Accueil    Sommaire    Ordo    Lieux de culte    Catéchisme    Vidéos    Nous aider    Dons en ligne    Liens des sites FSSPX    Contact    Rechercher    Privé 

Les insolites de LPL

   Grégoire 1er (540 - 604), Pape et Docteur de l'Eglise

Accès à tous les documents de la bibliothèque de La Porte Latine
Accès aux pages consacrées aux Docteurs de l'Eglise
Accès à la page consacrées à Grégoire 1er
Accès à la page consacrées aux homélies

Grégoire 1er (540 - 604),
Pape et Docteur de l'Eglise

 

HOMELIES DE GREGOIRE 1er


Télécharger la page pour votre liseuse


Livre 2

Homélie 38

Prononcée devant le peuple dans la basilique du bienheureux Clément, martyr, le 10 février 592 (un dimanche)

Les invités au festin

Saint Grégoire commente la parabole du banquet des noces tout au long, mais il insiste davantage sur la robe nuptiale et sur la sentence finale de Jésus : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
I- (1-8) Sans vouloir imposer son opinion, le pape penche pour la distinction entre le banquet des noces de notre évangile et le souper dont parle saint Luc (14, 16-24 : passage commenté dans l’Homélie 36). Ce dernier figurerait alors l’éternité, tandis que l’autre banquet désigne l’Eglise présente, dont on peut encore exclure un indigne, non revêtu de l’habit nuptial. L’orateur démontre qu’on peut appeler Royaume des cieux l’Eglise de la terre, puis il détermine successivement ce que représentent les noces, le refus opposé par les invités et le châtiment qui leur est infligé par le roi. Bons et mauvais se retrouvent dans la salle des noces, car ici-bas les bons doivent se résoudre à ce mélange inextricable où dominent les mauvais. Comme l’arche de Noé qui se resserre en haut, l’Eglise compte beaucoup de pécheurs et peu de parfaits. Pourtant, les méchants sont utiles aux bons, qu’ils font devenir encore meilleurs.
II- (9-13) Nous devons prendre garde à porter la robe nuptiale, qui est la charité. Le prédicateur exprime par deux images que cette charité doit inclure l’amour de Dieu et l’amour du prochain. C’est selon Dieu, ajoute-t-il, que nous sommes tenus d’aimer notre prochain, ce dont nous sommes plus facilement certains quand il s’agit d’ennemis, que nous ne pouvons aimer qu’en Dieu. Toute excuse tombera quand le Juge paraîtra : les pieds et les mains déjà liés invisiblement par le péché, nous serons jetés dans les ténèbres extérieures, qui correspondent à notre aveuglement intérieur.
III- (14-16) Car « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Ne pouvant savoir si nous serons élus, nous sommes invités à nous humilier. Grégoire, sachant les exemples plus efficaces que les paroles, relate deux histoires passionnantes, complémentaires l’une de l’autre. Trois de ses tantes s’étaient engagées ensemble dans une vie de chasteté. Deux d’entre elles y progressèrent jusqu’à la mort, mais la dernière ne persévéra pas et se maria. A l’inverse, raconte ensuite le pape, un jeune homme très corrompu, se convertissant juste au moment où il allait mourir, reste en vie et s’adonne à la pénitence. Ainsi, une sainte moniale se pervertit et finit par se damner, tandis qu’un pécheur endurci se convertit in extremis. Tremblons donc pour l’imperfection de nos actions, et ne mettons notre joie que dans la miséricorde de Dieu.

