Jean-Paul II

Déclaration conjointe Sur la doctrine de la justification

31 octobre 1999

Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification de la Fédération Luthérienne Mondiale et de l'Eglise catholique (Augsbourg)

Table des matières

Préambule

1. La doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion était cen­trale pour la Réforme luthé­rienne du XVIe siècle. Elle était consi­dé­rée comme « le pre­mier article, l’article capi­tal »[1] à la fois « guide et juge pour tous les autres domaines de la doc­trine chré­tienne ».[2] On y défen­dait et affir­mait sur­tout l’acception réfor­ma­trice et la valeur par­ti­cu­lière de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion face à la théo­lo­gie et à l’Eglise catho­lique romaine de l’époque qui, de leur côté, affir­maient et défen­daient une doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion aux accents dif­fé­rents. Du côté de la Réforme, on consi­dé­rait cette ques­tion comme étant le point de cris­tal­li­sa­tion de toutes les polé­miques. Les confes­sions de foi luthériennes[3] et le Concile de Trente de l’Eglise catho­lique romaine ont pro­non­cé des condam­na­tions doc­tri­nales qui res­tent en vigueur aujourd’hui et dont les consé­quences sont causes de sépa­ra­tion entre les Eglises.

2. Pour la tra­di­tion luthé­rienne, la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion a gar­dé cette fonc­tion par­ti­cu­lière. C’est pour cela qu’une place impor­tante lui revint dès le début du dia­logue offi­ciel luthérien-catholique.

3. On se réfé­re­ra avant tout aux rap­ports L’Evangile et l’Eglise (1972)[7] du Groupe de Travail œcu­mé­nique de théo­lo­giens pro­tes­tants et catho­liques en Allemagne. Certains de ces rap­ports de dia­logue ont connu une récep­tion offi­cielle. Un exemple impor­tant est la récep­tion des conclu­sions de l’étude sur les ana­thèmes du XVIe siècle. L’Eglise évan­gé­lique luthé­rienne unie alle­mande a, avec d’autres Eglises pro­tes­tantes alle­mandes, rédi­gé une prise de posi­tion à laquelle a été confé­rée la plus grande recon­nais­sance ecclé­siale pos­sible (1994).[8]

4. Dans leurs dis­cus­sions de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion, tous les rap­ports de dia­logue ain­si que les prises de posi­tion qui s’y réfèrent montrent un haut degré d’accord dans leurs approches et leurs conclu­sions. Le temps est mûr pour un bilan et une réca­pi­tu­la­tion des résul­tats des dia­logues à pro­pos de la jus­ti­fi­ca­tion, de telle manière que nos Eglises soient infor­mées avec la pré­ci­sion et la conci­sion qui conviennent des conclu­sions de ce dia­logue et qu’elles soient en mesure de prendre posi­tion de manière autorisée.

5. Telle est l’intention de la pré­sente Déclaration com­mune. Elle veut mon­trer que désor­mais, sur la base de ce dia­logue, les Eglises luthé­riennes signa­taires et l’Eglise catho­lique romaine[9] sont en mesure d’énoncer une com­pré­hen­sion com­mune de notre jus­ti­fi­ca­tion par la grâce de Dieu au moyen de la foi en Christ. Cette décla­ra­tion ne contient pas tout ce qui est ensei­gné dans cha­cune des Eglises à pro­pos de la jus­ti­fi­ca­tion ; elle exprime cepen­dant un consen­sus sur des véri­tés fon­da­men­tales de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion et montre que des déve­lop­pe­ments qui demeurent dif­fé­rents ne sont plus sus­cep­tibles de pro­vo­quer des condam­na­tions doctrinales.

6. Notre décla­ra­tion n’est pas une pré­sen­ta­tion nou­velle et auto­nome qui s’ajouterait aux rap­ports des dia­logues et aux docu­ments pré­cé­dents ; elle ne veut en rien les rem­pla­cer. Elle se réfère, comme le montre l’annexe sur ses sources, à ces textes et à leurs argumentations.

7. Tout comme les dia­logues, cette décla­ra­tion com­mune est por­tée par la convic­tion que le dépas­se­ment des condam­na­tions et des ques­tions jusqu’alors contro­ver­sées ne signi­fie pas que les sépa­ra­tions et les condam­na­tions soient prises à la légère ou que le pas­sé de cha­cune de nos tra­di­tions ecclé­siales soit désa­voué. Elle est cepen­dant por­tée par la convic­tion que de nou­velles appré­cia­tions adviennent dans l’histoire de nos Eglises et y génèrent des évo­lu­tions qui non seule­ment per­mettent mais exigent que les ques­tions sépa­ra­trices et les condam­na­tions soient véri­fiées et réexa­mi­nées sous un angle nouveau.

1 . Le message biblique de la justification

8. Notre manière com­mune de nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu dans l’Ecriture Sainte a conduit à ces appré­cia­tions nou­velles. Nous écou­tons ensemble l’Evangile qui nous dit que « Dieu a tant aimé le monde qu’il a don­né son Fils, son unique, pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éter­nelle » (Jn 3, 16). Cette bonne nou­velle est pré­sen­tée dans l’Ecriture Sainte de diverses manières. Dans l’Ancien Testament nous enten­dons la parole de Dieu qui nous parle du péché humain (Ps 51, 1–5 ; Dn 9, 5s. ; Qo 8, 9s. ; Esd 9, 6s.), de la déso­béis­sance humaine (Gn 3, 1–19 ; Ne 9, 16s.26), de la jus­tice (Es 46, 13 ; 51, 5–8 ; 56, 1 ; [cf. 53, 11] ; Jr 9, 24) et du juge­ment de Dieu (Qo 12, 14 ; Ps 9, 5s. ; 76, 7–9).

9. Dans le Nouveau Testament, Matthieu (5, 10 ; 6, 33 ; 21, 32), Jean (16, 8–11), l’épître aux Hébreux (5, 13 ; 10, 37s.) et l’épître de Jacques (2, 14–26) n’abordent pas de la même manière les thèmes « jus­tice » et « jus­ti­fi­ca­tion ».[10] Même les dif­fé­rentes épîtres pau­li­niennes évoquent le don du salut de diverses manières : comme « libé­ra­tion en vue de la liber­té » (Ga 5, 1–13 ; cf. Rm 6, 7), comme « récon­ci­lia­tion avec Dieu » (2 Co 5, 18–21 ; cf. Rm 5, 11), comme « paix avec Dieu » (Rm 5, 1), comme « nou­velle créa­tion » (2 Co 5, 17), comme « vie pour Dieu en Christ Jésus » (Rm 6, 11.23), ou comme « sanc­ti­fi­ca­tion en Christ Jésus » (cf. 1 Co 1, 2 ; 1, 30 ; 2 Co 1, 1).Parmi ces des­crip­tions, une place par­ti­cu­lière revient à celle de la « jus­ti­fi­ca­tion » du pécheur par la grâce de Dieu par le moyen de la foi (Rm 3, 23–25) qui a été plus par­ti­cu­liè­re­ment mise en avant à l’époque de la Réforme.

10. Paul décrit l’Evangile comme puis­sance de Dieu en vue du salut de la per­sonne humaine tom­bée sous le pou­voir du péché : comme mes­sage qui pro­clame « que la jus­tice de Dieu est révé­lée par la foi et pour la foi » (Rm 1, 16s.) et qui donne la « jus­ti­fi­ca­tion » (Rm 3, 21–31). Il pro­clame Christ comme étant « notre jus­tice » (1 Co 1, 30) en appli­quant au Seigneur res­sus­ci­té ce que Jérémie avait annon­cé à pro­pos de Dieu lui-​même (Jr 23, 6).Toutes les dimen­sions de son œuvre sal­va­trice ont leur racine dans la mort et la résur­rec­tion du Christ, car il est « notre Seigneur livré pour nos fautes et res­sus­ci­té pour notre jus­ti­fi­ca­tion » (Rm 4, 25). Tous les êtres humains ont besoin de la jus­tice de Dieu car « tous ont péché et sont pri­vés de la gloire de Dieu » (Rm 3, 23 ; cf. Rm 1, 18–3, 20 ; 11, 32 ; Ga 3, 22). Dans l’épître aux Galates (3, 6) et dans celle aux Romains (4, 3–9), Paul com­prend la foi d’Abraham (Gn 15, 6) comme foi en ce Dieu qui jus­ti­fie le pécheur (Rm 4, 5). Il fait appel au témoi­gnage de l’Ancien Testament pour sou­li­gner son Evangile pro­cla­mant que la jus­tice est confé­rée à tous ceux qui, comme Abraham, placent leur confiance en la pro­messe de Dieu.« Le juste vivra par la foi » (Ha 2, 4 ; cf. Ga 3, 11 ; Rm 1, 17). Dans les épîtres pau­li­niennes la jus­tice de Dieu est éga­le­ment puis­sance de Dieu pour chaque croyant (Rm 1, 16s.). En Christ il la laisse être notre jus­tice (2 Co 5, 21). La jus­ti­fi­ca­tion nous est confé­rée par Christ Jésus « que Dieu a des­ti­né à ser­vir d’expiation par son sang par le moyen de la foi » (Rm 3, 25 ; cf. 3, 21–28). « C’est par la grâce en effet, que vous êtes sau­vés, par le moyen de la foi ; vous n’y êtes pour rien ; c’est le don de Dieu » (Ep 2, 8s.).

