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   Grégoire 1er (540 - 604), Pape et Docteur de l'Eglise

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Grégoire 1er (540 - 604),
Pape et Docteur de l'Eglise

 

HOMELIES DE GREGOIRE 1er


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Livre 2

Homélie 34

Prononcée devant le peuple dans la basilique des bienheureux Jean et Paul, le 29 septembre 591
(le samedi des Quatre-Temps, qui tombait, cette année-là, le jour de la Saint-Michel)

La brebis et la drachme

Saint Grégoire a été condamné tout l’été au silence par son état de santé. Aussi son discours s’allonge-t-il aujourd’hui. Il s’attache d’abord à commenter les paraboles de la brebis et de la drachme perdues puis retrouvées, lues en ce jour liturgique, avant de s’engager dans une longue digression sur les anges, que lui inspire probablement la fête de saint Michel. L’Homélie s’achève par une exhortation à la vigilance et à la pénitence.
I- (1-6) Les pharisiens s’indignent de la bonté du Christ pour les pécheurs. Pour soigner leur orgueil, Jésus leur raconte une parabole : le Créateur laisse ses quatre-vingt-dix-neuf brebis au désert (les anges au Ciel) pour chercher et ramener celle qui s’est perdue (l’homme tombé). Le pape explique pourquoi il y a plus de joie au Ciel pour le pécheur qui se repent que pour un juste qui n’est jamais tombé : le pénitent est excité au zèle par le souvenir de ses péchés à expier ; le juste, lui, risque de s’attiédir dans une fausse sécurité. L’idéal serait donc d’être à la fois juste et pénitent. L’opinion exprimée ici par notre orateur est un lieu commun de la littérature monastique : Cassien, par exemple, affirme lui aussi qu’il est beaucoup plus facile d’amener un pécheur à la conversion que de faire sortir de sa tiédeur « le moine qui n’est pas entré résolument dans les voies de la perfection et a laissé s’éteindre en lui le feu de sa première ferveur » (Conférences 4, 19). De la brebis perdue et retrouvée, Grégoire passe à la drachme, dont la signification est la même. Neuf drachmes demeurent à la femme de la parabole, puisqu’il y a neuf chœurs d’anges : habile transition, qui permet au prédicateur d’aborder son deuxième sujet.
II- (7-14) Tout en feignant de perdre le fil de son discours, le saint pape nous livre en fait un véritable petit traité d’angélologie. Il montre comment l’Ecriture distingue neuf chœurs d’anges, ce que signifient les noms de ces chœurs, et quelle leçon morale en tirer. Il discute au passage une opinion d’un auteur qu’on dit être Denys l’Aréopagite.
III- (15-18) Revenant à l’homme et à ses faiblesses, l’orateur engage ses auditeurs à prendre garde à ne pas tomber s’ils sont debout, et à se relever bien vite par la pénitence s’ils sont tombés. Sur quoi, il entreprend de définir les composantes d’une véritable pénitence, occasion pour lui de reprendre son thème initial : l’éloge de la miséricorde de Dieu, cette miséricorde qui s’est manifestée de façon éclatante sur le moine Victorinus, dont Grégoire raconte ici l’histoire. Les sentences finales gravent dans les âmes des auditeurs la leçon à retenir de l’Homélie.