Mt 22, 1-14

En ce temps-là, Jésus parlait en paraboles aux chefs des prêtres et aux pharisiens, leur disant : « Le Royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils. Il envoya ses serviteurs appeler ceux qui avaient été invités aux noces, et ils ne voulurent pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs, en disant : ‹Dites aux invités : Voici que j’ai préparé mon festin ; mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés ; tout est prêt, venez aux noces.› Mais ceux-ci n’en tinrent pas compte et s’en furent, l’un à son champ, l’autre à son négoce. Certains même saisirent les serviteurs, et après les avoir maltraités, ils les tuèrent. Le roi, l’ayant appris, se mit en colère et envoya ses armées ; il fit périr ces assassins et brûla leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : ‹Le repas des noces est prêt, mais ceux que j’y avais invités n’en étaient pas dignes. Allez donc à l’issue des chemins, et tous ceux que vous trouverez, invitez-les aux noces.› Ces serviteurs, sortis sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons ; et la salle des noces fut remplie de convives.
« Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et ayant aperçu là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale, il lui dit : ‹Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale ?› Et cet homme resta muet. Alors le roi dit à ses serviteurs : ‹Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures. Là seront les pleurs et les grincements de dents.›
« Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
Mon dessein, frères très chers, est de parcourir brièvement, s’il m’est possible, le texte de cet évangile, pour avoir le temps d’élargir mon propos à la fin. Mais il faut rechercher tout d’abord si le récit [du banquet] qu’on nous a lu dans l’Evangile de Matthieu coïncide avec celui de Luc qui parle d’un souper. Il semble assurément exister quelques différences entre les deux, car ici on mentionne un déjeuner, et là, un souper. Dans le premier texte, celui qui est entré aux noces sans un vêtement approprié a été chassé, alors que dans l’autre, on ne dit pas qu’aucun de ceux qui sont entrés ait été chassé. Nous pouvons en conclure sans nous tromper que dans le récit d’aujourd’hui, les noces représentent l’Eglise de la terre, tandis que dans l’autre récit, le souper figure le banquet final de l’éternité. En effet, si quelques-uns ressortent du premier banquet après y être entrés, quiconque sera entré au second n’en ressortira plus.
Mais si quelqu’un voulait absolument soutenir que c’est ici et là le même passage d’Evangile, je préfère, puisque la foi n’est pas en cause, me rendre à l’opinion d’autrui que d’avoir à me disputer avec lui, parce qu’on peut sans doute admettre que Matthieu parle de cet homme expulsé pour être entré sans vêtement de noces, et que Luc n’en parle pas. Même le fait que l’un parle d’un souper et l’autre d’un déjeuner ne vient pas contredire notre manière de comprendre, car le déjeuner se prenait toujours chez les anciens à la neuvième heure et pouvait donc être aussi appelé un souper.
2. Je me souviens de vous avoir déjà dit maintes fois que c’est souvent l’Eglise de la terre qui est appelée Royaume des cieux dans le Saint Evangile. En effet, on désigne l’assemblée des justes sous le nom de Royaume des cieux. Et puisque le Seigneur déclare par la voix du prophète que « le ciel est son trône » (Is 66, 1), que Salomon affirme que l’âme du juste est le trône de la Sagesse (cf. Sg 7, 27-28), et que Paul dit que « le Christ est Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24), nous devons en conclure avec assurance que Dieu étant la Sagesse et l’âme du juste le trône de la Sagesse, l’âme du juste est bien un ciel, puisqu’on appelle ciel le trône de Dieu. D’où cette parole du psalmiste à propos des saints prédicateurs : « Les cieux racontent la gloire de Dieu. » (Ps 19, 2). Le Royaume des cieux est donc l’Eglise des justes, car ceux-ci ne désirant plus rien sur la terre et soupirant vers les choses d’en haut, le Seigneur règne déjà en eux comme dans les cieux.
Notre texte peut donc dire : « Le Royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils. »
3. Votre charité comprend bien quel est ce roi, père d’un fils qui est roi lui aussi ; c’est celui à qui le psalmiste dit : « O Dieu, donne ton jugement au roi, et ta justice au fils du roi. » (Ps 72, 1)
« Il fit des noces pour son fils. » Dieu le Père fit des noces pour Dieu son Fils lorsqu’il lui unit la nature humaine dans le sein de la Vierge, et quand il voulut que celui qui était Dieu avant les siècles devînt homme à la fin des siècles. Mais ce n’est pas parce que l’union conjugale se fait normalement à partir de deux personnes, que nous pouvons admettre l’idée que la personne de Jésus-Christ, notre Rédempteur, Dieu et homme, résulte de l’union de deux personnes. Nous disons qu’il est de deux natures et subsiste en deux natures, mais nous nous gardons, comme d’un blasphème, de le croire composé de deux personnes.
Il est donc plus clair et plus sûr de dire que le Père fit des noces pour le roi son Fils en lui associant la sainte Eglise par le mystère de l’Incarnation. Le sein de la Vierge Mère fut le lit nuptial de cet Epoux. Aussi le psalmiste dit-il : « Il a dressé sa tente dans le soleil ; et lui-même est comme l’époux qui sort de la chambre nuptiale. » (Ps 19, 5-6). Le Dieu incarné est en effet sorti comme un époux de la chambre nuptiale, en quittant le sein non altéré de la Vierge pour s’unir à l’Eglise.
Il a envoyé ses serviteurs inviter ses amis à de telles noces. Il les a envoyés une première, puis une seconde fois, car pour annoncer l’Incarnation du Seigneur, il s’est d’abord servi des prophètes, puis des apôtres. Il a donc envoyé ses serviteurs inviter [ses amis] par deux fois, puisqu’il a annoncé par les prophètes qu’allait se réaliser l’Incarnation de son Fils unique, et qu’une fois réalisée, il l’a fait connaître par les apôtres.
