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   Grégoire 1er (540 - 604), Pape et Docteur de l'Eglise

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Grégoire 1er (540 - 604),
Pape et Docteur de l'Eglise

 

HOMELIES DE GREGOIRE 1er


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Livre 2

Homélie 30

Prononcée devant le peuple dans la basilique du bienheureux Pierre, apôtre, le jour de la Pentecôte, le 3 juin 591

La Pentecôte

Cette Homélie est construite selon le plan en deux parties qu’affectionne particulièrement saint Grégoire :
I- (1-3) Commentaire de l’évangile, permettant au prédicateur d’appliquer aux besoins de ses fidèles les paroles qu’ils viennent d’entendre. Quelle fête de loger Dieu en notre cœur ! Encore faut-il, pour qu’il y demeure, que nous ayons soin d’éviter tout péché et que nous le laissions opérer en nous, supplier en nous, et nous enseigner intérieurement par son onction. Le pape nous montre comment on doit s’ouvrir à l’action de l’Esprit-Saint.
II- (4-10) Méditation du mystère de la fête :
En utilisant le passage des Actes (2, 1-11) qui relate l’événement de la Pentecôte (épître de la messe du jour), et en le mettant en parallèle avec l’autre descente du Saint-Esprit, lors du baptême du Christ dans le Jourdain, Grégoire se pose plusieurs questions au sujet des apparences sous lesquelles l’Esprit s’est manifesté en ces deux occasions :
— pourquoi du feu ?
— pourquoi des langues de feu ?
— pourquoi tantôt sous la forme d’une colombe, tantôt sous forme de feu ?
— pourquoi sur Jésus sous la forme d’une colombe, et sur les apôtres sous forme de feu ?
La réponse à ces quatre questions ébauche un petit traité de théologie spirituelle sur le Saint-Esprit, qu’on lit avec grand profit.
Le prédicateur utilise ensuite divers textes traitant de l’action de l’Esprit dans l’âme des apôtres : trouvés faibles et craintifs, les disciples ont été, après la Pentecôte, remplis d’ardeur pour prêcher et pour souffrir pour le nom du Christ.
Sans doute, remarque enfin l’orateur, notre intelligence ne peut-elle connaître directement l’Esprit de Dieu, qui est invisible, mais nous pouvons le contempler dans l’âme des saints qu’il remplit, comme on voit le soleil par le sommet des montagnes qu’il éclaire. Le pape conclut en prêchant l’amour du prochain, sans lequel notre amour de Dieu est mensonger, et en nous invitant à tendre de toutes nos forces vers le Ciel.

Jn 14, 23-31

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. Et la parole que vous avez entendue n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé.
« Je vous ai dit ces choses, tant que je demeure avec vous. Mais le Paraclet, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, lui vous enseignera toutes choses, et il vous rappellera tout ce que je vous ai dit. Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Que votre cœur ne se trouble pas ; qu’il ne s’effraye pas. Vous avez entendu que je vous ai dit : Je m’en vais, et je viens à vous. Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je m’en vais au Père, car le Père est plus grand que moi. Et maintenant je vous ai dit ces choses, avant qu’elles n’arrivent, afin que lorsqu’elles seront arrivées, vous croyiez. Je ne m’entretiendrai plus beaucoup avec vous, car voici venir le prince de ce monde, et il n’a rien en moi [qui lui appartienne]. Mais c’est afin que le monde sache que j’aime le Père, et que j’agis selon le commandement que le Père m’a donné. »
Il nous plaît, frères très chers, de passer rapidement sur les paroles de l’évangile qu’on nous a lu, afin de pouvoir donner plus de temps ensuite à la considération d’une si grande solennité. C’est aujourd’hui, en effet, que le Saint-Esprit est venu tout à coup avec bruit sur les disciples, et qu’il a changé les esprits de ces êtres charnels, les rendant tout amour pour lui. Et tandis que des langues de feu paraissaient au-dehors, leurs cœurs au-dedans devenaient de flamme, car recevant Dieu sous la forme de ce feu apparent, ils se mirent à brûler d’un amour très doux (cf. Ac 2, 1-4). C’est que le Saint-Esprit lui-même est amour. Aussi Jean déclare-t-il : « Dieu est charité. » (1 Jn 4, 16). Celui qui désire Dieu de tout son esprit possède donc déjà, sans nul doute, celui qu’il aime ; en effet, personne ne pourrait aimer Dieu s’il ne possédait en lui celui qu’il aime.
