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   Le concile à "la lumière de la Tradition" (5) - André Rebour

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Cinquième contribution sur le sujet

AVERTISSEMENT
Qui dit Disputatio dit confrontation contradictoire : Opponens - Respondens
Aussi, quel que soit son intérêt, ce texte ne saurait en aucun cas être considéré comme reflétant
la position du District de France de la FSSPX qui se réserve le soin de produire la Determinatio.

 

Qu'est-il arrivé à la Tradition, explicitée et formalisée, à la fin des années 1950 et au début des années 1960 ?

Par André REBOUR - France

 

Préambule

Dans le prolongement du premier texte que je vous ai déjà transmis, sur la lecture du Concile à la lumière de la Tradition, et en complément à la manière d'exposer le problème qui consiste à confronter le corpus conciliaire à une appréciation inspirée par le Magistère traditionnel de l'Eglise catholique, je propose aujourd'hui une réflexion sur la manière d'exposer le même problème, en considérant ce qui a résulté de la confrontation de la Tradition à la lumière du Concile, de l'exposition de la Tradition à la lumière du Concile.

Compte tenu du temps dont je dispose, je suis amené à formuler quelques préalables, afin et avant d'aller à l'essentiel de mon propos.

 

Les préalables à poser

a) Le premier de ces préalables consiste à préciser ou à rappeler qu'il n'est ni dépassé, ni périmé, ni erroné, ni infondé de préciser ou de rappeler que les deux sources de la Révélation sont l'Ecriture et la Tradition, que ces deux sources de la Révélation ont vocation à donner lieu à un enseignement, dans le cadre du Magistère, et donc que ces deux sources de la Révélation sont aussi les deux sources du Magistère.

b) Le deuxième de ces préalables consiste à reconnaître que le Magistère ecclésial antérieur au Concile Vatican II est traditionnel dans les deux sens du terme :

- il est traditionnel en ce sens que, par exemple, le Magistère de Pie XII est conforme, dans sa substance, aux fondamentaux et aux formulations de celui de Pie XI, celui de Pie XI à celui de Benoît XV, et l'on peut remonter ainsi, a minima, jusqu'au Concile de Trente ;

- il est traditionnel en ce sens qu'il prend moins appui sur l'Ecriture que sur la Tradition, ce dont personne n'a pris ombrage, jusqu'à ce que les théologiens inspirateurs du Concile Vatican II considèrent qu'il était beaucoup trop traditionnel, pas assez exégétique, dans sa forme, pas assez évangélique, dans son fond, pas assez oecuménique, dans sa finalité "ad extra," tournée vers l'extérieur de l'Eglise catholique : les  non catholiques, les non chrétiens, les non croyants, le monde moderne.

 

Qu'est-il arrivé à la Tradition, explicitée et formalisée...?

I. A partir de là, la question est la suivante : qu'est-il arrivé à la Tradition, explicitée et formalisée, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, au coeur des schémas préconciliaires, le jour où ces schémas préparatoires, qui auraient dû et pu constituer à leur tour une composante, la dernière en date, du Magistère ecclesial le plus traditionnel, dans les deux sens du mot, ont été confrontés, ont été exposés, à la lumière du Concile ?

Premièrement : en quoi les schémas étaient-ils traditionnels ?

Deuxièmement : de quoi et par qui ont-ils été accusés ?

Troisièmement : à quelle lumière, celle du soleil du Concile, en train de se lever, ont-ils été confrontés, exposés ?    

 

En quoi les schémas étaient-ils traditionnels ?

1. Ces schémas étaient traditionnels en ce qu'ils reflétaient, en ce qu'ils traduisaient, au moyen d'ensembles organiques, les aspects pastoraux et les enjeux doctrinaux de la mission de l'Eglise, en tant que conservatrice et propagatrice de la Révélation, et en tant que protectrice et promotrice de la Foi catholique et des moeurs chrétiennes.

a) La commission théologique, émanation, globalement, mais pas uniquement, du Saint Office, avait prévu de faire commencer la première session du Concile en faisant proclamer par les Pères du Concile une profession de foi, une profession, officielle et solennelle, de la Foi catholique.

(On rappelera ici que le Concile a commencé par un message au monde aujourd'hui bien oublié...)

b) Devaient suivre les schémas suivants, dont le titre fait assez transparaître l'intention de leurs auteurs : leur intention était de faire en sorte que le Concile soit une instance de réaffirmation en vue d'une ré-affermissement, une instance d'explicitation normativiste et objectiviste de la spécificité du discours et du regard de l'Eglise sur chacun des nombreux sujets suivants.