Mais parce que ceux qui avaient été les premiers invités n’ont pas voulu venir au banquet des noces, le roi envoie dire par une seconde invitation : « Voici que j’ai préparé mon festin ; mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés ; tout est prêt. »
4. Que devons-nous voir, frères très chers, dans les taureaux et les grasses volailles, sinon les Pères de l’Ancien et du Nouveau Testaments ? Comme je parle au peuple, ce sont les mots mêmes de notre évangile que je suis obligé d’expliquer. Nous appelons « bien nourries » [altilia] les bêtes qui ont été engraissées : parce que l’origine latine est le verbe nourrir [alere], nous les disons « bien nourries » [altilia ou alitilia].1
Du fait qu’il est écrit dans la Loi : « Tu aimeras ton ami (Lv 19, 18), et tu détesteras ton ennemi » (cf. Mt 5, 43), les justes s’étaient vus autorisés à écraser de toute leur force leurs ennemis et ceux de Dieu, et même à les tuer par l’épée sans injustice ; permission qui est sans aucun doute retirée par le Nouveau Testament, lorsque la Vérité en personne nous prêche en ces termes : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » (Mt 5, 44). Que symbolisent donc les taureaux, sinon les Pères de l’Ancien Testament ? En effet, puisque la Loi leur avait permis de frapper leurs adversaires pour se venger de la haine [que ceux-ci leur manifestaient], n’étaient-ils pas pour ainsi dire des taureaux, quand ils heurtaient de la corne leurs ennemis, en usant de leur force physique ?
Et que figurent les grasses volailles, sinon les Pères du Nouveau Testament ? Lorsqu’ils reçoivent le don divin d’une nourriture intérieure très riche, se dégageant de leurs désirs terrestres, ils sont soulevés vers les sommets par les ailes de leur contemplation. Appliquer ses pensées aux choses d’en bas, n’est-ce pas un certain dessèchement de l’esprit ? Mais ceux dont les saints désirs se repaissent déjà des biens d’en haut en les savourant intérieurement par la méditation des choses du Ciel, se nourrissent pour ainsi dire grassement d’une nourriture plus copieuse. C’est bien de cette graisse que le prophète désirait se gorger lorsqu’il disait : « Que mon âme soit rassasiée comme de moelle et de graisse. » (Ps 63, 6)
Ainsi, puisque les prédicateurs envoyés pour annoncer l’Incarnation du Seigneur, les prophètes d’abord, puis les saints apôtres, furent persécutés par les infidèles, le roi fait dire à ceux qui étaient invités mais qui ne voulaient pas venir : « Mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés ; tout est prêt. » C’est comme s’il leur disait plus clairement : « Considérez la mort des Pères qui nous ont précédés, et songez à porter remède à [la corruption de] votre vie. » Il faut noter qu’il n’est pas question des taureaux et des grasses volailles lors de la première invitation, tandis qu’on les déclare égorgés à la seconde invitation. Le Dieu tout-puissant joint en effet des exemples à ses paroles lorsque nous ne voulons pas écouter ces dernières : apprendre que d’autres ont déjà traversé les mêmes difficultés nous donne meilleur espoir de parvenir à ce que nous estimons impossible.
5. Le texte poursuit : « Mais ceux-ci n’en tinrent pas compte et s’en furent, l’un à son champ, l’autre à son négoce. » Aller à son champ, c’est s’adonner avec excès aux travaux de la terre. Aller à son négoce, c’est convoiter avidement le profit qu’on recueille des activités du siècle. Que l’un soit trop attentif aux travaux de la terre et l’autre trop absorbé par les activités de ce monde, cela les empêche de méditer le mystère de l’Incarnation du Seigneur et de vivre en harmonie avec lui ; n’est-ce pas pour ainsi dire refuser de venir aux noces du Roi, en se rendant à son champ ou à son négoce ? Et souvent, ce qui est plus grave encore, il en est qui ne se contentent pas de rejeter la grâce du Dieu qui les appelle, mais qui persécutent [ceux qui la leur annoncent]. D’où la suite du texte : « Certains même saisirent les serviteurs, et après les avoir maltraités, ils les tuèrent. Le roi, l’ayant appris, envoya ses armées ; il fit périr ces assassins et brûla leur ville. » Il fait périr les assassins, puisqu’il tue les persécuteurs. Il brûle leur ville par le feu, car ce ne sont pas seulement leurs âmes, mais aussi la chair dans laquelle elles habitaient qui est torturée par les flammes éternelles de l’enfer.
Il est précisé que les homicides ont été exterminés par les armées envoyées [contre eux]. En effet, le jugement [de Dieu] envers les hommes se manifeste toujours par l’intermédiaire des anges. Et que sont les troupes des anges, sinon les armées de notre Roi ? Aussi ce même Roi est-il appelé le Seigneur Sabaoth, Sabaoth signifiant « des armées ». Le Seigneur envoie donc une armée pour faire périr ses ennemis, puisqu’il exerce sa vengeance par ses anges. La puissance de cette vengeance, nos pères en entendaient parler ; mais nous, nous l’avons à présent sous les yeux. Où sont, en effet, les hommes pleins d’orgueil qui persécutaient les martyrs ? Où sont ceux qui, en leur for intérieur, dressaient la nuque contre leur Créateur et s’enflaient de la gloire meurtrière de ce monde ? La mort des martyrs fleurit désormais dans la foi des vivants, tandis que ceux qui se glorifiaient de leur cruauté envers eux ne nous viennent plus à la mémoire, fût-ce au nombre des morts. Nous constatons ainsi dans les faits ce que nous entendons dans les paraboles.