Mais voici que si l’on interroge chacun de vous pour savoir s’il aime Dieu, vous répondez, pleins de confiance et d’assurance : « Je l’aime. » Or, au début même de cette lecture, vous avez entendu ce qu’affirme la Vérité : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole. » L’amour se prouve donc par les œuvres qui le manifestent. D’où la parole de Jean dans son Epître : « Celui qui dit : J’aime Dieu, mais ne garde pas ses commandements, est un menteur. » (cf. 1 Jn 2, 4). Car nous n’aimons vraiment Dieu que si nous nous efforçons de suivre ses commandements en nous restreignant dans nos plaisirs. Il est en effet bien évident que celui qui se perd encore en des désirs défendus n’aime pas Dieu, puisque sa volonté s’oppose à lui.
2. « Et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure. » Mesurez, frères très chers, quelle fête c’est de loger Dieu en son cœur ! Si un ami riche et puissant entrait dans votre maison, vous la nettoieriez tout entière en grande hâte, pour que rien ne puisse heurter le regard de l’ami qui entre. Ainsi, que celui qui prépare à Dieu une demeure en son âme efface les souillures de ses œuvres mauvaises.
Mais voyez ce que déclare la Vérité : « Nous viendrons, et nous ferons en lui notre demeure. » Il arrive en effet que Dieu vienne dans les cœurs de certains sans y faire sa demeure, lorsque ces personnes, touchées de componction1, sont visitées par la pensée de Dieu, mais oublient au temps de la tentation qu’elles avaient d’abord été touchées de componction, et retournent à leurs fautes anciennes comme si elles ne les avaient pas pleurées. Mais celui qui aime vraiment Dieu et qui garde ses commandements, le Seigneur vient dans son cœur et y fait aussi sa demeure, car l’amour de Dieu le pénètre tellement qu’il ne s’en éloigne pas au temps de la tentation. Celui-là aime donc vraiment, qui ne se laisse pas dominer par la délectation du péché au point d’y consentir. En effet, plus on se complaît dans ce qui est bas, et plus on s’éloigne de l’amour d’en haut. D’où la suite du texte : « Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles. »
Rentrez donc en vous-mêmes, frères très chers, et recherchez si vous aimez vraiment Dieu ; que personne, cependant, n’accepte la réponse de son âme s’il ne peut y joindre le témoignage de ses œuvres. Pour vérifier qu’on aime son Créateur, c’est sa langue, sa pensée et sa vie qu’il faut interroger. L’amour de Dieu n’est jamais oisif. S’il existe, il opère de grandes choses ; mais s’il ne veut rien faire, ce n’est pas de l’amour.
« Et la parole que vous avez entendue n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé. » Vous savez, frères très chers, que celui qui parle, le Fils unique de Dieu, est lui-même Parole du Père, et que pour cette raison, les mots prononcés par le Fils ne sont pas du Fils, mais du Père, parce que le Fils est lui-même Parole du Père.
« Je vous ai dit ces choses, tant que je demeure avec vous. » Quand cesserait-il donc de demeurer avec eux, lui qui, sur le point de monter au Ciel, a fait cette promesse : « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles. » (Mt 28, 20). Mais le Verbe incarné demeure et s’en va tout à la fois ; il s’en va par son corps, il demeure par sa divinité. Il déclare donc être demeuré jusque-là avec les disciples, puisque s’il était toujours présent par sa puissance invisible, il allait désormais s’éloigner de leurs yeux de chair.