11. La jus­ti­fi­ca­tion est par­don des péchés (Rm 3, 23–25 ; Ac 13, 39 ; Lc 18, 14), libé­ra­tion du pou­voir de domi­na­tion du péché et de la mort (Rm 5, 12–21) et de la malé­dic­tion de la loi (Ga 3, 10–14). Elle est accueil dans la com­mu­nion avec Dieu, déjà main­te­nant, puis en plé­ni­tude dans le règne à venir (Rm 5, 1s.).Elle unit au Christ, à sa mort et à sa résur­rec­tion (Rm 6, 5). Elle advient par le don du Saint-​Esprit dans le bap­tême en tant qu’incorporation dans l’unique corps (Rm 8, 1s. 9s. ; 1 Co 12, 12s.). Tout cela vient de Dieu seul, à cause du Christ, par la grâce par le moyen de la foi en « l’Évangile du Fils de Dieu » (Rm 1, 1–3).

12. Les jus­ti­fiés vivent de la foi qui naît de la parole du Christ (Rm 10, 17) et qui agit dans l’amour (Ga 5, 6), lui-​même fruit de l’Esprit (Ga 5, 22s.). Mais vu que des puis­sances et des convoi­tises exté­rieures et inté­rieures conti­nuent à ten­ter les croyants (Rm 8, 35–39 ; Ga 5, 16–21) et que ceux-​ci tombent dans le péché (1 Jn 1, 8.10), il faut qu’ils se mettent tou­jours plus à l’écoute des pro­messes de Dieu, recon­naissent leurs péchés (1 Jn 1, 9), par­ti­cipent au corps et au sang du Christ et soient exhor­tés à vivre avec droi­ture confor­mé­ment à la volon­té de Dieu. C’est la rai­son pour laquelle l’Apôtre dit aux jus­ti­fiés : « Avec crainte et trem­ble­ment met­tez en œuvre votre salut, car c’est Dieu qui fait en vous et le vou­loir et le faire selon son des­sein bien­veillant » (Ph 2, 12s.). Mais la bonne nou­velle demeure : « Il n’y a donc main­te­nant plus aucune condam­na­tion pour ceux qui sont en Jésus Christ » (Rm 8, 1) et en qui le Christ vit (Ga 2, 20). Par l’œuvre de jus­tice du Christ, il y aura « pour tous les hommes la jus­ti­fi­ca­tion qui donne la vie » (Rm 5, 18).

2. La doctrine de la justification comme problème œcuménique

13. Les inter­pré­ta­tions et appli­ca­tions contra­dic­toires du mes­sage biblique de la jus­ti­fi­ca­tion ont été au XVIe siècle une rai­son prin­ci­pale de la divi­sion de l’Eglise occi­den­tale ; les condam­na­tions doc­tri­nales en témoignent. De ce fait, une com­pré­hen­sion com­mune de la jus­ti­fi­ca­tion est fon­da­men­tale et indis­pen­sable pour sur­mon­ter la divi­sion des Eglises. La récep­tion des don­nées des sciences bibliques, de l’histoire de la théo­lo­gie et de l’histoire des dogmes a per­mis de par­ve­nir, dans le dia­logue œcu­mé­nique depuis le deuxième Concile du Vatican, à un rap­pro­che­ment signi­fi­ca­tif à pro­pos de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion. Ce rap­pro­che­ment per­met de for­mu­ler dans cette décla­ra­tion com­mune un consen­sus sur des véri­tés fon­da­men­tales de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion à la lumière duquel les condam­na­tions doc­tri­nales cor­res­pon­dantes du XVIe siècle ne concernent plus aujourd’hui le partenaire.

3. La compréhension commune de la justification

14. L’écoute com­mune de la Bonne Nouvelle pro­cla­mée dans l’Ecriture Sainte ain­si que les dia­logues théo­lo­giques de ces der­nières années entre les Eglises luthé­riennes et l’Eglise catho­lique romaine ont conduit à une approche com­mune de la concep­tion de la jus­ti­fi­ca­tion. Tout cela com­porte un consen­sus dans des véri­tés fon­da­men­tales ; les divers éclair­cis­se­ments concer­nant des argu­ments par­ti­cu­liers sont com­pa­tibles avec ce consensus.

15. Notre foi com­mune pro­clame que la jus­ti­fi­ca­tion est l’œuvre du Dieu tri­ni­taire. Le Père a envoyé son Fils dans le monde en vue du salut du pécheur. L’incarnation, la mort et la résur­rec­tion de Christ sont le fon­de­ment et le préa­lable de la jus­ti­fi­ca­tion. De ce fait, la jus­ti­fi­ca­tion signi­fie que le Christ lui-​même est notre jus­tice, car nous par­ti­ci­pons à cette jus­tice par l’Esprit Saint et selon la volon­té du Père. Nous confes­sons ensemble : c’est seule­ment par la grâce au moyen de la foi en l’action sal­vi­fique du Christ, et non sur la base de notre mérite, que nous sommes accep­tés par Dieu et que nous rece­vons l’Esprit Saint qui renou­velle nos cœurs, nous habi­lite et nous appelle à accom­plir des œuvres bonnes.[11]

16. Tous les êtres humains sont appe­lés par Dieu au salut en Christ. Nous sommes jus­ti­fiés en lui seul lorsque nous rece­vons ce salut dans la foi. La foi elle-​même est don de Dieu par le Saint-​Esprit qui agit dans la com­mu­nau­té des croyants par la parole et les sacre­ments et conduit les croyants vers ce renou­vel­le­ment de la vie que Dieu par­achève dans la vie éternelle.

17. Ensemble nous sommes convain­cus que le mes­sage de la jus­ti­fi­ca­tion nous ren­voie d’une manière par­ti­cu­lière au centre du témoi­gnage néo-​testamentaire de l’agir sal­va­teur de Dieu en Christ : il nous dit que, pécheurs, nous ne devons notre vie nou­velle qu’à la misé­ri­corde de Dieu qui nous par­donne et fait toute chose nou­velle, une misé­ri­corde qui nous est offerte et est reçue dans la foi et que nous ne pou­vons jamais méri­ter sous quelque forme que ce soit.

18. Pour ces rai­sons, la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion, qui reprend et déve­loppe ce mes­sage, n’est pas seule­ment une par­tie de l’enseignement chré­tien. Elle se situe dans un lien essen­tiel à toutes les véri­tés de la foi qui doivent être consi­dé­rées dans leur inter­dé­pen­dance interne. Elle est un cri­tère indis­pen­sable qui ren­voit sans cesse au Christ l’ensemble de la doc­trine et de la pra­tique des Eglises. Lorsque les luthé­riens insistent sur la signi­fi­ca­tion par­ti­cu­lière de ce cri­tère, ils ne nient pas l’interrelation et le sens de toutes les véri­tés de la foi. Lorsque les catho­liques se savent rede­vables de plu­sieurs cri­tères, ils ne nient pas la fonc­tion spé­ci­fique du mes­sage de la jus­ti­fi­ca­tion. Ensemble, luthé­riens et catho­liques ont pour but de confes­ser par­tout le Christ, de pla­cer en lui seul leur confiance car il est le seul média­teur (1 Tm 2, 5s.) par lequel Dieu se donne lui-​même dans l’Esprit Saint et offre ses dons renou­ve­lants [cf. les sources pour chap. 3].

4. Le développement de la compréhension commune de la justification

4.1 L’incapacité et le péché de la personne humaine face à la justification

19. Nous confes­sons ensemble que la per­sonne humaine est pour son salut entiè­re­ment dépen­dante de la grâce sal­va­trice de Dieu. La liber­té qui est la sienne face aux per­sonnes et aux choses de ce monde n’est pas une liber­té vis-​à-​vis de son salut. Ceci signi­fie : en tant que pécheur il est pla­cé sous le juge­ment de Dieu et inca­pable de se tour­ner de lui-​même vers Dieu en vue de son salut, voire de méri­ter sa jus­ti­fi­ca­tion devant Dieu ou d’atteindre son salut par ses propres forces. La jus­ti­fi­ca­tion est opé­rée par la grâce seule. Parce que les catho­liques et les luthé­riens confessent cela ensemble, on peut dire que :

20. Lorsque les catho­liques affirment que, lors de la pré­pa­ra­tion en vue de la jus­ti­fi­ca­tion et de son accep­ta­tion, la per­sonne humaine « coopère » par son appro­ba­tion à l’agir jus­ti­fiant de Dieu, ils consi­dèrent une telle appro­ba­tion per­son­nelle comme étant une action de la grâce et non pas le résul­tat d’une action dont la per­sonne humaine serait capable.

