Discours

aux jeunes époux

Le mystère de la paternité

19 mars 1941
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Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 19 mars 1941

Votre foi dans le Christ et dans l’Eglise, son Epouse, vous a conduits à Nous, chers enfants, à votre Père à tous, au Père de tous les croyants. Vous venez Nous demander de bénir au nom du Christ, de renforcer en quelque sorte par Notre prière, devant Dieu et devant le peuple chrétien, votre union sacrée et votre espérance de la voir fleurir et s’épanouir en fils et filles, car vous avez la conviction que sans les enfants manquerait le couronnement de la joie au bonheur si grand déjà que Dieu vous accorde par l’union de vos âmes.

La paternité divine en la Trinité

Elle ne se trompe pas, votre foi, lorsqu’elle reconnaît dans le pape avant tout le Père ; mais cette paternité spirituelle et universelle a beau être très grande, elle n’est qu’un reflet lointain de la suprême paternité, transcendante et infinie, que saint Paul, le Docteur des nations, adorait en fléchissant le genou devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ : « A cause de cela, je fléchis le genou devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de qui tire son nom omnis paternitas, toute paternité, dans les cieux et sur la terre » (Ep 3,14-15). C’est le sublime mystère de la paternité qui éclate dans l’éternelle et inaccessible lumière divine, dans l’impénétrable et incompréhensible secret de la Trinité bienheureuse, où tout l’être, toute la vie, toutes les infinies perfections du Père éternellement se communiquent au Fils, pour s’épancher dans leur commun Amour infini, qui est l’Esprit-Saint. Eternelle paternité qui engendre l’éternelle sagesse et qui s’écoule avec elle dans l’éternel amour. Paternité parfaite, infinie, ineffable, dont le fruit, le terme, le Fils, est semblable, bien plus, égal au Père et un avec le Père dans l’identité de la nature indivise, ne se distinguant de lui qu’en tant que personne qui le connaît et l’aime infiniment. La vie du temps ne connaît qu’une paternité transitoire, dont le fruit, l’enfant, se libère pour vivre de sa propre vie, tandis que la paternité des siècles éternels est éternelle génération et que, dans le présent sans borne de l’éternité, elle ne cesse jamais, toujours en acte et en vie, de dominer tous les temps, ces temps que lance dans leur course à travers le monde une effusion d’immense bonté créatrice, et où le souffle divin de l’Esprit s’étend sur les eaux de l’univers en son enfance, pour répandre la vie, rayonnement de cet amour paternel sur les œuvres de la toute-puissante main divine.

Ce mystère de la paternité est la gloire de Dieu, comme le Seigneur lui-même le proclame par la bouche d’Isaïe : « Moi qui fais enfanter les autres, n’enfanterai-je pas moi-même ? » (Isaïe, lxvi, 9). Aussi déclare-t-il à son Fils qui lui est égal en divinité et en éternité : « Avant l’étoile du matin je t’ai engendré » (Ps., cix, 3).

Dans la création et dans la grâce.

Qu’est-ce que la paternité ? Etre Père, c’est communiquer l’être ; bien plus, c’est mettre dans cet être le mystérieux rayon de la vie. Dieu est Père de l’univers : « Pour nous, il n’y a qu’un seul Dieu, le Père de qui viennent toutes choses » (1Co 8,6). Dieu est le Père, le Créateur du ciel, du soleil, des étoiles qui brillent en sa présence et chantent sa gloire ; Dieu est le Père qui a construit et modelé cette terre où il a semé les fleurs et les bois, multiplié les féconds et gracieux nids d’oiseaux, les inaccessibles retraites des poissons et les bancs de coraux, les bercails et les troupeaux, les refuges des fauves et les tanières des lions rugissants prêts à bondir sur leur proie : toute cette vie immense et variée est fille de l’amour de Dieu, dirigée, soutenue, enveloppée dans sa croissance et dans son développement par la paternelle Providence divine.

Mais la paternité s’élève plus haut ; avec l’être, avec la vie végétale et animale, elle communique encore une vie supérieure, la vie d’intelligence et d’amour. Les anges aussi sont enfants de Dieu. Esprits purs, libres du poids de la chair, sublimes images de la Trinité qu’ils contemplent et qu’ils aiment, les anges participent d’une manière spéciale à la paternité divine. Selon l’enseignement de saint Thomas, l’ange, par la lumière de son intelligence, éclaire et perfectionne un autre ange et devient ainsi son père, à la façon dont le maître est père de son disciple, communiquant sans cesse de nouvelles impulsions à sa vie intellectuelle.

L’homme est également un enfant de Dieu, une image connaissante et aimante de la Trinité. Esprit uni à la matière, Dieu l’a créé de peu inférieur aux anges ; mais en tant que père, il est en quelque sorte supérieur à l’ange : l’ange ne communique à l’ange que la lumineuse activité de sa propre intelligence, tandis que l’homme prête à Dieu son concours dans l’acte de la création et infusion de l’intelligence même en ses enfants, par le fait qu’il engendre le corps qui la recevra.

