4 mars

16e apparition – La pentecôte

3e Mystère glorieux : la pentecôte

Les Actes des Apôtres nous disent qu’a­près l’As­cension du Christ ses dis­ciples ren­trèrent à Jérusa­lem, où ils s’en­fer­mèrent dans le Cénacle, en atten­dant la venue du Paraclet pro­mis. Leur con­fiance totale espé­rait des évé­ne­ments déci­sifs. On allait voir enfin com­ment s’é­ta­bli­rait ce royaume, si sou­vent annon­cé, si impa­tiem­ment dési­ré et si mal com­pris. Ils sen­taient que le jour était pro­che. Une cir­cons­tance toute natu­relle sem­blait de­voir le pro­vo­quer : les solen­ni­tés de la Pentecôte.

C’était la fête des mois­sons. Une foule immense se réunis­sait à cette occa­sion, à Jérusalem, pour offrir au Seigneur les pré­mices de la récolte. Et les Actes des Apôtres nous disent que, cette année-​­là, « il vint des juifs pieux de toutes les nations qui sont sous le ciel ».

Ces diverses cir­cons­tances vont se trou­ver repro­duites à Lourdes, le 4 mars : ce n’est pas la fête des mois­sons, mais c’est le grand mar­ché annuel, dont pro­fitent les culti­va­teurs pour vendre leur récolte. C’est une foule énorme, qu’on pou­vait éva­luer à plus de dix mille per­sonnes. Quelques-​uns étaient venus de très loin. Jamais Lourdes n’a­vait vu pareille affluence. Lasserre a pu écrire que « toutes les choses, toutes les idées, tous les sen­ti­ments étaient repré­sen­tés dans cette immense multitude ».

Et – détail tel­le­ment en har­mo­nie avec la Pentecôte de Jérusalem ! – tout le monde « s’at­tend à quelque chose d’ex­tra­or­di­naire ». Le bruit cir­cule que l’Apparition va se mani­fes­ter à tous, et qu’en pré­sence des pèle­rins un miracle écla­tant va s’accomplir.

Le sym­bo­lisme de la jour­née du 4 mars com­mence de grand matin. Dès son réveil, Bernadette paraît sous l’empire d’une illu­mi­na­tion sur­na­tu­relle qui imprègne son esprit d’une sagesse sur­pre­nante et lui fait pro­non­cer, dans une série de petites scènes, jus­qu’à son arri­vée à la Grotte, sept paroles dont cha­cune paraît avoir de mys­té­rieux rap­ports avec cha­cun des sept dons du Saint-​Esprit [1]. Elle s’a­ge­nouille à sa place ordi­naire, tan­dis que les femmes l’i­mitent et que les hommes se découvrent. Elle allume son cierge, fait le signe de Croix et regarde fixe­ment la niche. Elle par­vient au trei­zième Ave de son cha­pe­let (on joue aujourd’­hui le trei­zième mys­tère du Rosaire), quand un change­ment mer­veilleux se fait sur son visage, qui de­vient, ain­si que ses mains, cou­leur de cire. Le bruit cou­rut, après l’Apparition, que durant tout le temps de sa vision une colombe ne ces­sa de pla­ner sur la tête de l’en­fant. Pourrait-​on rêver signe plus mani­feste que c’est la des­cente du Saint-​Esprit qui est repré­sen­tée aujourd’hui ?

Durant le pre­mier cha­pe­let, son visage s’épa­nouit dans des éclairs de joie. Elle en com­mence un second, le cha­pe­let des mys­tères dou­lou­reux, dont la contem­pla­tion emplit son âme d’une tris­tesse qui com­prime son visage.

