De Clément Millon, Le lys et le Lin Éditions, 2025.
Alors que la liturgie catholique ne cesse de demander la paix au « Dieu fort, Prince de la paix, Père des siècles à venir » (Introït de la messe de l’aurore à Noël), selon des modalités variant avec le temps, Clément Millon, dans une étude universitaire fouillée (plus de 900 références) dresse une fresque de la doctrine et de l’action des papes de Léon XIII à François (il est encore trop tôt pour présumer de l’action de Léon XIV) relatives à la guerre et à la paix. Et force est de constater, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, une évolution nette dont le vecteur est une fois de plus les conceptions issues du concile Vatican II.
L’auteur distingue trois périodes dans l’enseignement pontifical relatif à la guerre et à la paix :
- Celle des papes Léon XIII (élection 1878 – † 1903) et saint Pie X (él. 1903 – † 1914), qui conservent la doctrine traditionnelle de la guerre juste mais se heurtent à la mise à l’écart de l’Église des relations internationales après la disparition des États pontificaux en 1870. La construction juridique des conférences de La Haye (él. 1899 – † 1907) se fera sans eux.
- La période des deux Guerres Mondiales et de la décolonisation (Benoît XV (él. 1914 – † 1922), Pie XI (él. 1922 – † 1939), Pie XII (él. 1939 – † 1958) et Jean XXIII (él. 1958 – † 1963)) marque une évolution de la pensée des papes, qui, sans nier formellement l’idée de guerre juste, l’effacent de leurs discours.
Benoît XV, dans son encyclique Pacem Dei munus (1920), promeut l’idée d’une communauté des peuples, soutient la création de la Société des Nations (SDN).
Pie XI réaffirme la doctrine : pas de paix réelle loin de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de l’ordre naturel et surnaturel (encycliques Ubi arcano (1922), Quas primas (1925), et Charitate Christi compulsi (1932)).
Pie XII, pape de la Deuxième Guerre mondiale, privilégie la paix juste dans son encyclique Summi Pontificatus (1939) incluant le respect des droits humains, religieux et sociaux. Son pontificat est aussi celui du premier emploi de l’arme atomique qui marquera fortement la pensée de ses successeurs.
Jean XXIII amorce une rupture doctrinale dans l’encyclique Pacem in terris (1963) : « Il devient humainement impossible de penser que la guerre soit, en notre époque atomique, un moyen adéquat pour obtenir justice d’une violation des droits », ce qui prend exactement le contre-pied de la doctrine de la guerre juste, qui doit rester une œuvre de justice, à rebours de l’affirmation clausewitzienne d’une simple continuation de la politique par d’autres moyens. - Enfin, les papes Paul VI (él. 1963 – † 1978), Jean-Paul II (él. 1978 – † 2005), Benoît XVI (él. 2005 2013 – † 2022) et François (él. 2013 – † 2025) mettent en œuvre les orientations du concile Vatican II, plaçant l’Église au service d’une paix par des moyens d’ordre naturel sans lien évident avec l’ordre surnaturel.
Ainsi, Paul VI applique au domaine de la paix et de la guerre l’aggiornamento demandé par ce concile : ouverture et adaptation au monde, liberté religieuse, œcuménisme (étendu au dialogue interreligieux), espérant être écouté des ennemis de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il encourage les arbitrages d’institutions internationales, comme l’ONU, le Saint Siège abandonnant de facto toute prétention à un enseignement universel et intemporel, et acceptant de n’être considéré que comme un Etat parmi d’autres.
Jean-Paul II, marqué par son histoire personnelle en pays communiste, soucieux d’éviter la persécution des Chrétiens orientaux en évitant l’alignement sur les pays occidentaux (Irak en 1991 et 2003), assume le passage d’une politique de compromis avec les régimes communistes à une opposition non-violente ; il a sa part dans l’effondrement de l’URSS, mais échoue à Cuba. L’œcuménisme représente pour lui un levier en faveur de la paix (réunion d’Assise, où l’on prie pour la paix sans considération de celui à qui s’adresse ces prières). En somme, il promeut une paix pour l’homme par l’homme, fondée sur la promotion des droits humains et de la justice sociale et économique.
Benoît XVI applique sa méthode d’herméneutique de la continuité au domaine de la guerre et de la paix : il reprend ainsi les notions traditionnelles de lien essentiel entre la glorification de Dieu et le respect de la loi morale avec la paix, mais fait aussi la synthèse des apports de ses prédécesseurs immédiats issus du concile Vatican II (développement intégral de la personne, sauvegarde des droits humains, lutte contre les injustices et inégalités intolérables) ; il ajoute des thèmes qui lui sont propres (écologie humaine puis environnementale de la paix, éducation familiale, respect de la vie dans son intégralité).