Lc 15, 1-10

En ce temps-là, les publicains et les pécheurs s’approchaient de Jésus pour l’entendre. Et les pharisiens et les scribes murmuraient, disant : « Cet homme accueille des pécheurs et mange avec eux. » Il leur dit alors cette parabole :
« Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui s’est perdue, jusqu’à ce qu’il la trouve ? Et quand il l’a trouvée, il la met sur ses épaules, tout joyeux, et de retour chez lui, il assemble ses amis et ses voisins, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue !› C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir.
« Ou bien, quelle femme, si elle a dix drachmes et vient à en perdre une, n’allume une lampe, ne met sa maison sens dessus dessous et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle la trouve ? Et quand elle l’a trouvée, elle assemble ses amies et ses voisines, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la drachme que j’avais perdue !› C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent. »
Le climat de l’été, qui est tout à fait contraire à mon corps, m’a empêché depuis déjà longtemps de vous parler pour vous expliquer l’évangile. Mais ce n’est pas parce que ma langue est restée muette que ma charité a cessé de brûler. Chacun de vous peut constater par lui-même ce que je dis là : il arrive souvent que l’embarras des occupations extérieures vienne empêcher l’effet de la charité, qui, tout en continuant à brûler sans diminution dans notre cœur, ne se laisse cependant plus voir dans nos œuvres, tout comme le soleil caché par les nuages, qu’on ne voit pas sur la terre et qui continue pourtant à briller dans le ciel. C’est ainsi que notre charité peut se trouver empêchée : elle continue à faire sentir au-dedans l’ardeur de son feu, mais ne montre plus au-dehors les flammes de ses œuvres.
Cependant, puisque voici revenu le temps de parler, je m’y sens tout enflammé par votre ferveur, et j’ai d’autant plus de plaisir à le faire que vos âmes l’attendent avec plus de désir.
2. Vous avez appris, mes frères, par la lecture de l’évangile, que les pécheurs et les publicains s’approchèrent de notre Rédempteur, et qu’il les admit non seulement à s’entretenir avec lui, mais encore à partager son repas. A cette vue, les pharisiens furent indignés. Vous pouvez en conclure que la vraie justice est pleine de compassion, la fausse pleine d’indignation. Ce qui ne veut pas dire que les justes ne puissent aussi s’indigner à bon droit contre des pécheurs. Mais une chose est d’agir par orgueil et arrogance, une autre d’être mû par le zèle pour la loi morale. Les justes s’indignent en effet, mais comme s’ils ne s’indignaient pas ; ils désespèrent des pécheurs, mais comme s’ils n’en désespéraient pas ; ils les prennent à partie, mais par amour ; car même s’ils multiplient au-dehors les reproches par souci de la morale, ils conservent cependant au-dedans la douceur par souci de la charité. En leur for intérieur, ils s’estiment habituellement inférieurs à ceux qu’ils corrigent, et même ceux qu’ils jugent, ils les considèrent comme meilleurs qu’eux. Ce faisant, ils veillent à la fois sur leurs ouailles par la loi morale et sur eux-mêmes par l’humilité.
Mais ceux, au contraire, qu’une fausse opinion de leur justice fait enfler d’orgueil, méprisent tous les autres et ne marquent aucune miséricorde ou condescendance pour les faibles, et ils deviennent d’autant plus pécheurs qu’ils s’imaginent ne pas l’être. Les pharisiens étaient assurément de ce nombre, car en jugeant le Seigneur pour l’accueil qu’il réservait aux pécheurs, ils blâmaient la source même de la miséricorde avec un cœur tout desséché.
3. Mais parce qu’ils étaient malades au point de n’en rien savoir, le Médecin céleste, voulant les ramener à une juste connaissance d’eux-mêmes, entreprend de les soigner par de doux remèdes. Il leur propose une parabole pleine de bonhomie et comprime dans leur cœur la tumeur de l’abcès qui les blesse. Il leur dit en effet : « Lequel d’entre vous, s’il a cent brebis et vient à en perdre une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert pour s’en aller après celle qui s’est perdue ? » Voyez comme la Vérité, dans sa bonté, sait bien pourvoir à tout en nous donnant une telle comparaison : l’homme peut en reconnaître en soi le bien-fondé, quoiqu’elle concerne plus spécialement le Créateur des hommes lui-même. Puisque cent est le nombre de la perfection, Dieu eut cent brebis quand il créa la nature des anges et des hommes. Mais une brebis vint à se perdre lorsque l’homme, en péchant, quitta le pâturage de la vie. Le Créateur laissa alors les quatre-vingt-dix-neuf brebis dans le désert, car il abandonna les très hauts chœurs des anges dans le Ciel.
Mais pourquoi le Ciel est-il appelé désert, sinon parce que désert veut dire « abandonné » ? C’est quand l’homme pécha qu’il abandonna le Ciel. Quatre-vingt-dix-neuf brebis demeuraient au désert, pendant que le Seigneur en cherchait une seule sur la terre : les créatures raisonnables, anges et hommes, qui toutes avaient été créées pour contempler Dieu, voyaient en effet leur nombre diminué par la perte de l’homme, et le Seigneur, voulant rétablir au Ciel le nombre complet de ses brebis, cherchait sur la terre l’homme qui s’était perdu. Car là où notre évangéliste dit « au désert », un autre évangéliste dit « dans les montagnes » (Mt 18, 12), pour signifier « dans les hauteurs », puisque les brebis qui n’avaient pas péri se tenaient dans les hauteurs du Ciel.
« Et quand il l’a trouvée, il la met sur ses épaules, tout joyeux. » Il a mis la brebis sur ses épaules, parce qu’ayant assumé la nature humaine, il a porté lui-même nos péchés.
« Et de retour chez lui, il assemble ses amis et ses voisins, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, ma brebis qui était perdue !› » La brebis une fois retrouvée, il retourne chez lui, puisque notre Pasteur, ayant sauvé l’homme, retourna au Royaume céleste. Là, il retrouve ses amis et voisins, c’est-à-dire les chœurs des anges, lesquels sont bien ses amis, du fait que désormais fixés [en Dieu], ils gardent continûment sa volonté, et aussi ses voisins, parce qu’ils jouissent assidûment de l’éclat de sa vision. Il faut aussi remarquer qu’il ne dit pas : « Réjouissez-vous avec la brebis que j’ai retrouvée », mais : « Réjouissez-vous avec moi », car notre vie est toute sa joie, et notre retour au Ciel porte à leur plénitude ses solennelles réjouissances.
4. « C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir. » Il nous faudrait ici examiner, mes frères, pourquoi le Seigneur déclare qu’il y a plus de joie dans le Ciel pour la conversion des pécheurs que pour la persévérance des justes ; mais l’exemple quotidien de ce que nous avons sous les yeux nous l’enseigne : souvent, ceux qui ne se sentent pas coupables de grands péchés demeurent bien dans la voie de la justice, et ils ne commettent aucune action défendue, mais ils ne ressentent pas non plus beaucoup d’ardeur pour la patrie céleste, et ils se privent d’autant moins des choses permises qu’ils ne se souviennent pas d’en avoir commis de défendues. Ainsi demeurent-ils souvent paresseux dans la pratique des bonnes œuvres élémentaires, se sentant en pleine sécurité du fait qu’ils n’ont jamais péché de façon vraiment grave.
