ai mal traduit, et par là vous m'ôtez le moyen de me défendre et de vous donner des explications. Voudriez-vous renouveler cette dispute de mots qui roulait sur le mot courge, et qu'occasionna, il y a plusieurs années, un individu se disant de la famille de Cornelius ou d'Asinius Pollion, et qui me reprocha d'avoir mis dans ma traduction le mot lierre au lieu de courge. Comme j'ai répondu fort au long à cette accusation dans mon commentaire sur le prophète Jonas, je me contenterai d'exposer ici que dans l'endroit où les Septante ont mis le mot courge, et Aquila, avec les autres interprètes, celui de cisson, qui veut dire lierre, il y a dans le texte hébreu cicaion, que les Syriens transforment communément en celui de ciceia. C'est une plante dont les feuilles sont larges comme celles de la vigne; elle croît et s'élève en peu de temps à la hauteur d'un arbrisseau ; sa tige se soutient d'elle-même, et n'a pas besoin qu'on l'appuie, comme la courage et le lierre, avec des perches et des échalas. Si donc, en m'attachant à la lettre, j'avais mis dans ma traduction le mot cicaion, personne ne m'aurait compris; si j'avais rendu ce mot par celui de courge, j'aurais dit ce qui n'était point dans l'hébreu. J'ai donc cru devoir le traduire par ce mot de lierre, afin de me conformer aux autres interprètes. Que si les Juifs de votre pays, soit par malice, soit par ignorance, vous ont assuré , comme vous me l'apprenez, que les exemplaires grecs et latins étaient en cela conformes au texte hébreu, soyez con. vaincu ou qu'ils sont très ignorants dans la langue hébraïque, ou qu'ils vous ont trompé, afin de se divertir aux dépens des partisans de la courge.

Je finis en vous conjurant de ménager un vieillard satisfait de son obscurité tranquille; de ne point forcer un vétéran , qui a servi si longtemps, de se remettre sous les armes et de s'exposer à de nouveaux dangers. C'est à vous, qui êtes jeune et élevé à la dignité épiscopale, c'est à vous d'instruire les peuples, de porter à Rome les richesses et les nouvelles productions d'Afrique. Pour moi, il me suffit de converser, tout bas et dans un petit coin de mon monastère , avec quelques pauvres solitaires.


A PAULA ET A EUSTOCHIA,

Sur la traduction latine que Jérôme avait faite du livre d’Esther.

Ecrite en 404.

Il est certain que le livre d'Esther a été entièrement défiguré par les différentes versions qu'on en a laites; je l'ai traduit littéralement, après l'avoir tiré des archives des Hébreux. Ce livre, tel que nous l'avons dans la Vulgate, est tout rempli de lacunes ou de morceaux étrangers et hors d'oeuvre, où l'on a fait parler les personnes d'après leur situation et les circonstances où elles se trouvent; de même qu'on a coutume, dans les écoles, de proposer aux écoliers quelque sujet sur lequel ils font parler celui, par exemple, qui a commis une injustice, ou celui qui l'a reçue. Pour vous, qui avez étudié l'hébreu, et qui êtes capable de juger du mérite d'une traduction, prenez le livre d'Esther en hébreu, et examinez ma version mot à mot, afin de vous convaincre que je n'y ai rien ajouté, et que j'ai traduit cette histoire, d'hébreu en latin, avec beaucoup d'exactitude et de fidélité. Je ne suis point touché ni des louanges que peuvent me donner les hommes, ni des reproches qu'ils me peuvent adresser uniquement occupé du soin de plaire à Dieu, je ne crains point leurs menaces ; car Dieu « brise les os de ceux qui cherchent à plaire aux hommes, » et, selon l'apôtre saint Paul, ceux qui agissent ainsi ne peuvent être serviteurs du Christ.


AU PRÊTRE RIPARIUS.

Des erreurs de Vigilantius, prêtre de l'église de Barcelonne. — Jérôme établit que les honneurs rendus aux cendres des morts ne constituent pas l'idolâtrie. — Il prouve par des exemples que sou indignation contre Vigilantius est juste. — Il joue sur le nom de Vigilantius.

Ecrite en 404.

Ayant reçu vos lettres, ne pas y répondre, c'est de l'orgueil; y répondre, c'est de la témérité ; car vous m'interrogez sur des choses qu'on ne peut ni avancer ni entendre sans sacrilège. Vous dites que Vigilantius, dont le nom est une contre-vérité (car Dormitantius lui conviendrait avec plus de raison), ouvre de nouveau sa bouche impure, blasphème contre les reliques des saints martyrs, nous appelle, nous qui les honorons, cendriers et idolâtres, parce que nous respectons les ossements des morts. Oh! le misérable homme est digne qu'on répande sur son aveuglement des torrents de larmes, puisqu'en parlant de la sorte, il ne voit pas qu'il est lui-même un Samaritain et un Juif, qui, s'attachant à la lettre qui tue et non pas à l'esprit qui vivifie, regarde les corps morts comme quelque chose d'impur, et s'imagine que les vases même de la maison où il meurt quelqu'un contractent quelque impureté.

Pour nous, nous n'adorons ni les reliques des martyrs, ni le soleil, ni la lune, ni les anges, ni les archanges, ni les chérubins, ni les séraphins, « ni aucuns noms qui peuvent être dans le siècle présent ou le siècle futur, » de peur de rendre à la créature le culte souverain au lieu de le rendre au Créateur qui est béni dans tous les siècles. Mais nous honorons les reliques des martyrs, afin d'adorer celui pour lequel ils ont souffert le martyre. Nous honorons les serviteurs, afin que l'honneur que nous leur rendons retourne au Seigneur qui dit : « Celui qui vous reçoit me reçoit. »

Est-ce que les reliques de saint Pierre et saint Paul sont impures ? Est-ce que le corps de Moïse est impur, lui qui, selon la vérité hébraïque (1), a été enseveli par le Seigneur même ? Toutes les fois que nous entrons dans les basiliques des apôtres , des prophètes et des martyrs, sont-ce des temples d'idoles que nous honorons ? Les cierges que nous allumons devant leurs tombeaux sont-ils des marques d'idolâtrie ? Je dis plus, afin de confondre cet homme extravagant, de guérir ou de démonter entièrement sa pauvre tête, et d'empêcher qu'il ne séduise les simples par ses dogmes sacrilèges. Le corps du Seigneur dans le tombeau était-il impur ? Les anges qui, revêtus d'habits blancs, parurent dans son sépulcre, faisaient-ils la garde autour d'un cadavre souillé ? Fallait-il qu'après plusieurs siècles Dormitantius vint nous débiter ses rêveries, ou plutôt vomir ses blasphèmes ? Fallait-il qu'à l'exemple du persécuteur Julien, il vint détruire les basiliques des martyrs, ou les changer en temples des faux dieux ?

Je m'étonne que le saint évêque dans le diocèse duquel on dit qu'il exerce les fonctions de prêtre souffre ses emportements. Je m'étonne qu'il ne se serve pas de la verge apostolique et de la « verge de fer » pour briser ce vase inutile, et qu'il ne « livre pas cet homme au démon pour mortifier sa chair, afin de sauver son âme. » Je m'étonne qu'il ne se souvienne pas de ce chie dit l'Ecriture « Lorsque vous voyiez un larron, vous couriez aussitôt avec lui, et vous vous rendiez le compagnon des adultères. » Et ailleurs: « Je mettais à mort dès le matin tous les pécheurs de la terre, afin de bannir de la ville du Seigneur tous ceux qui commettent l'iniquité. »  Et encore : « Seigneur, n'ai-je pas haï ceux qui vous haïssaient, et ne séchais-je pas d'ennui en voyant vos ennemis ? Je les haïssais d'une haine complète.


(1) c'est-à-dire selon le texte hébreu ; car la version des Septante porte que moïse, fut enseveli par les Juifs.


Si les ossements des morts souillent ceux qui les touchent, comment Elisée, dans le tombeau, a-t-il pu ressusciter un mort ? continent son corps, qui selon Vigilantius était impur, a-t-il pu donner la vie ? Les Israélites souillèrent donc leur camp, lorsqu'ils portèrent dans le désert le corps de Joseph et ceux des patriarches, et qu'ils transportèrent ces cendres impures dans la Terre-Sainte. On doit aussi regarder Joseph, qui était la figure de Jésus-Christ, comme un scélérat, puisqu'il lit transporter avec tant de pompe les os de Jacob à Hébron, afin de mettre le corps impur de son père dans le tombeau de son grand-père et de son aïeul, dont les corps étaient impurs de même, et de joindre ce mort avec les morts ?

O langue digne d'être coupée! ô tête sans cervelle ! Cet homme extravagant aurait bien besoin de se mettre entre les mains des médecins, afin d'apprendre à se taire , puisqu'il ne saurait parler à propos. J'ai vu autrefois cet homme abominable, et je me servis alors de plusieurs passages de l'Écriture, comme d'autant de liens, pour lier ce furieux; car c'est ainsi qu'Hippocrate veut qu'on traite les fous. Mais il se retira, il s'éloigna, il s'enfuit, il courut avec impétuosité, et s'étant retiré entre la mer Adriatique et les Alpes Cotiennes, il se mit à crier et à déclamer contre moi; car tout ce qu'un l'ou peut dire se réduit à des criailleries et à des invectives.

Peut-être trouverez-vous mauvais de ce que je me déchaîne de la sorte contre lui en son absence. Je vous avouerai ma douleur. Je ne puis entendre patiemment de si grands blasphèmes ; car je connais l'indignation de Phinées, l'inflexibilité d'Elie, le zèle de Simon le Cananéen, la sévérité de Pierre faisant mourir Ananie et Sapphire, la fermeté de Paul qui condamna pour toujours le magicien Elymas, résistant aux voies du seigneur. Il n'y a pas ici inhumanité, mais amour de Dieu. De là vient que nous lisons dans l'Écriture : « Si votre frère, ou votre ami, ou votre femme qui vous est si chère, veulent vous corrompre et vous détourner des sentiers de la vérité , tuez-les de votre propre main, répandez leur sang, et vous ôterez ainsi le mal du milieu d'Israël. »

Je le répète encore une fois; si les reliques des martyrs sont impures, pourquoi donc les apôtres ont-ils porté avec tant de pompe le corps impur de saint Etienne dans le tombeau ? Pourquoi « lui ont-ils fait des funérailles av un si grand deuil ? » Pourquoi le sujet de leurs larmes est-il devenu le sujet de notre joie ?

Cet hérétique, dites-vous, a les veilles exécration; il agit en cela contrairement au nom qu'il porte. Il s'appelle Vigilantius et il ne pense qu'à dormir, sans avoir égard à ce que dit le Sauveur : « Quoi ? vous n'avez pu veiller une heure avec moi ? Veillez et priez, de peur que vous ne tombiez dans la tentation. L'esprit est prompt, mais la chair est faible; » ni à ce que dit le prophète dans un autre endroit : « Je me levais au milieu de la nuit pour vous louer sur les jugements de votre loi, pleine de justice. L'Évangile nous apprend encore que Jésus-Christ a passé des nuits entières en oraison; et nous lisons que les apôtres ont chanté des psaumes toute la nuit dans leurs prisons, et que leurs prières ont ébranlé la terre, converti leurs geôliers, jeté l'effroi dans les villes et le trouble dans le coeur des magistrats. Saint Paul dit aussi : « Persévérez et veillez dans la prière. »  Et dans un autre endroit : « J'ai veillé souvent. »  Que Vigilantius donc dorme, et que l'ange exterminateur vienne l'étouffer comme les Egyptiens durant son sommeil. Pour nous, disons avec David : « Celui qui garde Israël ne s'assoupira et ne s'endormira point, »  afin que « celui qui veille et qui est saint » vienne vers nous. Que si quelquefois il s'endort pour nous punir de nos péchés, disons-lui : « Levez-vous, Seigneur; pourquoi paraissez-vous comme en. dormi ? » Et lorsque notre nacelle sera battue de la tempête, réveillons-le en criant: « Maître, sauvez-nous, nous périssons. »

J'en dirais davantage si je ne craignais de passer le bornes d'une lettre; c'est ce qui m'oblige à finir. Je vous aurais néanmoins écrit plus au long, si vous m'aviez envoyé les sottises que ce personnage débite dans son livre (1), et si je savais ce qui mérite d'être réfuté. Je n'ai fait ici que battre l'air, et je me suis moins arrêté à combattre ses erreurs qu'à expliquer notre croyance. Au reste, si vous voulez que. j'écrive plus au long contre lui, envoyez-moi ses visions et ses folies, afin qu'il entende Jean-Baptiste prêchant : « La cognée est déjà à la racine de l'arbre ; car tout arbre qui ne produit point de bon fruit, sera coupé et jeté au feu. »


(1),Voyez cinquième série, Polémique, Traité contre Vigilantius.

 

CORRESPONDANCE (405-419)

 

A THÉOPHILE, PATRIARCHE D'ALEXANDRIE.

Eloge de la lettre pascale de Théophile. — Maladie de Jérôme. — Mort de sainte Paula.

Ecrite en 405.

Depuis que votre béatitude m'a envoyé sa lettre pascale (1), j'ai été si accablé de douleur; et les affaires de l'Église, dont j'entends parler diversement, m'ont donné tant d'inquiétude, qu'à peine ai-je pu traduire votre lettre en latin. Car vous savez ce que disent les Anciens: « Que l'éloquence et la tristesse ne sauraient s'allier ensemble , surtout quand aux peines de l'esprit se joignent les infirmités du corps. » En ce moment même, je suis dans l'accès de la fièvre, et il y a déjà cinq jours que je garde le lit. J'ai donc dicté cette lettre à la hâte, pour vous marquer en peu de mots que la traduction de la vôtre m'a infiniment coûté, et que j'ai eu bien de la peine à rendre beauté pour beauté, et à donner au latin l'élégance et la douceur du grec.

Vous commencez, comme les philosophes, par établir des principes généraux, qui vous servent tout à la fois et à instruire tous les hommes en général, et à accabler en particulier celui (2) dont vous avez entrepris de combattre les erreurs. Dans la suite , chose si rare et si difficile , vous savez allier Platon à Démosthènes, et joindre à la force et à la solidité de la philosophie les beautés et les ornements de l'éloquence. Avec quelles couleurs ne dépeignez-vous pas les désordres et l'infamie de l'incontinence ? Par quelles louanges au contraire ne relevez-vous pas le mérite et l'éclat de la chasteté ? Avec quelle érudition ne décrivez-vous pas la vicissitude des jours et des nuits, le. cours de la lune et du soleil, la construction et la nature de ce vaste univers ? Vous n'allez pas puiser vos preuves et vos raisonnements aux sources de la littérature profane, de peur de déroger à la dignité de votre sujet; vous n'appuyez ce que vous dites que sur l'autorité des saintes Écritures. En un mot (car je crains que les louanges que je vous donne ici ne soient suspectes de flatterie ), votre ouvrage est excellent, vous y raisonnez selon les véritables principes de la philosophie, et vous traitez votre sujet sans offenser personne.


(1) Les lettres pascales étaient destinées a faire connaître quel jour on devait célébrer la Pâque.
(2) Origène, dont Théophile combat les erreurs dans ses lettres pascales.


Pardonnez-moi donc, je vous prie, d'avoir différé si longtemps à le traduire. Je suis si affligé de la mort de la vénérable Paula, qu'excepté la traduction de votre lettre, il m'a été impossible jusqu'à présent de rien faire sur l'Écriture sainte. Vous savez qu'en perdant cette sainte femme nous avons perdu toute notre consolation. Si je suis si sensible à cette perte , Dieu m'est témoin que ce n'est point pour mon propre intérêt ; je n'ai en vue que celui des serviteurs du Christ, que cette charitable veuve soulageait et prévenait même dans tous leurs besoins.

Votre sainte et vénérable fille Eustochia vous salue; elle est inconsolable de la mort de sa mère. Tout le monastère vous salue. Envoyez-moi les ouvrages dont vous me parlez dans votre lettre; je serais bien aise de les lire ou de les traduire. Je prie le Christ de vous conserver la santé.


A SAINT AUGUSTIN.

Compliments de Jérôme et de ses frères à saint Augustin et Alypius. — Il parle de son commentaire sur le prophète Jonas qu'on avait violemment critiqué.

Lettre écrite en 405.

J'ai appris avec joie de notre frère Firmus, à qui j'ai eu soin de demander de vos nouvelles, que vous étiez en santé. Mais m'étant informé si vous ne l'aviez point chargé de quelque lettre pour moi (car je comptais en recevoir, et je me croyais même en droit d'en demander), il m'a dit qu'il était parti d'Afrique à votre insu. Je me sers donc de l'occasion que me fournit une personne qui vous est si attachée pour vous assurer de mon respect, et en même temps pour vous prier de me pardonner la liberté que j'ai prise de vous répondre comme j'ai fait. J'en ai une véritable confusion, mais vous l'avez voulu, et ,j'ai été obligé de me rendre malgré moi à vos instances réitérées. Si j'ai tort en cela, permettez-moi de vous dire que vous en avez encore plus de m'avoir attaqué. Mais ne chicanons pas davantage ; aimons-nous en véritables frères, et laissant là toutes nos disputes, ne nous écrivons désormais que pour nous donner des marques d'une sincère amitié.

Tous nos frères qui servent ici le Seigneur avec moi vous saluent de coeur. Je vous prie aussi de saluer de ma part ceux qui portent avec vous le doux joug de Jésus-Christ, et particulièrement le saint évêque Alypius. Que le Christ, notre Dieu tout-puissant vous conserve sain et sauf, et vous fasse penser à moi, saint et vénérable évêque.

Si vous avez lu mon Commentaire sur le prophète Jonas, je crois que vous n'aurez pas approuvé le ridicule procédé de ceux qui ont voulu me faire un procès au sujet du mot courge. Il est vrai que j'ai écrit contre un ami qui m'a attaqué le premier. Mais il est de votre justice de donner le tort à l'agresseur, et non pas à celui qui répond. Exerçons-nous, si vous le voulez, dans le champ des saintes Ecritures ; mais que ce soit sans récrimination aucune.


A SAINT PAULIN.

Saint Jérôme avoue qu'il ne relisait pas ses lettres parce qu'il en avait trop à écrire. — Réponse à deux questions de saint Paulin. — Jérôme le remercie du bonnet qu'il lui a envoyé.

En 406.

