Paul VI

8 décembre 1965

Discours lors de la clôture du Concile Vatican II

Aujourd’hui, nous tou­chons au terme du second Concile œcu­mé­nique du Vatican. C’est dans sa pleine vigueur que le Concile arrive à sa conclu­sion : votre pré­sence en si grand nombre le prouve, la cohé­sion si ordon­née de cette Assemblée en témoigne, l’a­chè­ve­ment régu­lier des acti­vi­tés conci­liaires le confirme, l’har­mo­nie des sen­ti­ments et des pro­pos le pro­clame. Si bon nombre de ques­tions, sou­le­vées au cours même du Concile attendent encore une réponse adé­quate, cela signi­fie qu’on met fin aux tra­vaux non sous le poids de la fatigue, mais au contraire dans une vita­li­té que ce ras­sem­ble­ment œcu­mé­nique a réveillée et qui, Dieu aidant, dans la période post conci­liaire se consa­cre­ra acti­ve­ment à ce genre de pro­blèmes, avec méthode et géné­ro­si­té. Ce Concile laisse à l’his­toire l’i­mage de l’Église catho­lique, que Nous voyons figu­rée en cette salle où se pressent des pas­teurs, pro­fes­sant la même foi, ani­més de la même cha­ri­té, tous ras­sem­blés dans la com­mu­nion de la prière, l’u­ni­té de la dis­ci­pline et de l’ac­tion et, chose admi­rable, tout dési­reux d’une seule chose : s’of­frir eux-​mêmes, comme le Christ, notre Maître et Seigneur, pour la vie de l’Église et pour le salut du monde. Et ce n’est pas seule­ment l’i­mage de l’Église que ce Concile trans­met à la pos­té­ri­té, c’est aus­si le patri­moine de sa doc­trine et de ses pré­ceptes, le « dépôt » reçu du Christ, médi­té, vécu et expli­ci­té au long des siècles. Ce dépôt se trouve aujourd’­hui, sur bien des points, pla­cé dans un jour nou­veau, confir­mé et mis en ordre dans son inté­gri­té. Toujours vivant par la force divine de véri­té et de grâce qui le consti­tue, il est capable de faire vivre qui­conque l’ac­cueille avec pié­té et en nour­rit son exis­tence humaine.

Ce que fut ce Concile, ce qu’il a accom­pli, ce serait natu­rel­le­ment le sujet de cette médi­ta­tion que Nous fai­sons au moment de le ter­mi­ner, mais elle requer­rait trop d’at­ten­tion et de temps et en ce moment ultime, si émou­vant, Nous ne sommes peut-​être pas à même de réa­li­ser pareille syn­thèse avec assez de tran­quilli­té. Nous vou­lons réser­ver ces moments pré­cieux à une seule pen­sée qui tout à la fois nous abaisse dans l’hu­mi­li­té et nous exalte au comble de nos aspi­ra­tions. Cette pen­sée, la voi­ci : quelle est la valeur reli­gieuse de notre Concile ? Religieuse, disons-​Nous, pour mar­quer le rap­port direct au Dieu vivant, ce rap­port qui est la rai­son d’être de l’Église et de tout ce que l’Église croit, espère et aime, de tout ce qu’elle est, de tout ce qu’elle fait. Pouvons-​Nous dire que nous avons ren­du gloire à Dieu, que nous avons cher­ché à le connaître et à l’ai­mer, que nous avons pro­gres­sé dans l’ef­fort pour le contem­pler, dans la pré­oc­cu­pa­tion de le louer et dans l’art de pro­cla­mer ce qu’il est aux hommes qui nous regardent comme pas­teurs et maîtres dans les voies de Dieu ?

Nous croyons fran­che­ment que oui, notam­ment parce que c’est de cette inten­tion pre­mière et pro­fonde que jaillit l’i­dée de réunir un Concile. Ils résonnent encore dans cette basi­lique les mots pro­non­cés lors du dis­cours d’ou­ver­ture par Notre véné­ré pré­dé­ces­seur Jean XXIII, que Nous pou­vons bien appe­ler l’au­teur de ce grand rassemblement.

