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Les insolites de LPL

   Encycliques, lettres, décrets Léon XIII sur le culte marial - Seconde partie

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Encycliques, lettres, décrets Léon XIII sur le culte marial

Du 8 septembre 1892 au 8 septembre 1901

Magnae Dei Matris du 8 septembre 1892
Laetitiae Sanctae du 8 septembre 1893
Jucunda Semper Expectatione du 8 septembre 1894
Augustissimae Virginis Mariae du 12 septembre 1897
Diuturni Temporis du 5 septembre 1898
Parta Humano Generi du 8 septembre 1901

Magnae Dei Matris sur le Rosaire en l’honneur de Marie

A nos Vénérables Frères, les Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres Ordinaires des lieux en paix et en communion avec le Siège Apostolique.

Léon XIII, Pape

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction apostolique.

Toutes les fois que l’occasion Nous est donnée d’exciter et d’accroître dans le peuple chrétien l’amour et le culte de la glorieuse Mère de Dieu, Nous sommes inondé d’une joie et d’une satisfaction merveilleuses, non seulement parce que la chose est par elle-même très importante et très féconde en excellents fruits, mais aussi parce qu’elle s’harmonise de la plus suave façon avec les sentiments intimes de notre cœur. En effet, la piété envers Marie, piété que Nous avons sucée avec le lait, grandit vigoureusement avec l’âge et s’affermit dans Notre âme ; car Nous voyons plus clairement combien était digne d’amour et d’honneur celle que Dieu lui-même aima le premier, et d’une telle dilection que, l’ayant élevée au-dessus de toutes les créatures et ayant ornée des dons les plus magnifiques, il la choisit pour sa mère. De nombreux et éclatants témoignages de sa bonté et de sa bienfaisance envers Nous, que Nous ne pouvons Nous rappeler sans la plus profonde reconnaissance et sans que Nos yeux se mouillent de larmes, augmentèrent en Nous cette même piété et l’enflamment plus vivement. A travers les nombreuses et redoutables vicissitudes qui sont survenues, toujours elle a été Notre refuge, toujours Nous avons élevé vers elle Nos yeux suppliants ; ayant déposé dans son sein toutes Nos tristesses, Notre soin assidu a été de la prier de vouloir bien se montrer en tout temps Notre mère et d’invoquer la précieuse faveur de pouvoir lui témoigner en retour les sentiments du plus tendre des fils.

Lorsque, dans la suite, par un mystérieux dessein de la providence de Dieu, il est arrivé que Nous avons été appelé à cette chaire du bienheureux Pierre, pour représenter la personne même de Jésus-Christ dans son Eglise, ému du poids énorme de cette charge et n’ayant pour Nous soutenir, aucune confiance dans Nos propres forces, Nous avons sollicité avec plus d’instances les secours de l’assistance divine, par la maternelle intercession de la bienheureuse Vierge. Notre espérance, Nous sentons le besoin de le proclamer, n’a jamais été déçue dans le cours de Notre vie, ni surtout dans l’exercice de Notre suprême apostolat. Aussi cette même espérance Nous porte-t-elle maintenant à demander, sous les mêmes auspices et par la même intervention, des biens plus nombreux et plus considérables, qui contribuent également au salut du troupeau du Christ et à l’heureux accroissement de la gloire de l’Eglise.

Il est donc juste et opportun, Vénérables Frères, que Nous incitions tous nos fils et que vous les exhortiez après Nous à célébrer le prochain mois d’octobre, consacré à Notre Dame et Reine auguste du Rosaire, avec le redoublement de piété que réclament les besoins toujours grandissants.

Par combien et par quels moyens de corruption la malice du siècle s’efforce d’affaiblir et d’extirper entièrement la foi chrétienne et l’observance de la loi divine, qui nourrit la foi et lui fait porter des fruits, ce n’est déjà que trop visible ; déjà le champ du Seigneur, comme sous un souffle empesté, est presque couvert d’une végétation d’ignorance religieuse, d’erreurs et de vices. Et ce qui est plus cruel à penser, loin qu’un frein soit imposé ou que de justes peines soient infligées à une perversité si arrogante et si coupable par ceux qui le peuvent et surtout qui le doivent, il arrive le plus souvent que leur inertie ou leur appui semble accroître la force du mal.

De là vient qu’on a à déplorer avec raison que les établissements publics où sont enseignés les sciences et les arts soient systématiquement organisés de façon que le nom de Dieu n’y soit pas prononcé, ou y soit outragé : à déplorer que la licence de publier par des écrits ou de faire entendre par la parole toutes sortes d’outrages contre le Christ-Dieu et l’Eglise devienne de jour en jour plus impudente. Et ce qui n’est pas moins déplorable, c’est cet abandon et cet oubli de la pratique chrétienne qui résultent pour beaucoup et qui, s’ils ne sont pas une apostasie ouverte de la foi, y mènent certainement, la conduite de la vie n’ayant plus aucun rapport avec la foi. Celui qui considérera la confusion et la corruption des choses les plus importantes ne s’étonnera pas si les nations affligées gémissent sous le poids de la colère divine et frémissent dans l’appréhension de calamités plus graves encore.

Or, pour apaiser la justice de Dieu offensé et pour procurer à ceux qui souffrent la guérison dont ils ont besoin, rien ne vaut mieux que la prière pieuse et persévérante, pourvu qu’elle soit unie avec le souci et la pratique de la vie chrétienne, ce que Nous croyons devoir être principalement obtenu par le Rosaire en l’honneur de Marie.

Son origine bien connue, que glorifient d’illustres monuments et que Nous-mêmes avons plus d’une fois rappelée, atteste sa grande puissance. En effet, à l’époque où la secte des Albigeois, qui se donnait l’apparence de défendre l’intégrité de la foi et des mœurs, mais qui, en réalité, les troublait abominablement et les corrompait, était une cause de grandes ruines pour beaucoup de peuples, l’Eglise combattit contre elle et contre les factions conjurées, non pas avec des soldats et des armes, mais principalement en lui opposant la force du très saint Rosaire, dont la Mère de Dieu elle-même donna le rite à propager au patriarche Dominique ; et ainsi, magnifiquement victorieuse de tous les obstacles, elle pourvut, et alors et dans la suite pendant des tempêtes semblables, au salut des siens, avec un succès toujours glorieux. C’est pourquoi, dans cette condition des hommes et des choses que Nous déplorons, qui est affligeante pour la religion, très préjudiciable au bien public, nous devons tous prier en commun avec une égale piété la sainte Mère de Dieu, afin d’éprouver heureusement, selon nos désirs, la même vertu de son Rosaire.

Et, en effet, lorsque nous nous confions à Marie par la prière, nous nous confions à la Mère de la Miséricorde, disposée de telle sorte à notre égard que, quel que soit le besoin qui nous presse, surtout pour l’acquisition de la vie immortelle, aussitôt, de son propre mouvement, même sans être appelée, elle vient toujours à notre aide, et elle nous donne du trésor de cette grâce dont elle reçut de Dieu, dès le principe, la pleine abondance, afin de devenir digne d’être sa mère. Cette surabondance de la grâce, qui est le plus éminent des nombreux privilèges de la Vierge, l’élève de beaucoup au-dessus de tous les hommes et de tous les anges et la rapproche du Christ plus que toutes les autres créatures : C’est beaucoup pour un saint de posséder une quantité de grâce suffisante au salut d’un grand nombre ; mais, s’il en avait une quantité qui suffit au salut de tous les hommes du monde entier, ce serait le comble ; et cela existe dans le Christ et dans la Bienheureuse Vierge.

Lors donc que nous la saluons pleine de grâce par les paroles de l’ange et que nous tressons en couronne cette louange répétée, il est à peine possible de dire combien nous lui sommes agréables et nous lui plaisons : chaque fois, en effet, nous rappelons le souvenir de sa sublime dignité, et de la rédemption du genre humain que Dieu a commencée par elle ; par là aussi se trouve rappelé le lien divin et perpétuel qui l’unit aux joies et aux douleurs, aux opprobres et aux triomphes du Christ pour la direction et l’assistance des hommes en vue de l’éternité. Que s’il a plu au Christ, dans sa tendresse, de prendre si complètement notre ressemblance et de se dire et se montrer à tel point fils de l’homme et notre frère, afin de mieux faire éclater sa miséricorde envers nous, Il a dû devenir semblable en tout à ses frères, afin d’être miséricordieux ; de même Marie, qui a été choisie pour être la mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est notre frère, a été élevée par ce privilège au-dessus de toutes les mères, pour qu’elle répandît sur nous et nous prodiguât sa miséricorde.

En outre, si nous devons au Christ de nous avoir fait participer au droit qui lui appartenait en propre d’avoir Dieu pour père et de lui en donner le nom, nous lui devons également de nous avoir tendrement communiqué le droit d’avoir Marie pour mère et de lui en donner le nom. Et comme la nature elle-même a fait du nom de mère le plus doux d’entre tous les noms, et de l’amour maternel comme le type de l’amour tendre et dévoué, la langue ne peut pas exprimer, mais les âmes pieuses sentent combien brûle en Marie la flamme d’une affection généreuse et effective, en Marie qui est, non pas humainement, mais par le Christ, notre mère.

Ajoutons qu’elle voit et qu’elle connaît beaucoup mieux que toute autre ce qui nous concerne : les secours dont nous avons besoin dans la vie présente, les périls publics ou privés qui nous menacent, les difficultés et les maux dans lesquels nous nous trouvons, surtout la vivacité de la lutte pour le salut de notre âme contre des ennemis acharnés ; en tout cela et dans les autres épreuves de la vie, bien plus que toute autre elle peut et elle désire apporter à ses fils chéris la consolation, la force, les secours de tout genre. C’est pourquoi adressons-nous à Marie hardiment et avec ardeur, la suppliant par ces liens maternels qui l’unissent si étroitement à Jésus et à nous ; invoquons avec piété son assistance par la prière qu’elle-même a désignée et qui lui est si agréable ; alors nous pourrons nous reposer avec sécurité et allégresse dans la protection de la meilleure des mères.

A ce titre de recommandation pour le Rosaire qui ressort de la prière même qui le compose, il faut ajouter qu’il offre un moyen pratique facile d’inculquer et de faire pénétrer dans les esprits les dogmes principaux de la foi chrétienne ; ce qui est un autre titre très noble de recommandation.

C’est, en effet, par la foi avant tout que l’homme monte directement et sûrement vers Dieu et qu’il apprend à révérer d’esprit et de cœur la majesté immense de ce Dieu unique, son autorité sur toutes choses, sa souveraine puissance, sa sagesse, sa providence : Car il faut que celui qui s’approche de Dieu croie qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent . Mais parce que le Fils éternel de Dieu a pris l’humanité, qu’il luit à nos yeux et se présente comme la voie, la vérité, la vie, il est, à cause de cela, nécessaire que notre foi embrasse les profonds mystères de l’auguste Trinité des personnes divines et du Fils unique du Père fait homme : La vie éternelle consiste en ce qu’ils vous connaissent, vous le seul vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ .

Dieu nous a gratifiés d’un immense bienfait lorsqu’il nous a gratifiés de cette sainte foi ; par ce don, non seulement nous sommes élevés au-dessus de la nature humaine, comme étant devenus contemplateurs et participants de la nature divine, mais nous avons un principe de mérite supérieur pour les célestes récompenses ; et, en conséquence, nous avons la ferme espérance que le jour viendra où il nous sera donné de voir Dieu, non plus par une image tracée dans les choses créées, mais en lui-même, et de jouir éternellement du souverain bien.

Mais le chrétien est tellement préoccupé par les soucis divers de la vie et si facilement distrait par les choses de peu, que, s’il n’est pas souvent averti, il oublie peu à peu les choses les plus importantes et les plus nécessaires, et il arrive ainsi que sa foi languit et même s’éteint.

Pour préserver ses fils de ce grand péril de l’ignorance, l’Eglise n’omet aucun des moyens suggérés par sa sollicitude et sa vigilance, et le Rosaire en l’honneur de Marie n’est pas le dernier qu’elle emploie dans le but de venir en aide à la foi. Le Rosaire, en effet, avec une très belle et fructueuse prière revenant dans un ordre réglé, amène à contempler et à vénérer successivement les principaux mystères de notre religion : ceux, en premier lieu, par lesquels le Verbe s’est fait chair, et Marie, mère et toujours vierge, accepte avec une sainte joie cette maternité ; ensuite les amertumes, les tourments, le supplice du Christ souffrant, qui ont payé le salut de notre race ; puis ses mystères glorieux, son triomphe sur la mort, son ascension dans le ciel, l’envoi du Saint-Esprit, la splendeur rayonnante de Marie reçue par dessus les astres, enfin la gloire éternelle de tous les saints associés à la gloire de la Mère et du Fils.