Au contraire, certains de ceux qui se souviennent d’avoir accompli des actions défendues, se trouvant transpercés de componction1 par leur douleur même, s’enflamment d’amour pour Dieu et s’exercent à de grandes vertus ; ils entreprennent tous les difficiles combats de la sainteté, ils abandonnent tous les biens du monde, fuient les honneurs, se réjouissent des outrages reçus, brûlent de désir [pour la vie éternelle] et aspirent à la patrie céleste. Et considérant qu’ils s’étaient écartés de Dieu, ils rachètent leurs pertes du passé par les profits qu’ils font dans la suite de leur vie.
Il y a donc plus de joie dans le Ciel pour la conversion d’un pécheur que pour la persévérance d’un juste, de même qu’un chef préfère dans la bataille le soldat qui, revenu après s’être enfui, charge l’ennemi avec vigueur, à celui qui n’a jamais tourné les talons devant l’ennemi, mais ne l’a jamais non plus vraiment combattu avec courage. Ainsi, le paysan préfère la terre qui, après les épines, porte des fruits abondants, à celle qui n’a jamais eu d’épines, mais ne produit jamais non plus de riche moisson.
5. Cependant, il faut savoir qu’il y a bien des justes dont la vie est une telle joie [pour le Ciel] qu’elle ne le cède en rien à la vie pénitente des pécheurs. Car il en est beaucoup qui, tout en n’ayant conscience d’aucune mauvaise action, font pourtant paraître une douleur aussi grande que s’ils étaient chargés de tous les péchés. Ils refusent toutes choses, même celles que Dieu autorise ; ils s’enveloppent d’un souverain mépris pour le monde, s’interdisent absolument tout, se privent même des biens licites, se détournent du visible et s’enflamment pour l’invisible ; ils mettent leur joie dans les lamentations et s’humilient eux-mêmes en tout ; d’autres pleurent les péchés de leurs actions, mais eux, ils pleurent les péchés de leur pensée. Aussi, que dire de ces hommes, sinon qu’ils sont à la fois justes et pénitents, puisqu’ils s’humilient dans la pénitence pour les péchés de leur pensée, sans jamais cesser de persévérer dans la droiture par leurs œuvres ? Il nous faut donc reconnaître quelle immense joie un juste doit donner à Dieu par les larmes de son humilité, quand un pécheur en cause déjà une si grande dans le Ciel en se punissant, par la pénitence, de ce qu’il a fait de mal.
6. Le texte poursuit : « Ou bien, quelle femme, si elle a dix drachmes et vient à en perdre une, n’allume une lampe, ne met sa maison sens dessus dessous et ne cherche avec soin jusqu’à ce qu’elle trouve la drachme perdue ? » C’est une seule et même personne que symbolisent le pasteur et la femme, car c’est une seule et même personne qui est Dieu et Sagesse de Dieu. Et comme les drachmes sont frappées d’une image, la femme a perdu sa drachme lorsque l’homme, qui avait été créé à l’image de Dieu, s’est, en péchant, écarté de la ressemblance qu’il avait avec son Créateur. Mais la femme a allumé sa lampe, parce que la Sagesse de Dieu s’est manifestée dans une nature humaine. La lampe est en effet une lumière dans un vase de terre cuite ; or qu’est-ce qu’une lumière dans un vase de terre cuite, sinon la divinité dans la chair ? C’est de ce vase de terre cuite, c’est-à-dire de son corps, que la Sagesse en personne affirme : « Ma force s’est desséchée comme un vase de terre cuite. » (Ps 22, 16). Puisque la terre cuite se durcit dans le feu, sa force s’est desséchée comme un vase de terre cuite : la chair qu’il avait assumée a été endurcie par les tourments de sa Passion en vue de la gloire de sa Résurrection.
La femme, ayant allumé sa lampe, a mis sa maison sens dessus dessous : dès que la divinité de la Sagesse a brillé à travers sa chair, toute notre conscience en a été secouée. Car la maison est mise sens dessus dessous quand la conscience de l’homme se trouble à la vue de ses fautes. L’expression « mettre sens dessus dessous » ne diffère pas beaucoup du verbe « nettoyer » qu’on lit à sa place en d’autres manuscrits ; en effet, un esprit dévoyé ne peut être nettoyé de ses vices invétérés que si l’on commence par le mettre sens dessus dessous par la crainte. C’est donc une fois qu’elle a mis la maison sens dessus dessous que la femme retrouve la drachme, puisque c’est par l’ébranlement profond de sa conscience que l’homme est rétabli à la ressemblance de son Créateur.
« Et quand elle l’a trouvée, elle assemble ses amies et ses voisines, et leur dit : ‹Réjouissez-vous avec moi, car je l’ai retrouvée, la drachme que j’avais perdue !› » Qui sont amies et voisines, sinon les puissances du Ciel dont j’ai parlé plus haut ? Elles sont d’autant plus près de la Sagesse céleste que la grâce d’une contemplation continuelle les en approche davantage. Ne manquons pas ici de nous demander pourquoi cette femme qui figure la Sagesse de Dieu nous est montrée en possession de dix drachmes, et pourquoi elle en perd une et la retrouve après l’avoir cherchée. Le Seigneur a créé la nature des anges et des hommes pour le connaître, et du fait qu’il les a voulus destinés à l’éternité, il les a assurément créés à sa ressemblance. Ainsi, cette femme avait dix drachmes, parce qu’il y a neuf chœurs des anges, mais qu’afin de compléter le nombre des élus, l’homme fut créé en guise de dixième, et qu’après sa faute, celui-ci n’a pas péri loin de son Créateur : la Sagesse éternelle, qui brillait en la chair par ses miracles, l’a sauvé au moyen de la lumière [de sa divinité] allumée en un vase de terre cuite.
7. Nous avons dit qu’il existe neuf ordres d’anges. Nous savons en effet, par le témoignage de la Sainte Ecriture, qu’il y a les Anges, les Archanges, les Vertus, les Puissances, les Principautés, les Dominations, les Trônes, les Chérubins et les Séraphins. Qu’il y ait des Anges et des Archanges, presque toutes les pages de la Sainte Ecriture l’attestent ; quant aux Chérubins et aux Séraphins, chacun sait que les livres des prophètes en parlent souvent. L’apôtre Paul énumère pour les Ephésiens les noms de quatre autres ordres lorsqu’il dit : « Au-dessus de toute Principauté, Puissance, Vertu et Domination. » (Ep 1, 21). Il dit encore, en écrivant aux Colossiens : « Aussi bien les Trônes que les Puissances, les Principautés ou les Dominations. » (Col 1, 16). S’adressant aux Ephésiens, il avait déjà cité les Dominations, les Principautés et les Puissances ; mais avant d’en parler aussi aux Colossiens, il met en tête les Trônes, dont il n’avait rien dit aux Ephésiens. Si donc on joint les Trônes aux quatre ordres que Paul cite aux Ephésiens — Principautés, Puissances, Vertus, Dominations — cinq ordres se trouvent ainsi mentionnés nommément ; et si l’on y ajoute les Anges et les Archanges, les Chérubins et les Séraphins, on trouve sans nul doute qu’il existe neuf ordres d’anges.
C’est pourquoi le prophète affirme au premier ange qui fut créé : « Tu as été le sceau de la ressemblance, plein de sagesse et parfait de beauté dans les délices du paradis de Dieu. » (Ez 28, 12-13). Il faut noter ici qu’il ne le dit pas créé à la ressemblance de Dieu, mais sceau de sa ressemblance, afin de faire comprendre que sa nature est marquée d’une ressemblance plus exacte à l’image de Dieu, du fait qu’elle est d’une perfection plus achevée. Le même texte poursuit aussitôt : « Ton vêtement est tout couvert de pierres précieuses : sardoine, topaze et jaspe, chrysolithe, onyx et béryl, saphir, escarboucle et émeraude. » Ce sont neuf noms de pierres précieuses qui sont énumérés, puisque les ordres d’anges sont au nombre de neuf. Le premier ange nous apparaît orné et couvert de ces neuf ordres d’anges, parce qu’ayant la prééminence sur toutes les milices angéliques, il semble encore plus brillant de gloire si on le compare avec les autres.
