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   Grégoire 1er (540 - 604), Pape et Docteur de l'Eglise

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Grégoire 1er (540 - 604),
Pape et Docteur de l'Eglise

 

HOMELIES DE GREGOIRE 1er


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Livre 1

Homélie 17

Prononcée devant des évêques réunis aux Fonts baptismaux du Latran, le 31 mars 591 (samedi de la quatrième semaine de Carême)

La mission des soixante-douze disciples

Saint Grégoire est pénétré de la pensée que l’Eglise a besoin d’évêques saints et zélés. Elever l’épiscopat à la hauteur de son ministère, faire des évêques la conscience de leur peuple, les prémunir contre les défaillances qui les guettent, le pape sait qu’il y a là une œuvre urgente, qui intéresse toute l’Eglise, et il se sent pressé de l’entreprendre. La présente Homélie, prêchée en consistoire au Latran, nous permet de juger avec quelle vigueur il se met à l’ouvrage. Un tel texte n’a rien perdu de sa force. Treize siècles plus tard, saint Pie X écrivait aux évêques : « Lisez en entier, vénérables frères, et proposez à votre clergé pour qu’il la lise et la médite […] cette admirable homélie du saint pontife. » (Encyclique Jucunda sane, du 12 mars 1904)
Après avoir commenté l’évangile de la mission des soixante-douze disciples, Grégoire rappelle leurs devoirs aux prêtres et aux évêques, en dénonçant le peu de zèle qu’ils mettent à les remplir, sans omettre de mentionner les vices auxquels ils s’adonnent. Il décrit enfin les conséquences qu’entraînent les péchés des pasteurs, tant pour eux-mêmes que pour leur peuple. Tout le discours laisse percer la profonde tristesse du pape à la vue des défaillances du clergé.
Si l’examen de conscience est sévère, Grégoire ne s’en tiendra pas là, et il écrira, vers le même temps, un petit livre destiné à former la conscience des évêques, le Liber regulæ pastoralis, mettant au point un programme d’action et de méditation valable pour l’ensemble de l’épiscopat. La Règle Pastorale reprend d’ailleurs bien des images et des idées de cette Homélie : l’allusion au tissu d’écarlate teint deux fois, la comparaison des bases du Temple avec les bœufs, les lions et les chérubins, le commentaire sur les pierres du sanctuaire dispersées, etc.
On serait curieux de savoir comment les reproches du pape furent accueillis par les évêques de l’époque. Peut-être mieux qu’on ne le penserait tout d’abord ? Voici, par exemple, comment Licinianus, évêque de Carthagène, reçut la Règle pastorale, dont le ton de rude franchise rappelle si fort notre Homélie : « Qui ne lirait avec consolation un livre qui, médité sans relâche, est une médecine de l’âme, et qui, en inspirant le mépris des choses caduques, mouvantes et changeantes du siècle, ouvre les yeux de l’esprit à la stabilité de la vie éternelle ? Ton livre est l’école de toutes les vertus. » Loin de s’offenser du ton direct de Grégoire, cet évêque reçoit le message de tout son cœur.

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1 Processio : il s’agit de la messe du jour, allongée par la tradition du symbole de la foi aux catéchumènes.
2 Le pape s’adresse ici aux chrétiens de souche, par contraste avec les catéchumènes (païens convertis), auxquels il a fait allusion juste avant.
3 Saint Grégoire s’adresse ici particulièrement aux catéchumènes, auxquels il remet le symbole de la foi : la foi ne suffit pas, elle doit être suivie d’œuvres.
4 Les entrailles sont, selon la Bible, le siège de la compassion et de la tendresse.

