Lettre d’intellectuels français à Paul VI pour soutenir Mgr Lefebvre du 9 août 1976

Très Saint-​Père,

Les sanc­tions qui viennent d’être prises contre Mgr Lefebvre et son sémi­naire d’Ecône ont créé une grande émo­tion en France. Bien au-​delà des tra­di­tio­na­listes pro­pre­ment dits, c’est la foule immense des catho­liques fran­çais qui se sont sen­tis touchés.

Depuis des années, ils s’in­quiètent de l’é­vo­lu­tion de leur reli­gion. Ils ne disent rien, n’ayant aucune qua­li­té pour par­ler. Simplement, ils s’é­loignent. C’est le car­di­nal Marty lui-​même qui nous a récem­ment révé­lé que, de 1962 à 1975, la pra­tique domi­ni­cale avait bais­sé de 54 % dans les paroisses pari­siennes. Pourquoi ? Parce que les fidèles ne recon­nais­saient plus leur reli­gion dans cer­taine litur­gie et cer­taine pas­to­rale nouvelles.

Ils ne la recon­naissent pas davan­tage dans le caté­chisme qu’on enseigne main­te­nant à leurs enfants, dans le mépris de la morale élé­men­taire, dans les héré­sies pro­fes­sées par des théo­lo­giens écou­tés, dans la poli­ti­sa­tion de l’Evangile.

Ils avaient accueilli le Concile avec joie parce qu’ils y avaient vu l’an­nonce d’un rajeu­nis­se­ment, une cer­taine sou­plesse appor­tée à des struc­tures et à des règles que le temps avait peu à peu dur­cies, un accueil plus fra­ter­nel à tous ceux qui cherchent la véri­té et la jus­tice sans avoir encore le béné­fice du grand héri­tage de l’Eglise. Mais ce qui est adve­nu n’a pas répon­du à leur attente. Ils ont l’im­pres­sion désor­mais d’as­sis­ter au sac de Rome. N’est-​ce pas vous-​même, très Saint-​Père, qui avez par­lé de l’au­to­dé­mo­li­tion de l’Eglise ? Le fait est qu’en France cette auto­des­truc­tion bat son plein — et nous en sommes les témoins.

De Mgr Lefebvre et du sémi­naire d’Ecône, ces catho­liques du rang connais­saient fort peu de chose. Mais ce qu’ils en appre­naient peu à peu par les jour­naux, la radio et la télé­vi­sion leur était plu­tôt sym­pa­thique. Mgr Lefebvre avait pas­sé le plus clair de sa vie dans une acti­vi­té de mis­sion­naire, il avait été délé­gué apos­to­lique en Afrique. Votre pré­dé­ces­seur, le Pape Jean XXIII, qui l’es­ti­mait beau­coup et l’ai­mait bien, l’a­vait nom­mé membre de la Commission cen­trale de pré­pa­ra­tion du Concile. Il avait for­mé des géné­ra­tions de sémi­na­ristes ; par­mi les prêtres issus de ses sémi­naires, quatre sont deve­nus évêques et c’est vous-​même qui aviez fait car­di­nal l’un d’entre eux, Mgr Thiandoum. Comment un tel évêque qui, toute sa vie, a ser­vi l’Eglise de manière insigne pourrait-​il y être sou­dai­ne­ment un étran­ger ? N’est-​il pas plu­tôt l’é­vêque dont Vatican Il semble avoir tra­cé le por­trait : un évêque fort dans la foi, orien­té vers la mis­sion, ouvert au monde à évan­gé­li­ser ? Désolé de la ruine des sémi­naires fran­çais et convain­cu que les voca­tions ne man­quaient pas chez les jeunes, il a ouvert un sémi­naire qui, stric­te­ment fidèle aux normes mêmes de Vatican II et de la Congrégation de l’é­du­ca­tion catho­lique, pro­po­sait à ceux qui vou­laient y entrer une vie de prière, d’é­tude et de dis­ci­pline. Aussitôt les can­di­da­tures ont afflué et le sémi­naire s’est rem­pli. La très grande majo­ri­té de ces catho­liques du rang dont nous par­lons savent aujourd’­hui tout cela.

L’unité de l’Eglise est l’ar­gu­ment que nous voyons par­tout mis en avant pour jus­ti­fier les mesures sévères prises contre Ecône. Mais, très Saint-​Père, que le petit noyau d’Ecône soit écra­sé, et la divi­sion s’ag­grave encore ! Car la divi­sion n’est pas entre Mgr Lefebvre et les autres évêques fran­çais. Elle est au sein même de l’Eglise hié­rar­chique. Il existe actuel­le­ment autant de rites, autant de pra­tiques, autant d’o­pi­nions qu’il y a d’é­glises, de prêtres, de com­mu­nau­tés, de groupes et de grou­pus­cules. C’est le pul­lu­le­ment de ces petits schismes inté­rieurs, c’est cette pro­li­fé­ra­tion de reli­gions par­ti­cu­lières qui est la marque de l’Eglise de France car nous ne par­lons que pour la France. Et la déso­béis­sance à Rome, au Pape, au Concile éclate dans tout ce qui concerne la litur­gie, le sacer­doce, la for­ma­tion des sémi­na­ristes et la foi elle-​même. D’étranges messes — par­fois oecu­mé­niques —, et qui n’ont rien à voir avec la messe de Paul VI, sont célé­brées un peu par­tout dans la plus par­faite impu­ni­té [1]. Toute « célé­bra­tion eucha­ris­tique » serait-​elle per­mise sauf la messe tra­di­tion­nelle ? Toute église pourrait-​elle être ouverte aux musul­mans, aux israé­lites, aux boud­dhistes et fer­mée aux seuls prêtres en sou­tane ? Tout dia­logue serait-​il bien­ve­nu avec les francs-​maçons, les com­mu­nistes, les athées et condam­nable avec les tra­di­tio­na­listes ? La hié­rar­chie, en France, tiendrait-​elle davan­tage à impo­ser un cer­tain esprit nou­veau qu’à annon­cer et à défendre les véri­tés de la foi ?