6. Mais le roi qui voit son invitation méprisée ne laissera pas vide la salle des noces du roi son fils. Il envoie ses serviteurs vers d’autres personnes, puisque même si la parole de Dieu souffre des difficultés auprès de certains, elle finira pourtant par trouver un lieu où se reposer. D’où la suite du texte : « Alors il dit à ses serviteurs : ‹Le repas des noces est prêt, mais ceux que j’y avais invités n’en étaient pas dignes. Allez donc à l’issue des chemins, et tous ceux que vous trouverez, invitez-les aux noces.› » Si dans l’Ecriture Sainte, les chemins désignent les actions, ne doit-on pas comprendre par l’issue des chemins les actions qui échouent ? Car ce sont souvent ceux qui ont échoué dans les actions de la terre qui viennent plus facilement à Dieu.
7. Le texte poursuit : « Ces serviteurs, sortis sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, mauvais et bons ; et la salle des noces fut remplie de convives. » La précision apportée ici quant à la qualité des convives nous fait maintenant voir clairement que les noces du roi symbolisent l’Eglise de la terre, où les mauvais se joignent aux bons. L’Eglise voit se mêler en son sein des fils bien divers, car si elle les engendre tous à la foi, les fautes de certains d’entre eux lui interdisent cependant de les conduire tous à la grâce spirituelle qui les rendrait libres, moyennant un changement de vie. Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons éviter de parcourir le chemin de la vie présente dans ce mélange inextricable [de mauvais et de bons]. C’est à l’arrivée que nous serons séparés. Les bons ne se trouvent seuls nulle part sinon au Ciel, et les mauvais ne sont seuls nulle part sinon en enfer. Et puisque la vie présente, située entre le Ciel et l’enfer, constitue un moyen terme entre les deux, elle accueille ensemble les citoyens de l’un et l’autre camp. Cependant, si la sainte Eglise les reçoit maintenant sans distinction, elle les séparera ensuite, quand ils sortiront de la vie.
Si vous êtes bons, supportez donc les mauvais avec patience aussi longtemps que vous demeurez en cette vie. Car celui qui ne veut pas supporter les mauvais témoigne lui-même par là qu’il n’est pas bon. Il refuse d’être un Abel, celui qui n’accepte pas que Caïn le tourmente de sa méchanceté. Le grain de blé ne se cache-t-il pas sous la paille, quand on le foule sur l’aire de battage ? La fleur ne naît-elle pas au milieu des épines ? La rose parfumée ne croît-elle pas avec l’épine piquante ? Le premier homme eut deux fils : l’un fut élu, l’autre réprouvé (cf. Gn 4, 1-5). Trois fils étaient dans l’arche de Noé : deux d’entre eux furent élus, le troisième réprouvé (cf. Gn 9, 25-27). Abraham eut deux fils : l’un fut élu, l’autre réprouvé (cf. Gn 21, 10). Isaac eut deux fils : l’un fut élu, l’autre réprouvé (cf. Gn 27, 37). Jacob eut douze fils : parmi ceux-ci, l’un dut à son innocence d’être vendu, les autres durent à leur malice d’être les vendeurs de leur frère (cf. Gn 37, 28). Douze apôtres furent choisis, mais l’un d’eux [Judas], qui mit les autres à l’épreuve, se trouva mêlé aux Onze, qui furent éprouvés par lui (cf. Ac 1, 16-17). Sept diacres furent ordonnés par ces apôtres (cf. Ac 6, 5) : six demeurèrent fidèles à leur foi, un se montra source d’erreur2. Ainsi ne peut-il y avoir, dans cette Eglise de la terre, de méchants sans bons, ni de bons sans méchants. Rappelez-vous donc, frères très chers, les temps passés, et fortifiez-vous pour supporter les méchants. Car si nous sommes les fils des élus, il nous faut nécessairement marcher à leur exemple. Et nul ne fut bon sans avoir accepté de supporter les méchants. A ce sujet, le bienheureux Job affirme de lui-même : « J’ai été le frère des dragons, le compagnon des autruches. » (Jb 30, 29). Et par Salomon, la voix de l’Epoux dit à la sainte Eglise : « Tel un lys au milieu des épines, telle mon amie parmi les jeunes filles. » (Ct 2, 2). Le Seigneur déclare aussi à Ezéchiel : « Fils de l’homme, des incrédules et des révoltés sont avec toi, et tu habites avec des scorpions. » (Ez 2, 6). Et Pierre glorifie en ce sens la vie du bienheureux Lot, lorsqu’il affirme : « Et il a délivré le juste Lot affligé par la conduite injuste de ces scélérats, car à cause de ce qu’il voyait et entendait, ce juste, continuant à habiter au milieu d’eux, avait chaque jour son âme vertueuse torturée par leurs actions iniques. » (2 P 2, 7-8). Paul loue et encourage la vie des disciples dans le même sens, en disant : « Au milieu de ce peuple pervers et corrompu, dans le sein duquel vous brillez comme des flambeaux dans le monde, attachez-vous à la parole de vie. » (Ph 2, 15-16). Jean l’atteste aussi à l’Eglise de Pergame par ces mots : « Je sais où tu habites : là où se trouve le siège de Satan ; mais tu es fermement attachée à mon nom, et tu n’as pas renié ma foi. » (Ap 2, 13). Voyez, frères très chers, en parcourant l’Ecriture, nous constatons presque partout que nul ne fut bon sans avoir été mis à l’épreuve par les dérèglements des méchants. On peut dire, par manière de comparaison, que le fer de notre âme ne parvient pas à la finesse d’un bon tranchant sans les coups de lime que lui infligent les dérèglements d’autrui.
8. Vous ne devez pas vous effrayer qu’il y ait dans l’Eglise beaucoup de méchants et peu de bons, car l’arche portée sur les eaux du déluge, qui était la figure de l’Eglise de la terre, était large dans sa partie inférieure et étroite dans sa partie supérieure, se rétrécissant même tout en haut jusqu’à la largeur d’une coudée (cf. Gn 6, 15). On doit supposer que la partie inférieure contenait les quadrupèdes et les reptiles, la supérieure les oiseaux et les hommes. Elle se fait large en bas pour contenir les bêtes, étroite en haut pour garder les hommes, puisque la sainte Eglise est vaste en sa partie charnelle, étroite en sa partie spirituelle. Elle élargit davantage son sein là où il lui faut tolérer le genre de vie bestial des hommes. Tandis que là où elle renferme les hommes animés d’un mode de vie spirituel, elle touche sans doute au sommet, mais en se resserrant, car de tels hommes sont peu nombreux. « Large, en effet, est la voie qui mène à la perdition, et nombreux sont ceux qui la suivent. Etroite est celle qui conduit à la vie, et il en est peu qui la trouvent. » (Mt 7, 13)
