Pie XII

Lettre encyclique Orientales Omnes

23 décembre 1945

Pour le 350e anniversaire de la réunion de l'Eglise Ruthène au Siège Apostolique

Table des matières

Dans cette lettre ency­clique, le Saint-​Père retrace l’histoire de l’union de l’Eglise ruthène avec le Saint-​Siège (l’u­nion de Brest-​Litovsk en 1596), dont le centre fut la ville de Kiev. La Ruthénie cor­res­pond en par­tie à l’ouest de l’ac­tuelle Ukraine. Il énu­mère les bien­faits qui lui ont été pro­cu­rés par cette union. On ne peut que consta­ter com­bien l’at­ti­tude de Pie XII est à l’op­po­sé de la déplo­rable décla­ra­tion de Balamand (1993) qui reje­tait expli­ci­te­ment l’uniatisme.

Aux véné­rables frères les Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques, et autres ordi­naires des lieux en paix et com­mu­nion avec le Siège Apostolique

Toutes les Églises orien­tales – ain­si que l’enseigne l’histoire – ont tou­jours été l’objet d’un bon vou­loir très aimant de la part des Pontifes romains ; et c’est pour­quoi, sup­por­tant avec peine leur éloi­gne­ment de la ber­ge­rie de l’unique trou­peau et « pous­sés non certes par des inté­rêts humains, mais seule­ment par la divine cha­ri­té et par le désir du salut com­mun » [1], ils les ont invi­tées ins­tam­ment, à maintes reprises, à reve­nir le plus tôt pos­sible à cette uni­té dont elles se sont mal­heu­reu­se­ment écar­tées. Ils savent bien, et par expé­rience, l’abondance des fruits qui résul­te­ront de cette réunion heu­reu­se­ment effec­tuée, pour toute la chré­tien­té, et en par­ti­cu­lier pour les Orientaux eux-​mêmes. En effet, de la pleine et par­faite uni­té de tous les chré­tiens ne peut déri­ver qu’un grand accrois­se­ment du Corps mys­tique de Jésus-​Christ et de cha­cun de ses membres.

A ce sujet, il faut noter que les Orientaux n’ont nul­le­ment à craindre d’être contraints, par suite de leur retour à l’unité de foi et de gou­ver­ne­ment, d’abandonner leurs rites et leurs cou­tumes légi­times ; c’est ce que Nos pré­dé­ces­seurs ont plus d’une fois ouver­te­ment et net­te­ment décla­ré. « Il n’y a donc pas de rai­son pour vous de craindre que, ou Nous ou Nos suc­ces­seurs, Nous sup­pri­mions quelque chose de votre droit, de vos pri­vi­lèges patriar­caux et des rites en usage dans chaque Église. » [2]

Bien que ce jour heu­reux ne soit pas encore arri­vé où il Nous sera don­né d’embrasser avec une pater­nelle affec­tion tous les peuples de l’Orient, reve­nus à l’unique ber­cail, Nous voyons cepen­dant avec joie que de nom­breux fils de ces régions ayant recon­nu la Chaire du bien­heu­reux Pierre comme la cita­delle de l’unité catho­lique, conti­nuent avec une très grande téna­ci­té à défendre et à ren­for­cer cette même unité.

A ce pro­pos, Nous Nous plai­sons à men­tion­ner aujourd’hui d’une façon par­ti­cu­lière l’Eglise ruthène, non seule­ment parce qu’elle se dis­tingue par le nombre de ses fidèles et par son zèle à conser­ver la foi, mais encore parce que trois cent cin­quante années sont main­te­nant écou­lées depuis son heu­reux retour à la com­mu­nion avec le Siège apos­to­lique. S’il convient que cet évé­ne­ment béni soit célé­bré avec un cœur recon­nais­sant très par­ti­cu­liè­re­ment par ceux qui font par­tie de cette Église, Nous esti­mons aus­si qu’il est oppor­tun de le rap­pe­ler à la mémoire de tous les catho­liques, soit afin qu’ils rendent à Dieu d’éternelles actions de grâce pour ce bien­fait sin­gu­lier, soit afin qu’ils le sup­plient avec Nous de vou­loir, dans sa bon­té, sou­la­ger et adou­cir les angoisses et les anxié­tés pré­sentes de ce peuple qui Nous est très cher, de pro­té­ger la sainte reli­gion qu’il pro­fesse, de main­te­nir sa constance et de conser­ver sa foi intacte.

I. Histoire de l’union de l’Église Ruthène avec le Saint-Siège

Les relations avant l’union.

Nous croyons, Vénérables Frères, qu’il n’est pas inutile de rap­pe­ler suc­cinc­te­ment par la pré­sente ency­clique, selon les témoi­gnages de l’histoire, les évé­ne­ments dont il s’agit. Et tout d’abord, il faut remar­quer qu’avant même que ne fût réa­li­sée à Rome, sous de favo­rables aus­pices, l’union des Ruthènes avec le Siège apos­to­lique, dans les années 1595 et 1596, et qu’elle ne fût rati­fiée dans la ville de Brest-​Litowsk plu­sieurs fois, ces popu­la­tions ont tour­né les yeux vers l’Eglise romaine comme vers l’unique Mère de toute la chré­tien­té et qu’elles lui ont mani­fes­té l’obéissance et la véné­ra­tion que leur ins­pi­rait la conscience de leur propre devoir. Ainsi, par exemple, saint Vladimir – ce prince remar­quable que les popu­la­tions presque innom­brables de la Russie vénèrent comme l’auteur et le réa­li­sa­teur de leur conver­sion à la foi chré­tienne – bien qu’il eût emprun­té à l’Eglise orien­tale les rites litur­giques et les céré­mo­nies sacrées, non seule­ment per­sé­vé­ra dans l’unité de l’Eglise catho­lique, conscient de ses propres obli­ga­tions, mais veilla avec soin pour qu’entre le Siège apos­to­lique et sa nation se main­tiennent des rela­tions amicales.

Dans la suite, nombre de ses nobles des­cen­dants, même après que l’Eglise de Constantinople se fut sépa­rée de Rome par un schisme funeste, reçurent avec les hon­neurs dus à leur rang les légats des Pontifes romains et furent unis par des liens d’une fra­ter­nelle ami­tié avec les autres com­mu­nau­tés catholiques.

C’est pour­quoi Isidore, métro­po­li­tain de Kiev et de toutes les Russies, n’agit pas contrai­re­ment aux très anciennes tra­di­tions his­to­riques de l’Eglise ruthène, lorsqu’en l’an 1439, au concile œcu­mé­nique de Florence, il signa de son nom le décret en ver­tu duquel l’Eglise grecque fut solen­nel­le­ment réunie à l’Eglise latine. Cependant, à peine de retour du concile, bien qu’il eût été reçu à Kiev, siège de sa digni­té, avec une grande joie, il fut, peu après, empri­son­né à Moscou et contraint de fuir et de quit­ter son territoire.

Toutefois, au cours des années, le sou­ve­nir de cette heu­reuse réunion des Ruthènes avec le Siège apos­to­lique ne s’éteignit pas com­plè­te­ment, quoique les tristes condi­tions des temps eussent ame­né plus d’une rai­son pour la faire tota­le­ment dis­pa­raître. C’est ain­si qu’en l’année 1458, Grégoire Mammas, patriarche de Constantinople, consa­cra dans cette grande ville un cer­tain Grégoire comme métro­po­lite des Ruthènes, qui alors étaient sou­mis au grand-​duc de Lituanie ; et Nous savons aus­si que l’un et l’autre des suc­ces­seurs dudit métro­po­li­tain s’efforcèrent de réta­blir le lien de l’unité avec l’Eglise romaine, bien que les cir­cons­tances défa­vo­rables ne per­missent pas de faire une pro­mul­ga­tion expli­cite et solen­nelle de cette unité.

Par la suite, à la fin du XVIe siècle, il appa­rut chaque jour plus mani­fes­te­ment que l’on ne pou­vait espé­rer la réno­va­tion et la réforme dési­rée de l’Eglise ruthène, minée par de graves maux, sinon par le réta­blis­se­ment de l’union avec le Siège apos­to­lique. Les his­to­riens dis­si­dents eux-​mêmes racontent et pro­clament ouver­te­ment la situa­tion très mal­heu­reuse de cette Église. Aussi les nobles ruthènes, réunis à Varsovie en 1585, en expo­sant au métro­po­lite leurs doléances en termes acerbes et vio­lents, affir­mèrent que leur Église était en proie à des maux tels que jamais elle n’en avait endu­ré de pareils dans le pas­sé ni qu’elle ne pour­rait, dans l’avenir, en souf­frir de plus grands.

Et ils n’hésitaient pas à en reje­ter la faute sur le métro­po­lite lui-​même, les évêques et les supé­rieurs de monas­tères, en allé­guant contre eux de graves accu­sa­tions. Comme, en cette affaire, des laïques s’insurgèrent contre la hié­rar­chie, il semble que les liens de la dis­ci­pline ecclé­sias­tique fussent sin­gu­liè­re­ment relâchés.

Les négociations (1594–1596).