3. « Mais le Paraclet, l’Esprit-Saint, que le Père enverra en mon nom, lui vous enseignera toutes choses, et il vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » Vous êtes très nombreux à savoir, mes frères, que le mot grec « Paraclet » veut dire en latin « Défenseur » ou « Consolateur ».
Si on l’appelle Défenseur, c’est du fait qu’il intercède auprès de la justice du Père pour les pécheurs égarés. On dit que cet Esprit consubstantiel au Père et au Fils prie pour les pécheurs, parce qu’il fait prier ceux qu’il a envahis. D’où le mot de Paul : « L’Esprit lui-même supplie pour nous en des gémissements ineffables. » (Rm 8, 26). Or celui qui supplie est inférieur à
celui qui est supplié ; comment donc peut-on dire que l’Esprit supplie, alors qu’il n’est pas inférieur ? Eh bien, l’Esprit supplie en ce sens que ceux qu’il a envahis, il les incite ardemment à supplier.
Cet Esprit est aussi appelé Consolateur, parce qu’en disposant à l’espérance du pardon ceux qui se désolent d’avoir péché, il soulage leur âme d’une tristesse accablante.
On nous promet de lui à juste titre : « Il vous enseignera toutes choses. » Car si cet Esprit n’est présent au cœur de l’auditeur, la parole du docteur ne sert à rien. Que nul n’attribue à l’homme qui l’enseigne ce que la bouche de cet enseignant lui fait comprendre : s’il n’y a quelqu’un pour nous enseigner au-dedans, c’est bien en vain que la langue du docteur travaille au-dehors. Voyez : vous entendez tous de la même manière une unique voix qui vous parle, et vous ne saisissez pourtant pas de la même manière le sens de cette voix que vous entendez. Puisque la voix est la même pour tous, comment expliquer que l’intelligence de cette voix ne soit pas la même dans le cœur de chacun d’entre vous, sinon du fait de l’existence de ce Maître intérieur qui enseigne certains d’une manière toute personnelle, afin de leur donner l’intelligence des paroles d’exhortation qui s’adressent à tous d’une manière générale ? De cette onction de l’Esprit, Jean dit encore : « De même que son onction vous enseigne sur toutes choses. » (1 Jn 2, 27). C’est donc que la voix n’instruit pas si l’âme ne reçoit pas l’onction de l’Esprit. Mais pourquoi parler de l’enseignement des hommes, quand le Créateur lui-même ne peut instruire l’homme par des paroles sans lui parler aussi par l’onction de l’Esprit ? Avant de commettre son fratricide, Caïn a entendu : « Tu as péché, arrête. » (Gn 4, 7, d’après les Septante). Mais parce qu’en raison de ses fautes, l’onction de l’Esprit n’accompagnait pas la voix qui l’avertissait, il put bien entendre les paroles de Dieu, mais il ne se soucia pas de les mettre en pratique.
Il faut encore nous demander pourquoi l’on nous dit de cet Esprit : « Il vous rappellera tout », alors que rappeler [suggerere : subgerere] est d’ordinaire propre à un inférieur. Mais du fait que nous employons parfois subministrare [apporter par en dessous ou en secret] pour suggérée, lorsqu’on dit que l’Esprit invisible nous rappelle [tout], on ne veut pas dire qu’il nous apporte la science d’en bas, mais la science de ce qui est caché.
« Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix. » Ici-bas, je la laisse ; à ceux qui parviennent [là-haut], je la donne.
4. Voilà, frères très chers, que nous avons expliqué rapidement les paroles du texte sacré ; passons maintenant à la contemplation d’une si grande fête. Et puisqu’avec la lecture de l’évangile, vous a aussi été faite celle des Actes des apôtres, tirons-en quelque chose pour nourrir notre contemplation.
Vous avez entendu, en effet, que l’Esprit-Saint apparut au-dessus des disciples sous forme de langues de feu et leur donna la connaissance de toutes les langues. Que signifiait donc ce miracle, sinon que la sainte Eglise, remplie de cet Esprit, allait parler la langue de tous les peuples ? Ceux qui essayèrent de construire une tour pour s’opposer à Dieu perdirent la communauté et l’unité de langue2, tandis que [à la Pentecôte] c’est en faveur de ceux qu’animait une humble crainte de Dieu que se faisait l’unité de toutes les langues ; ici, l’humilité a donc obtenu le prodige ; là, l’orgueil a produit la confusion.
