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Gilets jaunes, je vous ai compris, mais lisez ce qui suit…, par l’abbé Xavier Beauvais – Janvier 2019

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Une des caractéristiques de l’homme moderne, c’est de le qualifier d’homme consumériste, ou d’homme qui intègre une société de consommation. Tocqueville au XIXe siècle prédisait déjà que selon lui, l’homme – et la société du XXe siècle – serait un homme de faible stature spirituelle, toujours à la recherche d’utilités et de petits intérêts, sous un Etat aux apparences paternelles, mais totalitaire en son fond. Cette particularité de l’homme moderne nous permet de le qualifier de « homo economicus ». Quand l’argent, au-delà de sa finalité naturelle, qui est de déterminer l’équivalence entre les choses, domine avec séduction sur ceux qui vivent dans la cité, cette cité se convertit en un grand marché et le citoyen en un être producteur et consommateur.

Quels sont les traits de l’entrepreneur ?

Son but principal n’est pas toujours l’appât du gain. Ce qui préoccupe et absorbe tout homme d’affaires, ce qui remplit sa vie et donne un sens à son activité, c’est l’intérêt de son entreprise. Ce en quoi l’homme d’affaires concentre son travail, ses préoccupations, ce sur quoi il chiffre sa fierté et ses désirs, c’est son entreprise. L’entreprise est pour lui un être en chair et en os qui grâce à sa comptabilité, son organisation, ses contrats commerciaux, entraîne une existence économique indépendante. L’homme d’affaire ne connaît pas d’autre fin, n’a pas d’autre préoccupation que de voir croître son négoce jusqu’à se convertir en un organisme florissant, fort et prospère. La grande majorité des chefs d’entreprise n’ont pas d’autre aspiration que celle d’amplifier leur négoce. Si on leur demande pourquoi tout cela, quel objet ont en réalité toutes ces préoccupations, ils vous regardent la bouche ouverte et vous répliquent un peu irrités que cela ne demande aucune explication, que le requiert le développement de la vie économique, que l’exige le progrès. Une telle analyse pour l’observateur impartial, une telle réponse paraît absurde jusqu’à impliquer une espèce de régression à l’état élémentaire de l’âme infantile. L’enfant à quatre idéaux qui dirigent sa vie.

– Le premier c’est la grandeur incarnée dans les personnes d’âge mûr, et en dernier lieu par le géant. On retrouve cela dans la valorisation quantitative propre à l’homme d’affaires. Pour lui, avoir du succès signifie avoir des avantages sur les autres, arriver à être plus que le voisin, à avoir plus que lui, être plus grand comme le veulent les enfants, une certaine recherche d’infinitude qui est parfois la signature de l’esprit de lucre.

– Le deuxième idéal propre aux enfants, c’est celui du mouvement rapide. La célérité pour mener à bien ses plans économiques intéresse l’homme d’affaires moderne autant que son caractère massif et quantitatif ; le concept de record arrive aux affaires.

La troisième affection de l’enfant, c’est la nouveauté. L’enfant se fatigue vite de ses projets, il en laisse un pour en prendre un autre. Également l’homme d’affaires de notre temps est attiré par ce qui est nouveau parce que nouveau, inédit.

– Finalement, l’enfant cherche à sentir qu’il a un certain pouvoir, et pour cela il donne des ordres à ses petits frères ou oblige le chien à faire des pirouettes. La recherche du pouvoir est la quatrième tendance de l’homme d’affaires. Ainsi le chef d’entreprise moderne polarisé dans son négoce, a une teinture morale qui l’assimile aux enfants. Il y a donc en lui un certain infantilisme. Attention, tous les chefs d’entreprise ne sont pas ainsi, il y en a de véritablement exemplaires, mais la plus grande partie d’entre eux s’adonnent fébrilement à leur activité jusqu’à la limite des possibilités humaines, au détriment de leur famille, au détriment surtout de leur vie spirituelle. Tous et chacun des moments de la journée, de l’amour, de la vie, toutes les aspirations de l’esprit, toutes les préoccupations et les inquiétudes sont consacrées à une seule chose : la production. Un tel excès d’activité finit par détruire le corps et corrompre l’âme.