En consé­quence, rien d’étonnant si, fina­le­ment, les évêques eux-​mêmes, après avoir recou­ru inuti­le­ment à divers remèdes, furent d’avis que l’unique espoir de l’Eglise ruthène se trou­vait dans la négo­cia­tion d’un retour à l’unité catho­lique. A cette époque, le prince Constantin Ostrogskiyj – le plus puis­sant prince des Ruthènes – favo­ri­sait le pro­jet de ce retour à condi­tion cepen­dant que toute l’Eglise orien­tale se réunît à l’Occident ; mais par la suite, voyant qu’un tel pro­jet ne pou­vait s’accomplir comme il le dési­rait, il s’opposa éner­gi­que­ment à cette réunion de l’Eglise ruthène avec Rome. Néanmoins, le 2 décembre 1594, le métro­po­lite et six évêques, après s’être concer­tés, firent une décla­ra­tion com­mune dans laquelle ils se disaient prêts à pro­mou­voir l’accord et l’unité dési­rés. « Nous en sommes venus à cette déci­sion, écrivaient-​ils, en consi­dé­rant avec une immense dou­leur com­bien d’obstacles ren­contrent les hommes pour leur salut sans cette union des Églises de Dieu dans laquelle, en com­men­çant par le Christ notre Sauveur et par ses saints apôtres, nos pré­dé­ces­seurs ont per­sé­vé­ré en pro­fes­sant qu’il n’y avait qu’un seul Souverain Pasteur et pre­mier Evêque dans l’Eglise de Dieu ici sur terre – ain­si que Nous en avons un témoi­gnage public dans les conciles et dans les canons – que ce Pasteur et Evêque n’était autre que le Très Saint Pape de Rome et ils lui obéis­saient en tout et aus­si long­temps que cela fut uni­for­mé­ment en vigueur, l’ordre et la pros­pé­ri­té du culte divin ne ces­sèrent de régner au sein de l’Eglise de Dieu. » [3]

Mais avant qu’un si louable des­sein pût se réa­li­ser, il fal­lut enga­ger de longues et très dif­fi­ciles négo­cia­tions. Enfin, après une nou­velle décla­ra­tion du même genre, faite au nom de tous les évêques ruthènes le 22 juin 1595, vers la fin de sep­tembre, la chose avait pro­gres­sé à tel point que Cyrille Terletskyj, évêque de Loutsk et exarque du patriarche de Constantinople, ain­si qu’Adam Hypace Potiej, évêque de Vladimir, en qua­li­té de pro­cu­reurs de tous les autres évêques, purent entre­prendre leur voyage à Rome, por­teurs d’un docu­ment qui conte­nait les condi­tions aux­quelles tous les évêques ruthènes étaient prêts à reve­nir à l’unité de l’Eglise. Les légats furent reçus avec une grande bien­veillance, et Notre pré­dé­ces­seur d’heureuse mémoire Clément VIII confia le docu­ment appor­té par eux à une com­mis­sion de car­di­naux pour qu’il fût exa­mi­né et étu­dié avec soin. Les négo­cia­tions enga­gées tout de suite sur l’ensemble de l’affaire finirent par abou­tir heu­reu­se­ment au résul­tat dési­ré : le 23 décembre 1595, les légats, admis en la pré­sence du Souverain Pontife, lui pré­sen­tèrent dans une impo­sante assem­blée la décla­ra­tion de tous les évêques et firent, en leurs noms et en leur propre nom, une solen­nelle pro­fes­sion de foi catho­lique, et pro­mirent l’obéissance et le res­pect dus au Souverain Pontife.

Le jour même, Notre pré­dé­ces­seur, Clément VIII, par la consti­tu­tion apos­to­lique Magnus Dominus et lau­da­bi­lis nimis [4], com­mu­ni­qua, en s’en féli­ci­tant, au monde entier, la nou­velle de ce joyeux évé­ne­ment. La vive allé­gresse et la bien­veillance avec les­quelles l’Eglise romaine reçut les Ruthènes qui reve­naient à l’unité du ber­cail appa­raissent, par ailleurs, dans la lettre apos­to­lique Benedictus sit Pastor, du 7 février 1596, dans laquelle le Souverain Pontife informe le métro­po­lite et les autres évêques ruthènes de l’union heu­reu­se­ment conclue de toute leur Église avec le Siège apostolique.

Dans la même lettre, le Pontife romain, après avoir briè­ve­ment racon­té tout ce qui avait été fait et trai­té à Rome concer­nant cette affaire, et après avoir rele­vé, d’un cœur recon­nais­sant, le suc­cès obte­nu en final de la divine misé­ri­corde, décla­ra que les usages et les rites légi­times de l’Eglise ruthène pou­vaient être conser­vés intacts. « Quant à vos rites et à vos céré­mo­nies, qui ne nuisent en rien à l’intégrité de la foi catho­lique et à Notre mutuelle union, pour le même motif et de la même manière que l’a per­mis le concile de Florence, Nous aus­si Nous vous per­met­tons de les conser­ver. » [5] Il assure, en outre, qu’il a deman­dé à l’auguste roi de Pologne non seule­ment de bien vou­loir prendre sous son patro­nage les évêques avec tout ce qui leur appar­tient, mais aus­si de leur accor­der de très grands hon­neurs et de les admettre, sui­vant leur désir, au Sénat du royaume. En ter­mi­nant, il exhorte fra­ter­nel­le­ment les évêques de tout le pays à se réunir le plus tôt pos­sible en un concile géné­ral, pour y rati­fier et confir­mer l’union réa­li­sée entre les Ruthènes et l’Eglise catholique.

L’union et ses lendemains.

A ce concile, tenu à Brest-​Litowsk, prirent part non seule­ment tous les évêques ruthènes et beau­coup d’autres ecclé­sias­tiques, ain­si que des légats royaux, mais encore les évêques latins de Lwów [6], Luck, Chelmno qui repré­sen­taient la per­sonne du Pontife romain ; et bien que les évêques de Lwów et de Przemysl eussent misé­ra­ble­ment man­qué à la parole don­née, le 8 octobre 1596, l’union de l’Eglise ruthène avec l’Eglise catho­lique fut heu­reu­se­ment confir­mée et pro­cla­mée. De cet accord et de cette union, qui répon­daient si plei­ne­ment aux besoins du peuple ruthène, on pou­vait vrai­ment attendre, si l’entente deve­nait una­nime, des fruits abondants.

Mais « l’ennemi » vint et « sema de l’ivraie au beau milieu du blé » (Matth., xiii, 25). En effet, soit cupi­di­té de quelques puis­sants, soit ini­mi­tiés poli­tiques, soit enfin négli­gence à ins­truire au préa­lable le cler­gé et le peuple et à le pré­pa­rer à ce rap­pro­che­ment, de très vio­lentes contes­ta­tions et de conti­nuelles misères sui­virent qui fai­saient par­fois redou­ter que les efforts faits en vue de cette œuvre com­men­cée sous d’excellents aus­pices ne finissent par être anni­hi­lés lamentablement.

Si, dès le début, ni les per­sé­cu­tions ni les embûches ten­dues non seule­ment par les frères dis­si­dents mais encore par quelques catho­liques, ne par­vinrent pas à ce triste résul­tat, on le doit sur­tout à l’activité des deux métro­po­lites Hypace Potiej et Joseph Velamine Rutskyj, qui, avec un zèle inlas­sable, s’appliquèrent à défendre et à faire pro­gres­ser cette cause ; ils veillèrent d’un façon spé­ciale à ce que les prêtres et les moines fussent for­més sui­vant la dis­ci­pline sacrée et les bonnes mœurs, et à ce que tous les fidèles fussent ins­truits selon les bons prin­cipes de la vraie foi.

Peu d’années après, l’œuvre de conci­lia­tion à peine entre­prise fut consa­crée par le sang d’un mar­tyr : le 12 novembre 1623, Josaphat Kuncevicz, arche­vêque de Polotsk et de Vitebsk, renom­mé pour la sain­te­té de sa vie et son ardeur apos­to­lique et cham­pion invin­cible de l’unité catho­lique, mena­cé de mort par des schis­ma­tiques qui avaient déchaî­né contre lui une très vio­lente cam­pagne, fut atteint d’une balle et ache­vé d’un coup de hache. Mais le sang sacré de ce mar­tyr devint aus­si en un cer­tain sens une semence de chré­tiens, car tous les assas­sins eux-​mêmes, à l’exception d’un seul, regret­tèrent le crime com­mis, et abju­rant le schisme, firent amende hono­rable avant de subir la peine capi­tale. De la même manière, Mélèce Smotrytskyj, com­pé­ti­teur achar­né de Josaphat pour le siège de Polotsk, revint en 1627 à la foi catho­lique et, bien qu’il eût hési­té quelque temps entre les deux par­tis, il ne tar­da pas à défendre jusqu’à sa mort, avec un très grand cou­rage, le pacte concer­nant le retour des Ruthènes dans le giron de l’Eglise catho­lique ; conver­sion qui, semble-​t-​il, doit être attri­buée elle aus­si au patro­nage de ce saint martyr.

Cependant les dif­fi­cul­tés de toute nature aug­men­taient avec les années et fai­saient obs­tacle à la récon­ci­lia­tion heu­reu­se­ment com­men­cée. Parmi les plus graves, il y avait le fait que les rois de Pologne qui, au début, parais­saient favo­ri­ser le rap­pro­che­ment, contraints ensuite, soit sous la pres­sion de leurs enne­mis exté­rieurs, soit par suite des dis­sen­sions des fac­tions internes, firent des conces­sions tou­jours plus grandes aux adver­saires de l’unité catho­lique qui, certes, ne man­quaient pas. C’est pour­quoi en peu de temps, cette sainte cause en vint, ain­si que le confes­sèrent les évêques ruthènes eux-​mêmes, à n’avoir d’autre sou­tien que l’aide des Pontifes romains qui, par des lettres pleines d’affection et les secours qu’il leur était pos­sible d’envoyer, spé­cia­le­ment par l’intermédiaire du nonce apos­to­lique en Pologne, défen­dirent l’Eglise ruthène avec autant d’énergie que de bon­té paternelle.

Plus les temps étaient tristes, plus écla­tant se mon­tra le zèle des évêques ruthènes qui, non seule­ment s’efforcèrent d’instruire le peuple peu au cou­rant de la doc­trine chré­tienne, mais encore d’élever les prêtres insuf­fi­sam­ment culti­vés à un degré plus haut de science sacrée, et enfin de rem­plir les moines dont la conduite s’était relâ­chée d’une ardeur renou­ve­lée pour la dis­ci­pline et du désir de sanc­ti­fi­ca­tion. Ils ne per­dirent pas non plus cou­rage, lorsqu’en 1632, les biens ecclé­sias­tiques furent en grande par­tie attri­bués à la hié­rar­chie des frères dis­si­dents, consti­tuée peu de temps aupa­ra­vant, et que, dans les accords signés entre les Cosaques et le roi de Pologne, fut insé­rée la dis­so­lu­tion de l’union réta­blie entre les Ruthènes et le Siège apos­to­lique ; les pré­lats ruthènes n’en conti­nuèrent que mieux à défendre avec constance et téna­ci­té les trou­peaux confiés à leur garde.