« La tâche la plus impor­tante du Concile, disait-​il, est de gar­der et de pro­po­ser d’une manière plus effi­cace le dépôt de la foi chré­tienne… Il est bien vrai que le Christ a dit : « Cherchez d’a­bord le royaume de Dieu et sa jus­tice », il nous montre par là où doivent tendre sur­tout nos forces et nos pen­sées. » Au pro­jet a suc­cé­dé la réalisation.

Pour l’ap­pré­cier comme il convient, il faut se rendre compte du moment où elle s’est accom­plie. C’est dans un temps que tous recon­naissent comme orien­té vers la conquête du royaume ter­restre plu­tôt que vers le Royaume des cieux, un temps où l’ou­bli de Dieu devient cou­rant et semble, à tort, sug­gé­ré par le pro­grès scien­ti­fique, un temps où la per­sonne humaine, qui a pris davan­tage conscience d’elle-​même et de sa liber­té, tend essen­tiel­le­ment à s’af­fir­mer dans une auto­no­mie abso­lue et à s’af­fran­chir de toute loi qui la dépasse. C’est dans un temps où le laï­cisme semble décou­ler nor­ma­le­ment de la pen­sée moderne, et repré­sen­ter la sagesse der­nière de l’ordre social tem­po­rel, un temps aus­si où les expres­sions de la pen­sée touchent au comble de l’ir­ra­tion­nel et du déses­poir, où l’on peut remar­quer enfin, même dans les grandes reli­gions qui se par­tagent les peuples de la terre, des signes de trouble et de régres­sion comme jamais encore on en avait vus. C’est dans ce temps-​là que le Concile s’est tenu, en l’hon­neur de Dieu, au nom du Christ et sous l’im­pul­sion de l’Esprit-​Saint. Cet Esprit « qui pénètre toute chose », qui ne cesse d’a­ni­mer l’Église « afin de nous faire connaître les dons de Dieu sur nous » (1 Cor., 2, 10–12), c’est lui qui donne à l’Église la vision à la fois pro­fonde et totale de la vie et du monde. Grâce au Concile, la manière de conce­voir l’homme et l’u­ni­vers en réfé­rence à Dieu comme à leur centre et à leur fin s’est éle­vée devant l’hu­ma­ni­té, sans craindre l’ac­cu­sa­tion d’être dépas­sée et étran­gère à l’homme. Cette concep­tion, que le juge­ment du monde qua­li­fie­ra d’a­bord de folie, mais qu’il recon­naî­tra ensuite, nous l’es­pé­rons, comme vrai­ment humaine, pleine de sagesse et por­teuse de salut, pré­tend que Dieu existe.

Oui, qu’il est une réa­li­té, un être vivant et per­son­nel, qu’il exerce une pro­vi­dence, qu’il est infi­ni­ment bon, et non seule­ment en lui-​même, mais d’une bon­té sans mesure à notre égard éga­le­ment, qu’il est notre créa­teur, notre véri­té, notre bon­heur, au point que l’ef­fort de fixer en lui notre regard et notre coeur, dans cette atti­tude que nous appe­lons contem­pla­tion, devient l’acte le plus éle­vé et le plus plé­nier de l’es­prit, celui qui aujourd’­hui encore peut et doit ordon­ner l’im­mense pyra­mide des acti­vi­tés humaines. On dira que le Concile, plus que des véri­tés rela­tives à Dieu, s’est occu­pé sur­tout de l’Eglise, de sa nature, de sa struc­ture, de sa voca­tion œcu­mé­nique, de son acti­vi­té apos­to­lique et mis­sion­naire. Cette socié­té reli­gieuse sécu­laire qu’est l’Eglise s’est effor­cée de réflé­chir sur elle-​même pour mieux se connaître, pour mieux se défi­nir et pour régler en consé­quence ses sen­ti­ments et ses pré­ceptes. C’est vrai. Mais cette intros­pec­tion n’a pas été une fin pour elle-​même, elle n’a pas été un acte de simple sagesse humaine, de seule culture terrestre.