Lc 10, 1-9

En ce temps-là, le Seigneur en désigna soixante-douze autres, et il les envoya devant lui deux par deux dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller. Et il leur dit : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. Partez : voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin. En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison ! Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle vous reviendra. Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux ; car l’ouvrier mérite son salaire. N’allez pas de maison en maison. En quelque ville que vous entriez et où l’on vous reçoit, mangez ce qu’on vous présente ; guérissez les malades qui s’y trouvent, et dites-leur : Le Royaume de Dieu est proche de vous. »
Le Seigneur, notre Sauveur, frères très chers, nous enseigne tan-tôt par ses paroles, tantôt par ses œuvres. Car ses actions elles-mêmes sont des préceptes : ce qu’il accomplit sans rien dire nous montre ce que nous devons faire.
Voici donc qu’il envoie ses disciples deux par deux pour prêcher, parce qu’il y a deux préceptes de charité, l’amour de Dieu et l’amour du prochain, et que s’il n’y a pas au moins deux personnes, la charité ne peut exister. En toute rigueur de termes, en effet, on ne peut prétendre avoir de la charité pour soi-même : notre amour doit s’étendre à autrui pour mériter le nom de charité. Le Seigneur envoie ses disciples deux par deux pour prêcher, afin de nous montrer sans paroles que celui qui n’a pas de charité pour le prochain ne doit en aucune façon assumer la charge de prédicateur.
2. C’est bien à propos qu’on dit : « Il les envoya devant lui dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller. » Car le Seigneur suit ses prédicateurs : la prédication précède, et le Seigneur ne vient demeurer en notre âme qu’à la suite de ces paroles d’exhortation qui courent au-devant de lui et font parvenir la vérité dans l’âme. C’est pourquoi Isaïe dit à ces prédicateurs : « Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits les sentiers de notre Dieu. » (Is 40, 3). Et le psalmiste : « Frayez la route à celui qui monte au couchant. » (Ps 68, 5). Le Seigneur est bien monté au couchant, puisque c’est du lieu même où il s’est couché [pour mourir] en sa Passion qu’il a fait davantage éclater sa gloire en ressuscitant. Oui, il est monté au couchant, car cette mort qu’il avait endurée, il l’a foulée aux pieds en ressuscitant. Nous frayons donc la route à celui qui monte au couchant lorsque nous prêchons sa gloire à vos âmes, pour qu’il vienne ensuite lui-même les illuminer par la présence de son amour.
3. Ecoutons ce que déclare le Seigneur aux prédicateurs qu’il envoie : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. » Pour une moisson abondante, les ouvriers sont peu nombreux. Nous ne pouvons le dire sans une grande tristesse : il y a des gens pour entendre de bonnes choses, il n’y en a pas pour leur en dire. Voici que le monde est rempli d’évêques1, et l’on n’y trouve pourtant que bien peu d’ouvriers pour la moisson de Dieu, car ayant accepté la fonction épiscopale, nous n’accomplissons pas le travail lié à cette fonction.
Réfléchissez, frères très chers, réfléchissez donc à ce qui est dit : « Priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson. » C’est à vous d’obtenir par vos prières que nous sachions accomplir pour vous ce qui doit l’être : que nous ne laissions pas notre langue s’engourdir lorsqu’il faut vous exhorter, et qu’après avoir accepté la charge de la prédication, nous ne soyons pas condamnés auprès du juste Juge par notre silence.
Si ce sont souvent les vices des prédicateurs qui leur paralysent la langue, souvent aussi, ce sont les fautes de leurs ouailles qui empêchent les pasteurs de prêcher. Les vices des prédicateurs leur paralysent en effet la langue, comme le déclare le psalmiste : « Mais au pécheur, Dieu dit : Pourquoi énumères-tu mes préceptes ? » (Ps 50, 16). La parole des prédicateurs est également arrêtée par les fautes de leurs ouailles, ainsi que le Seigneur l’affirme à Ezéchiel : « Je ferai adhérer ta langue à ton palais, tu seras muet et tu cesseras de les avertir, parce que c’est une maison rebelle. » (Ez 3, 26). C’est comme s’il disait clairement : « Si la parole de la prédication t’est retirée, c’est parce que ce peuple qui m’exaspère par sa conduite n’est pas digne d’être exhorté selon la vérité. » Il n’est donc pas facile de savoir par la faute de qui la parole est retirée au prédicateur. Mais ce qu’on sait avec une absolue certitude, c’est que si le silence du pasteur lui nuit parfois à lui-même, il nuit toujours à ses ouailles.
4. Si nous ne sommes pas capables de prêcher avec force, puissions-nous du moins nous acquitter de l’office de notre charge en toute pureté de vie. La suite du texte dit en effet : « Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. » Beaucoup n’ont pas plus tôt reçu juridiction pour gouverner qu’ils brûlent de déchirer leurs ouailles. Ils inspirent la terreur de leur autorité et nuisent à ceux qu’ils devraient servir. Et parce qu’ils n’ont pas le cœur plein de charité, ils veulent faire figure de seigneurs et oublient totalement qu’ils sont des pères. Ils transforment une humble fonction en domination orgueilleuse, et même s’ils prennent parfois des dehors de douceur, ils restent au-dedans pleins de fureur. C’est d’eux que la Vérité affirme en un autre passage : « Ils viennent à vous revêtus de peaux de brebis, mais au-dedans, ce sont des loups rapaces. » (Mt 7, 15)
A l’opposé d’une telle attitude, nous devons considérer que nous sommes envoyés comme des agneaux au milieu des loups, pour que, nous conservant des âmes innocentes, nous ne nous permettions pas de mordre avec méchanceté. Car celui qui reçoit la charge de la prédication ne doit pas infliger de mauvais traitements, mais en supporter, afin que sa propre douceur tempère la colère des furieux, et qu’il soigne les plaies du péché dans les autres tout en souffrant lui-même des plaies causées par ses persécuteurs. Et si le zèle de la vérité exige parfois qu’il sévisse contre ses ouailles, sa colère même doit procéder de l’amour, non de la cruauté ; ainsi, tout en faisant respecter au-dehors les droits de la discipline, il aimera au-dedans de lui avec une paternelle bonté ceux qu’il semble persécuter au-dehors en les corrigeant. Or un évêque ne peut bien accomplir cela qu’à la condition d’ignorer tout amour de soi égoïste, de ne pas rechercher les avantages du monde, et de ne pas soumettre son âme au joug de ces fardeaux que le désir cupide des choses de la terre nous impose.