Vous m'engagez à vous écrire, mais vous m'effrayez par votre éloquence. Par votre style épistolaire, vous rappelez presque celui de Cicéron. Vous vous plaignez que mes lettres sont trop courtes et d'un style trop négligé; si elles ne sont pas plus longues et mieux écrites, ce n'est pas que je me néglige, c'est que je vous crains et que j'appréhende de les faire plus mal encore en les faisant plus longues. A vous parler franchement, lorsque quelque vaisseau est prêt à faire voile pour l'Italie, on me demande tant de lettres à la fois que, si je voulais écrire à chacun en particulier tout ce que j'ai à dire, je laisserais malgré moi échapper l'occasion d'écrire.

C'est ce qui fait que, sans m'embarrasser ni de la pureté du style ni de l'exactitude de mes copistes, je leur dicte sur-le-champ tout ce qui me vient à l'esprit. J'agis ainsi à votre égard, vous regardant plutôt comme un ami indulgent que comme un censeur rigoureux de mes lettres.

Vous me proposez deux questions dans celle que vous m'avez adressée; la première : Pourquoi Dieu a endurci le coeur de Pharaon; et dans quel sens l'Apôtre a dit : « Cela ne dépend ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde; » et d'autres passages semblables qui paraissent détruire le libre arbitre ? la seconde : Comment on peut appeler « saints » les enfants des fidèles ; c'est-à-dire de ceux qui ont été baptisés , puisque ces enfants ne peuvent être sauvés qu'en recevant et en conservant la grâce du baptême ?

Origène répond d'une manière très solide à la première question dans son livre « des Principes », que j'ai traduit depuis peu, à la sollicitation de notre cher Pammaque. Cet ouvrage m'a tellement occupé, que j'ai été obligé de remettre à un autre temps l'explication de Daniel que je vous ai promise. Malgré mon estime et mon amitié pour Pammaque, j'aurais néanmoins différé la traduction qu'il souhaitait de moi; mais tous nos frères de Rome se sont joints à lui pour m'engager à l'entreprendre, et m'ont assuré que plusieurs personnes séduites par les erreurs d'Origène étaient en danger de se perdre. Je n'ai donc pu me dispenser de traduire ces livres, où il y a plus de mal que de bien. J'ai pris soin de n'y rien ajouter et de n'en rien retrancher, et de rendre ma traduction exacte, fidèle et entièrement conforme à l'original. Si vous la voulez lire, vous pouvez l'emprunter de Pammaque, quoiqu'il vous soit facile de lire le texte dans la langue grecque qui vous est familière, et de vous passer ainsi de ma traduction.

Comme je parle ici à un homme savant et également versé dans la science des saintes Ecritures et des lettres humaines, je vous prie de ne me pas croire assez injuste et assez passionné pour condamner tous les ouvrages d'Origène : ce dont Calpurnius Lanarius et ses disciples m'accusent, me reprochant d'avoir changé tout d'un coup d'opinion à l'exemple de Denis le philosophe. J'approuve dans Origène ce qu'il y a de bon, et je ne condamne f que sa mauvaise doctrine; car je suis persuadé que ceux qui appellent mauvais ce qui est bon, et amer ce qui est doux, encourent la même malédiction que ceux qui appellent bon ce qui est mauvais et doux ce qui est amer. Est-il, en effet, un entêtement plus étrange que celui des personnes qui, en voulant louer la doctrine et l'érudition d'un auteur, approuvent et imitent jusqu'à ses blasphèmes ?

Quant à la seconde question que vous m'avez proposée, Tertullien la traite dans son livre de la Monogamie, et dit qu'on donne le nom de saints aux enfants des fidèles, parce qu'étant candidats de la foi, ils ne sont jamais souillés par l'idolâtrie. Il faut remarquer à ce sujet que, quoique le nom de « saint » ne puisse convenir qu'aux créatures raisonnables qui servent et adorent Dieu, on ne laisse pas néanmoins de donner ce nom aux vases du tabernacle et à tout ce qui sert à l'autel. C'est une façon de parler ordinaire aux écrivains sacrés d'appeler « saints », ceux qui sont purs ou qui se sont lavés et purifiés de leurs souillures par différentes expiations. C'est dans ce sens que l'Écriture sainte donne au temple le nom de sanctuaire, et qu'en parlant de Bethsabée elle dit qu'elle se sanctifia, c'est-à-dire qu'elle se purifia de son impureté.

Au reste, je vous prie de ne pas m'accuser de vanité ou de mensonge. Dieu est témoin qu'il n'y a que la crainte d'avoir un homme de votre caractère pour juge de mes ouvrages, qui m'ait fait hésiter à vous écrire. Or, vous savez que, quand une fois l'esprit est préoccupé, il est bien difficile qu'il puisse réussir dans ce qu'il entreprend.

J'ai volontiers reçu le bonnet que vous m'avez envoyé. Quelque petit qu'il soit, la charité le rend très grand. C'est une chose fort utile pour un vieillard, qui a besoin de se tenir la tête chaude. Ce présent m'est doublement agréable, et par lui-même et par la personne qui le fait.


A UNE VEUVE DES GAULES ET A SA FILLE.

Une riche veuve et sa fille habitaient une ville des Gaules. — Elles ne restaient pas ensemble; et toutes deux logeaient un ou plusieurs clercs. — Le fils de cette veuve était moine; il alla visiter le lieux saints et pria saint Jérôme d'écrire à sa mère et à sa soeur pour les prévenir du scandale qu'elles occasionnaient . — Détails curieux sur les usages et les mœurs de l'époque, sur la coquetterie des femmes. — Singulière conclusion de la lettre.

Lettre écrite en 406

J'ai appris d'un de nos frères, venu des Gaules, que sa mère qui est veuve et sa sueur, qui est vierge, demeuraient dans la même ville, mais non dans la même maison; qu'elles avaient pris chez elles quelques ecclésiastiques, soit pour leur tenir compagnie, soit pour prendre soin de leurs affaires, et qu'elles causaient plus de scandale en s'attachant ainsi à des étrangers, qu'elles n'avaient fait en se séparant l'une de l'autre. Comme je gémissais de cette conduite, et comme mon silence était plus expressif que mes paroles, il me dit : « Je vous prie, de leur écrire pour les porter à rentrer dans leur devoir, et à vivre bien ensemble, en sorte que la mère reconnaisse sa fille et la fille sa mère. — Vous me donnez là, lui dis-je, une étrange mission ; c'est bien à un inconnu comme moi d'entreprendre de ménager la paix entre deux personnes qui n'ont pas voulu se rendre aux sollicitations et aux remontrances d'un fils et d'un frère. Il semble, à vous entendre parler, que je sois un évêque, tandis que je ne suis qu'un pauvre solitaire, qui, éloigné du commerce des hommes et renfermé dans le fond d'une cellule , n'ai point d'autre occupation que de pleurer les péchés que j'ai commis et d'éviter ceux que je pourrais commettre. Que dirait-on si l'on voyait courir par le monde les écrits d'un homme qui fait profession d'être inconnu à tous les autres ? — Je vous trouve bien craintif, me dit-il alors; qu'est donc devenue cette généreuse liberté avec laquelle on vous a vu comme un autre Lucilius (1) censurer les actions de tout le monde ? — C'est cela même, qui m'oblige à prendre le parti de la retraite et du silence ; car ayant vu qu'on me faisait un crime de la liberté que je me donnais de reprendre les autres, tandis qu'ils se déchiraient les uns les autres, on m'accusait de n'avoir, comme on dit ordinairement, ni oreilles pour entendre leurs sottises, ni sentiment pour en juger; et comme les murailles même retentissaient des discours injurieux que l'on tenait de moi, « et que ceux qui buvaient du vin me raillaient dans leurs chansons : «   alors, cédant à la malice et à l'indocilité des hommes, j'ai appris à me taire, persuadé qu'il valait mieux » mettre une sentinelle à ma bouche et des gardes à mes lèvres, que de me laisser aller à des discours pleins de malignité, , et de parler mal des autres en voulant les corriger. - Mais, me répliqua-t-il, ce n'est pas être médisant que de dire la vérité, et une correction particulière ne devient pas une censure générale (1), puisqu'il n'arrive presque jamais qu'on tombe dans une faute pareille à celle dont je viens de vous parler. Ne souffrez donc pas, je vous prie, que j'aie fait en vain un si long et pénible voyage; car le Seigneur m'est témoin qu'après le désir que j'ai eu de visiter les lieux saints , le motif le plus pressant qui m'a obligé de l'entreprendre a été pour vous prier d'écrire à ma mère et à ma sueur, afin de remédier au scandale que cause leur division. — Eh bien! lui dis-je, je vais donc faire ce que vous souhaitez de moi, et je le ferai d'autant plus volontiers, que ma lettre passera les mers, et qu'étant adressée à des personnes particulières, il sera difficile que d'autres puissent se plaindre d'y être maltraitées. Mais je vous prie de ne la communiquer à personne. Vous la porterez vous-même, et si votre mère et votre saur en font leur profit, je me réjouirai avec vous; si au contraire elles méprisent mes conseils, comme j'y vois beaucoup d'apparence, vous n'y perdrez que la peine d'avoir fait inutilement un long voyage, et moi celle d'avoir écrit une lettre en vain.


(1) Ce Lucilius était un poète, fort satirique, qui faisait profession de critiquer tout le monde ; comme le remarque Horace, liv. I, serm., sat., 10.


Je vous supplie d'abord, ma soeur et ma fille, d'être persuadées que, si je vous écris, ce n'est pas que je sois prévenu contre vous de quelque soupçon injurieux à votre réputation; c'est seulement (1) pour vous prier de bien vivre ensemble, de peur que votre conduite ne devienne suspecte aux autres. Car si je croyais, ce qu'à Dieu ne plaise, que vous eussiez des liaisons criminelles , je n'aurais jamais pensé à vous écrire, convaincu que je l'aurais fait inutilement. De plus, s'il m'échappe dans cette lettre quelques traits trop vifs et trop piquants, je vous prie de les regarder, non pas comme une saillie d'une humeur brusque et sévère, mais comme un remède nécessaire à la grandeur de vos maux. Car on applique le fer et le feu aux parties gangrenées; on chasse le poison par d'autres poisons, on calme une douleur médiocre par une plus aiguë. Enfin je vous prie de faire réflexion que, quoique vous ne vous sentiez coupables d'aucun crime, vous ne pouvez néanmoins donner occasion aux mauvais bruits sans compromettre votre réputation. Les noms de mère et de fille sont des noms qui n'inspirent que la piété, et qui engagent à des devoirs réciproques; ce sont des liens que la nature même a formés, et qui après Dieu unissent les hommes ensemble de la manière du monde la plus étroite et la plus tendre. Si vous vous aimez , ce n'est pas un sujet de louanges pour vous; mais c'est un crime si vous vous haïssez. Notre Seigneur Jésus obéissait à ses parents , respectant comme sa mère celle dont il était le père, honorant comme son nourricier celui qu'il nourrissait lui-même, et se souvenant que l'une l'avait porté dans son sein et l’autre entre ses bras. C'est pour cela qu'étant attaché à la croix, il recommanda à son disciple cette mère dont jusqu'alors il avait toujours pris soin lui-même.


(1) Toutes les éditions et quelques manuscrits portent Cum aut rarus aut nullus sit qui sub hujus culpae reatum non cadat. La négation fait ici un sens entièrement contraire à celui de saint Jérôme. Un ancien manuscrit (*) de saint Remi de Reims, que nous avons suivi, établit le véritable sens, en ôtant la négation ; car il porte : Cum aut rarus aut nullus sit qui sub hujus culpae reatum cadat.
(*) Ce manuscrit dont parle Guillaume Roussel est perdu. Il a probablement disparu avec d’autres manuscrits fort précieux dans la dévastation de l’abbaye de Saint-Remy, en 1793.


Je ne parle plus ici à la mère, qui, étant âgée, faible, abandonnée, peut en quelque façon être excusable. Mais vous qui êtes sa fille, croyez-vous être logée trop à l'étroit dans la maison de celle qui a bien pu vous porter dans son sein ? Vous y avez été enfermée durant dix mois, et vous ne sauriez demeurer un seul jour dans une même chambre avec votre mère ? Est-ce que vous ne pouvez soutenir ses regards, et que vous n'êtes pas bien aise que vos actions soient éclairées par une personne qui, vous ayant mise au monde, nourrie et élevée jusqu'à présent, tonnait plus à fond les sentiments et les inclinations de votre coeur ? Si vous êtes encore vierge , pourquoi appréhender une gardienne vigilante ? Si vous vous êtes laissée corrompre, pourquoi ne vous pas marier publiquement ? Le mariage serait pour vous comme une seconde planche après le naufrage, et un remède à vos premiers désordres. Ce n'est pas que je croie qu'on doive persévérer dans le crime, et qu'il soit inutile de faire pénitence après qu'on a péché; mais c'est que j'ai de la peine à me persuader qu'on puisse rompre aisément des engagements criminels. Car au reste, si vous retournez avec votre mère après votre chute , il vous sera plus aisé de pleurer avec elle la perte que vous aurez faite en son absence. Que si vous avez encore toute votre innocence , conservez-la soigneusement de peur de la perdre. Pourquoi demeurer dans une maison où vous êtes à tout moment réduite à la dure nécessité ou de vaincre ou d'être vaincue ? Quel est l'homme qui puisse dormir tranquillement proche d'une vipère ?Quand bien même il n'en serait pas mordu, il serait toujours inquiet. Il est plus avantageux de n'être point exposé au péril que de l'avoir évité ; car dans le premier cas on est en sécurité, et dans l'autre l'on pense à se sauver; là on goûte une joie tranquille, ici l'on n'échappe qu'avec peine.


(1) Les éditions et les manuscrits sont peu d'accord sur cet endroit. L'édition de Marianus porte : vestram errare concordiam. Quelques manuscrits ont : vestram narrare concordiam. Erasme croit qu'il faut lire : vestram curare concordiam. Nous avons encore suivi ici le manuscrit de saint Remi, qui porte : vestram me orare concordiam. Cette leçon nous a paru la plus naturelle, quoiqu'elle ne soit pas du goût de Marianus.


Vous me direz peut-être que votre mère mène une vie peu réglée, qu'elle est passionnée pour le monde, qu'elle aime les richesses, qu'elle ignore le jeûne, qu'elle se farde, qu'elle s'ajuste avec coquetterie; qu'elle nuit à votre genre de vie, et qu'enfin il vous est impossible de demeurer avec une personne de ce caractère.

Premièrement si elle est telle que vous la dépeignez, vous mériterez davantage en demeurant avec elle. Souvenez-vous qu'elle vous a longtemps portée dans son sein et nourrie de son lait; que dans votre enfance elle a supporté vos impatiences avec une douceur et une tendresse dignes d'une véritable mère; qu'elle vous a assistée dans vos maladies ; qu'elle a lavé vos langes, et que malgré les ennuis dont elle était accablée et les peines que vous lui donniez, elle a toujours pris soin jusqu'ici de votre éducation. Ne fuyez donc pas la compagnie d'une mère qui, après vous avoir appris à aimer Jésus-Christ, vous a consacrée à ce divin époux. Que si vous ne pouvez pas vous accommoder de ses manières, ni de la vie sensuelle et mondaine qu'elle mène, cherchez quelques autres vierges avec qui vous puissiez mener une vie pure et innocente. Pourquoi abandonner votre mère pour vous attacher à un homme qui peut-être a quitté aussi et sa mère et sa soeur ? C'est, me direz-vous, qu'il est d'un naturel doux et complaisant. Mais avez-vous suivi cet homme , où l'avez-vous rencontré depuis que vous vous êtes séparée d'avec votre mère ? Si vous l'avez suivi, il est aisé de voir ce qui vous a obligé de vous séparer d'avec elle; si vous l'avez rencontré depuis votre séparation, vous donnez à connaître par là ce qui vous manquait dans la maison de votre mère.

C'est me presser bien vivement, me direz-vous, que de tourner rocs propres armes contre moi. Il est vrai, mais « celui qui marche simplement marelle en assurance. » Si je me sentais coupable (1), je saurais bien me taire; je n'aurais garde de condamner dans les autres un crime que j'aurais commis moi-même, et je ne regarderais pas la paille qui serait dans l'ail de mon frère à travers la poutre qui serait dans le mien. Mais puisque je vis parmi ales frères, éloigné du commerce des hommes, ne voyant les gens du monde et n'en étant vu que très rarement et toujours en présence de témoins, il me semble que vous devriez rougir de ne pas imiter la retenue d'un homme dont vous avez embrassé la profession. Que si vous dites : Je me repose sur le témoignage de ma propre conscience, j'ai pour juge de mes actions Dieu même qui en est le témoin, et je me mets peu en peine de tout ce qu'on peut dire de moi, je vous répondrai avec l'apôtre saint Paul, « qu'il faut avoir soin de faire le bien, non-seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. »


(1) Les éditions portent : Tacerem si me non morderet conscientia. Mais il est aisé de voir que la négation fait ici un mauvais sens. Nous avons donc suivi quelques manuscrits qui portent : Tacerem si me remorderet conscientia.


Si on vous accuse d'être chrétienne et de garder la continence , moquez-vous de ces sortes de reproches ; si on vous fait un crime d'avoir quitté votre mère pour vivre dans un monastère en la compagnie des vierges, faites-vous un mérite et une gloire de cette accusation. Quand on ne peut accuser une fille consacrée à Dieu de vivre dans le libertinage , et qu'on n'a rien à lui reprocher que son insensibilité à l'égard de ses parents, elle doit mépriser ces reproches; cette insensibilité est une véritable piété, car alors vous préférez à votre mère celui que vous devez préférer à votre propre vie, et si votre mère en usait de la sorte, elle trouverait en vous et une soeur et une fille.

Quoi donc, direz-vous, est-ce un crime que de demeurer avec un homme de bien ? C'est là me trainer malgré moi devant les tribunaux, afin que je prouve ce que je ne puis m'empècher de condamner, ou que je m'attire la haine et l'indignation de tout le monde. Un homme de bien ne sépare jamais une fille d'avec sa mère, il honore et respecte l'une et l'autre. Une fille qui vit régulièrement et dont la mère est veuve, fait voir qu'elle a dessein de demeurer vierge. Si cet inconnu est de même âge que vous, il doit respecter votre mère comme si elle était la sienne. S'il est plus âgé que vous, il doit vous aimer comme sa propre fille , et vous exhorter à rendre à votre mère l'obéissance que vous lui devez. Il n'est pas à propos, et pour votre réputation et pour la sienne, qu'il vous témoigne plus d'amitié qu'à votre mère, de peur qu'on ne le soupçonne de ne vous aimer qu'à cause de votre jeunesse. C'est l'avis que j'aurais à vous donner, si vous n'aviez pas un frère qui fait profession de la vie monastique, et si vous ne pouviez pas trouver dans votre famille les secours et les consolations dont vous pouvez avoir besoin. Mais, hélas! pourquoi faut-il qu'un étranger vienne partager votre coeur avec votre mère et votre frère, et surtout avec une mère veuve et un frère religieux ? Il serait à souhaiter que vous voulussiez vous acquitter des devoirs de fille et de soeur, mais si c'est trop exiger de vous, et si votre mère a des manières qui vous paraissent insupportables, tâchez du moins de trouver dans votre frère plus d'amitié et de complaisance. Si votre frère est d'une humeur peu traitable, croyez que celle de votre mère est plus douce et plus commode. Mais d'où vient cette pâleur, cette agitation, cette rougeur qui parait sur votre visage ? Il n'y a que l'amour d'un mari qui puisse l'emporter sur celui qu'on doit avoir pour une mère et pour un frère.