La série ordonnée de toutes ces merveilles est fréquemment et assidûment présentée à l’esprit des fidèles et se déroule comme sous leurs yeux ; aussi le Rosaire inonde-t-il l’âme de ceux qui le récitent dévotement d’une douceur de piété toujours nouvelle, leur donnant la même impression et émotion que s’ils entendaient la propre voix de leur très miséricordieuse Mère leur expliquant ses mystères et leur adressant de salutaires exhortations. C’est pourquoi il est permis de dire que chez les personnes, dans les familles et parmi les peuples où la pratique du Rosaire est restée en honneur comme autrefois, il n’y a pas à craindre que l’ignorance et les erreurs empoisonnées détruisent la foi.

Mais il y a une autre utilité non moins grande que l’Eglise attend du Rosaire pour ses fils : c’est qu’ils conforment mieux leur vie et leurs mœurs à la règle et aux préceptes de la sainte foi. Si, en effet, selon la divine parole connue de tous : La foi sans les œuvres est une foi morte , parce que la foi tire sa vie de la charité et que la charité se manifeste en une moisson d’actions saintes, le chrétien ne tirera aucun profit de sa foi pour l’éternité, s’il ne règle sur elle sa vie : Que sert à quelqu’un, mes frères, de dire qu’il a la foi, s’il n’a pas les œuvres ? Est-ce que la foi pourra le sauver ? Cette classe d’homme encourra, au jour du jugement, des reproches bien plus sévères de la part du Christ que ceux qui ont le malheur d’ignorer la foi et la morale chrétiennes ; car ceux-ci ne commettent pas la faute des autres, de croire d’une manière et de vivre d’une autre ; mais, parce qu’ils sont privés de la lumière de l’Evangile, ils ont une certaine excuse, ou du moins certainement leur faute est moins grande.

Pour que la foi que nous professons produise l’heureuse moisson de fruits qui convient, la contemplation des mystères peut admirablement servir, en enflammant les âmes à la poursuite de la vertu. Quel sublime et éclatant exemple ne nous offre pas, sur tous les points, l’œuvre de salut de Notre-Seigneur Jésus-Christ !

Le Dieu tout-puissant, pressé par l’excès de son amour pour nous, se réduit à l’infime condition de l’homme ; il habite et il converse fraternellement, comme l’un de nous, au milieu de nous ; il prêche et il enseigne toute justice aux particuliers et aux foules, maître éminent par la parole, Dieu par l’autorité. Il se donne tout entier au bien de tous ; il guérit ceux qui souffrent de maladies corporelles, et sa paternelle miséricorde apporte le soulagement aux maladies plus graves des âmes ; à ceux-là surtout qu’éprouve la peine ou que fatigue le poids des inquiétudes il adresse le plus touchant appel : Venez à moi vous tous qui travaillez et qui êtes chargés, et je vous soulagerai .

Lui-même, alors que nous reposons entre ses bras, nous souffle ce feu mystique qu’il a apporté parmi les hommes et pénètre de cette douceur d’âme et de cette humilité par lesquelles il désire que nous devenions participants de la vraie et solide paix dont il est l’auteur : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes . Et néanmoins, pour cette lumière de la sagesse céleste et cette insigne abondance de bienfaits dont il a gratifié les hommes, il a éprouvé de leur part la haine et les plus indignes outrages, et, attaché à la croix, il a versé son sang et sa vie, n’ayant pas de plus vif désir que de les enfanter à la vie par sa mort.

Il n’est pas possible que l’on considère attentivement en soi-même de tels témoignages de l’immense amour de notre Rédempteur pour nous sans que la volonté reconnaissante s’enflamme. La force de la foi éprouvée sera si grande que, l’esprit de l’homme étant éclairé et son cœur vivement touché, elle l’entraînera tout entier sur les pas du Christ, à travers tous les obstacles, jusqu’à pouvoir répéter cette protestation digne de l’apôtre Paul : Qui donc nous séparera de la charité du Christ ? La tribulation, ou la pauvreté, ou la faim, ou la nudité, ou le péril, ou la persécution, ou le glaive ? … Ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi .

Mais, de peur que devant les exemples si sublimes donnés par le Christ, Dieu et homme tout à la fois, la conscience de notre faiblesse native ne nous décourage, en même temps que ses mystères ceux de sa très sainte Mère sont placés sous nos yeux et offerts à notre méditation.

Elle est sortie, il est vrai, de la race royale de David, mais il ne lui reste rien des richesses ou de la grandeur de ses aïeux ; elle mène une vie obscure, dans une humble ville, dans une maison plus humble encore, d’autant plus contente de son obscurité et de sa pauvreté qu’elle peut plus librement élever son esprit vers Dieu et s’attacher à ce bien suprême et aimé par-dessus tout.

Et le Seigneur est avec elle, et il la comble des consolations de sa grâce ; un message céleste lui est envoyé, la désignant comme celle qui, par la vertu du Saint-Esprit, donnera naissance au Sauveur attendu des nations. Plus elle admire la sublime élévation de sa dignité et en rend grâces à la bonté du Dieu puissant et miséricordieux, plus elle s’enfonce dans son humilité, ne s’attribuant aucune vertu, et elle s’empresse de se proclamer la servante du Seigneur alors qu’elle devient sa mère. Ce qu’elle a saintement promis, elle l’accomplit avec une sainte ardeur, sa vie étant dès lors en intime communion, pour la joie et pour les larmes, avec celle de son fils Jésus.

C’est ainsi qu’elle atteindra une hauteur de gloire où personne, ni homme, ni ange, ne s’élèvera, parce que personne ne pourra lui être comparé, pour le mérite et la vertu ; ainsi la couronne du royaume d’en haut et du royaume d’ici-bas lui est réservée, parce qu’elle deviendra l’invincible reine des martyrs ; ainsi, dans la cité céleste de Dieu elle sera assise éternellement, la couronne sur la tête, à côté de son Fils, parce que constamment pendant toute sa vie, plus constamment encore sur le Calvaire, elle aura bu avec lui le calice d’amertume.

Voici donc que, dans sa sagesse et sa bonté, Dieu nous a donné dans Marie le modèle de toutes les vertus le plus à notre portée. En la considérant et la contemplant, nos esprits ne se sentent pas comme écrasés par l’éclat de la divinité ; mais, au contraire, attirés par la parenté d’une commune nature, nous travaillons avec plus de confiance à l’imiter. Si nous nous donnons tout entiers à cette œuvre, avec son assistance surtout, il nous sera certainement possible de reproduire en nous au moins quelques traits d’une si grande vertu et d’une si parfaite sainteté, et, imitant l’admirable conformité de sa vie à toutes les volontés de Dieu, il nous sera donné de la suivre dans le ciel.

Poursuivons vaillamment et fermement, quelque pénible et quelque embarrassé de difficultés qu’il soit, notre pèlerinage terrestre ; au milieu du labeur et des épreuves, ne cessons pas de tendre vers Marie nos mains suppliantes, en disant avec l’Eglise : Nous soupirons vers vous, gémissant et pleurant, dans cette vallée de larmes… Tournez vers nous vos regards miséricordieux. Donnez-nous une vie pure, ouvrez-nous un chemin sûr, afin que, contemplant Jésus, nous nous réjouissions à jamais avec vous !

Et Marie, qui, sans en avoir jamais subi personnellement l’épreuve, sait combien notre nature est faible et vicieuse, et qui est la meilleure et la plus dévouée des mères, avec quel à-propos et quelle générosité elle viendra à notre aide ! avec quelle tendresse elle nous consolera ! avec quelle force elle nous soutiendra ! Marchant par la route que le sang divin du Christ et les larmes de Marie ont consacrée, nous sommes certains de parvenir sans difficultés à la participation de leur bienheureuse gloire.

Le Rosaire en l’honneur de la Vierge Marie, dans lequel se trouvent si bien et si utilement réunis une excellente formule de prière, un moyen efficace de conserver la foi et un insigne modèle de vertu parfaite, est donc entièrement digne d’être fréquemment aux mains des vrais chrétiens et d’être pieusement récité et médité.

Nous adressons particulièrement ces exhortations à la confrérie de la Sainte-Famille, que Nous avons récemment approuvée et recommandée. Puisque le mystère de la vie longtemps silencieuse et cachée de Notre-Seigneur Jésus-Christ, entre les murs de la maison de Nazareth, est la raison d’être de cette confrérie, qui a pour but d’obtenir que les familles chrétiennes s’appliquent à se modeler sur l’exemple de la très sainte Famille, divinement constituée, les liens particuliers qui la rattachent au Rosaire sont évidents, spécialement en ce qui regarde les mystères joyeux qui se sont accomplis lorsque Jésus, après avoir montré sa sagesse dans le temple, vint avec Marie et Joseph à Nazareth, où il leur était soumis, préparant les autres mystères qui devaient le mieux contribuer à instruire et à racheter les hommes. Que tous les associés s’appliquent donc, chacun dans la mesure de ses moyens, à cultiver et à propager la dévotion du Rosaire.

Pour ce qui Nous regarde, Nous confirmons les concessions d’indulgences que Nous avions faites les années précédentes en faveur de ceux qui accompliront pendant le mois d’octobre ce qui est prescrit à cet effet. Nous comptons beaucoup, vénérables Frères, sur votre autorité et votre zèle pour que le Rosaire soit récité, avec une ardente piété, en l’honneur de la Vierge, secours des chrétiens.

Mais Nous voulons que la présente exhortation finisse, comme elle a commencé, par le témoignage renouvelé avec plus d’insistance de Notre reconnaissance et de Notre confiance envers la glorieuse Mère de Dieu. Nous demandons au peuple chrétien de porter à ses autels ses prières suppliantes et pour l’Eglise, ballottée par tant de contradictions et de tempêtes, et pour Nous-même qui, avancé en âge, fatigué par les labeurs, aux prises avec les difficultés les plus graves, dénué de tout secours humain, tenons le gouvernail de l’Eglise.

En Marie, Notre puissante et tendre Mère, Notre espoir va tous les jours grandissant et Nous est de plus en plus doux. Si Nous attribuons à son intercession de nombreux et signalés bienfaits reçus de Dieu, Nous lui attribuons avec une particulière reconnaissance la faveur d’atteindre bientôt le cinquantième anniversaire de Notre ordination épiscopale.

C’est assurément une grande chose pour qui considère une si longue durée du ministère pastoral, surtout ayant encore à l’exercer avec une sollicitude de tous les jours, dans la conduite du peuple chrétien tout entier. Pendant cet espace de temps, en Notre vie, comme en celle de tout homme, comme dans les mystères du Christ et de sa mère, ni les motifs de joie n’ont manqué, ni de nombreuses et graves causes de douleur n’ont été absentes ; des sujets de Nous glorifier en Jésus-Christ Nous ont été donnés aussi. Toutes ces choses, avec soumission et reconnaissance envers Dieu, Nous Nous sommes appliqué à les faire servir au bien et à l’honneur de l’Eglise.

Dans la suite, car le reste de Notre vie ne sera pas dissemblable, si de nouvelles joies ou de nouvelles douleurs surviennent, si quelques rayons de gloire brillent, persévérant dans les mêmes sentiments et ne demandant à Dieu que la gloire céleste, Nous dirons avec David : Que le nom du Seigneur soit béni : que la gloire ne soit point pour nous, Seigneur, qu’elle ne soit point pour nous, mais pour votre nom !

Nous attendons de Nos fils, que Nous voyons animés pour Nous de tant de pieuse affection, moins des félicitations et des louanges que des actions de grâces, des prières et des vœux offerts au Dieu très bon ; pleinement heureux s’ils obtiennent pour Nous que ce qui Nous reste de vie et de force, ce que Nous possédons d’autorité et de grâce, serve uniquement au plus grand bien de l’Eglise et avant tout à ramener et à réconcilier les ennemis et les égarés que Notre voix appelle depuis longtemps.

Que de la fête prochaine qui, si Dieu le permet, Nous réjouira, découle pour Nos fils bien-aimés la justice, la paix, la prospérité, la sainteté et l’abondance de tous les biens ; voilà ce que Notre cœur paternel sollicite de Dieu, voilà ce que nous exprimons par les paroles divines : « Entendez-moi… et fructifiez comme la rose plantée sur le bord des eaux ; soyez parfumés d’un doux parfum comme le Liban. Fleurissez comme le lis, et donnez votre parfum, et couvrez-vous d’un gracieux feuillage, et chantez le cantique de la louange, et bénissez le Seigneur dans ses œuvres. Glorifiez son nom, confessez-le de bouche et dans vos cantiques et sur vos cithares… Louez de cœur et de bouche et bénissez le nom du Seigneur. »

Si ces résolutions et ces vœux rencontrent l’opposition des méchants qui blasphèment tout ce qu’ils ignorent, que Dieu daigne leur pardonner ; que par l’intercession de la Reine du très saint Rosaire, il nous soit propice ; comme augure de cette faveur et comme gage de Notre bienveillance, recevez, Vénérables Frères, la bénédiction apostolique que Nous vous accordons affectueusement dans le Seigneur, à vous, à votre clergé et à votre peuple.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 8 septembre 1892, la quinzième année de Notre Pontificat.

