Grégoire XVI

254ᵉ pape ; de 1831 à 1846

17 mai 1835

Lettre encyclique Commissum divinitus

Sur l'Eglise et l'Etat

Le Pape Grégoire XVI
Aux Vénérables Frères et aux fils bien-​aimés, salut et Bénédiction apostolique.

La charge de l’office apos­to­lique, confiée par Dieu à Notre humble per­sonne, exige que Nous veil­lions avec une atten­tion constante et avec fer­me­té à la garde du trou­peau du Seigneur, et que Nous orien­tions d’une manière toute par­ti­cu­lière nos inten­tions et nos efforts, autant qu’il Nous est pos­sible, là où il semble que le salut éter­nel des bre­bis et la Religion catho­lique elle-​même soient mis en péril.

Nous savons en effet par­fai­te­ment, et Nous en sommes pro­fon­dé­ment affli­gés, que dans ces régions les adver­saires, avec per­fi­die et non sans suc­cès réel, trament de nom­breuses entre­prises qui portent un dom­mage direct et mani­feste au trou­peau chré­tien et nuisent gra­ve­ment à la situa­tion de la catho­li­ci­té. Notre dou­leur est encore accrue par le fait que ceux-​ci, afin de trom­per les per­sonnes simples, pré­tendent ne vou­loir en rien por­ter atteinte à l’intégrité de la foi, se disant uni­que­ment sou­cieux de sau­ve­gar­der les droits rele­vant du pou­voir laïque. Ils s’emploient cepen­dant à éta­blir et à consa­crer ces pré­ten­dus droits au moyen de reven­di­ca­tions de droit public tota­le­ment fausses, appuyées sur des doc­trines erro­nées et per­verses, lar­ge­ment insi­nuées et pro­pa­gées. De là l’organisation d’assemblées et de consul­ta­tions par les­quelles ils osent décla­rer et défi­nir une régle­men­ta­tion pré­ten­du­ment sûre, grâce à laquelle le pou­voir sécu­lier pour­rait inter­ve­nir libre­ment dans les affaires ecclésiastiques.

Vous savez déjà, Vénérables Frères et fils bien-​aimés, que Nous Nous sommes pro­non­cé sur ce qui a été scan­da­leu­se­ment accom­pli, ou plu­tôt per­pé­tré, au mois de jan­vier de l’année der­nière dans la ville de Baden, du can­ton d’Argovie. Tous ces évé­ne­ments vous ont vous-​mêmes rem­plis de la plus pro­fonde angoisse et vous tiennent encore dans l’inquiétude et la perplexité.

Nous ne pou­vons vous cacher qu’au début Nous ne vou­lions pas croire que des laïcs se fussent réunis dans un lieu déter­mi­né uni­que­ment avec l’intention de trai­ter de ques­tions concer­nant la Religion, et qu’ils eussent vou­lu aller jusqu’à déli­bé­rer, comme si cela leur appar­te­nait de droit, sur diverses matières rele­vant exclu­si­ve­ment de la puis­sance ecclé­sias­tique, et pré­sen­ter ensuite les déci­sions adop­tées afin qu’elles soient approu­vées par la loi à ceux qui, dans ces pro­vinces fédé­rées, détiennent le pouvoir.

Mais les actes mêmes de cette assem­blée, récem­ment publiés à Gynopédie (Frauenfeld), Nous ont mon­tré clai­re­ment la réa­li­té des faits : on y trouve les noms des par­ti­ci­pants et des délé­gués, les inter­ven­tions pro­non­cées par cer­tains d’entre eux au cours des diverses ses­sions et, enfin, l’intégralité des déli­bé­ra­tions qui y furent adop­tées. En véri­té, à la lec­ture atten­tive tant des dis­cours que de ces déli­bé­ra­tions, Nous avons été sai­sis d’horreur en consta­tant qu’ils conte­naient des prin­cipes qui portent atteinte à l’Église catho­lique ; prin­cipes qui, parce qu’ils sont expres­sé­ment contraires à sa doc­trine et à sa dis­ci­pline et, de plus, ouver­te­ment diri­gés vers la ruine des âmes, ne peuvent en aucune manière être soutenus.

