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Euthanasie et fin de vie (4) – Questions de mots

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1. Usufruitier

D’abord penchons-nous sur la notion avancée par Pie XII pour expliquer l’immoralité de principe de l’euthanasie, le terme d’usufruitier : « l’homme n’est pas maître ni possesseur mais seulement usufruitier de son corps et de son existence. »

C’est un terme de droit naturel et humain qui découle du droit de propriété. Sans entrer dans les détails, l’usufruitier est celui qui peut user d’un bien, mais sans en être propriétaire ; et dans cet usage, il a le droit d’aliéner les fruits de ce bien, c’est-à-dire de les donner à d’autres personnes, dans la mesure bien sûr, où le droit naturel est respecté. C’est ce principe qui règle les rapports de l’homme avec son propre corps et son existence. Bien évidemment, vis-à-vis du corps et de l’existence des autres hommes, Pie XII rappelait que, découlant de ce principe, on peut encore moins disposer de la vie d’autrui. Ce serait faire acte d’euthanasie directe que de prétendre l’inverse.

D’où une seconde notion à éclaircir : celle d’euthanasie directe (et indirecte).

2. Distinction entre les types d’euthanasies

a) La vision moderne de l’euthanasie

De nos jours, par suite de l’évolution des lois pro-euthanasie, beaucoup ont essayé de donner une classification des euthanasies, qui ressemble à celle du pasteur Fletcher. Ainsi, trois critères sont généralement proposés (cf. Penser l’euthanasie, Jean-Yves Goffi).

Le premier critère concerne ce qui cause l’euthanasie : il peut s’agir d’une action ou d’une omission. Dans le premier cas, on parlera d’euthanasie active (ou positive), dans le second d’euthanasie passive (ou négative).

Un deuxième critère permettrait de distinguer euthanasies directes et indirectes : dans les euthanasies directes, l’action ou l’omission sont une condition suffisante du décès du malade. Dans les euthanasies indirectes, l’action ou l’abstention d’un acte ne sont pas une condition suffisante du décès, mais y participe. C’est par exemple l’administration d’opiacées à forte dose, dose entraînant la mort ; ou cela peut être l’omission de l’alimentation et de l’hydratation, provoquant l’issue fatal de façon indirecte.

Un troisième critère concerne la personne euthanasiée elle-même : consent-elle, refuse-t-elle de consentir ou bien est-elle hors d’état de consentir à l’acte qui mettra fin à sa vie ?

1er critère

2e critère

Type d’euthanasie :

3e critère

Action Est suffisante pour causer le décès

Active directe

Pour chaque type d’euthanasie, on distingue entre volontaire, contre la volonté et en absence de volonté
N’est pas suffisante pour causer le décès

Active indirecte

Omission Est suffisante pour causer le décès

Passive directe

N’est pas suffisante pour causer le décès

Passive indirecte

En fait ces distinctions, qu’on pourrait appeler juridiques, n’ont pas toutes le même intérêt dans le jugement moral à porter sur l’euthanasie. Elle laisse quasiment sous silence l’intention de celui qui pose l’acte ou qui omet un acte nécessaire à la vie. Et surtout, ces notions refusent de prendre en compte la loi naturelle. Par exemple, l’homme n’étant que l’usufruitier de son corps et de son existence, que la personne « euthanasiée » soit consentante ou non, ne change rien à la moralité de l’acte : Il s’agit d’un meurtre ou d’un suicide assisté, tous deux contraires au cinquième commandement de Dieu : « Tu ne tueras point ». Rappelons que la justification morale de ce commandement est que le meurtre prive autrui du plus grand des biens, celui de la vie, qui est ici-bas la condition d’existence de tous les autres biens naturels et surnaturels. Mais le meurtre lèse surtout le droit exclusif de Dieu sur la vie et la mort comme le rappelait Pie XII. Le suicide, et donc le suicide assisté ajoute au meurtre, l’injure envers la société, dont celui qui se suicide fait partie ; et injure envers Dieu, qui ne nous a pas donner propriété sur notre propre vie, mais uniquement l’usage et l’administration, avec la charge de garder cette vie. Cela n’empêchera pas d’exposer sa vie au besoin, mais pour un plus grand bien, comme la défense de la patrie, ou de sa foi.

Pour le droit civil, la distinction essentielle est celle entre euthanasie active – non légalement autorisée par la plupart des états (cf. introduction) – et euthanasie passive, sans tenir compte, comme on l’a vu, de l’intention de celui qui agit ou qui arrête une action nécessaire à la vie.

