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Face à face (2)

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Deux catholicismes dits “de Tradition” se font face

5. Deux catholicismes se font donc désormais face, depuis trente ans, au sein même de la mouvance dite traditionaliste. Mais ce n’est pas à cette division-là que songe aujourd’hui le site de Renaissance catholique. Son propos envisage plutôt la division qui sévit entre d’une part « un catholicisme vieillissant, sociologiquement installé, bourgeois, résiduel qui a d’autant plus pris son parti du monde tel qu’il est qu’il y a, confortablement, trouvé sa place : c’est le catholicisme institutionnel, dominant, de la confé- rence des évêques de France, de l’enseignement catholique » et d’autre part « un catholicisme que, dans un passionnant essai intitulé Une contre-révolution catholique : aux origines de la Manif Pour Tous le sociologue Yann Raison du Cleuziou a qualifié de catholicisme observant : ce catholicisme observant, autrefois on aurait dit intransigeant, se fixe comme objectif prioritaire la transmission intégrale de la foi catholique et n’a pas renoncé à féconder la société civile des valeurs de l’Évangile ». Il n’est pas difficile de comprendre non seulement que le face à face auquel on songe ici est celui qui met aux prises les conciliaires et les traditionalistes, mais encore que ces derniers sont considérés sans distinction aucune, comme si la division opérée par les sacres du 30 juin 1988 n’avait jamais existé. Elle n’est pas niée, mais elle n’est pas rappelée non plus. Elle est passée sous silence.

6. Ce silence serait-il opportun ? Il serait vain – et détestable – de ressusciter artificiellement des conflits obsolètes, qui mettent seulement aux prises des personnes. Mais il serait pareillement préjudiciable – et tout aussi détestable – de perdre le discernement, et de renoncer à éclairer les esprits, en méconnaissant la profondeur de la crise et la gravité des erreurs [1]. Or c’est bien une erreur, et une erreur grave, qui empoisonne cette année le livret de préparation des chefs de chapitre au pèlerinage de Pentecôte, organisé pour marcher de Paris à Chartres [2]. Erreur grave, puisqu’elle porte sur la définition même de la chrétienté. La chrétienté fait partie de ces biens les meilleurs que la bonté de Dieu nous a donnés ici bas. Et comme l’exprime l’adage latin bien connu, corrompre ce qu’il y a de meilleur, c’est ce qu’il y a de pire – corruptio optimi pessima. Cette erreur est au centre et au cœur du bouleversement introduit par le concile Vatican II, et c’est elle qui a accéléré dans la pratique la déchristianisation massive de nos sociétés modernes. Voilà pourquoi le silence ne nous semble pas opportun.

7. Il est vrai que les catholiques aujourd’hui dits « de Tradition » ont pour point commun de se reconnaître dans la liturgie célébrée selon le rite de saint Pie V. Mais il est vrai aussi que ce fait s’explique pour des raisons qui ne sont pas du tout les mêmes, selon que ces catholiques dits « de Tradition » sont ceux de la mouvance de la Fraternité Saint Pie X ou ceux de la mouvance des communautés Ecclesia Dei. Rien ne devrait empêcher ces deux vérités de coexister, et cela s’avère même nécessaire, puisqu’il y a là à proprement parler non deux vérités, mais plus exactement les deux parties d’une seule et même vérité. Étienne Gilson, qui avait le sens des nuances, n’hésitait pas à dire qu’une demi-vérité ne vaut jamais une vérité entière [3]. La vérité entière, même si elle est attristante, est que, nonobstant le point commun de la liturgie, le face-à-face des deux pèlerinages résulte d’une profonde divergence, entre les catholiques dits « de Tradition » dans l’appréciation de la crise de l’Église et que cette divergence porte sur des points essentiels. Faudrait-il néanmoins répéter, à la suite du Pape François, même si cela prend place dans un contexte différent, que ce qui unit ces catholiques dits « de Tradition » est « beaucoup plus que ce qui les sépare » ? Nous ne le pensons pas.

Abbé Jean-Michel Gleize

Source : Courrier de Rome n°622

Notes de bas de page

  1. Cf. l’article « Pour une charité missionnaire » dans le numéro d’octobre 2018 du Courrier de Rome.[]
  2. Cf. l’article « La vraie laïcité, base de la chrétienté ? » dans le présent numéro du Courrier de Rome.[]
  3. ÉTIENNE GILSON, D’Aristote à Darwin et retour, Vrin, 1971, p. 45.[]

Abbé Jean-Michel Gleize

FSSPX

M. l'abbé Jean-Michel Gleize est professeur d'apologétique, d'ecclésiologie et de dogme au Séminaire Saint-Pie X d'Écône. Il est le principal contributeur du Courrier de Rome. Il a participé aux discussions doctrinales entre Rome et la FSSPX entre 2009 et 2011.