J'ai encore appris que vous allez vous promener dans les champs et dans des maisons de campagne avec vos parents, vos cousins et d'autres gens de cette sorte. Je veux croire que c'est quelqu'une de vos cousines ou quelque belle-soeur qui vous y mènent pour leur tenir compagnie; car je ne puis me persuader que vous recherchiez la société des hommes, quand bien même ils seraient vos proches parents. Dites-moi donc, je vous prie, vous qui {dites profession d'être vierge, vous trouvez-vous seule avec vos parents à ces réunions, et votre amant n'y va-t-il pas avec vous ? Je ne vous crois pas assez hardie pour oser le produire aux yeux des autres ; car toute votre famille vous honnirait et vous et lui, et chacun vous montrerait au doigt. Votre belle-soeur même, votre cousine et vos autres parentes qui, par complaisance pour vous, l'appellent saint en votre présence, à peine auraient-elles le dos tourné qu'elles se moqueraient de ce singulier mari. Que si vous vous trouvez seule dans ces sortes d'assemblées, comme je le présume, comment pouvez-vous, avec vos habits de couleur foncée , paraître parmi de jeunes esclaves , des femmes mariées ou à marier, des filles coquettes, et de jeunes gens parfumés et à la chevelure artistement arrangée ? Un de ces jeunes gens vous donnera la main pour vous aider à marcher, et, vous serrant doucement les doigts, il vous marquera la passion qu'il a pour vous et tâchera de vous en inspirer pour lui. Quand vous serez à table avec ces hommes et ces femmes mariés, vous serez témoin des caresses qu'ils se feront, vous admirerez la richesse et la magnificence de leurs habits, et tout cela fera sur vous de dangereuses impressions. Durant le repas, vous serez comme forcée de manger de la viande; on louera les ouvrages du Créateur pour vous engager à boire du vin; on parlera contre la malpropreté pour vous porter à prendre les bains ; et si, après une longue résistance , vous vous rendez enfin à ces sollicitations, on vous applaudira, on louera votre manière d'agir sincère, simple, aisée, naturelle. Quelqu'un ensuite se mettra à chanter, et n'osant pas envisager les femmes qui ont leurs maris avec elles, il jettera sans cesse les yeux sur vous, qui n'aurez là personne pour éclairer votre conduite ; il vous parlera en chantant, et n'ayant pas la liberté de s'expliquer ouvertement , il vous fera connaître par le mouvement de ses yeux, les sentiments qu'il a pour vous.

Il n'est point de coeur, quelque insensible qu'il soit, qui ne se laisse amollir parmi tant d'objets différents, qui ne sont propres qu'à inspirer l'amour de la volupté, surtout aux vierges, qui ont d'autant plus d'ardeur et de vivacité pour les plaisirs qu'elles s'imaginent que ceux qu'elles n'ont point goûtés sont les plus doux. Nous lisons dans la fable, que des nautoniers attirés par le chant des Sirènes, s'engagèrent parmi des écueils où ils périrent malheureusement , et que lorsqu'Orphée jouait de la lyre, il rendait les bêtes, les arbres et les pierres sensibles.

La bonne chère est presque toujours fatale à l'innocence, et un visage vermeil est la marque d'un coeur corrompu. J'ai appris dans les écoles qu'un homme, dont j'ai vu moi-même la statue en bronze dans une place publique, s'était abandonné à l'amour avec tant de fureur, qu'étant dévoré par les ardeurs de cette violente passion, il avait cessé de vivre avant de cesser d'aimer. Comment donc pourrez-vous , jeune, saine, grasse, vermeille, délicate comme vous êtes, comment pourrez-vous conserver votre innocence en la compagnie de jeunes hommes et de femmes mariées, parmi les délices de la table et la chaleur des bains ? Quoique vous ne vous rendiez pas aux sollicitations des autres, vous vous flatterez toujours que c'est votre beauté qui vous les attire. Une âme voluptueuse trouve dans la possession d'une personne vertueuse un assaisonnement à sa passion, et les plaisirs défendus lui paraissent les plus délicats. Malgré la simplicité et la couleur sombre de votre vêtement, vous ne laisser. pas de faire connaître les véritables sentiments de votre coeur en prenant soin que votre robe ne fasse pas le moindre petit pli ; qu'elle ne traîne pas jusqu'à terre, afin de paraître de plus belle taille; qu'elle soit entr'ouverte en certains endroits, pour laisser entrevoir ce qui est dessous, cachant ce qui peut choquer la vue, découvrant avec affectation ce qui peut plaire aux yeux des hommes, portant des souliers noirs et reluisants, dont le seul bruit attire après vous une foule de jeunes gens; vous serrant la gorge avec des noeuds de rubans et les reins avec une riche ceinture, pour faire voir la finesse de votre taille; laissant tomber négligemment vos cheveux sur le front ou sur les oreilles; détachant quelquefois votre mantelet pour faire voir la blancheur de vos épaules, et le rattachant aussitôt, comme s'il vous avait échappé malgré vous, et que vous voulussiez cacher ce que vous avez découvert exprès; marchant dans les rues, le voile baissé, avec une modestie affectée, et ne laissant entrevoir que ce qui peut plaire davantage.

Vous me direz peut-être : « Mais d'où me connaissez-vous ? et comment avez-vous pu de si loin observer toutes mes démarches ? » C'est votre frère qui par ses soupirs et ses larmes m'a appris qui vous êtes. Plût à Dieu qu'il ne m'eût pas dit la vérité , et que la seule crainte de l'avenir, plutôt qu'une juste indignation, l'eût fait parler ! Mais, croyez-moi, un homme qui verse des larmes n'est guère capable de déguiser ses sentiments. Il ne peut voir sans douleur que vous lui préfériez un jeune homme, non pas parfumé et vêtu de soie, mais gros et gras, et menant sous un extérieur malpropre et négligé une vie molle et sensuelle. Il lui fait. peine qu'un homme de ce caractère domine chez vous, qu'il ait tout l'argent en maniement , qu'il règle la maison à son gré, qu'il achète tout ce qui est nécessaire, qu'il soit tout à la fois économe et maître; que vos esclaves soient obligés de s'adresser à lui pour recevoir ses ordres, et qu'ils se plaignent hautement que cet homme leur vole tout ce que leur maîtresse ne leur donne pas; car les serviteurs vont toujours se plaignant. On a beau leur donner, pour eux c'est toujours peu; ils ne considèrent que ce qu'on leur donne, et non pas ce qu'on peut leur donner, et ils se consolent par des plaintes et des murmures. L'un donc l'appelle parasite, l'autre imposteur; celui-là, coureur de successions; celui-ci lui applique un nouveau nom. Ils disent hautement qu'il est sans cesse au chevet de votre lit, qu'il J'ait venir les sages-femmes quand vous êtes malade, qu'il chauffe lui-même le linge, qu'il le ploie, et qu'il vous donne l'urinal. Comme on est naturellement porté à croire le mal, tout ce que vos esclaves inventent passent pour une vérité dans le monde. Au reste, vous ne devez point vous étonner que des serviteurs et des servantes fassent ces contes-là de vous , puisque c'est cela même qui donne à votre mère et à votre frère tant de sujet de se plaindre de votre conduite.

Je vous conseille donc et vous prie en même temps, de vous réconcilier premièrement avec votre mère; et, si cette réconciliation vous parait impossible, de bien vivre du moins avec votre frère. Que si vous avez horreur de ces noms de mère et de frère, qui sont si capables d'inspirer des sentiments de piété et de tendresse, séparez-vous de celui qu'on dit que vous avez préféré à tous vos parents ; et si vous ne pouvez vous résoudre à cette séparation, vivez du moins ensemble avec plus d'honnêteté et de retenue, afin de ménager la réputation et l'honneur de votre famille. Ne demeurez pas davantage avec lui dans la même maison, ne mangez pas à la même table,de peur de donner occasion à la médisance de dire que vous n'avez aussi qu'un même lit. Vous pouvez même, sans compromettre votre réputation, recevoir de lui les secours et les consolations que vous espérez trouver en sa compagnie ; quoique au reste on ne puisse prendre trop de précaution pour éviter une tache qu'on ne saurait effacer, comme dit Jérémie, « ni avec le nitre ni avec les herbes dont se servent les foulons. » Quand vous souhaiterez donc de le voir et de lui parler, que ce soit en présence de vos amis, de vos affranchis ou de vos esclaves. Lorsqu'on va droit et qu'on ne veut point faire de mal, on ne se cache point aux yeux des hommes. Qu'il entre donc chez vous hardiment et qu'il en sorte de même; car un homme fait connaître par ses yeux, par son silence et par son air l'agitation ou la tranquillité de son âme. Ecoutez les plaintes et les murmures de toute une ville que vous scandalisez par l'irrégularité de votre conduite. Vous avez déjà perdu jusqu'à vos propres noms, on ne connaît plus l'un que par l'autre; et on dit ouvertement que vous êtes sa femme et qu'il est votre mari. Comme ces bruits viennent jusqu'aux oreilles de votre mère et de votre frère, ils consentent à vous partager entre eux deux , et vous prient même d'agréer ce partage, afin que l'infamie de la liaison scandaleuse que vous avez avec cet homme tourne à la gloire de tous les quatre. Demeurez avec votre mère, et lui avec votre frère. Vous pourrez alors sans rougir aimer le camarade de votre frère, et votre mère pourra sans scrupule donner à l'ami de son fils des marques d'amitié que la bienséance ne lui permettait pas de donner à l'ami de sa fille.

Au reste, si vous refusez de prendre le parti que je vous propose, et si vous méprisez avec dédain les avis que je vous donne , souffrez que j'élève ici ma voix avec une généreuse liberté pour vous dire : Pourquoi voulez-vous débaucher l'esclave d'autrui ? Pourquoi regardez-vous comme votre serviteur un ministre de Jésus-Christ ? Jetez les yeux sur le peuple, et examinez attentivement la contenance de chacun : dans le temps que celui-ci fait, ses fonctions de lecteur dans l'église , toute l'assemblée a les yeux attachés sur vous; mais, comme si vous étiez déjà sa femme, vous faites gloire de ce qui devrait vous couvrir de confusion. Vous ne pouvez pas même vous contenter de tenir votre infamie secrète, vous donnez encore à l'impudence le nom d'une honnête liberté. « Vous avez pris le front d'une femme débauchée, vous ne savez plus ce que c'est que de rougir. »

Vous ne manquerez pas de dire encore que je suis un méchant esprit, un homme soupçonneux, un médisant de profession, qui prend plaisir à répandre de mauvais bruits. Mais comment pouvez-vous dire que je suis soupçonneux et malveillant, moi qui dès le commencement de cette lettre vous ai déclaré que votre conduite ne m'était aucunement suspecte ? N'a-t-on pas plus de sujet de vous accuser d'irrégularité, de dissolution, de libertinage, vous qui, à l'âge de vingt-cinq ans, avez su engager dans vos chaires un jeune homme qui à peine a de la barbe ? Voilà sans doute un précepteur bien capable de régler votre conduite par ses conseils, et de vous maintenir dans le devoir par la sévérité de son visage. Il n'y a point d'âge qui ne soit exposé aux traits de la concupiscence, mais ales cheveux blancs servent du moins à nous garantir de l'infamie. Viendra, viendra un temps (car chaque jour s'écoule sans qu'on y fasse attention) où votre jeune homme trouvera une femme plus riche ou plus jeune; car les femmes vieillissent plus vite, surtout celles qui 'vivent avec des hommes. Et quand une fois un retour de raison aura rompu cette aveugle passion, alors, vous voyant et sans biens et sans honneur, vous vous repentirez d'avoir pris un si mauvais parti , et de vous y être attachée avec tant d'opiniâtreté: Peut-être êtes-vous en sécurité de ce côté-là, persuadée que rien au monde n'est capable de rompre des liens qu'une longue habitude et une amitié constante ont serrés.

Mais vous aussi, mère, que votre âge semble mettre à couvert des traits de la médisance, prenez donc garde de vous venger de votre fille d'une manière qui vous rende criminelle. Apprenez-lui par votre exemple à rompre une liaison si préjudiciable à son honneur. Puisque vous avez un fils, une fille et un gendre, ou plutôt un homme qui demeure avec votre fille, pourquoi chercher la compagnie d'un étranger ? pourquoi rallumer un feu à demi éteint ? Vous feriez bien mieux de souffrir le dérèglement de votre fille que d'autoriser le vôtre par son exemple. Votre fils, moine, n'est-il pas assez capable de vous soutenir et dans les exercices de la vertu et dans les peines de la viduité ? Pourquoi donc demeurer avec un étranger dans une maison où votre fils et votre fille ne sauraient vivre ensemble ? Vous êtes d'un âge à voir naître des enfants à votre fille; invitez donc l'un et l'autre à venir demeurer avec vous ; votre fille est sortie seule de votre maison; qu'elle y rentre avec cet homme. (Qu'on ne fasse point de procès sur ce mot; j'ai dit cet homme, et non pas son mari ; et par là j'ai voulu marquer le sexe et non pas l'étroite liaison qu'ils ont ensemble. ) Que si, honteuse de son procédé, elle refuse de revenir, et trouve que la maison où elle a pris naissance est trop étroite pour elle , allez, vous et votre fils, demeurer avec elle ; quelque étroite que soit sa maison, elle sera toujours plus agréable pour une mère et pour un frère que pour un étranger, avec qui une fille ne peut, sans exposer sa vertu, demeurer seule, je ne dis pas, dans une même chambre, mais encore sous le même toit. Que l'on voie donc dans une même maison deux hommes et deux femmes. Que si celui que vous avez chez vous ne peut se résoudre à vous quitter, si par ses plaintes et ses murmures il trouble la paix de votre famille, souffrez qu'il vienne demeurer avec les deux autres; regardez-le comme votre frère et votre fils, et tenez-lui lieu de soeur et de mère. Peut-être passera-t-il dans le monde pour être le beau-père de vos enfants ou pour votre gendre; mais il faut que votre fils l'appelle son père nourricier et son frère.

Je vous ai écrit cette lettre à la hâte, comme pour m'exercer sur un sujet propre à l'éloquence et en même temps pour satisfaire à l'empressement de votre fils, qui ne m'en a prié que le matin du jour même qu'il devait partir. J'ai voulu aussi par là faire voir à mes envieux que je puis parler sur-le-champ et sans préparation. Aussi verra-t-on très peu de passages de l'Écriture sainte cités dans cette lettre, quoique j'aie coutume de les employer dans mes ouvrages, où je les sème comme autant de fleurs qui servent à les embellir. C'est donc ici une improvisation que j'ai dictée avec tant de précipitation que mon copiste ne pouvait me suivre, et n'avait pas même le temps de marquer les points ni de faire les abréviations. Je ne dis cela qu'afin que ceux qui condamnent mon caractère dans mes autres ouvrages aient égard au peu de temps que j'ai eu pour composer celui-ci.


A JULIANUS.

Julianus, noble et riche Espagnol, ayant perdu sa femme et deux filles, puis la plus forte partie de sa fortune par les ravages des Barbares, saint Jérôme lui cite Job comme modèle de résignation. — Pour l’engager à quitter le monde, il lui cite le sénateur Pammaque et saint Paulin.

Lettre écrite en 407.

Ausonius, votre frère, mon fils, ne m'étant venu voir qu'au moment de son départ, et m'ayant dit bonjour et adieu en même temps, a cru que ce serait s'en retourner à vide s'il ne vous portait quelque lettre de moi. Quoiqu'il eût déjà son habit de voyage et qu'on lui sellât au même moment un cheval de louage, néanmoins, il m'a forcé de dicter quelque chose. Je l'ai fait, mais avec tant de précipitation que le copiste pouvait à peine me suivre et écrire en abrégé ce que je lui dictais. Je ne vous écris donc aujourd'hui, après un long silence et si précipitamment, que pour vous donner des marques de mon estime et de mon amitié. Cette lettre n'est qu'une « improvisation » où vous ne trouverez ni ordre ni style ; tout y est sans art, et l'amitié seule s'y fait sentir. Je l'ai dictée sur-le-champ, et remise aussitôt à votre frère, qui était pressé de partir. « Un discours hors de saison , »  dit l'Ecriture , « est comme une musique dans un temps de deuil. » C'est pour cela que, négligeant ici tous les ornements de la rhétorique qui flattent si fort la vanité des jeunes gens, je me suis attaché à la solidité de l'Ecriture sainte, où nous trouvons d'infaillibles remèdes à nos maux; où nous voyons Jésus-Christ rendre à une mère affligée l'enfant qu'elle avait perdu, ressusciter Lazare mort depuis quatre jours, et dire à ceux qui pleuraient la mort d'une jeune fille: « Elle n'est pas morte, elle n'est qu'endormie. »

J'ai appris qu'une mort précipitée, après vous avoir ravi presque en même temps deux filles encore toutes jeunes, vous avait aussi enlevé Faustina, cette chaste et fidèle épouse qui était votre scieur par la foi, et qui seule pouvait vous consoler de la perte de vos enfants. C'est là ce qui s'appelle tomber entre les mains des voleurs en sortant du naufrage, ou, pour me servir des termes d'un prophète : « C'est comme si un homme fuyait un ours, et qu'il rencontrât un lion ; ou que, mettant la main sur la muraille, il trouvât un serpent qui le mordit. » On m'a ajouté que ce malheur avait été suivi de la perte de vos biens; que dans le pillage de la province par les Barbares, vos champs avaient été ravagés, vos troupeaux enlevés, vos esclaves tués ou pris, enfin qu'une seule fille qui vous restait, et que tant d'infortunes rendaient plus chère, était mariée à un jeune homme de grande famille, qui, pour ne rien dire de plus, augmentait vos chagrins au lieu de les adoucir.