8. Mais pourquoi avoir énuméré ces différents chœurs des anges, demeurés au Ciel, si nous n’expliquons pas également en détail leurs ministères ? Le mot Ange signifie en grec « Annonciateur », et Archange, « Grand Annonciateur ». Il faut encore savoir que le terme d’Ange désigne une fonction, et non une nature. Car si les esprits bienheureux de la patrie céleste sont toujours des esprits, ils ne peuvent pas toujours être appelés des Anges ; ils ne sont Anges que lorsqu’ils annoncent quelque chose. C’est pourquoi le psalmiste affirme : « Des esprits, il fait ses Anges. » (Ps 104, 4). C’est comme s’il disait clairement : « Lui qui a toujours les esprits à sa disposition, il en fait ses Anges quand il le veut. » On appelle Anges ceux qui annoncent les choses de moindre importance, Archanges ceux qui annoncent les plus élevées. Voilà pourquoi ce ne fut pas un Ange, mais l’Archange Gabriel que Dieu envoya à la Vierge Marie (cf. Lc 1, 26). En un tel ministère, en effet, il convenait que le plus grand des Anges vînt lui-même annoncer la plus grande des nouvelles.
Certains de ces Anges reçoivent aussi des noms particuliers, pour exprimer par des mots l’étendue de leur action. Car ce n’est pas dans la cité sainte, où la vision du Dieu tout-puissant confère une science parfaite, qu’on leur attribue un nom propre : on n’y a pas besoin de nom pour connaître leurs personnes ; mais c’est quand ils viennent s’acquitter envers nous de quelque service qu’ils tirent un nom particulier de ce ministère.
9. C’est ainsi que Michel signifie « Qui est comme Dieu ? » Gabriel, « Force de Dieu » ; Raphaël, « Médecine de Dieu ». Chaque fois qu’il est besoin d’une puissance extraordinaire, l’Ecriture nous dit que c’est Michel qui est envoyé : son action et son nom font comprendre que nul ne peut se targuer d’accomplir ce qui est réservé au seul pouvoir de Dieu. L’antique ennemi, dévoré de l’orgueilleux désir de s’égaler à Dieu, déclarait : « Je monterai au ciel, j’élèverai mon trône au-dessus des étoiles du ciel, je m’assiérai sur la montagne de l’alliance aux côtés de l’Aquilon, je monterai sur le sommet des nues et je serai semblable au Très-Haut. » (Is 14, 13-14). Or l’Ecriture nous atteste qu’à la fin du monde, abandonné à sa propre force et condamné à périr dans le supplice final, il combattra contre l’Archange Michel : « Il se fit, dit Jean, un combat avec l’Archange Michel. » (Ap 12, 7). Dans son orgueil, le diable s’était exalté jusqu’à se faire l’égal de Dieu ; mais il faut qu’ainsi défait par Michel, il apprenne que personne ne doit s’élever par l’orgueil à la ressemblance de Dieu.
A Marie, c’est Gabriel qui est envoyé, lui dont le nom signifie « Force de Dieu ». Ne venait-il pas annoncer celui qui a daigné paraître dans l’humilité pour combattre les puissances de l’air ? Le psalmiste dit à son sujet : « Princes, exhaussez vos portes ; élevez-vous, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera. Quel est ce Roi de gloire ? C’est le Seigneur fort et puissant, c’est le Seigneur puissant au combat. » Et encore : « Le Seigneur des armées, voilà le Roi de gloire. » (Ps 24, 7-10). Il fallait donc que ce fût par « Force de Dieu » que soit annoncé le Seigneur des armées, puissant au combat, qui venait faire la guerre aux puissances de l’air.
Enfin, comme nous l’avons dit, Raphaël signifie « Médecine de Dieu ». En effet, cet Archange a dissipé les ténèbres qui rendaient Tobie aveugle, en touchant pour ainsi dire ses yeux par l’intermédiaire des soins qu’on lui a prodigués (cf. Tb 11, 7-8)2. Celui qui a été envoyé pour soigner fut donc bien digne d’être appelé « Médecine de Dieu ».
Puisque nous avons donné quelques mots d’explication sur les noms des anges, il nous reste maintenant à commenter brièvement les termes utilisés pour désigner leurs fonctions.
10. Par les Vertus, on désigne les esprits par lesquels s’opèrent le plus souvent les signes et les miracles.
Par les Puissances, on désigne ceux qui ont reçu, dans leur ordre, plus de pouvoir que les autres pour soumettre les forces adverses à leur autorité, limiter leur puissance et empêcher ainsi qu’elles ne tentent les cœurs des hommes autant qu’elles le voudraient.
Par les Principautés, on désigne ceux qui commandent aux autres bons esprits angéliques eux-mêmes, qui distribuent à ceux qui leur sont soumis les ordres de tout ce qu’ils doivent faire, et qui les dirigent dans l’accomplissement des missions divines.
Par les Dominations, on désigne les esprits qui dépassent de loin la puissance des Principautés. Car avoir la principauté consiste à tenir le premier rang dans un groupe, tandis que dominer, c’est également avoir chacun des autres sous son autorité. On appelle donc Dominations les troupes des anges qui, par leur puissance admirable, ont le pas sur les autres, du fait que ceux-ci sont tenus de se soumettre à eux par l’obéissance.
Par les Trônes, on désigne les milices que préside toujours le Dieu tout-puissant pour exercer la justice [en étant assis devant elles]. Puisque [le mot grec] trône signifie « siège » en latin, on nomme Trônes de Dieu les esprits qui sont comblés par la grâce divine avec une telle abondance que le Seigneur siège en eux et se sert d’eux pour prononcer ses jugements. C’est pourquoi le psalmiste affirme : « Tu sièges sur un Trône, ô toi qui juges avec équité. » (Ps 9, 5)
Chérubin veut dire « plénitude de la science ». Les troupes plus élevées sont appelées Chérubins, car ce sont des esprits d’autant plus parfaitement remplis de la science de Dieu qu’ils contemplent sa gloire de plus près ; à leur mesure de créatures, ils ont une connaissance de toutes choses d’autant plus complète qu’ils s’approchent davantage de la vision de leur Créateur, en vertu de leur dignité.
On appelle enfin Séraphins les milices des saints esprits qui brûlent d’un amour incomparable du fait de la proximité singulière où ils se trouvent vis-à-vis de leur Créateur. Séraphin signifie en effet « ardent et brûlant ». Ils sont à ce point unis à Dieu qu’aucun autre esprit ne se place entre eux et lui. Ils sont donc d’autant plus embrasés qu’ils le voient de plus près. La flamme dont ils brûlent est assurément celle de l’amour, car leur amour est d’autant plus ardent qu’ils contemplent la gloire de la divinité avec un regard plus pénétrant.