Regardez cet homme qui vit en dépendance des va-et-vient de la bourse. Il se trouvait déjà sur le point de mourir, ses yeux étaient déjà fermés. Tout à coup, il les ouvrit et avec ce qu’il lui restait de voix, il s’adressa à l’un de ses fils « A combien est aujourd’hui la cotation du dollar ?». Ce furent ses dernières paroles. Une pareille polarisation sur les gains, fait que ce type d’hommes d’affaires, aujourd’hui dominant, sont totalement étrangers à toute considération étrangère à autre chose que le gain, convaincus qu’ils sont de la supériorité de la valeur lucrative sur toutes les autres valeurs. Il n’existe déjà plus aucun scrupule de type moral, esthétique ou sentimental. On peut leur appliquer ce qui s’est dit d’un des Rockefeller: « Ils ont su passer au-delà de tout obstacle moral avec un manque de scrupules presque ingénu », John Rockefeller dont les mémoires reflètent d’excellente manière cette mentalité, en une occasion a résumé son credo en disant qu’il était disposé à payer un salaire d’un million de dollars à un de ses mandataires, à condition qu’il possède – en dehors des aptitudes nécessaires – une carence de scrupules et qu’il soit disposé à sacrifier sans la moindre considération, des milliers de personnes. Voilà pour le visage de l’homme d’affaires, face active de l’esprit consumériste.

Voyons maintenant la figure du consommateur.

Il est lui aussi obsédé par la valeur économique, toujours à la recherche de l’utile, du quantitatif sur la qualité. Le mot d’ordre c’est produire au maximum et consommer le maximum. L’homme est une machine produire et à consommer.

Or il y a une différence profonde entre les valeurs économiques et les valeurs spirituelles. Le propre des valeurs économiques consiste à être échangées et consommées. Le propre des valeurs spirituelles consiste à être exprimées et communiquées. Une valeur spirituelle, par exemple, la magnanimité ne s’échange pas, elle se communique ; e1le ne se consomme pas, elle s’exprime.

Et plus elle se communique et s’exprime, plus elle s’enrichit et elle grandit, plus elle devient puissante. Par contre, les valeurs économiques, argent ou choses, s’échangent, s’utilisent, se consomment. Cela signifie qu’elles peuvent être achetées ou vendues. Personne en revanche ne peut acheter ou vendre les valeurs spirituelles, car elles ne sont pas de la marchandise. Cela ne veut pas dire que les biens matériels soient méprisables. Leur achat et leur vente impliquent un juste prix et le juste prix s’établit sur une base de critères moraux, ce qui fait que les échanges économiques peuvent être un acte de justice.

En ce cas, le fait d’acheter et de vendre, qui est le propre des valeurs économiques, inclut une certaine valeur spirituelle qui, à travers les valeurs non spirituelles, devient concrète, fait partie de la vie. C’est pour cette raison qu’il serait erroné de dénigrer, au nom d’un spiritualisme abstrait, les valeurs économiques. Il serait aussi erroné de surévaluer, au nom d’un matérialisme obtus, les valeurs économiques, comme c’est le cas aujourd’hui. Il serait également erroné de mettre les deux catégories de valeurs sur le même plan.

– des valeurs économiques, on en fait usage ;
– des valeurs spirituelles, on les savoure. L’expression est de saint Augustin, d’après qui,
– aux périssables, correspond le « uti », leur utilisation ;
– aux choses qui ne périssent pas, correspond le « frui » la jouissance.

Les premières sont un moyen, se consomment. Les autres, en jouissant d’elles, croissent. Mais l’homme consumériste n’établit pas ces distinctions. Pour lui, seuls comptent les biens terrestres. C’est l’ère du plastique : avoir et user, utiliser et jeter, avoir du nouveau. Eh bien il faut l’affirmer et réagir contre : la métaphysique du la mort quasi totale de tous les idéaux. La maladie de notre Occident jadis chrétien est l’abondance : avoir toute matériel et avoir réduit au maximum le spirituel. Comblé d’objets, l’homme se sent vide, tout le contraire de ce qu’écrivait saint Paul aux Corinthiens : « N’ayant rien nous le possède tout entier ». Chaque civilisation offre une vision propre à l’homme, et c’est par là qu’on peule juger. Ainsi les civilisations du passé ont eu leur aristocratie en lesquelles s’incarnait un idéal humain déterminé. On ne pouvait pas comprendre, par exemple, la civilisation grecque sans connaître l’idéal du beau-bien qui est sa fleur ; de la même manière on ne comprendrait pas la civilisation médiévale si l’on n’espérait rien du saint, du chevalier, du courtois.