LEON XIII, Pape.

 

Laetitiae sanctae - Lettre encyclique sur le Rosaire de Marie

A Ses Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres Ordinaires en paix et en communion avec le Saint-Siège,

Léon XIII, Pape.

Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique.

A la joie sainte que Nous a causée l’heureux accomplissement de la cinquantième année qui s’est écoulée depuis Notre consécration épiscopale, s’est ajoutée une source de bonheur très vif : c’est que Nous avons vu les catholiques de toutes les nations, comme des fils envers leur père, s’unir dans une imposante manifestation de leur foi et de leur amour envers Nous.

Nous reconnaissons en ce fait, et Nous le proclamons avec une reconnaissance toujours nouvelle, un dessein de la Providence de Dieu, une marque de sa suprême bienveillance envers Nous-même, un grand avantage pour son Eglise. Notre cœur ne désire pas moins combler de louanges pour ce bienfait Notre très douce Auxiliatrice auprès de Dieu, son auguste mère. L’amour tout particulier de Marie, que Nous avons vu se manifester de mainte façon dans le cours de Notre carrière si longue et si variée, luit chaque jour plus clairement devant nos yeux, et, touchant Notre cœur avec une suavité très vive, Nous confirme dans une confiance qui n’est pas de la terre.

Il Nous semble entendre la voix même de la Reine du Ciel tantôt Nous encourageant avec bonté au milieu des épreuves cruelles que traverse l’Eglise, tantôt Nous aidant de ses conseils dans les mesures que Nous devons prendre pour le salut commun, tantôt enfin Nous avertissant de ranimer la piété et le culte de toutes les vertus parmi le peuple chrétien. Plusieurs fois, déjà, ce Nous a été une douce obligation de répondre à de tels souhaits.

Au nombre des fruits bénis qui, grâce à son secours, ont suivi Nos exhortations, il est juste de rappeler quel profit la religion a tiré de la propagation du très saint Rosaire. Des confréries de pieux fidèles ont été ici accrues, là fondées, de savants écrits ont été répandus à propos parmi le peuple, les beaux-arts eux-mêmes Nous ont fourni des objets précieux.

Mais maintenant, de même que si Nous entendions la voix pressante de cette Mère très attentive Nous répéter : « Clama, ne cesses », Nous voulons vous entretenir de nouveau, vénérables Frères, du Rosaire de Marie, au moment où commence ce mois d’octobre, que Nous avons voulu consacrer à la Reine du Ciel et à cette dévotion du Rosaire qui lui est si agréable, accordant à cette occasion aux fidèles la faveur des saintes indulgences.

Le but prochain de Notre Lettre ne sera cependant ni d’écrire un nouvel éloge d’une prière si belle par elle-même, ni d’exciter les fidèles à en faire un plus saint usage. Nous parlerons de quelques avantages très précieux que l’on peut en tirer et qui sont tout à fait appropriés aux hommes et aux circonstances.

Nous sommes pleinement persuadé, en effet, que la dévotion du Rosaire, si elle est pratiquée de telle sorte qu’elle procure aux fidèles toute la force et toute la vertu qui sont en elle, sera une source de biens nombreux, non seulement pour les particuliers, mais encore pour tous les Etats.

Personne n’ignore combien, conformément au devoir de Notre suprême apostolat, Nous sommes désireux de procurer le bien des nations, et prêts à le faire, avec le secours de Dieu. En effet, Nous avons souvent averti les hommes qui sont investis du pouvoir de ne promulguer et de n’appliquer des lois que suivant la règle de la justice divine ; Nous avons souvent exhorté ceux des citoyens qui surpassent les autres soit par leur talent, soit par leurs mérites, soit par leur noblesse et leur fortune, à mettre en commun leurs projets, à unir leurs forces, pour sauvegarder les intérêts de l’Etat et promouvoir les entreprises qui pourront lui être avantageuses.

Mais il existe un trop grand nombre de causes qui, dans une société civile, relâchent les liens de la discipline publique, et détournent le peuple de rechercher comme il le devrait, l’honnêteté des mœurs. Trois maux surtout Nous semblent les plus funestes à l’avantage commun ; les voici : le dégoût d’une vie modeste et active, l’horreur de la souffrance, l’oubli des biens éternels que nous espérons.

Nous déplorons – et ceux même qui ramènent tout à la science et au profit de la nature reconnaissent le fait et s’en affligent – Nous déplorons que la société humaine souffre d’une terrible plaie : c’est qu’on néglige les devoirs et les vertus qui doivent orner une vie obscure et commune. De là vient qu’au foyer domestique les enfants se relâchent de l’obéissance qu’ils doivent à leurs parents, ne supportant plus aucune discipline, à moins qu’elle ne soit molle et ne se prête à leurs plaisirs. De là vient aussi que les ouvriers renoncent à leur métier, fuient le travail et, mécontents de leur sort, aspirent plus haut, désirant une chimérique égalité des fortunes ; mus par de semblables aspirations, les habitants des campagnes quittent en foule leur pays natal pour venir chercher le tumulte et les plaisirs faciles des cités.

C’est à cette cause aussi qu’il faut attribuer l’absence d’équilibre entre les diverses classes de la société ; tout est ébranlé, les âmes sont en proie à la haine et à l’envie, on viole ouvertement tout droit ; trompés par un faux espoir, beaucoup troublent la paix publique en occasionnant des séditions, et résistent à ceux qui ont pour mission d’assurer l’ordre.

Contre ce mal, il faut demander un remède au Rosaire de Marie, qui comprend à la fois un ordre fixe de prières et la pieuse méditation des mystères de la vie du Sauveur et de sa Mère. Que les mystères joyeux soient indiqués à la foule et placés devant les yeux des hommes, tels que des tableaux et des modèles de vertus : chacun comprend combien sont abondants, combien sont faciles à imiter, et propres à inspirer une vie honnête, les exemples qu’on en peut tirer, et qui séduisent les cœurs par une suavité admirable.

Qu’on se représente la Maison de Nazareth, cet asile à la fois terrestre et divin de la sainteté. Quel beau modèle on y trouvera pour la vie quotidienne ! Quel spectacle en tous points parfait de l’union au foyer ! Là règnent la simplicité et la pureté des mœurs, un accord perpétuel des esprits, un ordre que rien ne vient troubler, le support mutuel, l’amour enfin, non un amour fugitif et menteur, mais un amour consistant dans l’accomplissement assidu des devoirs réciproques et de nature à captiver tous les yeux.

Là, sans doute, on s’occupe de préparer ce qui est nécessaire pour la nourriture et le vêtement ; mais c’est à la sueur du front, in sudore vultus, et comme ceux qui, contents de peu, agissent plutôt de façon à moins souffrir de la disette, qu’à se procurer du superflu. Par-dessus tout, on y trouve une souveraine tranquillité d’esprit, une joie de l’âme égale chez chacun, deux biens qui accompagnent toujours la conscience des bonnes actions accomplies.

Les exemples de ces vertus, de la modestie et de la soumission, de la résignation au travail et de la bienveillance envers le prochain, du zèle à accomplir les petits devoirs de la vie quotidienne, tous ces enseignements, enfin, à mesure que l’homme les comprend mieux, qu’ils pénétreront plus profondément dans son âme, amèneront un changement sensible de ses idées et de sa conduite. Alors chacun, loin de trouver méprisables et pénibles ses devoirs particuliers, les estimeront plutôt agréables et pleins de charme, et, grâce à cette sorte de plaisir qu’il y rencontrera, la conscience du devoir à accomplir lui donnera plus de force pour bien agir.

Ainsi les mœurs s’adouciront sur tous les points ; la vie domestique s’écoulera au milieu de l’affection et du bonheur ; les rapports mutuels seront empreints d’une sincère bienveillance et de charité. Et si toutes ces qualités dont sera doué l’homme pris isolément, se répandent dans les familles, dans les villes, parmi tout un peuple, dont la vie se conformera à ces prescriptions, il est facile de concevoir quels profits l’Etat pourra en retirer.

Un autre mal très funeste et que Nous ne saurions trop déplorer, parce que chaque jour il pénètre les esprits plus profondément et d’une façon plus nuisible, c’est qu’on se refuse à souffrir, qu’on repousse avec violence tout ce qui semble pénible et contraire à nos goûts.

La plupart des hommes, en effet, au lieu de considérer, ainsi qu’il le faudrait, la tranquillité et la liberté des âmes comme la récompense préparée à ceux qui se sont acquittés du grand devoir de la vie sans se laisser vaincre par les dangers ou par les travaux, se forgent l’idée chimérique d’un Etat d’où serait écarté tout objet désagréable, où l’on jouirait en abondance de tous les biens que cette vie peut procurer. Un désir si violent et si effréné d’une existence heureuse est une source d’affaiblissement pour les âmes ; si elles ne tombent pas tout à fait, elles sont néanmoins énervées, de sorte qu’elles fuient lâchement les maux de la vie et se laissent misérablement abattre.

Dans ce danger aussi, on peut attendre du Rosaire de Marie un très grand secours pour affermir les âmes, tant est grande l’autorité de l’exemple ; si les mystères qu’on appelle douloureux font l’objet d’une méditation tranquille et suave dès la plus tendre enfance, et si on continue à les considérer ensuite assidûment, ils nous montrent le Christ auteur et consommateur de notre foi, commençant à agir et à enseigner, afin que nous trouvions en Lui-même des exemples appropriés aux enseignements qu’Il nous a donnés sur la manière dont il faut supporter les fatigues et les souffrances. Les maux les plus pénibles, Il a voulu les subir Lui-même avec une grande résignation.

Nous le voyons accablé de tristesse au point que le sang coule de tous ses membres, comme une sueur. Nous le voyons chargé de chaînes, tel qu’un voleur, soumis au jugement d’hommes pervers, en proie à d’odieux outrages, à de fausses accusations. Nous le voyons flagellé, couronné d’épines, attaché sur la croix, regardé comme indigne de vivre longtemps, comme ayant mérité de mourir au milieu des acclamations de la foule.

Nous pensons quelle dut être à ce spectacle la souffrance de sa très sainte Mère, dont le cœur fut, non seulement frappé mais traversé d’un glaive, de telle sorte qu’on l’a appelée et qu’elle est bien réellement la Mère de douleur.

Combien celui qui méditera souvent, ne se contentant pas de les contempler des yeux, de tels exemples de vertus, sentira naître en lui de force afin de les imiter ! Que la terre soit pour lui maudite, qu’elle ne produise que des épines et des ronces, que son esprit soit en proie à toutes les amertumes, que la maladie accable son corps, il n’y aura aucun mal provenant, soit de la haine des hommes, soit de la colère des démons, aucun genre de calamité publique ou privée qu’il ne surmonte par sa résignation.

De lui on pourra dire avec raison : Accomplir et souffrir beaucoup, c’est le propre du chrétien ; le chrétien, en effet, celui qui est regardé à bon droit comme digne de ce nom, ne peut suivre en vain le Christ souffrant. Nous parlons ici de la patience, non pas de cette vaine ostentation de l’âme s’endurcissant contre la douleur que manifestèrent certains des anciens philosophes, mais de celle qui (s’appliquant l’exemple du Christ qui a voulu souffrir la croix alors qu’il pouvait choisir la joie, et qui a méprisé la confusion) et lui demandant les secours de sa grâce, ne recule devant aucune peine, les porte toutes avec joie et les regarde comme des grâces.

La foi catholique a possédé et possède encore des disciples pénétrés de cette doctrine, hommes et femmes de tout pays et de toute condition, prêts à souffrir, suivant l’exemple du Christ, toutes les injustices et tous les maux pour la vertu et la religion, s’appropriant l’exemple plus encore que la parole de Didyme : « Allons, nous aussi, et mourons avec lui. » Que les exemples de cette remarquable constance et la gloire de l’Eglise s’en accroissent sans esse !

Le troisième genre de maux auquel il faut chercher un remède, est surtout apparent chez les hommes de notre époque. Ceux des âges antérieurs, s’ils étaient attachés, même d’une façon criminelle, aux biens de la terre, ne dédaignaient cependant pas presque entièrement ceux du ciel ; les plus sages des païens eux-mêmes ont enseigné que cette vie était pour nous une hôtellerie, non une demeure, que nous devions y séjourner quelque temps, non pas y habiter.