Voilà les épreuves où Dieu vous a mis; voilà les combats que vous avez eu à soutenir contre l'ancien ennemi. Ils sont rudes, à la vérité, si vous les envisagez par rapport à votre propre faiblesse; mais si vous jetez les yeux sur un héros qui les a soutenus avec une constance invincible, ils vous paraîtront comme un jeu et comme des combats en peinture. Vous voyez bien que je veux parler du saint homme Job. Le démon, qui l'avait déjà exercé par toutes sortes de disgrâces, lui laissa une femme méchante pour le porter, par son exemple, à blasphémer contre le ciel; et Dieu, pour vous priver de la seule consolation que vous pouviez avoir dans vos malheurs, vous a enlevé la meilleure femme du mon. de. Or, il est bien plus difficile de souffrir malgré soi les emportements d'une méchante femme que de supporter patiemment l'absence d'une épouse qu'on aime. Ce saint homme eut la douleur de ne pouvoir donner à ses enfants d'autre sépulture que les ruines mêmes de sa maison, sous lesquelles ils avaient été écrasés; et déchirant ses habits pour faire voir qu'il était père, il se jeta par terre et adora Dieu en disant: « Je suis sorti nu du ventre de ma mère, et j'y retournerai nu. Le Seigneur m'avait tout donné, le Seigneur m'a tout ôté ; il n'est arrivé que ce qu'il lui a plu : que le nom du Seigneur soit béni. » Pour vous, vous avez eu la consolation de rendre les derniers devoirs à votre femme et à vos enfants, parmi une foule de parents et d'amis qui prenaient part à votre douleur. Job se vit en un moment dépouillé de tout ce qu'il possédait ; mais au milieu de tous ces malheurs qui se succédaient tour à tour, il fit toujours paraître une constance inébranlable, semblable en cela à ce sage, dont un auteur profane a dit qu'il resterait impassible sur les ruines de l'univers, quand même il s'écroulerait.

Dieu, ménageant votre faiblesse, et proportionnant la tentation à vos forces, vous a laissé la meilleure partie de votre bien, parce qu'il savait que votre vertu n'est pas à l'épreuve des grandes disgrâces. Job, cet homme si riche, ce père si heureux, se voit tout à coup sans biens et sans enfants; mais, toujours soumis aux ordres du ciel, « il ne pécha point devant le Seigneur, »  et jamais il ne laissa échapper, même au fort de sa misère, « aucune parole indiscrète » contre la divine Providence. Aussi Dieu, se réjouissant de la victoire que son serviteur avait remportée, et regardant sa patience comme son propre triomphe : « As-tu considéré, » disait-il au démon, « mon serviteur Job, qui n'a point de pareil sur la terre ? As-tu vu cet homme innocent, ce véritable serviteur de Dieu, qui s’abstient de tout mal, et qui conserve encore toute son innocence ? »  Remarquez ces paroles : « Qui conserve encore toute son innocence ; » parce qu'en effet, il est bien difficile qu'un homme innocent qui se voit accablé de malheurs n'éclate en plaintes et en murmures, et que des châtiments qu'il croit n'avoir pas mérités n'ébranlent sa foi. Le démon répondit au Seigneur : « L'homme donnera toujours peau pour peau, et abandonnera tout pour sauver sa vie; mais étendez votre main, et frappez ses os et sa chair, et vous verrez s'il ne vous maudira pas en face. » Cet ennemi artificieux et consommé dans sa malice n'ignorait pas qu'il y a deux sortes de biens, les uns hors de nous, que les philosophes appellent « indifférents, »  et qu'un homme d'une vertu médiocre peut perdre et mépriser sans peine; les autres au dedans de nous-mêmes, et qu'on ne perd jamais sans douleur. C'est pour cela qu'il rejette insolemment le glorieux témoignage que Dieu rendait à son serviteur, prétendant que celui-là ne méritait point de louanges, qui n'avait rien donné de son propre fond, mais seulement tout ce qui était hors de lui, c'est-à-dire qui « pour sa propre chair avait donné la chair et la peau de ses enfants, »  et sacrifié ses biens à la conservation de sa santé. Apprenez de là que, dans toutes les disgrâces par lesquelles Dieu vous a éprouvé jusqu'à présent, vous n'avez encore donné que « peau pour peau, » et que le plus grand effort de votre vertu a été de sacrifier toutes vos richesses pour vous conserver la vie. Mais le Seigneur n'a pas encore « étendu sa main » sur vous, il ne vous a pas « frappé en votre chair ni en vos os. » Ces derniers coups sont néanmoins les plus rudes et les plus sensibles, et il est bien difficile de les souffrir sans se plaindre et sans « maudire Dieu. »  (Le mot benedicere, dont l'Eriture se sert ici, signifie en cet endroit « maudire; » elle se sert encore de la même expression dans le livre des Rois, où il est dit que Naboth fut lapidé pour avoir « maudit Dieu et le roi »). Le Seigneur prévoyant que ce dernier combat tournerait encore à la gloire de son serviteur : « Va, »  dit-il au démon, « je te l'abandonne, mais ne touche point à son âme. » Dieu livre le corps de ce saint homme à la puissance du démon, et il lui défend de « toucher à son âme; » car s'il l'avait attaqué par cette partie où réside l'esprit, les péchés que Job aurait commis dans cet état ne lui auraient point été imputés, mais à celui qui aurait troublé sa raison.

Que les autres donc louent les victoires que vous avez remportées sur le démon ; qu'ils publient avec éloge qu'on vous a vu conserver à la mort de vos filles votre tranquillité ordinaire, quitter quarante jours après vos habits de deuil et en prendre de blancs , pour célébrer avec joie le triomphe d'un martyr et la dédicace de ses reliques, sans paraître touché d'un malheur que toute la ville ressentait pour vous; qu'on ajoute que vous avez regardé la mort de votre femme non pas comme une perte irréparable pour vous, mais comme un voyage qu'elle faisait. Pour moi, je. ne veux point vous séduire ici par des louanges flatteuses et pleines d'adulation; j'aime mieux vous donner cet avis salutaire, et vous dire avec le Sage : « Mon fils, lorsque vous vous engagerez à servir Dieu, préparez-vous à être éprouvé par les tentations. » Et après vous être acquitté de tous vos devoirs, dites : « Je suis un serviteur inutile, j'ai fait ce que j'étais obligé de faire. » Vous m'avez enlevé mes enfants; vous me les aviez donnés, Seigneur; vous m'avez ôté ma femme, vous ne me l'aviez prêtée que pour un temps, et pour me consoler dans les peines de la vie présente; je ne me plains pas de ce que vous m'en avez privé, je vous remercie de me l'avoir prêtée.

Jésus-Christ disait autrefois à un jeune homme qui se vantait d'avoir accompli tous les préceptes de la loi : « Il vous manque encore une chose; si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez, donnez-le aux pauvres, puis venez et me suivez. » Ce jeune homme qui se flattait d'avoir gardé exactement tous les commandements de Dieu, succombe dès le premier assaut à l'amour des richesses: tant il est vrai que les riches n'entrent qu'avec peine dans le royaume du ciel, et que ceux-là seuls peuvent y entrer qui, se détachant des biens de la terre, s'élèvent au-dessus de tout ce qui est créé. « Allez, dit Jésus-Christ, et vendez », non pas une partie de votre bien, mais « tout ce que vous possédez, et donnez-le, »  non pas à vos amis, à vos parents, à votre femme, à vos enfants; et pour dire encore quelque chose de plus, ne vous en réservez rien du tout par une timide prévoyance, de peur que. vous ne soyez puni comme Ananie et Sapphire; mais « donnez tout aux pauvres, et employez ces richesses d'iniquité à vous faire des amis qui vous reçoivent dans les tabernacles éternels. » Ce n'est qu'à ce prix que vous pouvez me suivre; si vous voulez posséder le maître du monde, et dire avec David : « Le Seigneur est mon partage; » il faut que vous soyez un véritable lévite qui ne possède rien sur la terre.

C'est le parti que vous devez prendre, mon cher Julianus, si vous voulez être parfait. Il faut vous élever à la perfection des apôtres, porter votre croix à la suite de Jésus-Christ, ne point regarder derrière vous après avoir mis la main à la charrue , ne point descendre du haut du toit pour prendre vos anciens habits; il faut enfin abandonner votre manteau pour vous dégager des mains d'une maîtresse égyptienne. Elie ne put s'élever au ciel avec le sien, et il fut obligé de laisser au monde des habits qui appartenaient au monde.

Vous me direz peut-être qu'il n'appartient qu'aux apôtres et à ceux qui aspirent à la perfection, de vivre dans un si grand détachement des choses de la terre. Mais pourquoi ne voudriez-vous pas être parfait ? Pourquoi refuseriez-vous de tenir le premier rang dans la famille de Jésus-Christ, comme vous le tenez dans le monde ? Est-ce parce que vous avez été marié ? Saint Pierre l'était aussi, et cependant il quitta sa femme , sa barque et ses filets. Au reste le Seigneur, qui désire le salut de tous les hommes et qui aime mieux la conversion du pécheur que sa mort , vous a ôté ce prétexte spécieux, en vous enlevant votre femme qui, bien loin de vous retenir sur la terre, vous invite maintenant à la suivre dans le ciel. Si vous amassez du bien, que ce soit pour les enfants que vous avez déjà devant Dieu. Ne donnez point à leur soeur la part qui leur est que; faites-la servir à la subsistance des pauvres et à votre propre salut; ce sont là les joyaux et les pierreries que vos filles attendent de vous. Elles souhaitent que vous employiez à revêtir les pauvres ce qu'elles auraient consumé inutilement à entretenir leur luxe et leur vanité. Elles vous demandent la portion de l'héritage qui leur appartient, afin de paraître aux yeux de leur époux avec des ornements conformes à leur qualité, et non point comme des filles nées dans la bassesse et dans l'indigence.

Et ne prétendez pas que votre illustre naissance et vos grands biens soient un obstacle à votre perfection. Jetez les yeux sur le saint homme Pammaque et sur Paulin, ce prêtre d'une foi si vive et si ardente. Ils ne se sont pas contentés d'avoir donné à Dieu tout ce qu'ils possédaient, ils lui ont encore consacré leurs propres personnes : de manière que le démon n'a plus aucun prétexte pour les tourmenter, puisqu'ils n'ont pas donné « peau pour peau » mais qu'ils ont sacrifié au Seigneur « leur chair, leurs os » et leur propre vie. Ces deux grands hommes peuvent vous porter par leurs discours et leurs exemples à un haut degré de perfection. Vous êtes noble, ils le sont aussi; ils sont encore plus nobles dans le Christ; vous êtes riche et considéré, ils le sont aussi, ou plutôt ils ont renoncé aux honneurs et aux biens de la terre pour mener une vie pauvre et obscure; mais c'est cela même qui fait aujourd'hui leur gloire et leur richesse, et jamais ils n'ont été ni plus grands ni plus riches que depuis qu'ils sont devenus pauvres et méprisables aux yeux du monde pour l'amour de Jésus-Christ.

C'est faire un bon usage de vos biens que de les employer à soulager les besoins des serviteurs de Dieu, à secourir les solitaires, à orner les églises; mais ce n'est encore là que le commencement de la perfection. Si vous méprisez les richesses, les philosophes du siècle les ont méprisées comme vous. Un de ceux-là (1), pour ne rien dire des autres, jeta dans la mer le prix de plusieurs terres qu il avait vendues « Allez, dit-il, malheureuses richesses, objet de la cupidité des hommes, je vous perdrai, de peur que vous ne me perdiez. » Quoi! un philosophe, un esclave de la vanité qui ne cherche que l'estime et les applaudissements des hommes, se dépouille sans réserve de toutes ses richesses; et vous vous flatterez d'être arrivé au comble de la perfection en donnant seulement à Dieu une partie de ce que vous possédez ? Le Seigneur veut que vous vous immoliez à lui comme une hostie vivante et agréable à ses yeux. Ce n'est point vos biens qu'il cherche , c'est la possession de votre coeur qu'il demande , et c'est dans cette vue qu'il vous éprouve aujourd'hui par tant de disgrâces, de même qu'il éprouva autrefois Israël par toutes sortes de plaies et de châtiments : « Car le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de verges tous ceux qu'il reçoit au nombre de ses enfants. » La pauvre veuve de l'Evangile ne mit dans le tronc que deux petites pièces de monnaie; mais comme elle donnait tout ce qu'elle avait, Dieu qui juge du prix des présents qu'on lui fait, non point par leur valeur, mais par le coeur de ceux qui les lui font, préféra son offrande à celles des riches. Quand même vous distribueriez tous vos biens aux pauvres, vous ne pouvez les répandre que sur un petit nombre de malheureux, et il y en aura toujours une infinité qui ne se ressentiront point de vos bienfaits; car toutes les richesses d'un Darius et d'un Crésus ne suffiraient pas pour subvenir aux nécessités de tous les pauvres qui sont au monde. Mais si vous vous consacrez vous-même au Seigneur , et si, à l'exemple des apôtres, vous renoncez à tout pour suivre Jésus-Christ, vous comprendrez alors ce qui manquait à votre vertu, et combien vous étiez éloigné de la véritable perfection.


(1) Cratès de Thèbes,


Vous n'avez point pleuré la mort de vos filles, et la crainte du Seigneur a arrêté sur vos joues les larmes que la tendresse paternelle fait verser. Mais combien êtes-vous Inférieur en cela à Abraham, qui consentit à immoler lui-même son fils unique, persuadé qu'un enfant à qui Dieu avait promis la possession de toute la terre ne pouvait manquer de vivre après sa mort. Jephthé sacrifia aussi sa propre fille, et c'est par là qu'il s'est rendu digne d'être mis par l’apôtre saint Paul au nombre des justes. Ne vous contentez pas d'offrir à Dieu des biens qu'un voleur, un ennemi, une confiscation peut nous enlever; des biens qui nous échappent souvent dans le temps même que nous les possédons, et qui, semblables aux flots de la mer, passent. tour à tour à de nouveaux maîtres ; des biens enfin que vous serez obligé malgré vous d'abandonner en mourant. Mais offrez-lui des biens qui vous accompagneront jusqu'au tombeau, ou plutôt qui vous suivront jusque dans le ciel. Vous employez vos richesses à bâtir des monastères, et à nourrir un grand nombre de solitaires qui demeurent dans les îles de la Dalmatie; vous feriez encore mieux de vivre et de vous sanctifier en la compagnie des saints, selon ce que dit le Seigneur : « Soyez saints, parce que je suis saint. »

Quoique les apôtres n'aient abandonné que leur barque et leurs filets, néanmoins ils se font un mérite et une gloire d'avoir tout quitté pour suivre Jésus-Christ. Ils ont même mérité d'être loués de la bouche de celui qui doit un jour être leur juge, parce qu'en se donnant eux-mêmes ils ont renoncé à tout ce qu'ils possédaient sur la terre. Je ne prétends point par là vous dérober la gloire de vos bonnes oeuvres, ni diminuer le mérite de vos charités et de vos aumônes; mais je ne veux point que vous viviez en solitaire parmi les gens du monde, ni en homme du monde parmi les solitaires; et comme j'ai appris que vous aviez dessein de vous consacrer au service de Dieu, je veux que vous vous donniez à lui sans réserve. Si vos amis et vos parents vous donnent d'autres conseils et veulent vous engager à entretenir une table magnifique et délicate, soyez persuadé qu'ils recherchent leurs plaisirs plutôt que votre salut. Faites réflexion que la bonne chère finira avec la vie, et que la mort vous enlèvera tôt ou tard toutes vos richesses. Après avoir vu mourir, en moins de vingt jours, deux de vos filles, l'une âgée seulement de six ans et l'autre de huit, pouvez-vous vous flatter, vous qui êtes déjà âgé, de vivre encore longtemps ? Quelque longue que soit la vie de l'homme, « elle ne va ordinairement, »  dit le prophète-roi, « qu'à soixante-dix ans ou à quatre-vingts tout au plus; tout ce qui est au-delà n'est que peine et douleur. »  Heureux celui qui passe sa vieillesse à servir Jésus-Christ et qui meurt à son service; « il ne craindra point de parler à son ennemi en présence de son juge, » et on lui dira en entrant dans le ciel : Vous avez passé votre vie dans l'affliction, venez goûter ici de solides plaisirs. Dieu ne punit point deux fois une même faute. Ce riche impitoyable, qui vivait dans le luxe et dans la délicatesse, brûle dans les enfers; tandis que le pauvre Lazare, qui était couvert de plaies et d'ulcères que les chiens venaient lécher, et qui vivait à peine des miettes qui tombaient de la table du riche, est dans le sein d'Abraham, où il a la joie d'être reconnu pour l'enfant de ce grand patriarche. Il est bien difficile, ou plutôt il est impossible d'être heureux en ce monde et en l'autre; de goûter dans le ciel les plaisirs de l'esprit après avoir goûté sur la terre les plaisirs des sens ; de voir succéder les délices de la vie future aux douceurs de la vie présente; d'être le premier homme dans ce monde et le premier saint du paradis; de jouir des honneurs du siècle et de la gloire de l'éternité.

Si vous vous étonnez clé ce que quelques-uns tombent au milieu de leur carrière et de ce que moi-même qui vous donne cet avis, je ne suis pas tel que je souhaite que vous soyez, faites réflexion, je vous prie, que c'est Jésus-Christ même et non pas moi qui vous donne ces conseils; que je ne me propose pas ici pour exemple, et que je vous avertis seulement de ce que doivent faire tous ceux qui veulent s'engager au service de Dieu. Un athlète sent redoubler ses forces quand on l'anime au combat, quoique ceux qui l'y excitent soient plus faibles que lui. Ne vous arrêtez point à considérer un Judas qui trahit son divin maître; jetez plutôt les yeux sur Paul, qui reconnaît le Sauveur. Jacob, fils d'un père très riche, se retira en Mésopotamie , seul , dépouillé de tout , et n'ayant qu'un bâton à la main. Quoique élevé par sa mère Rébecca avec beaucoup de délicatesse, il se coucha au milieu du chemin pour se délasser, et prit une pierre pour lui servir d'oreiller. Dans cette situation, il vit une échelle qui allait de la terre jusqu'au ciel, et des anges qui montaient et descendaient le long de l'échelle. Il vit aussi le Seigneur, qui était appuyé sur le haut de cette échelle, pour donner la main à ceux qui étaient tombés et encourager par sa présence ceux qui montaient. C'est pourquoi il appela ce lieu-là « Béthel, » c'est-à-dire « Maison de Dieu, » dans laquelle on monte et descend tous les jours. En effet, les justes même tombent quand ils se négligent, et les pécheurs se rendent dignes, par les larmes de la pénitence, d'être rétablis dans leur premier état. Je ne vous ai parlé ici de cette vision de Jacob que pour animer votre zèle par l'exemple de ceux qui montent à cette échelle mystérieuse, et non pas pour vous alarmer par la chute de ceux qui tombent. Car on ne doit jamais régler sa conduite sur celle des méchants, et nous voyons même que, dans les affaires du monde, on s'attache toujours à suivre l'exemple des plus sages et des plus vertueux.