5. D’où la suite du texte : « Ne portez ni bourse, ni sac, ni chaussures, et ne saluez personne en chemin. » En effet, telle doit être la confiance en Dieu du prédicateur que, sans prévoir ce qui lui est nécessaire pour la vie présente, il soit pourtant absolument certain que rien de cela ne lui manquera, de peur qu’en occupant son esprit de choses transitoires, il ne soit moins à même de pourvoir autrui des biens éternels. Si on lui accorde aussi de ne saluer personne en chemin, c’est pour montrer avec quelle hâte il doit faire route pour prêcher.
Mais voici pour qui voudrait comprendre ces paroles de manière allégorique : dans la bourse, l’argent est renfermé ; or l’argent renfermé représente la sagesse cachée. Ainsi, celui qui détient les paroles de la sagesse, mais néglige de les communiquer à son prochain, les retient scellées, comme de l’argent dans une bourse. C’est pourquoi il est écrit : « Si la sagesse reste cachée et le trésor invisible, à quoi servent-ils l’un et l’autre ? » (Si 41, 14)
Le sac ne peut rien signifier d’autre que le fardeau du monde, et les chaussures, ici, ne peuvent rien représenter d’autre que l’exemple des œuvres mortes. Il n’est pas bon que celui qui reçoit la charge de la prédication porte le fardeau des affaires du monde, qui, en lui faisant courber la tête, l’empêcherait de se redresser pour prêcher les choses du Ciel. Il ne doit pas non plus prêter attention à l’exemple que donnent les insensés par leurs œuvres : il risquerait de se croire autorisé à en renforcer ses propres œuvres, comme avec des peaux mortes. Car il en est beaucoup qui justifient leurs dérèglements par ceux d’autrui. Voyant que les autres ont agi de telle ou telle manière, ils pensent avoir le droit d’en faire autant. N’est-ce pas là s’efforcer de protéger ses pieds avec des peaux d’animaux morts ?
Saluer en chemin, c’est saluer au hasard de la route, sans l’avoir recherché ni désiré. Ainsi, celui qui ne prêche pas le salut à ses auditeurs par amour de l’éternelle patrie, mais par ambition des récompenses, est comme celui qui salue en chemin, puisqu’il ne désire le salut de ses auditeurs qu’au hasard [de leur rencontre], et non par un zèle véritable.2
6. Le texte poursuit : « En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : Paix à cette maison ! Et s’il s’y trouve un enfant de paix, votre paix reposera sur lui ; sinon, elle vous reviendra. » La paix offerte de la bouche du prédicateur repose sur la maison si un enfant de paix s’y trouve ; sinon, elle revient au prédicateur ; en effet, ou bien il se trouvera quelqu’un de prédestiné à la vie, et il suivra la parole divine entendue, ou bien, si personne n’a voulu l’écouter, le prédicateur trouvera quelque profit : sa paix lui reviendra, puisqu’il recevra du Seigneur la récompense de son travail et de sa peine.
7. Remarquez-le : celui qui a interdit de porter une bourse ou un sac admet qu’on puisse demander le vivre et le manger en retour de sa prédication. Le texte ajoute en effet : « Demeurez dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux ; car l’ouvrier mérite son salaire. » Si notre paix y est reçue, il est juste que nous demeurions dans la même maison, mangeant et buvant de ce qu’il y a chez eux, pour que nous recevions notre salaire terrestre de ceux à qui nous offrons les récompenses de la patrie céleste. C’est pourquoi Paul, qui tenait pourtant ce salaire terrestre pour bien peu de chose, a dit : « Si nous avons semé parmi vous les biens spirituels, est-ce une si grosse affaire que nous moissonnions de vos biens matériels ? » (1 Co 9, 11)
Remarquons ce que le texte ajoute : « L’ouvrier mérite son salaire. » C’est que la nourriture qui nous sustente est déjà elle-même une partie du salaire de notre ouvrage, en sorte que le salaire que nous commençons à percevoir ici-bas pour le travail de notre prédication trouve là-haut son achèvement dans la vision de la Vérité. Il faut considérer en ceci que deux salaires nous sont dus pour une seule œuvre, l’un en chemin, l’autre dans la patrie ; l’un qui nous soutient dans notre travail, l’autre qui nous récompense à la résurrection. Le salaire que nous recevons à présent doit donc avoir pour effet de nous inciter à tendre avec plus de vigueur vers le salaire futur. Aussi le vrai prédicateur ne doit-il pas prêcher en vue de recevoir dès maintenant son salaire, mais recevoir ce salaire pour pouvoir continuer à prêcher. Car ceux qui prêchent dans le but de recevoir en salaire ici-bas louanges ou cadeaux, se privent sans aucun doute du salaire éternel. Mais ceux qui ne désirent voir leurs paroles plaire aux hommes que pour leur faire aimer le Seigneur, et non eux-mêmes, ou bien qui, dans leur prédication, ne reçoivent de rétribution terrestre que pour éviter le dénuement qui les contraindrait à cesser de prêcher, ceux-là, assurément, ne trouveront aucun empêchement à jouir de la récompense de la patrie pour avoir perçu leur subsistance en chemin.
8. Mais que faisons-nous, nous autres pasteurs — je ne peux le dire sans douleur — que faisons-nous, nous qui recevons un salaire sans nous montrer pour autant des ouvriers ? Nous percevons chaque jour les revenus de la sainte Eglise pour notre paie, sans effectuer en retour le moindre travail de prédication pour l’Eglise éternelle. Songeons quel sujet de damnation c’est pour nous de percevoir ici-bas le salaire d’un travail que nous ne faisons pas. Voilà que nous vivons des offrandes des fidèles, mais quel travail accomplissons-nous pour les âmes de ces fidèles ? Nous touchons pour notre paie ce qu’ils ont offert pour racheter leurs péchés, sans cependant nous donner la peine qu’il conviendrait pour combattre ces péchés par un effort assidu de prière ou de prédication. C’est tout juste s’il nous arrive de reprendre ouvertement un particulier quand il pèche. Et — ce qui est plus grave — nous allons parfois jusqu’à louer les fautes des puissants de ce monde, de crainte qu’une contrariété ne les amène à nous retirer, dans un accès de colère, les dons qu’ils nous accordaient.