5. Il nous faut rechercher pourquoi le Saint-Esprit, coéternel au Père et au Fils, est apparu sous forme de feu (a) ; pourquoi à la fois sous forme de feu et de langues (b) ; pourquoi il s’est montré tantôt sous la forme d’une colombe (cf. Lc 3, 21-22), et tantôt sous forme de feu (c) ; pourquoi il est apparu sur le Fils unique sous l’aspect d’une colombe, et sur les disciples sous forme de feu, de telle sorte qu’il ne vint pas sur le Seigneur sous forme de feu, ni sur les disciples sous la forme d’une colombe (d). Revenons donc, pour y répondre, à ces quatre questions que nous venons de poser.
a) Si l’Esprit coéternel au Père et au Fils s’est montré sous forme de feu, c’est parce que Dieu est un feu incorporel, ineffable et invisible, comme l’atteste Paul : « Notre Dieu est un feu consumant. » (He 12, 29). Dieu est appelé feu, car par lui la rouille des péchés est consumée. C’est de ce feu que la Vérité déclare : « Je suis venu jeter le feu sur la terre, et que désiré-je, sinon qu’il s’allume ? » (Lc 12, 49). Ce sont les cœurs terrestres qui sont désignés par la terre, parce qu’amoncelant toujours en eux des pensées très basses, ils sont piétinés par les esprits malins. Mais le Seigneur jette le feu sur la terre quand, par le souffle du Saint-Esprit, il enflamme le cœur des hommes charnels. Et la terre s’allume lorsqu’un cœur charnel, tout refroidi en ses mauvais plaisirs, abandonne les concupiscences de ce siècle et s’enflamme d’amour pour Dieu. C’est donc bien à propos que l’Esprit est apparu sous forme de feu, puisqu’il chasse le froid engourdissement de tous les cœurs qu’il envahit, et qu’il allume en eux le désir de son éternité.
b) C’est sous forme de langues de feu que l’Esprit s’est montré, parce que cet Esprit est coéternel au Fils, que rien n’est plus proche de la parole que la langue, et que le Fils est la Parole du Père. Ainsi, la substance de l’Esprit et de la Parole [le Verbe] étant une, cet Esprit a dû se rendre visible sous forme de langues. Ou encore, comme c’est par la langue que se forme la parole, l’Esprit est apparu sous forme de langues du fait que quiconque est touché par l’Esprit-Saint confesse celui qui est la Parole de Dieu, c’est-à-dire le Fils unique ; et il ne peut nier la Parole de Dieu quand déjà il possède la langue du Saint-Esprit. Ou bien encore, l’Esprit est apparu sous forme de langues de feu parce qu’il fait à la fois brûler et parler tous ceux qu’il a envahis.
Les docteurs ont des langues de feu, car lorsqu’ils prêchent qu’il faut aimer Dieu, ils enflamment les cœurs de leurs auditeurs. Vaine, en effet, est la parole de celui qui enseigne, si elle ne peut provoquer l’embrasement de l’amour. Cet embrasement de doctrine, ils l’avaient vu s’écouler en eux de la bouche même de la Vérité, les disciples qui disaient : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, pendant qu’il nous parlait en chemin et qu’il nous expliquait les Ecritures ? » (Lc 24, 32). L’âme s’enflamme de la parole qu’elle entend, sa froide torpeur la quitte ; dans son désir du Ciel, l’esprit ne connaît plus de repos, et il se rend étranger aux concupiscences terrestres. L’amour véritable qui a rempli cette âme la tourmente jusqu’aux larmes ; mais celle-ci, tourmentée d’une telle ardeur, se nourrit de ses propres tourments. Elle se plaît à écouter les enseignements du Ciel, et les commandements dont elle est instruite sont comme autant de torches qui l’enflamment. Elle, tout apathique autrefois en ses désirs, brûle maintenant des paroles [entendues]. D’où le mot de Moïse, bien à propos ici : « Dans sa droite est une loi de feu. » (Dt 33, 2). Si la gauche désigne les réprouvés, qui doivent un jour être placés à gauche, la droite de Dieu, elle, est l’appellation des élus. Dans la droite de Dieu est donc une loi de feu, puisque les élus n’entendent pas les commandements du Ciel d’un cœur froid, mais qu’ils s’enflamment pour eux aux torches de l’amour intérieur. La parole parvient à leur oreille, et leur esprit irrité contre lui-même se consume d’une douce flamme intérieure.
