Benoît XV

28 juillet 1915

Exhortation apostolique aux belligérants et à leurs chefs de cesser la guerre

Quand Nous fûmes appe­lé, sans l’avoir méri­té, à suc­cé­der sur le Trône Apostolique au très doux Pontife Pie X, dont la vie sainte et bien­fai­sante avait été abré­gée par la dou­leur que lui cau­sait la lutte fra­tri­cide qui venait d’éclater en Europe, Nous res­sen­tîmes, Nous aus­si, en embras­sant d’un regard trem­blant les champs de bataille ensan­glan­tés, le déchi­re­ment d’un père qui voit sa demeure dévas­tée et ren­due déserte par un oura­gan furieux. Notre pen­sée se por­tait avec une afflic­tion inex­pri­mable vers ces jeunes gens, nos fils, que la mort fau­chait par mil­liers, et notre cœur dila­té par la cha­ri­té de Jésus-​Christ, s’ouvrait pour recueillir le tour­ment des mères et des épouses deve­nues veuves avant le temps, et les gémis­se­ments incon­so­lables des enfants pri­vés pré­ma­tu­ré­ment de l’assistance pater­nelle. Notre âme par­ti­ci­pant aux craintes angois­santes de familles innom­brables et se péné­trant des devoirs impé­rieux que lui impo­sait la sublime mis­sion de paix et d’amour qui lui était confiée en des jours si mal­heu­reux, Nous conçûmes aus­si­tôt le pro­pos arrê­té de consa­crer toute notre acti­vi­té et tout notre pou­voir à récon­ci­lier les peuples bel­li­gé­rants : Nous en fîmes, bien plus, la pro­messe solen­nelle au Divin Sauveur, qui a vou­lu qu’au prix de son sang tous les hommes devinssent frères.

Ce furent des paroles de paix et d’amour, que Nous adres­sâmes pour la pre­mière fois aux nations et à leurs gou­ver­nants. Mais nos conseils, for­mu­lés avec l’affection et l’insistance d’un père et d’un ami, ne furent pas écou­tés ! Notre dou­leur s’en accrut ; mais notre des­sein n’en fut pas ébran­lé. – Nous conti­nuâmes à invo­quer, plein de confiance, le Tout-​Puissant qui tient dans ses mains les esprits et les cœurs des rois et de leurs sujets, lui deman­dant de faire ces­ser l’épouvantable fléau de la guerre. – À notre humble et fer­vente prière Nous vou­lûmes asso­cier tous les fidèles ; et pour la rendre plus effi­cace, Nous fîmes en sorte qu’elle fût accom­pa­gnée des œuvres de la péni­tence chré­tienne. Mais aujourd’hui, en ce triste anni­ver­saire de l’explosion de ce redou­table conflit, plus ardent est le vœu qui s’échappe de notre cœur pour voir ces­ser la guerre, plus haut s’élève le cri du père pour récla­mer ta paix. Puisse ce cri, domi­nant le ter­rible fra­cas des armes, par­ve­nir jusqu’aux peuples actuel­le­ment en guerre et à leurs chefs, incli­nant les uns et les autres à des conseils plus doux et plus sereins !

Au nom du Dieu très saint, au nom de notre Père céleste et Seigneur, par le Sang pré­cieux de Jésus, qui a rache­té l’humanité, Nous vous conju­rons, ô Vous que la divine Providence a pré­po­sés au gou­ver­ne­ment des nations bel­li­gé­rantes, de mettre fina­le­ment un terme à cette hor­rible bou­che­rie qui, depuis une année, désho­nore l’Europe.

C’est le sang des frères qui est répan­du sur terre et sur mer ! Les plus belles régions de l’Europe, de ce jar­din du monde, sont jon­chées de cadavres et de ruines : là où, peu aupa­ra­vant, régnait l’industrieuse acti­vi­té des usines et le fécond tra­vail des champs, on entend main­te­nant ton­ner la voix for­mi­dable du canon, qui dans sa fureur de des­truc­tion n’épargne ni vil­lages ni cités, mais sème par­tout le car­nage et la mort. – Vous qui por­tez devant Dieu et devant les hommes la redou­table res­pon­sa­bi­li­té de la paix et de la guerre, écou­tez notre prière, écou­tez la voix d’un père, du Vicaire de l’Éternel et Souverain Juge, auquel vous devrez rendre compte des entre­prises publiques, aus­si bien que de vos actes privés.