Sans aucun doute, Celui qui, dans sa pro­fonde sagesse, a fait toutes choses et les a dis­po­sées selon un ordre pré­cis, a aus­si vou­lu qu’il exis­tât dans son Église un ordre hié­rar­chique, afin que cer­tains aient la charge de pré­si­der et de com­man­der, et d’autres celle d’être sou­mis et d’obéir. Par consé­quent, l’Église, par son ins­ti­tu­tion même divine, pos­sède non seule­ment le pou­voir de magis­tère pour ensei­gner et défi­nir les véri­tés de foi et de mœurs et pour inter­pré­ter les Saintes Écritures sans aucun dan­ger d’erreur, mais encore le pou­voir de gou­ver­ne­ment, afin de conser­ver et de confir­mer dans la doc­trine de la Tradition ceux qu’elle a une fois pour toutes reçus en son sein ; c’est pour­quoi elle éta­blit des lois dans tous les domaines qui concernent le salut des âmes, l’exercice du minis­tère sacré et le culte de Dieu.

Quiconque s’oppose à ces lois se rend cou­pable d’un crime très grave. De plus, ce pou­voir d’enseigner et de com­man­der dans les matières qui concernent la Religion a été confé­ré par le Christ à son Épouse non seule­ment d’une manière tout à fait spé­ci­fique aux pas­teurs et aux pré­lats, à l’exclusion de toute ingé­rence pos­sible des magis­trats du pou­voir civil, mais encore d’une manière plei­ne­ment libre et tota­le­ment indé­pen­dante de toute puis­sance terrestre.

En effet, ce n’est pas aux princes de ce monde, mais aux Apôtres et à leurs suc­ces­seurs dans le minis­tère, que le Christ a confié le dépôt de la doc­trine révé­lée, et c’est à eux seuls qu’il a dit : « Celui qui vous écoute m’écoute ; celui qui vous méprise me méprise. » Les Apôtres eux-​mêmes, non par recon­nais­sance du pou­voir civil mais même en oppo­si­tion à celui-​ci, annon­cèrent l’Évangile, éta­blirent les fon­da­tions de l’Église et fixèrent sa dis­ci­pline. Bien plus, lorsque les chefs de la Synagogue osèrent leur inter­dire de prê­cher, Pierre et Jean, défen­dant la liber­té de l’Évangile, répon­dirent : « S’il est juste devant Dieu de vous obéir plu­tôt qu’à Lui, jugez-​en vous-​mêmes. » Ainsi, ce n’est qu’en bles­sant la foi et en vio­lant ouver­te­ment la consti­tu­tion divine de l’Église et la nature de son gou­ver­ne­ment que le pou­voir du monde peut pré­tendre s’imposer à elle ou lier sa doc­trine jusqu’à l’empêcher de pro­duire et de pro­mul­guer les lois concer­nant le minis­tère sacré, le culte divin et le bien spi­ri­tuel des fidèles.

Ces droits de l’Église sont cer­tains et immuables selon l’autorité de tous les anciens Pères et sont garan­tis par la Tradition.

Osius, évêque de Cordoue, écri­vait à l’empereur Constantin :
« Ne t’immisce pas dans les affaires ecclé­sias­tiques et ne nous adresse pas d’ordres en cette matière ; au contraire, apprends ceci de nous : à toi Dieu a confié l’Empire, à nous il a confié l’Église. Celui qui, de quelque manière que ce soit, t’enlève l’Empire s’oppose à l’ordre éta­bli par Dieu ; mais prends garde toi aus­si de ne pas te rendre cou­pable d’un grand crime en vou­lant t’ingérer dans les affaires de l’Église. »