Voilà, très Saint-​Père, ce que finit par se deman­der le peuple chré­tien de la base, que nous évo­quons ici. Chaque jour nous apporte les échos — de plus en plus forts, de plus en plus nom­breux — de sa stu­peur et de son angoisse. C’est pour­quoi nous nous tour­nons vers vous, car vers qui un catho­lique se tournerait-​il, sinon vers le Pape, suc­ces­seur de Pierre, Vicaire de Jésus-​Christ ? Nous dépo­sons à vos pieds notre sup­plique. Quelle sup­plique ? Celle de l’a­mour et du par­don [2]. C’est plu­tôt une plainte, un gémis­se­ment que nous espé­rons faire mon­ter jus­qu’à vous. Nous ne sommes pas ver­sés dans le Droit cano­nique et nous ne dou­tons pas que des condam­na­tions romaines aient des assises juri­diques. Mais jus­te­ment le juri­dique, le léga­lisme, le for­ma­lisme nous sem­blaient avoir été ban­nis, dans ce qu’ils peuvent avoir d’ex­ces­sif, par Vatican Il. Ce très grave pro­cès fait à Mgr Lefebvre et à son sémi­naire ne pourrait-​il être recon­si­dé­ré ? L’amour que vous éprou­vez pour le peuple chré­tien de France ne pourrait-​il l’emporter sur une rigueur qui, frap­pant le plus notoire de nos défen­seurs de la Tradition, achè­ve­rait de trau­ma­ti­ser irré­mé­dia­ble­ment ce peuple ? La cha­ri­té ne pourrait-​elle ins­pi­rer la res­tau­ra­tion de l’u­ni­té dans la véri­té unique ? Il nous semble même que la messe tra­di­tion­nelle et le sacer­doce de tou­jours seraient sus­cep­tibles de trou­ver leur place dans la conso­li­da­tion et l’ex­ten­sion d’une Eglise qui n’a jamais ces­sé de gar­der ses dogmes et ses formes essen­tielles, à tra­vers ses adap­ta­tions suc­ces­sives aux vicis­si­tudes de l’Histoire. Que devien­drait une Eglise sans prêtres et sans messe ?

C’est par cet acte de confiance, très Saint-​Père, que nous vou­lons témoi­gner de notre fidé­li­té au Pontife romain, sûrs que nous sommes d’être enten­dus par le Père de tous les catho­liques, déten­teur des pou­voirs qui lui ont été remis dès l’o­ri­gine par le Fondateur pour conduire l’Eglise jus­qu’à la fin des siècles.

Michel de SAINT PIERRE pré­sident (du Mouvement « Credo »), Michel DROIT, Louis SALLERON, Jean DUTOURD, Henri SAUGUET, Colonel REMY, Michel SIRY, Gustave THIBON.

Q. — Beaucoup se posent la ques­tion : pour­quoi cette tolé­rance pour les abus litur­giques et erreurs dog­ma­tiques qui foi­sonnent aujourd’­hui, et cette sévé­ri­té à l’é­gard de Mgr Lefebvre ?
R. — Il s’a­git de deux choses très dif­fé­rentes : d’une part des infrac­tions indi­vi­duelles. D’autre part des posi­tions de prin­cipe, sur des points fon­da­men­taux, et cela de la part d’un évêque, avec risque de fon­der son Eglise qui condamne le reste de l’Eglise. Quant aux peines cano­niques dont Mgr Lefebvre a été l’ob­jet, il s’a­git moins de sanc­tions que du constat d’une situa­tion qui tombe sous le coup du droit…
Q. — Mais les infrac­tions dog­ma­tiques et litur­giques dont l’o­pi­nion s’in­quiète ne sont-​elles pas choses graves ?
R. — Oui, cette écume du cou­rant conci­liaire est déplo­rable. Il est bon que la crise actuelle oblige a ouvrir les yeux là-​dessus, car ces abus faussent la vie de l’Eglise. Nul ne peut s’y résigner.

Notes de bas de page

  1. Le car­di­nal GARRONE, pré­fet de la Congrégation pour l’Education catho­lique, a répon­du sur ce point à des ques­tions qui lui étaient posées par l’ab­bé René Laurentin (le Figaro, 23 août 1976):[]
  2. Le car­di­nal GARRONE a décla­ré dans l’in­ter­view déjà citée : » Le par­don est acquis d’a­vance. Le Pape le sou­haite. Il est la bon­té même. Il ne le refu­se­ra pas si on le lui demande. Ce qui fait pro­blème, c’est une situa­tion de fait qui ne peut être accep­tée dans l’Eglise. Cette situa­tion, elle est entre les mains de Mgr Lefebvre. Il s’a­git qu’il revienne sur son refus du Concile oecu­mé­nique : refus incom­pa­tible avec la com­mu­nion de l’Eglise. On n’a pas ces­sé de lui tendre la main. Il sait que s’il fait un geste, les portes lui sont ouvertes. »[]