21. Dans la com­pré­hen­sion luthé­rienne, la per­sonne humaine est inca­pable de coopé­rer à son salut car elle s’oppose en tant que pécheur d’une manière active à Dieu et à son agir sal­va­teur. Les luthé­riens ne nient pas que la per­sonne humaine puisse refu­ser l’action de la grâce. Lorsqu’ils affirment qu’elle ne peut que rece­voir la jus­ti­fi­ca­tion (mere pas­sive), ils nient par là toute pos­si­bi­li­té d’une contri­bu­tion propre de la per­sonne humaine à sa jus­ti­fi­ca­tion mais non sa pleine par­ti­ci­pa­tion per­son­nelle dans la foi, elle-​même opé­rée par la parole de Dieu [cf. les sources pour le chap. 4.1.].

4.2 La justification pardonne les péchés et rend juste

22. Nous confes­sons ensemble que, par la grâce, Dieu par­donne son péché à la per­sonne humaine et que simul­ta­né­ment, en sa vie, il la libère du pou­voir asser­vis­sant du péché en lui offrant la vie nou­velle en Christ. Lorsque la per­sonne humaine a part au Christ dans la foi, Dieu ne lui impute pas son péché et opère en elle, par l’Esprit Saint, un amour agis­sant. Ces deux aspects de l’agir sal­va­teur de Dieu ne doivent pas être sépa­rés. Le par­don des péchés et la pré­sence sanc­ti­fiante de Dieu sont intrin­sè­que­ment liés par le fait que la per­sonne humaine est, dans la foi, unie au Christ qui, dans sa per­sonne, est notre jus­tice (1 Co 1, 30).Parce que les catho­liques et les luthé­riens confessent cela ensemble, on peut dire que :

23. Lorsque les luthé­riens insistent sur le fait que la jus­tice du Christ est notre jus­tice, ils veulent avant tout affir­mer que par la décla­ra­tion du par­don le pécheur reçoit la jus­tice devant Dieu en Christ et que sa vie n’est renou­ve­lée qu’en union au Christ. Lorsqu’ils disent que la grâce de Dieu est amour par­don­nant [« faveur de Dieu »[12] ], ils ne nient pas le renou­vel­le­ment de la vie des chré­tiens mais veulent affir­mer que la jus­ti­fi­ca­tion demeure libre de toute coopé­ra­tion humaine et ne dépend pas non plus des consé­quences régé­né­ra­trices de la grâce en la per­sonne humaine.

24. Lorsque les catho­liques affirment que le renou­vel­le­ment de l’être inté­rieur est offert au croyant par la récep­tion de la grâce,[13] ils veulent insis­ter sur le fait que la grâce par­don­nante de Dieu est tou­jours liée au don d’une vie nou­velle qui par l’Esprit Saint s’exprime dans un amour agis­sant ; ce disant, ils ne nient pas que le don divin de la grâce demeure, dans la jus­ti­fi­ca­tion, indé­pen­dant de la coopé­ra­tion humaine [cf. sources pour le cha­pitre 4.2.].

4.3 Justification par la grâce au moyen de la foi

25. Nous confes­sons ensemble que le pécheur est jus­ti­fié au moyen de la foi en l’œuvre sal­va­trice de Dieu en Christ ; ce salut lui est offert par l’Esprit Saint dans le bap­tême en tant que fon­de­ment de toute sa vie chré­tienne. Dans la foi jus­ti­fiante, la per­sonne humaine place sa confiance en la pro­messe misé­ri­cor­dieuse de Dieu, une foi qui embrasse l’espérance pla­cée en Dieu et l’amour. Cette foi est active dans l’amour ; c’est pour cela que le chré­tien ne peut et ne doit pas demeu­rer sans œuvres. Mais tout ce qui dans la per­sonne humaine pré­cède et suit le don libre de la foi, n’est pas la cause de la jus­ti­fi­ca­tion et ne la mérite pas.

26. Selon la com­pré­hen­sion luthé­rienne, Dieu jus­ti­fie le pécheur par la foi seule (sola fide). Dans la foi, la per­sonne humaine place toute sa confiance en son créa­teur et sau­veur et est ain­si en com­mu­nion avec lui. Dieu lui-​même pro­voque cette foi en créant pareille confiance par sa parole créa­trice. Parce qu’il est nou­velle créa­tion, cet acte divin concerne toutes les dimen­sions de la per­sonne et conduit à une vie dans l’espérance et dans l’amour. Ainsi l’enseignement de « la jus­ti­fi­ca­tion par la foi seule » dis­tingue mais ne sépare pas la jus­ti­fi­ca­tion et le renou­vel­le­ment de la vie qui est une consé­quence néces­saire de la jus­ti­fi­ca­tion et sans lequel il ne sau­rait y avoir de foi. En outre, cela montre quel est le fon­de­ment de ce renou­vel­le­ment. Celui-​ci naît de l’amour de Dieu offert à la per­sonne humaine dans la jus­ti­fi­ca­tion. Justification et renou­vel­le­ment de la vie sont inti­me­ment unis dans le Christ qui est pré­sent dans la foi.

27. La com­pré­hen­sion catho­lique insiste, elle aus­si, sur le carac­tère fon­da­men­tal de la foi pour la jus­ti­fi­ca­tion ; sans elle il ne sau­rait y avoir de jus­ti­fi­ca­tion. Auditrice de la parole et croyante, la per­sonne humaine est jus­ti­fiée par son bap­tême. La jus­ti­fi­ca­tion du pécheur est par­don des péchés et réa­li­sa­tion de la jus­tice par la grâce jus­ti­fiante qui fait de nous des enfants de Dieu. Dans la jus­ti­fi­ca­tion, les jus­ti­fiés reçoivent du Christ la foi, l’espérance et l’amour et sont ain­si reçus dans la com­mu­nion avec lui.[14] Cette nou­velle rela­tion per­son­nelle à Dieu est exclu­si­ve­ment fon­dée dans la misé­ri­corde de Dieu et demeure tou­jours dépen­dante de l’œuvre créa­trice et sal­va­trice du Dieu misé­ri­cor­dieux qui est fidèle à lui-​même et en qui la per­sonne humaine peut, pour cette rai­son, pla­cer sa confiance. Il en résulte que la grâce jus­ti­fiante ne devient jamais une pos­ses­sion de la per­sonne dont cette der­nière pour­rait se récla­mer face à Dieu. Si la com­pré­hen­sion catho­lique insiste sur le renou­vel­le­ment de la vie par la grâce jus­ti­fiante, ce renou­vel­le­ment dans la foi, l’espérance et l’amour est tou­jours dépen­dant de la gra­tui­té de la grâce de Dieu et exclut toute contri­bu­tion de l’homme à la jus­ti­fi­ca­tion dont il pour­rait s’enorgueillir devant Dieu (Rm 3, 27) [cf. sources pour le cha­pitre 4.3.].

4.4 L’être pécheur du justifié

28. Nous confes­sons ensemble que, dans le bap­tême, le Saint-​Esprit unit la per­sonne humaine au Christ, la jus­ti­fie et la renou­velle effec­ti­ve­ment. Malgré cela, le jus­ti­fié demeure sa vie durant et constam­ment dépen­dant de la grâce de Dieu qui le jus­ti­fie sans condi­tions. Il n’est pas sous­trait au pou­voir tou­jours encore affluant du péché et à son emprise (cf. Rm 6, 12–14), il n’est pas dis­pen­sé de com­battre per­pé­tuel­le­ment la convoi­tise égoïste du vieil homme qui le met en oppo­si­tion à Dieu (cf. Ga 5, 16 ; Rm 7, 7.10). Même le jus­ti­fié doit quo­ti­dien­ne­ment implo­rer le par­don de Dieu comme dans le Notre-​Père (Mt 6, 12 ; 1 Jn 1, 9). Il est constam­ment appe­lé à la conver­sion et à la repen­tance, et le par­don lui est tou­jours à nou­veau accordé.