Dieu, cepen­dant, qui ne per­met pas que son peuple soit vic­time de trop lourdes épreuves, lorsque fut enfin conclue la paix d’Androussov en 1667, fit luire à nou­veau, après tant d’amertumes et de mal­heurs, des temps plus calmes pour l’Eglise ruthène, dont la tran­quilli­té retrou­vée fut, pour la reli­gion, une source de jour en jour plus abon­dante de pros­pé­ri­té. En effet, les mœurs et la foi chré­tiennes fleu­rirent à tel point que, même dans les deux épar­chies qui, en 1596, étaient res­tées, hélas ! déta­chées de l’unité, on enre­gis­tra chaque jour des adhé­sions de plus en plus nom­breuses pour le retour au ber­cail catho­lique. C’est ain­si qu’il advint heu­reu­se­ment qu’en 1691, l’éparchie de Przemysl, et en 1700, celle de Lwów, furent réunies au Siège apos­to­lique, et cela de telle manière que presque tous les Ruthènes qui habi­taient à cette époque en Pologne béné­fi­cièrent enfin de l’unité catholique.

Voyant donc la reli­gion pros­pé­rer chaque jour davan­tage, au grand pro­fit de la chré­tien­té, en 1720, le métro­po­lite et les autres évêques de l’Eglise ruthène se ras­sem­blèrent en concile à Zamoscj, afin de pour­voir, d’un com­mun accord, sui­vant leurs pos­si­bi­li­tés, aux besoins crois­sants des fidèles du Christ. Les décrets de ce concile, confir­més par Notre pré­dé­ces­seur de véné­rée mémoire, Benoît XIII, par la consti­tu­tion apos­to­lique Apostolatus offi­cium, du 19 juillet 1724, furent d’une grande uti­li­té pour la com­mu­nau­té des Ruthènes.

La persécution des Ruthènes de Russie.

Cependant, par un impé­né­trable des­sein de Dieu, il arri­va que, vers la fin du XVIIIe siècle, cette même com­mu­nau­té fut vic­time de nom­breuses per­sé­cu­tions et mesures vexa­toires qui furent par­fois plus vives et plus aiguës dans les régions réunies à l’Empire russe après le démem­bre­ment de la Pologne. Et à la mort de l’empereur Alexandre Ier, on osa, de pro­pos déli­bé­ré et avec une audace témé­raire, bri­ser com­plè­te­ment l’union des Ruthènes avec l’Eglise romaine. Déjà, aupa­ra­vant, les épar­chies de cette nation avaient été presque mises hors d’état de com­mu­ni­quer avec le Siège apos­to­lique. Mais bien­tôt on élit des évêques qui, gagnés à la cause du schisme, se mirent ser­vi­le­ment à la dis­po­si­tion de l’autorité civile ; au sémi­naire de Vilna, éri­gé par l’empereur Alexandre Ier, on ensei­gnait aux clercs des deux rites des doc­trines hos­tiles aux Pontifes romains ; l’Ordre basi­lien, dont les membres avaient tou­jours été d’une très grande aide à l’Eglise catho­lique de rite orien­tal, fut pri­vé de son propre gou­ver­ne­ment et de sa propre admi­nis­tra­tion, et ses moines furent com­plè­te­ment sou­mis aux consis­toires épar­chiaux ; enfin, les prêtres de rite latin se virent inter­dire, sous des peines très graves, d’administrer les sacre­ments et les autres secours reli­gieux aux Ruthènes. Et, pour finir, mal­heu­reu­se­ment, en 1839, fut solen­nel­le­ment décla­rée l’union de l’Eglise ruthène avec l’Eglise russe dissidente.

Qui pour­rait racon­ter, Vénérables Frères, les dou­leurs, les dom­mages, les pri­va­tions qu’endura alors le très noble peuple ruthène, uni­que­ment parce qu’il était accu­sé du crime d’avoir pro­tes­té contre le tort qui lui avait été fait de l’entraîner de force et par ruse au schisme, et d’avoir cher­ché par les moyens en son pou­voir de gar­der sa foi ?

C’est donc à bon droit que Notre pré­dé­ces­seur de pieuse mémoire, Grégoire XVI, dénon­ça au monde entier, dans son allo­cu­tion du 22 novembre 1839, en expri­mant ses plaintes et sa dou­leur, l’indignité de cette façon de pro­cé­der ; mais ses solen­nelles récla­ma­tions et pro­tes­ta­tions ne furent même pas écou­tées, et ain­si l’Eglise catho­lique dut pleu­rer ses enfants arra­chés par une inique vio­lence de son giron maternel.

Bien plus, peu d’années après, l’éparchie de Chelmno, sou­mise au royaume de Pologne uni à l’Empire russe, endu­ra, elle aus­si, le même mal­heu­reux sort, et les fidèles qui, par devoir de conscience, ne vou­lurent pas se déta­cher de la vraie foi et résis­tèrent avec un cou­rage invin­cible à l’union avec l’Eglise dis­si­dente qui leur fut impo­sée en 1875, furent indi­gne­ment condam­nés à des amendes, à des peines cor­po­relles, à l’exil.

L’Eglise ruthène en Galicie.

Par contre, au même moment, les choses se pas­saient autre­ment dans les épar­chies de Lwów et de Przemysl qui, après le démem­bre­ment de la Pologne, avaient été annexées à l’Empire d’Autriche. La cause des Ruthènes y fut, en effet, réglée dans le calme et la paix. En 1807, on y réta­blit le titre métro­po­li­tain de Galitz (Halicz), réuni à per­pé­tui­té à l’archidiocèse de Lwów. Dans cette pro­vince, les choses pros­pé­rèrent au point que deux de ses métro­po­lites, Michel Levitskij (1816–1858) et Sylvestre Sembratovyc (1882–1898), qui avaient gou­ver­né avec une rare pru­dence et un zèle ardent la par­tie res­pec­tive du trou­peau confié à leurs soins, se virent éle­vés, à cause de leurs remar­quables qua­li­tés d’âme et de leurs mérites insignes, à la pourpre romaine et accueillis dans le suprême Sénat de l’Eglise. Le nombre des catho­liques crois­sant de jour en jour, Notre pré­dé­ces­seur d’heureuse mémoire, Léon XIII, en 1885, éta­blit régu­liè­re­ment une nou­velle épar­chie, celle de Stanislavov ; six ans après, la pros­pé­ri­té de l’Eglise de Galicie fut mani­fes­tée d’une façon spé­ciale, lorsque tous les évêques, ain­si que le légat du Souverain Pontife et beau­coup d’autres membres du cler­gé se ras­sem­blèrent pour tenir à Lwów le concile pro­vin­cial, afin d’édicter des lois oppor­tunes concer­nant la litur­gie et la dis­ci­pline sacrée.

Lorsque ensuite, vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe, un grand nombre de Ruthènes, à cause des dif­fi­cul­tés éco­no­miques, émi­grèrent aux États-​Unis, au Canada ou dans les pays de l’Amérique du Sud, Notre pré­dé­ces­seur d’heureuse mémoire, Pie X, crai­gnant dans sa sol­li­ci­tude que ses fils très chers, par suite de leur igno­rance de la langue du pays et du non-​usage du rite latin, ne fussent trom­pés par les schis­ma­tiques et les héré­tiques, ou vic­times du doute et de l’erreur, ne per­dissent mal­heu­reu­se­ment toute reli­gion, nom­ma, en 1907, un évêque muni de pou­voirs spé­ciaux pour eux. Par la suite, le nombre et les besoins de ces catho­liques aug­men­tant tou­jours, deux évêques spé­ciaux ordi­naires furent nom­més : l’un pour les Ruthènes ori­gi­naires de Galicie et rési­dant aux États-​Unis d’Amérique, et un autre pour le Canada, sans comp­ter l’évêque ordi­naire des­ti­né aux fidèles de ce rite, émi­grés de la Subcarpathie russe, de la Hongrie ou de la Yougoslavie. Enfin la Sacrée Congrégation de la Propagande et la Sacrée Congrégation pour l’Eglise orien­tale conti­nuèrent, par d’opportuns règle­ments et décrets, à régler les ques­tions ecclé­sias­tiques aus­si bien dans les régions men­tion­nées plus haut que dans celles de l’Amérique du Sud. Rien d’étonnant donc, Vénérables Frères, si la com­mu­nau­té des catho­liques ruthènes, recon­nais­sante pour de si grands bien­faits, ait vou­lu mani­fes­ter ouver­te­ment à plu­sieurs reprises, lorsque l’occasion s’en pré­sen­tait, sa gra­ti­tude et son pro­fond atta­che­ment envers les Pontifes romains. Cela advint tout par­ti­cu­liè­re­ment en 1895, lors du IIIe cen­te­naire de l’heureuse union de ses ancêtres avec le Siège apos­to­lique scel­lée à Rome et confir­mée à Brest-​Litowsk. A cette occa­sion, outre les céré­mo­nies par les­quelles fut célé­bré comme il conve­nait cet heu­reux évé­ne­ment dans cha­cune des loca­li­tés de la pro­vince de Galicie, on envoya à Rome une impor­tante léga­tion qui com­pre­nait le métro­po­lite et les évêques, pour por­ter au Souverain Pontife, suc­ces­seur de saint Pierre, l’amour de l’Eglise ruthène, ses hom­mages, son res­pect et sa sou­mis­sion. Notre pré­dé­ces­seur de pieuse mémoire, Léon XIII, après avoir admis en sa pré­sence, avec les hon­neurs qui lui étaient dus, l’insigne léga­tion, lui adres­sa une allo­cu­tion dans laquelle, avec une joie et une bien­veillance pater­nelles, il loua hau­te­ment l’union des Ruthènes avec le Siège apos­to­lique, comme étant pour tous ceux qui la conser­vaient sin­cè­re­ment en leur âme une source très salu­taire de vraie lumière, de paix inébran­lable et de biens surnaturels.