A. Schémas relatifs aux enjeux doctrinaux :

- Les sources de la Révélation (l'Ecriture et la Tradition), schéma "devenu", mais avant tout en apparence, la constitution "dogmatique" Dei verbum,

- L'ordre moral, schéma qui n'a donné lieu à la production d'aucun ensemble organique par les Pères du Concile,

- Le dépôt de la Foi, schéma qui n'a donné lieu à la production d'aucun ensemble organique par les Pères du Concile,

- La famille et la chasteté, "transformé", incomplètement et indirectement, en premier chapitre de la deuxième partie de la constitution "pastorale" Gaudium et Spes,

- l'Eglise, schéma "devenu", mais seulement en apparence, en constitution "dogmatique" Lumen Gentium,

- la Vierge Marie, schéma "transformé", incomplètement et indirectement, en huitième et dernier chapitre de Lumen Gentium.

B. Schémas relatifs aux aspects pastoraux :

- Les évêques et le gouvernement des diocèses, schéma "devenu" le décret : Christus dominus,

- La discipline du clergé et du peuple chrétien, dont le sujet, central, n'a pas été pris en compte par les Pères du Concile, et qui a été "transformé" en décret sur le ministère et sur la vie des prêtres : Presbyterorum ordinis,

- Les religieux, schéma "devenu" le décret : Perfectae caritatis,

- La discipline des sacrements, schéma dont le sujet, crucial, n'a pas été pris en compte par les Pères du Concile, et qui n'a donné lieu à la production d'aucun ensemble organique par les Pères du Concile,

- La liturgie, schéma "devenu" la constitution Sacrosanctum concilium,

- Les études et les séminaires, schéma "transformé" en une déclaration (Gravissimum educationis momentum) et en un décret (Optatam totius ecclesiae renovationem) ,

- Les Eglises orientales, schéma "devenu" le décret : Orientalium ecclesiarum,

- Les missions, schéma "transformé" en décret : Ad gentes,

- L'apostolat des laîcs, schéma "devenu" le décret : Apostolicam actuositatem,

- La presse et les spectacles, schéma "transformé" en décret : Inter mirifica,

- L'union des chrétiens, schéma "devenu" le décret Unitatis redintegratio et les deux déclarations Nostra aetate et Dignitatis humanae personae, c'est-à-dire les trois textes les plus représentatifs de ce que l'on appelle "l'esprit du Concile".

 

Faire "austérité" ou faire "autorité" ?

2. Les schémas préconciliaires préparatoires sont été accusés d'être coupables de formalisme, de juridisme, de légalisme et de rubricisme, de manquer de souffle évangélique et oecuménique, de manquer d'esprit d'ouverture, en direction et en faveur de la périphérie de la catholicité : les chrétiens non catholiques, les croyants non chrétiens, les non croyants.

Pour avoir recensé le titre de chacun de chapitres de chacun de ces schémas relatifs aux enjeux doctrinaux, je puis attester du fait qu'ils encouraient sûrement, en ce qui concerne la forme, le reproche de "faire austérité", mais qu'ils comportaient tout aussi sûrement, en ce qui concerne le fond, le mérite de "faire autorité", une autorité inspirée par le Magistère traditionnel, lui-même inspiré par l'Ecriture et par la Tradition.

Quels ont été les accusateurs de ces schémas ? Ils ont été, d'une part, les théologiens, peu nombreux mais influents, menacés ou sanctionnés sous Pie XII, "amnistiés" ou "rassurés" sous Jean XXIII, et, d'autre part, les cardinaux-évêques, peu nombreux mais influents, qui se sont voulus, à la fois éclairés par ces théologiens, et éclaireurs pour leurs collègues, les évêques de terrain, dont ils se sont voulus, en quelque sorte, les représentants, les animateurs et inspirateurs, "pour" le "bienveillant" pape Jean, mais "contre" la "malveillante" curie romaine.

 

Schémas refusés, rejetés, répudiés, sans jamais avoir été (et pour cause !) réfutés ?

3. En quelles circonstances exactement ces schémas ont-ils été refusés, rejetés, répudiés, sans jamais avoir été (et pour cause !) réfutés ? On ne reviendra pas ici sur les circonstances factuelles (le Rhin se jette dans le Tibre en constitue le récit le plus éclairant) mais sur l'orientation, la signification générales de cette répudiation, qui s'est produite mi octobre 1962, et qui a porté essentiellement, mais pas uniquement, sur les schémas relatifs aux enjeux doctrinaux.(Voir à cet effet les textes de la rubrique thomatique de DICI : le brigandage de Vatican II).