29. Les luthé­riens veulent expri­mer cela lorsqu’ils disent que le chré­tien est « à la fois juste et pécheur » : Il est entiè­re­ment juste car Dieu lui par­donne son péché par la parole et le sacre­ment, et lui accorde la jus­tice du Christ qui dans la foi devient la sienne et fait de lui, en Christ et devant Dieu, une per­sonne juste. Face à lui-​même cepen­dant, il recon­naît par la loi qu’il demeure aus­si tota­le­ment pécheur, que le péché habite encore en lui (1 Jn 1, 8 ; Rm 7, 17.20) car il ne cesse de pla­cer sa confiance dans de faux dieux et n’aime pas Dieu avec cet amour sans par­tage que Dieu, son créa­teur, exige de lui (Dt 6, 5 ; Mt 22, 36–40 par.). Cette oppo­si­tion à Dieu est en tant que telle véri­ta­ble­ment péché. Cependant, par le mérite du Christ, le pou­voir alié­nant du péché est bri­sé : le péché n’est plus péché « domi­nant » le chré­tien car il est « domi­né » par le Christ auquel le jus­ti­fié est lié par la foi ; ain­si, tant qu’il vit sur terre, le chré­tien peut, du moins par­tiel­le­ment, mener une vie dans la jus­tice. Malgré le péché, le chré­tien n’est plus sépa­ré de Dieu car, né de nou­veau par le bap­tême et le Saint-​Esprit, il reçoit le par­don de son péché par le retour quo­ti­dien à son bap­tême ; ain­si son péché ne le condamne plus et n’entraîne plus sa mort éternelle.[15] Lorsque les luthé­riens affirment que le jus­ti­fié est aus­si pécheur et que son oppo­si­tion à Dieu est véri­ta­ble­ment péché, ils ne nient pas que, mal­gré le péché, le jus­ti­fié n’est plus, en Christ, sépa­ré de Dieu et que son péché est un péché domi­né. En cela ils s’accordent avec le par­te­naire catholique-​romain mal­gré les dif­fé­rences dans la com­pré­hen­sion du péché du justifié.

30. Les catho­liques consi­dèrent que la grâce de Jésus Christ confé­rée dans le bap­tême extirpe tout ce qui est « vrai­ment » péché, tout ce qui est « condam­nable » (Rm 8, 1).[16] Ils affirment cepen­dant qu’une ten­dance venant du péché et pous­sant au péché (concu­pis­cence) sub­siste en la per­sonne humaine. Etant don­né que selon la convic­tion catho­lique un élé­ment per­son­nel est requis pour qu’il y ait péché humain, ils consi­dèrent que l’absence de cet élé­ment ne per­met plus d’appeler péché au sens propre du terme la ten­dance oppo­sée à Dieu. Ils ne veulent pas, par là, nier le fait que cette incli­na­tion ne cor­res­pond pas au des­sein ori­gi­naire de Dieu sur l’humanité, ni qu’elle se pose objec­ti­ve­ment en contra­dic­tion avec Dieu et qu’elle est l’objet d’un com­bat de toute une vie ; dans la recon­nais­sance pour le salut reçu du Christ, ils veulent sou­li­gner que cette ten­dance oppo­sée à Dieu ne mérite pas la puni­tion de la mort éternelle[17] et qu’elle ne sépare plus le jus­ti­fié de Dieu. Si, cepen­dant, le jus­ti­fié se sépare volon­tai­re­ment de Dieu, il ne suf­fit pas qu’il reprenne à obser­ver les com­man­de­ments. Il faut qu’il reçoive, dans le sacre­ment de la récon­ci­lia­tion, le par­don et la paix qui lui sont accor­dés par moyen de la parole du par­don qui lui est confé­ré en ver­tu de l’œuvre de récon­ci­lia­tion de Dieu dans le Christ [cf. sources pour le cha­pitre 4.4.].

4.5 Loi et Evangile

31. Nous confes­sons ensemble que l’homme est jus­ti­fié par la foi en l’Evangile « indé­pen­dam­ment des œuvres de la loi » (Rm 3, 28). Le Christ a accom­pli la loi et l’a dépas­sée en tant que che­min du salut par sa mort et sa résur­rec­tion. Nous confes­sons aus­si que les com­man­de­ments de Dieu gardent leur vali­di­té pour les jus­ti­fiés et que le Christ exprime par sa parole et sa vie la volon­té de Dieu qui demeure aus­si pour le jus­ti­fié une règle de conduite.

32. Les luthé­riens font remar­quer que dis­tin­guer et arti­cu­ler cor­rec­te­ment loi et Evangile est essen­tiel pour la com­pré­hen­sion de la jus­ti­fi­ca­tion. La loi, dans son usage théo­lo­gique, est exi­gence et accu­sa­tion. Chaque homme et chaque chré­tien aus­si, toute la vie durant, en tant qu’il est pécheur, est sujet à cette accu­sa­tion et la loi dévoile ses péchés, de sorte qu’il puisse se tour­ner plei­ne­ment dans la foi en l’Evangile vers la misé­ri­corde de Dieu en Christ qui seule justifie.

33. La loi, en tant que che­min du salut, étant accom­plie et dépas­sée par l’Evangile, les catho­liques peuvent dire que le Christ n’est pas un légis­la­teur com­pa­rable à Moïse. Lorsque les catho­liques affirment que le jus­ti­fié doit res­pec­ter les com­man­de­ments de Dieu, ils ne nient pas que la grâce de la vie éter­nelle est misé­ri­cor­dieu­se­ment pro­mise aux enfants de Dieu par Jésus Christ[18] [cf. sources pour le cha­pitre 4.5.].

4.6 La certitude du salut

34. Nous confes­sons ensemble que les croyants peuvent comp­ter sur la misé­ri­corde et les pro­messes de Dieu. Même face à leurs propres fai­blesses et aux menaces mul­tiples met­tant en péril leur foi, ils peuvent, grâce à la mort et à la résur­rec­tion du Christ, se fon­der sur la pro­messe effi­cace de la grâce de Dieu dans la parole et le sacre­ment et avoir ain­si la cer­ti­tude de cette grâce.

35. Les réfor­ma­teurs ont par­ti­cu­liè­re­ment sou­li­gné le fait que, dans l’épreuve, le croyant ne doit pas regar­der vers lui-​même mais, dans la foi, regar­der vers le Christ et ne se confier qu’en lui seul. Dans la confiance en la pro­messe de Dieu, il a la cer­ti­tude de son salut, alors qu’il n’en a aucune s’il ne regarde que vers lui-même.

36. Les catho­liques peuvent par­ta­ger le sou­ci des réfor­ma­teurs qui consiste à fon­der la foi sur la réa­li­té objec­tive des pro­messes du Christ, à faire abs­trac­tion de l’expérience per­son­nelle et à ne faire confiance qu’à la pro­messe du Christ (cf. Mt 16, 19 ; 18, 18). Avec le deuxième Concile du Vatican, les catho­liques affirment : croire signi­fie se confier plei­ne­ment à Dieu[19] qui nous libère de l’obscurité du péché et de la mort et nous éveille à la vie éternelle.[20] Ainsi on ne peut pas croire en Dieu et en même temps dou­ter de la fia­bi­li­té de sa pro­messe. Personne ne sau­rait dou­ter de la misé­ri­corde de Dieu et du mérite du Christ, alors que cha­cun pour­rait être pré­oc­cu­pé de son salut en regar­dant ses propres fai­blesses et défi­ciences. Cependant c’est en recon­nais­sant ses propres échecs que le croyant peut être cer­tain que Dieu veut son salut [cf. sources cha­pitre 4.6.].

4.7 Les bonnes œuvres du justifié

37. Nous confes­sons ensemble que les bonnes œuvres – une vie chré­tienne dans la foi, l’espérance et l’amour – sont les consé­quences de la jus­ti­fi­ca­tion et en repré­sentent les fruits. Lorsque le jus­ti­fié vit en Christ et agit dans la grâce reçue, il porte, en termes bibliques, de bons fruits. Cette consé­quence de la jus­ti­fi­ca­tion est pour le chré­tien, dans la mesure où il lutte tout au long de sa vie contre le péché, une obli­ga­tion qu’il doit rem­plir ; c’est la rai­son pour laquelle Jésus et les écrits apos­to­liques exhortent les chré­tiens à accom­plir des œuvres d’amour.

38. Selon la concep­tion catho­lique, les bonnes œuvres qui sont réa­li­sées par la grâce et l’action du Saint-​Esprit contri­buent à une crois­sance dans la grâce afin que la jus­tice reçue de Dieu soit pré­ser­vée et la com­mu­nion avec le Christ appro­fon­die. Lorsque les catho­liques affirment le « carac­tère méri­toire » des bonnes œuvres, ils entendent par là que, selon le témoi­gnage biblique, un salaire céleste est pro­mis à ces œuvres. Loin de contes­ter le carac­tère de ces œuvres en tant que don ou, encore moins, de nier que la jus­ti­fi­ca­tion reste un don immé­ri­té de grâce, ils veulent sou­li­gner la res­pon­sa­bi­li­té de la per­sonne pour ses actions.