11. Mais à quoi bon avoir dit ces quelques mots au sujet des esprits angéliques, si nous ne prenons pas la peine de les faire tourner à notre progrès par une réflexion adaptée ? La cité céleste se compose en effet des anges et des hommes, et nous croyons qu’y monteront autant de représentants du genre humain qu’il y est demeuré d’anges élus, ainsi qu’il est écrit : « Il a fixé les limites des peuples d’après le nombre des anges de Dieu. » (Dt 32, 8). Il nous faut donc tirer profit pour notre vie des distinctions qui existent entre les habitants de la cité d’en haut, afin de nous enflammer nous-mêmes d’une sainte ardeur à croître dans la vertu. Car s’il est vrai que le nombre des hommes destinés à monter au Ciel est égal à celui des anges qui y sont demeurés, ces mêmes hommes qui retournent à la patrie céleste se doivent d’imiter en quelque chose les milices qu’ils rejoignent là-haut. Les diverses manières de vivre des hommes correspondent bien, en effet, à chacun des ordres des milices célestes, et nous recevons une place dans leurs rangs d’après la similitude de notre manière de vivre avec la leur.
Il en est beaucoup qui ne comprennent que d’humbles vérités, mais ne cessent de les annoncer à leurs frères avec bonté : de tels hommes courent rejoindre la troupe des Anges.
D’autres, fortifiés par les dons de la largesse divine, sont capables de comprendre et d’annoncer les mystères célestes les plus élevés : où les placer, sinon au nombre des Archanges ?
D’autres encore réalisent des choses admirables et opèrent des miracles d’une grande puissance : quel est le rang et la place qui leur conviennent, sinon ceux des Vertus d’en haut ?
Certains obligent les esprits malins à fuir hors du corps des possédés, et les chassent par la vertu de leur prière et de la puissance qui leur a été donnée : avec qui obtiennent-ils de jouir du fruit de leurs mérites, sinon avec les Puissances célestes ?
Il en est qui surpassent, par les vertus qu’ils ont reçues, les mérites des autres élus ; meilleurs que les bons eux-mêmes, ils exercent une principauté jusque sur leurs frères élus : en quel groupe prennent-ils rang, sinon parmi les Principautés ?
D’autres dominent si bien en eux tous les vices et tous les désirs, que leur pureté leur donne droit à être appelés des dieux parmi les hommes, comme le Seigneur l’a dit à Moïse : « Vois : je t’ai constitué le dieu de Pharaon » (Ex 7, 1) : à laquelle des milices courent-ils se joindre, sinon à celle des Dominations ?
D’autres encore mettent un soin vigilant à se dominer eux-mêmes et une attention toujours en éveil à s’examiner : ne se départant jamais de la crainte de Dieu, ils obtiennent en récompense de leurs vertus le pouvoir de bien juger également les autres. Le Seigneur, tenant à la disposition de leur esprit la contemplation de sa divinité, préside en eux comme de son trône, et il examine par eux les actes d’autrui, réglant toutes choses avec un ordre admirable du haut de son siège. Que sont donc de tels hommes, sinon les Trônes de leur Créateur ? Et où les inscrire, sinon au nombre des Sièges célestes ? Et puisque c’est par eux que la sainte Eglise est régie, même les élus sont habituellement jugés par eux pour leurs actes de faiblesse.
Certains sont remplis d’un tel amour de Dieu et du prochain qu’on les nomme à bon droit Chérubins. Si en effet, comme nous l’avons déjà affirmé, Chérubin veut dire « plénitude de science », et si, comme nous le savons par le témoignage de Paul, « la charité est la plénitude de la Loi » (Rm 13, 10), tous les hommes qui aiment Dieu et leur prochain avec une plénitude dépassant celle des autres ont mérité d’être mis au nombre des Chérubins.
Il en est enfin qui sont enflammés par la contemplation des choses d’en haut et aspirent de tout leur désir à leur Créateur ; ils ne souhaitent plus rien en ce monde, ils se nourrissent du seul amour de l’éternité, rejettent tous les biens terrestres, s’élèvent par l’esprit au-dessus de tout ce qui passe ; ils aiment et ils brûlent, et ils prennent leur repos dans cette brûlure même ; ils brûlent en aimant, ils embrasent les autres en leur parlant, et font aussitôt brûler de l’amour de Dieu ceux qu’ils touchent par leurs paroles. Que dire de tels hommes, sinon qu’ils sont des Séraphins ? Leur cœur, changé en feu, éclaire et brûle, puisque tout en tournant les yeux des âmes vers les lumières d’en haut, ils les purifient de la rouille de leurs vices en les faisant pleurer de componction. Oui, ceux que l’amour de leur Créateur enflamme à ce point ont bien reçu vocation à prendre place parmi les Séraphins.
12. Mais tandis que je vous dis tout cela, frères très chers, faites retour sur vous-mêmes et jugez ce que valent vos mérites et vos pensées cachées. Examinez si vous pouvez déjà vous prévaloir au-dedans de vous de quelque bien que vous auriez accompli. Examinez encore si, comme vous y êtes appelés, vous trouvez votre place parmi les milices que nous avons évoquées rapidement. Malheur à l’âme qui ne reconnaît en elle aucun des biens que nous avons énumérés ! Malheur pire encore si se voyant ainsi privée des dons [de la grâce], elle ne le déplore pas ! Comme il faut déplorer, mes frères, l’état d’un tel homme, puisque lui-même ne le déplore pas !
Mesurons donc les récompenses qu’ont reçues les élus, et aspirons de toutes nos forces à grandir dans l’amour d’une si haute destinée. Si nous ne constatons pas le moindre don de la grâce en nous, déplorons-le. Et si nous nous reconnaissons gratifiés de dons de moindre valeur, n’envions pas pour autant les dons plus grands que d’autres ont reçus, car même les hiérarchies célestes des esprits bienheureux ont été créées de telle sorte que les unes ont prééminence sur les autres.
Denys l’Aréopagite, père ancien et vénérable, affirme, à ce qu’on rapporte3, que ce sont les anges appartenant aux milices inférieures qui sont envoyés au-dehors, de façon visible ou invisible, pour accomplir leur ministère ; en effet, ce sont les Anges ou les Archanges qui viennent pour réconforter les hommes. Les milices supérieures, elles, ne s’éloignent jamais des régions les plus intérieures [du Ciel], parce que du fait de leur prééminence, elles sont dispensées de tout ministère extérieur. Une telle assertion semble être contredite par la parole d’Isaïe : « Et l’un des Séraphins vola vers moi, tenant à la main une pierre brûlante qu’il avait prise sur l’autel avec des pincettes, et il en toucha ma bouche. » (Is 6, 6-7). Mais on doit entendre cette parole du prophète en ce sens que les esprits envoyés en mission prennent le nom de ceux dont ils accomplissent la fonction. On appellera ainsi Séraphin — ce qui veut dire « flamme » — l’ange qui porte le charbon ardent pris à l’autel pour livrer aux flammes les péchés de la langue. Il n’est pas déraisonnable de voir une confirmation de cette opinion dans ce que dit Daniel : « Mille milliers le servaient, et dix mille centaines de milliers se tenaient debout devant lui. » (Dn 7, 10). Ce n’est pas la même chose de servir Dieu et de se tenir debout devant lui : ceux qui le servent, ce sont ceux qui sortent pour nous annoncer des messages, tandis que ceux qui se tiennent debout devant lui, ce sont ceux qui jouissent de la contemplation intérieure, de telle sorte qu’ils ne sont jamais envoyés en mission au-dehors.