Il faudrait nous rappeler sans cesse ce qui est écrit au sujet de certains hommes : « Ils se nourriront des péchés de mon peuple. » (Os 4, 8). Pourquoi dit-on qu’ils se nourrissent des péchés du peuple, sinon parce qu’ils encouragent les fautes des pécheurs, pour ne pas perdre leur rétribution terrestre ? Mais puisque nous vivons, nous aussi, des oblations qu’offrent les fidèles pour leurs péchés, si nous mangeons et que nous nous taisons, c’est sans nul doute de leurs péchés que nous nous nourrissons. Mesurons donc quel crime c’est aux yeux de Dieu que de se nourrir de la rançon des péchés, et de ne pas attaquer les péchés dans notre prédication.
Ecoutons ce que nous dit le bienheureux Job : « Si ma terre crie contre moi, si ses sillons pleurent avec elle, si j’en ai mangé le fruit sans le payer… » (Jb 31, 38-39)3. La terre crie contre son possesseur quand l’Eglise murmure avec raison contre son pasteur. Ses sillons pleurent lorsque les cœurs des auditeurs, qu’ont défrichés de précédents évêques par leur prédication et leurs vigoureux reproches, voient quelque chose à déplorer dans la vie de leur pasteur. Et si le bon propriétaire de cette terre n’en mange pas le fruit sans le payer, c’est que le pasteur judicieux distribue le talent de sa parole, afin que ce ne soit pas pour sa propre condamnation qu’il reçoive de l’Eglise la paie destinée à le nourrir. Nous mangeons bien le fruit de notre terre en le payant quand, en retour des ressources ecclésiastiques que nous recevons, nous travaillons à la prédication. Car nous sommes les hérauts du Juge qui doit venir. Et qui annoncera le Juge qui doit venir, si son héraut se tait ?
9. Considérons donc que chacun de nous doit s’efforcer, autant qu’il le peut et qu’il en est capable, de faire comprendre à l’Eglise qui lui a été confiée à la fois quelle terreur on éprouvera lors du jugement à venir et quelle félicité on goûtera dans le Royaume. Et celui qui n’est pas capable d’exhorter tous ses fidèles en une seule et même prédication, doit, autant qu’il le peut, les instruire chacun, les édifier en leur parlant à part, et chercher à faire porter du fruit au cœur de ses fils par une exhortation sans détours.
Il nous faut méditer sans cesse ce qui a été dit aux saints apôtres, et à nous par leur intermédiaire : « Vous êtes le sel de la terre. » (Mt 5, 13). Si nous sommes du sel, nous devons assaisonner les âmes des fidèles. Vous donc, ô pasteurs, songez que ce sont les animaux de Dieu que vous menez paître, ces animaux au sujet desquels le psalmiste dit à Dieu : « Tes animaux habiteront en elle. » (Ps 68, 11). N’avons-nous pas l’habitude de voir des pierres de sel données à lécher aux animaux sans raison pour les rendre mieux portants ? Eh bien, l’évêque doit être au milieu de son peuple comme une pierre de sel parmi les animaux sans raison. Il faut que l’évêque pense à ce qu’il dira à chacun, aux avis qu’il distribuera aux uns et aux autres, en sorte que tous ceux qui viennent le trouver soient assaisonnés d’une saveur de vie éternelle comme au contact du sel. Car nous ne sommes pas le sel de la terre si nous n’assaisonnons pas les cœurs de nos auditeurs. Celui-là, au contraire, accorde vraiment un tel assaisonnement à son prochain, qui ne lui refuse pas la parole de la prédication.
10. Mais nous ne prêchons bien aux autres la voie droite que si nous illustrons nos dires par des actes, et que touchés nous-mêmes de componction4 par l’amour de Dieu, nous lavons de nos larmes les fautes quotidiennes de cette vie, qu’aucun homme ne peut traverser sans péché. Or nous ne sommes vraiment touchés nous-mêmes de componction que si nous méditons avec application les actes des pères qui nous ont précédés, pour que la vue de leur gloire fasse paraître notre vie méprisable à nos propres yeux. Nous ne sommes vraiment touchés de componction que si nous scrutons avec application les préceptes du Seigneur, et que nous nous efforçons de progresser grâce à ces préceptes, qui, nous le savons, ont autrefois fait progresser ceux que nous honorons.
C’est en ce sens qu’il est écrit, au sujet de Moïse : « Il disposa aussi une cuve d’airain, dans laquelle Aaron et ses fils pussent se baigner avant d’entrer dans le Saint des Saints ; il la fit en fondant les miroirs des femmes qui veillaient à la porte du Tabernacle. » (Ex 38, 8). Moïse dispose une cuve d’airain, dans laquelle les prêtres doivent se baigner avant d’entrer dans le Saint des Saints, parce que la Loi de Dieu nous prescrit de commencer par nous baigner d’un bain de componction, pour que notre impureté ne nous rende pas indignes de pénétrer la pureté des secrets de Dieu. C’est bien à propos qu’on rapporte que cette cuve est faite en fondant les miroirs des femmes qui veillaient continuellement à la porte du Tabernacle. Les miroirs des femmes sont les préceptes de Dieu, dans lesquels les âmes saintes se considèrent sans cesse et reconnaissent s’il n’y a pas en elles quelques souillures d’impureté. Elles corrigent les vices de leurs pensées, et en s’y opposant, elles se recomposent un visage, pour ainsi dire, grâce à l’image renvoyée [par le miroir] ; car tandis qu’elles mettent toute leur application à suivre les préceptes du Seigneur, elles discernent assurément en elles ce qui plaît ou ce qui déplaît à l’Epoux céleste. Elles ne peuvent nullement, tant qu’elles demeurent en cette vie, entrer dans le Tabernacle éternel. Mais cependant, les femmes veillent à la porte du Tabernacle, parce que les âmes saintes, même si elles sont encore appesanties par l’infirmité de la chair, guettent pourtant sans cesse avec amour le passage de l’entrée dans l’éternité. Moïse fit donc une cuve pour les prêtres avec les miroirs des femmes, puisque la Loi de Dieu fournit un bain de componction aux souillures de nos péchés, en nous donnant de contempler les préceptes célestes par lesquels les âmes saintes ont plu à leur divin Epoux. Si nous appliquons à ces préceptes toute notre attention, nous découvrons les souillures de notre image intérieure ; la douleur de la pénitence que nous en concevons nous touche de componction, et celle-ci nous baigne, pour ainsi dire, dans la cuve faite avec les miroirs des femmes.