39. Les luthé­riens par­tagent eux aus­si l’idée d’une pré­ser­va­tion de la grâce et d’une crois­sance dans la grâce et la foi. Néanmoins ils sou­lignent que la jus­tice, en tant qu’acceptation par Dieu et par­ti­ci­pa­tion à la jus­tice du Christ, est tou­jours par­faite. Ils affirment en même temps que ses consé­quences peuvent croître tout au long de la vie chré­tienne. En consi­dé­rant les bonnes œuvres des chré­tiens comme étant les « fruits » et les « signes » de la jus­ti­fi­ca­tion et non des « mérites » propres, ils consi­dèrent éga­le­ment, confor­mé­ment au Nouveau Testament, la vie éter­nelle comme « salaire » non méri­té dans le sens de l’accomplissement de la pro­messe de Dieu faite aux croyants [cf. sources pour le cha­pitre 4.7].

5. La signification et la portée du consensus obtenu

40. La com­pré­hen­sion de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion pré­sen­tée dans cette décla­ra­tion montre qu’il existe entre luthé­riens et catho­liques un consen­sus dans des véri­tés fon­da­men­tales de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion. A la lumière de ce consen­sus sont accep­tables les dif­fé­rences qui sub­sistent dans le lan­gage, les formes théo­lo­giques et les accen­tua­tions par­ti­cu­lières dans la com­pré­hen­sion de la jus­ti­fi­ca­tion telles qu’elles sont décrites dans les para­graphes 18 à 39 de cette décla­ra­tion. C’est pour­quoi les pré­sen­ta­tions luthé­rienne et catho­lique de la foi en la jus­ti­fi­ca­tion sont, dans leurs dif­fé­rences, ouvertes l’une à l’autre et ne per­mettent plus d’infirmer le consen­sus atteint dans des véri­tés fondamentales.

41. Il en découle que les condam­na­tions doc­tri­nales du XVIe siècle, dans la mesure où elles se réfé­rent à l’enseignement de la jus­ti­fi­ca­tion, appa­raissent dans une lumière nou­velle : l’enseignement des Eglises luthé­riennes pré­sen­té dans cette décla­ra­tion n’est plus concer­né par les condam­na­tions du Concile de Trente. Les condam­na­tions des Confessions de foi luthé­riennes ne concernent plus l’enseignement de l’Eglise catho­lique romaine pré­sen­té dans cette déclaration.

42. Cela n’enlève rien au sérieux des condam­na­tions doc­tri­nales liées à la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion. Certaines n’étaient pas sim­ple­ment sans objet ; elles conservent pour nous « leur valeur d’avertissements salu­taires » dont nous avons à tenir compte dans l’enseignement et la pratique.[21]

43. Notre consen­sus dans des véri­tés fon­da­men­tales de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion doit avoir des consé­quences et trou­ver sa confir­ma­tion dans la vie et l’enseignement des Eglises. A cet égard, il existe encore des ques­tions d’importance diverse qui demeurent et exigent d’être ulté­rieu­re­ment cla­ri­fiées. Elles concernent, entre autres, la rela­tion entre la Parole de Dieu et l’enseignement de l’Eglise, ain­si que l’ecclésiologie, l’autorité dans l’Eglise, son uni­té, le minis­tère et les sacre­ments, et enfin la rela­tion exis­tant entre jus­ti­fi­ca­tion et éthique sociale. Nous sommes convain­cus que la com­pré­hen­sion com­mune à laquelle nous sommes par­ve­nus consti­tue un fon­de­ment solide qui per­met­tra cette cla­ri­fi­ca­tion ulté­rieure. Les Eglises luthé­riennes et l’Eglise catho­lique romaine conti­nue­ront à appro­fon­dir leur com­pré­hen­sion com­mune afin qu’elle porte ses fruits dans l’enseignement et la vie ecclésiale.

44. Nous ren­dons grâce à Dieu pour ce pas déci­sif dans le dépas­se­ment de la sépa­ra­tion des Eglises. Nous prions l’Esprit Saint de conti­nuer à nous conduire vers cette uni­té visible qui est la volon­té du Christ.

Sources de la Déclaration commune concernant la Doctrine de la Justification

Dans ses sec­tions 3 et 4, la Déclaration com­mune reprend des expres­sions emprun­tées à divers dia­logues luthériens-​catholiques. Il s’agit en par­ti­cu­lier des docu­ments suivants :

Tous sous un seul Christ, prise de posi­tion de la Commission inter­na­tio­nale catholique-​luthérienne. In : Face à l’Unité. L’ensemble des textes adop­tés (1972–1985) intro­duits et pré­sen­tés, en tra­duc­tion revue et cor­ri­gée, par Hervé Legrand et Harding Meyer. Cerf, Paris 1986. Denzinger – Hünermann, Enchiridion sym­bo­lo­rum 37 ed, édi­tion bilingue (Joseph Hoffmann) Paris 1996 [cité DH].

Commentaire du Conseil Pontifical pour la pro­mo­tion de l’unité des chré­tiens à pro­pos de l’étude : Les ana­thèmes du XVIe siècle sont-​ils encore actuels ? (Vatican 1992), non publié [cité : Commentaire].

La jus­ti­fi­ca­tion par la foi. Document du Groupe mixte de dia­logue luthérien-​catholique des États-​Unis. Texte fran­çais in : Documentation Catholique 1888/​1985, 126–162 [cité USA].

Les ana­thèmes du XVIe siècle sont-​ils encore actuels?Les condam­na­tions doc­tri­nales du Concile de Trente et des Réformateurs justifient-​elles encore la divi­sion de nos Églises ? Propositions sou­mises aux Églises catho­lique, luthé­rienne et réfor­mée en Allemagne sous la direc­tion de Karl Lehmann et Wolfhart Pannenberg à la demande de l’Évêque E. Lohse et du Cardinal Ratzinger. Traduit de l’allemand par Pierre Jundt et Joseph Hoffmann. Cerf, Paris 1989 [cité : Anathèmes].

Prise de posi­tion de la Commission com­mune de l’Église évan­gé­lique unie d’Allemagne (VELKD) et du Comité natio­nal alle­mand de la Fédération Luthérienne Mondiale à pro­pos du docu­ment « Les ana­thèmes du XVIe siècle sont-​ils encore actuels ? » (13 sep­tembre 1991). Texte alle­mand in : Lehrverurteilungen im Gespräch. Die ers­ten offi­ziel­len Stellungnahmen aus den evan­ge­li­schen Kirchen in Deutschland. Göttingen 1993, 57–160 [cité VELKD].

Section 3 :La com­pré­hen­sion com­mune de la jus­ti­fi­ca­tion, para­graphes 17 et 18 : Cf. en par­ti­cu­lier Anathèmes 115s. ; VELKD 95.

– « Une image de la jus­ti­fi­ca­tion cen­trée sur la foi et conçue de manière foren­si que est d’une impor­tance moyenne pour la Bible tout entière, bien que ce ne soit pas la seule manière pau­lienne ou biblique de repré­sen­ter l’œuvre sal­vi­fique de Dieu » (USA, 146).

– « Les catho­liques comme les luthé­riens peuvent recon­naître le besoin d’évaluer les pra­tiques, les struc­tures et les théo­lo­gies de l’Eglise selon la manière dont elles aident ou entravent la pro­cla­ma­tion de la pro­messe misé­ri­cor­dieuse et libre de Dieu dans le Christ Jésus qui ne peut être bien reçue que par la foi (n. 28) » (USA, 153).

A pro­pos de l’« affir­ma­tion fon­da­men­tale » (USA, 157 ; cf. 4), il est dit :

– « Cette affir­ma­tion, comme la doc­trine de la Réforme de la jus­ti­fi­ca­tion par la foi seule, sert de cri­tère pour juger toutes les pra­tiques, struc­tures et tra­di­tions ecclé­siales, pré­ci­sé­ment parce que sa contre-​partie est le Christ seul (solus Christus).C’est en lui seul, en fin de compte, qu’on doit avoir confiance comme étant l’unique média­teur par lequel Dieu, dans l’Esprit Saint, répand ses dons sal­vi­fiques. Chacun d’entre nous, qui par­ti­ci­pons à ce dia­logue, affirme que tout ensei­gne­ment chré­tien, toute obser­vance chré­tienne, toute fonc­tion chré­tienne doit ser­vir à nour­rir l’obéissance de la foi (Rm 1, 5) en l’action sal­vi­fique de Dieu dans le Christ Jésus seul, par l’Esprit Saint, pour le salut du fidèle et la louange et l’honneur du Père des cieux » (USA, 160).