L’arche se rétrécit au sommet jusqu’à la mesure d’une coudée, puisque dans la sainte Eglise, plus les âmes sont saintes, moins elles sont nombreuses, et que cette Eglise trouve son couronnement dans le seul Homme parmi les autres hommes à être né saint (cf. Lc 1, 35), celui à qui nul autre ne peut être comparé. A son sujet, le psalmiste affirme : « Il est devenu comme un passereau solitaire sur un toit. » (Ps 102, 8). Il faut donc d’autant mieux supporter les méchants qu’ils sont plus nombreux, car on ne trouve aussi sur l’aire de battage que quelques grains à engranger, alors qu’il y a des monceaux de paille à brûler au feu.
9. Mais puisque vous devez aux largesses du Seigneur d’être déjà entrés dans la maison des noces, c’est-à-dire dans la sainte Eglise, prenez bien garde, mes frères, à ce que le Roi, en entrant, ne trouve rien de blâmable dans l’habit3 de votre âme. En effet, il faut considérer avec une grande crainte ce que le texte ajoute aussitôt après : « Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale. » Quel symbolisme attribuerons-nous, frères très chers, à cette robe nuptiale ? Allons-nous dire qu’elle représente le baptême, ou bien la foi ? Mais qui aurait pu entrer dans la salle des noces sans le baptême ou sans la foi ? Car celui qui n’a pas encore cru est par le fait même en dehors [de l’Eglise]. Que devons-nous donc entendre par la robe nuptiale, sinon la charité ? Il entre en effet pour les noces, mais il entre sans la robe nuptiale, celui qui est dans la sainte Eglise et qui a la foi, mais auquel manque la charité.
C’est avec raison qu’on appelle la charité une robe nuptiale, puisque notre Créateur la portait quand il vint aux noces pour s’y unir à l’Eglise. N’est-ce pas en vertu de son seul amour que Dieu envoya son Fils unique pour s’unir les âmes des élus ? D’où la parole de Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné pour nous son Fils unique. » (Jn 3, 16). Celui qui vint aux hommes par amour a fait ainsi connaître que son amour est la robe nuptiale.
Tous ceux d’entre vous qui appartiennent à l’Eglise et croient en Dieu sont donc déjà entrés dans la salle des noces, mais s’ils n’ont pas gardé la grâce de la charité, ils n’y sont pas venus avec la robe nuptiale. Assurément, mes frères, si quelqu’un se trouvait invité à des noces humaines, il changerait de vêtements et manifesterait par la beauté même de ses habits qu’il va se réjouir avec l’époux et l’épouse ; il rougirait de se montrer avec des vêtements négligés parmi les gens en liesse qui célèbrent cette fête. Et nous qui allons aux noces de Dieu, nous ne nous soucions pas de changer le vêtement de notre âme ! Les anges se réjouissent de concert quand les élus montent au Ciel. Dans quel état d’esprit abordons-nous donc ces fêtes spirituelles, nous qui ne portons pas cette robe nuptiale qu’est la charité, alors qu’elle seule nous fait paraître beaux ?
10. Il nous faut savoir que comme on tisse les vêtements en deux sens, à savoir la chaîne et la trame, de même la charité est fondée sur deux préceptes, l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Il est écrit en effet : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces, et ton prochain comme toi-même. » (Mc 12, 30-31). Nous devons ici remarquer que le Seigneur met une mesure à l’amour du prochain lorsqu’il nous indique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », mais qu’il ne fixe pas de bornes à l’amour de Dieu, puisqu’il nous dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. » Car ce précepte ne règle pas la mesure de notre amour, mais de quel fond il doit sortir, quand il nous dit « de tout ». Aimer vraiment Dieu, c’est en effet ne rien garder pour soi de ce qui est à soi.
Quiconque prend soin d’avoir la robe nuptiale pour les noces est donc tenu d’observer ces deux préceptes de la charité. C’est pour cela que, selon le prophète Ezéchiel, le vestibule de la porte de la cité établie sur la montagne mesure deux coudées (cf. Ez 40, 9) ; car l’accès de la cité céleste ne nous est ouvert que si nous gardons bien l’amour de Dieu et du prochain dans cette Eglise de la terre, dite vestibule du Ciel du fait qu’elle lui est encore extérieure. C’est pour la même raison qu’il est prescrit de teindre deux fois à l’écarlate les tentures du Tabernacle (cf. Ex 26, 1). C’est vous, mes frères, oui, c’est vous qui êtes les tentures du Tabernacle, puisque par la foi, vous voilez les secrets du Ciel dans vos cœurs. Mais on doit employer pour les tentures du Tabernacle un tissu teint deux fois à l’écarlate. Or l’écarlate a l’aspect du feu. Et qu’est-ce que la charité, sinon un feu ? Mais cette charité doit être teinte deux fois, une fois par l’amour de Dieu, une autre par l’amour du prochain. Car celui qui aime Dieu, mais qui néglige son prochain pour s’adonner à la contemplation, est sans doute teint à l’écarlate, mais ne l’est pas deux fois. A l’inverse, celui qui aime son prochain, mais délaisse, par amour pour lui, la contemplation de Dieu, est bien teint à l’écarlate, mais ne l’est pas deux fois. Pour que votre charité puisse être teinte deux fois à l’écarlate, il lui faut s’enflammer, et de l’amour de Dieu, et de l’amour du prochain ; elle ne doit ni délaisser la contemplation de Dieu par compassion pour le prochain, ni négliger la compassion pour le prochain par trop d’attache à la contemplation de Dieu. Ainsi, tout homme vivant parmi les hommes doit aspirer à celui qu’il désire sans se désintéresser pourtant de celui avec qui il court ; et il doit assister son prochain sans laisser aucunement ralentir la course par laquelle il se hâte vers Dieu.