A notre époque, les bien­faits que les Pontifes romains octroyèrent à ce très cher peuple ne furent pas moindres. Particulièrement lorsque la pre­mière guerre à laquelle prirent part les peuples d’Europe et presque toutes les nations, dévas­ta ces régions, comme aus­si au cours des années qui sui­virent, ils n’omirent rien de ce qui pou­vait aider et sou­la­ger la com­mu­nau­té ruthène. Après qu’elle eut, avec le secours divin, sur­mon­té les graves dif­fi­cul­tés dont elle était dou­lou­reu­se­ment acca­blée, on put voir cette com­mu­nau­té de catho­liques répondre au zèle infa­ti­gable de ses évêques et de son cler­gé par une active coopé­ra­tion et avec un cœur géné­reux. Mais, hélas ! la seconde guerre sur­vint et, comme tout le monde le sait, elle fut encore plus dure et plus néfaste pour la hié­rar­chie ruthène et pour son fidèle clergé.

Mais avant de vous expo­ser briè­ve­ment, Vénérables Frères, les maux et les angoisses que souffre à pré­sent cette Église, mena­cée gra­ve­ment de perdre son exis­tence elle-​même, Nous tenons à ajou­ter quelques détails qui feront appa­raître plus com­plè­te­ment et plus clai­re­ment com­bien grands, com­bien magni­fiques ont été les bien­faits qu’a pro­cu­rés au peuple ruthène et à son Église la réunion avec Rome com­men­cée il y a trois cent cin­quante ans.

II. Bienfaits procurés à l’Église Ruthène par son union avec Rome

Après avoir som­mai­re­ment et suc­cinc­te­ment rap­pe­lé l’histoire de cette union tant dési­rée et consi­dé­ré ses vicis­si­tudes, tan­tôt joyeuses, tan­tôt tristes, il Nous faut répondre à la ques­tion sui­vante : En quoi cette union a‑t-​elle été pro­fi­table au peuple ruthène et à son Église ? De quels avan­tages, de quel secours cette Église et ce peuple ont-​ils béné­fi­cié de la part du Siège apos­to­lique et des Pontifes romains ? En répon­dant, comme il est juste, à cette ques­tion, Nous croyons faire chose très oppor­tune et très utile, étant don­né sur­tout que la récon­ci­lia­tion de Brest-​Litowsk ne manque pas d’adversaires qui la cri­tiquent passionnément.

La protection des rites ruthènes.

En pre­mier lieu, on doit obser­ver que Nos pré­dé­ces­seurs se sont tou­jours mon­trés très dési­reux de pro­té­ger et de gar­der intacts les rites légi­times des Ruthènes. En effet, quand leurs pré­lats, par l’intermédiaire des évêques de Vladimir et de Luck, envoyés à Rome à ce sujet, deman­dèrent au Pontife romain « que Sa Sainteté dai­gnât conser­ver intègres, invio­lables et dans des formes en usage chez eux, au moment de l’union, l’administration des sacre­ments, les rites et les céré­mo­nies de l’Eglise orien­tale, sans que lui ou l’un de ses suc­ces­seurs appor­tassent jamais d’innovation en ces matières » [7], Clément VIII, acquies­çant avec bien­veillance à leur requête, pres­cri­vit qu’on ne chan­geât abso­lu­ment rien en cette matière. Par la suite, l’usage du nou­veau calen­drier gré­go­rien, lequel tout d’abord sem­blait devoir être adop­té par les Ruthènes, qui conser­ve­raient aus­si le calen­drier litur­gique du rite orien­tal, ne leur fut même pas impo­sé ; de fait, jusqu’à nos jours, le calen­drier Julien peut être en usage chez eux.

En outre, ce même pré­dé­ces­seur, dans sa lettre du 23 février 1596, accor­da aus­si que l’élection des évêques suf­fra­gants ruthènes régu­liè­re­ment nom­més fût confir­mée par le métro­po­lite sui­vant l’antique dis­ci­pline de l’Eglise orien­tale et comme il avait été pro­po­sé dans l’accord conclu lors de la récon­ci­lia­tion avec le Saint-​Siège. D’autres, par­mi Nos pré­dé­ces­seurs, per­mirent au métro­po­lite d’ériger des ins­ti­tu­tions d’instruction élé­men­taire et d’autres écoles dans n’importe quelle par­tie de la Russie, en les confiant libre­ment à des direc­teurs et à des maîtres de leur choix ; ils décré­tèrent éga­le­ment que les Ruthènes, en ce qui concerne la conces­sion des faveurs spi­ri­tuelles, ne seraient pas moins consi­dé­rés que les autres catho­liques, et ils vou­lurent, en outre, que, ni plus ni moins que les autres fidèles, ils par­ti­ci­passent dès lors et dans l’avenir aux bien­faits des indul­gences, pour­vu qu’ils satis­fissent eux aus­si aux condi­tions néces­saires pres­crites. Paul V éta­blit ensuite que tous ceux qui fré­quen­taient les écoles et les col­lèges éri­gés par les métro­po­lites par­ti­ci­pe­raient aux faveurs par­ti­cu­lières que les Pontifes romains avaient accor­dées aux membres des Congrégations mariales éri­gées dans les églises de la Compagnie de Jésus. Puis, à ceux qui feraient les exer­cices spi­ri­tuels chez les moines de saint Basile, Urbain VIII accor­da les mêmes indul­gences qui avaient été concé­dées aux clercs régu­liers de la Compagnie de Jésus.

On voit par là clai­re­ment que Nos pré­dé­ces­seurs ont constam­ment usé à l’égard des Ruthènes de la même bon­té pater­nelle qu’ils mani­fes­taient envers les autres catho­liques de rite latin. Bien plus, ils eurent gran­de­ment à cœur de défendre les droits et les pri­vi­lèges de leur hié­rar­chie. En effet, lorsqu’un assez grand nombre de Latins pré­ten­dirent que le rite des Ruthènes était infé­rieur en rang et en digni­té, et lorsque par­mi les évêques latins quelques-​uns sou­tinrent que les pré­lats ruthènes ne jouis­saient pas de tous les droits épis­co­paux et ne pou­vaient accom­plir toutes les fonc­tions épis­co­pales, mais qu’ils leur étaient sou­mis, le Siège apos­to­lique, repous­sant cette injuste façon de pen­ser, publia le décret du 28 sep­tembre 1643, dans lequel il est édic­té ce qui suit :

« L’éminentissime car­di­nal Pamphili, ayant fait un rap­port sur divers décrets de la Congrégation par­ti­cu­lière des Ruthènes unis, le Saint-​Père a approu­vé le décret de ladite Congrégation par­ti­cu­lière, du 14 août der­nier (1643), dans lequel il est éta­bli que les évêques ruthènes unis sont de véri­tables évêques et doivent être appe­lés et consi­dé­rés comme tels. Il a approu­vé éga­le­ment le décret de cette même Congrégation, en ver­tu duquel les évêques ruthènes peuvent, dans leurs évê­chés, éri­ger des écoles pour l’instruction de leur jeu­nesse, dans les lettres et dans les sciences, et en ver­tu duquel les ecclé­sias­tiques ruthènes jouissent des pri­vi­lèges du canon, du for, de l’immunité et de la liber­té dont jouissent les prêtres de l’Eglise latine. ».[8]

Ce zèle inlas­sable et atten­tif des Pontifes romains à conser­ver et à pro­té­ger les rites ruthènes a été spé­cia­le­ment mis en évi­dence dans l’évolution de la tou­jours actuelle ques­tion concer­nant le chan­ge­ment de ce rite. En effet, bien que, pour des rai­sons par­ti­cu­lières tout à fait étran­gères à leur volon­té, ils n’aient pu pen­dant très long­temps impo­ser aux laïques ruthènes la défense rigou­reuse de pas­ser à un autre rite, il appa­raît cepen­dant clai­re­ment, à en juger par leurs ten­ta­tives répé­tées d’établir cette défense et par les exhor­ta­tions adres­sées aux évêques et aux prêtres latins, com­bien Nos pré­dé­ces­seurs prirent à cœur cette affaire. Dans le décret même par lequel fut heu­reu­se­ment consa­crée, en 1595, l’union des Ruthènes avec le Siège apos­to­lique, on n’a pas insé­ré, il est vrai, la défense expli­cite et for­melle de pas­ser du rite orien­tal au rite latin ; néan­moins, on voit net­te­ment, d’après une lettre du Supérieur géné­ral de la Compagnie de Jésus, adres­sée en 1608 à ses reli­gieux rési­dant en Pologne, quelle était déjà alors la pen­sée du Siège apos­to­lique ; il y est dit que ceux qui n’ont jamais sui­vi le rite latin ne pou­vaient, après l’union avec Rome, adop­ter ce rite, « atten­du que c’est un com­man­de­ment de l’Eglise et une règle spé­cia­le­ment éta­blie d’après les lettres de l’union conclue sous Clément VIII, que cha­cun doit res­ter dans le rite de son Église » [9].

Mais, par suite des plaintes fré­quentes concer­nant les jeunes nobles ruthènes qui sui­vaient le rite latin, la Congrégation de la Propagande, par décret du 7 février 1624, édic­ta « que dans l’avenir il n’était pas per­mis aux Ruthènes unis, soit laïques, soit ecclé­sias­tiques, tant sécu­liers que régu­liers, et spé­cia­le­ment aux moines de saint Basile le Grand, de pas­ser, pour quelque rai­son que ce fût, même très urgente, au rite latin » [10].

Toutefois, le roi de Pologne, Sigismond III, étant inter­ve­nu pour que ce décret ne fût pas appli­qué inté­gra­le­ment – le roi dési­rait, en effet, que la défense ne concer­nât que les ecclé­sias­tiques – Notre pré­dé­ces­seur d’heureuse mémoire, Urbain VIII, ne put pas ne pas conten­ter un tel pro­mo­teur de l’unité catho­lique. Il en résul­ta que ce qui, pour des rai­sons spé­ciales, ne fut pas impo­sé par des lois, le Siège apos­to­lique cher­cha à l’obtenir au moyen de pres­crip­tions et d’exhortations, atti­tude qui est démon­trée de plus d’une manière.