– « C’est pour­quoi la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion et sur­tout son fon­de­ment biblique conservent à jamais dans l’Eglise une fonc­tion spé­ci­fique : main­te­nir dans la conscience des chré­tiens que nous autres, pécheurs, nous vivons uni­que­ment de l’amour misé­ri­cor­dieux de Dieu dont nous ne fai­sons qu’accepter le don gra­tuit, et que cet amour, nous ne pou­vons le méri­ter d’aucune manière, si modeste soit-​elle, ou le lier à des condi­tions anté­rieures ou pos­té­rieures dont nous serions les auteurs. La doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion devient ain­si la norme cri­tique qui doit per­mettre de véri­fier à tout moment si telle inter­pré­ta­tion concrète de notre rap­port à Dieu peut pré­tendre être qua­li­fiée de chré­tienne. Elle devient en même temps pour l’Eglise la norme cri­tique qui doit per­mettre de véri­fier à tout moment si sa pré­di­ca­tion et sa pra­tique cor­res­pondent à ce qui lui a été confié par son Seigneur » (Anathèmes, 116)

– « L’accord sur le fait que la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion n’a pas seule­ment son impor­tance comme un ensei­gne­ment par­tiel par­ti­cu­lier dans l’ensemble de la doc­trine de nos Eglises, mais qu’elle a aus­si une signi­fi­ca­tion comme cri­tère pour la doc­trine et la pra­tique de nos Eglises, est pour les luthé­riens un pro­grès fon­da­men­tal dans le dia­logue œcu­mé­nique entre nos Eglises, que nous ne sau­rions assez saluer » (VELKD 95 ; cf.157)

– « La doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion a certes, pour les luthé­riens et pour les catho­liques, une place dif­fé­rente au sein de la hie­rar­chia veri­ta­tum : les deux par­ties s’accordent cepen­dant pour dire que la fonc­tion spé­ci­fique de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion est d’être une norme cri­tique « qui doit per­mettre de véri­fier à tout moment si telle inter­pré­ta­tion concrète de notre rap­port à Dieu peut pré­tendre être qua­li­fiée de chré­tienne ». Elle devient en même temps pour l’Eglise la norme cri­tique qui doit per­mettre de véri­fier à tout moment si sa pré­di­ca­tion et sa pra­tique cor­res­pondent à ce qui lui a été confié par son Seigneur. La signi­fi­ca­tion cri­té­rio­lo­gique de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion pour la sacra­men­to­lo­gie, l’ecclésiologie et le domaine de l’éthique exige cepen­dant un com­plé­ment d’études appro­fon­dies » (Commentaire 106s.).

Section 4.1. : L’incapacité et le péché de la per­sonne humaine face à la jus­ti­fi­ca­tion, para­graphes 19–21 : Cf. en par­ti­cu­lier Anathèmes 74ss. ; VELKD 77–81 ; 83s.

– « Ceux chez qui règne le péché ne peuvent rien faire pour méri­ter la jus­ti­fi­ca­tion, qui est le don gra­tuit de la grâce de Dieu. Même le début de la jus­ti­fi­ca­tion, par exemple le repen­tir, la prière pour la grâce et le désir du par­don, doit être l’œuvre de Dieu en nous » (USA, 156, 3).

– « Pour tous deux il s’agit… non pas de nier que l’homme y soit réel­le­ment par­tie pre­nante.… Une réponse n’est pas une œuvre. La réponse de la foi est elle-​même opé­rée par la Parole de la pro­messe que rien ne peut extor­quer et qui vient à l’homme de l’extérieur. Il ne peut y avoir de coopé­ra­tion qu’en ce sens que le cœur est là auprès de la foi (ist dabei) quand la Parole le touche et sus­cite la foi » (Anathèmes, 81).

– « Les canons 4, 5, 6 et 9 du Concile de Trente n’indiquent une dif­fé­rence signi­fi­ca­tive à pro­pos de la jus­ti­fi­ca­tion que si la doc­trine luthé­rienne du rap­port entre Dieu et sa créa­ture dans l’événement de la jus­ti­fi­ca­tion insiste sur le moner­gisme divin et la seule action du Christ au point de ne plus confé­rer, lors de la jus­ti­fi­ca­tion, un rôle essen­tiel à la libre accep­ta­tion de la grâce de Dieu, qui est elle même don de Dieu » (Commentaire 25).

– « Côté luthé­rien, la stricte insis­tance sur la pas­si­vi­té de la per­sonne humaine lors de sa jus­ti­fi­ca­tion n’a jamais vou­lu nier la pleine par­ti­ci­pa­tion per­son­nelle dans la foi. Elle vou­lait sim­ple­ment exclure toute coopé­ra­tion dans l’événement de la jus­ti­fi­ca­tion. Celle-​ci est exclu­si­ve­ment œuvre du Christ, œuvre exclu­sive de la grâce » (VELKD 84, 3–8).

Section 4.2. : La jus­ti­fi­ca­tion par­donne les péchés et rend juste, para­graphes 22–24 : Cf. en par­ti­cu­lier USA, 98–101 ; Anathèmes 82ss. ; VELKD 84ss. ain­si que les cita­tions concer­nant 4.3.

– « Par la jus­ti­fi­ca­tion, nous sommes à la fois décla­rés et faits justes. La jus­ti­fi­ca­tion n’est donc pas une fic­tion légale. Dieu, en jus­ti­fiant, rend sa pro­messe effec­tive ; il par­donne le péché et nous rend vrai­ment justes » (USA, 156, 5).

– «… La théo­lo­gie des Réformateurs ne néglige pas ce que la théo­lo­gie catho­lique met en relief : le carac­tère créa­teur et régé­né­rant de l’amour de Dieu ; et elle n’affirme pas… l’impuissance de Dieu vis-​à-​vis d’un péché qui, dans la jus­ti­fi­ca­tion, ne serait que remis, mais dont le pou­voir qui sépare de Dieu ne serait pas véri­ta­ble­ment sup­pri­mé » (Anathèmes, 85).

– «… (La doc­trine luthé­rienne) n’a jamais consi­dé­ré que « l’imputation de la jus­tice du Christ » n’avait pas de consé­quence dans la vie du croyant, car la parole du Christ opère ce qu’elle affirme. Par consé­quent elle ne com­prend pas la grâce comme une faveur mais comme une puis­sance effi­cace… car « là où il y a par­don des péchés, il y a vie et féli­ci­té » » (VELKD 86, 15–23).

– «… La doc­trine catho­lique ne néglige pas ce que la théo­lo­gie évan­gé­lique met en relief : le carac­tère per­son­nel de la grâce et son carac­tère lié à la Parole ; et elle n’affirme pas… (que) la grâce (serait) com­prise comme une pos­ses­sion concrète (din­ghaft) et dis­po­nible de l’homme, s’agirait-il même d’une pos­ses­sion ayant fait l’objet d’un don gra­tuit » (Anathèmes, 85).

Section 4.3. : Justification par la grâce au moyen de la foi : Cf. sur­tout USA, 105ff ; Anathèmes 85–91 ; VELKD 87–90.

– « Si on passe d’une langue à l’autre, ce que disent les Réformateurs de la jus­ti­fi­ca­tion par la foi cor­res­pond à la façon dont les catho­liques parlent de la jus­ti­fi­ca­tion par la grâce, et d’autre part, quant au fond, la doc­trine des Réformateurs com­prend sous cet unique mot « foi » ce que la doc­trine catho­lique, en réfé­rence à 1 Co 13, 13, résume dans la triade foi, espé­rance et cha­ri­té » (Anathèmes, 90).

– « Nous sou­li­gnons que, dans le sens du pre­mier com­man­de­ment, la foi est tou­jours amour de Dieu et espé­rance en Lui qui s’exprime dans l’amour envers les pro­chains » (VELKD 89, 8–11).

– « Les catho­liques… enseignent… comme le font les luthé­riens, que rien, avant le don gra­tuit de la foi, ne mérite la jus­ti­fi­ca­tion et que tous les dons sal­vi­fiques de Dieu viennent du Christ seul » (USA, 105).

– « Les Réformateurs… com­prennent la foi comme le par­don et la com­mu­nion avec le Christ opé­rés par la Parole de la pro­messe même… Tel est le fon­de­ment de l’existence nou­velle, grâce à laquelle la chair de péché est morte, et l’homme nou­veau a sa vie en Christ (sola fide per Christum). Mais, même si une telle foi fait néces­sai­re­ment de l’homme un homme nou­veau, le chré­tien n’édifie pas sa ferme assu­rance sur sa vie nou­velle, mais uni­que­ment sur la pro­messe de grâce don­née par Dieu. L’acceptation de celle-​ci par la foi suf­fit, dès lors que « foi » est com­pris au sens de confiance en la pro­messe (fides pro­mis­sio­nis) » (Anathèmes, 86).