Chers époux, rappelez-vous le grand jour de la création de l’homme et de sa compagne. Avant d’unir, en une merveilleuse opération, l’esprit à la matière, la Trinité divine semble se recueillir : « Faisons, dit-elle, l’homme à notre image et ressemblance. » Mais si Dieu prend un peu de terre pour former le premier homme, la première vie humaine, vous le voyez, dès qu’il veut que cette première vie se propage et se multiplie, tirer la seconde vie non plus de la terre inerte, mais du flanc vivant de l’homme ; et ce sera la femme, sa compagne, nouveau rayon d’intelligence et d’amour, coopératrice d’Adam dans la transmission de la vie, formée de lui-même et semblable à lui dans toute sa descendance et sa prospérité. Et lorsque, conduisant Eve à Adam, Dieu la lui donne et qu’il prononce l’ordre solennel d’où jaillira la vie : « Croissez et multipliez », ne vous semble-t-il pas que le Créateur transfère à l’homme même son auguste privilège de la paternité, s’en remettant désormais à lui et à sa compagne du soin de faire couler à pleins bords dans le genre humain le fleuve de vie qui émane de son propre amour ?

Mais l’amour infini d’un Dieu, qui est charité, connaît des voies plus hautes encore pour répandre sa lumière et ses flammes, pour communiquer comme père une vie semblable à la sienne. L’ange et l’homme sont les enfants de Dieu et ils manifestent Dieu par l’image et ressemblance qu’ils ont reçues de lui dans l’ordre naturel comme simples créatures ; mais Dieu possède une paternité plus sublime encore, qui engendre des fils d’adoption et de grâce en un ordre supérieur aux natures de l’homme et des anges, et qui les rend participants de la vie divine elle-même : elle les appelle à partager sa propre béatitude dans la vision de son Essence, dans l’inaccessible lumière où il se révèle, lui et l’intime secret de son incomparable paternité, avec le Fils et l’Esprit-Saint, aux enfants de grâce. En cette sublime lumière, Dieu règne, le Dieu créateur, sanctificateur et glorificateur, le Dieu riche de prédilection pour la dernière de ses créatures intelligentes, pour l’homme, enfant de colère en tant que fils d’Adam, son père coupable (cf. Eph. Ep 2,3) ; et Dieu régénère l’homme, il le fait, par l’eau et l’Esprit-Saint, renaître enfant de grâce, frère de Jésus-Christ, nouvel Adam sans tache, pour le rendre cohéritier de sa gloire céleste. Or, dans la transmission, la conservation et le développement de cette vie surnaturelle qui nous achemine vers une telle gloire céleste, Dieu a voulu, comme pour la vie naturelle, s’assurer la collaboration de l’homme.

Tel est, bien-aimés fils et filles, l’incomparable mystère dans les profondeurs duquel vous introduit votre mariage. Entrez-y comme dans un sanctuaire de la Très Sainte Trinité, pénétrés de respect, de crainte filiale et d’amour confiant, avec la conscience de vos responsabilités et de la grandeur du ministère que vous avez à remplir. « Faisons l’homme à notre image et ressemblance > : vous aussi, vous aurez à prononcer ces paroles, paroles humaines, et paroles divines qui se confondent sur vos lèvres et dans votre cœur. Pesez ces paroles de paternité qui se prononcent de la part de Dieu et de votre part à vous : vos enfants, à votre image à vous et à votre ressemblance. Oui, vos enfants vous ressembleront, ils seront tels que vous êtes, par la nature humaine qu’ils reçoivent de vous dans la génération ; mais vous ressembleront-ils aussi par la vie surnaturelle ? Oui, car vous aurez à cœur, Nous en avons l’intime persuasion, de leur procurer sans retard le baptême qui vous a régénérés vous-mêmes devant Dieu, et qui vous a faits enfants de grâce, héritiers du ciel ; et vous ne manquerez pas à ce devoir, lors même que pour franchir le seuil du paradis un petit ange réclamerait de votre foi et de votre amour une douleur ou un sacrifice.

Devoir de l’exemple d’une vie surnaturelle authentique.

Elevez vos enfants dans la foi, dans l’amour et la crainte de Dieu ; insufflez dans leur âme cette sagesse de vie qui fait le chrétien, cette sagesse qui engage et garde le chrétien dans le sentier de la vertu, à travers même cette multitude d’ennemis qui menacent la jeunesse. Soyez-leur et restez-leur toujours des modèles de vertu, pour que vos enfants n’aient qu’à vous ressembler et qu’il leur suffise d’une louange, celle d’être votre portrait. Ainsi vous répondrez pleinement aux desseins pour lesquels Dieu leur donne par votre intermédiaire une vie semblable à la vôtre. Que votre conduite leur soit une lumineuse règle de vie. Puissent-ils, lorsque vous ne serez plus à leurs côtés, garder le souvenir de vos avis, de ces avis auxquels vous aurez su garantir un fondement et donner une confirmation par votre fidélité à tous les devoirs de la vie chrétienne, par votre conscience du devoir profonde et délicate, par une foi et une confiance en Dieu à toute épreuve, par une mutuelle affection, par une charitable et bienfaisante bonté qui se prodigue à toutes les misères.