La condamnation de la guerre de François est sans nuance ; à Dominique Wolton, en 2017, il affirme de la guerre juste : « Je n’aime pas l’utiliser. … aucune guerre n’est juste. La seule chose juste c’est la paix ». Sa doctrine repose sur trois piliers : la paix désarmée (hostilité aux armements lourds, particulièrement nucléaires), ; le recours à l’ONU pour arbitrer la légitimité d’une défense, limitée à arrêter l’ennemi ; seule la paix est juste. Sa stratégie pour la mettre en œuvre : l’œcuménisme et le dialogue interreligieux : « Je crois qu’Assise est un symbole de la paix. Et ces rencontres des leaders religieux, de toutes les religions, sont un témoignage que toutes les religions veulent la paix et la fraternité » (à Dominique Wolton toujours).
On regrettera, pour la pleine compréhension de l’évolution de la position des papes par le lecteur peu averti du concept de guerre juste, que Clément Millon n’en rappelle pas l’origine et la philosophie. En bref, les guerres de l’antiquité aboutissaient souvent à la désagrégation de l’entité politique adverse, la dévastation de la cité, le massacre ou l’esclavage de sa population (la guerre de Troie, par exemple). Le Christianisme chercha à canaliser moralement le fait de la guerre, intrinsèquement lié au péché originel et à ses conséquences dans la nature humaine. Les théologiens catholiques posèrent des conditions, assez générales donc relativement pérennes, à la moralité de l’entrée en guerre (jus ad bellum) et de la manière de la conduire (jus in bello). Cette doctrine, précisée progressivement, connaît son apogée au XII° siècle, puis tombe progressivement en désuétude. Fondamentalement, ces théologiens regardent la guerre juste comme une entreprise de justice (injustice à réparer) et non un outil comme d’autres des relations internationales (Clausewitz).
Reprenons les deux principaux griefs des papes récents contre la guerre : elles ne résolvent pas les problèmes et elles sont extrêmement destructrices (industrialisation de la guerre) voire suicidaires pour l’humanité (le fait nucléaire). Ils en tirent la conclusion, assez irénique puisque l’homme est affecté par le péché originel, qu’il faille et qu’il soit possible d’éradiquer purement et simplement la guerre. Il est vrai que les reproches des papes (systèmes d’alliance, effectifs engagés dans les conflits, implication existentielle des populations, extension des destructions à l’ensemble du pays, efficacité effrayante des armements modernes, …) posent des problèmes de moralité des guerres, particulièrement depuis la Révolution française. En fait, en dernière analyse, ce que pointe la critique des papes, c’est la guerre totale, qui met en jeu la survie même des nations engagées ; un retour à l’ordre antique, en somme.
Pour autant, la doctrine de la guerre juste est-elle à rejeter en bloc ? Le jus in bello tel que formalisé à l’époque contemporaine dans le droit des conflits armés (conférence de La Haye et conventions de Genève) porte la trace de l’influence de l’Église. La souveraineté ombrageuse des États, et maintenant leur apostasie, a toujours rendu difficilement audible le discours de l’Église sur le jus ad bellum[1]. Cependant, doit-elle renoncer à se poser, au nom et selon l’enseignement de son fondateur, en arbitre de la justice des causes ? Tirant du neuf et du vieux de son trésor, considérant les évolutions du fait guerrier (diversification des acteurs au-delà des états, évolution des armements, capacités de renseignement qui obligent à un regard nouveau sur la guerre préventive, …), plutôt que la recherche d’une efficacité naturelle immédiate qui n’a pas été au rendez-vous de l’aggiornamento postconciliaire, l’ajustement de cette doctrine aux conséquences pratiques du dévoiement et de l’instrumentalisation de la justice, tant par les totalitarismes et que les démocraties dites libérales, pourrait contribuer à replacer le vrai et seul prince de la paix, Notre-Seigneur Jésus-Christ, au centre de la question. La remise en cause de l’ordre international libéral à laquelle nous assistons, peut être regardée comme un signe des temps qu’il lui faudrait lire. C’est peut-être l’idée de l’archevêque aux armées américaines, Mgr Borgolio, répondant le 25 janvier 2026 à un journaliste de la BBC [2]l’interrogeant sur la conformité aux critères de la guerre juste d’une hypothétique opération militaire américaine pour s’emparer du Groenland, lorsqu’il affirme : « je ne vois aucune circonstance dans laquelle elle le serait. »
François-Xavier Bottet
Clément Millon, Guerre et paix : les papes de Léon XIII à Léon XIV, Le Lys et le Lin Editions, 335 pages, livret photos, 25 euros.
- L’appel à la mobilisation des princes chrétiens par Saint Pie V contre l’invasion musulmane et à la récitation du rosaire par toute la chrétienté, qui s’est conclu par la victoire de Lépante, se pose en contre-exemple.[↩]
- https://www.bbc.com/audio/play/m002q27j à 40’15’’. Toute l’interview mérite l’attention.[↩]