13. Mais puisque nous avons appris, par différents textes de l’Ecriture Sainte, que certaines actions sont réalisées par des Chérubins et d’autres par des Séraphins, devons-nous comprendre qu’ils accomplissent ces choses par eux-mêmes, ou qu’ils les réalisent par l’intermédiaire des anges auxquels ils commandent, en sorte que ces derniers, venant de la part de leurs supérieurs, partagent, selon ce que dit Denys, les noms de ces supérieurs ? Pour notre part, nous ne voulons pas affirmer ce que nous ne pouvons prouver par des textes clairs et indubitables. Nous savons cependant de façon certaine que pour accomplir un ministère venant d’en haut, certains esprits en envoient d’autres, comme l’atteste le prophète Zacharie : « Et voici que l’ange qui parlait en moi sortit, et voici qu’un autre ange sortit à sa rencontre et lui dit : ‹Cours et parle à ce jeune homme et dis-lui : C’est sans murailles que Jérusalem sera habitée.› » (Za 2, 7-8). Du moment qu’un ange peut dire à un autre ange : « Cours et parle », il n’y a aucun doute que l’un envoie l’autre. Ce sont les inférieurs qui sont envoyés, et les supérieurs qui envoient. Mais pour ce qui est des anges qui sont envoyés, nous tenons aussi pour certain que même lorsqu’ils viennent à nous, ils remplissent leur ministère extérieur sans cependant jamais quitter intérieurement la contemplation de Dieu. Ainsi, tout en étant envoyés, ils se tiennent debout devant Dieu, car même si un esprit angélique est limité, l’Esprit suprême qu’est Dieu n’est pas limité. C’est pourquoi les anges peuvent être simultanément en mission et devant lui : où qu’ils soient envoyés, quand ils s’y rendent, c’est encore au sein de Dieu qu’ils courent.
14. Il faut savoir en outre que les ordres des esprits bienheureux reçoivent souvent en partage le nom d’un ordre voisin. Les Trônes, sièges de Dieu, sont, comme nous l’avons dit, un ordre spécial d’esprits bienheureux, et le psalmiste dit cependant : « Toi qui sièges sur les Chérubins, parais. » (Ps 80, 2). Les Chérubins se trouvant en effet tout voisins des Trônes dans la hiérarchie des milices, cette proximité fait dire au psalmiste que le Seigneur siège également sur les Chérubins. C’est ainsi que certains biens sont attribués dans la cité céleste à l’un ou à l’autre sans qu’ils cessent pourtant d’être communs à tous. Et ce dont chacun reçoit une participation se trouve possédé tout entier par les esprits d’un autre ordre.
Tous ne sont pas pour autant désignés d’un seul et même nom : l’ordre qui a été chargé plus spécialement de telle mission doit aussi recevoir le nom qui la désigne. Nous avons dit que Séraphin signifie « flamme », alors que tous brûlent de l’amour du Créateur ; et Chérubin veut dire « plénitude de science », bien que nul ne puisse ignorer quoi que ce soit là où tous voient Dieu, source de toute science. Les Trônes sont ainsi nommés parce qu’ils sont les milices sur lesquelles préside le Créateur, mais qui peut être bienheureux si le Créateur ne préside pas sur son esprit ? Les noms particuliers qu’on attribue aux divers esprits reflètent donc des qualités que tous possèdent en partie, mais dont quelques-uns ont reçu une participation plus plénière. Et même si là-haut certains esprits détiennent quelque chose dont les autres ne peuvent disposer — comme c’est le cas pour les Dominations et les Principautés, qu’on appelle d’un nom spécifique — en ce lieu toutes choses appartiennent à chacun, puisque par la charité de l’Esprit-Saint, tout ce qui est possédé par l’un l’est aussi par les autres.
15. Mais voici que notre recherche sur les secrets des citoyens du Ciel nous a entraînés dans une longue digression, qui nous a fait perdre le fil de notre commentaire. Aspirons donc à rejoindre ceux dont nous venons de parler, mais revenons à nous-mêmes. Nous devons en effet nous rappeler que nous sommes chair. Gardons pour l’instant le silence sur les secrets du Ciel, mais effaçons aux yeux de notre Créateur, au moyen de la pénitence, les taches dont notre poussière nous a souillés. Voici ce que la divine Providence nous a elle-même promis : « Il y aura de la joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent. » Le Seigneur n’en dit pas moins par la bouche du prophète : « Si le juste vient un jour à pécher, je ne me souviendrai plus en rien de toutes ses bonnes actions. » (Ez 18, 24). Mesurons, si nous le pouvons, comme la bonté de Dieu dispose tout avec sagesse. Il menace d’un châtiment ceux qui sont debout, au cas où ils viendraient à tomber ; mais il promet miséricorde à ceux qui ont péché, pour qu’ils désirent se relever. Il fait peur aux uns, pour qu’ils ne soient pas trop assurés dans leurs bonnes actions ; il rend courage aux autres, pour qu’ils ne désespèrent pas à cause de leurs mauvaises actions. Es-tu juste ? Crains la colère, de peur de tomber. Es-tu pécheur ? Aie confiance en la miséricorde, afin de te relever. Hélas ! voici que nous sommes tombés ; nous n’avons pu rester debout, et nous gisons dans nos désirs pervertis. Cependant, celui qui nous avait créés dans la droiture nous attend encore et nous incite à nous relever. Il nous ouvre son sein plein de bonté et cherche à nous faire revenir à lui par la pénitence.
Mais nous ne pouvons faire dignement pénitence si nous ne savons pas comment nous y prendre. Faire pénitence consiste à la fois à pleurer les mauvaises actions qu’on a commises et à n’en plus commettre qu’on devrait ensuite pleurer. Car celui qui, tout en pleurant ses péchés, en commet d’autres, ou bien n’a pas commencé à faire pénitence, ou bien ne sait pas s’y prendre. A quoi bon, en effet, déplorer ses fautes de luxure, si l’on reste dévoré par les feux de l’avarice ? Ou à quoi bon se mettre à pleurer des fautes de colère, si l’on n’en continue pas moins à se consumer des ardeurs de l’envie ?
Mais il y a encore bien plus à faire : il ne suffit pas à celui qui regrette ses péchés de s’abstenir entièrement de commettre ce qu’il déplore, ni à celui qui pleure ses vices de craindre d’y retomber.
16. Il faut considérer sérieusement que celui qui se souvient d’avoir commis des actions illicites doit faire l’effort de s’abstenir même de certaines qui sont licites, et acquitter ainsi sa dette envers son Créateur : ayant commis ce qui lui était défendu, il doit se refuser même ce qui lui est permis, et se reprocher ses plus petites fautes quand il se souvient d’être tombé en de plus grandes.
Ce que je viens de dire paraîtrait exagéré si je ne le confirmais par le témoignage de l’Ecriture Sainte. La Loi de l’Ancien Testament défend assurément de désirer la femme d’autrui (cf. Ex 20, 17), mais elle n’interdit pas au roi, comme une chose répréhensible, de commander des actions dangereuses à ses soldats, ni d’avoir envie qu’on lui apporte de l’eau. Or nous savons tous comment David fut poussé par l’aiguillon de la concupiscence au point de désirer la femme d’un autre et de la lui enlever (cf. 2 S 11, 2-4). De dignes châtiments suivirent sa faute, et il expia dans les lamentations de la pénitence le mal qu’il avait commis. Se trouvant, longtemps après, à proximité de formations ennemies, il désira très vivement boire de l’eau de la citerne de Bethléem (cf. 2 S 23, 15). Des soldats d’élite traversèrent les troupes ennemies et rapportèrent, sans être blessés, l’eau désirée par le roi. Mais celui-ci, que les épreuves avaient instruit, se reprocha aussitôt d’avoir mis en péril la vie de ses soldats en désirant cette eau, et il la répandit en libation pour le Seigneur, comme il est écrit : « Il en fit une libation au Seigneur. » (2 S 23, 16). L’eau répandue est ainsi devenue un sacrifice offert au Seigneur, puisque le roi a expié son péché de concupiscence en s’infligeant une peine pour sa correction. Celui qui, dans le passé, n’avait pas craint de désirer la femme d’autrui s’est ensuite effrayé d’avoir désiré un peu d’eau : le souvenir des actions défendues qu’il avait accomplies le rendait désormais sévère pour lui-même, et l’amenait à s’abstenir même des choses permises. C’est ainsi que nous ferons [une digne] pénitence si nous pleurons de tout notre cœur les fautes que nous avons commises.