J'avais dessein de passer les bornes que demande une lettre et que je m'étais prescrites moi-même , persuadé qu'on ne saurait jamais eu dire assez sur un si beau sujet et pour une personne de votre mérite; mais Ausonius me presse de lui remettre ma lettre, et son cheval, par ses hennissements, semble accuser la lenteur de mon esprit. Je vous prie d'avoir soin de vous bien porter dans le Christ. Vous avez dans votre famille, en la personne de l'illustre Vera (1), pour ne pas parler des autres, un beau modèle de vertu ; elle suit véritablement Jésus-Christ, et supporte courageusement les peines et les ennuis de la vie présente. Suivez donc les exemples de cette vertueuse femme, qui vous sert de guide dans les voies de la perfection.


(1) Vera, sœur de Julianus


A RUSTICUS.

Citations des psaumes, des prophètes et de l'Evangile, afin d'engager Rusticus, à l'exemple d’Artemia, sa femme, à faire pénitence pour avoir violé la promesse de continence qu'il avait faite. — Ravages des Barbares dans l'empire. — Dangers que court Rusticus.

Lettre écrite eu 408.

Hedibia servante du Christ et ma chère fille Artemia, votre épouse, ou plutôt votre sceur et votre compagne, m'ont engagé à vous écrire, quoique je ne vous connaisse pas et que vous ne me connaissiez pas non plus. Artemia, peu contente d'assurer son propre salut, songe encore à ménager le vôtre, et elle y travaille dans la Terre-Sainte avec le même zèle que lorsqu'elle demeurait avec vous. Elle veut imiter saint André et saint Philippe, qui, ayant rencontré le Sauveur, allèrent chercher l'un son frère Simon, et l'autre son ami Nathanaël, afin que celui-là méritât d'entendre de la bouche de Jésus-Christ : « Vous êtes Simon, fils de Jean; vous serez appelé Céphas, c'est-à-dire Pierre, et que celui-ci qui, en notre langue, veut dire « don de Dieu, » reçût de la même bouche ce bel éloge : « Voici un vrai Israélite, sans déguisement et sans feinte. »

Loth voulut aussi autrefois sauver sa femme et ses filles de l'embrasement de Sodome et de Gomorrhe; et demi-brûlé, il s'élança au travers des flammes qui dévoraient ces villes criminelles, afin d'en tirer son épouse qui était encore engagée dans ses anciens égarements. Mais cette femme, troublée par son désespoir, regarda derrière elle, et laissa à la postérité un monument éternel de son infidélité. Au contraire, son mari fut toujours fidèle, et, pour une femme qu'il perdit, il sauva, par l'ardeur de sa foi, toute la ville de Ségor. Laissant la vallée de Sodoine couverte de ténèbres et ensevelie dans une profonde nuit, il gagna le haut des montagnes, et alors il vit le soleil se lever sur Ségor, qui veut dire « petite, »  afin qu'une petite ville fût redevable de son salut à la petite foi de Loth qui n'en avait pas eu assez pour conserver de plus grandes villes. Car un habitant de Gomorrhe, qui jusqu'alors avait été dans l'erreur, ne pouvait pas voir sitôt le soleil de midi, heure à laquelle Abraham, cet ami du Seigneur, reçut Dieu en la personne des anges; Joseph donna à manger à ses frères en Egypte, et l'épouse des Cantiques demande à son époux : « Où reposez-vous, et où faites-vous paître votre troupeau à midi ? »

Samuel déplorait autrefois l'aveuglement de Saül, qui ne prenait aucun soin de guérir par la pénitence les plaies qu'il s'était faites par son orgueil. Saint Paul pleurait sur les Corinthiens, qui refusaient de se purifier dans leurs larmes des crimes dont ils s'étaient souillés. Ezéchiel dévora un livre où l'on avait écrit dedans et dehors des cantiques, des plaintes et des malédictions; les cantiques étaient pour les justes, les plaintes pour les âmes pénitentes, et les malédictions pour ceux dont il est écrit « Lorsque l'impie est tombé dans l'abîme du péché, il méprise tout. » C'est de ceux-là que parle Isaïe lorsqu'il dit : « Le Dieu des armées les a invités à avoir recours aux larmes et aux soupirs, à raser leurs cheveux et à se revêtir de cilices; et, au lieu de cela, ils n'ont pensé qu'à se réjouir et à se divertir, à tuer des veaux, à égorger des moutons, et à manger de la chair. Ne pensons, »  disaient-ils, « qu'à boire et à manger, puisque nous mourrons demain. » C'est encore à eux que s'adressent les paroles du prophète Ezéchiel : « Et toi, fils de l'homme, reproche à la maison d'Israël d'avoir parlé de la sorte Nous serons toujours accablés sous le poids de nos dérèglements et de nos iniquités, et nous sécherons dans nos crimes; comment donc pourrons -nous être sauvés ? Va leur dire de ma part : Je jure par moi-même, dit le Seigneur; je ne demande point la mort du pécheur, mais seulement qu'il se retire du mauvais chemin. »  Et ailleurs : « Revenez à moi, et quittez vos voies d'iniquité; pourquoi mourez-vous, maison d'Israël ? »

Rien n'est plus criminel aux yeux de Dieu que de vouloir persévérer dans le mal, sous prétexte qu'on désespère de pouvoir devenir meilleur. Et mime ce désespoir ne peut venir que d'un manque de foi; car aloi qui désespère de son salut croit qu'il n'y aura point de jugement; s'il était persuadé du contraire, il craindrait de tomber entre les mains de son juge , et il se préparerait, par la pratique des bonnes oeuvres, à paraître devant lui. Ecoutons ce que dit le Seigneur par la bouche de Jérémie : « Retirez votre pied des chemins raboteux, et prenez garde que votre gorge ne se dessèche par la soif. » Et dans un autre endroit : « Quand on est tombé, ne se relève-t-on pas ? et quand on s'est détourné du droit chemin, n'y revient-on plus ? » Il dit encore dans Isaïe : « Si tu reviens à moi touché de tes égarements, tu sera sauvé, et tu connaîtras l'état malheureux où tu étais réduit. » Un malade ne juge jamais mieux des douleurs et des incommodités qu'il a souffertes durant sa maladie que lorsqu'il est rétabli en parfaite santé ; le vice sert à relever le prix de la vertu, et les ténèbres à rehausser l'éclat de la lumière.

Ezéchiel, animé du même esprit que ces prophètes, tient aussi le même langage : « Convertissez-vous, »  dit-il, « ô maison d'Israël! et faites pénitence de toutes vos iniquités, et vous ne trouverez plus votre supplice dans votre impiété. Ecartez loin de vous toutes ces actions criminelles par lesquelles vous m'avez offensé, et faites-vous un coeur nouveau et un esprit nouveau. Et pourquoi mourez-vous, maison d'Israël ? car je ne veux point la mort du pécheur, »  dit le Seigneur. C'est pour cela qu’il ajoute ensuite: « Je jure par moi-même, dit le Seigneur, je ne veux point la mort du pécheur, je veux seulement qu'il se convertisse, qu'il se retire de sa mauvaise voie, et qu'il vive, »  de peur qu'une âme incrédule ne perde l'espérance des biens qui lui sont promis, et que, voyant sa perte assurée, elle ne néglige de remédier à des maux qu'elle croit incurables. C'est pourquoi le Seigneur dit : « Je jure par moi-même, »  afin que si nous refusons d'ajouter foi aux promesses d'un Dieu, nous croyons du moins au serment par lequel il s'engage à ménager notre salut. De là vient cette prière qu'un juste faisait à Dieu : « Convertissez-nous, ô Dieu notre Sauveur! et détournez votre colère de dessus nous. » Et ailleurs : « C'était, Seigneur, par un pur effet de votre volonté que vous m'aviez affermi dans l'état florissant où j'étais; mais aussitôt que vous avez détourné votre visage de moi, je me suis senti tout troublé. » Car, dès que j'ai préféré la beauté de la vertu à la laideur du vice, vous avez fortifié ma faiblesse par votre grâce. Je vous entends dire encore : « Je poursuivrai mes ennemis et les atteindrai, et je ne m'en retournerai point qu'ils ne soient entièrement défaits. »  Poursuivez-moi donc, de peur que je ne vous échappe, moi qui vous fuyais auparavant , et qui étais du nombre de vos ennemis. Ne cessez point de courir après moi, jusqu'à ce qu'abandonnant les voies criminelles par où je marche, je retourne à mon premier époux, « qui me donnait du linge, de l'huile, et de la pure farine, et qui me nourrissait de viandes très délicates. » C'était lui qui avait fermé et bouché ces sentiers dangereux où je m'égarais, afin de m'obliger de revenir à celui qui dit dans l'Évangile : « Je suis la voie, la vérité et la vie. »

Écoutez ce que dit le prophète-roi : « Ceux qui sèment avec larmes moissonneront avec joie; ils allaient et marchaient en pleurant, jetant leur semence sur la terre ; mais ils reviendront comblés de joie, et porteront les gerbes qu'ils auront recueillies. » Dites avec ce prophète : « Je laverai toutes les nuits mon lit de mes pleurs, et j'arroserai ma couche de mes larmes. » Et encore : « Comme le cerf soupire avec ardeur après les sources des eaux, ainsi pion lime soupire après vous, ô mon Dieu! qui êtes une fontaine d'eau vive (1). Quand viendrai-je, et quand paraîtrai-je devant la face de Dieu ? lies larmes ont été mon pain jour et nuit. » Et dans un autre endroit: « O Dieu, ô mon Dieu! je veille et je soupire vers vous dès que la lumière commence à paraître. Mon âme brûle d'une soif ardente pour vous, et en combien de manières ma chair se sent-elle aussi pressée de cette ardeur ? Dans cette terre déserte sans route et sans eau, je me suis présenté devant vous comme dans votre sanctuaire. » C'est-à-dire : quoique mon âme brûlât d'une soif ardente pour vous, cependant, appesanti par le poids de ma propre chair, je ne vous ai cherché qu'avec peine, et je n'ai pu me présenter à vos yeux dans votre sanctuaire qu'après avoir établi ma demeure dans une terre d'où le vice est banni, où les puissances ennemies ne sauraient passer, et où les eaux sales et corrompues de la concupiscence ne coulent jamais.


(1) On a suivi ici les éditions et les manuscrits qui portent : At te Deum fontem vivam. Il y a dans notre Vulgate : Ad te Deum fortem, vivum : Mon âme a une soif ardente pour le le Dieu fort, pour le Dieu vivant.


Le Sauveur pleura aussi sur la ville de Jérusalem, parce qu'elle n'avait pas fait pénitence de ses péchés. Saint Pierre lava dans l'amertume de ses larmes le crime qu'il avait commis en reniant trois fois son divin maître, accomplissant par là ce que dit le prophète-roi « Mes yeux ont versé des ruisseaux de larmes. » Jérémie, plaignant aussi l'endurcissement d'un peuple qui ne voulait point faire pénitence, disait : « qui donnera de l'eau à ma tête, et une fontaine de larmes à mes yeux, pour pleurer ce peuple jour et nuit ? » Et voulant démontrer quel était le sujet de ses larmes et de ses gémissements, il ajoute ensuite: « Ne pleurez point un homme mort, et ne faites point pour lui le deuil ordinaire ; mais pleurez avec beaucoup de larmes celui qui sort de cette ville parce qu'il n'y reviendra plus. » Il ne faut donc pleurer ni les Gentils ni les Juifs, qui ne sont point membres de l'Église, et qui sont morts pour toujours, selon cette parole du Seigneur : « Laissez aux morts le soin d'ensevelir leurs morts. » Mais on doit pleurer ceux qui sortent du sein de l'Église par une vie criminelle et qui ne veulent plus y rentrer par la pénitence. C'est pourquoi le prophète s'adressant aux ecclésiastiques, qui sont les murailles et les tours de l'Église : « Versez des larmes, »  leur dit-il, « murailles de Sion; réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, et pleurez avec ceux qui pleurent, »  afin d'exciter par vos larmes les pécheurs à rompre la dureté de leur coeur et à pleurer leurs péchés, de peur qu'en persévérant dans le crime ils n'entendent ces justes reproches du Seigneur : « Pour moi, je vous avais plantés comme une vigne propre à porter beaucoup de fruit, et où je n'avais mis que de bon plant; comment donc êtes-vous devenus pour moi semblables à une vigne étrangère qui ne produit que des fruits amers ? Ils ont dit au bois, »  continue le même prophète, « vous êtes mon père ; et à la pierre : Vous m'avez donné la vie. Ils m'ont tourné le dos et non le visage. » C'est-à-dire : Ils n'ont pas voulu revenir à moi par la pénitence; mais, toujours endurcis dans leurs crimes, ils m'ont tourné le dos avec mépris. De là vient que le Seigneur dit à ce prophète : « N'avez-vous pas vu ce que m'ont fait les habitants d'Israël ? ils sont allés sur toutes les hautes montagnes et sous tous les arbres chargés de feuillages, et ils s'y sont abandonnés à de honteux excès; et, après avoir commis tant d'abomination, je leur ai dit : Revenez à moi, et ils ne sont point revenus. »

Quelle est la bonté de Dieu de nous inviter, après tant de crimes, à rentrer dans les voies du salut! et quelle est la dureté de notre coeur de ne vouloir pas revenir à lui, et changer de vie ! « Si une femme, »  dit le Seigneur, « quitte son mari pour en épouser un autre, et qu'ensuite elle revienne à lui, la voudra-t-il recevoir, et ne la gardera-t-il pas avec horreur ? » Le texte hébreu ajoute ces paroles , qu'on ne trouve ni dans le grec ni dans le latin : « Et vous, vous m'avez quitté, cependant revenez, et je vous recevrai, dit le Seigneur. » Le prophète Isaïe dit dans le même sens, et presque dans les mêmes termes: « Revenez à moi, enfants d'Israël, vous qui vous égarez dans de grands et pernicieux desseins; revenez à moi, et je vous délivrerai. Je suis votre Dieu, et vous n'en avez point d'autre que moi; il n'y a que moi de juste, et je suis le seul qui puisse vous racheter. Vous qui demeurez aux extrémités de la terre, revenez et vous serez sauvés. Souvenez-vous de ce que je vous dis; gémissez et faites pénitence, vous qui êtes dans l'erreur; convertissez-vous du fond du coeur, et rappelez dans votre mémoire ce qui s'est passé depuis le commencement des siècles, parce que je suis votre Dieu, et qu'il n'y en a point d'autre que moi. » Le prophète Joël dit aussi : « Revenez à moi de tout votre coeur, par vos jeûnes, par vos larmes et par vos gémissements. Brisez vos cœurs au lieu de déchirer vos habits, car Dieu est bon et miséricordieux, et il se repent du dessein qu'il avait de vous châtier. »

Apprenons du prophète Osée combien sont grandes les miséricordes du Seigneur, et combien est excessive et ineffable sa bonté. « Que ferai-je pour toi, Ephraïm ? Comment te protégerai-je, Israël ? Que ferai-je pour toi, dis-je ? Je te traiterai comme j'ai fait à Adama et à Seboïm (1); mais non, je suis changé à ton égard; j'ai abandonné le dessein que j'avais de te punir, et je ne suivrai point les mouvements de ma colère. » « Il n'y a personne, » dit David, « qui se souvienne de vous dans la mort, et quel est celui qui vous louera dans l'enfer ? » II dit encore dans un autre endroit : « Je vous ai fait connaître mon péché, et je ne vous ai point caché mon injustice. J'ai dit: Je parlerai contre moi-même, et je déclarerai mon iniquité au Seigneur; et vous m'avez remis aussitôt l'impiété de mon coeur. C'est pour cette raison que tout homme saint vous priera dans un temps favorable, et quelque grand que soit le débordement des eaux, elles ne viendront point jusqu'à lui. » Avec quelle abondance doivent couler des larmes que l'on compare à un déluge ? Celui qui pleure de la sorte, et qui peut dire avec Jérémie : « Que la prunelle de mon oeil ne cesse point de pleurer; » celui-là, dis-je, verra accomplir en lui ce que dit le prophète-roi: « La miséricorde et la vérité se sont rencontrées, la justice et la paix se sont donné le baiser; » afin que si la justice et la vérité vous ont alarmé, la miséricorde et la paix vous engagent à travailler à votre salut.


(1) C'étaient deux villes de la Pentapole, qui furent consumées par le feu du ciel avec Sodome et Gomorrhe.


David nous donne, dans le psaume cinquantième, une juste idée de la pénitence que doit faire le pécheur. Ce roi pénitent y pleure l'adultère qu'il avait commis avec Bethsabée, femme d'Urie. Le prophète Nathan lui ayant reproché son crime, il répondit : « J'ai péché, »  et aussitôt il mérita d'entendre ces paroles consolantes : « Le Seigneur vous a aussi remis votre péché. »  Ce prince, coupable tout à la fois et d'homicide et d'adultère, disait à Dieu, les yeux baignés de larmes : « Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon votre grande miséricorde, et effacez mon iniquité selon la multitude de vos bontés. »  En effet, la grandeur de son crime avait besoin d'une grande miséricorde; aussi ajoute-t-il ensuite : « Lavez-moi de plus en plus de mon iniquité, et purifiez-moi de mon péché, parce que je connais mon iniquité, et que j'ai toujours mon péché devant les yeux. J'ai péché devant vous seul, »  puisqu'étant roi je ne craignais personne, « et j'ai fait le mal en votre présence, de sorte que vous serez reconnu juste et véritable dans vos paroles, et que vous demeurerez victorieux lorsqu'on jugera de votre conduite. » Car « Dieu a voulu que tous fussent enveloppés dans le péché, afin d'exercer sa miséricorde envers tous. » David sut si bien profiter de sa pénitence que, devenu maître de pécheur et de pénitent qu'il était, il ajoute : « J'enseignerai vos voies aux méchants, et les impies se convertiront à vous. » Comme Dieu « ne voit devant lui que gloire et que sujets de louanges, »  aussi un pécheur qui confesse ses crimes, et qui dit avec le prophète « Mes plaies ont été remplies de corruption et de pourriture, à cause de mon extrême folie; » ce pécheur, dis-je, voit succéder à la difformité de ses plaies la beauté d'une parfaite guérison. « Celui, »  au contraire, « qui cache son iniquité ne prospèrera point. »

Achab, ce roi si impie, fit mourir Naboth afin de s'emparer de sa vigne. Elie lui reprocha son crime, aussi bien qu'à Jezabel, qui lui était moins unie par les liens du mariage que par le penchant naturel qu'elle avait à la cruauté. « Vous avez tué Naboth, »  lui dit ce prophète, « et de plus vous vous êtes emparé de sa vigne; mais voici ce que dit le Seigneur

en ce même lieu où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils lècheront aussi votre sang, et mangeront Jezabel devant les murs de Jezraël. » Achab, ayant entendu ces paroles, se couvrit d'un sac, jeûna et dormit avec le cilice. Alors le Seigneur, adressant sa parole à Elie, lui dit: « Puisque Achab a tremblé en ma présence, je ne ferai point tomber sur lui, tant qu'il vivra, les maux dont je l'ai menacé. » Achab et Jezabel étaient également coupables; mais Achab ayant fait pénitence de son péché, Dieu différa son supplice et ne le punit que dans ses descendants, au lieu que Jezabel, obstinée et endurcie dans son crime, en reçut la punition sur-le-champ.