Les princes chré­tiens recon­nurent cela et esti­mèrent qu’il leur fai­sait hon­neur de le confes­ser ouver­te­ment. Parmi eux, l’empereur Basile le Grand s’exprima ain­si au hui­tième Concile :
« Quant à vous, laïcs, qu’il s’agisse de ceux qui exercent des fonc­tions de pou­voir ou de tous les autres aux­quels je m’adresse, je n’ai rien d’autre à vous dire sinon qu’en aucune manière il ne vous est per­mis de trai­ter des choses ecclé­sias­tiques. L’examen et la recherche dans ce domaine sont réser­vés aux Patriarches, aux Pontifes et aux prêtres spé­cia­le­ment éta­blis pour le gou­ver­ne­ment de l’Église. Ils ont le pou­voir de sanc­ti­fier, de lier et de délier, car ils détiennent les clefs ecclé­sias­tiques et célestes. À nous, laïcs, qui avons besoin d’être gui­dés, sanc­ti­fiés, juri­di­que­ment liés et déliés, ne reviennent pas les pou­voirs ecclésiastiques. »

À l’opposé dia­mé­tral de tout cela, il a été déci­dé dans l’assemblée de Baden, d’où sont issus des articles qui détruisent la juste doc­trine du pou­voir ecclé­sias­tique et réduisent l’Église elle-​même à une ser­vi­tude hon­teuse et injuste. L’Église serait sou­mise au pou­voir laïque dans la publi­ca­tion des décrets dog­ma­tiques, si l’on éta­blis­sait que les lois qu’elle pro­mulgue en matière de dis­ci­pline res­te­raient sans force ni effet à moins d’être publiées avec le consen­te­ment de l’autorité sécu­lière, avec en outre l’intention de pour­suivre péna­le­ment ceux qui agi­raient autre­ment. Que dire encore ? On confère à la même auto­ri­té civile la libre facul­té d’approuver ou de reje­ter tout ce que les synodes, que nous appe­lons dio­cé­sains, ont éta­bli pour les cir­cons­tances par­ti­cu­lières ; de pré­si­der aux Séminaires ; de confir­mer leur dis­ci­pline inté­rieure fixée par les saints Évêques ; de dési­gner, après exa­men dans les diverses dis­ci­plines scien­ti­fiques, les clercs aux offices ecclé­sias­tiques ; de dis­po­ser de toute ins­ti­tu­tion reli­gieuse et morale du peuple ; de régler enfin tout ce qui concerne ce qu’ils appellent la dis­ci­pline externe de l’Église, bien qu’elle soit de nature et d’essence spi­ri­tuelle, ain­si que d’ordonner le culte divin et le salut des âmes.

En véri­té, rien n’appartient plus pro­pre­ment à l’Église, et le Christ n’a rien vou­lu réser­ver plus stric­te­ment à ses pas­teurs que l’administration des Sacrements ins­ti­tués par Lui. La rai­son de cette réserve ne peut être appré­ciée que par ceux qu’Il a éta­blis comme ministres de son œuvre sur la terre. Il est donc abso­lu­ment injuste que le pou­voir civil reven­dique pour lui-​même quoi que ce soit au sujet du très saint exer­cice de la puis­sance ecclé­sias­tique ; il est abso­lu­ment injuste que le pou­voir civil éta­blisse quoi que ce soit dans cet exer­cice ou impose des obli­ga­tions aux ministres sacrés ; il est abso­lu­ment injuste que le pou­voir civil, par ses lois, s’oppose aux normes qui fixent la manière d’administrer les saints mys­tères au peuple chré­tien, tant celles qui sont éta­blies par écrit que celles qui ont été trans­mises ora­le­ment depuis les ori­gines de l’Église jusqu’à nos jours.