Considérons les richesses célestes de notre Créateur. Il nous a vus pécher, et il l’a supporté.
17. Dieu, qui, avant la faute, nous a défendu de pécher, ne cesse pas cependant, après la faute, de nous attendre pour nous pardonner. Voyez comme celui-là même que nous avons méprisé nous appelle. Nous nous sommes détournés de lui, mais lui ne se détourne pas de nous. C’est bien ce qu’affirme Isaïe : « Et tes yeux verront celui qui t’enseigne ; et tes oreilles entendront derrière toi la voix de celui qui t’avertit. » (Is 30, 20-21). L’homme fut pour ainsi dire averti par-devant lorsque créé dans l’état de justice, il reçut les préceptes de la vie droite. Mais quand il méprisa ces préceptes, il tourna en quelque sorte le dos de son âme au visage de son Créateur. Celui-ci, cependant, nous suit encore par-derrière pour nous avertir : une fois rebuté par nous, il ne cesse toutefois de nous appeler. Nous lui tournons pour ainsi dire le dos en méprisant ses paroles et en foulant aux pieds ses préceptes. Mais se plaçant derrière nous, il nous rappelle, nous qui nous sommes détournés de lui. Se voyant méprisé, il crie pourtant par ses commandements et nous attend avec patience.
Considérez donc, frères très chers, quelle serait votre réaction si le serviteur à qui vous parliez faisait tout d’un coup l’orgueilleux et vous tournait le dos. Est-ce qu’ainsi méprisés dans votre dignité de maître, vous ne châtieriez pas son orgueil et ne lui infligeriez pas les blessures d’un sévère châtiment ? Mais nous, voici qu’en péchant, nous tournons le dos à notre Créateur, et pourtant il nous supporte. Il rappelle avec bonté ceux qui se sont détournés de lui avec orgueil, et lui qui aurait bien pu nous frapper quand nous nous détournions de lui, il nous promet des récompenses pour nous faire revenir. Qu’une si grande miséricorde de notre Créateur fasse donc fondre notre endurcissement dans le péché. Et que l’homme, à qui les coups auraient pu faire comprendre le mal qu’il avait commis, rougisse du moins en voyant que Dieu l’attend.
18. Je vais ici, mes frères, vous raconter en quelques mots une histoire que j’ai apprise par le récit du vénérable Maximien, qui était alors Père de mon monastère et prêtre, et qui est maintenant évêque de Syracuse. Si vous acceptez de me prêter une oreille attentive, je ne doute pas que votre charité s’en trouve raffermie pour longtemps.
Il y eut en des temps proches du nôtre un certain Victorinus, appelé aussi Æmilianus, qui, par rapport à la condition moyenne, avait une très honnête fortune. Mais le péché de la chair se trouvant fréquemment favorisé par la richesse, il en vint à tomber dans une faute qu’il aurait dû particulièrement redouter, tout en méditant sur l’horreur de la mort qui l’attendait. Transpercé de componction à la pensée de son crime, il réagit contre lui-même, abandonna tous les biens de ce monde et entra au monastère. Là, il donna les marques d’une telle humilité et d’une telle rigueur envers lui-même que tous les frères qui s’exerçaient à grandir dans l’amour de Dieu ne purent que mépriser leur propre vie à la vue de ses pénitences. Car il s’appliquait de toute la force de son âme à crucifier sa chair, à briser sa volonté propre, à faire des prières en cachette, à laver chaque jour ses fautes dans les larmes, à rechercher le mépris, et à craindre la vénération de ses frères.
Il avait pris l’habitude de se lever bien avant les vigiles nocturnes que célébraient les frères. Il tirait parti du lieu écarté qu’offrait une proéminence sur le côté du mont où est situé le monastère, et il s’y rendait tous les jours avant l’office nocturne pour s’y mortifier dans les larmes de la pénitence, d’autant plus libre en cela que l’endroit était plus secret. Il contemplait la sévérité de son Juge qui allait venir, et punissait par ses pleurs les souillures de son péché, afin d’être d’avance en plein accord avec ce Juge.
Une nuit, l’abbé du monastère, qui ne dormait pas, le vit sortir en cachette et le suivit à pied au-dehors sans se faire voir. Quand il l’eut vu se prosterner pour prier dans ce coin retiré de la montagne, il décida d’attendre qu’il se relevât pour connaître la durée de sa prière. Or une lumière venue du Ciel se répandit tout à coup sur le moine qui se tenait prosterné en prière, et la clarté s’en répandit en ce lieu avec une telle abondance que toute cette partie de la montagne resplendissait de la même lumière. A cette vue, l’abbé se mit à trembler et s’enfuit. Comme le frère s’en revenait au monastère après une bonne heure, son abbé, qui voulait savoir s’il avait eu conscience de la lumière si brillante qui s’était répandue sur lui, s’efforça de l’interroger en ces termes : « Frère, où étais-tu ? » Le frère, pensant pouvoir garder le secret, répondit qu’il était au monastère. Constatant sa réticence, l’abbé fut obligé de dire ce qu’il avait vu. Se voyant alors découvert, le frère révéla à l’abbé ce qu’il ignorait encore : « Quand vous avez vu la lumière qui du Ciel descendait sur moi, une voix l’accompagnait, qui me disait : ‹Ton péché t’a été remis.› »
Il est bien certain que le Dieu tout-puissant aurait pu lui pardonner son péché sans parler ; mais en faisant entendre sa voix et briller sa lumière, il a voulu qu’un tel exemple de sa miséricorde provoque nos cœurs à la pénitence. Nous admirons, frères très chers, que le Seigneur ait terrassé Saul, son persécuteur, depuis le Ciel, et qu’il lui ait parlé du haut du Ciel. Or voilà que récemment encore, Victorinus, pécheur et pénitent, a entendu une voix venue du Ciel. S’il avait été dit au premier : « Pourquoi me persécutes-tu ? » (Ac 9, 4), le second, lui, a mérité d’entendre : « Ton péché t’a été remis. » Ce pécheur pénitent est bien inférieur à Paul quant aux mérites. Mais puisque le Saul dont nous parlons ici respirait encore la cruauté et le meurtre, on peut dire hardiment que Saul entendit pour son orgueil la voix qui lui faisait des reproches, et Victorinus pour son humilité la voix qui le consolait. La divine bonté a relevé ce dernier, parce que son humilité l’avait jeté à terre, tandis que la divine sévérité a humilié le premier, parce que son orgueil l’avait relevé.
Ayez donc grande confiance, mes frères, en la miséricorde de notre Créateur ; pensez bien à ce que vous faites, repensez à ce que vous avez fait. Considérez les largesses de la bonté d’en haut, et venez tout en larmes à votre Juge miséricordieux pendant qu’il vous attend encore. Sachant qu’il est juste, ne traitez pas vos péchés avec négligence ; sachant qu’il est bon, ne soyez pas désespérés. Le Dieu fait homme porte l’homme à faire confiance à Dieu. Quelle grande espérance pour nous qui faisons pénitence, puisque notre Juge s’est fait notre avocat, lui qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Amen.

