Pie XII

Discours à l'occasion de la béatification de Maria Goretti

28 avril 1947
Table des matières
Note de La Porte Latine

A l'occasion de la béatification de Maria Goretti, le Saint-Père, s'adressant aux nombreux pèlerins réunis en la Ville éternelle expliqua le fondement de l'héroïsme de la bienheureuse martyre et les enseigne­ments que sa pureté et sa force admirables donnent aux générations contemporaines.

Avec celle de plusieurs hautes personnalités ecclésiastiques, on a noté la présence de la mère de la bienheureuse, Mme Assunta Goretti ; du frère de Maria, Mariano, accompagné de sa femme et ses trois enfants ; de ses deux sœurs, Ersilia avec son mari et ses deux enfants, et Teresa, mainte­nant religieuse Franciscaine Missionnaire de Marie et portant le nom de Sœur Sant’Alfredo ; ainsi que du syndic de Corinaldo, M. Domenico Cacciani.

fraternité sainte pie X

Avec une vive émo­tion, Nous avons adres­sé hier Nos prières à la nou­velle bien­heu­reuse, et avec une joie pater­nelle Nous vous saluons, chers fils et chères filles, qui vous sen­tez unis à Maria Goretti : vous ses parents, vous ses conci­toyens, et d’une façon géné­rale, vous qui, par vos occu­pa­tions, vos condi­tions de vie et sur­tout votre foi reli­gieuse, lui res­sem­blez. La jour­née d’hier fut votre fête, la fête du peuple chrétien.

Sa béatification, fête du peuple chrétien.

Ce fut la fête des ado­les­cents qui sont fiers de l’exaltation d’une fille de leur âge et qui trouvent, dans son exemple, des sti­mu­lants à la pié­té et au courage.

Ce fut la fête des âmes pieuses et géné­reuses pour qui la foi catho­lique est un « tré­sor caché » (Cf. Matth., XIII, 14), le bien suprême. La bien­heu­reuse Maria Goretti est une fleur mer­veilleuse de cette foi courageuse.

Ce fut la fête des âmes douces et paci­fiques qui gagnent leur pain par leur dur tra­vail : confiantes dans la Providence, elles portent leur croix tout au long de leur vie ter­restre, jusqu’à ce que le Seigneur vienne l’ôter de leurs épaules au seuil de l’éternité. Le grand public pense peu à ces âmes et n’en parle pas : ce sont elles pour­tant qui, à tra­vers les oura­gans du temps, sauvent le peuple et la patrie. Parmi elles, il faut ran­ger le père hon­nête et labo­rieux et la pieuse mère de Maria Goretti ; à celle-​ci, qui est au milieu de vous, vont en par­ti­cu­lier Nos vœux et Notre joie de ce qu’elle ait pu voir encore en vie, sa fille éle­vée à la gloire des autels.

Ce fut la fête de la famille chré­tienne. Maria Goretti qui devait, à douze ans, lais­ser cette terre, est le fruit mûr du foyer fami­lial où l’on prie, où l’on élève les enfants dans la crainte de Dieu, dans l’obéissance filiale, dans l’amour de la véri­té, dans la pudeur et l’intégrité ; où ceux-​ci sont habi­tués, dès leur tendre enfance, à se conten­ter de peu, à aider leurs parents ; où les condi­tions natu­relles de vie et l’atmosphère reli­gieuse qui les entourent coopèrent puis­sam­ment à les faire gran­dir dans la grâce du Christ.

Ô antique et simple méthode d’éducation, qu’aucune autre ne peut rem­pla­cer ! Ceux qui mal­heu­reu­se­ment l’abandonnent font tarir le bien-​être et le bon­heur des familles. Ô bien­heu­reuse, prie Dieu pour que ces biens aux­quels toi-​même tu dois tout soient conser­vés à la jeu­nesse et au peuple.

Agnès et Maria Goretti.

La figure et l’histoire de Marie Goretti ont rap­pe­lé une autre his­toire et une autre figure : celle d’Agnès. Le visage de la mar­tyre romaine et celui de l’enfant de Corinaldo res­plen­dissent du même enchan­te­ment, les cœurs de l’une et de l’autre répandent le même par­fum. N’y aurait-​il pas peut-​être à craindre que ceux qui, d’une façon lit­té­raire et artis­tique, parlent de la grâce et de la can­deur de ces deux enfants, ne laissent dans l’ombre leur ver­tu caractéris­tique qui est la force chré­tienne ? Force de la vierge, force de la mar­tyre. Force qui est sau­ve­garde et fruit de la virginité.

Il en est qui regardent la vir­gi­ni­té comme un effet de l’ignorance ou de la naï­ve­té de petites âmes sans pas­sion, sans expé­rience ; ils leur accordent un sou­ve­nir de com­pas­sion. Combien grande est leur erreur.