Les hommes aujourd’hui, bien qu’instruits de la loi chrétienne, s’attachent pour la plupart aux biens fugitifs de la vie présente non seulement comme si l’idée d’une patrie meilleure, d’une béatitude éternelle était effacée de leur esprit, mais encore comme s’ils voulaient la détruire entièrement à force de déshonneur. En vain saint Paul leur a donné cet avis : « Nous n’avons pas ici-bas de demeure stable, mais nous en cherchons une que nous posséderons un jour. »

Lorsqu’on se demande quelles sont les causes de ce fléau, on trouve tout d’abord que beaucoup ont la crainte de voir la pensée de la vie future détruire l’amour de la patrie terrestre et nuire à la prospérité des Etats : rien n’est plus odieux et plus insensé que cette conviction. Les espérances éternelles n’ont pas pour caractère d’occuper tellement les hommes qu’elles les détachent complètement du souci des biens présents ; quand le Christ a ordonné de chercher le royaume de Dieu il a dit de le chercher d’abord, non de laisser de côté tout le reste.

L’usage des objets terrestres, et les jouissances permises qu’on en peut tirer, n’ont rien d’illicite, s’ils doivent contribuer à l’accroissement ou à la récompense de nos vertus, si la prospérité et la civilisation avancée de la patrie terrestre, en indiquant, d’une façon magnifique, l’accord des mortels figurent la beauté et l’éclat de la cité céleste ; il n’y a là rien qui ne convienne à des êtres doués de raison, rien qui soit opposé aux desseins de la Providence, car Dieu est à la fois l’auteur de la nature et de la grâce ; Il ne veut pas que l’une soit opposée à l’autre et qu’un conflit s’élève entre elles, mais qu’elles concluent en quelque sorte un pacte d’alliance que, sous leur conduite, nous parvenions un jour, par un chemin plus facile, à cette béatitude éternelle, pour laquelle nous sommes nés.

Mais les hommes adonnés aux plaisirs et égoïstes, qui laissent errer toutes leurs pensées sur les objets terrestres, et ne peuvent s’élever plus haut au lieu d’être menés par les biens dont ils jouissent à désirer plus vivement ceux du ciel, perdent complètement l’idée même de l’éternité et tombent dans une condition indigne de l’homme. En effet, la puissance divine ne peut nous frapper d’une peine plus terrible que de nous laisser jouir de tous les plaisirs d’ici-bas, mais oublier en même temps les biens éternels.

Il évitera complètement ce danger, celui qui s’adonnera à la dévotion du Rosaire et méditera attentivement et souvent les mystères glorieux qui nous y sont proposés. Dans ces mystères, en effet, notre esprit puise la lumière nécessaire pour connaître des biens qui échappent à nos yeux, mais que Dieu, Nous le croyons d’une ferme foi, prépare à ceux qui l’aiment. Nous apprenons ainsi que la mort n’est pas un anéantissement qui nous enlève et qui détruit tout, mais une migration, et pour ainsi dire, un changement de vie. Nous percevons clairement qu’une route vers le ciel est ouverte pour nous tous, et lorsque nous voyons le Christ ressusciter, nous nous souvenons de sa douce promesse : « Je vais vous préparer une place. » Nous sommes certains qu’il viendra un temps « où Dieu séchera toutes les larmes de nos yeux, où il n’y aura plus ni deuil, ni gémissement, ni douleur, mais où nous serons toujours avec Dieu, semblables à Dieu, puisque nous le verrons tel qu’Il est, jouissant du torrent de ses délices, concitoyens des saints, » en communion bienheureuse avec Marie, sa Mère et notre puissante Reine.

L’esprit qui considérera ces mystères ne pourra manquer de s’enflammer et de répéter cette parole d’un homme très saint : « Que la terre me pèse, lorsque je regarde le ciel ! » Il jouira de la consolation de penser « qu’une tribulation momentanée et légère, nous vaut une somme éternelle de gloire. » C’est là, en effet, le seul lien qui unit le temps présent avec la vie éternelle, la cité terrestre avec le ciel, c’est la seule considération qui fortifie et élève les âmes.

Si de telles âmes sont en grand nombre, l’Etat sera riche et florissant, on y verra régner le vrai, le bien, le beau, suivant ce modèle qui est le principe et la source éternelle de toute vérité, de tout bien et de toute beauté. Déjà tous les chrétiens peuvent voir, comme Nous l’avons établi au commencement, quels sont les fruits et quelle est la vertu féconde du Rosaire de Marie, sa puissance pour guérir les maux de notre époque et faire disparaître les fléaux dont souffrent les Etats ; mais il est facile de le comprendre, ceux-là ressentiront plus abondamment ces avantages qui, inscrits dans la sainte confrérie du Rosaire, se distinguent par une union particulière et toute fraternelle et par leur dévotion à la très sainte Vierge ; en effet, ces confréries approuvées par l’autorité des Pontifes romains, comblées par eux de privilèges et enrichies d’indulgences, sont soumises à leur juridiction, elles ont des assemblées à date fixe et jouissent de puissants appuis qui en assurent la prospérité et les rendent aptes à procurer l’avantage de la société humaine.

Ce sont comme les armées qui combattent les combats du Christ par ses mystères sacrés, sous les auspices et la conduite de la Reine du Ciel. On a pu constater en maintes circonstances, et surtout à Lépante, combien Celle-ci s’est montrée favorable à leurs supplications et aux cérémonies qu’ils ont organisées. Il est donc avantageux de montrer un grand zèle pour fonder, accroître, gouverner de telles confréries. Nous ne parlons pas ici aux seuls disciples de saint Dominique, quoique ceux-ci soient surtout chargés de cette mission d’après leur règle, mais à tous ceux auxquels est confié le soin des âmes et surtout le ministère des églises où ces confréries sont instituées.

Nous souhaitons aussi ardemment que les prêtres qui entreprennent des voyages pour propager la doctrine du Christ parmi les nations barbares ou pour l’affermir là où elle est établie, répandent de même la dévotion du Rosaire.

D’après les exhortations de tous ces prêtres, Nous ne doutons pas qu’il y ait un grand nombre de chrétiens soucieux de leurs intérêts spirituels qui se fassent inscrire dans cette même confrérie et s’appliquent à acquérir les biens que Nous avons indiqués, ceux surtout qui constituent la raison d’être et, en quelque sorte, l’essence du Rosaire.

L’exemple des membres de la Confrérie inspirera aux autres fidèles un respect et une piété plus grande envers le Rosaire.

Ceux-ci, animés par de semblables modèles mettront tout leur zèle à prendre leur part de ces biens si salutaires.

Tel est Notre ardent désir.

C’est là aussi l’espoir qui Nous guide et Nous encourage au milieu des grands maux dont souffre la société. Puisse, grâce à tant de prières, Marie la Mère de Dieu et des hommes, celle qui nous a donné le Rosaire et qui en est la Reine, faire en sorte que cet espoir se réalise pleinement.

Nous avons confiance, vénérables Frères, qu’avec votre concours Nos enseignements et Nos souhaits contribueront à la prospérité de familles, à la paix des peuples et au bien de la terre.

Comme gage des bénédictions divines et comme témoignage de Notre bienveillance, Nous vous accordons de grand cœur, à vous, à votre clergé et à votre peuple la bénédiction apostolique.

Donné à Rome près Saint-Pierre, le 8e jour de septembre 1893, de Notre pontificat le seizième.

LEON XIII, Pape.

 

Jucunda semper expectatione, Lettre encyclique sur le Rosaire de Marie.

A Nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres Ordinaires des lieux en paix et en communion avec le Siège apostolique,

Léon XIII, Pape.

Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique.

Nous saluons désormais avec joie et avec un sentiment d’espérances plus grandes, le retour du mois d’octobre depuis que, conformément à Nos conseils, ce mois est partout dédié à la très Sainte Vierge.

Depuis plusieurs années déjà, elle est vraiment belle et vivante la floraison d’œuvres de piété dont s’orne, dans toutes les nations catholiques, la dévotion du rosaire. Nous avons indiqué plusieurs fois les raisons pour lesquelles Nous avons consacré ce mois à la dévotion du saint Rosaire : le malheur des circonstances où se trouvent l’Eglise et la société, réclamait un secours divin tout particulier et de chaque instant ; c’est par l’intercession de sa divine Mère que Nous avons cru qu’il fallait le demander à Dieu, l’obtenir par la mise en honneur d’une prière, d’une dévotion dont le peuple chrétien a toujours éprouvé la souveraine vertu. Il l’a éprouvée dès l’origine même du Rosaire, soit qu’il défendît l’honneur de sa foi contre les furieuses attaques des hérétiques, soit qu’il voulût relever autour de cette foi elle-même, son cortège de vertus ébranlées, affaiblies par la corruption du siècle. Et depuis, le peuple chrétien n’a cessé un instant de faire cette heureuse expérience, par une série jamais interrompue pour lui de bienfaits soit publics, soit particuliers, dont des instituts et des monuments consacrent à jamais le souvenir. Et de nos jours, à cette époque qui souffre de tant de maux, Nous avons la joie de contempler la moisson, bien belle aussi, des fruits de salut, de cette dévotion.

Cependant, en regardant tout autour de vous, Vénérables Frères, vous jugez par vous-mêmes que les causes de nos maux sont encore là, quelques-unes mêmes sont devenues plus redoutables. C’est pourquoi il faut cette année encore, de toute l’ardeur de Nos exhortations, exciter les troupeaux qui vous sont confiés, à prier avec ferveur la Reine du Ciel.

Dans Nos méditations sur sa nature intime, plus l’excellence du Rosaire et ses bienfaits se dévoilent et s’éclairent à Nos yeux et plus aussi se fortifie avec Notre désir de voir le Rosaire refleurir partout, l’espoir que Nos exhortations auront ce précieux résultat : cette dévotion mieux comprise, plus connue et davantage pratiquée prendra de salutaires développements.

Sans rappeler ici ce que Nous avons enseigné les années précédentes et sous différentes formes, sur un sujet qui nous est cher, Nous voulons considérer et faire sentir la providence de Dieu dans la nature de cette dévotion, qui, exaltant la confiance dans les âmes qui prient, dispose par le fait même le cœur maternel de la Sainte Vierge à répondre par une bonté et un secours dignes d’une Mère, aux prières qu’elle entend.

La confiance du secours que nous avons en Marie est basée sur la grandeur de l’office de Médiatrice de la grâce, qu’elle exerce continuellement en notre faveur, devant le trône de Dieu, Elle, la créature la plus agréable à Dieu et par sa dignité et par ses mérites, et, par conséquent, éminemment supérieure en puissance à tous les anges et à tous les saints. Or, cet office ne rencontre peut-être son expression dans aucune prière aussi bien que dans le Rosaire, où la part que la Vierge a prise au salut des hommes est rendue comme présente, et où la piété trouve une si grande satisfaction, soit par la contemplation successive des mystères sacrés, soit par la récitation répétée des prières.

Et d’abord se présentent les mystères joyeux. Le Fils Eternel de Dieu s’incline vers les hommes, fait Homme lui-même, avec le consentement de Marie concevant de l’Esprit-Saint, concipiente de Spiritu Sancto, Jean alors est sanctifié, sanctificatur, dans le sien maternel, d’un privilège insigne, et il est orné de grâces de choix pour préparer les voies du Seigneur : Ad vias Domini parandas ; c’est à la salutation de Marie visitant sa parente, sous l’impulsion de l’Esprit divin, que sont dus ces merveilleux bienfaits. Enfin, vient en ce monde le Christ, l’attente des nations : expectatio gentium ; autour de son pauvre berceau accourent les bergers et les mages, prémices de la foi, dans un saint empressement. Ils trouvent l’Enfant avec Marie sa mère : Infantem inveniunt cum Maria Matre ejus. Et bientôt, Lui, voulant par une cérémonie publique s’offrir comme Hostie à Dieu son Père, se fait porter dans le temple ; et là, par le ministère de sa Mère, il est offert au Seigneur, Sistitur Domino. Et Marie, dans le mystère de Jésus un instant égaré, apparaît anxieuse, elle cherche partout son enfant et le retrouve avec quelle joie !