Saint Gélase, Notre Prédécesseur, écri­vait dans sa lettre à l’empereur Anastase : « Tu as par­fai­te­ment connu, ô très clé­ment fils, ce qui t’est per­mis, en rai­son de ta digni­té, comme pré­sident de la socié­té humaine ; tou­te­fois, dans les choses divines, tu es pieu­se­ment sou­mis aux pré­lats, et c’est d’eux que tu demandes les sources de ton salut. En rece­vant les Sacrements célestes et dans l’administration de ceux-​ci par celui qui en a la com­pé­tence légi­time, tu recon­nais ouver­te­ment que tu dois être sou­mis à l’ordonnancement de la Religion, plu­tôt que de le pré­si­der. Tu as recon­nu par consé­quent qu’en ce domaine tu dépends du juge­ment des pré­lats et que tu ne peux exi­ger qu’ils se conforment à ton Pouvoir. »

Or, chose qui paraît tout à fait incroyable et tient du fan­tasque, on est allé, dans l’assemblée de Baden, jusqu’à attri­buer au pou­voir sécu­lier le droit et la charge de régler l’administration même des Sacrements. C’est pré­ci­sé­ment sur ce point que portent les articles arrê­tés avec une audace témé­raire au sujet du grand Sacrement du mariage à célé­brer dans le Christ et dans l’Église. De là découle un sou­tien expli­cite au décret concer­nant les mariages entre confes­sions reli­gieuses dif­fé­rentes ; de là vient l’obligation impo­sée aux curés catho­liques de bénir ces mariages, sans égard aucun pour la dif­fé­rence de confes­sion reli­gieuse des deux époux ; de là enfin pro­viennent de sévères menaces et des peines contre ceux qui contre­vien­draient à de telles dispositions.

Toutes ces choses doivent non seule­ment être reje­tées à bon droit du fait que le pou­voir civil légi­fère sur la célé­bra­tion d’un Sacrement ins­ti­tué par Dieu, et du fait qu’il ose impo­ser sa propre auto­ri­té aux pas­teurs sacrés en une matière si impor­tante ; mais elles doivent encore être repous­sées avec une force plus grande, en ce qu’elles favo­risent l’opinion tout à fait absurde et impie qui porte le nom d’indifférentisme, sur laquelle elles reposent d’ailleurs nécessairement.

Ainsi, toutes ces dis­po­si­tions se montrent abso­lu­ment contraires à la véri­té catho­lique et à la doc­trine de l’Église, laquelle a conti­nuel­le­ment détes­té et tou­jours inter­dit les mariages mixtes, soit comme une com­mu­nion scan­da­leuse en une chose sacrée, soit comme un grave dan­ger de per­ver­sion du conjoint catho­lique ; et jamais elle n’a concé­dé la libre facul­té de contrac­ter des mariages mixtes, sinon à des condi­tions pré­cises qui écartent du mariage les causes de diver­gence et de danger.

L’Apôtre Paul, écri­vant aux Éphésiens, expose avec une très grande clar­té com­ment le Christ a confé­ré à son Église le pou­voir le plus éle­vé en vue du gou­ver­ne­ment de la Religion et de la conduite de la socié­té chré­tienne, en rien sou­mis au pou­voir civil, tout à l’avantage de l’unité inté­rieure. Mais com­ment cette uni­té serait-​elle pos­sible s’il n’y avait pas un seul res­pon­sable pour pré­si­der à toute l’Église, afin de la défendre et de la gar­der, d’unir tous les membres de l’Église elle-​même dans l’unique pro­fes­sion de foi et de les ras­sem­bler dans l’unique lien de cha­ri­té et de communion ?

La sagesse du divin Législateur visait en effet à faire cor­res­pondre à un corps social visible un chef visible, afin que « par son ins­ti­tu­tion fût évi­té tout risque de schisme ». De là il résulte que tous les Évêques, que l’Esprit Saint a éta­blis pour gou­ver­ner l’Église de Dieu, bien qu’ils pos­sèdent une digni­té com­mune et une puis­sance égale quant aux pou­voirs d’ordre, n’ont cepen­dant pas tous un même rang hié­rar­chique ni la même éten­due de juri­dic­tion. À cet égard, Nous Nous réfé­rons à ce qu’a décla­ré saint Léon le Grand : « S’il est vrai que, même par­mi les très bien­heu­reux Apôtres, il y eut une cer­taine par­ti­ci­pa­tion égale au pou­voir quant à la digni­té, l’élection étant la même pour tous, cepen­dant à un seul fut confié le pou­voir de pré­si­der à tous… parce que le Seigneur a dis­po­sé que la charge de l’annonce de l’Évangile, propre à la mis­sion des Apôtres, appar­tînt de manière pré­émi­nente au bien­heu­reux Pierre, au-​dessus de tous les Apôtres. »