Jésus-Christ dit aussi dans l'Evangile : « Les Ninivites s'élèveront, au jour du jugement, contre ce peuple, et le condamneront, parce qu'ils ont l'ait pénitence à la prédication de Jonas. » Et ailleurs : « Je suis venu, non pas pour appeler les justes, mais pour appeler les pécheurs à la pénitence. »  On trouve dans la boue la pièce de monnaie qu'on avait perdue. Un berger laissant nonante et neuf de ses brebis dans la solitude, en va chercher une seule qui s'était égarée, et la rapporte sur ses épaules ; et les anges se réjouissent dans le riel de la conversion d'un seul pécheur qui fait pénitence. Heureuses les âmes pénitentes qui réjouissent les anges et causent tant de joie dans ce royaume dont il est dit: « Faites pénitence, parce que le royaume du ciel est proche. »  Il n'y a point de milieu entre la vie et la mort; ce sont deux extrémités entièrement opposées, mais la pénitence sait les unir ensemble. L'enfant prodigue ayant dépensé tout ce qu'il avait, et se voyant éloigné de la maison paternelle , pouvait à peine se rassasier de ce que mangeaient les pourceaux. Il revint donc chez son père, qui ordonna qu'on tuât le veau gras, qu'on donnât une robe à son fils et qu'on lui mit un anneau au doigt. On lui donne la robe de Jésus-Christ qu'il avait souillée, afin qu'on pût lui dire avec le sage : « Ayez soin que vos vêtements soient toujours blancs. »  Il reçoit le sceau et le caractère des enfants de Dieu, afin qu'il puisse s'écrier : « Mon père, j'ai péché contre le, ciel et contre vous. » Enfin on lui donne un baiser pour marque de sa réconciliation, afin qu'il puisse dire avec le prophète-roi : « La lumière de votre visage est gravée sur nous, Seigneur. »

« Si le juste vient à commettre quelque crime, sa justice ne le mettra point à couvert du châtiment; et si le pécheur se convertit, son iniquité ne lui sera point imputée. » Les dispositions présentes où Dieu nous trouve sont la règle de ses jugements, et il n'a point égard à ce que nous avons été, mais à ce que nous sommes, pourvu néanmoins que nous ayons renoncé à nos anciens dérèglements pour mener une vie nouvelle. « Le juste tombera sept fois et se relèvera. » S'il tombe, comment peut-il être juste ? S'il est juste, comment peut-il tomber ? En voici la raison; c'est qu'on ne perd point le nom de juste pourvu qu'on ait le soin de se relever toujours par la pénitence. Quand bien même on tomberait dans le péché, « non-seulement sept fois, mais septante fois sept fois, » si on se convertissait par une pénitence sincère, on obtiendrait le pardon de ses crimes. « Celui à qui on remet davantage aime aussi davantage. » Une femme débauchée, qui était la figure de l'Eglise des nations, lavant les pieds du Sauveur avec ses larmes, et les essuyant avec ses cheveux, mérita d'entendre de sa bouche ces paroles consolantes : « Vos péchés vous sont remis. »  Le pharisien perdit par son orgueil tout le mérite de ses bonnes actions, et le publicain attira la grâce du salut par son humilité et par l'aveu sincère de ses crimes.

Dieu dit parla bouche du prophète Jérémie Quand j'aurai prononcé l'arrêt contre un peuple ou contre un royaume, pour le détruire et pour le perdre sans ressource; si cette nation fait pénitence des péchés pour lesquels je l'avais menacée, je me repentirai aussi moi-même du mal que j'avais résolu de lui faire. Quand je me serai aussi déclaré en faveur d'une nation ou d'un royaume pour l'établir et pour l'affermir, si ce royaume ou cette nation pèche devant mes yeux, et si elle n'écoute point ma voix, je me repentirai aussi du bien que j'avais résolu de lui faire. »  Il ajoute aussitôt après : « Je vous prépare, plusieurs maux, je forme contre vous des pensées et des résolutions. Que chacun change de vie, faites que vos voies soient droites, et vos oeuvres justes. Et ils m'ont répondu : Nous avons perdu toute espérance ; nous nous laisserons aller à l'égarement de nos pensées, et chacun de nous se livrera à la malignité et à la corruption de son coeur. » Le juste Siméon dit dans l'Évangile : « Cet enfant a été posé pour la ruine et pour la résurrection de plusieurs; » c'est-à-dire, pour la ruine des pécheurs et pour la résurrection de ceux qui font pénitence. L'apôtre saint Paul écrivant aux Corinthiens : « Il court un bruit, leur dit-il, qu'il y a de l'impureté parmi vous, et une impureté telle qu'on n'entend point dire qu'il s'en commette de semblable parmi les païens mêmes ; savoir, qu'un d'entre vous abuse de la femme de son propre père. Et après cela vous êtes encore pleins d'orgueil, au lieu que vous auriez dû être dans les pleurs, et retrancher du milieu de vous celui qui a commis une action si honteuse. » Mais de crainte que ce pécheur, accablé par un excès de tristesse, ne se perdit sans ressource, le même apôtre dans sa seconde épître tâche de le ramener à son devoir par la douceur, et prie les fidèles de Corinthe de lui donner des marques de leur charité, afin de rétablir par la pénitence celui qui s'était perdu par son crime.

« Il n'y a point d'homme qui soit exempt de péché, quand bien même il ne vivrait qu'un seul jour; car ses années sont comptées. Les astres même ne sont pas purs aux yeux de Dieu, et il pense mal de ses anges. »  Si le péché trouve place dans le ciel, combien doit-il s'étendre sur la terre ? Si des créatures qui ne sont point assujetties aux mouvements du corps, ni aux impressions des sens, ont néanmoins paru coupables aux yeux de Dieu, combien le devons-nous être, nous qui sommes environnés d'une chair faible et fragile, et qui disons avec l'Apôtre:« Malheureux que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort ? Car il n'y a rien de bon dans notre chair, » et nous ne faisons pas ce que nous voulons ; nous faisons au contraire ce que nous ne voulons pas, la chair étant comme forcée de s'opposer aux désirs et aux inclinations de l'esprit. Au reste, si l'Écriture donne à quelques personnes le nom de justes, et de justes aux yeux de Dieu, le mot de « justice » doit se prendre dans le sens que je lui ai donné en expliquant ces paroles du sage (1) : « Le juste tombe et se relève sept fois; » et celles-ci du prophète Ezéchiel : « Dès que le pécheur se convertira, son iniquité ne lui sera point imputée. » En effet nous voyons que l'Évangile donne le nom de juste à Zacharie, père de saint Jean, quoiqu'il se soit rendu coupable devant Dieu par son peu de foi, et qu'il ait perdu l'usage de la parole en punition de son incrédulité. Job , dès le commencement du livre qui porte son nom, est appelé juste, innocent, pacifique; mais dans la suite Dieu lui reproche ses péchés, et Job les confesse lui-même. Si Abraham, Isaac et Jacob ont été sujets au péché, si les prophètes et les apôtres n'en ont pas été exempts, si l'on a trouvé de la paille parmi le plus pur froment, que doit-on attendre de nous, de qui il est écrit : « Quelle comparaison y a-t-il entre la paille et le blé, dit le Seigneur ? » Cependant la paille est destinée au feu. L'ivraie est mêlée durant cette vie avec le bon grain; mais celui qui porte le van viendra nettoyer son aire, et serrant le blé dans son grenier, il jettera les mauvaises graines au feu.

Je viens de parcourir toute l'Écriture sainte comme une riante prairie, et j'y ai ramassé tout ce que je vous ai dit, comme autant de belles fleurs dont j'ai voulu faire une couronne de pénitence. Mettez-la sur votre tête, cette couronne, et prenant l'essor avec les ailes de la colombe, allez chercher le lieu de votre repos, et vous réconcilier avec Dieu, qui est le meilleur et le plus indulgent de tous les pères. Celle qui autrefois était votre épouse, et qui maintenant est votre soeur et votre compagne, m'a appris que, suivant le précepte de l'Apôtre, vous aviez fait veau d'un commun consentement de vivre ensemble dans la continence, afin de vous appliquer à la prière; mais elle m'a dit en même temps que vous n'aviez pas été ferme dans votre résolution, ou plutôt, pour vous parler nettement, que vous étiez tombé tout-à-fait. Que pour elle le Seigneur lui avait dit comme à Moïse : « Pour vous, demeurez ici avec moi ; » et qu'elle avait dit au Seigneur, avec le prophète-roi : « Il a affermi mes pieds sur la pierre. » Elle m'a dit encore que votre maison, qui n'était pas établie sur le fondement solide de la foi, avait été renversée par les tempêtes que le démon avait excitées; mais que le Seigneur avait affermi la sienne, et qu'elle voulait bien vous y recevoir, afin qu'ayant été autrefois unis selon la chair, vous puissiez maintenant vous unir ensemble selon l'esprit; car « celui qui demeure attaché au Seigneur devient un même esprit avec lui. »  Il parait que lorsque vous fûtes obligés de vous séparer pour échapper à la fureur des Barbares et au danger de tomber dans l'esclavage , vous lui auriez promis avec serment de la suivre bientôt dans la Terre-Sainte, afin d'y travailler à votre salut, dont il semblait que vous n'aviez aucun souci.


(1) Les éditions portent : Septies in die cadit Justus : « Le juste tombe sept fois le jour. » Mais ces paroles in die ne sont point dans les manuscrits. Aussi ne se trouvent-elles ni dans aucun texte original, ni dans aucune version de l'Ecriture sainte.


Acquittez-vous donc d'une promesse que vous avez faite à Dieu. Comme la vie de l'homme est incertaine, craignez qu'une mort précipitée ne vous enlève avant d'avoir dégagé votre parole. Imitez celle que vous auriez dû instruire vous-même. Quelle honte pour vous de voir qu'un sexe qui n'a que la faiblesse en partage triomphe de tous les attraits du siècle, tandis que le vôtre, qui se pique de fermeté et de courage, se rend esclave de ses vanités. Quoi! vous voyez une femme à la tête d'une si grande entreprise, et vous refusez de suivre celle dont la conversion est déjà un gage assuré de votre foi ? Que si les débris de votre maison vous arrêtent encore, si vous voulez être témoin de la mort de vos amis et de vos concitoyens, si vous voulez voir la ruine et la désolation des villes et des villages, servez-vous du moins de la pénitence comme d'une planche pour vous sauver du naufrage de votre province, et pour vous mettre à couvert de la cruauté des Barbares et des malheurs de la captivité. Souvenez-vous d'une épouse qui demande votre salut à Dieu par des gémissements continuels, et qui ne désespère pas de l'obtenir. Tandis que vous êtes errant dans votre pays, mais ce n'est plus votre pays , puisque les Barbares s'en sont rendus maîtres; Arteni, qui désire vous sauver par sa foi, si vous ne pouvez pas le faire par vos propres mérites, se souvient de vous, et tâche de vous attirer par ses prières en ces lieux que Jésus-Christ a rendus respectables à toute la terre, par sa naissance, par sa mort et par sa résurrection. Le paralytique de l'Évangile était couché sur son lit , si perclus de tous ses membres qu'il ne pouvait remuer ni les pieds pour marcher, ni les mains pour prier; mais d'autres le présentèrent à Jésus-Christ, qui lui rendit la santé, et alors il reporta lui-même le lit sur lequel on l'avait apporté. C est ainsi que votre chère épouse, qui vous voit des yeux de la foi tout absent que vous êtes , vous présente au Sauveur, en lui disant, avec la femme chananéenne : « Ma fille est misérablement tourmentée par le démon. » Car, comme les âmes ne sont d'aucun sexe, je crois qu'on peut appeler votre âme la fille de la sienne, puisque, vous regardant comme un enfant incapable de digérer une viande solide, elle vous invite à venir sucer le lait, qui est la nourriture des enfants, afin que vous puissiez dire avec le prophète-roi . « J'ai erré comme une brebis égarée; cherchez votre serviteur, puisque je n'ai point oublié vos commandements. »


A ABIGAUS, PRÊTRE ESPAGNOL.

Saint Jérôme engage par des citations Abigaüs à supporter sa cécité avec résignation et à en profiter pour son salut.

Lettre écrite en 408.

Quoique je me sente coupable de plusieurs péchés, et que, prosterné aux pieds de Dieu, je lui dise tous les jours dans mes prières : « Ne vous souvenez point des fautes de ma jeunesse, ni de celles que j'ai commises par ignorance; » cependant, comme j'ai appris de saint Paul que celui qui s'enfle d'orgueil tombe dans la même condamnation que le démon, »  et de saint Pierre, que « Dieu résiste aux superbes et donne la grâce aux humbles, »  il n'y a rien que j'aie évité avec tant de soin que l'orgueil et ces airs de fierté qui nous rendent odieux au Seigneur. Car je sais que mon maître, mon Seigneur et mon Dieu a dit dans le temps de ses humiliations : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ; » et par la bouche du roi-prophète : « Seigneur, souvenez-vous de David, et de l'extrême douceur avec laquelle il a souffert la persécution des hommes. » Je sais qu'il est encore écrit ailleurs : « Le coeur de l'homme s'humilie avant d'être élevé, et il s'élève avant de tomber. » Ne croyez donc pas, je vous prie, que j'aie négligé de répondre à vos lettres, et ne me rendez pas responsable de l'infidélité ou de la négligence de ceux qui ne me les ont point rendues. Pourquoi ne répondrais-je pas à vos honnêtetés et à votre amitié, moi qui ai coutume de rechercher celle de tous les gens de bien, et qui n'épargne rien pour m'en faire aimer, persuadé de ce que dit le Sage : « Il vaut mieux être deux ensemble que d'être seul; car si l'un tombe, l’autre le soutient. Un triple cordon se rompt difficilement. Et le frère qui aide son frère sera élevé. » Ne craignez donc point de m'écrire, et le plus souvent que vous pourrez, afin de me dédommager de votre absence par vos lettres.

N'ayez point de regret d'avoir perdu un avantage que possèdent les fourmis, les mouches et les serpents, je veux dire les yeux du corps; réjouissez-vous, au contraire, d'avoir cet oeil, dont il est, dit dans les Cantiques : « Ma soeur, mon épouse, vous m'avez blessé avec un de vos yeux; » cet oeil avec lequel on voit Dieu, et dont Moïse voulait parler lorsqu'il disait : « Il faut que j'aille reconnaître quelle est cette merveille que je vois. »  Nous lisons même que quelques philosophes se sont arraché les yeux (1), afin que leur esprit, dégagé de tous les objets sensibles, pût former des idées plus nettes et plus pures. De là cette parole d'un prophète : « La mort est entrée par nos fenêtres. » De là ce que dit Jésus-Christ à ses apôtres : « Quiconque regardera une femme avec un mauvais désir pour elle, a déjà commis l'adultère dans son coeur. » De là il leur ordonne de lever les yeux et de considérer les moissons jaunes prêtes à être récoltées.


(1) C'est ce que, Cicéron dit de Démocrite.


Vous me priez de vous aider par mes conseils à vous affranchir de la servitude de Nabuchodonosor (1), de Rapsacès, de Nabuzardan et d'Holoferne. Si vous étiez encore leur esclave, vous n'auriez pas recours à moi. En recherchant l'amitié d'un homme que vous croyez être serviteur de Jésus-Christ, vous faites assez connaître que vous avez rompu leurs chaînes; qu'à l'exemple de Zorobabel, d'Esdras, de Néhémias et du grand-prêtre Jésus, fils de Josedech, vous avec commencé à relever les ruines de Jérusalem, et que « vous ne mettez pas votre argent dans un sac percé, » mais que vous travaillez à vous amasser un trésor dans le ciel.

Quoique ma chère fille Théodora, veuve de Lucinius, d'heureuse mémoire, n'ait pas besoin de recommandation, je vous prie néanmoins de la soutenir dans le nouveau genre de vie qu'elle a embrassé, afin qu'elle puisse arriver à la Terre-Sainte, malgré les peines et les fatigues qu'il y a à essuyer dans le désert. Faites-lui comprendre que, pour être parfaitement vertueux, il ne suffit pas d'être sorti de l'Egypte ; mais qu'il faut aller à travers une foule d'ennemis jusqu'à la montagne de Nabo (2) et au fleuve du Jourdain; qu'il faut recevoir en Galgala une seconde circoncision, et voir égorger Adonizedech (3) ; qu'il faut voir tomber au bruit des trompettes les murailles de Haï, d'Azur et de Jéricho. Nos frères qui demeurent ici avec moi vous saluent; je vous prie aussi de saluer de ma part tous ceux qui veulent bien penser à moi.


A SAINT AUGUSTIN.

Sur l'opiniâtreté des hérétiques. — Compliments à saint Augustin et à ses amis Alypius et Evodius. — Allusion historique obscure.

Lettre écrite en 410.