11. Tout en étant touchés de componction pour nous-mêmes, il nous faut encore absolument montrer du zèle pour la vie de ceux qui nous sont confiés. Soyons donc bien pénétrés par l’amertume de la componction, mais sans nous laisser détourner de veiller sur nos proches. A quoi bon, en effet, nous aimer nous-mêmes, si nous manquons à nos devoirs envers nos proches ? Et à quoi bon aimer nos proches et montrer du zèle pour eux, si nous manquons à nos devoirs envers nous-mêmes ? N’est-il pas prescrit d’offrir, pour orner le Tabernacle, du tissu d’écarlate teint deux fois (cf. Ex 25, 4) ? Ainsi, aux yeux de Dieu, notre charité se colore de l’amour de Dieu et du prochain. Et celui-là s’aime vraiment lui-même, qui aime saintement son Créateur. Le tissu d’écarlate est donc teint deux fois quand l’amour de la Vérité enflamme l’âme envers elle-même et envers son prochain.
12. Il nous faut en outre savoir exercer le zèle de la justice contre les actes mauvais de nos proches, sans que notre ardeur à corriger nous fasse nous départir le moins du monde de notre mansuétude. Car la colère de l’évêque ne doit jamais être précipitée ni agitée, mais plutôt modérée par la gravité d’une volonté réfléchie. Nous devons donc à la fois soutenir ceux que nous corrigeons et corriger ceux que nous soutenons, de peur que si nous manquons à l’un de ces devoirs, notre action ne soit indigne d’un évêque, soit par manque d’ardeur, soit par manque de douceur.
C’est pour cela qu’on fit figurer, sur les bases5 utilisées pour le service du Temple, des lions, des bœufs et des chérubins, œuvre du sculpteur (cf. 1 R 7, 29). Le chérubin désigne la plénitude de la science. Mais pourquoi ne jamais représenter, sur les bases, les lions sans les bœufs, ni les bœufs sans les lions ? Que symbolisent les bases dans le Temple, sinon les évêques dans l’Eglise ? Ceux-ci, en acceptant le souci du gouvernement [des âmes], portent, à la manière des bases, le fardeau qu’on leur a imposé. Sur les bases, on fait donc figurer des chérubins, car il convient assurément que les cœurs des évêques soient remplis de la plénitude de la science. Les lions représentent une sévérité qui inspire la crainte ; les bœufs, la patience et la douceur. Ainsi, on ne fait jamais figurer, sur les bases, les lions sans les bœufs, ni les bœufs sans les lions, puisqu’il faut que l’évêque joigne toujours en son cœur une sévérité qui inspire la crainte à la vertu de douceur, et de la sorte, qu’il tempère sa colère de douceur, tout en réchauffant cette douceur par le zèle qu’il met dans la correction, de peur que sa douceur ne devienne de la mollesse.
13. Mais pourquoi parler ainsi quand nous en voyons encore beaucoup s’enfoncer dans le mal par des actions toujours plus abominables ? Oui, c’est à vous, évêques, que je m’adresse en pleurant : nous avons appris que plusieurs d’entre vous font des nominations aux fonctions ecclésiastiques moyennant finance, qu’ils vendent la grâce spirituelle et qu’ils tirent profit des iniquités d’autrui pour entasser des gains temporels, tout en subissant cette perte qu’est le péché. Comment donc le commandement du Seigneur ne vous revient-il pas à la mémoire : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » (Mt 10, 8). Comment ne vous remettez-vous pas sous les yeux de l’esprit que notre Rédempteur, entré dans le Temple, renversa les sièges des marchands de colombes et jeta à terre l’argent des changeurs (cf. Jn 2, 14-16) ? Qui vend aujourd’hui des colombes dans le Temple de Dieu, sinon ceux qui, dans l’Eglise, reçoivent de l’argent pour imposer les mains ? Or c’est par cette imposition des mains qu’est donné l’Esprit-Saint descendu du Ciel. La colombe est donc vendue, puisque l’imposition des mains, par laquelle est reçu l’Esprit-Saint, est offerte contre de l’argent. Mais notre Rédempteur renverse les sièges des marchands de colombes, parce qu’il destitue de leur sacerdoce ces trafiquants. Voilà pourquoi les sacrés canons condamnent l’hérésie simoniaque et ordonnent de priver du sacerdoce ceux qui demandent de l’argent pour accorder les ordres sacrés. Ainsi, les sièges des marchands de colombes sont renversés lorsque ceux qui vendent la grâce spirituelle sont destitués de leur sacerdoce, que ce soit aux yeux des hommes ou à ceux de Dieu.
Et combien d’autres mauvaises actions commettent les chefs de l’Eglise, qui demeurent pour l’instant cachées aux yeux des hommes ! Les pasteurs veulent souvent passer pour saints devant les hommes, et ils ne rougissent pas de paraître ignobles aux yeux du Juge intérieur en leurs actions secrètes. Il vient, il vient sans nul doute, le grand jour, il n’est plus loin, ce jour où le Pasteur des pasteurs va se manifester et dévoiler devant tous les actions de chacun. Et s’il se sert maintenant des pasteurs pour punir les fautes de leurs ouailles, c’est lui-même qui sévira alors contre les mauvaises actions des pasteurs. Voilà pourquoi, entré dans le Temple, il se fit lui-même une sorte de fouet avec des cordes, et rejetant les marchands corrompus hors de la maison de Dieu, il renversa les sièges des vendeurs de colombes ; car s’il punit les fautes des ouailles par l’intermédiaire de leurs pasteurs, il châtie lui-même les vices des pasteurs. Maintenant, certes, on peut nier devant les hommes ce qu’on fait en secret. Mais le Juge s’apprête à venir, et personne ne pourra se cacher de lui en se taisant, ni le tromper en niant.