Toutes les grandes civilisations ont fait ressortir un type d’homme, un modèle humain qui, peut-être jamais, ou quasiment ne s’est totalement concrétisé mais dont l’attraction résultait fascinante, suscitant l’effort de tous ceux sur lesquels elle irradiait. La civilisation moderne qui ne sait plus déjà ce qu’est l’homme, qui ignore le sens de l’intelligence et se trouve amputée de toute finalité, peut être définie essentiellement comme une civilisation de moyens, une civilisation technique ; les moyens eux-mêmes se sont convertis enfin. Posséder les moyens sera posséder la fin. Il est évident que la richesse matérielle a toujours joué un rôle important dans la société, mais jamais n’a constitué entelle-même un objet d’admiration.

L’homme a constamment cherché l’or et l’argent, mais jamais sa recherche et son obtention ne furent considérées dans le passé comme la fin ultime de 1’intelligence humaine. Pour les hommes traditionnels, la richesse n’était autre que ce qui rendait parfois possible un effort créateur. Seule la société actuelle a exalté la figure de l’homme consumériste dont la destinée finale se réalise ici sur la terre. Ce fait de tout consommer qui nous atteint, aliments, produits de toute espèce, modes, valeurs, idées, néologismes, nouveautés, informations, idoles, marques, images, et tout cela d’une manière frénétique, manifeste dans l’homme un désir profond de s’assimiler à ce qui n’est pas, à ce que sa condition humaine ne lui permet pas. Il s’agit là de l’expression multitudinaire et dégradée d’une fausse extase qui exige de cet homme, de consommer chaque fois plus et d’être chaque fois moins.

Voilà l’homme qu’on propose aujourd’hui, celui de citoyen consommateur, l’homme anxieux de satisfaire ses désirs, un homme réduit à ses nécessités matérielles. En dernière instance, tout tourne autour de la passion, limitée en bonne part aux biens de consommation. C’est là le propre del ’homme passionné : ne plus voir en lui que sa passion, se laisser aveugler par elle, s’identifier avec elle. La propagande moderne a bien compris cette fonction mutilante de la passion quand elle sort de son orbite. Elle donne aujourd’hui un homme « light » qui ne s’intéresse plus aux héros et aux saints. Ses modèles sont ceux qu’ont triomphé économiquement, une race pleine de choses, mais vide de tout l’essentiel, vide de l’être. Et c’est ainsi qu’on forme une masse soumise à l’abrutissement quotidien des médias, accoutumée à réagir personnellement, sans le moindre esprit critique, pleinement soumise tout type de manipulation.

L’homme consumériste est donc un homme inquiet. Non pas inquiet au sens où l’entendait saint Augustin quand il disait que le cœur de l’homme est « inquiet tant qu’il ne repose pas en Dieu », inquiet en raison de ses appétits supérieurs, mais inquiet par sa recherche infatigable de ce qui lui est inférieur. Devant le rythme spasmodique du progrès centré sur la technique, devant l’information superficielle, les spectacles faciles qui nous inondent, l’âme ne se développe en rien ; bien au contraire, elle se rétracte, et la vie spirituelle diminue, perd en qualité. Lesbien être augmente pendant que le développement spirituel se réduit. La surabondance laisse dans le cœur une tristesse déchirante.

Non, il est impossible de confier toutes les espérances dans la science, la technologie, la croissance économique. La victoire de la civilisation scientifique et technique nous a inculqué une sorte d’insécurité spirituelle. Ses dons nous enrichissent mais nous soumettent aussi à l’esclavage. Tout se réduit aux intérêts, tout est lutte pour les biens matériels, mais une voix intérieure nous dit que nous laissons là de côté quelque chose de pur, de supérieur et de fragile. Nous ne discernons plus déjà le sens, la finalité de notre existence.

Alors reconnaissons-le, même à voix basse et pour nous en corriger : engagés, attrapés dans ce mouvement vertigineux, pourquoi vivons-nous ? Les questions éternelles demeurent, il dépend de nous de réagir pour rester libres, de la liberté des enfants de Dieu. Esclaves de Dieu, oui, esclaves de la chair, voilà quiets contraire à notre dignité. Puissions-nous en prendre davantage conscience avec la grâce de Dieu qui nous est toujours accordée très largement.

Abbé Xavier Beauvais, prêtre de la de la FSSPX

Sources : Acampado n° 144 / La Porte Latine du 4 janvier 2019

Abbé Xavier Beauvais

FSSPX