Jean-Paul II

Lettre encyclique Redemptoris Mater

25 mars 1987

Sur la bienheureuse Vierge Marie dans la vie de l'Eglise en marche

Table des matières

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 25 mars 1987,
solen­ni­té de l’Annonciation du Seigneur, en la neu­vième année de mon pontificat. 

Vénérables Frères, chers Fils et Filles, salut et Bénédiction Apostolique !

I – INTRODUCTION

1. LA MÈRE DU RÉDEMPTEUR a une place bien défi­nie dans le plan du salut, parce que, « quand vint la plé­ni­tude du temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sujet de la Loi, afin de rache­ter les sujets de la Loi, afin de nous confé­rer l’a­dop­tion filiale. Et la preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba, Père ! » (Ga 4, 4–6).

Par ces paroles de l’Apôtre Paul, que le Concile Vatican II reprend au début de son expo­sé sur la Bienheureuse Vierge Marie 1, je vou­drais, moi aus­si, com­men­cer ma réflexion sur le sens du rôle qu’a Marie dans le mys­tère du Christ et sur sa pré­sence active et exem­plaire dans la vie de l’Eglise. En effet, ces paroles pro­clament conjoin­te­ment l’a­mour du Père, la mis­sion du Fils, le don de l’Esprit, la femme qui a don­né nais­sance au Rédempteur, notre filia­tion divine, dans le mys­tère de la « plé­ni­tude du temps » 2.

Cette plé­ni­tude déter­mine le moment fixé de toute éter­ni­té où le Père envoya son Fils « afin que qui­conque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éter­nelle » (Jn 3, 16). Elle désigne l’heu­reux moment où « le Verbe qui était avec Dieu, … s’est fait chair et a habi­té par­mi nous » (Jn 1, 1. 14), se fai­sant notre frère. Elle marque le moment où l’Esprit, qui avait déjà répan­du en Marie de Nazareth la plé­ni­tude de la grâce, for­ma en son sein vir­gi­nal la nature humaine du Christ. Elle indique le moment où, par l’en­trée de l’é­ter­ni­té dans le temps, le temps lui-​même est sau­vé et, péné­tré par le mys­tère du Christ, devient défi­ni­ti­ve­ment le « temps du salut ». Enfin, elle désigne le début secret du che­mi­ne­ment de l’Eglise. Dans la litur­gie, en effet, l’Eglise acclame Marie de Nazareth comme son com­men­ce­ment 3 parce que, dans l’é­vé­ne­ment de la concep­tion imma­cu­lée, elle voit s’ap­pli­quer, par anti­ci­pa­tion dans le plus noble de ses membres, la grâce sal­vi­fique de la Pâque, et sur­tout parce que dans l’é­vé­ne­ment de l’Incarnation elle trouve le Christ et Marie indis­so­lu­ble­ment asso­ciés : celui qui est son Seigneur et sa Tête et celle qui, en pro­non­çant le pre­mier fiat de la Nouvelle Alliance, pré­fi­gure sa condi­tion d’é­pouse et de mère.

2. Soutenue par la pré­sence du Christ (cf. Mt 28, 20), l’Eglise marche au cours du temps vers la consom­ma­tion des siècles et va à la ren­contre du Seigneur qui vient ; mais sur ce che­min ‑et je tiens à le faire remar­quer d’emblée- elle pro­gresse en sui­vant l’i­ti­né­raire accom­pli par la Vierge Marie qui « avan­ça dans son pèle­ri­nage de foi, gar­dant fidè­le­ment l’u­nion avec son Fils jus­qu’à la Croix » 4.

Je reprends les paroles si denses et si évo­ca­trices de la Constitution Lumen gen­tium, qui pré­sente, dans sa conclu­sion, une syn­thèse remar­quable de la doc­trine ensei­gnée par l’Eglise sur le thème de la Mère du Christ qu’elle vénère comme sa Mère très aimante et son modèle dans la foi, l’es­pé­rance et la charité.