Et de fait, déjà dans le pré­am­bule du décret du 7 juillet 1624, par lequel était seule­ment inter­dit aux ecclé­sias­tiques le pas­sage au rite latin, il était pres­crit que les prêtres de l’Eglise latine seraient invi­tés à ne pas exhor­ter en confes­sion les fidèles laïques à ce pas­sage. Des aver­tis­se­ments de ce genre furent sou­vent réité­rés et les nonces apos­to­liques en Pologne, sur l’ordre des Souverains Pontifes, s’efforcèrent de tout leur pou­voir d’en obte­nir la mise en pra­tique. Que la pen­sée et les déci­sions du Siège apos­to­lique en cette matière n’aient pas chan­gé, même au cours des siècles sui­vants, on peut éga­le­ment le consta­ter par les lettres envoyées par Notre pré­dé­ces­seur Benoît XIV, en 1751, aux évêques de Lwów et de Przemysl, dans les­quelles il est dit entre autres choses : « On nous a remis votre lettre du 17 juillet, dans laquelle vous vous plai­gnez à juste titre du pas­sage des Ruthènes du rite grec au rite latin, car vous savez bien, Vénérables Frères, que Nos pré­dé­ces­seurs ont tou­jours déplo­ré de tels pas­sages, et Nous-​même Nous les déplo­rons ; Nous dési­rons, en effet, vive­ment, non la des­truc­tion, mais la conser­va­tion du rite grec. » [11]

De plus, ce pon­tife pro­mit aus­si d’écarter tous les obs­tacles en cette matière et d’interdire enfin, par décret solen­nel, ce pas­sage au rite latin. Mais des cir­cons­tances et des temps contraires ne per­mirent pas que les dési­rs et les pro­messes de ce pon­tife se réalisassent.

Finalement, après que les Pontifes romains Clément XIV et Pie VII eurent décré­té que les catho­liques de rite ruthène habi­tant les pays russes ne pour­raient pas­ser au rite latin, il fut éta­bli dans la conven­tion dite Concordia, conclue en 1863 entre les évêques latins et ruthènes, avec l’appui et sous la direc­tion de la Sacrée Congrégation de la Propagande, que cette défense serait valable pour tous les Ruthènes.

Des faits que jusqu’ici, Vénérables Frères, Nous avons som­mai­re­ment expo­sés dans les grandes lignes sui­vant le témoi­gnage de l’histoire, il est facile de déduire avec quel soin le Siège apos­to­lique a veillé à la pleine conser­va­tion du rite ruthène, soit en ce qui regarde la com­mu­nau­té ruthène tout entière, soit en ce qui concerne cha­cun de ses membres ; per­sonne, cepen­dant, ne s’étonnera si ce même Saint-​Siège, tout en sau­ve­gar­dant ce qu’il y a d’essentiel et de prin­ci­pal dans les rites et les céré­mo­nies de l’Eglise ruthène, a, en rai­son de cir­cons­tances et de temps par­ti­cu­liers, per­mis ou approu­vé pro­vi­soi­re­ment quelques chan­ge­ments secon­daires. Ainsi, par exemple, il n’a pas per­mis qu’on fît aucun chan­ge­ment dans les rites litur­giques même ceux qui, petit à petit, s’étaient intro­duits, sinon quelques-​uns décré­tés au concile de Zamoscj par les évêques ruthènes eux-mêmes.

Cependant, comme quelques astu­cieux fau­teurs du schisme, en appa­rence pour défendre l’intégrité pri­mi­tive de leur rite, mais en réa­li­té afin que le peuple non ins­truit se déta­chât plus faci­le­ment de la foi catho­lique, s’efforçaient d’introduire à nou­veau, de leur auto­ri­té pri­vée, des usages anciens déjà en par­tie tom­bés en désué­tude, les Pontifes romains, conscients de leurs devoirs, dénon­cèrent ouver­te­ment leurs manœuvres secrètes et fourbes, résis­tèrent à de pareilles ten­ta­tives et décré­tèrent que « rien ne devait être inno­vé dans les rites de la litur­gie sacrée, sans que le Siège apos­to­lique ne fût au préa­lable consul­té ; pas même sous pré­texte de réta­blir les céré­mo­nies qui sem­blaient plus conformes aux litur­gies approu­vées par le Saint-​Siège lui-​même, sinon pour des rai­sons très graves et avec l’assentiment de l’autorité du Siège apos­to­lique » [12].

Du reste, il s’en faut que le Siège apos­to­lique ait eu la pen­sée de por­ter atteinte à l’intégrité et à la conser­va­tion du rite ruthène ; bien plu­tôt, il enga­gea l’Eglise ruthène à trai­ter avec le plus grand res­pect les usages trans­mis par l’antiquité en matière litur­gique. On peut voir une preuve notoire de ce bien­veillant et atten­tif inté­rêt pour le rite ruthène dans la nou­velle édi­tion romaine des livres sacrés, com­men­cée sous Notre pon­ti­fi­cat et en par­tie déjà heu­reu­se­ment ter­mi­née, pour laquelle le Saint-​Siège, accé­dant volon­tiers aux dési­rs des évêques ruthènes, s’est effor­cé de redon­ner aux rites litur­giques ruthènes leurs formes anciennes et vénérables.

Une vitalité plus grande.

Un second bien­fait, Vénérables Frères, se pré­sente main­te­nant à Notre esprit, qui est venu sans nul doute à la com­mu­nau­té des Ruthènes du fait de son union avec le Siège apos­to­lique. Grâce à elle, en effet, cette noble nation s’est unie étroi­te­ment à l’Eglise catho­lique et elle vit ain­si de sa vie même, de la véri­té dont elle est éclai­rée, et elle par­ti­cipe à sa grâce. De l’Eglise catho­lique, source suprême, découlent les ruis­seaux qui se répandent par­tout et pénètrent si bien toute chose qu’il peut en éclore les fleurs très belles de toutes les ver­tus et mûrir des fruits abon­dants et très salutaires.

En effet, alors qu’avant le retour à l’unité, les frères dis­si­dents eux-​mêmes avaient à se plaindre que dans ces régions la sainte reli­gion avait été dévas­tée, que le vice de la simo­nie dans l’élection des évêques et des autres ministres sacrés se fai­sait par­tout enva­his­sant, que les biens ecclé­sias­tiques étaient dila­pi­dés, les mœurs des moines cor­rom­pues, la dis­ci­pline des céno­bites relâ­chée et les liens de l’obéissance même envers les évêques chaque jour affai­blis et mena­cés de dis­pa­raître par­mi les fidèles ; au contraire, après l’union, avec l’aide du Seigneur, les choses ont pris peu à peu un tour meilleur. Mais quelle force d’âme, quelle constance ne fallut-​il pas aux évêques pour réta­blir par­tout la dis­ci­pline ecclé­sias­tique, sur­tout au début à cause des troubles et des per­sé­cu­tions de toute nature ! Quelle appli­ca­tion à la tâche et quelle patience dans les tra­vaux ne durent-​ils employer pour for­mer un cler­gé de mœurs par­faites, pour récon­for­ter le trou­peau confié à leurs soins en butte à tant de misères, pour sou­te­nir et for­ti­fier par tous les moyens ceux dont la foi vacillait ! Cependant, contre toute pré­vi­sion humaine, on eut la chance d’obtenir que non seule­ment cette uni­té tant sou­hai­tée sur­mon­tât toutes les tem­pêtes contraires, mais encore qu’elle sor­tît de la lutte vic­to­rieuse, plus vigou­reuse et plus forte. Et ce n’est point par l’épée ou la vio­lence, ni par les pro­messes ou les menaces, mais par le sublime exemple de la vie reli­gieuse, que, par une sorte de mani­fes­ta­tion admi­rable de grâce divine, les Ruthènes catho­liques obtinrent fina­le­ment le retour à l’unique ber­cail des épar­chies dis­si­dentes de Lwów et de Przemysl.

La tran­quilli­té et la paix étant enfin réta­blies, la situa­tion flo­ris­sante de l’Eglise ruthène, spé­cia­le­ment au XVIIIe siècle, res­plen­dit même au-​dehors de tout son éclat. De ce fait sont témoi­gnage non seule­ment la cathé­drale de Lwów, dédiée à saint Georges, mais encore les églises et les cou­vents éri­gés à Potchaïv, à Torolcany, à Zyrowici et ailleurs, monu­ments vrai­ment remar­quables de cette époque.

Il paraît oppor­tun de dire ici quelques mots des moines basi­liens qui, par leur intense et dili­gente acti­vi­té, ont ren­du de si grands et de si beaux ser­vices dans toute cette affaire. Après que leurs monas­tères eurent été, grâce à l’autorité de Velamine Rutskyj, rame­nés à une meilleure et plus sainte dis­ci­pline et consti­tués en congré­ga­tions, de très nom­breux reli­gieux y vécurent d’une façon si exem­plaire par leur pié­té, leur doc­trine et leur zèle apos­to­lique, qu’ils devinrent des guides et des maîtres de vie reli­gieuse pour le peuple chré­tien. Les écoles ou éta­blis­se­ments sco­laires clas­siques qu’ils ouvrirent, non seule­ment don­nèrent aux jeunes gens sou­vent très intel­li­gents une excel­lente connais­sance des sciences pro­fanes et sacrées, mais encore leur com­mu­ni­quèrent leur solide ver­tu, par quoi ils ne le cédèrent à aucun des autres élèves ins­truits dans les écoles latines. Le fait était connu et évident pour nos frères dis­si­dents eux-​mêmes, car un grand nombre de leurs jeunes gens, aban­don­nant patrie et famille, mirent beau­coup d’empressement à fré­quen­ter ces mai­sons de science, afin de par­ti­ci­per, eux aus­si, à des fruits si délicieux.

La com­mu­nau­té ruthène a reti­ré, ces temps der­niers, des avan­tages non moins appré­ciables de son union avec le Siège apos­to­lique. Chacun peut s’en rendre mani­fes­te­ment compte, rien qu’en jetant un regard sur l’Eglise de Galicie, telle qu’elle était avant les épou­van­tables ruines et dévas­ta­tions de la pré­sente guerre. En effet, dans cette pro­vince, les fidèles attei­gnaient presque le chiffre de 3 600 000, et les prêtres celui de 2275, avec 2226 paroisses. En outre, hors de Galicie, de très nom­breux catho­liques ruthènes qui en étaient ori­gi­naires, habi­taient dans divers pays du monde, en Amérique sur­tout, au nombre de 400 000 ou 500 000. Ce nombre consi­dé­rable de fidèles, qui ne fut peut-​être jamais éga­lé au cours des siècles, se signa­lait dans chaque épar­chie par un sou­ci de ver­tu, de pié­té, de vie chré­tienne aus­si remar­quable. Dans les sémi­naires épar­chiaux, les élèves étaient, comme cela conve­nait, for­més avec soin et pré­pa­rés aux fonc­tions sacrées qu’ils auraient à rem­plir. Quant aux fidèles, ils pre­naient part avec un grand amour et un grand res­pect au culte divin selon leur propre rite, et ils en reti­raient d’excellents et abon­dants fruits de piété.