Au bout d’une demi-​heure, son deuxième cha­pe­let était ter­mi­né.. On la vit alors se rele­ver et péné­trer sous la voûte de la Grotte. Arrivée au fond, elle s’en­tre­tint fami­liè­re­ment avec la Dame invi­sible, des­cen­due de la niche. Durant la conver­sation, elle sou­rit, s’at­tris­ta, puis parut de nou­veau radieuse. Après trois salu­ta­tions, elle retourne s’age­nouiller devant la niche et com­mence le cha­pe­let des mys­tères glo­rieux. Durant la dizaine du mys­tère de la Pentecôte, elle remonte sous la Grotte et y fait une nou­velle sta­tion qui, par sa durée et ses divers inci­dents, semble n’être que la répé­ti­tion de la pre­mière. Elle redes­cen­dit enfin vers le Gave, pria un court ins­tant, étei­gnit son cierge et par­tit sans rien dire.

Ces diverses scènes prennent toute leur signi­fi­ca­tion quand on les réfère au mys­tère de la Pentecôte.

Quel est le rôle de l’Esprit-​Saint quand il des­cendit sur les apôtres, et que vient-​il faire en nous quand il nous visite ? Notre-​Seigneur lui-​même nous l’a dit : « Demeurant auprès de vous, je vous ai dit ces choses, mais l’Esprit-​Saint que mon Père enver­ra en mon nom, Celui-​là vous ensei­gne­ra tout et vous remet­tra dans l’es­prit tout ce que je vous ai dit ».

La fonc­tion propre de l’Esprit-​Saint est donc de rap­pe­ler et de faire com­prendre les paroles de Jésus. Ne croyons pas que le Christ n’a ensei­gné qu’une véri­té frag­men­taire et que le divin Paraclet vient le com­plé­ter par un ensei­gne­ment nou­veau. C’est le même groupe de véri­tés qu’il enseigne et rap­pelle. En ce qu’il dit, on recon­naît ce que Jésus a déjà dit. Il ne vise dans son action qu’à une péné­tra­tion plus appro­fon­die d’une véri­té déjà révélée.

Tout cela est magni­fi­que­ment sym­bo­li­sé dans l’Apparition du 4 mars. Ce n’est plus seule­ment un seul épi­sode du mys­tère chré­tien qui est évo­qué. Bernadette, pour la pre­mière fois, récite son rosaire en entier, c’est-​à-​dire se remé­more et revit, en une vivante contem­pla­tion, tout le mys­tère de Jésus, depuis l’Annonciation jus­qu’à l’accomplisse­ment de la promesse.

Après avoir ter­mi­né son pre­mier cha­pe­let, elle vou­lut faire le signe de Croix, pen­sant qu’il en serait ce jour-​là comme des jours pré­cé­dents. Mais ses efforts furent vains. Notre-​Dame du Rosaire lui fit réci­ter le cha­pe­let des mys­tères dou­lou­reux, lequel fut sui­vi du cha­pe­let des mys­tères glo­rieux. Et tan­dis que ses doigts par­cou­raient les grains de la divine Couronne, l’Esprit-​Saint, qui illu­mi­nait son âme, lui fai­sait péné­trer d’une manière non encore res­sen­tie la pro­fon­deur des mys­tères qu’elle con­templait. Jamais on ne l’a­vait vue en pareille inti­mité avec le Ciel, jamais son visage n’a­vait reflé­té une si pro­di­gieuse har­mo­nie de sen­ti­ments. C’est le mys­tère total et plé­nier du Christ qui se réper­cutait, en écho pro­fond, en son être. Tandis qu’elle égre­nait les mys­tères joyeux, un tel bon­heur inon­dait son âme qu’il rejaillis­sait sur ceux qui l’entou­raient. Durant les mys­tères dou­lou­reux, c’é­tait sur son visage, au dire d’Estrade, comme l’a­bat­te­ment éplo­ré des saintes femmes qui au Calvaire priaient au pied de la Croix du Sauveur. Les mys­tères glo­rieux la fai­saient res­sem­bler, « dans son atti­tude ravie, à sainte Thérèse com­mu­ni­quant avec le Ciel ». – Les mys­tères du Rosaire n’é­taient plus, à pro­pre­ment par­ler, pour elle des mys­tères. Le divin Paraclet, dont le rôle est de rendre mani­feste ce qui est caché, les lui révé­lait dans ses ultimes replis, autant qu’il est per­mis à une créa­ture hu­maine d’é­treindre la Vérité divine.