J'ai déjà eu l'occasion de dire que cette répudiation avait été le péché originel du Concile Vatican II ; non répudiés, mais remaniés, sous une forme traditionnelle, tout en étant respectés, sur un fond traditionnel, ces schémas auraient constitué une précieuse matière première, qui aurait couvert tout le spectre des enjeux doctrinaux et des aspects pastoraux de la mission de l'Eglise catholique.

Or, manifestement, ce n'est pas cela qui intéressait les contempteurs de ces textes, qui ont préféré, en posant un acte fondateur, commettre un péché originel, mais aussi et surtout un péché conjoncturel, un péché d'optimisme, sur la plupart des sujets.

- Les schémas anté-conciliaires n'étaient-ils pas pessimistes sur l'homme et sur le monde modernes, là où ils convenait désormais d'être optimiste, en ces années de construction européenne et de croissance économique, au Nord, de décolonisation et de démocratisation, au Sud, de coexistence pacifique, entre l'Est et l'Ouest ?

- Ces schémas n'étaient-ils pas disciplinaires, en ces temps d'exhortation à davantage de fraternité, de proximité, de compréhension, de coopération, entre le pape et les évêques, entre les évêques, entre les évêques et les prêtres, entre les prêtres, entre les prêtres et les laics, entre les laics eux-mêmes, et entre les responsables des différentes confessions ou religions ?

- Et surtout, ces schémas n'étaient-ils pas des schémas d'inspiration exclusiviste, sur la Foi comme sur les moeurs, là où il convenait désormais de faire preuve d'inclusivisme, en direction des chrétiens non catholiques, des croyants non chrétiens, des non croyants, des hommes et du monde de ce temps ?

 

Comment s'est traduit concrètement ce péché d'optimisme, au sein des constitutions, déclarations, décrets conciliaires ?

- non avant tout par un rééquilibrage, dans l'utilisation des deux sources du Magistère que sont l'Ecriture et la Tradition, rééquilibrage qui se serait effectué au détriment relatif de la Tradition, et au bénéfice relatif de l'Ecriture, et qui aurait permis d'adosser davantage la substance des prescriptions et des proscriptions contenues dans les schémas anté-conciliaires à l'une qu'à l'autre, si l'intention des experts et des pères du Concile avait bien été de remanier la forme et n'avait pas été de renoncer au caractère absolument impératif du fond ;

- mais avant tout par un changement de registre, en ce qui concerne la forme, et de système, pour ce qui a trait au fond :  si l'on veut discerner la nature de ce changement, il ne faut pas le faire en opposant doctrinal à pastoral, mais en opposant dogmatique à dialectique, ou "déontique" (registre de discours et système de pensée formulant des devoirs s'imposant à la personne) à "dynamique" (registre de discours ou système de pensée exprimant un devenir proposé à la personne).

On le dit souvent : dans un texte juridique, tel qu'une constitution, un décret, l'indicatif a la valeur de l'impératif, relève de l'ordre de l'obligatoire ; au Concile,  l'indicatif a souvent acquis la valeur du facultatif, et non de l'impératif, relève souvent de la matière à option, et non de la matière sans option.

A contrario, ce qui est absolument impératif, dans le domaine de la Foi ou dans celui des moeurs, est y rarement dit et fréquemment tu, de même qu'en matière de Gouvernement ou de Magistère de l'Eglise catholique, que ce soit dans le cadre des décrets "ad intra", destinés au sein même de l'Eglise catholique, ou aussi, et surtout, dans le cadre de la constitution et des déclarations "ad extra",  dirigées vers la périphérie croyante ou non croyante de l'Eglise catholique.

- Ainsi, Dei Verbum ne constitue pas à proprement parler un ensemble organique, précisant ou rappelant les éléments constitutifs de la vérité en lesquels il est absolument impératif de croire, sous l'angle de l'assentiment intellectuel, si l'on veut être sauvé.

- Ainsi, Gaudium et Spes ne constitue pas à proprement parler un ensemble organique, précisant ou rappelant les éléments constitutifs de la charité qu'il est absolument impératif de mettre en oeuvre, sous l'angle de l'application et de l'implication existentielles, si l'on veut être sauvé.

- Dans le cas de Dei Verbum, à propos de cette constitution, se trouve un texte officiel, intitulé "portée théologique de la constitution sur la révélation", qui apporte une précision qui n'aurait jamais eu lieu d'être, si cette constitution avait vraiment un caractère dogmatique, et qui soumet l'interprétation qui doit en être faite à "l'esprit du Concile"...