En rap­pe­lant et pré­sen­tant par les som­mets et briè­ve­ment cet état pros­père de l’Eglise ruthène, Nous ne pou­vons pas­ser sous silence l’illustre métro­po­lite que fut André Szeptyckyj qui, durant neuf lustres envi­ron, déploya une infa­ti­gable acti­vi­té, non dans une seule direc­tion ni exclu­si­ve­ment en vue de résul­tats spi­ri­tuels, et se fit bien venir du trou­peau confié à ses soins. Pendant son épis­co­pat fut ins­ti­tuée la Société de Théologie pour sti­mu­ler plus sérieu­se­ment l’étude et les pro­grès des sciences sacrées par­mi le cler­gé ; on éri­gea à Lwów une Académie ecclé­sias­tique dans laquelle les jeunes Ruthènes bien doués pour­raient s’adonner comme il convient à l’étude de la phi­lo­so­phie, de la théo­lo­gie et des autres dis­ci­plines supé­rieures, sui­vant “les pro­grammes en usage dans les uni­ver­si­tés ; l’édition de tout genre : livres, jour­naux et revues, prit un grand déve­lop­pe­ment et fut remar­quée même à l’étranger ; par ailleurs, l’art sacré fut culti­vé sui­vant les tra­di­tions ances­trales et le génie propre de la nation ; les musées et les autres éta­blis­se­ments de beaux-​arts furent pour­vus de remar­quables chefs‑d’œuvre de l’antiquité ; enfin, on créa et on encou­ra­gea de nom­breuses ins­ti­tu­tions des­ti­nées à sub­ve­nir aux besoins des classes infé­rieures et à l’indigence des pauvres.

Nous ne pou­vons pas non plus pas­ser sous silence les mérites sin­gu­liers de pieuses asso­cia­tions d’hommes et de femmes qui obtinrent dans tous ces domaines un suc­cès consi­dé­rable et salu­taire. Il nous plaît de men­tion­ner tout d’abord les monas­tères des moines et des moniales basi­liens qui, lors du règne de l’empereur d’Autriche Joseph II, tout en souf­frant injus­te­ment et avec grave dom­mage l’ingérence du pou­voir civil dans leurs biens et leur vie régu­lière, finirent néan­moins, en 1882 et au cours des années sui­vantes, par retrou­ver leur splen­deur pre­mière, grâce à la réforme dite de Dobromil ; à leur amour de la vie cachée et à leur esprit sur­na­tu­rel, pui­sé dans les règles et les exemples de leur saint fon­da­teur, ils joignent en même temps un zèle apos­to­lique ardent.

A ces anciens foyers de la vie monas­tique s’ajoutèrent, avec des mérites égaux aux leurs, de nou­velles socié­tés reli­gieuses mas­cu­lines et fémi­nines, tels : l’Ordre des Studites, dont les moines s’appliquent sur­tout à la contem­pla­tion des choses célestes et aux œuvres saintes de la péni­tence ; la Congrégation reli­gieuse de rite ruthène du Très-​Saint-​Rédempteur, dont les membres tra­vaillent avec tant de suc­cès en Galicie et au Canada ; enfin, de nom­breux ins­ti­tuts de femmes qui ont pour but l’éducation des jeunes filles, le soin des malades, et qui s’appellent les Servantes de la Vierge Immaculée, les Myrophores, les Sœurs de Saint-​Joseph, de Saint-​Josaphat, de la Sainte-​Famille, de Saint-​Vincent de Paul.

Nous avons plai­sir aus­si à men­tion­ner ici le Séminaire pon­ti­fi­cal de Saint-​Josaphat, construit par Notre pré­dé­ces­seur Pie XI sur les col­lines du Janicule et embel­li par sa muni­fi­cence. Après que, pen­dant de longs siècles, des jeunes gens d’élite se furent pré­pa­rés en grand nombre au sacer­doce dans le Collège pon­ti­fi­cal grec, un autre de Nos pré­dé­ces­seurs, Léon XIII, d’immortelle mémoire, éri­gea, en 1897, un col­lège spé­cial pour les jeunes Ruthènes qui se sen­taient appe­lés par Dieu au sacer­doce. Par la suite, cet éta­blis­se­ment étant deve­nu trop étroit à cause du nombre crois­sant des élèves, Notre pré­dé­ces­seur immé­diat, pous­sé par l’affection par­ti­cu­lière qu’il nour­ris­sait envers le peuple ruthène, édi­fia, ain­si que Nous l’avons dit, une nou­velle et plus ample mai­son où les aspi­rants au sacer­doce, ins­truits et for­més dans les sciences sacrées et dans les usages propres à leur rite, gran­di­raient heu­reu­se­ment, espoir de l’Eglise ruthène, pleins de véné­ra­tion, de res­pect et d’amour pour le Vicaire du Christ.

Une phalange de confesseurs et de martyrs.

Vénérables Frères, un autre avan­tage de non moindre impor­tance et uti­li­té que le peuple ruthène reti­ra de son union avec le Siège apos­to­lique fut l’honneur de pos­sé­der une pha­lange émi­nente de confes­seurs et de mar­tyrs qui, pour conser­ver intacte la foi catho­lique et main­te­nir leur fidé­li­té aimante au Pontife romain, n’hésitèrent pas à sup­por­ter toutes sortes de misères et à affron­ter avec joie la mort elle-​même, sui­vant la parole du divin Rédempteur : « Heureux êtes-​vous, si les hommes vous haïssent, s’ils vous frappent d’exclusion et s’ils insultent et pros­crivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. Réjouissez-​vous ce jour-​là et exul­tez, car alors votre récom­pense sera grande dans le ciel » (Luc, vi, 22, 23).

Parmi eux, le pre­mier qui se pré­sente à Notre pen­sée est le saint évêque Josaphat Kuntsévitch, dont, plus haut, Nous avons rap­pe­lé et loué l’invincible fer­me­té, qui, pour­sui­vi par les enne­mis per­vers du catho­li­cisme qui vou­laient le mettre à mort, se pré­sen­ta spon­ta­né­ment aux bour­reaux et s’offrit comme vic­time pour le retour tant dési­ré des frères dis­si­dents. Il fut vrai­ment, à cette époque, le prin­ci­pal mar­tyr de la foi catho­lique et de l’unité, mais non le seul, car beau­coup d’autres, aus­si bien ecclé­sias­tiques que laïques, le sui­virent avec la palme de la vic­toire, qui, frap­pés de l’épée ou atro­ce­ment fla­gel­lés jusqu’à la mort, ou noyés dans les eaux du Dniepr, méri­tèrent, par leur triomphe sur la mort, de comp­ter par­mi les saints du ciel.

Cependant, peu d’années après, c’est-à-dire au milieu du XVIIe siècle, les Cosaques ayant pris les armes contre la Pologne, la haine de ceux qui com­bat­taient l’unité reli­gieuse s’accrut beau­coup et se mani­fes­ta plus vio­lem­ment. Ils s’étaient mis dans l’esprit que tous les mal­heurs et cala­mi­tés avaient leur pre­mière ori­gine dans le réta­blis­se­ment de cette union ; c’est pour­quoi ils se pro­po­sèrent de la com­battre et de la faire dis­pa­raître par tous les moyens et de toutes manières. De là résul­tèrent des maux presque sans nombre pour l’Eglise catho­lique ruthène ; plu­sieurs églises pro­fa­nées, dépouillées, détruites et leur patri­moine et leur mobi­lier dis­pa­rus ; un grand nombre de prêtres et de fidèles sau­va­ge­ment bat­tus, atro­ce­ment tour­men­tés, dis­pa­rais­sant dans une mort affreuse ; des évêques même dépouillés de leurs biens et chas­sés igno­mi­nieu­se­ment de leurs mai­sons épis­co­pales, contraints de fuir. Pourtant, eux aus­si, en pleine tem­pête, ne per­dirent jamais cou­rage et n’abandonnèrent pas, dans la limite du pos­sible, leur propre trou­peau sans garde et sans défense. Bien plus, dans cette situa­tion pleine d’angoisses, ils s’efforcèrent par la prière, la lutte, les efforts de tous genres, de rame­ner à l’unité toute l’Eglise russe ain­si que l’empereur Alexis.

Peu d’années avant que le royaume de Pologne ne fut démem­bré, il s’éleva une nou­velle et non moins vio­lente per­sé­cu­tion contre les catho­liques. Lors de l’invasion de la Pologne par les sol­dats de l’impératrice de Russie, de nom­breuses églises de rite ruthène furent arra­chées aux catho­liques de vive force et les armes à la main, et les prêtres qui refu­saient de renier la foi furent mis aux fers, fou­lés aux pieds, frap­pés, jetés en pri­son, où ils pâtirent cruel­le­ment de la faim, de la soif et du froid.

Ils ne furent pas infé­rieurs à eux en constance et en fer­me­té, les prêtres qui, vers l’année 1839, souf­frirent plu­tôt la perte de leurs propres biens et même de leur liber­té que de man­quer à leurs devoirs reli­gieux. De leur nombre fut Joseph Ancevskyj, que Nous tenons à men­tion­ner d’une façon spé­ciale : rete­nu pen­dant trente-​deux ans au monas­tère de Suzdal dans une dure cap­ti­vi­té, il cou­ron­na par une mort très pieuse, en 1877, une vie pleine de mérites excep­tion­nels. Comme lui, les 160 prêtres qui, parce qu’ils pro­fes­saient ouver­te­ment la foi catho­lique, furent enle­vés à leurs familles lais­sées dans la misère, trans­fé­rés à l’intérieur de la Russie et enfer­més dans des monas­tères, ne purent être détour­nés de leur sainte voca­tion, mal­gré la faim et les autres vexations.