c) L’Esprit-Saint s’est montré tantôt sous la forme d’une colombe, tantôt sous forme de feu, parce qu’il rend simples et ardents tous ceux qu’il a envahis : simples par l’innocence, ardents par la ferveur. Car ni la simplicité sans le zèle, ni le zèle sans la simplicité ne peuvent plaire à Dieu. La Vérité en personne dit à ce sujet : « Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes. » (Mt 10, 16). Il faut noter ici que le Seigneur n’a pas voulu proposer en modèle à ses disciples la colombe sans le serpent, ni le serpent sans la colombe, voulant à la fois que la ruse du serpent éclaire la simplicité de la colombe, et que la simplicité de la colombe modère la ruse du serpent. Paul dit à ce propos : « Ne soyez pas des enfants sous le rapport du jugement… » Voici que nous venons d’entendre la prudence du serpent ; laissons-nous maintenant exhorter à la simplicité de la colombe : « …mais pour la malice, soyez comme de petits enfants. » (1 Co 14, 20). Dans le même sens, il est écrit au sujet du bienheureux Job : « C’était un homme simple et droit. » (Jb 1, 1). Qu’est-ce que la droiture sans la simplicité, ou la simplicité sans la droiture ? Puisque l’Esprit nous enseigne à la fois la droiture et la simplicité, il devait donc lui-même apparaître, et sous forme de feu, et sous la forme d’une colombe, de sorte que tout cœur touché par sa grâce fût en même temps pacifié par la douceur de sa bonté et embrasé par le zèle de sa justice.
6. d) Il faut en dernier lieu se demander pourquoi c’est sous la forme d’une colombe que l’Esprit est apparu sur notre Rédempteur, Médiateur entre Dieu et les hommes, et sous forme de feu sur les disciples.
Le Fils unique de Dieu est le Juge du genre humain. Mais qui pourrait supporter sa justice s’il voulait mettre toute la rigueur de son zèle à examiner nos fautes, avant de nous avoir ramenés à lui par sa douceur ? Fait homme pour les hommes, il se montra donc doux avec les hommes. Il ne voulut pas frapper les pécheurs, mais les ramener à lui. Il voulut commencer par les corriger avec bonté, pour en avoir ensuite à sauver lors du jugement. C’est donc sous la forme d’une colombe que l’Esprit devait apparaître sur celui qui ne venait pas alors pour frapper les péchés avec rigueur, mais pour les supporter encore avec douceur. Sur les disciples, au contraire, l’Esprit-Saint devait se montrer sous forme de feu, afin que ceux qui étaient de simples hommes, et par conséquent des pécheurs, soient enflammés contre eux-mêmes de l’ardeur de l’Esprit et se punissent eux-mêmes par la pénitence des péchés que Dieu, dans sa bonté, leur pardonnait. Même ceux qui adhéraient à l’enseignement divin ne pouvaient être sans péché, comme l’atteste Jean en affirmant : « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous. » (1 Jn 1, 8). Il vint donc sur les hommes sous forme de feu, tandis qu’il apparaissait sur le Seigneur sous la forme d’une colombe, parce que nos péchés, que dans sa douceur le Seigneur supporte avec bonté, nous devons, nous, les considérer attentivement avec un zèle rigoureux et les consumer sans cesse par l’ardeur de notre pénitence. Ainsi, l’Esprit s’est montré sur le Rédempteur sous la forme d’une colombe, mais sur les hommes sous forme de feu, puisque plus la sévérité de notre Juge s’adoucit à notre égard, et plus notre faiblesse doit pour sa part s’enflammer contre elle-même.