Celui qui s’est ren­du à l’ennemi ne peut s’imaginer quelle force il faut pour domi­ner pen­dant la vie et sans défaillance les troubles des sens et du cœur qui, fruit du péché ori­gi­nel, fer­mentent dans la nature humaine à par­tir de l’adolescence ; pour résis­ter, sans céder aux mille petites curio­si­tés de voir, d’écouter, de goû­ter, de sen­tir, qui font appro­cher les lèvres du calice enivrant et qui font res­pi­rer le fatal par­fum qui émane de la fleur du mal ; pour se mou­voir à tra­vers les tur­pi­tudes du monde avec une fer­me­té d’âme supé­rieure à toutes les ten­ta­tives, à toutes les menaces, à tous les regards de séduc­tion et de raillerie.

Non ! Agnès dans le gouffre de la socié­té païenne, Louis de Gon­zague dans les cours licen­cieuses de la Renaissance, Maria Goretti dans le voi­si­nage de per­sonnes sans honte, n’étaient ni igno­rants, ni insen­sibles, mais cou­ra­geux. Courageux de cette force surnatu­relle dont tous les chré­tiens ont reçu la semence au bap­tême et qui, grâce à une édu­ca­tion dili­gente et conti­nuelle, avec la col­la­bo­ra­tion affec­tueuse des parents et des enfants, porte des fruits mul­tiples de vertus.

Telle fut Maria Goretti. Dans l’humble cercle des per­sonnes au milieu des­quelles elle gran­dis­sait, son édu­ca­tion fut simple, mais soi­gnée, et sa cor­res­pon­dance à cette édu­ca­tion ne fut pas moins par­faite. Quel témoi­gnage sa mère n’en a‑t-​elle pas don­né quand elle a affir­mé que son enfant ne lui avait jamais appor­té volontaire­ment le plus petit déplai­sir ? Et qui pour­rait lire, sans émo­tion, la dépo­si­tion du meur­trier affir­mant qu’il n’avait jamais vu en elle le moindre man­que­ment à la loi de Dieu ?

La force des cœurs purs.

Notre bien­heu­reuse fut une cou­ra­geuse. Elle savait et com­pre­nait, et pré­ci­sé­ment pour cela, elle pré­fé­ra mou­rir. Elle n’avait pas encore douze ans quand elle mou­rut mar­tyre. Mais quelle pers­pi­ca­ci­té, quelle pru­dence, quelle éner­gie mon­tra cette enfant qui, consciente du dan­ger, veillait jour et nuit pour la défense de son inté­gri­té, s’efforçait de ne jamais res­ter seule et recom­man­dait constam­ment à la Vierge des vierges le lis de sa pure­té ! Non ! ce n’était pas une âme faible, c’était une héroïne qui, sous les coups de poi­gnard de son meur­trier, ne pen­sait pas à la souf­france mais à la lai­deur du péché et réso­lu­ment le repoussait.

Grâce à Dieu, elles sont encore nom­breuses, plus nom­breuses qu’on ne le sup­pose et qu’on ne le dit parce qu’elles n’étalent pas leur sérieux et leur ver­tu comme les autres étalent leur légè­re­té et leurs désordres, ces jeunes filles qui, édu­quées par des parents chré­tiens, passent sereines et joyeuses mais modestes dans les rues de nos cités ou les sen­tiers de nos cam­pagnes pour se rendre là où les appellent les devoirs fami­liaux, pro­fes­sion­nels, sco­laires, cha­ri­tables ; elles savent faire aimer leur grâce sou­riante mais en même temps res­pec­ter leur inflexible dignité.

Elles sont nom­breuses, sans aucun doute (la céré­mo­nie solen­nelle d’hier Nous en a don­né une vision splen­dide) mais elles seraient plus nom­breuses encore s’il y avait de la part des parents plus de bon­té aver­tie et affec­tueuse, de la part des enfants plus de doci­li­té confiante.

Pour ne pas par­ler des catas­trophes qui pré­ci­pitent tant de mal­heu­reux dans le fond de l’abîme, des drames qui se ter­minent par une mort sans espé­rance, des déca­dences pro­gres­sives qui vont jus­qu’à l’humainement irré­pa­rable, com­bien d’égarements, de transac­tions, de capi­tu­la­tions ! Vertiges d’un ins­tant que la légende fait peut-​être d’abord vaciller mais dont le sou­ve­nir res­sus­cite plus tard, comme des bulles d’air à la sur­face d’une eau stag­nante, avec des remords cui­sants dont l’amertume, même après le repen­tir et le par­don, ne s’adoucit jamais com­plè­te­ment ici-bas.