Le langage des mystères douloureux est également sublime. Dans le jardin de Gethsémani où Jésus a peur, où il est triste jusqu’à la mort, et dans ce prétoire où il est flagellé, couronné de sanglantes épines, condamné au dernier supplice, on ne voit pas Marie, mais depuis longtemps déjà elle connaît et souffre ces douleurs. Lorsque devant Dieu elle s’inclina sa servante pour se relever Mère de son Fils ou lorsqu’Elle se consacra toute entière avec Jésus dans le temple, dans l’une et l’autre de ces solennelles circonstances elle s’est, dès lors, associée à la douloureuse expiation des crimes du genre humain : il est donc impossible de ne point la voir, partageant de toute la force de son âme, les angoisses infinies de son Fils et toute ses douleurs ! D’ailleurs, c’était en sa présence, sous son regard que devait s’accomplir ce divin sacrifice dont elle avait nourri la victime de sa pure substance. C’est le spectacle le plus émouvant de ces mystères : Stabat juxta Crucem Jesu Maria Mater ejus, debout, contre la Croix de Jésus était Marie, sa Mère ; pénétrée envers nous d’un amour infini qui la rendait Notre Mère à nous, offrant d’elle-même son propre Fils à la justice de Dieu, et agonisant sa mort en son âme percée d’un glaive de douleur.

Enfin, dans les mystères glorieux qui suivent, la fonction émouvante de la sublime Vierge est confirmée avec une éloquence plus grande encore. La gloire de son Fils, vainqueur de la mort, Marie en jouit silencieuse de bonheur ; ses regards accompagnent de l’expression de son amour de Mère, Jésus qui retourne dans les cieux. Elle, digne du ciel, reste sur la terre : elle veut soutenir et guider de sa sagesse l’Eglise, qui vient de naître , elle qui a pénétré au delà de tout ce qu’on pourrait croire, l’abîme insondable de la divine sagesse . Cependant, le mystère de la rédemption des hommes ne sera parfaitement accompli que lorsque sera venu le Saint-Esprit que le Christ a promis ; aussi voici Marie, présentée à notre admiration, au milieu du Cénacle. Elle est là, entourée des apôtres, priant pour eux, avec l’inénarrable gémissement de son âme, hâtant l’avènement parfait du Paraclet, don suprême du Christ, trésor, source précieuse, qui jamais ne tarira. Elle s’en va maintenant, se dirigeant vers le siècle éternel plaider notre cause, remplir un ministère qui ne cessera jamais. Nous la voyons, en effet, monter de cette vallée de larmes vers la Jérusalem Sainte, escortée, portée par les chœurs angéliques ; Nous la saluons sublime de splendeur dans la gloire des Saints ; le front éclatant d’un diadème d’étoiles, qu’y a déposé son Divin Fils, elle rayonne à ses côtés Reine de tout l’univers.

Vénérables Frères, ces mystères où se dévoile la pensée de Dieu, pensée de sagesse, pensée de miséricorde, consilium Dei, consilium sapientiae, consilium pietatis , où éclatent les mérites immenses de la Vierge-Mère, ne peuvent laisser une âme insensible, tant est certaine l’espérance qu’ils donnent d’obtenir, par le ministère de Marie, le bienfait de la clémence et de la miséricorde divines.

Aux mêmes précieux résultats, conduit la prière vocale si merveilleusement adaptée aux mystères. Vient d’abord, comme il est juste, l’oraison dominicale, la prière à Notre Père des cieux. A peine l’avons-nous évoqué en sublimes accents que de son trône Notre prière descend et se tourne suppliante vers Marie tout naturellement en vertu de cette loi de conciliation et de supplication, si bien formulée par saint Bernardin de Sienne : Omnis gratia quae huic saeculo communicatur, triplicem habet processum. Nam a Deo in Christum, a Christo in Virginem, Virgine in anos ordinatissime dispensatur . Toute grâce accordée aux hommes, arrive par trois degrés parfaitement ordonnés : Dieu la communique au Christ, du Christ elle passe à la Sainte Vierge, et des mains de Marie elle descend jusqu’à nous. Or, par la récitation du Rosaire, nous nous arrêtons plus volontiers, en quelque sorte avec plus de bonheur, sur le troisième de ces degrés, qui ont chacun leur caractère ; par la salutation angélique répétée par dizaines, nous prenons force et confiance pour gravir les deux autres degrés pour arriver, par Jésus-Christ, à Dieu son Père. Cette même salutation, nous la répétons si souvent à Marie, pour que notre pauvre et faible prière se pénètre, se fortifie de la confiance nécessaire, lorsque nous la supplions de prier Dieu pour nous, comme en notre nom à nous. A nos accents quel charme et quelle puissance ajoute aux regards de Dieu, la recommandation de la Sainte Vierge, de celle que Lui-même invite à parler en des termes si doux et si tendres : Sonet vox tua in auribus meis, vox enim tuo dulcis. « Que ta voix résonne à mes oreilles car ta voix m’est si douce ! » Aussi lui répétons-nous souvent ses titres les plus glorieux à tout obtenir. Nous saluons en elle, celle qui plut aux yeux de Dieu, gratium apud Deum invenit, particulièrement remplie par lui de grâce, plenam gratia, d’une grâce dont l’abondance devait s’épandre sur tous les hommes ; nous la saluons celle que le Seigneur s’est attachée par les liens les plus forts, celle bénie entre les femmes, in mulieribus benedictam, et qui seule a enlevé l’anathème et porté la bénédiction, le fruit béni de ses entrailles, en qui seront bénies toutes les nations. Nous l’invoquons enfin Mère de Dieu. En vertu de cette dignité que n’est-elle certaine d’obtenir pour nous pauvres pécheurs, et qu’y a-t-il que nous ne puissions attendre dans toutes les circonstances de notre vie et dans la lutte suprême de l’agonie ?

Le chrétien qui de toute l’attention et de la foi de son âme se pénétrera de ces prières et de ces mystères, ne saurait échapper à l’étreinte d’un sentiment puissant d’admiration envers les desseins de Dieu à l’égard de Marie, pour le salut de toute l’humanité. Il tressaillira d’une joyeuse confiance de se sentir sous la protection, dans les bras d’une telle Mère et dira comme saint Bernard : Souvenez-vous, ô pieuse Vierge Marie, qu’on n’a jamais ouï dire qu’aucun de ceux qui ont eu recours à votre protection, imploré votre assistance ou réclamé votre intercession, ait été abandonné de vous !

Le Rosaire si puissant pour exciter la confiance chez ceux qui prient, jouit d’une vertu égale pour émouvoir en notre faveur le cœur de la Sainte Vierge. Combien en effet, il lui doit être agréable de nous entendre et de nous voir lui tresser une harmonieuse couronne d’incomparables louanges et de prières ! Le spectacle que nous présentons lorsque nous rendons et souhaitons à Dieu la gloire qui lui est due, lorsque nous exaltons sa puissance et sa bonté, l’appelant Notre Père et lui demandons tout indignes que nous sommes, des bienfaits infinis, ce spectacle réjouit certainement les regards de Marie et à cause de notre piété, elle glorifie le Seigneur : Magnificat Dominum. Et de fait ne prions-nous pas Dieu en termes dignes de Lui, par l’Oraison Dominicale ! De plus, à ces prières si belles par leur objet et dans leur expression où nous demandons des bienfaits si conformes à la foi, à l’espérance et à la charité, s’ajoute pour la sainte Vierge un charme particulièrement délicieux à son cœur. Dans notre voix, elle distingue comme l’accent de Jésus son Fils, cette formule de prières est son œuvre, et c’est sur son ordre que nous nous en servons : Sic ergo vos orabitis : vous, vous prierez ainsi. En nous voyant fidèles à cet ordre de son Fils, par la récitation du Rosaire, ne doutons pas que Marie ne remplisse avec plus de tendresse encore, son ministère de bonté, soyons sûrs de l’accueil souriant, maternel qu’elle fera à nos couronnes et des grâces abondantes dont elle paiera chacune des roses mystiques de notre Rosaire.

Le caractère particulier de cette dévotion, caractère éminemment propre à nous aider à bien prier, est à lui seul un puissant motif de croire que nous serons exaucés. La fragilité de l’esprit humain est telle qu’un rien suffit au cours de la prière, pour distraire de Dieu et de l’objet de ses demandes, la pensée de celui qui prie. Or, quiconque pénétrera la nature du Rosaire, appréciera aussitôt combien ce mode de prière est efficace pour fixer l’esprit, pour préserver l’âme de la torpeur et en même temps pour exciter en elle une douleur salutaire de ses péchés et la dresser ,l’élever vers le ciel. En effet, le Rosaire se compose, on le sait, de deux parties parfaitement distinctes et parfaitement unies : la méditation des mystères et la prière vocale. Ce genre de prière exige une attention d’un caractère particulier, elle consiste non seulement dans une direction générale de l’âme vers Dieu mais dans une méditation contemplative et active qui fait absorber par l’âme la substance même de la piété et les considérations les plus propres à faire changer de vie. Elle y trouve, en effet, tout ce que la religion chrétienne a de plus substantiel et de plus admirable : les vérités, à la lumière et la puissance desquelles le genre humain doit d’avoir vu, pour son plus grand bonheur, la vérité, la justice et la paix commencer à régner sur le monde.

Et la manière dont ces mystères sont présentés, au cours de la récitation du Rosaire, est bien digne aussi de notre admiration : si nous considérons que ces vérités si hautes sont mises à la portée des plus simples et des plus ignorants. Ce ne sont pas des dogmes de foi, des principes de sagesse qu’on présente dans le Rosaire, mais plutôt des faits que les yeux peuvent voir et qui se gravent dans la mémoire. Et ces faits s’impriment d’autant mieux dans l’âme et l’émeuvent, que le fidèle les voit tels qu’ils se sont passés en réalité dans toutes leurs circonstances de temps, de lieu et de personnes. Lorsque dès la jeunesse, l’âme s’est imprégnée de la considération de ces faits, il suffit ensuite d’énoncer ces mystères pour que, quiconque aime un peu la prière, se rappelle toutes les circonstances, sans aucune contention, par une sorte de mouvement, devenu naturel, de l’esprit et du cœur ; et l’un et l’autre reçoivent abondamment la rosée que Marie fait alors pleuvoir sur l’âme en prière.

Une autre raison rend ces couronnes plus agréables à Marie et dignes à ses yeux de particulière récompense. Lorsque nous déroulons la triple série des mystères, nous exprimons plus vivement nos sentiments d’amour et de reconnaissance envers la Sainte-Vierge ; nous protestons être impuissants à rappeler ses bienfaits comme l’exigerait l’amour sans mesure qu’elle a montré, dans la part prise par elle, à notre salut. Ces grands souvenirs à chaque instant rappelés en sa présence, doivent verser dans son âme bienheureuse des torrents de joie inexprimable pour le langage humain, éveiller en elle des sentiments de sollicitude et de charité maternelles. Et, de notre côté, nous sentons l’évocation de si grands mystères, donner à notre âme émue une force, une énergie de prière qu’elle n’avait pas d’abord : chaque mystère qui se présente devient pour elle une nouvelle armée d’arguments à laquelle elle sent que la Sainte Vierge ne pourra résister : c’est, en effet, auprès de vous, ô Sainte Mère de Dieu, que nous nous réfugions, nous malheureux fils d’Eve que vous ne mépriserez pas ! Nous Vous implorons, ô Vous la conciliatrice de notre salut, aussi puissante que bonne ! par la douceur des joies que Jésus Votre Fils Vous a données, par Votre mystérieuse communion à ses douleurs, par la splendeur de sa gloire qui Vous enveloppe, nous vous implorons de toutes nos forces ! Oh ! malgré notre indignité, écoutez-nous, exaucez-nous !

Vénérables frères, cette excellence du Rosaire que Nous avons fait ressortir sous ses deux aspects, vous proclame assez la raison de Notre insistance à recommander la pratique et le progrès universel de cette dévotion. Le secours du ciel, Nous l’avons dit en commençant, devient de jour en jour plus indispensable au siècle où nous vivons. Elles sont nombreuses, les causes de douleur pour l’Eglise qui voit attaquer ses droits et sa liberté, nombreuses aussi les causes d’effroi pour la société chrétienne menacée dans sa paix et dans sa prospérité. Notre espérance d’obtenir du ciel les secours nécessaires, est toute entière, Nous le répétons et proclamons de nouveau, dans le Rosaire. Plaise à Dieu que cette dévotion de nos pères soit remise en honneur comme c’est Notre volonté ! Que dans les villes et les villages, que dans les familles, que dans les ateliers, que chez les grands et chez les humbles cette dévotion soit aimée et pratiquée, que le Rosaire soit partout le drapeau de la foi chrétienne et le gage puissant de la protection et de la miséricorde divines !