Voilà donc achevée l’explication des quatre propositions ; passons à la contemplation des dons de cet Esprit.
7. Il est écrit à son sujet : « Son Esprit a orné les cieux. » (Jb 26, 13). En effet, les ornements des cieux sont les vertus des prédicateurs. Ce sont ces ornements qu’énumère Paul quand il dit : « A l’un a été accordée par l’Esprit une parole de sagesse, à un autre une parole de science en vertu du même Esprit, à un autre la foi dans le même Esprit, à un autre le don des guérisons dans un seul et même Esprit, à un autre le pouvoir d’opérer des miracles, à un autre la prophétie, à un autre le discernement des esprits, à un autre la diversité des langues, à un autre l’interprétation de la parole. Mais c’est un seul et même Esprit qui opère tout cela, distribuant ses dons à chacun comme il lui plaît. » (1 Co 12, 8-11). Tous ces dons des prédicateurs sont donc autant d’ornements des cieux.
Il est encore écrit à ce propos : « C’est par la Parole du Seigneur que les cieux sont affermis. » (Ps 33, 6). En effet, la Parole du Seigneur, c’est le Fils du Père. Mais pour bien montrer que ces mêmes cieux, c’est-à-dire les saints apôtres, sont l’œuvre de toute la Sainte Trinité ensemble, on ajoute immédiatement, au sujet de la divinité de l’Esprit-Saint : « Et toute leur vertu vient de l’Esprit de sa bouche. » Ainsi, la vertu des cieux vient de l’Esprit : jamais les apôtres n’auraient osé s’opposer aux puissances de ce monde, si la force de l’Esprit-Saint ne les avait affermis. Car ce qu’étaient les docteurs de la sainte Eglise avant la venue de l’Esprit, nous le savons bien ; et la force d’âme en laquelle ils furent établis après sa venue, nous l’avons sous les yeux.
8. Ce Pasteur de l’Eglise, dont le corps très saint est tout proche du lieu où nous sommes assis3, il suffira d’interroger la servante qui était à la porte, pour qu’elle nous dise quelles furent sa faiblesse et sa terreur avant la venue de l’Esprit (cf. Jn 18, 17). Une seule parole de femme suffit en effet à l’ébranler : craignant la mort, il renia la Vie. Et Pierre renia sur la terre au moment même où le larron affirmait sa foi sur la croix. Mais cet homme qui s’était abandonné à une telle terreur, écoutons comment il se comporte après la venue de l’Esprit. Une assemblée de magistrats et d’anciens se réunit ; elle enjoint aux apôtres, qu’elle a fait rouer de coups, de ne plus parler au nom de Jésus. Pierre répond avec une grande autorité : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. » (Ac 5, 29). Et encore : « Jugez s’il est juste devant Dieu de vous écouter, vous, plutôt que Dieu. Car pour nous, nous ne pouvons pas ne pas dire ce que nous avons vu et entendu. » (Ac 4, 19-20). « Quant à eux, ils se retirèrent de devant le Conseil, tout joyeux d’avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus. » (Ac 5, 41). Voici que Pierre se réjouit pour des coups, lui qui auparavant prenait peur pour des paroles. Et si la question d’une servante suffit d’abord à l’effrayer, il résiste, après la venue du Saint-Esprit, à toute la force des princes, même une fois battu.