En face de ces lamen­tables fai­blesses, de ces chutes misé­rables, admi­rez la force des cœurs purs. C’est une force mys­té­rieuse qui sur­passe les limites humaines et sou­vent les limites de la ver­tu chré­tienne com­mune : c’est la force de l’amour pour l’Epoux divin de l’âme qui repousse qui­conque ose ten­ter la fidé­li­té, mena­cer la pure­té de ses sentiments.

L’exemple de Maria Goretti.

C’est ain­si que Nous appa­raît Maria Goretti dans sa vie com­me dans son mar­tyre. Comment donc ! Pouvons-​nous com­pa­rer sa ver­tu à celle d’une Agnès, d’une Cécile, d’une Gertrude, d’une Catherine de Sienne, d’une Thérèse de l’Enfant-Jésus, de tant d’au­tres qui sou­vent, avec une héroïque abné­ga­tion et avec des œuvres insignes qui étaient le fruit de leur vir­gi­ni­té, ont por­té jusqu’à un âge tar­dif l’anneau nup­tial qui les avait unies pour la vie à l’Epoux céleste ? Maria était encore une enfant et rien ne per­met d’affir­mer avec cer­ti­tude qu’elle se fût consa­crée au Seigneur par le vœu de vir­gi­ni­té ; nul ne peut assu­rer qu’elle n’aurait pas sui­vi le che­min de tant d’autres jeunes filles qui portent à l’autel la fleur de leur can­deur pour don­ner à Dieu, dans la sain­te­té du mariage, de nou­veaux ado­ra­teurs, à l’humanité de nou­veaux membres, à l’Eglise de nou­veaux fidèles, au ciel de futurs saints. Mais le Christ savait qu’Il se l’était choi­sie et réser­vée. De sa part et sans pen­ser à l’avenir, elle s’était don­née à Lui de tout son cœur, elle ne vou­lait pour rien au monde vio­ler la loi de Dieu, elle vou­lait gar­der à n’importe quel prix, même celui de sa propre vie, la fidé­li­té au Christ.

Etait-​elle seule­ment une ingé­nue inno­cente crai­gnant d’instinct la seule menace du péché, comme la vue d’un ser­pent (Eccli., XXI, 2), ou l’hermine qui, selon une antique légende, se laisse tuer plu­tôt que d’effleurer du pied la boue du che­min ? Etait-​elle sou­te­nue seu­lement par le sen­ti­ment natu­rel de la pudeur ? Non. Petite encore, elle entre­voit déjà l’intensité et la pro­fon­deur de son amour pour le divin Rédempteur. Elle ne sait pas encore lire, car la pau­vre­té et les dis­tances l’empêchent d’aller à l’école. Mais son amour ne connaît ni dif­fi­cul­té, ni éloi­gne­ment. Elle se met plus courageuse­ment que jamais à expé­dier les affaires du ménage et elle court au vil­lage pour apprendre le caté­chisme. Pour rece­voir Jésus dans l’Eucharistie, elle ne craint pas de par­cou­rir une longue route en plein été, à jeun, sous le soleil brû­lant, sur la route pous­sié­reuse. « Je ne vois pas l’heure où je pour­rai venir demain com­mu­nier », dit-​elle un jour. Et le len­de­main vint et aus­si la sainte com­mu­nion. Quelle com­mu­nion et quel len­de­main ! Dans l’après-midi du jour même où elle avait pro­non­cé ces paroles, elle ver­sait son sang pour res­ter fidèle à l’Epoux des vierges.

Hier la vic­time de ce meurtre cruel, du 6 juillet 1902, a été éle­vée aux hon­neurs des autels. La Providence a vou­lu don­ner un modèle, une pro­tec­trice et une inter­ces­sion aux jeunes filles, spécia­lement aux jeunes filles de l’Action catho­lique, aux groupes des filles de Marie et à toutes celles qui se sont consa­crées à la Vierge Immaculée. Elle était une des leurs quand elle souf­frit une mort cruelle pour la loi de Dieu. A peine avait-​elle douze ans et déjà elle mon­trait dans la ver­tu chré­tienne de la matu­ri­té et de la force, prête à mélan­ger son sang au sang de l’Agneau.

Dangers que font courir aux jeunes filles et aux femmes d’aujourd’hui les transformations de leur vie.

Cinquante ans ne se sont pas encore écou­lés depuis la fin émou­vante de Maria Goretti, mais ils sont bou­le­ver­sés par des transfor­mations radi­cales dans la vie de la jeune fille et de la femme. En d’autres occa­sions Nous avons déjà ample­ment mon­tré com­ment, en ce demi-​siècle, le monde fémi­nin, d’une vie réser­vée et reti­rée, a été lan­cé dans tous les champs de la vie publique et jusque dans le ser­vice mili­taire. Ce pro­ces­sus s’est dérou­lé avec une rapi­di­té impitoyable.