Les abon­dantes richesses dont le Dieu Créateur a four­ni les pays qui vous sont sou­mis, vous per­mettent de conti­nuer la lutte ! mais à quel prix ! Qu’elles répondent, les mil­liers de jeunes exis­tences qui s’éteignent chaque jour sur les champs de bataille ; qu’elles répondent, les ruines de tant de bourgs et de cités, et celles de tant de monu­ments dus à la pié­té et au génie des ancêtres. Et ces larmes amères, ver­sées dans le secret du foyer domes­tique ou au pied des autels de sup­pli­ca­tion, ne répètent-​elles pas qu’elle coûte beau­coup, beau­coup trop, la lutte qui dure depuis si longtemps ?

Et que l’on ne dise pas que ce cruel conflit ne peut pas être apai­sé sans la vio­lence des armes. Que l’on dépose de part et d’autre le des­sein de s’entre-détruire. Que l’on y réflé­chisse bien : les nations ne meurent pas ; humi­liées et oppres­sées, elles portent fré­mis­santes le joug qui leur est impo­sé, pré­pa­rant la revanche et se trans­met­tant de géné­ra­tion en géné­ra­tion un triste héri­tage de haine et de vengeance.

Pourquoi ne pas peser, dès main­te­nant, avec une conscience sereine, les droits et les justes aspi­ra­tions des peuples ? Pourquoi ne pas com­men­cer, avec une volon­té sin­cère, un échange de vues, direct ou indi­rect, à l’effet de tenir compte, dans la mesure du pos­sible, de ces droits et de ces aspi­ra­tions, et d’arriver ain­si à la fin de cette hor­rible lutte, comme il est adve­nu en d’autres cir­cons­tances ana­logues ? – Béni soit celui qui, le pre­mier élè­ve­ra le rameau d’olivier et ten­dra la main à l’ennemi, en lui offrant la paix dans des condi­tions rai­son­nables ! L’équilibre du monde, la tran­quilli­té pros­père et assu­rée des nations reposent sur la bien­veillance mutuelle et sur le res­pect des droits et de la digni­té d’autrui, beau­coup plus que sur la mul­ti­tude des hommes d’armes et sur l’enceinte for­mi­dable des forteresses.

Tel est le cri de paix, qui s’élève plus fort de notre poi­trine en ce triste jour ; et Nous invi­tons les amis de la paix dans le monde à se joindre tous à Nous, pour hâter la fin de la guerre, qui, hélas ! depuis main­te­nant une année, a chan­gé l’Europe en un vaste champ de bataille. Fasse Jésus misé­ri­cor­dieux, par l’intercession de sa dou­lou­reuse Mère, qu’on voie poindre enfin, calme et radieuse, après une si affreuse tem­pête, l’aurore de la paix, image de son auguste Face !

Qu’ils résonnent bien­tôt les hymnes de la recon­nais­sance envers le Très-​Haut, Auteur de tout bien, pour la récon­ci­lia­tion des États bel­li­gé­rants ; que les peuples, unis par un amour fra­ter­nel, reprennent les riva­li­tés paci­fiques de l’étude, des arts et de l’industrie, et que, une fois l’empire du droit réta­bli, ils se résolvent à confier doré­na­vant la solu­tion de leurs diver­gences par­ti­cu­lières, non plus au tran­chant du glaive, mais aux argu­ments de l’équité et de la jus­tice, étu­diés dans le calme et la pon­dé­ra­tion conve­nables. Ce sera là leur conquête la plus belle et la plus glorieuse !

Dans la confiance, qui Nous est chère, que ces fruits consi­dé­rables appa­raî­tront bien­tôt sur l’arbre de la paix pour réjouir le monde, Nous accor­dons la Bénédiction apos­to­lique à tous ceux qui forment le trou­peau mys­tique remis à Nos soins ; et, pour ceux qui n’appartiennent pas encore à l’Église romaine, Nous prions le Seigneur de les unir à Nous par les liens d’une par­faite charité.

Rome, du Vatican, le 28 juillet 1915.

Benoît XV, Pape

fraternité sainte pie X