11. Il faut encore savoir que l’amour du prochain comporte lui-même deux préceptes, puisqu’un sage nous dit : « Ce que tu serais fâché qu’on te fasse, veille bien à ne pas le faire à un autre » (Tb 4, 15), et que la Vérité en personne nous prêche en ces termes : « Ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le aussi pour eux. » (Mt 7, 12). En effet, nous respectons pleinement nos devoirs de charité si tout en accordant aux autres ce que nous voulons à bon droit qu’on nous procure, nous évitons de leur faire ce que nous ne voulons pas qu’on nous fasse.
Mais qu’on ne s’imagine pas trop vite avoir la charité parce qu’on aime quelqu’un, si l’on n’a pas d’abord examiné la valeur même de l’amour qu’on lui porte. Car aimer une personne sans l’aimer à cause de Dieu, ce n’est pas avoir la charité, mais seulement s’imaginer qu’on l’a. La vraie charité consiste à aimer ses amis en Dieu, et ses ennemis à cause de Dieu. En effet, savoir aimer qui ne vous aime pas, c’est bien aimer à cause de Dieu ceux qu’on aime : la charité ne se prouve d’ordinaire que face à l’hostilité et à la haine. D’où la parole du Seigneur lui-même : « Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent. » (Lc 6, 27). Celui-là est donc certain d’aimer, qui aime à cause de Dieu celui dont il sait ne pas être aimé.
Que tout cela est grand, que tout cela est élevé et difficile à pratiquer pour beaucoup ! Mais c’est pourtant cela, la robe nuptiale. Il est fort à craindre, pour celui qui s’est attablé aux noces sans l’avoir revêtue, qu’un jour, le Roi venant à entrer, il ne soit jeté dehors. Car voici ce qui est dit : « Le roi entra dans la salle des noces pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n’était pas revêtu de la robe nuptiale. » C’est nous, frères très chers, qui sommes assis aux noces du Verbe, nous qui avons la foi et nous trouvons dans l’Eglise, nous qui nous nourrissons de l’Ecriture Sainte et nous réjouissons d’être l’Eglise unie à Dieu. Considérez, je vous en conjure, si vous êtes venus à ces noces revêtus de la robe nuptiale ; faites un examen attentif et soigneux de vos pensées. Scrutez vos cœurs sur chacun des points suivants : si vous n’avez de haine contre personne, si le feu de l’envie ne vous enflamme pas contre le bonheur d’un autre, si une méchanceté secrète ne vous pousse pas à essayer de nuire à quelqu’un.
12. Voici que le Roi entre pour les noces et qu’il considère l’habit de notre cœur. A celui qu’il ne voit pas revêtu de charité, il demande aussitôt avec irritation : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale ? » Il est tout à fait étonnant, frères très chers, que tout en appelant cet homme son ami, il le condamne. C’est comme s’il lui disait plus clairement : « Tu es mon ami, et tu n’es pas mon ami : tu es mon ami par la foi, mais tu n’es pas mon ami par les œuvres. »
« Et cet homme resta muet », car — on ne peut le dire sans gémissement — devant la rigueur du châtiment final, toute excuse tombe d’elle-même, puisque celui qui, au-dehors, éclate en reproches contre l’âme est le même qui, au-dedans, l’accuse par le témoignage de sa conscience.
Il faut savoir ici que celui qui a revêtu ce vêtement de vertu, bien qu’encore imparfaitement, ne doit pas désespérer du pardon à l’arrivée du Roi plein de bonté, car lui-même nous en a donné l’espérance par cette parole du psalmiste : « Tes yeux m’ont vu encore imparfait, mais sur ton livre, tous seront inscrits. » (Ps 139, 16)
Puisque nous avons dit ces quelques mots pour la consolation de ceux qui ont [la robe], mais qui sont faibles, parlons maintenant de ceux qui ne l’ont pas du tout.
13. Le texte poursuit : « Alors le roi dit à ses serviteurs : ‹Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures. Là seront les pleurs et les grincements de dents.› » On lie alors les pieds et les mains, par une sentence rigoureuse, à ceux qui n’ont pas voulu être liés jusque-là en s’abstenant de leurs œuvres mauvaises, par l’amendement de leur vie. On peut dire aussi que la peine lie alors ceux que le péché liait jusque-là en les tenant à l’écart des bonnes œuvres. Car les pieds qui négligent de visiter les malades, les mains qui ne donnent rien aux indigents, se sont liés par leur volonté, en s’écartant des bonnes œuvres. Ainsi, ceux qui se lient ici-bas de leur plein gré dans le vice seront alors liés contre leur gré dans le supplice.
C’est bien à propos que le roi ordonne de rejeter dans les ténèbres extérieures l’homme dépourvu de la robe nuptiale. En effet, les ténèbres intérieures signifient l’aveuglement du cœur, et les ténèbres extérieures, la nuit éternelle de la damnation. Le damné n’est donc pas jeté dans les ténèbres intérieures, mais dans les ténèbres extérieures, parce qu’on jette là-bas contre son gré dans la nuit de la damnation celui qui est tombé ici-bas de son plein gré dans l’aveuglement du cœur. Là, nous dit-on, sont les pleurs et les grincements de dents : là grincent les dents qui mettaient ici-bas leur jouissance à manger ; là pleurent les yeux qui s’adonnaient ici-bas aux désirs défendus. Ainsi, chacun des membres du corps se voit soumis à un supplice, puisque chacun d’eux s’était soumis ici-bas à un vice.
14. Dès que l’homme qui représente l’ensemble des méchants a été expulsé, le texte s’achève sur une sentence générale : « Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. » Ce que nous entendons là, frères très chers, est tout à fait effrayant. Par la foi, nous avons déjà tous été appelés à venir aux noces du Roi céleste, nous croyons au mystère de son Incarnation et nous le professons, nous prenons part au banquet du Verbe divin ; mais voici qu’au jour futur du jugement, le Roi de justice entrera. Nous savons que nous sommes appelés, mais nous ignorons si nous sommes élus. Chacun de nous doit donc s’humilier d’autant plus profondément qu’il ne sait s’il est élu. En effet, il en est qui ne commencent pas même à faire le bien ; d’autres, qui ont bien commencé, ne persévèrent pas. L’un mène une existence désordonnée pendant presque toute sa vie, mais en revient peu avant la fin de sa vie par les larmes d’une sévère pénitence ; un autre mène une vie d’élu, et en vient pourtant à s’égarer dans le mal peu avant la fin de sa vie. L’un commence bien sa vie, et la finit mieux encore ; un autre se jette à corps perdu dans le mal dès sa prime jeunesse, et meurt après n’avoir cessé de devenir toujours plus mauvais dans les mêmes dérèglements. Chacun doit donc craindre pour lui-même avec d’autant plus d’inquiétude qu’il ignore le temps qui lui reste ; car c’est une chose qu’il faut répéter souvent, sans jamais l’oublier : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