L’Église s’est recueillie dans l’in­ti­mi­té de sa conscience spi­ri­tuelle, non pas pour se com­plaire dans de savantes ana­lyses de psy­cho­lo­gie reli­gieuse ou d’his­toire des expé­riences, ni non plus pour s’ap­pli­quer à réaf­fir­mer ses droits et à décrire ses lois.

nous aus­si, nous plus que qui­conque, nous avons le culte de l’homme

L’Église s’est recueillie pour retrou­ver en elle-​même la Parole du Christ, vivante et opé­rante dans l’Esprit-​Saint, pour scru­ter plus à fond le mys­tère, c’est-​à-​dire le des­sein et la pré­sence de Dieu au-​dessus et au-​dedans de soi, et pour ravi­ver en soi cette foi, qui est le secret de sa sécu­ri­té et de la sagesse, et cet amour qui l’o­blige à chan­ter sans cesse les louanges de Dieu : « Chanter est le propre de celui qui aime », dit saint Augustin (Serm. 336, P. L, 38, 1472). Les docu­ments conci­liaires, prin­ci­pa­le­ment ceux qui traitent de la Révélation divine, de la litur­gie, de l’Église, des prêtres, des reli­gieux, des laïcs, laissent clai­re­ment trans­pa­raître cette inten­tion reli­gieuse, directe et pri­mor­diale, et montrent com­bien lim­pide, fraîche et riche est la vie spi­ri­tuelle que le contact vital avec le Dieu vivant fait jaillir dans le sein de l’Église et, de l’Église, se répandre sur le sol aride de notre terre.

Mais Nous ne pou­vons négli­ger une obser­va­tion capi­tale dans l’exa­men du sens reli­gieux de notre Concile : il s’est très vive­ment inté­res­sé à l’é­tude du monde moderne.

Jamais peut-​être comme en cette occa­sion, l’Église n’a éprou­vé le besoin de connaître, d’ap­pro­cher, de com­prendre, de péné­trer, de ser­vir, d’é­van­gé­li­ser la socié­té qui l’en­toure, de la sai­sir et pour ain­si dire de la pour­suivre dans ses rapides et conti­nuelles transformations.

Cette atti­tude, pro­vo­quée par l’é­loi­gne­ment et les rup­tures qui sépa­rèrent l’Église de la civi­li­sa­tion pro­fane au cours des siècles der­niers, sur­tout au XIXe et en notre siècle, et tou­jours ins­pi­rée par la mis­sion de salut qui est essen­tielle à l’Église, a for­te­ment et constam­ment fait sen­tir son influence dans le Concile : au point de faire naître chez cer­tains le soup­çon qu’à cause de l’in­fluence de la doc­trine du « rela­ti­visme » un excès de tolé­rance et de consi­dé­ra­tion pour le monde exté­rieur, l’ac­tua­li­té qui passe, les modes en matière de culture, les besoins contin­gents, la pen­sée des autres, aient pré­va­lu chez cer­tains membres du Concile et dans cer­tains de ses actes, au détri­ment de la fidé­li­té due à la tra­di­tion et aux fina­li­tés de l’o­rien­ta­tion reli­gieuse du Concile lui-​même. Pour Notre part, Nous n’es­ti­mons pas qu’on puisse taxer de pareille dévia­tion ce Concile, en ce qui concerne ses véri­tables et pro­fondes inten­tions et ses mani­fes­ta­tions authentiques.