De nom­breux catho­liques de l’éparchie de Chelmno, tant du cler­gé que du laï­cat, qui, avec un cou­rage invin­cible, tinrent tête aux per­sé­cu­teurs de la foi ne témoi­gnèrent pas d’une moindre force d’âme. C’est ain­si, par exemple, que les habi­tants du vil­lage de Pratulin, au moment où les sol­dats venaient pour occu­per leur église et la remettre aux schis­ma­tiques, n’opposèrent pas la force à la force, mais se ser­rant, désar­més, les uns contre les autres, oppo­sèrent aux assaillants une sorte de mur vivant. Cette résis­tance valut à un grand nombre d’être frap­pés, de souf­frir d’affreux tour­ments, tan­dis que d’autres furent incar­cé­rés durant de longues années ou dépor­tés dans des loca­li­tés de la Sibérie gla­cée, et que d’autres enfin, pas­sés au fil de l’épée, répan­dirent leur sang pour le Christ. On a déjà intro­duit dans leur propre épar­chie la cause de plu­sieurs de ceux qui scel­lèrent de leur sang la foi catho­lique, et l’on espère ain­si pou­voir les véné­rer un jour par­mi les bien­heu­reux du ciel. Ces crimes furent mal­heu­reu­se­ment com­mis, non pas dans un seul endroit, mais dans plu­sieurs villes, loca­li­tés et vil­lages ; et après que toutes les églises catho­liques furent entre les mains des schis­ma­tiques, après que tous les prêtres, chas­sés de leur rési­dence, se virent contraints d’abandonner leur propre trou­peau, lais­sé sans ber­ger, les fidèles furent ins­crits sur les registres de l’Eglise schis­ma­tique, sans qu’on tînt nul compte de leur volon­té. Eux, cepen­dant, bien que pri­vés de leurs pas­teurs, ne pou­vant plus pra­ti­quer leur reli­gion ni en rece­voir les secours, s’efforcèrent de main­te­nir éner­gi­que­ment leur foi. Et ain­si, quand les Pères de la Compagnie de Jésus vinrent chez eux, dégui­sés et au péril de leur vie, pour les ins­truire dans les divins pré­ceptes et leur appor­ter exhor­ta­tion et récon­fort, ils les reçurent avec une grande allé­gresse et un grand respect.

Quand, en 1905, la liber­té, bien pré­caire, de pro­fes­ser n’importe quelle reli­gion fut accor­dée, on put voir dans les pays ruthènes un mer­veilleux et conso­lant spec­tacle. En foule presque innom­brable, les catho­liques sor­tirent de leurs cachettes, en plein jour et, en une longue pro­ces­sion, l’étendard de la croix levé bien haut et les images des saints expo­sées ouver­te­ment à la véné­ra­tion, se ren­dirent, faute de prêtres de leur rite orien­tal, aux églises latines – dont l’accès leur avait été inter­dit sous les peines les plus sévères – en ren­dant grâce à Dieu. Là, ils deman­dèrent aux prêtres légi­times d’ouvrir leurs por­tos, de les rece­voir, eux et leur pro­fes­sion de foi, et d’inscrire leurs noms sur les registres des catho­liques. Si bien qu’en peu de temps, 200 000 fidèles ren­trèrent dans l’Eglise catholique.

Cependant, même en ces der­nières années, les occa­sions ne man­quèrent pas aux évêques, aux prêtres et au fidèle trou­peau de mani­fes­ter leur fer­me­té d’âme et leur constance à conser­ver la foi catho­lique, à défendre l’Eglise et à main­te­nir sa liber­té sacrée. Entre tous, Nous aimons à men­tion­ner tout par­ti­cu­liè­re­ment André Szeptyckyj qui, sous l’occupation de la Galicie par les armées russes, lors de la pre­mière guerre euro­péenne, chas­sé de son siège et dépor­té dans un couvent, y fut main­te­nu en pri­son pen­dant un cer­tain temps ; là, il ne dési­rait rien tant que d’attester sa très pro­fonde véné­ra­tion pour le Siège apos­to­lique et, avec la grâce de Dieu, de subir même le mar­tyre, si c’était néces­saire, en faveur de son trou­peau, pour le salut duquel il avait déjà depuis long­temps pro­di­gué ses forces et ses soins.

III. Persécution actuelle contre l’Église Ruthène unie

Par les faits de l’histoire authen­tique, briè­ve­ment évo­qués dans la pré­sente lettre, Nous avons vu, Vénérables Frères, les grands et nom­breux avan­tages et béné­fices pro­cu­rés à la nation ruthène par son union avec l’Eglise catho­lique. Rien d’étonnant, car si « Dieu s’est plu à faire habi­ter en Jésus-​Christ toute “la plé­ni­tude » (Col., i, 19), il est cer­tain que la jouis­sance de cette plé­ni­tude ne peut être le par­tage de celui qui est sépa­ré de l’Eglise, « qui est son Corps » (Eph., I, 23) ; « qui­conque, en effet – ain­si que l’affirme Notre pré­dé­ces­seur de véné­rée mémoire, Pélage II – n’est pas en paix et en com­mu­nion avec l’Eglise ne peut avoir Dieu avec lui » [13]. Nous avons vu aus­si la somme de tri­bu­la­tions, de pri­va­tions, de dom­mages et de mau­vais trai­te­ments que dut sup­por­ter ce cher peuple ruthène pour défendre, selon ses forces, sa fidé­li­té à l’unité catho­lique ; cepen­dant, la divine Providence l’a heu­reu­se­ment déli­vré par le réta­blis­se­ment plu­sieurs fois renou­ve­lé de la paix.

Dans les cir­cons­tances pré­sentes, Notre cœur pater­nel éprouve une pro­fonde angoisse en voyant une nou­velle et furieuse tem­pête mena­cer cette Église. Les ren­sei­gne­ments par­ve­nus jusqu’à Nous sont peu nom­breux, il est vrai, mais ils suf­fisent à rem­plir à juste titre Notre âme d’inquiétude et d’anxiété. Voici l’anniversaire du jour où, il y a trois cent cin­quante ans, cette ancienne com­mu­nau­té chré­tienne s’unissait sous de favo­rables aus­pices à son suprême Pasteur, suc­ces­seur du bien­heu­reux Pierre ; mais ce jour lui-​même s’est chan­gé pour Nous en « jour de détresse et de tri­bu­la­tion, jour de déso­la­tion et de dévas­ta­tion, jour d’obscurité et de sombres nuages, jour de nuées et de ténèbres » (Soph., i, 15).

C’est avec une afflic­tion pro­fonde que Nous avons appris que, dans les régions récem­ment attri­buées à la Russie, Nos Frères et fils très chers appar­te­nant à la nation ruthène souffrent de dures tri­bu­la­tions à cause de leur fidé­li­té au Siège apos­to­lique et que nom­breux sont ceux qui s’efforcent, par tous les moyens, de les arra­cher du giron de l’Eglise Mère et de les pous­ser contre leur volon­té et contre le devoir très strict de leur conscience à s’unir à l’Eglise et à la com­mu­nau­té des dis­si­dents. C’est pour­quoi le cler­gé de rite ruthène, la nou­velle s’en est répan­due, s’est plaint dans une lettre adres­sée aux chefs de l’Etat, que sa propre Église, dans la région qu’on appelle aujourd’hui l’Ukraine occi­den­tale, ait été pla­cée dans une situa­tion très dif­fi­cile du fait que tous les évêques et un grand nombre de prêtres ont été incar­cé­rés, avec inter­dic­tion en même temps pour qui­conque d’oser prendre en main la direc­tion de l’Eglise ruthène elle-même.

Nous savons éga­le­ment, Vénérables Frères, que l’on cherche à jus­ti­fier ces rigueurs et ces cruau­tés par de pré­ten­dus motifs poli­tiques. Pareille façon d’agir n’est pas nou­velle et ce n’est pas aujourd’hui qu’on l’applique pour la pre­mière fois : sou­vent au cours des siècles, les enne­mis de l’Eglise, n’osant pas avouer ouver­te­ment qu’ils tenaient la reli­gion catho­lique pour une enne­mie et la per­sé­cu­ter fran­che­ment en plein jour, ont, très habi­le­ment et avec des rai­sons spé­cieuses, accu­sé les catho­liques de conspi­rer contre l’Etat ; tout comme jadis les Juifs accu­sèrent le divin Rédempteur lui-​même devant le gou­ver­neur romain en disant : « Nous l’avons sur­pris en train de bou­le­ver­ser notre nation et d’interdire de payer le tri­but à César » (Luc, xxiii, 2). Mais les faits eux-​mêmes et les évé­ne­ments pro­clament aisé­ment et mettent en pleine lumière quel a été et est encore le motif de sem­blables per­sé­cu­tions. Qui donc ignore qu’Alexis, élu récem­ment patriarche par les évêques dis­si­dents des Russies, dans sa lettre à l’Eglise ruthène – lettre qui n’a pas peu contri­bué à déchaî­ner cette per­sé­cu­tion – exalte ouver­te­ment et prêche la défec­tion d’avec l’Eglise catholique ?

Ces vexa­tions Nous peinent d’autant plus pro­fon­dé­ment, Vénérables Frères, que presque toutes les nations de la terre s’étant réunies par l’intermédiaire de leurs repré­sen­tants, alors que l’affreux conflit fai­sait encore rage, avaient, entre autres décla­ra­tions, solen­nel­le­ment pro­cla­mé dans leur assem­blée que, désor­mais, il ne devait plus y avoir de per­sé­cu­tion d’aucune sorte contre la reli­gion. Nous en avions conçu l’espoir qu’à l’Eglise catho­lique aus­si seraient accor­dées par­tout la paix et la liber­té qui lui sont dues, étant don­né sur­tout que tou­jours l’Eglise a ensei­gné et enseigne actuel­le­ment que c’est tou­jours un devoir de conscience d’obéir à l’autorité civile légi­ti­me­ment consti­tuée, quand elle com­mande dans la sphère et dans les limites de sa juri­dic­tion. Malheureusement, les faits que Nous avons rap­pe­lés plus haut dans cette lettre ont pro­fon­dé­ment et dou­lou­reu­se­ment affai­bli et presque détruit Nos espoirs et Notre confiance pour ce qui concerne la Ruthénie.