- Dans le cas de Gaudium et Spes, qui peut nier sérieusement qu'il s'agisse davantage d'une constitution anthropologique, pour et sur l'homme dans le monde de ce temps, que d'une constitution théologique, pour et sur la nécessaire et salutaire conversion, en vue de la présence et de l'action de Dieu dans l'esprit et dans la vie, dans le coeur et dans les moeurs, des hommes de tous les temps ?

 

Et dans les faits que se passe-t-il ?

Deux exemples concrets de passage de l'indicatif - impératif à l'indicatif - facultatif, en germes dans le texte du Concile, dans les faits, dans le post-texte du Concile, me viennent par ailleurs à l'esprit : dans la déclaration consacrée à l'éducation chrétienne, comme dans le décret relatif à la formation des prêtres, Saint Thomas d'Aquin est préconisé, recommandé, pour ne pas dire prescrit, que ce soit dans l'enseignement supérieur catholique, ou dans l'enseignement des séminaires catholiques, comme "docteur" et comme "maître"...

Je ne dis pas que Saint Thomas est mal enseigné, ou n'est plus enseigné, dans l'enseignement catholique ou dans les séminaires, depuis le début de la mise en oeuvre du Concile, mais je me dis que s'il y était enseigné, en tant que "docteur", en tant que "maître", d'une manière absolument prioritaire, en tant qu'explicicateur de la spécificité de la Foi catholique et des moeurs chrétiennes, faisant autorité d'une manière absolument impérative, cela s'entendrait, se verrait, se saurait peut-être un peu plus que depuis un demi-siècle.

Par ailleurs, quand on lit les textes du Concile, on a l'impression, littéralement, que tout le monde y est bienveillant envers tout le monde, que tout le monde y fait confiance à tout le monde : le pape aux évêques, les évêques aux prêtres, les prêtres aux laics.

Or, que vaut une bienveillance sans un minimum de vigilance, une confiance sans un minimum de contrôle, dans une institution divine qui est aussi une société humaine ? Qui ne voit que cette bienveillance, que cette confiance, risquent d'aboutir au laxisme ?

 

Un Magistère victime d'une dérive sémantique et d'un déplacement de sens ?

 
I I. Mais pourquoi donc ce passage, d'un Magistère traditionnel, "déontique" et dogmatique, adossé davantage à la Tradition qu'à l'Ecriture, à un Magistère que nous allons bientôt qualifier, adossé davantage, en apparence, à l'Ecriture qu'à la Tradition, adossé davantage, en réalité, à une dialectique et à une "dynamique", a - t - il eu lieu, au moment et à partir du Concile ? 

- Le Magistère traditionnel était souvent le reflet, la traduction d'une anthropologie, d'une ecclésiogie et d'une pneumatologie controversistes : la finalité de ce Magistère n'était pas de dire aux non croyants, aux chrétiens non catholiques, aux croyants non chrétiens, des choses agréables à faire entendre ou à laisser entendre, mais des choses salutaires à écouter et à appliquer.

- Le Magistère refondateur et réformateur du Concile Vatican II n'est pas d'inspiration controversiste mais consensualiste : il a avant tout pour objectif, non la conversion en vue du salut, mais le dialogue en vue du bonheur, ou, si l'on préfère, non le dialogue, comme moyen propice à la conversion, mais le dialogue, comme moyen propice à la convergence du genre humain.

Refondateur, en ce qu'il se veut enraciné dans le christianisme des origines, réformateur, en ce qu'il se veut adaptateur de l'Eglise au monde, et non inspirateur, par Dieu, des hommes, le Magistère conciliaire n'est pas traditionaliste, continuateur de la Tradition, mais évolutionniste, en subordonnant la Tradition à une véritable mystique du Renouveau, comme nouvelle source d'inspiration du catholicisme.

Entendons-nous bien : quand je dis Renouveau, je ne pense pas avant tout au Renouveau charismatique ; je pense au concept de Renouveau, à la notion de Renouveau, telle qu'ils sont apparus dans le paysage intellectuel de l'Eglise catholique, au moment et à partir du Concile, et tels qu'ils ont été appliqués à tous les domaines, dans toutes les matières.

D'une certaine manière, le Renouveau conciliaire a subsumé la Tradition catholique, et est devenu la source d'inspiration du Magistère ecclésial post-conciliaire, comme on le voit dans les Lettres encycliques de Paul VI Ecclesiam suam et Populorum progressio, qui ne sont pas à proprement parler des documents d'origine conciliaire, mais qui sont incontestablement des documents d'inspiration conciliaire.