Nous vou­lons plu­tôt sou­li­gner que la règle de notre Concile a été avant tout la cha­ri­té. Et qui pour­rait accu­ser le Concile de man­quer d’es­prit reli­gieux et de fidé­li­té à l’Evangile pour avoir choi­si cette orien­ta­tion de base, si l’on se rap­pelle que c’est le Christ lui-​même qui nous a appris à regar­der l’a­mour pour nos frères comme le signe dis­tinc­tif de ses dis­ciples (cf. Jean, 13, 35), et si on laisse réson­ner dans son coeur les paroles de l’a­pôtre : « La reli­gion pure et sans tache devant Dieu notre Père consiste en ceci : visi­ter les orphe­lins et les veuves dans leurs épreuves, se gar­der de toute souillure du monde ». (Jacques l, 27) ou encore celle-​ci : « Qui n’aime pas son frère qu’il voit, com­ment pourrait-​il aimer Dieu qu’il ne voit pas ? » (1 Jean, 4, 20).

L” Église du Concile, il est vrai, ne s’est pas conten­tée de réflé­chir sur sa propre nature et sur les rap­ports qui l’u­nissent à Dieu : elle s’est aus­si beau­coup occu­pée de l’homme, de l’homme tel qu’en réa­li­té il se pré­sente à notre époque : l’homme vivant, l’homme tout entier occu­pé de soi, l’homme qui se fait non seule­ment le centre de tout ce qui l’in­té­resse, mais qui ose se pré­tendre le prin­cipe et la rai­son der­nière de toute réa­li­té. Tout l’homme phé­no­mé­nal, comme on dit de nos jours, c’est-​à-​dire avec le revê­te­ment de ses innom­brables appa­rences, s’est comme dres­sé devant l’Assemblée des Pères conci­liaires, des hommes, eux aus­si, tous pas­teurs et frères, atten­tifs donc et aimants : l’homme tra­gique vic­time de ses propres drames, l’homme qui, hier et aujourd’­hui, cherche à se mettre au-​dessus des autres, et qui, à cause de cela, est tou­jours fra­gile et faux, égoïste et féroce ; puis l’homme insa­tis­fait de soi, qui rit et qui pleure.; l’homme ver­sa­tile, prêt à jouer n’im­porte quel rôle, et l’homme raide. qui ne croit qu’à la seule réa­li­té scien­ti­fique ; l’homme tel qu’Il est, qui pense, qui aime, qui tra­vaille, qui attend tou­jours quelque chose, « l’en­fant qui gran­dit » (Gen., 49, 22), et l’homme qu’on doit consi­dé­rer avec une cer­taine véné­ra­tion à cause de l’in­no­cence de son enfance, le mys­tère de sa pau­vre­té et sa dou­leur pitoyable ; l’homme indi­vi­dua­liste et l’homme social ; l’homme, « qui loue le temps pas­sé » et l’homme qui rêve à l’a­ve­nir ; l’homme pécheur et l’homme saint ; et ain­si de suite.
L’humanisme laïque et pro­fane enfin est appa­ru dans sa ter­rible sta­ture et a, en un cer­tain sens, défié le Concile.

La reli­gion du Dieu qui s’est fait homme s’est ren­con­trée avec la reli­gion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu.

Qu’est-​il arri­vé ? Un choc, une lutte, un ana­thème ? Cela pou­vait arri­ver ; mais cela n’a pas eu lieu. La vieille his­toire du bon Samaritain a été le modèle et la règle de la spi­ri­tua­li­té du Concile. Une sym­pa­thie sans bornes pour les hommes l’a enva­hi tout entier. La décou­verte et l’é­tude des besoins humains (et ils sont d’au­tant plus grands que le fils de la terre se fait plus grand), a absor­bé l’at­ten­tion de notre Synode.