On aura remar­qué que la « Dame » des­cen­dit deux fois de sa niche, une pre­mière fois au cours du mys­tère de la Résurrection, une seconde fois pen­dant le troi­sième mys­tère glo­rieux, et s’en­tre­tint fami­liè­re­ment avec la voyante. Nous com­pre­nons aisé­ment la signi­fi­ca­tion de la deuxième visite. Lors­que l’Eglise s’a­dresse à l’Esprit-​Saint, elle lui de­mande de des­cendre sur les âmes, de dai­gner « visi­ter l’âme des fidèles ».

Et l’Esprit-​Saint, en la per­sonne de Notre-​Dame, va pous­ser à Lourdes la con­descendance jus­qu’à se plier à l’exi­gence de notre pitoyable lan­gage. Il des­cen­dra à la ren­contre de Bernadette, ils seront « l’un en face de l’autre, comme deux per­sonnes qui se regardent », et le monde appren­dra que ce n’est pas là un bon­heur réser­vé à des pri­vi­lé­giés, car Bernadette dira à Jeanne-​Ma­rie Védère : « Elle était si rap­pro­chée de vous que vous n’au­riez eu qu’à éle­ver la main pour l’attein­dre ». Parole qui fait écho à celle de saint Paul « Dieu veut que les hommes le cherchent et le trou­vent comme à tâtons, d’au­tant qu’il n’est pas loin de cha­cun de nous » Actes, XVII-28.

Quel fut le sujet de l’en­tre­tien entre la voyante et Notre-​Dame jouant le rôle de l’Esprit-​Saint ? A en juger d’a­près sa phy­sio­no­mie, qui reflé­ta suc­cessivement des sen­ti­ments de joie, de tris­tesse, d’al­légresse, c’est encore du mys­tère du Christ dont il était ques­tion, ce mys­tère si pro­di­gieu­se­ment résu­mé dans les trois séries joyeuse, dou­lou­reuse et glo­rieuse du Rosaire [2]. N’est-​ce pas là, d’ailleurs, tout le rôle de l’Esprit-​Saint, de nous aider à nous unir plus inti­me­ment à Celui qui est notre lumière, no­tre salut et notre espoir ?

Et si la visite de Notre-​Dame à Bernadette, au troi­sième mys­tère glo­rieux, ne fait que répé­ter, par les inci­dents qui la mar­quèrent, celle qui se fit au pre­mier mys­tère glo­rieux, c’est sans doute pour nous faire entendre que l’Esprit-​Saint, à la Pente­côte, ne des­cen­dit que pour aider les apôtres à mieux péné­trer la Vérité qu’ils pos­sé­daient déjà. La résur­rec­tion du Christ leur avait en effet ouvert les yeux. Jésus avait eu soin d’ex­pli­quer son propre mys­tère aux dis­ciples d’Emmaüs. Et cepen­dant il les avait aver­tis : « J’ai beau­coup de choses à vous dire que vous n’êtes pas en état de por­ter mainte­nant. Mais quand il sera venu, l’Esprit de Vérité, il vous gui­de­ra vers la véri­té tout entière, car il ne par­le­ra pas de lui-​même, mais il redi­ra tout ce qu’il enten­dra, et il vous fera connaître les choses futures ».

Il serait aisé d’in­ter­pré­ter détail par détail tous les inci­dents qui sui­virent l’Apparition du 4 mars. Ils se réfèrent, comme tous les autres, à ce que nous rap­portent les Actes des Apôtres.

Signalons du moins ce qui nous semble essentiel.