Il est de jour en jour plus urgent que tous les chrétiens travaillent à obtenir ce résultat, à une époque où l’impiété en délire ne néglige aucune intrigue, ne recule devant aucune audace pour pousser à bout la colère de Dieu et faire tomber sur la patrie le poids de sa juste colère. Parmi les autres causes de tant de maux, tous les gens de bien déplorent avec Nous, qu’au sein des nations catholiques elles-mêmes, se trouvent un trop grand nombre de chrétiens qui s’amusent des affronts de tous genres faits à l’Eglise. On en voit même profiter de la licence de tout publier, pour s’attacher à tourner en ridicule devant la multitude, les choses les plus saintes et jusqu’à la confiance mille et mille fois justifiée par l’expérience, qu’ont les peuples dans l’intercession de la Sainte Vierge. En ces derniers mois, la personne elle-même de Notre Sauveur Jésus n’a pas échappé à l’outrage. On n’a point eu honte de la traîner sur un théâtre parfois souillé de bien des hontes, de l’y représenter dépouillée de la majesté de sa nature divine et de nier par là même la rédemption du genre humain. On n’a pas rougi davantage, de tenter la réhabilitation d’un homme couvert d’une éternelle infamie, odieux par la monstruosité d’une trahison qui proclamera infâme au-delà des siècles le traître qui livra Jésus-Christ.

Ajoutons que, dans toutes villes d’Italie où ce crime fut commis ou sur le point de se commettre, l’indignation a été universelle et qu’on a déploré amèrement la violation des droits les plus sacrés de la religion, droits méconnus, foulés aux pieds dans une nation qui se glorifie une des premières entre toutes et à juste titre, du nom de catholique. La sollicitude vigilante des évêques s’est émue comme c’était son devoir ; les bons pasteurs ont fait parvenir de justes protestations à ceux qui doivent avoir souci de la dignité de la patrie et de la religion. Non contents de prévenir leurs troupeaux de la gravité du péril, ils les ont exhortés à réparer par des solennités religieuses l’offense sacrilège faite à l’Auteur bien-aimé de notre Rédemption. Il Nous a été, certes, bien agréable de constater l’émotion et aussi l’activité déployée de mille manières par des gens de bien, en cette circonstance ; ce spectacle a contribué à adoucir l’amertume profonde de la douleur que Nous a causée une telle entreprise. En cette solennelle occasion que Nous avons de parler, Nous ne pouvons retenir captive Notre voix et Nous unissons Nos plus hautes protestations à celles des évêques et des fidèles. Par ce même sentiment qui Nous inspire de Nous plaindre d’un attentat sacrilège et Nous le fait flétrir, Nous exhortons vivement les nations chrétiennes et en particulier la nation italienne, à garder avec une fidélité jalouse la foi de leurs ancêtres, leur plus précieux héritage, à la défendre de toute leur énergie et à l’accroître encore par l’honnêteté de leur vie et par leur piété.

A cet effet, Nous désirons vivement que, pendant tout le mois d’octobre, la piété des fidèles et des confréries s’ingénie à honorer, le plus dignement possible, l’auguste Mère de Dieu, puissante Protectrice de la société chrétienne et glorieuse Reine du Ciel, Nous renouvelons et confirmons de tout cœur, les privilèges et les sacrées indulgences qu’à cet effet Nous avons accordés les années précédentes.

Ô Vénérables Frères, que le Dieu qui nous avait réservé dans sa toute miséricordieuse providence une telle Médiatrice et qui a voulu que nous recevions tout par Marie , daigne par cette puissante intercession exaucer Nos vœux, combler Nos espérances ; pour aider à leur réalisation, Nous vous accordons de tout cœur la Bénédiction apostolique, à vous-mêmes, au clergé et au troupeau confié à chacun d’entre vous.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 8 septembre 1894, de Notre Pontificat l’an XVII.

LEON XIII, Pape.

 

Augustissimae Virginis Mariae, Lettre Encyclique sur le Rosaire de Marie.

A Nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres Ordinaires en paix et en communion avec le Siège Apostolique.

LEON XIII, PAPE

Vénérables Frères,

Salut et Bénédiction Apostolique.

Si l’on considère à quel degré éminent de dignité et de gloire Dieu a placé la très auguste Vierge Marie, on comprendra facilement combien il importe aux intérêts provés et publics d’entretenir assidûment son culte et de le répandre avec un zèle chaque jour plus ardent.

Dieu l’a choisie de toute éternité pour devenir la Mère du Verbe qui devait revêtir la nature humaine ; aussi, l’a-t-il tellement élevée au-dessus de tout ce qu’il devait y avoir de plus beau dans les trois ordres de la nature, de la grâce et de la gloire, que l’Eglise lui attribue avec raison ces paroles : Je suis sortie de la bouche du Très-Haut la première avant toute créature. (Eccli., xxiv, 5)

Puis, dès que les siècles eurent commencé leurs cours, lorsque les auteurs du genre humain furent tombés dans le péché, souillant toute leur postérité de la même tache, Marie fut constituée le gage du rétablissement de la paix et du salut.

Le Fils unique de Dieu a prodigué à sa Très Sainte Mère des témoignages non équivoques de respect.

Durant sa vie cachée, il l’a prise pour auxiliaire dans les deux premiers miracles qu’il accomplit alors : l’un, miracle de la grâce, qui, à la salutation de Marie, fit tressaillir en son sein l’enfant d’Elisabeth ; l’autre, miracle de la nature, qui changea l’eau en vin aux noces de Cana. Et, à la fin de sa vie publique, au moment d’établir le Nouveau Testament qu’il devait sceller de son sang divin, il confia Marie à l’apôtre bien-aimé par ces douces paroles : Voici votre Mère. (S. Jean, xix, 27)

Nous donc qui, quoique indigne, sommes ici-bas le Vicaire et le Représentant de Jésus-Christ Fils de Dieu, Nous ne cesserons jamais de poursuivre la glorification d’une telle Mère, tant que la lumière brillera pour nous. Cette période ne devant pas être longue, – le poids grandissant des années nous en avertit, – Nous ne pouvons Nous empêcher de redire à tous Nos fils en Jésus-Christ les dernières paroles que le divin Crucifié nous a laissées comme par testament : Voici votre Mère !

Et nous estimerons que Nos efforts ont pleinement abouti si, grâce à Nos exhortations, tous les fidèles n’ont désormais rien de plus à cœur, rien de plus cher que le culte de Marie, et si on peut appliquer à chaque chrétien ce que saint Jean a écrit de lui-même : Le disciple La reçut dans sa maison. (S. Jean, xix, 27.)

Aussi, vénérables Frères, à l’approche du mois d’octobre, Nous ne pouvons omettre de vous adresser une nouvelle exhortation aussi ardente que possible,, afin que tous s’appliquent, par la récitation du Rosaire, à acquérir des mérites pour eux-mêmes et pour l’Eglise militante.

D’ailleurs, la divine Providence semble avoir permis, pour ranimer la piété languissante des fidèles, que ce genre de prière prît, à la fin de ce siècle, une extension merveilleuse : témoins les temples magnifiques et les célèbres sanctuaires voués au culte de la Mère de Dieu.

Cette divine Mère a reçu nos fleurs au mois de mai. Nous voudrions qu’un généreux élan de la piété universelle lui dédiât également octobre, le mois des fruits. Il convient, en effet, de consacrer ces deux saisons à Celle qui a dit d’elle-même : « Mes fleurs sont des fruits d’honneur et de vertu. » (Eccli., xxix, 23)

Les hommes sont naturellement portés à s’unir, à s’associer ; mais jamais peut-être ces liens de société n’ont été plus étroits ni recherchés avec une ardeur aussi vive et aussi générale qu’à notre époque. Personne n’aurait lieu de s’en plaindre, si ce penchant naturel, très noble en lui-même, n’était souvent détourné de son but et dirigé vers le mal. On voit en effet se réunir en groupes de genres divers des hommes impies qui joignent leurs efforts « contre le Seigneur et contre son Christ. » (Ps. II, 2) Toutefois, on peut constater – et cela Nous est très agréable – que, parmi les catholiques, on apprécie plus qu’autrefois les associations pieuses, qu’elles sont plus nombreuses dans l’Eglise, que les liens de la charité unissent, comme dans une demeure commune, et fusionnent pour ainsi dire tous les fidèles à tel point qu’ils peuvent être appelés et qu’ils semblent être vraiment des frères.

Au contraire, si l’on supprime la charité du Christ, personne ne peut se glorifier de ce nom, ni de cette union fraternelle. C’est ce que jadis Tertullien exposait vigoureusement en ces termes : « Nous sommes vos frères par droit de nature, parce que nous n’avons qu’une mère, quoique vous soyez à peine des hommes, parce que vous êtes de mauvais frères. Mais à combien plus juste titre ils sont appelés frères et regardés comme tels, ceux qui reconnaissent Dieu pour leur père commun, qui sont pénétrés du même esprit de sainteté, qui du sein de la même ignorance ont passé avec ravissement à la lumière de la même vérité.

C’est sous des formes multiples que les catholiques ont coutume de constituer les sociétés très salutaires dont Nous parlons. Il y a les cercles, les caisses rurales, les réunions organisées les jours de fête pour reposer les esprits, les patronages pour la jeunesse, le confréries, et beaucoup d’autres associations formées dans des buts excellents. Assurément, toutes ces institutions – bien que, par leur titre, leur forme et leur fin particulière et prochaine, elles semblent de création récente – sont en réalité très anciennes. Il est certain, en effet, que l’on retrouve, à l’origine même du christianisme, des traces de pareilles associations. Mais, dans la suite, elles furent confirmées par des lois, distinguées par des insignes, gratifiés de privilèges, employées aux cérémonies du culte dans les temples, consacrées aux soins des âmes ou des corps ; elles reçurent des noms divers, suivant les époques. Leur nombre s’accrut tellement, dans le cours des siècles, qu’en Italie surtout il n’y a aucune région, aucune ville et presque aucune paroisse qui ne compte une ou plusieurs de ces sociétés. 
Nous n’hésitons pas à attribuer, parmi ces associations, la place d’honneur à la confrérie dite du Très Saint Rosaire. En effet, si l’on considère son origine, elle brille entre toutes les institutions du même genre par son ancienneté, puisqu’elle a eu pour fondateur S. Dominique lui-même. Si l’on tient compte des privilèges, elle en a obtenu d’aussi nombreux qu’il est possible, grâce à la munificence de Nos prédécesseurs.

La forme et pour ainsi dire l’âme de cette institution, c’est le Rosaire de Marie, dont Nous avons longuement exposé ailleurs la vertu. Mais la puissance et l’efficacité du Rosaire, en tant qu’il constitue l’office propre de la confrérie à laquelle il a donné son nom, sont surtout considérables.

Nul n’ignore, en effet, combien il est nécessaire pour tous les hommes de prier, non que les décisions divines puissent être modifiées, mais parce que, comme l’a dit S. Grégoire, « les hommes, en demandant, méritent de recevoir ce qu’avant les siècles le Dieu tout-puissant a résolu de leur donner ». (Dialog. I, 8 )

S. Augustin, d’autre part, a dit : « Celui qui sait bien prier sait bien vivre. » (In Ps. CXVIII.) Mais les prières sont surtout puissantes pour obtenir le secours céleste lorsqu’elles sont faites publiquement, avec persévérance et union, par un grand nombre de fidèles, qui ne forment pour ainsi dire qu’un seul chœur de suppliants. C’est ce que montrent très clairement ces paroles des Actes des Apôtres, où il est dit que les disciples du Christ, attendant l’Esprit-Saint promis, « persévéraient unanimement dans la prière ». (Act. I, 14) Ceux qui emploieront cette manière de prier ne manqueront jamais d’en retirer de fruits. Or, c’est ce qui se produit pour les associés du Saint-Rosaire. En effet, de même que les prêtres, par la récitation de l’Office divin, supplient Dieu d’une façon publique, constante et, à cause de cela, très efficace ; ainsi, elle est publique d’une certaine manière, et incessante, et commune, la prière que font les associés en récitant le Rosaire, ou, comme l’ont appelé plusieurs Pontifes romains, le Psautier de la Vierge.

De ce que les prières publiques, comme Nous l’avons dit, sont préférables aux prières privées et ont une puissance d’impétration plus grande, il est résulté que la confrérie du Saint-Rosaire a été nommée par les écrivains ecclésiastiques « la milice suppliante rassemblée par le Père Dominique sous les étendards de la divine Mère » » de cette Mère que les saintes Lettres et l’histoire de l’Eglise saluent comme Celle qui a vaincu le démon et triomphé de toutes les erreurs. En effet, le Rosaire de Marie unit les fidèles qui pratiquent cette dévotion par un lien commun, semblable à celui qui existe entre des frères ou entre des soldats logés sous la même tente. Ainsi se trouve constituée une armée bien organisée et très puissante pour résister aux ennemis de l’intérieur ou du dehors.