14. Il y a encore une chose, frères très chers, qui m’afflige beaucoup dans la vie des pasteurs, mais pour que mon affirmation ne risque pas de paraître injurieuse à l’un ou l’autre, je m’accuse moi aussi du même travers, quoique ce soit sous la contrainte des nécessités d’une époque barbare que je gis, bien malgré moi, dans une telle situation. Nous nous sommes abaissés aux affaires extérieures, et la pratique de notre fonction ne correspond plus à la charge que nous avons reçue. Nous délaissons le ministère de la prédication, et c’est, je pense, pour notre châtiment qu’on nous appelle des évêques, quand nous gardons le nom de notre charge sans l’exercer.
Ceux qui nous sont confiés abandonnent Dieu, et nous nous taisons. Ils gisent dans leur dépravation, et nous ne leur tendons pas la main en les corrigeant. Chaque jour, ils se perdent par toutes sortes de vices, et nous les voyons avec indifférence prendre le chemin de l’enfer. Mais comment pourrions-nous corriger la vie des autres, puisque nous négligeons la nôtre ? Car tout occupés des soucis du monde, nous devenons d’autant plus inintelligents pour les réalités du dedans qu’on nous voit plus appliqués à celles du dehors. En effet, à force de se donner du souci pour les biens de la terre, l’âme devient insensible au désir des choses du Ciel. Et cette insensibilité qu’elle acquiert à l’usage, sous l’influence du monde, la rend incapable de s’émouvoir pour ce qui regarde l’amour de Dieu.
C’est donc bien à propos que la sainte Eglise dit de ses membres infirmes : « Ils m’ont mise à garder des vignes ; ma vigne à moi, je ne l’ai pas gardée. » (Ct 1, 6). Nos vignes sont les offices que nous remplissons par notre travail quotidien. Mais mis à garder des vignes, notre vigne à nous, nous ne la gardons pas, car tout adonnés à remplir des offices étrangers à notre vocation, nous négligeons de nous acquitter de notre office propre.
Je suis persuadé, frères très chers, que Dieu n’endure rien de pire que le tort que lui causent les évêques : il voit ceux qu’il a établis pour corriger les autres donner eux-mêmes des exemples d’inconduite ; il nous voit pécher, nous qui devrions faire cesser le péché. Et souvent — ce qui est particulièrement grave — les évêques, qui devraient donner leurs propres biens, vont jusqu’à piller ceux des autres. Souvent encore, ils raillent les personnes qu’ils voient vivre dans l’humilité et la continence. Pensez donc à ce que peuvent devenir les troupeaux quand les pasteurs se font loups. Car ceux qui reçoivent la garde du troupeau sont ceux-là mêmes qui ne craignent pas de tendre des pièges au troupeau du Seigneur, et c’est contre ces pasteurs qu’il faudrait garder les troupeaux de Dieu.
Nous ne recherchons en rien les intérêts des âmes, nous nous adonnons chaque jour à nos penchants, nous désirons les biens de la terre, nous mettons toute l’application de notre esprit à capter la gloire qui vient des hommes. Et comme, du fait même de notre élévation au-dessus des autres, nous avons plus de facilité pour agir à notre guise, nous faisons servir à notre vaine ambition le ministère dont notre ordination nous a investis. Nous délaissons la cause de Dieu pour nous adonner aux affaires de la terre. Nous avons reçu une charge sainte, et nous sommes empêtrés dans les offices terrestres. En nous s’accomplit assurément ce qui est écrit : « Et il en sera du prêtre comme du peuple. » (Os 4, 9). Car le prêtre ne se distingue plus du peuple si, dans ses œuvres, il ne dépasse pas le commun des hommes par les mérites de sa vie.
15. Demandons à Jérémie de nous prêter ses larmes. Laissons-le méditer sur notre mort et dire en se lamentant : « Comment l’or s’est-il terni ? Comment sa couleur si belle s’est-elle changée ? Comment les pierres du sanctuaire se sont-elles dispersées au coin de toutes les places ? » (Lm 4, 1). L’or s’est terni, en ce sens que la vie des évêques, qui resplendissait autrefois de la gloire des vertus, apparaît maintenant méprisable par la bassesse des fonctions qu’ils exercent. Sa couleur si belle s’est altérée, parce que du fait des offices terrestres et vils qui l’accompagnent, ce saint état de vie est devenu un objet de mépris et d’ignominie. Quant aux pierres du sanctuaire, elles étaient gardées à l’intérieur de celui-ci, et n’étaient portées par le grand-prêtre que lorsqu’il entrait dans le Saint des Saints pour y apparaître dans l’intimité de son Créateur. C’est nous, frères très chers, c’est nous qui sommes les pierres du sanctuaire : nous ne devons apparaître que dans l’intimité de Dieu. Il ne faut jamais qu’on nous voie au-dehors, c’est-à-dire dans des fonctions étrangères à notre vocation. Mais les pierres du sanctuaire se sont dispersées au coin de toutes les places, car ceux qui, par leur vie et leur prière, auraient dû demeurer toujours au-dedans, se répandent au-dehors dans une vie digne de réprobation. Voici qu’il n’y a presque plus aucune fonction séculière qui ne soit exercée par des évêques. Quand les activités de ceux qui appartiennent à ce saint état de vie sont extérieures, ils ressemblent aux pierres du sanctuaire qui gisent au-dehors. Puisque, selon son étymologie grecque, « place » dérive de « largeur », les pierres du sanctuaire sont sur les places lorsque les religieux suivent les larges routes du monde. Et ce n’est pas seulement sur les places, mais au coin6 des places qu’ils ont été dispersés : mus par leur convoitise, ils s’adonnent aux activités de ce monde, et ils s’efforcent cependant de parvenir au sommet des honneurs par le biais de leur état religieux. Ils ont donc été dispersés au coin des places, parce que tout en étant tombés bien bas par les travaux qu’ils accomplissent, ils veulent être honorés pour une apparence de sainteté.
16. Vous voyez de quel terrible glaive le monde est frappé, sous quels grands coups le peuple meurt chaque jour. Quelle en est la cause, sinon principalement notre péché ? Voici que les villes dévastées, les bourgs saccagés, les églises et les monastères détruits ont tous été réduits en une campagne désertique. Le peuple meurt, et nous sommes cause de sa mort, nous qui devions le conduire à la vie. Car c’est par suite de notre péché que le peuple a péri en masse, puisque du fait de notre négligence, il n’a pas appris le chemin de la vie.