A contrario, pour en rester au même Paul  VI, à chaque fois qu'il a voulu recourir à un registre de discours, à un système de pensée traditionnel, ni refondateur, ni réformateur, ni dialectique, ni "dynamique", mais "déontique" et dogmatique, il a été amené à recourir à un indicatif ayant davantage la valeur d'un impératif et beaucoup moins la valeur d'un facultatif.

Mysterium fidei, Sacerdotalis coelibatus, la Profession de Foi de Pierre, Humanae vitae, sous cet angle là, ont été perçus, à leur époque, comme les signes, les traces, d'un traditionalisme par intermittences, d'un Magistère, en quelque sorte, contraint et forcé, traditionnel malgré lui (on rappelera ici qu'il avait été "demandé" au Concile de ne pas se prononcer sur ces sujets...)

Quel est le fondement du consensualisme conciliaire ? Qu'est-ce qui fait dire à Jean-Paul II, par exemple, dans Redemptor hominis, que désormais "l'homme est la route de l'Eglise" ? Je crois que le fondement de la subordination, qui, fréquemment, n'est ni intégrale ni radicale, mais relève du clair-obscur, dans bon nombre de textes, de la Tradition catholique au Renouveau conciliaire, tient en ce qui suit.

Lors de l’incarnation de Jésus-Christ, le fait qu'il soit devenu, dans son humanité, le "tout proche," ne l'a pas empêché de demeurer, dans sa divinité, le "tout autre" ; or, depuis le Concile, l'accent tonique est mis prioritairement, voire exclusivement, sur le "tout proche," sur l'humanité du Fils, secondairement, voire subsidiairement, sur le "tout autre," sur la divinité du Père.

C'est oublier premièrement que le Fils est Dieu et Homme, et c'est oublier deuxièmement que Jésus-Christ n'est pas avant tout notre frère aîné, sur cette terre, mais est bien avant tout le Fils aimé de Notre Père, qui est aux cieux.

 

Conclusion

La lecture de la Tradition, à la lumière du Concile, et la subordination de la Tradition catholique au Renouveau conciliaire, se reflètent, se traduisent particulièrement dans les trois textes suivants :
- l'anthropologie sous-jacente à Dignitatis humanae personae,
- l'ecclésiologie sous-jacente à Unitatis redintegratio,
- la pneumatologie sous-jacente à Nostra aetate.

On me dira peut-être que ces trois textes ne sont jamais, après tout, que deux déclarations et un décret, et qu'ils sont subordonnés, en quelque sorte, à l'intérieur de la hiérarchisation officielle des documents du Concile, aux deux constitutions dogmatiques que sont Dei Verbum et Lumen Gentium.

Certes, mais qui ne voit, depuis quarante ans, que la hiérarchisation officieuse, qui consiste à placer ces textes au premier plan, est précisément celle qui fait souvent autorité, dans le Gouvernement et le Magistère de l'Eglise, au détriment de la hiérarchisation officielle ? Qui ne voit qu'à travers la mise en oeuvre du corpus conciliaire, c'est le facultatif qui a souvent la valeur d'un impératif, en matière de Foi, de moeurs, de discipline du clergé, des laïcs, et dans les sacrements ?

Jean-Paul II et les évêques ont pris conscience du déséquilibre instauré par le dépassement, le remplacement, ou, à tout le moins, la subordination de la Tradition par le Renouveau, lors du synode  de 1985, qui s'est tenu vingt ans après la clôture du Concile, et dont les débats, les travaux, ont conduit à l'élaboration puis à la réalisation du Catéchisme de l'Eglise catholique, qui a été précédé, quand il est paru, par un constitution apostolique, en date du 11 octobre 1992, et intitulée Fidei Depositum...

Intéressante à un autre titre, l'année 1985 est aussi celle de la publication des Entretiens sur la Foi, dans lesquels Monseigneur Ratzinguer excuse le Concile, mais accuse l'après Concile, et stigmatise les dérives et les limites de la mise en oeuvre du Renouveau conciliaire, vingt ans avant la parution, en 2005, du Compendium du Catéchisme de l'Eglise catholique...

Le Renouveau conciliaire, peut-être moins sensible, dans ses effets les plus néfastes, que dans les années 1960 et 1970, sera - t - il un jour remis en cause dans son principe ? C'est là tout l'enjeu du pontificat actuel, et c'est un enjeu comparable à une ligne de crête : une fois que l'on a perdu un équilibre improbable, tout dépend du côté en direction duquel on penche...

 

André REBOUR, RENNES le 1er février 2007