Il y a des gens qui, après avoir eu le cou rompu et les jambes cassées, ne peuvent néanmoins se résoudre à se soumettre, toujours attachés à leurs anciennes erreurs, quoiqu'ils n'aient pas la liberté de les enseigner. Nos frères qui sont ici vous saluent avec beaucoup de respect, et particulièrement vos saintes et vénérables filles (1). Je vous prie de vouloir bien aussi saluer de ma part vos frères Alypius et Evodius (2). Jérusalem (3) est tombée sous la puissance de Nabuchodonosor, et cependant elle ne veut point écouter les conseils de Jérémie; elle désire au contraire se retirer en Egypte, pour mourir dans Taphnès, et expirer sous le joug d'une éternelle servitude.


(1) C'est-à-dire de la servitude des passions, qui nous sont représentées par ces ennemis du peuple de Dieu.
(2) Moïse mourut sur cette montagne. Elle est dans le pays des Moabites au-dessus du Jourdain, et vis-à-vis de Jéricho.
(3) il était roi de Jérusalem. Josué le fit mourir avec cinq autres rois qu'il avait vaincus. Quelques manuscrits portent « Adonib sec; » mais celui-ci ne fut défait qu'après la mort de Josué, et on se contenta de lui couper les doigts des pieds et des mains sans le faire mourir. C'est donc une faute de copiste.


A LA VIERGE EUSTOCHIA.

Mort du sénateur Pammaque. — De Marcella. — Siège de Rome par Marie. — Massacre d'un grand nombre d'habitants. — Douleur de saint Jérôme. — Il commente le prophète Ezéchiel, le plus difficile des prophètes.

En 410.

Je désirais, ô Eustochia! vierge du Christ, je désirais entamer l'explication d'Ezéchiel (d'après la promesse que je vous avais faite, ainsi qu'à Paula, votre mère, de glorieuse mémoire), et mettre, comme on dit, la dernière main à mon ouvrage sur les prophètes; lorsque tout à coup j'appris la mort de Pammaque et de Marcella, le siège de Rome et le sommeil éternel d'un grand nombre de nos frères et de nos sueurs. Alors je fus si consterné et si stupéfait que je ne pus m'occuper, jours et nuits, que du salut général; il me semblait que la captivité de nos saints m'était commune, et il m'était comme impossible de proférer une parole avant d'avoir obtenu des nouvelles plus certaines. En attendant, je restais suspendu entre la crainte et l'espérance, et je souffrais cruellement des blessures de nos frères.

Et alors donc que la lumière du monde la plus éclatante s'éteignait, que la tête de l'empire romain tombait abattue, ou plutôt que l'univers entier périssait dans la chute d'une seule ville, « je restais silencieux et humilié; et je me taisais loin des hommes de bien, et ma douleur se renouvelait. Mon cœur s'échauffait dans ma poitrine, et dans ma méditation j'étais brûlé de mille feux. » Mais je n'ai point oublié cette sentence : « Quand l'âme souffre , les longs développements se résolvent en des sons importuns. » Cependant , comme vous ne cessez de me solliciter, et que toute blessure , quelque profonde qu'elle soit, finit par se cicatriser; que d'ailleurs l'infâme Scorpion (1), notre persécuteur, est maintenant enseveli entre Encelade et Porphyre, sur le rivage de Sicile; que l'hydre à plusieurs tètes ne darde plus contre nous ses langues venimeuses; que le temps est venu, non pas de répondre aux arguments captieux des hérétiques, mais bien de s'appliquer à l'exposition des saintes Ecritures, je vais commencer l'interprétation du prophète Ezéchiel, dont la tradition des Hébreux signale les grandes difficultés. Chez ce peuple, en effet, personne, à moins qu'il n'eût atteint l'âge où l'on conférait les fonctions sacerdotales, personne n'était admis à lire le commencement de la Genèse, le Cantique des Cantiques, le commencement et la fin des prophéties d'Ezéchiel; et cela, afin que la vie de l'homme tout entière pût l'amener graduellement à la science parfaite et à l'intelligence des choses mystiques. La miséricorde du Seigneur aidant, si nous pouvons conduire à bonne fin cet ouvrage, nous passerons à Jérémie, au grand prophète qui fait retentir, sous la figure de Jérusalem, dans ses Lamentations d'un quadruple dialecte, les quatre plages opposées de ce vaste univers.


(1) Eustochia et la jeune Paula.
(2) Alypius était grand ami de saint Augustin et évêque de Tagaste. Evodius était évêque d'Uzale.
(3) Cet endroit est une énigme dont il est assez difficile de pénétrer le sens. Erasme, Marianus et quelques autres écrivains croient que saint Jérôme veut parler de Jean de Jérusalem, qui, après la condamnation d'Origène, lâchait toujours de défendre ses erreurs. Mais les théologiens de Louvain, et Erasme même dans l'édition des ouvrages de saint Augustin, croient que saint Jérôme veut parler de la prise de Rome par Alaric, Baronius est aussi de ce sentiment.


A LA VIERGE EUSTOCHIA.

Que tout finit en ce monde, même nome. — Rome esclave des Barbares. —  Nobles Romains dénués de tout en Palestine. — Continuation du commentaire sur le prophète Ezéchiel.

En 410.

Rien de long qui n'ait une fin; et cependant la longue suite des âges écoulés ne doit point être comptée pour l'achèvement d'une oeuvre quelconque. Tout auteur échouera, à moins qu'il n'ait amassé d'avance les matériaux des bons ouvrages, de ces ouvrages qui ont une prétention d'avenir, qui visent à une espèce d'éternité et qui ne voient dans le temps nulle borne à leur durée. Mais tenons-nous-en à ces vérités élémentaires : tout ce qui naît meurt; tout ce qui arrive à son apogée décline. Et encore : Il n'est aucune oeuvre de l'homme qui n'atteigne la vieillesse. Qui aurait jamais pensé que Rome, cette Rome qui dominait par la victoire dans toutes les parties de l'univers, s'écroulerait ; qu'elle serait tout à la fois et la mère et le tombeau de tous les peuples; qu'elle deviendrait esclave à son tour , celle qui comptait au nombre de ses esclaves l'Orient, l'Egypte et l'Afrique ? Qui aurait jamais cru que l'obscure Bethléhem verrait à ses portes d'illustres mendiants, jadis comblés de toutes sortes de richesses ?


(1) Il s’agit sans doute ici de la mort de Rufin.


Puisque nous ne pouvons les secourir, plaignons-les du moins du fond de notre coeur et mêlons nos larmes à leurs larmes. Courbés sous le faix de nos saints travaux, tout en ne pouvant nous défendre d'une profonde émotion en voyant ceux qui pleurent, et tout en gémissant sur ceux qui pleurent , nous avons poursuivi nos commentaires sur Ezéchiel, et nous sommes presque arrivés au but, et nous désirons fortement pouvoir terminer nos travaux sur les saintes Ecritures; il ne s'agit point tant en effet de parler de projets, que de les exécuter. Ainsi donc , encouragé par vos invitations réitérées, ô Eustochia ! vierge du Christ, je reprends mon travail interrompu, et je défère à vos voeux en me hâtant de terminer ce troisième volume; mais avant de commencer, je me recommande à votre bienveillance, ainsi qu'à la bienveillance de ceux qui daigneront me lire; vous priant d'avoir plutôt égard à mes bons désirs qu'à mes forces réelles; celles-ci participent de la fragilité de l'homme , ceux-là dépendent de la sainte volonté du Seigneur.


A MARCELLIN ET A ANAPSYCHIA.

De l’origine des âmes. — Jérôme renvoie à ses traités contre  Rufin et saint Augustin. — Commentaire sur le prophète Ezéchiel. — Irruption des Barbares en orient. — Leurs ravages. — Jérôme leur échappe avec peine.

Lettre écrite en 411.

J'ai enfin revu d'Afrique les lettres que vous m'écrivez tous les deux en commun, et je ne me repens plus de la liberté que ,j'ai prise de vous écrire tant de fois, nonobstant le silence que vous avez toujours gardé à mon égard; puisque j'ai enfin mérité une réponse de vous, et que j'ai eu la joie d'apprendre par vous-mêmes, et non par d'autres, que vous êtes en parfaite santé.

Je me souviens de la question que vous m'avez proposée touchant l'origine des âmes, quoiqu'elle soit pourtant une des plus importantes qui se soit agitée dans l'Eglise. Il s'agit de voir si les âmes descendent du ciel dans les corps, selon le sentiment du philosophe Pythagore, de tous les Platoniciens et d'Origène; ou si elles sont une portion de la propre substance de Dieu, comme le pensent les Stoïciens, Manés et les Priscillianistes, qui ont répandu leurs erreurs dans l'Espagne; ou si elles ont été toutes créées au commencement du monde et renfermées dans les trésors de Dieu, pour être ensuite distribuées dans les corps, selon l'imagination folle et ridicule de quelques catholiques; ou si Dieu en crée chaque jour plusieurs pour les mettre dans les corps au même instant qu'ils sont formés, suivant ce qui est marqué dans l'Evangile : « Mon Père ne cesse point d'agir jusqu'à présent, et j'agis aussi incessamment; » ou enfin si, selon le sentiment de Tertullien, d'Apollinaire et de la plus grande partie des Occidentaux, elles passent des pères dans les enfants, en sorte que dans les hommes, aussi bien que dans les bêtes, l'âme soit engendrée par une autre âme, comme le corps l'est par un autre corps. Sur quoi je me souviens d'avoir déjà dit mon opinion dans les livres que j'ai faits contre Rufin, pour répondre au libelle qu'il adressa au pape Anastase, d'heureuse mémoire, où, voulant se jouer de la simplicité de ses lecteurs par une profession de foi équivoque et artificieuse, pour ne pas dire extravagante, il se joue de sa propre foi, ou pour mieux dire découvre sa perfidie et s'expose aux railleries de tout le monde. Je crois que ces livres sont entre les mains d'Oceanus ; car il y a déjà longtemps que je les ai donnés au public, pour répondre aux calomnies que Rufin a répandues contre moi dans plusieurs de ses ouvrages. Au reste, vous avez auprès de vous le très saint et très savant évêque Augustin, qui pourra vous instruire de vive voix sur cette matière, et dont le sentiment sera toujours le mien.

J'ai voulu faire dernièrement un commentaire sur le prophète Ezéchiel, et donner aux curieux un ouvrage que je leur ai tant de fois promis; mais comme je commençais à le dicter, la nouvelle des ravages que les Barbares avaient faits en Occident, et particulièrement à honte, me troubla si fort et renversa tellement toutes mes idées que j'en oubliai, comme dit le proverbe, jusqu'à mon propre nom. Depuis cela je suis demeuré longtemps dans le silence, sachant qu'il était temps de pleurer et non pas d'écrire. J'ai néanmoins repris cet ouvrage au commencement de cette année, et j'en avais déjà fait trois livres lorsque je me suis vu obligé de l'interrompre, à cause d'une irruption imprévue qu'ont faite ces peuples barbares dont Virgile a dit: « Les Barcéens qui ravagent tout et qui mettent tout à feu et à sang, »  et dont l'Écriture sainte a voulu parler lorsqu'elle a dit d'Ismaël : « Il dressera ses pavillons vis-à-vis de tous ses frères. » Ces Barbares, dis-je, semblables à un torrent qui entraîne avec soi tout ce qu'il rencontre, ont ravagé avec tant de fureur l'Égypte, la Palestine, la Syrie et la Phénicie, qu'il s'en est peu fallu que je ne sois tombé entre leurs mains; il n'y a que la miséricorde de Jésus-Christ qui m'en ait préservé. Que si la guerre, selon le plus éloquent des orateurs, fait cesser l'exercice des lois et la jurisprudence, à combien plus forte raison doit-elle interrompre l'étude de l'Écriture sainte, qui a besoin d'un grand nombre de livres et d'un profond silence, et qui demande beaucoup de soin et d'application dans ceux qui transcrivent ces sortes d'ouvrages, et surtout un grand repos et une entière sécurité pour ceux qui les dictent.

J'ai envoyé deux de ces livres à ma sainte fille Fabiola (1), de qui vous pouvez les emprunter si vous voulez les lire. Je n'ai pas eu le temps d'en faire transcrire davantage. Quand vous les aurez lus, vous pourrez aisément juger par ces commencements, et pour ainsi dire par ce vestibule, quel sera l'édifice entier quand il sera achevé; car j'espère que le Seigneur, qui par sa miséricorde m'a aidé dans le commencement de cet ouvrage, qui est très difficile, m'aidera encore dans les pénultièmes chapitres, où le prophète décrit les combats de Gog et de Magog, et dans les derniers, où il parle de la construction, de la grandeur et des différents ornements du sacré et ineffable temple du Seigneur.


(1) Cette Fabiola n'est pas l'illustre Fabiola a laquelle saint Jérémie a adressé plusieurs lettres et dont il a fait l'éloge funèbre.


Notre saint frère Oceanus, auquel vous souhaitez que je vous recommande, est un homme d'un si grand mérite, d'un caractère si honnête et si obligeant, et il est d'ailleurs si versé dans la connaissance de la loi de Dieu, qu'il peut aisément, sans qu'il soit nécessaire que je l'en prie, vous expliquer toutes les difficultés que vous aurez à lui proposer, et vous dire ce que j'en pense moi-même. Je prie notre Seigneur Jésus-Christ de vous donner une longue suite d'années, et de vous conserver en santé.


A LA VIERGE EUSTOCHIA.

Isaïe est non-seulement prophète, mais encore évangéliste et apôtre. — Il annonce les miracles du Christ; il annonce toute sa passion ; il l'annonce enfin comme le Sauveur du monde. — Commentaire d'Origène sur ce prophète, d'Eusèbe, de Didyme et d'Apollinaire.

En 411.

A peine les vingt livres d'explications sur les douze prophètes et les commentaires sur Daniel sont-ils terminés, que vous m'engagez, Eustochia, vierge du Christ, à passer au commentaire sur Isaïe, et à faire pour vous ce que j'avais promis à votre sainte mère Paula vivante: promesse du reste que je me rappelle avoir faite à votre frère Pamniaque, homme si instruit. Et quoique vous occupiez tous deux la même place dans mon affection, vous l'emportez par votre présence; c'est pourquoi je vous rends à vous et à lui ce que je dois, obéissant aux préceptes du Christ qui dit : « Etudiez l'Écriture, cherchez et vous trouverez, de peur d'entendre avec les Juifs: « Vous errez, ne connaissant pas l'Écriture et la vertu de Dieu; » car si, selon le saint apôtre, le Christ est la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu, celui qui ne tonnait pas l'Écriture ignore donc là vertu et la sagesse de Dieu. L'ignorance de l'Écriture est l'ignorance du Christ; c'est pourquoi soutenu par le secours de vos prières, vous qui méditez jour et nuit la loi de Dieu. qui êtes le temple du Saint-Esprit, j'imiterai le père de famille qui tire de son trésor des choses anciennes et des choses nouvelles, et l'épouse disant dans le Cantique des Cantiques : « Je vous ai conservé, mon bien-aimé, des choses anciennes et nouvelles ; » et je commenterai Isaïe de manière à montrer en lui, non-seulement le prophète, mais l'évangéliste et l'Apôtre ; car il dit de lui-même et des autres évangélistes « combien sont beaux les pieds de ceux qui annoncent de bonnes nouvelles, de ceux qui annoncent la paix. » Et Dieu lui parle comme à un apôtre: « Qui enverrai-je, et qui ira vers ce peuple ? » Et il répond : « Me voilà, envoyez-moi. »

Personne ne pensera que je veuille renfermer le commentaire de ce volume en peu de mois; car il contient tous les sacrements du Christ, et il annonce sa naissance d'une vierge, ses oeuvres et ses prodiges, sa mort, sa sépulture, sa résurrection ; et il est préconisé comme le Sauveur de toutes les nations.

Que dirai-je de la physique, de la morale et de la logique ? Toutes les écritures sont là, tout ce que la langue humaine peut prononcer, tout ce que l'intelligence peut concevoir, ce volume le renferme. Celui qui l'a écrit atteste lui-même ses mystères : « Vous aurez une vision de toutes choses, comme les mots d'un livre fermé; on le donnera à celui qui est instruit, et on lui dira. « Lis, »  et il répondra : « Je ne sais pas lire. »  Aussi que ce livre soit donné ou au peuple des nations ignorant les écritures, il répondra: « Je ne puis lire, parce que je n'ai point appris les écritures » ; ou aux Scribes et aux Pharisiens qui se vantent de les connaître, ils répondront : « Nous ne pouvons lire, parce que le lire est fermé. »

Il a été fermé pour eux parce qu'ils n'ont point reçu celui que le père a désigné, celui qui a la clef de David « qui ouvre et personne ne ferme, qui ferme et personne n'ouvre » ; mais les prophètes, comme Montan le rêve avec ses femmes folles, n'ont point parlé vaguement, de sorte qu'ils n'auraient point eu la conscience de leurs paroles; et alors qu'ils instruisaient les autres, ils auraient ignoré ce qu'ils disaient. De ceux-là l’Apôtre dit : « Ignorant ce qu'ils disent, et les choses qu'ils affirment »; mais les prophètes savaient très bien, suivant ces paroles des proverbes de Salomon : « Le sage comprend les paroles qu'il prononce, et il portera la science sur ses lèvres » ; car les prophètes étaient des sages, ce que nous ne pouvons nier, Moïse consommé en toute sagesse parlait à Dieu, et Dieu lui répondait. Et il est dit de Daniel au prince de Tyr, « êtes-vous plus sage que Daniel ? Et David était sage qui se glorifiait dans les psaumes: « Vous m'avez révélé les secrets de votre sagesse. » Comment donc ignoraient-ils comme les animaux ce qu'ils disaient ? Nous lisons dans un autre endroit de l'Apôtre : « L'esprit des prophètes est soumis aux prophètes, »  afin de l'avoir à leur disposition quand ils se taisent, quand ils parlent.

Si cela paraît faible à quelqu'un, qu'il écoute le même apôtre : « Que deux ou trois prophètes parlent , que les autres jugent. » Par quel motif peuvent-ils, lorsque l'esprit qui parle par les prophètes est en leur pouvoir, ou se taire, ou parler ? Si donc ils comprenaient les choses qu'ils disaient, ces choses sont pleines de sagesse ou de raison. L'air, frappé par la voix ne parvenait pas à leurs oreilles; mais Dieu parlait à l'esprit des prophètes, d'après ce que dit un autre prophète: « l'ange qui parlait en moi. »……….d'où après la vérité de l'histoire, il faut tout recevoir spirituellement, ainsi il faut comprendre et la Judée,et Jérusalem, et Babylone,et les Philistins, et Moab, et Damas, et l'Egypte, et le retrait de la mer, et l'Idumée, et l'Arabie, et la vallée de la vision, et enfin Tyr et la vision des quadrupèdes, afin que nous cherchions un sens à toutes ces choses comme si l'apôtre Paul, habile architecte, posait le fondement qui n'est autre que le Christ Jésus. C'est un travail énorme et important de vouloir commenter tout Isaïe, sur lequel nos ancêtres se sont fatigués, je parle des Grecs. Chez les Latins il y a un silence absolu, excepté le martyr Victorin de sainte mémoire qui pouvait dire avec l'Apôtre, si je suis inhabile à parler, je suis versé dans la science.