C’est pour­quoi, les moyens humains sem­blant se révé­ler sans pro­por­tion avec de si graves cala­mi­tés, il ne reste plus, Vénérables Frères, qu’à prier ins­tam­ment le Dieu très misé­ri­cor­dieux qui « ren­dra jus­tice aux néces­si­teux et ven­ge­ra les pauvres » (Ps., cxxxix, 13), afin qu’il veuille, dans sa bon­té, apai­ser cette ter­rible tem­pête et y mettre enfin un terme. Nous vous exhor­tons ins­tam­ment, ain­si que le trou­peau confié à vos soins, par des prières sup­pliantes et de pieuses pra­tiques de péni­tence, de vous effor­cer avec Nous d’obtenir de Celui qui éclaire de sa lumière céleste les esprits des hommes et plie leurs volon­tés à son suprême vou­loir, qu’il prenne son peuple en pitié, n’expose pas son héri­tage à l’opprobre (cf. Joël, ii, 17) et libère le plus tôt pos­sible l’Eglise de Ruthénie de la situa­tion cri­tique et dan­ge­reuse dans laquelle elle se trouve.

Mais en ces tristes et angois­santes cir­cons­tances, Notre cœur pater­nel se tourne tout par­ti­cu­liè­re­ment vers ceux qui sont si dure­ment oppri­més. Vers vous tout d’abord, Vénérables Frères, évêques de la nation ruthène, qui, bien qu’accablés sous le poids de grandes tri­bu­la­tions, êtes constam­ment bien plus pré­oc­cu­pés et inquiets du salut de votre trou­peau que des offenses et des torts qu’on vous fait, sui­vant la parole : « Le bon pas­teur donne sa vie pour ses bre­bis » (Jean, x, 11). Bien que le pré­sent soit sombre et l’avenir incer­tain et angois­sant, ne per­dez pas cou­rage, mais « don­nés en spec­tacle au monde, aux anges et aux hommes » (i Cor., iv, 9), signalez-​vous de façon que tous les fidèles aient les yeux fixés sur votre patience et votre ver­tu exem­plaires. Supportant avec cou­rage et constance cette per­sé­cu­tion et enflam­més de cha­ri­té divine pour l’Eglise, vous êtes deve­nus « pour Dieu la bonne odeur du Christ par­mi ceux qui sont sau­vés et par­mi ceux qui se perdent » (II Cor., ii, 15). Si, empri­son­nés et arra­chés du milieu de vos fils, il ne vous est pas pos­sible de leur ensei­gner la sainte reli­gion, vos chaînes, elles, n’en annoncent et n’en prêchent pas moins le Christ d’une façon plus pleine et plus noble.

Nous Nous tour­nons main­te­nant pater­nel­le­ment vers vous, chers fils, hono­rés du sacer­doce, qui devez suivre de plus près les traces du Christ qui « a souf­fert pour nous » (I Pierre, ii, 21) ; et, par­tant, sup­por­ter et sou­te­nir plus que les autres l’assaut de la bataille. Vos tri­bu­la­tions Nous affligent pro­fon­dé­ment, c’est vrai ; elles Nous réjouissent pour­tant, car, fai­sant Nôtres les paroles du divin Rédempteur, il Nous est per­mis de Nous expri­mer ain­si avec la plu­part d’entre vous : « Je connais tes œuvres, ton amour, ta foi, ta bien­fai­sance, ta patience, et tes der­nières œuvres sont plus nom­breuses que les pre­mières » (Apoc., ii, 19).

Continuez, Nous vous y exhor­tons, à per­sé­vé­rer dans votre foi avec fer­me­té et constance en ces temps de dou­leur, à sou­te­nir les faibles et à encou­ra­ger ceux qui vacillent. Prévenez, s’il le faut, les fidèles confiés à vos soins qu’il n’est jamais per­mis de renier ou d’abandonner le Christ et son Église même en appa­rence et en mani­fes­ta­tions ver­bales ; démas­quez les astu­cieuses habi­le­tés de ceux qui pro­mettent aux hommes des avan­tages ter­restres et un bon­heur accru en cette vie, mais qui font périr leurs âmes. Montrez-​vous vous-​mêmes « comme des ministres de Dieu, par une grande constance dans les tri­bu­la­tions, dans les néces­si­tés, dans les détresses ; par la pure­té, par la science, par la lon­ga­ni­mi­té, par la bon­té, par un esprit saint, par une cha­ri­té sin­cère, par la parole de véri­té, par la puis­sance de Dieu, par les armes offen­sives et défen­sives de la jus­tice » (II Cor., vi, 4 et suiv.).

Nous Nous tour­nons enfin vers vous tous, catho­liques de l’Eglise ruthène, aux pri­va­tions et souf­frances des­quels Nous pre­nons part d’un cœur pater­nel. Nous n’ignorons pas que des pièges très per­fides sont ten­dus à votre foi. Il semble même qu’il faille craindre que, dans un proche ave­nir, des tri­bu­la­tions encore plus grandes vont atteindre ceux qui ne consen­ti­ront pas à tra­hir leur devoir sacro­saint à l’égard de la reli­gion. C’est pour­quoi, encore une fois, très chers fils, Nous vous exhor­tons ins­tam­ment à ne pas vous lais­ser abattre par des menaces et des maux d’aucun genre, pas même par l’exil et par le dan­ger de perdre la vie et, ain­si, à ne jamais tra­hir votre fidé­li­té envers l’Eglise Mère. Il s’agit, en effet, comme vous le savez, du tré­sor caché dans un champ : « L’homme qui l’a trou­vé l’y cache à nou­veau, et, dans sa joie, il s’en va, vend tout ce qu’il a et achète ce champ » (Matth., xiii, 44). Rappelez-​vous éga­le­ment ce que le divin Rédempteur a dit dans l’Evangile : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Celui qui sau­ve­ra sa vie la per­dra et celui qui per­dra sa vie à cause de moi la sau­ve­ra » (Matth., x, 37 et suiv.). A cette divine sen­tence, il Nous plaît d’ajouter ces mots de l’Apôtre des gen­tils : « C’est là une parole cer­taine : si nous mou­rons avec lui, nous vivrons aus­si avec lui ; si nous per­sé­vé­rons dans l’épreuve, nous régne­rons avec lui, si nous le renions, lui aus­si nous renie­ra ; si nous sommes infi­dèles, lui res­te­ra fidèle, car il ne peut se démen­tir » (II Tim., ii, 11–13).

Nous ne croyons pas pou­voir mieux confir­mer et ter­mi­ner Notre pater­nelle exhor­ta­tion, chers fils, qu’en vous adres­sant ces aver­tis­se­ments du même Apôtre des gen­tils : « Veillez, soyez constants dans la foi, tra­vaillez viri­le­ment et fortifiez-​vous » (I Cor., xvi, 13). « Soyez obéis­sants à vos supé­rieurs » (Hébr., xiii, 17), évêques et prêtres, lorsqu’ils vous com­mandent pour votre salut et sui­vant les pré­ceptes de l’Eglise : résis­tez avec intré­pi­di­té à tous ceux qui, sous quelque forme que ce soit, tendent des pièges à votre foi, « vous effor­çant de conser­ver l’unité de l’esprit par le lien de la paix. Il n’y a qu’un seul corps et un seul esprit, comme aus­si vous avez été appe­lés par votre voca­tion à une même espé­rance » (Eph., iv, 3, 4). Au milieu de vos souf­frances et de vos angoisses de toutes sortes, rappelez-​vous « que les souf­frances du temps pré­sent sont sans pro­por­tion avec la gloire à venir qui sera mani­fes­tée en vous » (Rom., viii, 18). « Mais le Seigneur est fidèle, il vous affer­mi­ra et vous pré­ser­ve­ra du mal » (II Thess., iii, 3).

Nous espé­rons que vous répon­drez à Notre exhor­ta­tion avec bonne volon­té et cou­rage, sous l’inspiration et avec l’aide de la divine grâce, et alors Nous vous sou­hai­tons et Nous implo­rons avec ins­tance du Père des misé­ri­cordes et du Dieu de toute conso­la­tion (II Cor., i, 3) des temps meilleurs et plus tran­quilles pour vous.

Comme gage des grâces célestes et en témoi­gnage de Notre bien­veillance, Nous accor­dons de tout cœur, à cha­cun de vous, Vénérables Frères, et à votre trou­peau, mais d’une manière très spé­ciale aux évêques, aux prêtres et à tous les fidèles de l’Eglise ruthène, la Bénédiction apostolique.

Source : Documents Pontificaux de S. S. Pie XII, tome 7 (1945), Edition Saint-​Augustin Saint-​Maurice – D’après le texte latin des A. A. S., XXXVIII, 1946, p. 33 ; cf. la tra­duc­tion fran­çaise des Actes de S. S. Pie XII, t. VI, p. 314.

Notes de bas de page

  1. Léon XIII, lettre apost. Praeclara gra­tu­la­tio­nis, 20 juin 1894 ; Acta Leonis XIII, vol. XIV, p. 201.[]
  2. Léon XIII, loc. cit.[]
  3. Baronius, Annales, t. VII, Rome 1956, appen­dice, p. 681.[]
  4. A. Theiner, Vetera monu­men­ta Poloniae et Lithuaniae, t. III, p. 240 sq.[]
  5. A. Theiner, loc. cit., p. 251.[]
  6. De nos jours, plus cou­ram­ment appe­lée Lviv[]
  7. Cf. A. Theiner, loc. cit., p. 237.[]
  8. Acta et decr. SS. Conciliorum rec., col. 600, note 2.[]
  9. Loc. cit., col. 602.[]
  10. Loc. cit., col. 603.[]
  11. Loc. cit., col. 606.[]
  12. Cf. Pie IX, lettre Omnem sol­li­ci­tu­di­nem, 13 mai 1874, citant Grégoire XVI, Inter gra­vis­si­mos ; Pie IX, Acta VI, 317.[]
  13. Epist, ad Episcopos Istriae, Acta Conc. œcum., IV, II, 107.[]
fraternité sainte pie X
13 septembre 1868
Appel au retour de tous les dissidents à rentrer dans l’Église catholique, unique bercail du Christ
  • Pie IX