15. Mais puisque pour convertir les esprits des auditeurs, les exemples des autres chrétiens sont souvent plus efficaces que les paroles de ceux qui les enseignent, je veux vous relater ce qui est arrivé à quelqu’un qui nous est proche. Vos cœurs l’entendront avec d’autant plus de crainte qu’il s’agit d’une personne plus proche de nous. Car nous ne racontons pas ici des faits très anciens, mais nous vous en rapportons dont les témoins sont encore vivants pour nous attester qu’ils y ont assisté.
Mon père avait trois sœurs, toutes trois vierges consacrées. L’une s’appelait Tarsilla, l’autre Gordiana, la troisième Æmiliana. Toutes trois, entrées en religion avec la même ardeur et consacrées en même temps, s’étaient donné une règle très stricte et menaient la vie commune dans leur propre maison. Comme elles se trouvaient depuis longtemps dans ce genre de vie, Tarsilla et Æmiliana se mirent à grandir de jour en jour dans l’amour de leur Créateur : seul leur corps demeurait ici-bas, tandis que leur âme passait chaque jour un peu plus vers les biens éternels. L’âme de Gordiana, au contraire, commença à laisser refroidir en elle de jour en jour l’amour de la vie intérieure, pour retourner peu à peu à l’amour de ce monde. Tarsilla disait souvent à sa sœur Æmiliana, en pleurant beaucoup : « Je vois que notre sœur Gordiana ne vit pas en harmonie avec nous ; je dois bien reconnaître qu’elle se laisse aller aux choses du dehors, et que son cœur ne garde pas ce qu’il s’était proposé. » Les deux sœurs prenaient soin de corriger Gordiana chaque jour par de tendres remontrances, pour la faire revenir de sa légèreté de mœurs à la gravité qui convenait à son habit. Celle-ci reprenait sans doute sur le coup un visage grave quand on la réprimandait, mais sitôt l’heure de la réprimande passée, la vertu de gravité qu’on voulait lui imposer passait elle aussi, et Gordiana revenait à la même légèreté de parole. Elle se plaisait dans la société des jeunes filles du monde, et la compagnie de celles qui n’étaient pas mondaines lui pesait beaucoup.
Mieux que ses sœurs, ma tante Tarsilla s’était élevée à l’honneur de la plus haute sainteté par sa prière continuelle, son application à se mortifier, son abstinence peu commune et la gravité de sa vie vénérable. Or, une nuit, comme elle l’a raconté elle-même, mon ancêtre Félix, qui a été évêque de cette Eglise de Rome, lui apparut dans une vision et lui montra le séjour de la clarté éternelle, en lui disant : « Viens, car je vais te recevoir dans ce séjour de lumière. »
Bientôt, saisie par la fièvre, elle arriva à son dernier jour. Et comme, lorsqu’une femme ou un homme noble se meurt, beaucoup de personnes se rassemblent afin de consoler leurs proches, à l’heure de la mort de ma tante, hommes et femmes affluèrent nombreux autour de son lit ; ma mère y était aussi. Tarsilla leva soudain les yeux, et voyant Jésus qui venait, elle se mit à crier à ceux qui l’entouraient, sur un ton de vif reproche : « Partez ! partez ! Jésus arrive. » Et pendant que son regard était tendu vers celui qu’elle voyait, sa sainte âme quitta son corps. Aussitôt se répandit un parfum si merveilleux qu’il apparut à chacun par cette odeur délicieuse que l’Auteur de toutes délices était venu là. Quand le corps de Tarsilla fut dévêtu pour être lavé, comme il est d’usage pour les morts, on trouva que la peau était durcie aux coudes et aux genoux, comme celle d’un chameau, par suite de ses longues prières. Ce que son âme avait fait tout au long de sa vie, sa chair en témoignait après sa mort.
Tous ces événements se déroulèrent avant la Nativité du Seigneur. La fête en étant passée, Tarsilla apparut bientôt en vision à sa sœur Æmiliana au cours de la nuit, et elle lui dit : « Viens ! J’ai déjà dû fêter Noël sans toi, maintenant je voudrais fêter l’Epiphanie avec toi. » Æmiliana, qui se souciait du salut de sa sœur Gordiana, lui répondit aussitôt : « Si je viens seule, à qui vais-je confier notre sœur Gordiana ? » Mais à son objection, Tarsilla répéta avec tristesse : « Viens, car notre sœur Gordiana est destinée à prendre place parmi les femmes du monde. » La maladie suivit de peu cette vision et fit de tels progrès qu’Æmiliana mourut avant l’Epiphanie du Seigneur, comme il lui avait été dit. Quant à Gordiana, dès qu’elle se retrouva seule, ses vices s’accrurent, et le mal qui était jusque-là caché au fond de ses mauvais désirs parut désormais dans le désordre de ses actions. Au mépris de la crainte du Seigneur, au mépris de toute pudeur et de tout respect de soi, au mépris enfin de sa consécration, elle épousa par la suite le fermier de ses terres.
Voyez ces trois sœurs : elles s’étaient consacrées à Dieu dans un même mouvement de ferveur, mais elles ne sont pas demeurées animées d’un seul et même zèle. C’est que, selon la parole du Seigneur, « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Je vous ai raconté ces choses pour que ceux qui accomplissent à présent de bonnes œuvres ne s’en attribuent pas le mérite, et ne mettent pas leur confiance dans leurs actions. Car s’ils savent aujourd’hui ce qu’ils sont, ils ignorent encore ce qu’ils seront demain. Nul ne doit donc se réjouir dès à présent de ses bonnes œuvres comme s’il en était sûr : tant qu’il demeure parmi les aléas de cette vie, il ne sait comment il finira.