Les membres de cette pieuse association peuvent donc à juste titre s’appliquer ces paroles de saint Cyprien : « Nous avons une prière publique et commune ; et quand nous prions, ce n’est pas pour un seul, mais pour tout le peuple, parce que tous nous ne faisons qu’un. » (De orat. Domin.)

D’ailleurs, les annales de l’Eglise prouvent l’efficacité de semblables prières, en nous rappelant la défaite des troupes turques près des îles Echinades, ainsi que les victoires éclatantes remportées au siècle dernier sur le même peuple, à Temesvar en Hongrie et à Corfou. Grégoire XIII voulut perpétuer le souvenir du premier de ces triomphes, et il institua une fête en l’honneur de Marie victorieuse. Dans la suite, Notre Prédécesseur Clément XI donna à cette solennité le titre du Rosaire et décréta qu’elle serait célébrée chaque année dans l’Eglise universelle.

Mais parce que cette armée suppliante est « enrôlée sous l’étendard de la divine Marie », un nouveau mérite et un nouvel honneur rejaillissent sur elle. C’est pour cela surtout que, dans la récitation du Rosaire, on répète si souvent la Salutation angélique après l’Oraison dominicale. On pourrait croire, au premier abord, que cette répétition est incompatible en quelque sorte avec l’honneur dû à la divinité, et qu’elle nous porte à mettre dans le patronage de Marie une confiance plus grande qu’en la divine puissance. Mais tout au contraire : rien ne peut plus facilement toucher Dieu et nous le rendre plus propice.

En effet, la foi catholique nous enseigne que nous devons adresser nos prières, non seulement à Dieu, mais encore aux bienheureux habitants du ciel (Conc. Trid. sess XXV) ; bien que le mode de supplication doive différer, puisque nos prières s’adressent à Dieu comme au principe de tous les biens, et aux Saints comme à des intercesseurs auprès de Dieu. On peut, dit saint Thomas, adresser une prière à quelqu’un de deux façons : ou bien pour qu’il l’accomplisse par lui-même, ou bien pour qu’il en obtienne l’accomplissement. C’est de la première manière que nous prions Dieu, parce que toutes nos prières doivent avoir pour but d’obtenir la grâce et la gloire, que Dieu seul donne, selon qu’il est dit au psaume LXXXIII, verset 12e : « Le Seigneur donnera la grâce et la gloire. » Mais nous prions les anges et les Saints de la seconde manière, non point pour que Dieu connaisse par eux nos demandes, mais afin que, par leurs supplications et leurs mérites, nos prières puissent être exaucées. C’est pourquoi il est dit dans l’Apocalypse, chapitre VIII, verset 4e, que « la fumée des parfums composés des prières des saints s’éleva de la main de l’ange devant Dieu. » (S. Th. 2a 2ae, q. 83, a. 4)

Or, parmi tous les heureux habitants du ciel, qui donc oserait rivaliser avec l’auguste Mère de Dieu pour une grâce à obtenir ? Qui donc voit plus clairement, dans le Verbe éternel, les angoisses qui nous pressent, les besoins dont nous sommes assiégés ? Qui, plus qu’Elle, a reçu e pouvoir de toucher la Divinité ? Qui pourrait égaler les effusions de sa tendresse maternelle ? C’est précisément la raison pour laquelle, si nous ne prions pas les bienheureux comme nous prions Dieu, – « car nous demandons à la sainte Trinité d’avoir pitié de nous, et à tous les Saints, quels qu’ils soient, de prier pour nous (Ib.), – toutefois notre manière d’implorer la Vierge a quelque chose de commun avec le culte de Dieu, au point que l’Eglise supplie la Vierge par les mots mêmes dont elle se sert pour supplier Dieu : « Ayez pitié des pécheurs. » Les membres de la confrérie du saint Rosaire font donc une œuvre excellente en tressant de leurs salutations répétées et de leurs prières à Marie comme des guirlandes de roses. Si haute, en effet, est la grandeur de Marie, si puissante la faveur dont Elle jouit auprès de Dieu, que ne pas recourir à Elle dans ses besoins, c’est vouloir, sans ailes, s’élever dans les airs.

L’association dont Nous parlons a un autre mérite, que Nous ne devons point passer sous silence. Toutes les fois que, par la récitation du Rosaire de Marie, nous méditons les mystères de notre salut, nous imitons aussi parfaitement que possible l’office très saint confié jadis à la céleste milice des anges. Ce sont eux, qui ont révélé ces mystères successivement et en leur temps, qui y ont joué un grand rôle, qui ont rempli cette charge avec grand soin, dans une attitude tantôt joyeuse, tantôt affligée, tantôt triomphante. C’est Gabriel qui est envoyé vers la Vierge pour annoncer l’incarnation du Verbe éternel. Ce sont des anges, qui, dans la grotte de Bethléem, célèbrent la naissance du Sauveur. C’est un ange qui avertit Joseph de prendre la fuite et de se retirer en Egypte avec l’Enfant. Au jardin des oliviers, lorsque Jésus, accablé de douleur, répand une sueur de sang, c’est un ange qui, respectueusement, Le console. Lorsque, triomphant de la mort, Il est sorti du sépulcre, ce sont des anges qui l’annoncent aux saintes femmes. Des anges révèlent que Jésus est monté au ciel et proclament qu’Il en reviendra, environné des milices angéliques, auxquelles Il joindra les âmes des élus pour les emmener vers les chœurs célestes, au-dessus desquels a été exaltée la sainte Mère de Dieu.

C’est donc aux associés du Rosaire récitant cette pieuse prière que conviennent parfaitement ces paroles que l’apôtre saint Paul adressait aux nouveaux disciples du Christ : « Vous êtes montés sur la montagne de Sion ; vous êtes entrés dans la cité du Dieu vivant, dans la Jérusalem céleste, et beaucoup de milliers d’anges sont autour de vous. » (Héb., XII, 22) Quoi en effet de plus divin, quoi de plus suave que de contempler, que de prier en compagnie des anges ? Quelle espérance, quelle confiance on peut concevoir de jouir dans le ciel de la bienheureuse société des anges, lorsque, sur la terre, on les a déjà aidés, pour ainsi dire, à accomplir leur ministère !

C’est pour toutes ces raisons que les Pontifes romains ont toujours comblé des plus magnifiques éloges une association ainsi dévouée à Marie. Innocent VIII l’appelle « la très dévote confrérie » (Splendor paternae gloriae, 26 févr. 1491) ; Pie V célèbre ainsi ses bienfaits : « Les fidèles du Christ se trouvent soudain changés en d’autres hommes, les ténèbres de l’hérésie se dissipent, et la lumière de la foi catholique se révèle » (Consueverunt RR. PP., 17 sept. 1569) ; Sixte-Quint, observant combien cette institution a été salutaire à la religion, proclame qu’il lui est très dévoué. Beaucoup d’autres Pontifes, enfin, ou bien ont enrichi cette dévotion des plus abondantes et des plus magnifiques indulgences, ou bien l’ont prise sous leur protection particulière, soit en s’y associant, soit en lui accordant divers témoignages de leur bienveillance.

Excité par l’exemple de Nos prédécesseurs, Nous aussi, Vénérables Frères, Nous vous exhortons et vous encourageons avec ardeur, comme Nous l’avons déjà fait souvent, à entourer de votre meilleur dévouement cette milice sacrée, de telle sorte que, grâce à vos efforts, elle voie de jour en jour accourir sous ses drapeaux des effectifs plus nombreux. Que, par votre concours et par le concours des membres de votre clergé qui ont charge d’âmes, le peuple connaisse et apprécie comme il convient les avantages de cette confrérie et son utilité pour le salut éternel des hommes. Nous le demandons avec d’autant plus d’insistance que, tout dernièrement encore, on a vu refleurir une des formes les plus belles de la piété envers la très sainte Mère de Dieu au moyen du Rosaire, qu’on appelle le « Rosaire perpétuel ». Nous bénissons de grand cœur cette institution, et Nous souhaitons grandement que vous consacriez à la répandre votre zèle et votre activité.

Nous concevons l’espoir très vif que les louanges et les prières du Rosaire seront très puissantes si, sortant des lèvres et du cœur d’une grande multitude, elles ne se taisent jamais, et si jour et nuit, dans les diverses régions du globe, successivement, le concert continu de voix qui prient s’harmonise avec la méditation des choses divines. Cette continuité de supplications et de louanges a été annoncée, il y a bien des siècles, par ces paroles divines adressées à Judith, dans le cantique d’Ozias : « Tu es bénie par le Dieu Très-Haut par-dessus toutes les femmes qui sont sur la terre,… car Il a aujourd’hui tellement glorifié ton nom, que ta louange ne s’arrêtera plus sue les lèvres des hommes. » Et tout le peuple d’Israël acclamait ces paroles en s’écriant : « Qu’il en soit ainsi ! qu’il en soit ainsi ! »

En attendant, comme gage des bienfaits célestes, et comme témoignage de Notre paternelle bienveillance, Nous accordons affectueusement dans le Seigneur, Vénérables Frères, à vous, à votre clergé, à tout le peuple confié à votre foi et à votre vigilance, la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 12 septembre 1897, la vingtième année de Notre pontificat.

LEON XIII, Pape.

 

Diuturni temporis, Lettre encyclique à l’occasion du mois du Rosaire.

A Nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres Ordinaires en paix et en communion avec le Saint-Siège apostolique,

Léon XIII, Pape.

Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique.

En considérant le long espace de temps, durant lequel, par la volonté de Dieu, Nous avons exercé le souverain Pontificat, Nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître, que, malgré Notre indignité, Nous y avons ressenti le secours ininterrompu de la divine Providence. Nous pensons qu’il faut l’attribuer principalement aux prières dites en commun, et partant si efficaces, qui n’ont cessé un seul instant d’être répandues pour Nous, comme autrefois pour Pierre, par l’Eglise universelle.

C’est pourquoi, tout d’abord, Nous rendons les plus vives actions de grâces à Dieu, le dispensateur de tout bien. Toute Notre vie, Nous garderons dans Notre esprit et Notre cœur, le souvenir de chacun de ses bienfaits.

En outre, il Nous est bien doux de Nous rappeler le maternel patronage de l’auguste Reine du Ciel. Nous conserverons pieusement et inviolablement la mémoire de ses faveurs ; Nous ne cesserons de les exalter et de l’en remercier.

D’Elle, en effet, découlent, comme d’un canal très abondant, les flots des grâces célestes. « Dans ses mains sont les trésors des miséricordes divines » . « Dieu veut qu’Elle soit le principe de tous les biens » . Dans l’amour de cette tendre Mère, que Nous Nous sommes efforcé d’entretenir et d’accroître, Nous avons la ferme espérance de mourir.

Depuis longtemps déjà, désirant faire reposer le salut de la société humaine sur l’extension du culte de la divine Vierge, comme sur une forteresse inexpugnable, Nous n’avons pas cessé de propager, parmi les fidèles du Christ, la dévotion fréquente au Rosaire de Marie. A partir de Notre Lettre Encyclique des calendes de septembre de l’année 1883, publiée sur ce sujet, Nous avons édicté maints décrets, dans ce même but et pour le même objet.

Et comme, par un dessein de la miséricorde divine, il Nous est donné de voir encore cette année l’approche du mois d’octobre, que Nous avons précédemment dédié et consacré à la Vierge du Rosaire, Nous ne voulons pas manquer de vous exhorter encore à la piété envers Marie.

En vous rappelant ainsi rapidement ce que Nous avons fait jusqu’ici pour promouvoir cette forme de prière, Nous couronnerons notre œuvre par une dernière Lettre, qui sera le suprême témoignage de Notre zèle et de Notre sollicitude pour cette excellente manière d’honorer la bienheureuse Vierge, et qui excitera plus encore l’ardeur des fidèles à embrasser pieusement, et à conserver d’une façon inviolable cette sainte pratique.

Mu par le désir constant de fixer, dans les convictions du peuple chrétien, la grandeur et l’efficacité du Rosaire de Marie, Nous avons rappelé l’origine, plutôt divine qu’humaine, de cette prière. Nous avons montré comment elle est une guirlande, admirablement formée, de la Salutation angélique et de l’Oraison dominicale, unies à la méditation. Ainsi composé, le Rosaire forme la plus puissante méthode de prière, bien efficace pour nous faire acquérir la vie éternelle. Outre l’excellence même des éléments, dont elle est composée, ne fournit-elle pas à notre foi un utile aliment ; et ne nous offre-t-elle pas d’insignes modèles de vertu, grâce aux mystères qu’elle présente successivement à notre méditation ?

Nous avons rappelé, en outre, que le Rosaire est d’une pratique facile, et à la portée du peuple, à qui les exemples de la famille de Nazareth offrent une image parfaite de ce devrait être la vie domestique. C’est pourquoi le peuple chrétien n’a jamais manqué d’éprouver sa très salutaire efficacité.