Ce donc que le Seigneur accor­da uni­que­ment à Pierre entre tous les Apôtres, lorsqu’Il lui confia les clefs du Royaume des cieux avec le man­dat de paître les agneaux et les bre­bis et de confir­mer les frères dans la foi, Il vou­lut l’étendre aus­si aux suc­ces­seurs de Pierre, qu’Il pla­ça à la tête de l’Église avec des droits égaux, pour l’efficacité même de l’Église, des­ti­née à exis­ter jusqu’à la fin du monde.

Telle fut tou­jours l’opinion concorde et fon­dée de tous les catho­liques : c’est un dogme de foi que le Pontife romain, suc­ces­seur du bien­heu­reux Pierre, Prince des Apôtres, détient dans l’Église uni­ver­selle non seule­ment un pri­mat d’honneur, mais aus­si de pou­voir et de juri­dic­tion ; en consé­quence, les Évêques eux-​mêmes lui sont sou­mis. À ce sujet, le même saint Léon pour­suit : « Il est néces­saire que toute l’Église répan­due dans le monde soit unie à la Sainte Église romaine, siège de Pierre, et qu’elle converge vers le centre de l’unité catho­lique et de la com­mu­nion ecclé­sias­tique. Celui qui ose­ra se déta­cher du fon­de­ment de Pierre doit com­prendre qu’il s’éloigne du mys­tère divin. »

Saint Jérôme ajoute : « Quiconque man­ge­ra l’agneau [pas­cal] hors de cette mai­son s’exclut du salut ; si quelqu’un n’est pas dans cette arche de Noé, il est des­ti­né à périr au moment du déluge. » De même que celui qui ne ras­semble pas avec le Christ dis­perse tout, ain­si celui qui ne ras­semble pas avec son Vicaire ne ras­semble rien.

Comment peut ras­sem­bler avec le Vicaire du Christ celui qui détruit son auto­ri­té sacrée, foule aux pieds les droits que lui seul pos­sède en tant que chef de l’Église et centre de l’unité — droits d’où lui vient le pri­mat d’ordre et de juri­dic­tion, conjoin­te­ment au pou­voir suprême, confié par Dieu, de paître, de régir et de gou­ver­ner l’Église universelle ?

En véri­té, Nous l’affirmons avec des larmes, c’est pré­ci­sé­ment ce qu’on a osé faire dans l’assemblée de Baden. Seul un Pontife romain, et non un évêque quel­conque, peut, de droit inné et propre, chan­ger les jours fixés comme fêtes à célé­brer ou à assi­gner au jeûne, ou abro­ger le pré­cepte de par­ti­ci­per à la Messe, comme il est ouver­te­ment défi­ni dans la consti­tu­tion « Auctorem fidei » contre les pis­toïens, pro­mul­guée par Pie VI, Notre Prédécesseur de sainte mémoire, le 28 août 1794. Or, les articles de l’assemblée de Baden font appa­raître le contraire, et semblent même plus dan­ge­reux, parce que, sur ces mêmes matières, on a légi­fé­ré sans dis­cer­ne­ment, recon­nais­sant expli­ci­te­ment au pou­voir civil le droit de décider.