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1 Nous avons traduit partout altilia par « grasses volailles », mais étymologiquement, ce mot signifie « bêtes bien nourries ».
2 Cf. Ap 2, 6 : les Nicolaïtes sont les sectateurs du diacre Nicolas.
3 Le mot latin habitus peut signifier la façon dont on est vêtu, la manière d’être ou l’état de vie (monastique ou séculier). Nous le traduisons toujours par « habit », mais il faut garder à l’esprit cette richesse de sens. Pour saint Grégoire, l’habit fait le moine : il désigne l’état de vie qu’il signifie. Revêtir l’habit, c’est entrer dans la vie monastique (cf. Dialogues II, prol.).
4 Il s’agit de l’Homélie 19 (7). La première version de ce récit diffère beaucoup de celle qu’on lit ici. L’essentiel de cette histoire a ensuite été repris par saint Grégoire dans ses Dialogues (IV, 40, 2-5), où il nous apprend que le jeune converti dont il va être question s’appelle Théodore.

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Bulletins de la Tradition

Catéchisme n° 121

Le sacrement de pénitence

Camps d'été 2019

Pour garçons
et jeunes gens

Juillet 2019 : activités proposées par l'école Saint Joseph des Carmes (camp travaux, camp vélo)
Vox cantorum : camp de vacances pour garçons à partir de 8 ans - 30 juin au 6 juillet 2019 à Châteauroux (36)
Camp Saint-Joseph pour garçons de 8 à 13 ans à Bourg-Saint-Pierre, du 6 au 20 juillet 2019
Camp pour garçons de 10 à 15 ans à St-Aubin-d'Aubigné (35) du 8 au 21 juillet
Camp St-Pierre J-E. pour garçons de 14 à 17 ans au milieu des volcans d'Auvergne
du 11 au 26 juillet

Camps Saint-Pie X à l'Etoile du Matin à Eguelshardt du 12 et du 15 au 30 Juillet 2019
Camp Bx Théophane Vénard pour garçons de 8 à
13 ans du 17 au 30 juillet à Kernabat

Camp Saint-Dominique pour garçons de 13 à 17 ans en Dauphiné du 27 juillet au 10 août
Compagnons de l'Immaculée Conception - Camp garçons du 1er au 15 août 2019 à Saint-Bonnet-le-Château (42)
Camp itinérant à vélo Raid Saint Christophe du 5 au 19 août 2019 pour les garçons de 14 à 17 ans

Pour filles et
jeunes filles

Soeurs de la FSPX - Camp Marie Reine du 10 au 19 juillet pour filles de 7 à 17 ans
à Châteauroux

Soeurs de la FSPX - Camp ménager du 23 juillet au 1er août pour jeunes filles de 15 à 18 ans à Châteauroux
Soeurs de la FSPX - Camp Marie Reine du 23 juillet au 1er août pour filles de 7 à 17 ans à Châteauroux
Compagnons de l'Immaculée Conception - Camp filles du 17 au 31 juillet 2019 à Saint-Bonnet-le-Château (42)

Rome et la FSSPX : sanctions, indults, Motu proprio, levée des excommunications, discussions doctrinales...
La Porte Latine a fait la recension de plus de 1 600 textes concernant la crise de l'Eglise et ses conséquences sur les rapports entre Rome et la FSSPX.On peut prendre connaissance de l'ensemble ICI


Carte de France des écoles catholiques de Tradition
La Porte Latine vous propose la carte de France des écoles de Tradition sur laquelle figurent les écoles de garçons, de filles et les écoles mixtes. Sont mentionnées les écoles de la FSSPX et des communautés amiesVoir ICI


Intentions de la Croisade Eucharistique pour 2019
La Fraternité Sacerdotale Saint Pie X se propose de reconstituer en son sein une Croisade Eucharistique des Enfants, restaurant ainsi ce qui fût autrefois une oeuvre impressionnante tant par sa mobilisation que par son rayonnement spirituel.Tous les renseignements sur la Croisade ICI



Dimanche 18 août 2019
06:49 21:00