Pour ces motifs principalement, et parce que, d’ailleurs, Nous n’avons pas cessé, par Nos appels réitérés, de recommander la forme même du Rosaire, Nous Nous sommes appliqué, en outre, suivant la pieuse tradition de Nos prédécesseurs, à en répandre la pratique, et à en accroître la solennité.

Sixte-Quint, d’heureuse mémoire, approuva l’antique usage de réciter le Rosaire ; Grégoire XIII institua une fête, sous ce vocable ; Clément VIII l’inscrivit dans le Martyrologe ; Clément XI en étendit la célébration à l’Eglise entière ; Benoît XIII l’inséra dans le Bréviaire Romain. A leur suite, et en témoignage perpétuel de Notre dévotion pour cet exercice de piété, Nous avons décrété que cette solennité, avec son office, serait célébré dans toute l’Eglise, comme fête double de seconde classe ; Nous avons prescrit que le mois d’octobre tout entier serait consacré à cette dévotion ; Nous avons ordonné d’ajouter aux Litanies de Lorette l’invocation : « Reine du Très Saint Rosaire », comme augure de la victoire à remporter dans les combats actuels contre l’impiété.

Il Nous restait à montrer tout le prix et tout le profit qui est attaché à la récitation du Rosaire de Marie, soit à cause des privilèges et des faveurs, dont il est enrichi, soit surtout à cause du trésor si grand des indulgences, qui y sont attachées. Combien il importe à tous ceux qui ont souci de leur salut de mettre à profit de pareils avantages, c’est ce que l’on peut comprendre sans peine.

Il s’agit, en effet, d’obtenir, en tout ou en partie, en usant du trésor des Indulgences, la rémission de la peine temporelle qu’il reste, même après le pardon du péché, à subir dans ce monde ou dans l’autre. Riche trésor, certes, que celui des mérites du Christ, auxquels sont joints ceux de la Vierge et des Saints ! Notre prédécesseur Clément VI lui appliquait ces paroles de la Sagesse : « Il est pour les hommes un trésor infini ; ceux qui s’en servent participent à l’amitié de Dieu » .

Déjà les Pontifes romains, usant du suprême pouvoir qu’ils tiennent de Dieu, ont ouvert en faveur des associés du saint Rosaire et pour ceux qui le récitent pieusement, les sources les plus abondantes de ces grâces.

C’est pourquoi, Nous aussi, dans la pensée que ces grâces et ces indulgences augmentent l’éclat de la couronne de la Vierge Marie, et contribuent à l’orner, pour ainsi dire, des perles les plus précieuses, Nous avons résolu, après de mûres réflexions, de publier une Constitution, relative aux droits, aux privilèges, aux indulgences, dont jouissent les associations du Très Saint Rosaire. Puisse cette Constitution être un témoignage de Notre amour envers la très auguste Mère de Dieu ; puisse-t-elle offrir à tous les fidèles du Christ des stimulants et des récompenses pour leur piété, afin que, à leur heure suprême, ils puissent être soulagés par le secours de Marie et s’endormir doucement sur son sein.

C’est ce que Nous demandons de tout cœur au Dieu très bon et très grand, par l’intercession de la Reine du Très Saint Rosaire.

Comme gage et augure des biens célestes, Nous vous accordons affectueusement, à vous, Vénérables Frères, au clergé et au peuple confiés aux soins de chacun de vous, la bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 5 septembre de l’année 1898, la vingt et unième de Notre Pontificat.

LEON XIII, Pape.

 

Parta Humano Generi, Lettre apostolique sur la consécration d’un nouveau sanctuaire en l’honneur de la Bienheureuse Vierge Marie, sous le vocable du Très Saint Rosaire, à Lourdes, en France, au mois d’octobre 1901.

Leon XIII, pape

A tous les fidèles qui liront cette lettre, salut et bénédiction apostolique.

Les immortels bienfaits procurés au genre humain par le Christ-Rédempteur demeurent gravés au fond de toutes nos âmes et sont honorés dans l’Eglise par un éternel souvenir qui s’unit, chaque jour, à un doux témoignage d’amour envers la Vierge, Mère de Dieu.

Pour Nous, lorsque Nous jetons les yeux sur la durée de Notre souverain Pontificat et que Nous repassons la série de Nos actes, Nous Nous sentons doucement pénétrés de consolation et de reconnaissance à la vue des œuvres que, sous l’impulsion et avec l’aide de Dieu, auteur des bons conseils, Nous avons soit entreprises Nous-même, pour rehausser les honneurs rendus à la Vierge Marie, soit pris soin de faire entreprendre ou promouvoir par des enfants de l’Eglise catholique.

Ce qui Nous est une joie particulière, c’est que la sainte institution du Rosaire de Marie, grâce à Nos exhortations et à Notre sollicitude, est plus connue et est entrée davantage dans la pratique du peuple chrétien ; c’est que les confréries du Rosaire se sont multipliées et deviennent de jour en jour plus florissantes, et par le nombre et par la piété de leurs associés ; c’est que de nombreux et importants ouvrages, dus aux patients travaux d’hommes savants, ont été publiés et répandus au loin ; c’est, enfin, que le mois d’octobre, que nous avons ordonné de consacrer tout entier au Rosaire, est célébré avec un éclat extraordinaire dans le monde entier.

Mais Nous croirions presque manquer à Notre devoir si, en cette année, avec laquelle le XXe siècle a pris naissance, Nous négligions l’occasion favorable que Nous ont spontanément offerte Notre Vénérable Frère l’évêque de Tarbes, le clergé et le peuple de la ville de Lourdes, qui, dans un temple auguste, dédié à Dieu en l’honneur de la bienheureuse Vierge Marie, sous le vocable du Très Saint Rosaire, ont érigé quinze autels à consacrer aux quinze mystères du Rosaire.

Nous profitons d’autant plus volontiers de cette occasion qu’il s’agit de cette contrée de la France que rendent illustres de si nombreuses et de si grandes faveurs de la Bienheureuse Vierge ; de cette contrée, enfin, qui se glorifie d’avoir, autrefois, possédé saint Dominique, père et législateur de son Ordre, et où se trouve le berceau du Saint Rosaire. En effet, nul parmi les chrétiens ne peut ignorer comment saint Dominique, venu d’Espagne en France, a combattu l’hérésie des Albigeois qui, semblable à une peste pernicieuse, envahissait, en ce temps-là, aux pieds des Pyrénées, l’Aquitaine presque entière ; comment, enfin, par l’exposition et la prédication des admirables et saints mystères de notre divine religion, il a, en ces lieux remplis des ténèbres de l’erreur, rallumé le flambeau de la vérité.

En effet, le but vers lequel convergent, en se prêtant un mutuel appui, les diverses séries de mystères que Nous admirons dans cette dévotion, c’est que, dans leur méditation et dans leur souvenir fréquent, l’esprit du chrétien puise insensiblement la vertu qu’ils renferment et s’en pénètre ; c’est que, peu à peu, il est amené à ordonner et à régler sa vie dans une activité exempte de trouble, à supporter l’adversité avec calme et courage, à nourrir l’espérance de biens immortels dont il jouira dans la vraie patrie, enfin, à entretenir et à augmenter en lui la foi, sans laquelle on cherche en vain à guérir et à soulager les maux qui nous accablent ou à repousser les dangers qui nous menacent de toute part.

Les prières que saint Dominique, guidé et secouru par Dieu, a, le premier, composées en l’honneur de Marie ont été, à juste titre, appelées Rosaire. Car, autant de fois, en nous unissant à la louange angélique, nous saluons Marie pleine de grâce, autant de fois, par cet éloge répété, nous offrons, pour ainsi dire, à cette Vierge bénie des roses qui répandent la suavité du plus agréable parfum, autant de fois se présente à notre esprit et l’éminente dignité de Marie et la grâce infinie qui lui vient de Dieu par Jésus-Christ, le fruit de ses entrailles ; autant de fois nous rappelons les autres mérites extraordinaires par lesquels Elle a participé avec son Fils Jésus à la Rédemption du genre humain. Oh ! combien donc est douce à la Vierge Marie, combien Lui est agréable la salutation angélique, puisque, au moment où Gabriel la lui adressait, Elle comprit que, par la vertu de l’Esprit-Saint, Elle avait conçu le Verbe de Dieu !

Mais, de nos jours aussi, la vieille hérésie albigeoise, sous un nom différent et sous le patronage d’autres sectes, renaît d’une manière étonnante, avec les formes et les séductions nouvelles d’erreurs et de doctrines impies ; elles s’insinue à nouveau dans ces contrées, infecte et contamine de sa honteuse contagion les peuples chrétiens qu’elle entraîne lamentablement à leur perte et à leur ruine. Nous voyons, en effet, et Nous déplorons grandement la tempête soulevée, dans le moment présent, en France surtout, contre les familles religieuses qui, par leurs œuvres de piété et de charité, ont si bien mérité de l’Eglise et des peuples.

Or, pendant que Nous gémissons sur ces maux et que les graves afflictions de l’Eglise remplissent Notre cœur d’une amère douleur, Nous voyons avec joie, à côté du mal, apparaître les indices non douteux d’un meilleur avenir. En effet, ce Nous est un favorable et heureux présage — daigne l’auguste Reine du Ciel le ratifier — que l’on doive, au mois d’octobre prochain, comme Nous l’avons dit plus haut, consacrer dans les sanctuaires de Lourdes autant d’autels qu’il y a de Mystères du Très Saint Rosaire.

Certes, rien ne peut être plus efficace pour nous concilier la faveur de la Vierge Marie et nous mériter les grâces les plus salutaires, que d’entourer des plus grands honneurs possibles les mystères de Rédemption auxquels nous voyons qu’Elle n’a pas seulement assisté mais participé, et de dérouler devant tous les yeux la série de ces divines vérités proposées à notre méditation. Et c’est pourquoi Nous sommes assuré que la Vierge Marie, Mère de Dieu et Mère très tendre des hommes, sera propice aux vœux et aux prières que les foules innombrables de chrétiens, accourus de toutes parts, multiplieront dans ses sanctuaires, et qu’Elle joindra et associera son intercession à la leur, afin que la conjuration de la prière fasse, pour ainsi dire, violence au ciel et touche le Dieu des miséricordes infinies. Puisse, de la sorte, la très puissante Vierge-Mère qui, autrefois, a coopéré par sa charité à la naissance des fidèles dans l’Eglise, être, maintenant encore, l’intermédiaire et la patronne de notre salut ! Qu’elle frappe et écrase les innombrables têtes de l’hydre impie qui étend de plus en plus ses ravages par toute l’Europe ; qu’Elle ramène la tranquillité de la paix dans les esprits inquiets ; et qu’ainsi, enfin, soit hâté le retour des individus et des sociétés à Jésus-Christ qui peut sauver à tout jamais ceux qui s’approchent de Dieu par son entremise.

C’est pourquoi, rempli de bienveillance pour Notre Vénérable frère l’évêque de Tarbes et Nos fils bien-aimés du clergé et du peuple de Lourdes, Nous avons résolu de répondre favorablement, par la présente Lettre apostolique, à toutes les demandes qu’ils Nous ont récemment présentées. Et Nous avons ordonné qu’un exemplaire authentique de cette Lettre soit adressé à tous Nos Vénérables frères dans le ministère pastoral, patriarches, archevêques, évêques et tous autres prélats de l’univers catholique, afin qu’ils soient remplis de la même joie et de la même allégresse sainte que Nous-même.

C’est pour cela que, — pour le bien, le bonheur et la félicité de tous, pour l’accroissement de la gloire de Dieu et pour le plus grand avantage de toute l’Eglise catholique, — en vertu de Notre autorité apostolique et par la teneur de la présente Lettre, Nous chargeons Notre cher fils Benoît-Marie Langénieux, cardinal de la sainte Eglise romaine, de consacrer régulièrement, en Notre Nom et avec Notre autorité, le nouveau sanctuaire, érigé dans la ville de Lourdes et dédié à Dieu, en l’honneur de la bienheureuse Vierge Marie, sous le vocable du Très Saint Rosaire.

Nous accordons, en outre, à ce très cher fils le privilège de porter le pallium pendant cette solennelle cérémonie, comme s’il se trouvait dans son archidiocèse ; et enfin, à l’issue de cette solennité, de bénir, avec les indulgences accoutumées, en vertu encore de Notre autorité et en Notre nom, l’assemblée des fidèles. Nous accordons ces faveurs, nonobstant toute disposition ou règlement contraires.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, sous l’anneau du Pêcheur, le 8 sept 1901, de Notre pontificat l’an vingt-quatrième.

LEON XIII, Pape..

 

 

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Samedi 16 novembre 2019
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