En revanche, il n’appartient qu’aux Pontifes romains d’exercer le droit par­ti­cu­lier d’exempter les Ordres reli­gieux de la juri­dic­tion des Évêques et de les sou­mettre direc­te­ment à eux-​mêmes. Ce droit a été exer­cé par eux depuis les temps les plus anciens, sans qu’il soit pos­sible d’en contes­ter la réa­li­té. Or, les articles de l’assemblée de Baden contre­viennent aus­si, et de manière tout à fait expli­cite, à ce droit. En effet, sans même men­tion­ner l’autorisation à deman­der et à obte­nir de la part du Siège apos­to­lique comme condi­tion néces­saire, il a été éta­bli que le pou­voir sécu­lier adop­te­rait des déci­sions par les­quelles, l’empêchement étant levé pour les céno­bies exis­tant en Suisse, les familles reli­gieuses seraient sou­mises à l’autorité ordi­naire des Évêques.

À tout cela s’ajoutent les normes éta­blies concer­nant l’exercice des droits des Évêques ; toutes choses qui, si elles sont exa­mi­nées avec une atten­tion appro­fon­die, appa­raissent clai­re­ment liées aux prin­cipes sur les­quels ont été fon­dés les autres articles de la même assem­blée. On semble y com­prendre que la juri­dic­tion des Évêques, dans des causes fon­dées, ne peut ni ne doit être liée par l’autorité suprême du Pontife romain, et qu’elle doit par­fois être cir­cons­crite dans cer­taines limites.

On ne peut pas davan­tage pas­ser sous silence les ques­tions trai­tées et pro­po­sées concer­nant l’élection du siège métro­po­li­tain, ain­si que celles rela­tives aux ter­ri­toires de cer­taines dio­cèses de ces régions, des­ti­nés à être rat­ta­chés à une autre Église cathé­drale située hors des fron­tières hel­vé­tiques. Bien que, dans ce cas, il ait été tenu compte en par­tie des droits du Siège apos­to­lique, on ne s’est cepen­dant pas confor­mé cor­rec­te­ment aux exi­gences et à la nature du pri­mat divin de ce même Siège ; car à Baden il a été déci­dé de tran­cher des ques­tions fon­da­men­tales concer­nant les néces­si­tés spi­ri­tuelles du peuple chré­tien, comme si le pou­voir civil avait le droit propre d’agir en toute liberté.

Nous pas­sons sous silence diverses autres obser­va­tions, qu’il serait fas­ti­dieux de rap­por­ter en détail ; elles n’en causent pas moins un pré­ju­dice non négli­geable à cette sainte Chaire de Pierre et en dimi­nuent, violent et méprisent la digni­té et l’autorité.

Ainsi donc, devant un trouble si grand et si mani­feste de la saine doc­trine et du droit ecclé­sias­tique, devant un dan­ger si lourd et si grave pesant sur la condi­tion des catho­liques dans ces régions, Nous aurions dû, de Notre côté, aus­si­tôt l’assemblée de Baden ter­mi­née, éle­ver la voix de pro­tes­ta­tion depuis cette sainte mon­tagne et réfu­ter, repous­ser et condam­ner ouver­te­ment tous les articles qui y avaient été débat­tus. En véri­té, à aucun moment et pour aucune rai­son Nous n’avons nour­ri d’opinion dif­fé­rente quant à la per­ver­si­té de ces pro­po­si­tions ; mais Nous espé­rions qu’elles ne seraient pas seule­ment non rati­fiées par la suite, mais entiè­re­ment reje­tées et refu­sées par ceux qui détiennent là-​bas le pou­voir dans l’administration civile.

Mais puisque la majo­ri­té de ces articles n’avait pas été sou­mise à un vote libre et que, bien plus, Nous avons appris avec une pro­fonde dou­leur que, dans cer­tains lieux, des lois avaient été pro­mul­guées par les­quelles ces mêmes articles étaient confir­més et ren­for­cés par des sanc­tions publiques, Nous avons com­pris que Nous ne pou­vions plus dif­fé­rer ni gar­der le silence, puisque Nous exer­çons la charge — certes immé­ri­tée — de maître et doc­teur uni­ver­sel, à laquelle incombe le devoir actif d’empêcher que quelqu’un, pre­nant pré­texte de Notre atti­tude, ne soit misé­ra­ble­ment induit en erreur, en croyant que les articles si sou­vent rap­pe­lés de l’assemblée de Baden ne sont en rien contraires à la doc­trine et à la dis­ci­pline de l’Église.