Car sur ce prophète d'après quatre éditions, Origène a écrit jusqu'à la vision des quadrupèdes près de trente volumes; le vingt-sixième. volume manque. On lui attribue encore sur la vision deux autres livres à Grata qui sont regardés comme l'aux, et vingt-cinq homélies que nous pouvons appeler choisies. Eusèbe, selon l'explication historique de Samphilis, a publié aussi quinze volumes, et Didyme avec lequel nous avions dernièrement des relations d'amitié, depuis l'endroit où il est écrit : « Consolez, prêtres, consolez mon peuple, parlez au coeur de Jérusalem » jusqu'à la fin du volume, a écrit dix-huit tomes; mais Apollinaire, selon sa coutume, expose tout de manière à parcourir tout en général, en ne s'arrêtant qu'à de certains intervalles, de sorte qu'on ne croit pas tant lire des commentaires que des indications de chapitre. D'après cela, vous pouvez remarquer qu'il est difficile que nos Latins, dont les oreilles sont délicates, qui dédaignent de comprendre les Ecritures, et sont seulement sensibles au charme de l'éloquence, me pardonnent si je parle avec prolixité.


A LA VIERGE EUSTOCHIA.

Sur son commentaire du prophète Isaïe.

Lettre écrite en 411.

J'ai fini le premier livre d'Isaïe, ce que j'ai fait rapidement et comme j'ai pu, et non comme je l'aurais voulu. Je me suis appliqué à rendre le sens littéral plutôt qu'à faire des phrases.

Tout ce qu'il y a en moi de vigueur et d'amour, je l'offre à Dieu.

Joignez-vous donc à Moïse, Eustochia, vierge de Jésus-Christ, et élevez avec lui les mains vers le Seigneur pendant que je travaille à l'explication de l'Écriture , afin qu'après être sorti de l’Egypte et avoir traversé la mer Rouge nous soyons vainqueurs d'Amalec (ce mot signifie dévorant). Nous pourrons chanter ainsi avec vous : « Béni soit le Seigneur, mon Dieu, qui forme mes mains aux combats et mes doigts à la guerre. »


A LA VIERGE EUSTOCHIA.

Sur la vision du prophète Isaïe. — Difficulté d'expliquer, cette vision.

En 411.

Je ne suis point effrayé de l'étendue des volumes que renferme le commentaire du prophète Isaïe. Quand il faut passer quelque chose, c'est au détriment de l'intelligence. C'est pourquoi j'ai placé à chaque livre de courtes préfaces qui seront seulement pour le nombre et l'ordre. Je vous prie, Eustochia, vierge de Jésus-Christ, de m'aider par vos prières dans l'explication d'une vision fort difficile, dans laquelle on voit Dieu tout-puissant, dans toute sa majesté, entouré de deux Séraphins, criant: Saint, saint, saint, Seigneur, Dieu des armées, toute la terre est remplie de sa gloire; et où le voile du temple ébranlé fut déchiré, et la mai. son de Judas remplie des ténèbres de l'erreur; et auprès de cette gloire divine le prophète disant qu'il a des lèvres impures , qu'il habite au milieu d'un peuple blasphémateur, et criant d'une voix impie: « Crucifiez-le, crucifiez-le, nous n'avons d'autre roi que César; » et un Séraphin envoyé vers Isaïe pour lui purifier les lèvres avec un charbon de feu pris à l'autel; et cependant le peuple restait impur.


A LA VIERGE EUSTOCHIA.

Que les lecteurs frivoles sont en majorité et les lecteurs sérieux en minorité. — Que Platon est difficile à comprendre. — Que le mérite seul prévaut devant le Christ.

Lettre écrite en 412.

Il n'y a point d'écrivain si sot qui ne trouve un sot lecteur, et le nombre de ceux qui parcourent les contes frivoles est beaucoup plus considérable que le nombre de ceux qui lisent les livres de Platon ; car, dans l'un, il y a distraction et amusement, dans l'autre, difficulté et travail. Enfin , celui qui a interprété Tullius avance ne pas comprendre Timée, discutant sur l'harmonie du monde, le cours et le nombre des astres. Mais des troupes d'enfants chantent en riant dans les écoles le Testament de Grunhius Corocotta Sorcillus. Que Lucius Lavinius se réjouisse de ses témoins , ou plutôt de ses partisans, et qu'il l'emporte par le nombre, parce que peut-être il a vaincu par l’esprit. Pour moi le témoignage d'un petit nombre me suffit, et je me contente des éloges de quelques amis qui, en parcourant mes ouvrages, sont conduits par l'amitié et le zèle de l'Écriture. Je crois qu d yen a quelques-uns qui s'efforcent de dénaturer ces paroles que je vous adresse, ô Eustochia, ne faisant pas attention que Holda, Anne, Debbora, ont prophétisé, au milieu du silence des hommes ; et que, dans la servitude du Christ, ce n'est pas la différence des sexes, mais le mérite qui prévaut.


A LA VIERGE EUSTOCHIA.

Maladies fréquentes de Jérôme. — Il parle de sa mort prochaine; il n'a souci que du jugement de Dieu.

Lettre écrite en 413.

Le Seigneur qui regarde la terre et qui la fait trembler, qui touche les montagnes et qui les fait fumer, qui dit dans le cantique du Deutéronome : « Je tuerai et je donnerai la vie, je frapperai et je guérirai , » a fait aussi, par de fréquentes maladies, trembler ma chair, cette chair dont il est dit : « Vous êtes terre, et vous retournerez en terre. »

Et il me rappelle souvent à moi, qui oublie la fragilité de la rature humaine , que je suis homme d'abord, vieux, et sur le point de mourir. C'est à ce sujet que l'Ecclésiaste dit: « De quoi vous glorifiez-vous, terre et poussière ? » Le Seigneur, qui m'avait frappé de maladie, m'a guéri avec une incroyable promptitude; il l'avait l'ait plutôt pour m'effrayer que pour me châtier. C'est pourquoi , sachant à qui appartient tout ce qui a vie, et que peut-être ma mort n'est différée que pour terminer le travail entrepris sur les prophètes, je m'y livre tout entier. Et comme enfermé dans une caverne, je contemple, non sans gémissements et sans douleur, les naufrages et les révolutions de ce monde; n'ayant aucun souci des choses présentes, mais des futures, ne redoutant ni le bruit ni les propos des hommes, mais redoutant le jugement de Dieu.

Et vous, Eustochia, vierge du Christ, qui m'avez secouru de vos prières dans ma maladie, demandez pour moi la grâce du Christ afin d'avoir l'esprit qui animait les prophètes en prédisant l'avenir: afin de pouvoir m'élever à la hauteur de leurs mystères, connaître la Parole de Dieu , que l'âme comprend et non le corps, et pouvoir dire avec le prophète : « Seigneur, donnez-moi la connaissance de la science, afin de savoir quand il faut parler. »


A SAINT AUGUSTIN.

Compliments à saint Augustin. — Rareté en orient des copistes latins. — Vol des manuscrits de saint Jérôme.

En 416.

J'ai reçu votre cher fils et mon très cher frère, le prêtre Orose, avec toutes les marques d'estime et d'amitié que je devais et à son propre mérite et à votre recommandation. Mais il est arrivé ici dans un fâcheux moment, où j'ai cru qu'il était plus à propos de me taire que de parler, ce que je ne pouvais faire d'ailleurs sans interrompre mes études et perdre mon temps à des écrits remplis d'aigreur, et qu'Appius appelle « l'éloquence des chiens. » C'est ce qui m'a empêché de répondre aux deux livres que vous avez eu la bonté de m'envoyer, et où vous montrez beaucoup d'érudition et d'éloquence. Quand je parle d'y faire réponse, ce n'est pas que j'y trouve matière à critique, mais c'est que, selon l'apôtre saint Paul, « chacun abonde en son sens, l'un d'une manière et l'autre d'une autre. »  Au reste vous avez épuisé le sujet en ramassant et en expliquant tout ce qu'un sublime génie est capable de tirer du fond des saintes Ecritures. Souffrez un peu, je vous prie, que je vous loue à cette occasion. Lorsque nos envieux, et particulièrement les hérétiques, sauront que nous sommes partagés, vous et moi, sur le sens des Ecritures, ils ne manqueront pas de dire que l'aigreur et la passion ont fait naître nos disputes; mais pour moi j'aurai toujours de l'amitié, du respect, de l'estime et de l'admiration pour vous, et je soutiendrai vos sentiments comme les miens propres; aussi vous ai-je cité avec éloge dans un dialogue contre les Pélagiens, que j'ai donné depuis peu au public. Au lieu donc de nous amuser à disputer, travaillons de concert à exterminer ces pernicieux hérétiques, qui, par une patience affectée, l'ont semblant de désavouer leurs erreurs, afin de pouvoir les débiter plus librement, et qui ne prennent tant de soin de cacher le venin de leur hérésie, que pour éviter la honte de la voir bannir d'entre les fidèles, et expirer sous les anathèmes de l'Église.

Vos saintes et vénérables filles, Eustochia et Paula (1), marchent toujours dans les sentiers de la vertu d'une manière digne de leur naissance et des salutaires avis que vous leur avez donnés. Elles vous présentent leurs très humbles respects, aussi bien que tous les frères qui servent ici le Seigneur avec nous. Nous avons envoyé à Ravenne, dès l'année passée, le saint prêtre Firmus, pour prendre soin de leurs affaires; il doit passer de là en Sicile et en Afrique, où je crois qu'il est déjà arrivé. Je vous prie de saluer de ma part votre sainte communauté, et de faire tenir au saint prêtre Firmus les lettres que je lui écris, si elles tombent entre vos mains. Je vous demande toujours quelque part à votre souvenir, et prie notre Seigneur Jésus-Christ de vous conserver en santé.


(1) Paula la jeune.


Nous avons ici très peu de copistes capables de transcrire les livres latins; c'est ce qui m'empêche de faire ce que vous souhaitez de moi, surtout à l'égard de La version des Septante, qui est remplie d'obèles et d'astérisques; car on m'a volé une partie de ce que j'avais déjà fait.


A SAINT AUGUSTIN.

Eloge du zèle de saint augustin dans la grande discussion du pélagianisme.

En 418.

J'ai toujours eu pour votre béatitude le respect qui lui est dû, me faisant un plaisir et un devoir d'aimer et de respecter une personne dont le coeur est la demeure de Jésus-Christ. Mais aujourd'hui ces sentiments d'estime et de vénération que j'ai pour vous sont devenus encore plus vifs qu'ils n'étaient (si néanmoins cela est possible)., de telle sorte que je ne puis être un moment saris parler de vous, et sans faire l'éloge de votre zèle et de la fermeté avec laquelle vous vous êtes opposé aux pernicieux desseins des ennemis de l'Église. Vous avez mieux aimé, autant qu'il a été en votre pouvoir, vous sauver seul du milieu de Sodome que de demeurer avec ceux qui périssaient, et de vous voir enveloppé dans leur ruine. Tasse le ciel que ce beau zèle que vous avez pour les intérêts de Jésus-Christ, ne se refroidisse jamais ! Tout Rome vous applaudit. Les catholiques vous regardent comme le réparateur de la foi ancienne, et ce qui relève encore davantage votre gloire, tous les hérétiques vous détestent. Ils ne me haïssent pas moins , et s'ils n'ont pas le pouvoir de nous tuer l'un et l'autre , ils en ont du moins la volonté. Je prie notre Seigneur Jésus-Christ qu'il vous conserve, et je conjure votre béatitude de ne me point oublier.

 

A SAINT AUGUSTIN ET A ALYPIUS.

Mort de la vierge Eustochia. — Celestius, disciple de Pélage. — Livre d'Arian, diacre de Tolède. — Saint Jérôme se propose de le réfuter.

En 419.

Le saint prêtre Innocentius, qui vous rendra cette lettre, ne se chargea point de celle que je voulais vous écrire l'an dernier, parce qu'il ne croyait pas retourner en Afrique. Je remercie Dieu de ce contre-temps, puisque, malgré le silence que j'ai gardé depuis ce temps-là, vous n'avez pas laissé de m'honorer de vos lettres. Pour moi je suis ravi de trouver quelque occasion de vous écrire, et je n'en laisse échapper aucune. Dieu m'est témoin que, si je pouvais, je prendrais des ailes de colombe pour satisfaire à l'empressement que j'ai de vous embrasser. C'est ce que j'ai toujours ardemment souhaité, tant je fais de cas de votre vertu; mais je le souhaite aujourd'hui avec plus de force que jamais, pour me réjouir avec vous de la victoire que vous avez remportée sur l'hérésie de Celestius (1), que vous avez entièrement étouffée par votre zèle et par vos soins. Plusieurs sont tellement infectés de cette erreur, que, malgré leur défaite et leur condamnation, ils en conservent toujours le venin au fond du coeur. Mais tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de nous haïr, persuadés qu'ils sont que c'est nous qui les avons empêchés de répandre leur hérésie.

Vous me demandez si j'ai répondu au livre d'Arian, prétendu diacre de Tolède (2), que l'on nourrit grassement en récompense des mauvais écrits qu'il fournit aux autres pour soutenir leurs blasphèmes; or vous saurer, qu'il n'y a pas longtemps que notre saint frère le prêtre Eusèbe m'en a envoyé une copie; mais depuis que je l'ai reçue, j'ai été si accablé de maladies, et si touché de la mort de votre sainte et vénérable fille Eustochia, que j'ai cru en quelque façon devoir mépriser cet ouvrage. Car l'auteur suit la doctrine corrompue de ses maîtres, et, excepté quelques passages qu'il a pillés, et dont il se sert avec assez d'habileté, il n'y dit rien de nouveau. Nous y gagnons néanmoins beaucoup, parce qu'en tâchant de répondre à ma lettre, il s'explique plus clairement, il découvre ouvertement ses blasphèmes, et avoue dans cet ouvrage tout ce qu'il avait nié dans le malheureux synode de Diospolis (3). Il n'est pas difficile de réfuter ses visions et ses impertinences, et, pourvu que le Seigneur me donne des jours et que je puisse trouver des copistes, j'espère y répondre en deux ou trois nuits, non pas pour combattre une hérésie qui est déjà éteinte, mais pour confondre l'ignorance et les blasphèmes de cet auteur. Il serait néanmoins plus à propos que votre sainteté voulût bien se charger elle-même de cette réponse ; car je crains qu'en voulant défendre les ouvrages que j'ai composés contre cet hérétique, je ne sois obligé de les louer.


(1) Disciple de Pélage.
(2) Il y a de l'apparence que cet Anian est celui dont Paul Orose parle dans son Apologétique, lorsqu'il représente Pélage comme un autre Goliath, suivi de son écuyer qui porte ses armes : Stat immanissimus superbiâ Goliath... habens post se armigerum suum, qui etsi ipse non dimicat, cuncta tamen oeris et ferri suffragia subministrat. Cependant quelques-uns croient que c'était Pélage lui-même qui avait écrit contre saint Jérôme sous ce nom supposé.
(3) saint Jérôme parle ainsi du concile de Diospolis, parce que l'étage y fut absous, ayant trompé par ses réponses équivoques les évêques qui le composaient.


Vos chers enfants, Albina (1), Pinien et Mélania, vous présentent leurs très humbles respects. Le saint prêtre Innocentius, passant par Bethléhem, a bien voulu se charger de cette lettre. Votre nièce Paula (2) vous salue avec bien du respect, et vous prie, dans sa douleur, de vous souvenir d'elle. Je vous conjure aussi, mes saints et vénérables pères, de ne me pas oublier, et je prie le Seigneur de vous conserver en santé.


(1) Cette Albina dont saint Jérôme parle ici n'est pas la même que celle dont il fait mention dans la lettre 45 à Principia, et qui était mère de Marcella. Celle-ci était fille de l'ancienne Mélania, et mère de la jeune Mélania dont saint Jérôme parle ici, et que Pinien avait épousée.
(2) saint Jérôme veut parler de la jeune Paula, fille de Leta et de Toxotius, petite fille de sainte Paula et nièce d'Eustochia. C'était la mort récente de cette chère et illustre tante qui lui causait la douleur dont parle ici saint Jérôme.

 

* * * * *

 

 

  Recevez par email nos mises à jour


Catéchisme n° 100
Le quatrième commandement

Catéchisme par
correspondance

Actualisation des cours de catéchisme par correspondance dispensés par les Soeurs de la FSPX


Messes dans l'Océan Indien en août 2018
Madagascar
La Réunion
L'Île Maurice


Cahiers Saint Raphaël n° 131 - Le piège des écrans
Lettre de l'école St-Jean-Bosco de Marlieux n° 30 - Mens sana in corpore sano, par M. l'abbé L. Girod
Le Petit Echo de N-D n° 55 d'août 2018 - Pour servir à la cause de Benoîte Rencurel
Marie Reine des Coeurs - Lettre de liaison nº 158 - L'âme mariale et montfortaine d'Edel Quinn,
abbé Castelain

Vers les sommets d'août 2018 - Ton
mot d'ordre : fidélité, abbé Gérard

La Malle aux Mille Trésors n° 64 de
juillet-août 2018

Rome et la FSSPX : sanctions, indults, Motu proprio, levée des excommunications, discussions doctrinales...
La Porte Latine a fait la recension de plus de 1 400 textes concernant la crise de l'Eglise et ses conséquences sur les rapports entre Rome et la FSSPX.On peut prendre connaissance de l'ensemble ICI


Carte de France des écoles catholiques de Tradition
La Porte Latine vous propose la carte de France des écoles de Tradition sur laquelle figurent les écoles de garçons, de filles et les écoles mixtes. Sont mentionnées les écoles de la FSSPX et des communautés amiesVoir ICI


Intentions de la Croisade Eucharistique pour 2017
La Fraternité Sacerdotale Saint Pie X se propose de reconstituer en son sein une Croisade Eucharistique des Enfants, restaurant ainsi ce qui fût autrefois une oeuvre impressionnante tant par sa mobilisation que par son rayonnement spirituel.Tous les renseignements sur la Croisade ICI



Mardi 21 août 2018
06:53 20:54

  Suivez notre fil RSS