Une autre division qui a de l’importance dans le droit civil, est celle entre euthanasie volontaire et euthanasie contre la volonté ou en l’absence de volonté du sujet.

b) La vision du protestant Joseph Fletcher

Pour Joseph Fletcher dont nous avons parlé, l’euthanasie directe consiste à mettre fin aux jours de quelqu’un, par un acte positif et délibérée ; et l’euthanasie indirecte consiste à poser un acte ou à en omettre un, ce qui a pour conséquence indirecte, la mort de la personne. Ce qui est important, c’est que pour Fletcher, les deux sont justifiés quand c’est l’amour du prochain qui en est le moteur.

c) La vue catholique et la moralité des actes humains

Pour mieux comprendre les distinctions que l’on applique à l’euthanasie, distinctions que Pie XII utilisa lui-même en parlant d’euthanasie directe, il convient de revenir aux principes de la moralité des actes humains, principes rappelés par saint Thomas d’Aquin et par tous les moralistes catholiques à sa suite.

Ce qui donne à l’acte humain sa moralité, ce sont trois éléments : l’objet moral lui-même ; les circonstances ; la fin de celui qui agit.
L’objet moral est ce vers quoi tend l’acte humain de par sa nature ; c’est ce qu’on appelle la finis operis. Ce sont la loi naturelle et le droit naturel qui fondent l’objet moral d’un acte (l’homme ne peut pas changer cette moralité).

A cet objet moral s’ajoutent les circonstances particulières dans lesquelles l’acte est posé. Ce sont des conditions morales qui ajoutent quelque chose ou parfois, peuvent modifier la moralité de l’acte.

Et puis, il y la fin de celui qui agit, qu’on appelle la finis operantis, pour la distinguer de la finis operis : elle a une très grande importance car l’homme agit toujours en vue d’une fin.

Ainsi on peut dresser le tableau suivant :

Objet moral Fin de celui qui agit Acte
Indifférent

+

Bonne

=

Bon
Indifférent Mauvaise Mauvais
Bon Totalement mauvaise Mauvais (la bonté objective de l’acte est détruit)
Bon Partiellement mauvaise Double : à la fois bon et mauvais
Mauvais Mauvaise « Doublement » mauvais
Mauvais Bonne Peut être moins mauvais

Aussi, pour Pie XII, et pour la morale catholique, l’euthanasie directe, toujours interdite, est celle qui découle d’une volonté délibérée de tuer le patient, quelle qu’en soit le motif, même sous couvert d’un bien, même demandé par le patient lui-même. Il n’est évidemment jamais permis de faire un acte mauvais en soi, quel que soit le bien espéré qui pourrait en résulter. Saint Paul écrit en effet : « Ne faisons pas le mal pour qu’il en advienne un bien » (Rom 3.8.). Combien de fois Pie XII n’a-t-il pas répété ce grand principe !

L’euthanasie indirecte, et qui est possible selon la morale catholique, est celle qui provoque la mort du patient sans volonté de la donner. On voit par cette définition que la notion moderne d’euthanasie indirecte ne correspond pas à la notion catholique utilisant pourtant les mêmes mots. L’exemple-type d’euthanasie indirecte est l’administration d’un sédatif ou d’un analgésique puissant pour calmer les douleurs, sachant que ce produit peut provoquer à plus ou moins long terme la mort du patient.

La question qui se pose alors est de savoir s’il est permis de poser un acte dont il résultera à la fois un bien et un mal ? Est-il permis par exemple d’injecter des analgésiques puissants dont on sait qu’ils risquent aussi de provoquer la mort du patient ? Pie XII a en partie répondu à ces questions et parle de ce qu’on appelle en moral, le volontaire indirect ou le principe du double effet. Et par ses réponses, il a défini aussi les limites de l’acharnement thérapeutique.

3. Le principe du double effet ou le volontaire indirect

Quand on pose un acte qui a à la fois un effet bon et un effet mauvais, on doit appliquer ce que Pie XII appelle le principe du double effet, pour savoir si l’on peut ou non agir, du point de vue moral. Ce principe est d’une application beaucoup plus large d’ailleurs que l’interruption ou non des appareils qui maintiennent un patient (ou simplement certains de ses organes ?) en vie.

Quatre conditions sont nécessaires (il faut les 4) pour qu’un acte causant à la fois un bien et un mal soit licite :

  1. L’action posée est en elle-même bonne ou indifférente (finis operis) ;
  2. L’effet bon est immédiat c’est-à-dire qu’il n’est pas causé et ne découle pas de l’effet mauvais ;
  3. La fin de celui qui agit est bonne (finis operantis) ;
  4. Les raisons de poser l’acte sont proportionnellement graves (car n’oublions pas qu’un mal en découle tout de même). Ces raisons doivent être d’autant plus grandes que 1- le mal indirectement causé est grave ; 2- l’action posée influe de façon prochaine sur la mal causé ; 3- le mal causé est certain ; 4- l’obligation d’empêcher le mal est forte (on agit ex officio).

Abbé Thierry Legrand

Sources : La Porte Latine du 11 décembre 2019

Accédez à la conférence complète

(1) Introduction
(2) Historique rapide de la législation en France
(3) Les motifs invoqués pour autoriser l’euthanasie
(4) Questions de mots
(5) L’acharnement thérapeutique
(6) Réponse aux motifs pro-euthanasie
(7) Regard chrétien sur la mort et la souffrance

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