Vos enfants attendent beaucoup des soins vigilants dont vous entourez leurs premiers pas et l’éveil de leur intelligence et de leur coeur. En les remettant plus tard aux mains de maîtres qui méritent votre confiance de parents chrétiens, vous leur garderez toujours l’aide de vos conseils et de vos encouragements. Mais la voix de vos exemples résonnera plus haut que la voix de vos paroles : vos exemples traduiront continuellement aux yeux de vos enfants, durant de longues années, la réalité quotidienne de votre vie, que vous la passiez dans l’intimité ou dans l’abandon du foyer domestique ; et vos enfants examineront vos exemples, ils les jugeront, avec la terrible clairvoyance et l’inexorable pénétration de leurs jeunes regards.

Comme elle est belle et mémorable, cette bénédiction que Raguel prononce sur le jeune Tobie, lorsqu’il apprend de qui il est le fils : Benedictio sit tibi, fili, quia boni et optimi viri filius est, « Sois béni, mon fils, car tu es fils d’un homme de bien, du meilleur des hommes » (Tb 7,7). Le vieux Tobie n’était plus riche des biens de la terre ; le Seigneur lui avait envoyé l’épreuve de l’exil et de la cécité ; mais il avait pour richesse quelque chose de mieux : les admirables exemples de sa vertu et les sages avis qu’il donnait à son fils. Nous aussi nous vivons en des temps difficiles ; et vous ne réussirez peut-être pas toujours à procurer à vos enfants la vie belle et aisée dont vous rêvez pour eux : la vie tranquille et contente, avec le pain quotidien — lequel, grâce à la divine Providence, ne leur manquera jamais, Nous l’espérons — et avec tous les biens que vous aimeriez leur assurer. Mais plus encore que les biens de cette terre, qui ne changent pour personne, pas même pour les puissants et les hommes de bonne chère, cette vallée de larmes en un paradis de délices, vous devez donner à vos enfants et héritiers des biens supérieurs : ce pain et cette richesse de la foi, cet esprit d’espérance et de charité, cet élan de vie chrétienne, de vaillance et de fidélité où votre tâche de père et de mère conscients de la paternité que vous avez reçue du ciel, les fera grandir et progresser, pour votre réconfort, devant Dieu et devant les hommes.

Afin que se réalisent ces vœux, Nous implorons sur vous, chers nouveaux mariés, l’abondance des faveurs célestes, et la paternité spirituelle de Notre coeur vous en donne un gage dans la Bénédiction apostolique.

S’adressant ensuite à une délégation du chapitre des saints Celse et Julien, le Saint-Père poursuivit ainsi :

Que cette bénédiction descende — comme de coutume — et s’étende sur tous Nos autres chers fils et filles ici présents, et en particulier sur la nombreuse et à Nous bien agréable délégation de l’illustre chapitre des saints Celse et Julien avec son très digne archi-prêtre et de la paroisse romaine de Saint-Jean des Florentins. Que cette bénédiction descende plus que jamais abondante en ce jour consacré au nom et à la vénération du patriarche saint Joseph, père putatif du Rédempteur, ceint par le Père Eternel de la brillante auréole de paternité vigilante, prudente et prévoyante, dont il a voulu voiler aux yeux du monde méchant la conception virginale de son divin Fils, fait chair dans le sein de l’Epouse de Joseph, Marie, la très sainte servante du Seigneur. Dans le territoire de votre paroisse, Notre coeur a laissé de doux souvenirs. C’est là qu’il y a soixante-cinq ans, en ce même mois de mars, Nous fûmes dans la lumière de Rome appelé à la vie naturelle et, le jour suivant, régénéré par le saint baptême à la vie surnaturelle de la grâce. C’est au milieu de vous, chers paroissiens, que Nous avons grandi ; avec vous Nous avons respiré le même air ; avec vous Nous Nous sommes incliné et avons prié devant les mêmes autels ; avec vous Nous avons contemplé, de plus loin que maintenant, la coupole du plus grand temple de la chrétienté et admiré l’ange qui, à la cime du Môle d’Hadrien, remet l’épée au fourreau en signe de la cessation du châtiment divin, comme Nous voudrions que les nations aujourd’hui en conflit puissent le plus tôt possible rengainer leur épée par la conclusion d’une paix sûre dans la justice et dans la charité, dans l’honneur et la liberté de tous. C’est pourquoi Nous vous recommandons à la protection du précurseur, votre patron spécial et, en ce jour de pieuse festivité, à celle du patron universel de l’Eglise, le glorieux et très chaste gardien de Jésus et de la Vierge sa Mère, à qui, de grand coeur, Nous confions votre bonheur terrestre et votre bonheur éternel.

PIE XII, Pape.