Colères constructives !

Giotto, Jésus chasse les marchands du Temple. Chapelle des Scrovegni, Padoue. Crédits : Fred de Noyelle / Godong

C’est une expé­rience com­mune : la colère est une émo­tion sou­vent des­truc­trice. Entre époux, en famille, à l’école, au tra­vail, en voi­ture, dans le voi­si­nage comme dans la rue, la colère s’exprime sans limite, sans mesure, et par­fois aus­si, sans rai­son. Notons qu’à côté de ceux qui explosent lit­té­ra­le­ment, il y a ceux qui inté­rio­risent : sou­vent dans le déni de leur émo­tion, ils ruminent et adoptent une stra­té­gie de repli ou de fuite. Ils ne sont pas moins cour­rou­cés que les pre­miers et finissent dans l’amertume, le res­sen­ti­ment, voire dans la haine, quand leur colère ne s’achève pas dans une vio­lence subite et inattendue.

Si ces expé­riences peuvent être dévas­ta­trices et ô com­bien dou­lou­reuses quand il faut ramas­ser un à un les débris de la colère, elles ne doivent pas faire oublier pour­tant que la capa­ci­té de se mettre en colère est fon­da­men­ta­le­ment une chance pour l’homme, un atout dans son action et dans ses œuvres, une défense pré­cieuse pour sa vie et celle des siens. Si la colère était tou­jours et par­tout inutile, la nature ne nous aurait pas dotés de cette puis­sance d’attaque redou­table et par­fois… très effi­cace quand elle est maî­tri­sée avec un art consom­mé. En effet la colère est une émo­tion que Dieu donne à l’homme pour l’aider à main­te­nir la véri­té, assu­rer la jus­tice et pro­mou­voir le bien per­son­nel de cha­cun comme le bien com­mun d’une famille ou de n’importe quelle autre com­mu­nau­té. Si l’homme n’avait pas la pos­si­bi­li­té de se mettre en colère, l’injustice, le men­songe, le mal règne­raient bien davan­tage encore ! Car la colère, en met­tant en branle tout l’homme – corps et âme -, lui apporte un élan, une éner­gie, une puis­sance qui, mises au ser­vice du bien com­mun, peuvent accom­plir des merveilles.

Faut-​il encore savoir accueillir et accom­pa­gner une telle impé­tuo­si­té, lorsqu’elle sur­git impromp­tue au détour de nos actions et de nos pensées.

Irascimini, et nolite pec­care. (Mettez-​vous en colère, et ne péchez point)

Psaume 4, 5

En effet comme un détec­teur de mou­ve­ment mal réglé se déclenche à la moindre mouche qui vole, la capa­ci­té de se mettre en colère s’active par­fois sans juste rai­son : une appa­rence d’injustice, qui n’en est pas une ; une frus­tra­tion affec­tive, qui est per­çue – mais à tort – comme une injure ; une affir­ma­tion inouïe qui, en fait, n’est pas fausse… Pour évi­ter ces mau­vaises appré­cia­tions de la réa­li­té, il est pru­dent de ne jamais réagir à chaud, mais d’attendre que l’émotion passe pour ana­ly­ser froi­de­ment la situa­tion et lais­ser à la rai­son et au temps le soin de juger s’il y a lieu ou non de s’émouvoir. Si l’enjeu est impor­tant, il importe en outre de recueillir l’avis éclai­ré d’une ou deux per­sonnes de bon juge­ment pour confir­mer, cor­ri­ger ou nuan­cer le nôtre.

La colère ne nous a pas été don­née pour détruire, mais pour édifier. 

Au cas où la colère s’avère jus­ti­fiée, il faut encore accom­pa­gner, cana­li­ser cette mâle éner­gie qui par­court avec vélo­ci­té le corps tout entier. Tout débor­de­ment est à pros­crire abso­lu­ment. De la colère débri­dée, l’apôtre saint Jacques a décla­ré : « la colère de l’homme n’accomplit pas la jus­tice de Dieu ». Une colère non maî­tri­sée, en effet, se retourne tou­jours contre nous et contre notre pro­chain : elle peut même tuer l’un et l’autre. Mais si elle se tient, rai­son­nable et patiente, sous la sage conduite de l’esprit, elle est alors d’une grande aide : elle incite à mieux voir en quel point pré­cis la jus­tice a été atteinte ; de quelle gra­vi­té relève une offense ; en quoi il y a eu manque de res­pect. La colère pousse l’homme à faire un état objec­tif des lieux ; elle l’invite encore à y remé­dier, quand bien même les solu­tions s’annoncent dif­fi­ciles et pénibles : ins­tau­rer des rela­tions saines avec une per­sonne qui manque de res­pect ; défendre le droit des petits contre l’abus des puis­sants ; cor­ri­ger, voire punir des indi­vi­dus mal­fai­sants pour pro­té­ger la socié­té en sa tota­li­té ; réta­blir et défendre la véri­té, faus­sée ou défor­mée par le men­songe ; res­tau­rer la paix entre deux per­sonnes en conflit. La colère ne nous a pas été don­née pour détruire, mais pour édi­fier, sur les bases de la véri­té et de la jus­tice, des rela­tions pai­sibles et ajus­tées en trou­vant les solu­tions les plus appropriées.

Ainsi appri­voi­sée, la colère en sort tota­le­ment méta­mor­pho­sée : elle est deve­nue mécon­nais­sable au point qu’on hésite encore à l’appeler colère. Elle est deve­nue cette vigueur spi­ri­tuelle qui s’affirme et avance, calme et pai­sible, sans heur­ter ou bru­ta­li­ser le pro­chain. La dou­ceur – c’est le nom qu’on lui donne alors – est en réa­li­té la seule issue hono­rable aux colères de l’homme. Sans les igno­rer ou les lais­ser explo­ser, elle les trans­forme en les accompagnant.

Source : Apostol n°205, mars 2026