Mais vous ayant rapporté cette histoire, qui vous a donné à craindre la sévérité de Dieu, je vais vous en raconter une autre, qui me concerne de près, et dans laquelle l’exemple de sa miséricorde consolera vos cœurs effrayés. Je me souviens de l’avoir déjà dite dans un autre sermon4, mais vous, vous n’étiez pas là.
16. Il y a moins de deux ans de cela, un frère vint mener la vie religieuse dans mon monastère situé près de l’église des bienheureux martyrs Jean et Paul. On le reçut enfin, après le long délai imposé par la Règle. Son frère le suivit dans ce monastère, non par goût de la vie religieuse, mais entraîné par son affection fraternelle. Celui qui était venu pour mener la vie religieuse se rendait très agréable aux moines ; son frère, au contraire, était bien éloigné de sa vie et de ses mœurs. Il vivait toutefois au monastère, mais plutôt par nécessité que par un choix volontaire. Et bien qu’il se montrât corrompu dans tous ses actes, tous le supportaient avec patience par amour de son frère. Il était léger dans ses paroles, dépravé dans ses actes, recherché dans ses vêtements, grossier dans ses mœurs, et ne supportait pas qu’on lui parle de vivre sous l’habit monastique. Sa vie était devenue pénible à voir pour tous les frères, mais cependant, tous, comme je l’ai dit, le supportaient par égard pour son frère. Il repoussait rudement celui qui lui parlait de réformer sa mauvaise conduite. Non seulement il ne pouvait pas faire le bien, mais il ne pouvait pas même en entendre parler. Il protestait, avec force jurons, accès de colère et ricanements, qu’il n’accepterait jamais de prendre l’habit de la vie monastique.
Or, au cours de l’épidémie de peste qui dévora récemment une grande partie de la population de cette ville [de Rome], une tumeur à l’aine l’entraîna rapidement vers la mort. Quand il fut sur le point de mourir, les frères se réunirent pour protéger sa fin par leurs prières. Son corps se trouvait déjà mort en ses extrémités, et il ne gardait plus qu’un peu de chaleur vitale dans la poitrine. Tous les frères se mirent à prier pour lui d’autant plus instamment qu’ils le voyaient déjà s’en aller rapidement. Il se mit soudain à crier aussi fort qu’il le pouvait, interrompant par de grandes clameurs les prières des frères qui l’entouraient : « Retirez-vous ! Retirez-vous ! Voici que j’ai été donné en pâture au dragon. Votre présence seule l’empêche de me dévorer ; ma tête est déjà dans sa gueule. Eloignez- vous, pour qu’il ne me torture pas davantage, mais qu’il fasse ce qu’il doit faire. Si j’ai été donné à lui en pâture, pourquoi me faut-il attendre à cause de vous ? » Alors les frères se mirent à lui dire : « Qu’est-ce que tu racontes là, frère ? Fais sur toi le signe de la sainte croix. » Il répondit comme il le pouvait : « Je veux me signer, mais je ne le peux pas, car le dragon m’écrase. » En entendant cela, les frères se prosternèrent à terre, et tout en larmes, ils se mirent à prier avec encore plus de ferveur pour sa délivrance. Et d’un coup le malade se mit à aller mieux et à exprimer sa joie aussi fort qu’il le pouvait, en disant : « Dieu soit loué ! Le dragon qui m’avait reçu en pâture est en fuite. Vos prières l’ont chassé, et il n’a pu rester. Intercédez maintenant pour mes péchés, car je suis prêt à me convertir et à abandonner complètement la vie du monde. » Ainsi, cet homme qui avait, comme je l’ai déjà dit, les extrémités du corps presque mortes, fut rendu à la vie, et il se convertit à Dieu de tout son cœur. Se trouvant instruit par de longues et continuelles souffrances dans cette vie nouvelle, et sa maladie s’aggravant, il mourut peu de jours après. Mais au moment de mourir, il ne revit plus le diable, parce qu’il l’avait vaincu par la transformation de son cœur.
Voyez, mes frères, comment cette Gordiana dont je vous ai parlé tout à l’heure a déchu depuis les hauteurs du saint habit de moniale jusqu’au supplice ; voyez aussi comment le frère dont je viens de vous raconter la vie est remonté des portes de la mort jusqu’à la vie éternelle. Personne ne peut donc savoir ce qu’il en est de lui dans les secrets jugements de Dieu, car « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Ainsi, puisque personne ne peut avoir la certitude d’être élu, tous doivent trembler et craindre pour l’imperfection de leurs actions, et mettre leur joie dans la seule miséricorde divine, sans jamais présumer de leurs propres forces. Il couronnera notre confiance, celui qui a daigné assumer notre nature humaine, Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l’unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.

Homélie précédente       Homélie suivante

 

  Recevez par email nos mises à jour

   

Messes en direct
depuis Saint Nicolas du Chardonnet

Voir les horaires

Nouvelles parutions

Bulletins de la Tradition

Catéchisme n° 125

L'ordre

Rome et la FSSPX : sanctions, indults, Motu proprio, levée des excommunications, discussions doctrinales...
La Porte Latine a fait la recension de plus de 1 600 textes concernant la crise de l'Eglise et ses conséquences sur les rapports entre Rome et la FSSPX.On peut prendre connaissance de l'ensemble ICI


Carte de France des écoles catholiques de Tradition
La Porte Latine vous propose la carte de France des écoles de Tradition sur laquelle figurent les écoles de garçons, de filles et les écoles mixtes. Sont mentionnées les écoles de la FSSPX et des communautés amiesVoir ICI


Intentions de la Croisade Eucharistique pour 2019
La Fraternité Sacerdotale Saint Pie X se propose de reconstituer en son sein une Croisade Eucharistique des Enfants, restaurant ainsi ce qui fût autrefois une oeuvre impressionnante tant par sa mobilisation que par son rayonnement spirituel.Tous les renseignements sur la Croisade ICI



Mardi 15 octobre 2019
08:12 19:01