Tandis que les dis­ciples du Christ, réunis dans la « Chambre Haute », atten­daient la pro­messe du Père, un bloc de feu appa­rut sou­dain, qui se par­ta­gea en par­celles sem­blables à des langues les­quelles se posèrent au-​dessus de la tête de cha­cun des disci­ples. Et tout aus­si­tôt, ceux-​ci, rem­plis de l’Esprit­-​Saint, se mirent à louer Dieu, en par­lant toutes les langues du monde connu. « Eh quoi ! s’é­criaient les pèle­rins, nous sommes ici quinze peuples, et tous nous com­pre­nons ce qui se dit là-​haut ? Quel est donc ce pro­dige ? ». Et, gra­vis­sant l’es­ca­lier exté­rieur, ils vont véri­fier l’i­den­ti­té des gens qui s’y trouvent. Saint Pierre, le chef, se déta­chant alors du groupe des dis­ciples, s’a­vance vers le seuil du Cénacle et harangue la foule sur les mys­tères de la vie, de la mort et de la résur­rec­tion du Christ – ces trois mys­tères qui ali­mentent notre contempla­tion durant la réci­ta­tion du Rosaire. Trois mille per­sonnes, ce jour-​là, embras­sèrent la reli­gion du Christ.

Voyons avec quel art et quelle sagesse, la Pentecôte de Lourdes va repro­duire la Pentecôte de Jérusalem.

Dès que la Dame du Rocher a dis­pa­ru, Bernadette, tou­jours sous l’emprise d’une grâce illumi­natrice, mani­feste une cer­taine impa­tience de quit­ter Massabielle. Elle revient chez elle et monte dans la chambre haute de sa mai­son. Toute la foule s’y porte à sa suite .« Les gens mon­taient en file dans la chambre, raconte Martin Tarbes, comme qui va à l’of­frande. Ils entraient par un côté et sor­taient par l’autre : ça dura bien deux heures ».

Qu’allaient-​ils faire là-​haut ? Bernadette, certes, aurait été bien inca­pable de leur faire un dis­cours, mais, comme saint Pierre, elle va, d’une manière tout aus­si effi­cace, les enflam­mer d’a­mour pour les mys­tères de la vie, de la mort et de la résur­rec­tion du Christ. « Donnez-​moi tous vos cha­pe­lets à la fois, leur dit-​elle, je vais les faire tou­cher au mien ». Elle prit donc les cha­pe­lets des gens, en fit un bloc, puis elle les tour­na et les retour­na avec le sien, et les ren­dit en disant : « Gardez-​les non parce que je les ai tou­chés, mais parce qu’ils ont tou­ché au cha­pe­let que j’ai pen­dant les Apparitions ».

Et près de trois mille pèle­rins, après avoir obte­nu la faveur d’embrasser l’en­fant, repar­tirent chez eux, rem­plis d’une fer­veur nou­velle pour la prière des quinze mys­tères, cette prière qui, comme celle du Cénacle, est à la por­tée de tous les esprits, cette prière uni­ver­selle que Léon XIII a nom­mée « l’emblème de la foi catho­lique », cette prière enfin qui uni­fie à Lourdes, en une vivante har­mo­nie, le flot des pèle­rins venus de toutes les nations du monde.

Le voeu du Curé de Lourdes s’est trou­vé ain­si réa­li­sé. « Demande à la Dame, avait-​il dit à Bernadette, de faire fleu­rir le rosier ». Apparemment, le rosier ne fleu­rit point. Et pour­tant le sou­hait a été dépas­sé. « Le 4 mars, écrit le Père Cros, un ro­sier, que l’hi­ver avait dépouillé de ses feuilles et de ses fleurs, et réduit en appa­rence à la condi­tion de bois sec, bour­geon­na à la Grotte et se cou­vrit com­me par enchan­te­ment de feuilles, de bou­tons de roses épa­nouies. Ce rosier, c’é­tait le rosier de saint Dominique, le Rosaire de Notre-​Dame ». A Lourdes, ce fut vrai­ment, ce jour-​là, « La Pâque des Roses » ; comme on se plai­sait, au moyen âge, à appe­ler la fête de la Pentecôte…

17ème appa­ri­tion

Notes de bas de page

  1. Voir « La divine Comédie de Lourdes », p. 266 []
  2. Un témoin comp­ta sur le visage de Bernadette 18 sou­rires. Inutile de redire la signi­fi­ca­tion sym­bo­lique de ce chiffre. Il évoque le mys­tère plé­nier du Rosaire, qui n’est lui-​même que le mys­tère du Christ.[]