– Cf. Tridentinum, sess. 6 cap. 7 : « Aussi, avec la rémis­sion des péchés, l’homme reçoit-​il dans la jus­ti­fi­ca­tion même par Jésus Christ en qui il est insé­ré, tous les dons sui­vants infus en même temps : la foi, l’espérance et la cha­ri­té » (DH 1530).

– « Selon la com­pré­hen­sion évan­gé­lique, la foi qui s’attache sans condi­tions à la pro­messe de Dieu offerte dans la Parole et les sacre­ments suf­fit pour être jus­ti­fié devant Dieu, de sorte que la régé­né­ra­tion des hommes, sans laquelle il ne peut pas y avoir de foi, n’apporte pour sa part aucune contri­bu­tion à la jus­ti­fi­ca­tion » (Anathèmes, 91).

– « En tant que luthé­riens, nous main­te­nons la dis­tinc­tion entre jus­ti­fi­ca­tion et sanc­ti­fi­ca­tion, entre la foi et les œuvres. Distinction ne veut pas dire sépa­ra­tion » (VELKD 89, 6–8).

– « La doc­trine catho­lique se sait d’accord avec la pré­oc­cu­pa­tion des Réformateurs pour qui la régé­né­ra­tion de l’homme n’apporte aucune « contri­bu­tion » à la jus­ti­fi­ca­tion, et sur­tout pas une contri­bu­tion dont il pour­rait se pré­va­loir devant Dieu… Elle se voit néan­moins tenue de sou­li­gner la régé­né­ra­tion de l’homme par la grâce jus­ti­fiante, par égard pour la puis­sance régé­né­ra­trice de Dieu qui doit être confes­sée – mais cela d’une manière telle que cette régé­né­ra­tion dans la foi, l’espérance et la cha­ri­té n’est pas autre chose que la réponse à la grâce inson­dable de Dieu » (Anathèmes, 91).

– « Dans la mesure où la doc­trine catho­lique sou­ligne que la grâce est à com­prendre de manière per­son­nelle et rele­vant de la Parole…, que la régé­né­ra­tion n’est rien d’autre que la réponse sus­ci­tée par la Parole de Dieu elle-​même… et que ce renou­vel­le­ment de la per­sonne humaine n’est pas une contri­bu­tion à la jus­ti­fi­ca­tion et cer­tai­ne­ment pas une don­née dont ce der­nier pour­rait se récla­mer face à Dieu…, (la doc­trine catho­lique) n’est plus tou­chée par notre contra­dic­tion » (VELKD 89, 12–21).

Section 4.4. : L’être pécheur du jus­ti­fié, para­graphes 28–31 : Cf. en par­ti­cu­lier USA 102ss ; Anathèmes 76–81 ; VELKD 81ss.

– « Aussi justes et saints qu’ils soient [= les jus­ti­fiés], ils tombent de temps en temps dans les péchés qui sont de tous les jours… Bien plus, l’action de l’Esprit n’exempte pas les croyants de lut­ter tout au long de leur vie contre les ten­dances au péché. La concu­pis­cence et d’autres effets du péché per­son­nel et ori­gi­nel, selon la doc­trine catho­lique, demeurent dans les jus­ti­fiés, qui doivent donc prier Dieu tous les jours pour deman­der par­don » (USA, 102).

– « Les Pères de Trente et la doc­trine des Réformateurs s’accordent pour dire que le péché ori­gi­nel, mais aus­si la concu­pis­cence qui sub­siste, consiste en une répul­sion à l’égard de Dieu… La concu­pis­cence qui demeure… est l’objet de cette lutte contre le péché qui dure la vie entière… Chez l’homme jus­ti­fié, après le bap­tême, la concu­pis­cence ne sépare plus l’homme de Dieu, c’est-à-dire que, dans le lan­gage de Trente, elle n’est plus un péché au sens propre du mot, et que, dans le lan­gage luthé­rien, elle est un pec­ca­tum regna­tum (un péché maî­tri­sé) » (Anathèmes, 80).

– « L’enjeu est de voir com­ment on peut par­ler du péché du jus­ti­fié sans limi­ter la réa­li­té du salut. Le côté luthé­rien exprime cette ten­sion grâce à l’expression « péché domi­né » (pec­ca­tum regna­tum) qui pré­sup­pose l’enseignement que le chré­tien est « à la fois juste et pécheur » (simul jus­tus et pec­ca­tor). Le côté catho­lique, par contre, pen­sait seule­ment pou­voir pré­ser­ver la réa­li­té du salut en refu­sant le carac­tère pécheur de la concu­pis­cence. Un rap­pro­che­ment fon­da­men­tal et signi­fi­ca­tif est obte­nu lorsque le docu­ment « Les ana­thèmes du XVIe siècle » décrit la concu­pis­cence qui demeure dans le jus­ti­fié comme « aver­sion envers Dieu » et la qua­li­fie ain­si de péché » (VELKD 82, 29–39).

Section 4.5. : Loi et Evangile, para­graphes 32–34 :

– Selon la doc­trine pau­li­nienne, il s’agit là du che­min de la loi juive comme che­min du salut. Celui-​ci est accom­pli et dépas­sé en Christ. C’est ain­si qu’il faut com­prendre cette affir­ma­tion et ses conséquences.

– VELKD (89, 28–36) dit à pro­pos des Canons 19s du Concile de Trente : « Les dix com­man­de­ments valent évi­dem­ment pour les chré­tiens comme l’attestent de nom­breux pas­sages des écrits sym­bo­liques luthé­riens… Lorsque le canon 20 sou­ligne que la per­sonne humaine doit gar­der les com­man­de­ments de Dieu, nous ne sommes pas concer­nés ; mais lorsque ce même canon affirme que la foi n’a de pou­voir sal­va­teur qu’à condi­tion que les com­man­de­ments soient res­pec­tés, nous sommes concer­nés. Lorsque ce canon parle des com­man­de­ments de l’Eglise, il n’y a entre nous aucune diver­gence si ces com­man­de­ments expriment les com­man­de­ments de Dieu. S’il n’en est pas ain­si, nous sommes concernés ».

Section 4.6. : La cer­ti­tude du salut, para­graphes 35–37 : Cf. en par­ti­cu­lier Anathèmes 91–96 ; VELKD 90ss.

– « La ques­tion qui se pose est celle-​ci : com­ment l’homme peut-​il et ose-​t-​il vivre devant Dieu, mal­gré et avec sa fai­blesse ? » (Anathèmes, 92).

– «… Les points qui, pour Luther et les Réformateurs, consti­tuent la base et le point de départ de leur concep­tion ; la pos­si­bi­li­té de faire confiance à la pro­messe de Dieu et à la puis­sance de la mort et de la résur­rec­tion du Christ, ain­si que leur carac­tère uni­ver­sel­le­ment satis­fai­sant ; la fai­blesse de l’homme et la menace qu’elle implique et qu’elle fait cou­rir à la foi et au salut » (Anathèmes, 95).

– Trente sou­ligne qu’il est néces­saire de croire « que les péchés ne sont et n’ont jamais été remis que gra­tui­te­ment par misé­ri­corde divine à cause du Christ » (DH 1533) et que l’on ne sau­rait mettre « en doute la misé­ri­corde de Dieu, les mérites du Christ, la ver­tu et l’efficacité des sacre­ments » (DH 1534) ; le doute et l’incertitude ne valent que lorsque nous nous consi­dé­rons nous-mêmes.

– « Luther et ses par­ti­sans font un pas de plus. Ils invitent à ne pas sup­por­ter seule­ment cette incer­ti­tude, mais à détour­ner d’elle son regard et à sai­sir concrè­te­ment et per­son­nel­le­ment dans sa pleine accep­tion la valeur objec­tive de l’absolution qui, dans le sacre­ment de la péni­tence, vient de « l’extérieur »… Puisque Jésus a dit : « Ce que tu délie­ras sur la terre sera délié dans les cieux » (Mt 16, 19), le croyant… taxe­rait le Christ de men­songe,… s’il ne se fiait pas de façon inébran­lable au par­don que Dieu lui attri­bue dans l’absolution… Que cette confiance puisse être elle-​même incer­taine du point de vue sub­jec­tif, et que la cer­ti­tude (Gewissheit) du par­don n’est pas être sûr (Sicherheit : secu­ri­tas) d’être par­don­né, Luther le sait tout comme ses adver­saires – mais il ne faut pas en faire en quelque sorte un autre pro­blème : le croyant a le devoir de n’y pas prê­ter atten­tion et de ne regar­der qu’à la parole de par­don du Christ » (Anathèmes, 92–93).

– « Les catho­liques peuvent aujourd’hui recon­naître le sou­ci des réfor­ma­teurs qui était de fon­der la foi sur la réa­li­té objec­tive de la pro­messe du Christ : « Ce que tu délie­ras sur terre »… et d’orienter les croyants grâce à une parole expli­cite du par­don des péchés… Le sou­ci ini­tial de Luther était (de ne pas condam­ner), de faire abs­trac­tion de son expé­rience per­son­nelle et de ne faire confiance qu’à Christ et à sa parole de par­don » (Commentaire 27).