Il nous plaît de jeter un regard de foi sur la puissance de cet Artisan, et de considérer çà et là les Pères de l’Ancien et du Nouveau Testaments. Voici qu’ayant ouvert les yeux de la foi, je contemple David, Amos, Daniel, Pierre, Paul et Matthieu, et que je veux m’arrêter à examiner quel artisan est l’Esprit, mais je reste court en un tel examen. Car il envahit un jeune joueur de cithare, et il en fait un psalmiste (cf. 1 S 16, 18). Il remplit un bouvier occupé à tailler les sycomores, et il en fait un prophète (cf. Am 7, 14). Il remplit un sobre jeune homme, et il en fait le juge des vieillards (cf. Dn 13, 45-64). Il remplit un pêcheur, et il en fait le prédicateur des nations (cf. Mt 4, 19). Il remplit un persécuteur, et il en fait le Docteur des nations (cf. Ac 9, 1-15). Il remplit un publicain, et il en fait un évangéliste (cf. Lc 5, 27-28).
Oh ! quel merveilleux artisan que cet Esprit ! On apprend de lui, sans délai, tout ce qu’il a voulu. A peine a-t-il touché l’esprit qu’il l’enseigne ; et pour lui, avoir seulement touché, c’est avoir enseigné. En effet, sitôt qu’il illumine l’esprit humain, il le change : il le fait renoncer en un moment à ce qu’il était, pour qu’en un moment il apparaisse ce qu’il n’était pas.
9. Considérons en quel état l’Esprit a trouvé aujourd’hui nos saints prédicateurs, et en quel état il les a transformés. Eux qui se tenaient dans une même salle par crainte des Juifs, ils connaissaient assurément tous leur langue maternelle, et pourtant, même en cette langue qu’ils connaissaient, ils n’osaient pas parler du Christ ouvertement. L’Esprit alors survint ; il enseigna à leur bouche une multitude de langues, affermissant leur esprit par la garantie de son autorité. Ils se mirent alors à parler du Christ dans des langues étrangères, eux qui auparavant craignaient d’en parler même dans la leur. Car leurs cœurs tout embrasés méprisèrent les tortures qu’ils craignaient jusque-là. L’amour du Créateur y triompha de l’emprise de la crainte charnelle. Et ceux qui avaient d’abord succombé par crainte de leurs adversaires commandèrent désormais à ces derniers avec autorité. Que dire, par conséquent, de celui qui les a élevés à de tels sommets, sinon qu’il a transformé en cieux les esprits de ces hommes terrestres ?
Mesurez, frères très chers, si après l’Incarnation du Fils unique de Dieu, il y a une solennité de l’importance de celle de ce jour où nous fêtons la venue du Saint-Esprit. Cette seconde fête est bien digne d’être honorée à l’égal de la première. Car si dans la première, Dieu, sans cesser d’être ce qu’il était, a assumé l’humanité, dans la seconde, les hommes ont reçu la divinité venant du Ciel. Dans la première, Dieu s’est fait homme selon la nature ; dans la seconde, les hommes ont été faits dieux par adoption. Si donc nous ne voulons pas rester des êtres charnels soumis à la mort, aimons, frères très chers, cet Esprit qui donne la vie.
10. Mais puisque la chair n’entend rien à l’esprit, l’un ou l’autre, pensant selon la chair, risque peut-être de se dire en lui-même : « Comment puis-je aimer quelqu’un que je ne connais pas ? » Nous sommes bien d’accord sur ce point : l’esprit occupé des choses visibles ne sait pas voir l’invisible. Il ne pense, en effet, qu’à ce qui peut se voir ; même au repos, il en traîne en lui les images. Et tant qu’il gît ainsi parmi les images corporelles, il ne peut s’élever aux réalités incorporelles. De là vient que l’esprit connaît d’autant moins bien son Créateur qu’il entretient en sa pensée plus de familiarité avec les créatures corporelles.