Reconnaissez-​lui au moins ce mérite, vous, huma­nistes modernes, qui renon­cez à la trans­cen­dance des choses suprêmes, et sachez recon­naître notre nou­vel huma­nisme : nous aus­si, nous plus que qui­conque, nous avons le culte de l’homme. Et dans l’hu­ma­ni­té, qu’a donc consi­dé­ré cet auguste sénat, qui s’est mis à l’é­tu­dier sous la lumière de la divi­ni­té ? Il a consi­dé­ré une fois encore l’é­ter­nel double visage de l’homme : sa misère et sa gran­deur, son mal pro­fond, indé­niable, de soi ingué­ris­sable, et ce qu’il garde de bien, tou­jours mar­qué de beau­té cachée et de sou­ve­rai­ne­té invin­cible. Mais il faut recon­naître que ce Concile, dans le juge­ment qu’il a por­té sur l’homme, s’est arrê­té bien plus à cet aspect heu­reux de l’homme qu’à son aspect mal­heu­reux. Son atti­tude a été net­te­ment et volon­tai­re­ment optimiste.

Un cou­rant d’af­fec­tion et d’ad­mi­ra­tion a débor­dé du Concile sur le monde humain moderne. Des erreurs ont été dénon­cées. Oui, parce que c’est l’exi­gence de la cha­ri­té comme de la véri­té mais, à l’a­dresse des per­sonnes, il n’y eut que rap­pel, res­pect et amour. Au lieu de diag­nos­tics dépri­mants, des remèdes encou­ra­geants ; au lieu de pré­sages funestes, des mes­sages de confiance sont par­tis du Concile vers le monde contem­po­rain : ses valeurs ont été non seule­ment res­pec­tées, mais hono­rées ; ses efforts sou­te­nus, ses aspi­ra­tions puri­fiées et bénies.

Voyez, par exemple : les langues innom­brables par­lées par les peuples d’au­jourd’­hui ont été admises à expri­mer litur­gi­que­ment la parole des hommes à Dieu et la parole de Dieu aux hommes ; à l’homme comme tel, on a recon­nu la voca­tion fon­da­men­tale à une plé­ni­tude de droits et à une trans­cen­dance de des­tin ; ses aspi­ra­tions à l’exis­tence, à la digni­té de la per­sonne, à la liber­té hon­nête, à la culture, au renou­vel­le­ment de l’ordre social, à la jus­tice, à la paix, ont été ren­dues à leur pure­té et encou­ra­gées ; et à tous les hommes a été adres­sée l’in­vi­ta­tion pas­to­rale et mis­sion­naire à la lumière évan­gé­lique. C’est trop briè­ve­ment que Nous par­lons main­te­nant des mul­tiples et très vastes ques­tions concer­nant le bien-​être humain, dont le Concile s’est occu­pé ; et il n’a pas enten­du résoudre tous les pro­blèmes urgents de la vie moderne ; cer­tains d’entre eux ont été réser­vés à une étude ulté­rieure que l’Eglise se pro­pose de faire, beau­coup ont été ten­tés en termes très brefs et géné­raux, sus­cep­tibles par consé­quent d’ap­pro­fon­dis­se­ments ulté­rieurs et d’ap­pli­ca­tions diverses.

Mais il est bon de noter ici une chose : le magis­tère de l’Eglise, bien qu’il n’ait pas vou­lu se pro­non­cer sous forme de sen­tences dog­ma­tiques extra­or­di­naires, a éten­du son ensei­gne­ment auto­ri­sé à une quan­ti­té de ques­tions qui engagent aujourd’­hui la conscience et l’ac­ti­vi­té de l’homme ; il en est venu, pour ain­si dire, à dia­lo­guer avec lui ; et tout en conser­vant tou­jours l’au­to­ri­té et la force qui lui sont propres, il a pris la voix fami­lière et amie de la cha­ri­té pas­to­rale, il a dési­ré se faire écou­ter et com­prendre de tous les hommes ; il ne s’est pas seule­ment adres­sé à l’in­tel­li­gence spé­cu­la­tive, mais il a cher­ché à s’ex­pri­mer aus­si dans le style de la conver­sa­tion ordi­naire. En fai­sant appel à l’ex­pé­rience vécue, en uti­li­sant les res­sources du sen­ti­ment et du coeur, en don­nant à la parole plus d’at­trait, de viva­ci­té et de force per­sua­sive, il a par­lé à l’homme d’au­jourd’­hui, tel qu’il est.