Afin que, de la part de ce Saint-​Siège, une ques­tion d’une si grande impor­tance fût tran­chée avec la plus grande pru­dence, Nous avons vou­lu que ces mêmes articles fussent sou­mis à un exa­men très atten­tif. Après avoir enten­du divers avis, reçu les juge­ments de Nos Vénérables Frères les Cardinaux de la Sainte Église romaine par l’intermédiaire de la Congrégation char­gée des affaires ecclé­sias­tiques, et après avoir Nous-​même exa­mi­né la situa­tion sous tous ses aspects avec sérieux et pro­fon­deur, de Notre propre mou­ve­ment et en pleine connais­sance de cause, dans la plé­ni­tude du pou­voir apos­to­lique, Nous réprou­vons, condam­nons et jugeons répré­hen­sibles et à condam­ner à per­pé­tui­té les­dits articles de l’assemblée de Baden ; les asser­tions qu’ils contiennent doivent être tenues pour fausses, témé­raires, erro­nées, contraires aux droits du Saint-​Siège, sub­ver­sives du gou­ver­ne­ment de l’Église et de sa consti­tu­tion divine en tant qu’émanations de prin­cipes condam­nés ; héré­tiques et schis­ma­tiques, elles tendent à sou­mettre le minis­tère ecclé­sias­tique au pou­voir séculier.

Tout ce que Nous avons jugé néces­saire de décla­rer, en ver­tu de la mis­sion de Notre office apos­to­lique, Nous vous le disons avec la plus large affec­tion pater­nelle : vous par­ti­ci­pez à cette auto­ri­té dont le Prince des pas­teurs a confié la plé­ni­tude à Nous, bien qu’absolument indignes.

Que de dou­leurs oppressent Notre cœur, ô Vénérables Frères, au milieu des nom­breux maux sous les­quels l’Église catho­lique gémit, acca­blée presque par­tout en ces temps pleins de tri­bu­la­tions ! Quelle tris­tesse Nous accable, vous pou­vez l’imaginer sans qu’il soit néces­saire de l’exprimer à tous, sur­tout à cause des évé­ne­ments récents sur­ve­nus chez vous, tra­més avec une audace effron­tée pour la ruine de l’Église. Nous ne pou­vons cepen­dant vous cacher que Nous avons éprou­vé un grand sou­la­ge­ment à Notre dou­leur en appre­nant tout ce que vous avez accom­pli pour défendre la cause catho­lique et pour veiller au salut du trou­peau confié à votre foi. C’est pour­quoi Nous bénis­sons du fond de l’âme le Père de toute misé­ri­corde, le Dieu de toute conso­la­tion, qui Nous console par vous, asso­ciés avec Nous dans l’épreuve.

En véri­té, Nous pen­sons qu’il n’est pas néces­saire de vous le dire ; mais puisque la gra­vi­té du dan­ger l’exige, Nous ne pou­vons man­quer d’exciter votre zèle constant pour la Religion. Nous vous exhor­tons avec toute l’ardeur pos­sible : plus vio­lente est l’attaque des enne­mis, plus vous devez prendre à cœur, avec un soin accru, la cause de Dieu et de l’Église. Il vous appar­tient tout par­ti­cu­liè­re­ment de vous dres­ser comme un rem­part, afin qu’aucun autre fon­de­ment ne soit posé pour la foi chré­tienne que celui qui a été posé dès l’origine ; le très saint dépôt de la foi doit être gar­dé et défen­du intact. Mais il est un autre dépôt que vous devez défendre et pré­ser­ver avec une éner­gie non moindre : celui des lois sacrées de l’Église, par les­quelles l’Église elle-​même a éta­bli sa dis­ci­pline, ain­si que celui des droits de ce Siège apos­to­lique, grâce aux­quels l’Épouse du Christ se tient fiè­re­ment comme une armée ran­gée pour le combat.