Nous pouvons bien dire que les âmes des humains sont la nourriture du Seigneur, parce qu’elles ont été créées pour passer en son corps, c’est-à-dire pour contribuer à l’accroissement de son Eglise éternelle. Mais de cette nourriture, nous aurions dû être l’assaisonnement. En effet, comme nous l’avons mentionné un peu plus haut, le Seigneur déclare aux prédicateurs envoyés en mission : « Vous êtes le sel de la terre. » Si donc le peuple est la nourriture de Dieu, les évêques devraient être l’assaisonnement de cette nourriture. Mais comme nous abandonnons la pratique de la prière et de la sainte prédication, le sel est affadi, et il n’est plus capable d’assaisonner la nourriture de Dieu ; aussi notre Créateur ne la prend-il plus, car du fait que nous sommes affadis, elle se trouve privée de tout assaisonnement.
Réfléchissons bien : qui nous est-il arrivé de convertir par notre parole ? Et quels sont ceux que nos reproches ont fait renoncer à leurs mauvaises actions et ont menés à la pénitence ? Qui a abandonné la luxure à la suite de notre prédication ? Qui a quitté le chemin de l’avarice, ou celui de l’orgueil ? Demandons-nous quel gain nous avons procuré à Dieu, nous qui, ayant reçu un talent, avons été envoyés par lui pour le faire valoir. Il dit en effet : « Faites-le valoir jusqu’à ce que je revienne. » (Lc 19, 13). Le voici déjà qui vient, et il va réclamer ce que nous avons gagné par notre faire-valoir. Combien d’âmes lui montrerons-nous comme gain de notre négoce ? Et combien de gerbes d’âmes apporterons-nous en sa présence comme moisson de notre prédication ?
17. Mettons-nous devant les yeux ce jour de si grande rigueur où le Juge viendra et fera les comptes avec ses serviteurs à qui il a confié des talents. Alors, on le verra paraître en sa terrible majesté au milieu des chœurs des anges et des archanges. En de telles assises, on lui amènera la multitude de tous les élus et de tous les réprouvés, et ce que chacun a fait sera révélé. Là apparaîtra Pierre, entraînant à sa suite la Judée convertie. Là Paul, conduisant, si j’ose dire, le monde entier converti. Là, en présence de leur Roi, chacun conduisant la région qu’il a convertie : André avec l’Achaïe7 à sa suite, Jean avec l’Asie, Thomas avec l’Inde. Là apparaîtront tous les béliers du troupeau du Seigneur avec les âmes qu’ils ont gagnées, chacun entraînant à sa suite le troupeau qu’il a soumis à Dieu par ses saintes prédications.
Lorsque tant de pasteurs s’avanceront avec leurs troupeaux sous les yeux du Pasteur éternel, que pourrons-nous donc dire, malheureux qui arrivons devant notre Seigneur les mains vides au retour de notre travail, et qui, après avoir porté le titre de pasteurs, nous trouvons dépourvus des brebis qu’il nous fallait nourrir pour les lui présenter ? Ici-bas appelés pasteurs, et là-haut sans troupeau !
18. Mais si nous sommes négligents, le Dieu tout-puissant abandonne-t-il pour autant ses brebis ? En aucune façon, car il les fera paître en personne, comme il l’a promis par la voix du prophète (cf. Ez 34, 23) ; tous ceux qu’il a prédestinés à la vie, il leur inculque l’esprit de componction par l’aiguillon des châtiments. Il est vrai que c’est par nous que les fidèles parviennent au saint baptême, que c’est par nos prières qu’ils sont bénis, et que c’est par l’imposition de nos mains qu’ils reçoivent de Dieu l’Esprit-Saint8. Mais tandis qu’ils parviennent ainsi au Royaume des cieux, voici que par notre négligence, nous-mêmes descendons. Les élus, purifiés par les mains des évêques, entrent dans la patrie céleste, et les évêques, eux, par leur mauvaise vie, se précipitent dans les supplices de l’enfer. A quoi comparerai-je ces mauvais évêques, sinon à l’eau baptismale, qui efface les péchés des baptisés et les envoie au Royaume céleste, puis s’écoule elle-même dans l’égout ?
Oh ! mes frères, redoutons un tel sort ! Que nos actions soient à la hauteur de notre ministère. Faisons chaque jour des efforts pour nous débarrasser de nos fautes, de crainte de laisser dans les liens du péché une vie dont le Dieu tout-puissant se sert chaque jour pour en délivrer les autres. Considérons sans cesse ce que nous sommes, songeons quelle fonction est la nôtre ; oui, songeons au fardeau dont on nous a chargés. Dressons tous les jours, seul à seul, le bilan des comptes qu’il nous faut rendre à notre Juge.
Mais nous devons veiller sur nous-mêmes sans pour autant négliger de veiller sur notre prochain, en sorte que tous ceux qui viennent nous trouver soient assaisonnés du sel de notre parole. Quand nous voyons un célibataire livré à la luxure, engageons-le à s’efforcer de contenir ses débordements par le mariage, afin qu’une action permise lui apprenne à triompher d’une autre qui ne l’est pas. Quand nous voyons un homme marié, engageons-le à ne s’appliquer aux affaires du siècle qu’en prenant garde de ne pas les faire passer avant l’amour de Dieu, et à ne complaire à la volonté de sa femme qu’à condition de ne pas déplaire à son Créateur. Quand nous voyons un clerc, engageons-le à vivre de telle manière qu’il donne le bon exemple aux gens du monde, de peur que s’il prête à une juste critique, il ne porte atteinte, par son vice, à la bonne réputation de la hiérarchie ecclésiastique. Quand nous voyons un moine, engageons-le à respecter toujours son saint habit en ses actes, ses paroles et ses pensées, à abandonner totalement ce qui est du monde, et à se montrer, par ses mœurs, tel aux yeux de Dieu que son habit le fait paraître aux yeux des hommes.
Celui-ci est-il déjà saint ? Engageons-le à croître encore en sainteté. Celui-là est-il encore dans le péché ? Engageons-le à se corriger. Et que tous ceux qui viennent trouver l’évêque s’en retirent relevés de quelque assaisonnement par le sel de sa parole. Méditez bien tout cela en vous-mêmes, mes frères, et mettez-le en pratique avec vos proches. Préparez-vous à présenter au Dieu tout-puissant le fruit que vous devez recueillir de la charge que vous avez reçue.
Mais toutes ces choses que nous vous disons, nous comptons plus sur notre prière que sur nos paroles pour les obtenir.
Prions :
O Dieu, qui avez voulu que dans le peuple, on nous appelle pasteurs, donnez-nous de réaliser à vos yeux le nom que nous donnent les hommes. Par Notre-Seigneur…