Il est encore un autre point que Nous devrions rele­ver : toute cette richesse doc­tri­nale ne vise qu’à une chose : ser­vir l’homme. Il s’a­git, bien enten­du, de tout homme, quels que soient sa condi­tion, sa misère et ses besoins. L’Église s’est pour ain­si dire pro­cla­mée la ser­vante de l’hu­ma­ni­té juste au moment où son magis­tère ecclé­sias­tique et son gou­ver­ne­ment pas­to­ral ont, en rai­son de la solen­ni­té du Concile, revê­tu une plus grande splen­deur et une plus grande force : l’i­dée de ser­vice a occu­pé une place cen­trale dans le Concile. Tout cela, et tout ce que Nous pour­rions encore dire sur la valeur humaine du Concile, a‑t-​il peut-​être fait dévier la pen­sée de l’Eglise en Concile vers les posi­tions anthro­po­cen­triques prises par la culture moderne ?

Non, l’Église n’a pas dévié, mais elle s’est tour­née vers l’homme. Et celui qui consi­dère avec atten­tion cet inté­rêt pré­pon­dé­rant por­té par le Concile aux valeurs humaines et tem­po­relles ne peut nier d’une part que le motif de cet inté­rêt se trouve dans le carac­tère pas­to­ral que le Concile a vou­lu et dont il a fait en quelque sorte son pro­gramme et, d’autre part, il devra recon­naître que cette pré­oc­cu­pa­tion elle-​même n’est jamais dis­so­ciée des pré­oc­cu­pa­tions reli­gieuses les plus authen­tiques, qu’il s’a­gisse de la cha­ri­té qui seule sus­cite ces pré­oc­cu­pa­tions (et là où se trouve la cha­ri­té là se trouve Dieu), ou du lien – constam­ment affir­mé et mis en valeur par le Concile – exis­tant entre les valeurs humaines et tem­po­relles et les valeurs pro­pre­ment spi­ri­tuelles, reli­gieuses et éter­nelles. L’Église se penche sur l’homme et sur la terre, mais c’est vers le royaume de Dieu que son élan la porte.

La men­ta­li­té moderne, habi­tuée à juger toutes choses d’a­près leur valeur, c’est-​à-​dire leur uti­li­té, vou­dra bien admettre que la valeur du Concile est grande au moins pour ce motif : tout y a été orien­té à l’u­ti­li­té de l’homme. Qu’on ne déclare donc jamais inutile une reli­gion comme la reli­gion catho­lique qui, dans sa forme la plus consciente et la plus effi­cace, comme est celle du Concile, pro­clame qu’elle est tout entière au ser­vice du bien de l’homme. La reli­gion catho­lique et la vie humaine réaf­firment ain­si leur alliance, leur conver­gence vers une seule réa­li­té humaine : la reli­gion catho­lique est pour l’hu­ma­ni­té ; en un cer­tain sens, elle est la vie de l’hu­ma­ni­té. Elle est la vie, par l’ex­pli­ca­tion que notre reli­gion donne de l’homme ; la seule expli­ca­tion, en fin de compte, exacte et sublime. (L’homme lais­sé à lui-​même n’est-​il pas un mys­tère à ses propres yeux ?)

Elle donne cette expli­ca­tion pré­ci­sé­ment en ver­tu de sa science de Dieu : pour connaître l’homme, l’homme vrai, l’homme tout entier, il faut connaître Dieu. Qu’il Nous suf­fise pour le moment de citer à l’ap­pui de cette affir­ma­tion le mot brû­lant de sainte Catherine de Sienne : « C’est dans ta nature, ô Dieu éter­nel, que je connaî­trai ma propre nature. » (Or. 24.) La reli­gion catho­lique est la vie, parce qu’elle décrit la nature et la des­ti­née de l’homme ; elle donne à celui-​ci son véri­table sens. Elle est la vie, parce qu’elle consti­tue la loi suprême de la vie et qu’elle infuse à la vie cette éner­gie mys­té­rieuse qui la rend vrai­ment divine.