Agissez donc, Vénérables Frères, confor­mé­ment à la charge que vous occu­pez, à la digni­té dont vous êtes revê­tus, au pou­voir que vous avez reçu et au ser­ment par lequel vous vous êtes enga­gés lors du moment solen­nel de l’origine de votre mis­sion. Tirez l’épée de l’Esprit, qui est la Parole de Dieu ; repre­nez, exhor­tez, répri­man­dez avec toute magna­ni­mi­té et doc­trine ; pour la Religion catho­lique, pour le pou­voir divin de l’Église et pour ses lois, pour la Chaire de Pierre, pour sa digni­té et pour ses droits, engagez-​vous plei­ne­ment et ayez à cœur « non seule­ment que les justes per­sé­vèrent dans la voie droite, mais encore que soient rame­nés de l’erreur ceux qui ont été pris dans les filets de la séduction ».

Afin que soit atteint le résul­tat si ardem­ment dési­ré des efforts et des tra­vaux entre­pris par Nos Vénérables Frères dans l’épiscopat, Nous fai­sons appel aus­si à vous tous, ministres sacrés dépen­dant des Évêques, pas­teurs d’âmes et pré­di­ca­teurs de la Parole divine. Il vous appar­tient d’être en com­mu­nion d’intentions avec les Évêques, ani­més d’un même zèle, de coopé­rer dans une par­faite uni­té de cœurs, afin que le peuple chré­tien soit entiè­re­ment pré­ser­vé de toute conta­gion des maux immi­nents et du dan­ger des erreurs.

Appliquez-​vous, fils bien-​aimés, à ce que tous par­ti­cipent à la même uni­té, qu’ils ne se laissent détour­ner en aucune manière par des théo­ries vaines et pas­sa­gères, qu’ils évitent les nou­veau­tés impies, qu’ils demeurent fermes avec toute pru­dence dans la foi catho­lique, qu’ils res­tent tou­jours sou­mis au pou­voir et à l’autorité de l’Église et à cette Chaire que le puis­sant Rédempteur de Jacob a bâtie comme une colonne de fer et un mur de bronze contre les enne­mis de la Religion, afin que les chré­tiens affer­missent chaque jour davan­tage leur uni­té et leur communion.

Quant à tous ceux que vous rece­vrez pour les for­mer à la loi du Christ et de l’Église, veillez en même temps à les rendre sen­sibles à la très grave obli­ga­tion d’obéir aus­si au pou­voir civil et aux lois qu’il pro­mulgue pour le bien de la socié­té, non seule­ment par crainte du châ­ti­ment, mais encore par res­pect pour la voix de leur conscience : il n’est jamais per­mis de s’écarter hon­teu­se­ment de la fidé­li­té qui lui est due.

Lorsque vous aurez ain­si for­mé les âmes de vos fidèles par votre apos­to­lat, vous pour­rez pour­voir de la meilleure manière à la paix des citoyens comme au bien de l’Église : ces deux réa­li­tés ne peuvent être mises en opposition.

Que le Dieu de toute bon­té, de qui Nous atten­dons toute grâce et tout don, mène à bien ces Nos dési­rs ; et que des fruits que Nous atten­dons avec une très vive ardeur de cette por­tion du trou­peau catho­lique soit gage Notre Bénédiction apos­to­lique, que Nous accor­dons de tout cœur à vous, Vénérables Frères et sei­gneurs, et que Nous éten­dons aus­si au peuple fidèle.

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 17 mai 1835, la cin­quième année de Notre pontificat.

Source : Traduit de l’Italien à par­tir du texte du Vatican

7 mars 1874
Sur les persécutions dont était victime l'Église de l'Empire d'Autriche-Hongrie et la liberté dont l'Eglise doit jouir à l'égard du pouvoir civil
  • Pie IX