Si on ne veut pas que d’aussi pro­fonds et rapides chan­ge­ments déter­minent dans la reli­gion et dans les mœurs de la femme les plus graves consé­quences, on doit avant tout, au même degré et en même temps, ren­for­cer les valeurs intimes et sur­na­tu­relles qui ont brillé en notre nou­velle bien­heu­reuse : esprit de foi et de modes­tie, non seule­ment comme un sen­ti­ment de pudeur natu­relle et qua­si incons­ciente, mais comme une ver­tu chré­tienne culti­vée avec empres­sement. Tous ceux à qui tiennent à cœur le bien de l’humanité, le salut tem­po­rel et éter­nel de la femme, ont réso­lu d’exiger que la mora­li­té publique pro­tège leur bon­heur et leur digni­té. Quels sont les faits ? Nous ne croyons pas être dans l’erreur si Nous affir­mons que jamais peut-​être aucune période n’a autant man­qué à ses devoirs envers la femme que l’époque actuelle.

Les scandales du monde d’aujourd’hui.

C’est pour­quoi monte à Nos lèvres le cri du Sauveur : « Malheur au monde à cause de ses scan­dales » (Matth., XVIII, 7). Malheur à ceux qui cor­rompent d’une façon consciente et volon­taire par le roman, le jour­nal, la revue, le théâtre, le film, la mode inconve­nante. Malheur à ces jeunes gens légers qui portent comme une bles­sure fine et légère l’infection morale dans un cœur encore vierge. Malheur à ces pères et mères qui, par manque d’énergie et de pru­dence, cèdent aux caprices de leurs fils et filles, renoncent à l’auto­rité pater­nelle et mater­nelle qui est sur le front de l’homme et de la femme comme le miroir de la majes­té divine. Mais mal­heur aus­si à tant de chré­tiens qui ne le sont que de nom, qui pour­raient voir der­rière eux se lever des légions de per­sonnes intègres et droites, prêtes à com­battre par tous les moyens le scan­dale. La jus­tice légale punit, et c’est son devoir, le meur­trier d’un enfant. Mais ceux qui ont armé son bras, qui l’ont encou­ra­gé, qui avec indif­fé­rence ou encore avec un sou­rire indul­gent l’ont lais­sé faire, quelle jus­tice, quelle légis­la­tion humaine ose­ra ou pour­ra les frap­per comme ils le méritent ? Et cepen­dant, les vrais, les grands cou­pables, les voi­là ! Sur eux, cor­rup­teurs volon­taires et com­plices inertes, pèse la jus­tice de Dieu !

Aucun pou­voir humain n’aura-t-il donc la force d’émouvoir et de conver­tir ces cœurs cor­rom­pus et cor­rup­teurs, d’ouvrir les yeux et de secouer la tor­peur de tant de chré­tiens insou­ciants et timides ? Le sang de la mar­tyre et les larmes du meur­trier repen­tant et péni­tent, unis dans une même prière, feront ce pro­dige. Nous l’espérons.

Notre espé­rance n’est pas sans rai­son. Nous n’hésitons pas à répé­ter ici les paroles de l’apôtre Paul : « Là où a abon­dé le péché, sur­abon­de­ra la grâce » (Rom., V, 20). Regardez l’Eglise. Grandis­sent et se serrent les rangs de ceux qui, jeunes encore, croient, prient, s’imposent des renon­ce­ments, qui disent « non » à tout ce que Dieu défend, qui disent « oui » à tout ce que Dieu veut, qui n’ont de repos que lorsqu’ils ont rame­né au Christ, à sa loi, leurs voi­sins, leurs com­pa­gnons de pro­fes­sion et de tra­vail qui sont éloi­gnés de Dieu. Ils sont Notre récon­fort et Notre joie.

Pleins de cette confiance, éle­vons les regards vers le ciel et con­templons le cor­tège lumi­neux de ceux qui ont blan­chi leurs robes dans le sang de l’Agneau : ils sont conduits par la Vierge des vierges, le refuge des pécheurs. Invoquons leur inter­ces­sion, unis­sons nos humbles prières aux leurs. Qu’ainsi des­cende sur la terre la pluie abon­dante de la grâce qui puri­fie, qui for­ti­fie, en gage de laquelle Nous vous accor­dons de tout cœur Notre pater­nelle Bénédiction apostolique.

Source : Documents Pontificaux de sa Sainteté Pie XII, année 1947, Edition Saint-​Augustin Saint-​Maurice – D’après le texte ita­lien des A. A. S., XXXIX, 1947, p. 352.

fraternité sainte pie X
13 décembre 1908
Prononcé après la lecture des décrets de béatification des Vénérables Jeanne d'Arc, Jean Eudes, François de Capillas, Théophane Vénard et ses compagnons.
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