Mais, véné­rables Frères et vous tous, Nos chers fils ici pré­sents, si nous nous rap­pe­lons qu’à tra­vers le visage de tout homme – spé­cia­le­ment lorsque les larmes et les souf­frances l’ont ren­du plus trans­pa­rent – Nous pou­vons et devons recon­naître le visage du Christ (cf. Matt., 25, 40), le Fils de l’homme, et si sur le visage du Christ nous pou­vons et devons recon­naître le visage du Père céleste : « Qui me voit, dit Jésus, voit aus­si le Père » (Jean, 14, 9), notre huma­nisme devient chris­tia­nisme, et notre chris­tia­nisme se fait théo­cen­trique, si bien que nous pou­vons éga­le­ment affir­mer : pour connaître Dieu, il faut connaître l’homme.

Mais alors, ce Concile, dont les tra­vaux et les pré­oc­cu­pa­tions ont été consa­crés prin­ci­pa­le­ment à l’homme, ne serait-​il pas des­ti­né à ouvrir une nou­velle fois au monde moderne les voies d’une ascen­sion vers la liber­té et le vrai bon­heur ? Ne donnerait-​il pas, en fin de compte, un ensei­gne­ment simple, neuf, neuf et solen­nel pour apprendre à aimer l’homme afin d’ai­mer Dieu ?

Aimer l’homme, disons-​Nous non pas comme un simple moyen, mais comme un pre­mier terme dans la mon­tée vers le terme suprême et trans­cen­dant. Et alors, le Concile tout entier se résume fina­le­ment dans cette conclu­sion reli­gieuse : il n’est pas autre chose qu’un appel ami­cal et pres­sant qui convie l’hu­ma­ni­té à retrou­ver, par la voie de l’a­mour fra­ter­nel, ce Dieu dont on a pu dire : « S’éloigner de lui, c’est périr ; se tour­ner vers lui, c’est res­sus­ci­ter ; demeu­rer en lui, c’est être inébran­lable…; retour­ner à lui, c’est renaître ; habi­ter en lui, c’est vivre, » (Saint Augustin, Solil. l, 1,3 ; P. L., 32, 870.) Voilà ce que Nous espé­rons au terme de ce second Concile œcu­mé­nique du Vatican et au début de l’en­tre­prise de renou­vel­le­ment humain et reli­gieux qu’il s’é­tait pro­po­sé d’é­tu­dier et de pro­mou­voir ; voi­là ce que Nous espé­rons pour nous-​mêmes, véné­rables Frères et Pères de ce même Concile ; voi­là ce que nous espé­rons pour l’hu­ma­ni­té tout entière qu’i­ci nous avons appris à aimer davan­tage et à mieux servir.

Et tan­dis que, dans ce but, Nous invo­quons encore l’in­ter­ces­sion des saints Jean-​Baptiste et Joseph, patrons de ce Synode œcu­mé­nique, des saints apôtres Pierre et Paul, fon­de­ments et colonnes de la Sainte Église, aux­quels Nous asso­cions sait Ambroise, l’é­vêque dont Nous célé­brons aujourd’­hui la fêle, unis­sant en lui de quelque façon l’Église d’Orient et celle d’Occident, Nous implo­rons éga­le­ment et de tout coeur la pro­tec­tion de la Très Sainte Vierge Marie, mère du Christ, et que pour cela Nous appe­lons aus­si Mère de l’Église, et d’une seule voix, d’un seul coeur, nous ren­dons grâce et gloire au Dieu vivant et véri­table, au Dieu unique et sou­ve­rain, au Père, au Fils et au Saint-​Esprit. Amen.

fraternité sainte pie X