_______________________________

1 Dans le latin du vie siècle, le mot sacerdos peut désigner le prêtre ou l’évêque. Comme la présente Homélie s’adresse à des évêques, nous l’avons traduit par « évêque », sauf là où il ne peut signifier que « prêtre ».
2 Saint Grégoire joue ici sur deux mots latins de même racine : salutare (saluer) et salus, salutis (le salut [éternel]). Ce jeu de mots se retrouve en français.
3 Ces versets du livre de Job illustrent la juste protestation des fidèles en face des pasteurs qui n’accomplissent pas leur devoir d’état. La terre qui crie, c’est l’Eglise diocésaine qui murmure contre son évêque. Les sillons qui pleurent, ce sont les chrétiens qui s’affligent de la vie de leur évêque. Pourquoi ces murmures, pourquoi ces larmes ? Parce que le pasteur mange le bénéfice de sa charge (le fruit) sans le payer, c’est-à-dire qu’il ne s’acquitte pas de son devoir de prédication. Le bon pasteur, au contraire, ne fait ni crier sa terre, ni pleurer ses sillons, car  il n’en mange pas le fruit sans le payer : il prêche comme il le doit.
4 Sur le mot « componction », cf. l’introduction à l’Homélie 15.
5 Les bases étaient des socles d’airain destinés à recevoir des bassins pour les ablutions des prêtres. Munies de quatre roues de char, elles étaient très soigneusement décorées.
6 In capite : au point le plus noble.
7 Ancienne contrée de la Grèce.
8 Allusion au contexte baptismal de cette Homélie, prononcée aux Fonts baptismaux du Latran à la fin de la quatrième semaine de Carême, celle des « scrutins ».

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Ordonnance de la messe

Camps d'été 2019

Pour garçons
et jeunes gens

Juillet 2019 : activités proposées par l'école Saint Joseph des Carmes (camp travaux, camp vélo)
Vox cantorum : camp de vacances pour garçons à partir de 8 ans - 30 juin au 6 juillet 2019 à Châteauroux (36)
Camp Saint-Joseph pour garçons de 8 à 13 ans à Bourg-Saint-Pierre, du 6 au 20 juillet 2019
Camp pour garçons de 10 à 15 ans à St-Aubin-d'Aubigné (35) du 8 au 21 juillet
Camp St-Pierre J-E. pour garçons de 14 à 17 ans au milieu des volcans d'Auvergne
du 11 au 26 juillet

Camps Saint-Pie X à l'Etoile du Matin à Eguelshardt du 12 et du 15 au 30 Juillet 2019
Camp Bx Théophane Vénard pour garçons de 8 à
13 ans du 17 au 30 juillet à Kernabat

Camp Saint-Dominique pour garçons de 13 à 17 ans en Dauphiné du 27 juillet au 10 août
Compagnons de l'Immaculée Conception - Camp garçons du 1er au 15 août 2019 à Saint-Bonnet-le-Château (42)
Camp itinérant à vélo Raid Saint Christophe du 5 au 19 août 2019 pour les garçons de 14 à 17 ans

Pour filles et
jeunes filles

Soeurs de la FSPX - Camp Marie Reine du 10 au 19 juillet pour filles de 7 à 17 ans
à Châteauroux

Soeurs de la FSPX - Camp ménager du 23 juillet au 1er août pour jeunes filles de 15 à 18 ans à Châteauroux
Soeurs de la FSPX - Camp Marie Reine du 23 juillet au 1er août pour filles de 7 à 17 ans à Châteauroux
Compagnons de l'Immaculée Conception - Camp filles du 17 au 31 juillet 2019 à Saint-Bonnet-le-Château (42)

Rome et la FSSPX : sanctions, indults, Motu proprio, levée des excommunications, discussions doctrinales...
La Porte Latine a fait la recension de plus de 1 600 textes concernant la crise de l'Eglise et ses conséquences sur les rapports entre Rome et la FSSPX.On peut prendre connaissance de l'ensemble ICI


Carte de France des écoles catholiques de Tradition
La Porte Latine vous propose la carte de France des écoles de Tradition sur laquelle figurent les écoles de garçons, de filles et les écoles mixtes. Sont mentionnées les écoles de la FSSPX et des communautés amiesVoir ICI


Intentions de la Croisade Eucharistique pour 2019
La Fraternité Sacerdotale Saint Pie X se propose de reconstituer en son sein une Croisade Eucharistique des Enfants, restaurant ainsi ce qui fût autrefois une oeuvre impressionnante tant par sa mobilisation que par son rayonnement spirituel.Tous les renseignements sur la Croisade ICI



Jeudi 23 mai 2019
06:02 21:35