– Une condam­na­tion réci­proque à pro­pos de la cer­ti­tude du salut n’est plus fon­dée «… et cela d’autant moins qu’on réflé­chi­ra en par­tant de l’assise que consti­tue une concep­tion de la foi bibli­que­ment renouvelée…Il peut arri­ver qu’un homme perde ou aban­donne la foi, qu’il renonce à s’en remettre à Dieu et à sa pro­messe. Mais il ne peut pas, en ce sens, croire et, en même temps, consi­dé­rer Dieu et sa pro­messe comme n’étant pas dignes de confiance. C’est en ce sens qu’on peut dire, aujourd­hui encore, avec Luther : la foi est cer­ti­tude du salut » (Anathèmes, 96).

– Pour la com­pré­hen­sion de la foi du deuxième Concile du Vatican, cf. Dei Verbum 5 : « A Dieu qui révèle, il faut appor­ter « l’obéissance de la foi »…, par laquelle l’homme s’en remet tout entier libre­ment à Dieu en appor­tant « au Dieu révé­la­teur la sou­mis­sion com­plète de son intel­li­gence et de sa volon­té » et en don­nant de toute sa volon­té son assen­ti­ment à la révé­la­tion qu’il a faite ».

– « La dis­tinc­tion luthé­rienne entre cer­ti­tude (cer­ti­tu­do) de la foi qui regarde exclu­si­ve­ment vers Christ et la sécu­ri­té (secu­ri­tas) ter­restre qui se fonde sur la per­sonne humaine n’a pas été suf­fi­sam­ment reprise par l’étude « Les ana­thèmes… ». La foi ne se réflé­chit jamais en elle-​même, mais elle dépend tota­le­ment de Dieu dont la grâce lui est don­née de l’extérieur (extra nos) par la parole et le sacre­ment » (VELKD 92, 2–9).

Section 4.7. : Les bonnes œuvres du jus­ti­fié, para­graphes 38–40 : Cf. en par­ti­cu­lier Anathèmes 112ss., VELKD 90ss.

– « Le Concile exclut tout mérite de la grâce – donc de la jus­ti­fi­ca­tion (can. 2 : DH 1552) –-, et fonde le mérite de la vie éter­nelle dans le don de la grâce elle-​même qui est obte­nue du fait d’être membre du Christ (can. 32 : DH 1582)… Le Concile entend se rat­ta­cher à Augustin qui intro­duit la notion de mérite pour affir­mer, mal­gré le carac­tère de don gra­tuit qui est celui des œuvres bonnes, la res­pon­sa­bi­li­té de l’homme » (Anathèmes, 112–113).

– Lorsque le lan­gage de la « cau­sa­li­té » du canon 24 est com­pris de manière per­son­nelle comme le fait le cha­pitre 16 du décret sur la jus­ti­fi­ca­tion, où l’idée de la com­mu­nion avec Christ est fon­da­men­tale, alors on peut décrire l’enseignement catho­lique à pro­pos des mérites comme le fait la pre­mière phrase du second para­graphe de 4.7. : contri­bu­tion à une crois­sance dans la grâce, pré­ser­va­tion de la jus­tice reçue de Dieu, appro­fon­dis­se­ment de la com­mu­nion avec Christ.

– « Beaucoup d’oppositions pour­raient être sur­mon­tées si on com­pre­nait l’expression ambi­guë de « mérite » et si on y réflé­chis­sait en se réfé­rant au sens véri­table de la notion biblique de « récom­pense » » (Anathèmes, 114).

– « Les écrits sym­bo­liques luthé­riens sou­lignent que le jus­ti­fié a la res­pon­sa­bi­li­té de ne pas gâcher la grâce reçue mais de vivre en elle… Ainsi ces écrits peuvent par­ler d’une pré­ser­va­tion de la grâce et d’une crois­sance en elle… Si la jus­tice dont parle le canon 24 est com­prise comme celle qui s’exprime dans et par l’humain, nous ne sommes pas concer­nés. Si la « jus­tice » du canon 24 se réfère par contre au fait que le chré­tien est accep­té devant Dieu, nous sommes concer­nés ; car cette jus­tice est tou­jours par­faite ; face à elle les œuvres du chré­tien ne sont que « fruits » et « signes » » (VELKD 94, 2–14).

– « A pro­pos du canon 26, nous ren­voyons à l’apologie, où la vie éter­nelle est appe­lée récom­pense : « …nous recon­nais­sons que la vie éter­nelle est une récom­pense, puisqu’elle est chose due, non pas à cause de nos mérites, mais à cause de la pro­messe » » (VELKD 94, 20–24).

Notes

[1] Les articles de Smalkalde, II, 1 (n. 370 in : La foi des Eglises luthé­riennes. Confessions et caté­chismes, Paris 1991).
[2] « Rector et iudex super omnia gene­ra doc­tri­na­rum ». WA 39 I, 205. Edition de Weimar des œuvres de Luther.
[3] Il faut signa­ler qu’un cer­tain nombre d’Eglises luthé­riennes ne consi­dèrent que la Confession d’Augsbourg et le petit caté­chisme de Luther comme étant leur réfé­rence doc­tri­nale auto­ri­sée. A pro­pos de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion, ces écrits sym­bo­liques ne contiennent aucune condam­na­tion doc­tri­nale à l’en­contre de l’Eglise catho­lique romaine.
[4] Rapport de la Commission inter­na­tio­nale catholique-​luthérienne : L’Evangile et l’Eglise (Rapport de Malte) 1972, dans Face à l’u­ni­té. Tous les textes offi­ciels (1972–1985), Paris 1986, pp. 21–59.
[5] Commission inter­na­tio­nale catholique-​luthérienne, Eglise et Justification. La com­pré­hen­sion de l’Eglise à la lumière de la doc­trine de la jus­ti­fi­ca­tion, in : La Documentation catho­lique 2101/​1994, pp. 810–858, et in : Accords et Dialogues œcu­mé­niques Ed. A. Birmelé et J. Terme. Paris 1996, VIII 93–201.
[6] Dialogue luthérien-​catholique aux États-​Unis : La jus­ti­fi­ca­tion par la foi (1983), in : La Documentation catho­lique 1888/​1985, pp. 126–162.
[7] Les ana­thèmes du XVIe siècle sont-​ils encore actuels?Propositions sou­mises aux Eglises. (Ed.K. Lehmann et W. Pannenberg) Paris 1989.
[8] Prise de posi­tion com­mune de la Conférence d’Arnoldshain, de l’Église évan­gé­lique luthé­rienne unie et du Comité natio­nal de la Fédération Luthérienne à pro­pos du texte « Les ana­thèmes du XVIe siècle sont-​ils encore actuels ? » in : Oekumenische Rundschau 44/​1995, pp. 99–102, ain­si que les docu­ments pré­pa­rant cette déci­sion. Cf. à ce pro­pos : Lehrverurteilungen im Gespräch. Die ers­ten offi­ziel­len Stellungnahmen aus den evan­ge­li­schen Kirchen in Deutschland, Göttingen 1993.
[9] Dans la pré­sente décla­ra­tion, le terme « Eglise » est uti­li­sé dans le sens de l’auto-​compréhension de chaque par­te­naire, sans inten­tion de résoudre les ques­tions ecclé­sio­lo­giques qui y sont liées.
[10] Cf. le Rapport de Malte n. 26–30 et le dia­logue aux Etats-​Unis : La jus­ti­fi­ca­tion par la foi. n. 122–147.Les affir­ma­tions néo­tes­ta­men­taires non-​pauliniennes ont été ana­ly­sées pour le dia­logue des Etats-​Unis par J. Reumann : Righteousness in the New Testament avec des réponses de J. Fitzmyer et J.D. Quinn (Philadelphie, New York 1982), pp.124–180. Les résul­tats de cette étude ont été résu­més par le dia­logue des Etats-​Unis dans les para­graphes 139–142.
[11] Cf. Tous sous un seul Christ n.14 (1980), in : Face à l’u­ni­té. Tous les textes offi­ciels (1972–1985), Paris 1986, pp. 185–194.
[12] Cf. WA 8, 106.
[13] Cf. DH 1528.
[14] Cf. DH 1530.
[15] Cf. Apologie de la Confession d’Augsbourg II, 38–45.In : La foi des Eglises luthé­riennes. op. cit. n. 89s.
[16] Cf. DH 1515.
[17] Cf. DH 1515.
[18] Cf. DH 1545.
[19] Cf. Vatican II, DV 5.
[20] Ibid4.
[21] Cf. Les ana­thèmes du XVIe siècle sont-​ils encore actuels?, p. 50.

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