Si nous ne pouvons pas voir Dieu, nous avons pourtant d’autres moyens pour porter jusqu’à lui l’œil de notre intelligence. S’il ne nous est aucunement possible de le voir en lui-même, nous pouvons dès maintenant le voir dans ses serviteurs. En constatant qu’ils accomplissent des merveilles, nous devenons certains que Dieu habite dans leur esprit. Il nous faut savoir tirer parti, dans ces réalités incorporelles, de l’expérience que nous donnent celles qui sont corporelles : nul d’entre nous ne peut regarder directement le soleil en portant le regard sur son disque au moment où il se lève dans tout son éclat, car les yeux fixés sur ses rayons en sont éblouis ; mais nous regardons les montagnes que le soleil illumine, et nous voyons par là qu’il s’est levé. Ainsi, puisque nous ne pouvons voir en lui-même le Soleil de justice, regardons les montagnes que sa clarté illumine, c’est-à-dire les saints apôtres, qui brillent par leurs vertus, resplendissent par leurs miracles et sont inondés de la clarté répandue par ce Soleil levant, lequel, bien qu’invisible en lui-même, s’est rendu visible à nos yeux par leur intermédiaire comme par autant de montagnes illuminées. En effet, la puissance de la divinité en elle-même, c’est le soleil [vu] dans le ciel ; la puissance de la divinité [répandue] sur les hommes, c’est le soleil [répandu] sur la terre. Regardons-le donc sur la terre, ce Soleil de justice que nous ne pouvons encore voir dans le ciel, en sorte que marchant grâce à lui sur la terre sans trébucher en nos œuvres, il nous soit donné un jour de lever les yeux pour le contempler dans le ciel.
Mais nous ne faisons route sur la terre sans trébucher que si nous aimons Dieu et le prochain de tout notre esprit. Car on ne peut aimer vraiment Dieu sans aimer le prochain, ni aimer vraiment son prochain sans aimer Dieu. Et c’est pour cela, comme nous l’avons déjà dit dans un autre sermon, que l’Esprit a été donné aux disciples à deux reprises : d’abord par le Seigneur quand il vivait sur la terre, puis par le Seigneur quand il régnait au Ciel. Il nous est donné sur la terre pour aimer le prochain, du Ciel pour aimer Dieu. Mais pourquoi d’abord sur la terre et ensuite du Ciel, sinon pour nous donner clairement à entendre cette parole de Jean : « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, comment peut-il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? » (1 Jn 4, 20)
Ainsi, mes frères, chérissons bien notre prochain ; aimons celui qui est proche de nous, pour qu’il nous devienne possible d’aimer celui qui est au-dessus de nous. Que notre esprit s’exerce à rendre au prochain ce qu’il doit à son Dieu, afin de mériter de jouir en Dieu d’une joie parfaite avec ce même prochain. C’est alors que nous parviendrons à cette joie des habitants du Ciel, dont nous avons déjà reçu le gage par le don du Saint-Esprit. Tendons de tout notre amour vers cette fin où nous nous réjouirons sans fin. Là se trouve la sainte société des citoyens du Ciel ; là, une fête certaine ; là, un repos assuré ; là, une paix véritable, qui désormais ne nous sera plus seulement laissée, mais donnée par Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

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1 Sur le mot « componction », cf. l’introduction à l’Homélie 15.
2 Raphaël n’a pas touché lui-même les yeux de Tobie, qui a été guéri par le fiel d’un poisson, que son fils a étalé sur ses yeux. Mais comme c’est l’Archange qui a procuré le remède, il a en quelque sorte touché les yeux par cet intermédiaire.
3 « A ce qu’on rapporte » (fertur) peut s’entendre soit du texte de Denys (saint Grégoire peut ne pas en avoir vu l’original grec, et donner sa pensée de seconde main), soit de l’identité de Denys (Grégoire n’est peut-être pas très sûr que le texte qu’il a en main soit vraiment du disciple de l’Apôtre des nations). Cette deuxième hypothèse nous semble mieux fondée, car Grégoire résume ici fort bien l’opinion de Denys (Hiérarchie céleste III, 3, Sources Chrétiennes n° 58, p. 91-92 ; IV, 3, p. 98 ; VII, 1. 9-13, p. 105-107), mais sans s’y rallier entièrement, puisqu’il montre ensuite de façon discrète que l’affirmation du Pseudo-Denys manque de base scripturaire solide : « Pour notre part, nous ne  voulons pas affirmer ce que nous ne pouvons prouver par des textes clairs et indubitables. »

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Mardi 15 octobre 2019
08:12 19:01