Quelques années après le Concile, mon grand pré­dé­ces­seur Paul VI vou­lut repar­ler de la Vierge très sainte, expo­sant dans l’en­cy­clique Christi Matri, puis dans les exhor­ta­tions apos­to­liques Signum mag­num et Marialis cultus 5, les fon­de­ments et les cri­tères de la véné­ra­tion unique que reçoit la Mère du Christ dans l’Eglise, et éga­le­ment les dif­fé­rentes formes de la dévo­tion mariale – litur­giques, popu­laires ou privées- cor­res­pon­dant à l’es­prit de la foi.

3. La cir­cons­tance qui me pousse à reprendre main­te­nant ce thème est la pers­pec­tive de l’an 2000, désor­mais proche, où le Jubilé du bimil­lé­naire de la nais­sance de Jésus Christ porte en même temps notre regard vers sa Mère. Ces der­nières années, diverses voix se sont fait entendre pour expri­mer l’op­por­tu­ni­té de faire pré­cé­der cette com­mé­mo­ra­tion par un Jubilé ana­logue des­ti­né à célé­brer la nais­sance de Marie.

En réa­li­té, s’il n’est pas pos­sible de déter­mi­ner chro­no­lo­gi­que­ment un moment pré­cis pour fixer la date de la nais­sance de Marie, dans l’Eglise on a constam­ment eu conscience de ce que Marie parut avant le Christ à l’ho­ri­zon de l’his­toire du salut 6. C’est une réa­li­té que, tan­dis qu’ap­pro­chait défi­ni­ti­ve­ment « la plé­ni­tude du temps », c’est-​à-​dire l’a­vè­ne­ment sal­vi­fique de l’Emmanuel, celle qui était des­ti­née de toute éter­ni­té à être sa Mère exis­tait déjà sur la terre. Le fait qu’elle « pré­cède » la venue du Christ se trouve reflé­té chaque année dans la litur­gie de l’Avent. Si donc les années qui nous séparent de la conclu­sion du deuxième mil­lé­naire après le Christ et du com­men­ce­ment du troi­sième mil­lé­naire peuvent être rap­pro­chées de cette antique attente his­to­rique du Sauveur, il devient plei­ne­ment com­pré­hen­sible que nous dési­rions nous tour­ner spé­cia­le­ment en cette période vers celle qui, dans la « nuit » où était atten­du l’Avènement, com­men­ça à res­plen­dir comme une véri­table « étoile du matin » (Stella matu­ti­na). En effet, comme cette étoile, en même temps que l”«aurore », pré­cède le lever du soleil, de même Marie, dès sa concep­tion imma­cu­lée, a pré­cé­dé la venue du Sauveur, le lever du « soleil de jus­tice » dans l’his­toire du genre humain 7.

Sa pré­sence en Israël ‑si dis­crète qu’elle pas­sa presque inaper­çue aux yeux de ses contem­po­rains – res­plen­dis­sait clai­re­ment devant l’Eternel qui avait asso­cié au plan sal­vi­fique embras­sant toute l’his­toire de l’hu­ma­ni­té cette « fille de Sion » cachée (cf. So 3, 14 ; Za 2, 14). C’est donc à juste titre que, au terme du deuxième mil­lé­naire, nous les chré­tiens, sachant com­bien le plan pro­vi­den­tiel de la Trinité Sainte est la réa­li­té cen­trale de la révé­la­tion et de la foi, nous éprou­vons le besoin de mettre en relief la pré­sence unique de la Mère du Christ dans l’his­toire, par­ti­cu­liè­re­ment au cours de ces der­nières années avant l’an 2000.

4. Le Concile Vatican II nous pré­pare à cela en pré­sen­tant dans son ensei­gne­ment la Mère de Dieu dans le mys­tère du Christ et de l’Eglise. En effet, s’il est vrai que « le mys­tère de l’homme ne s’é­claire vrai­ment que dans le mys­tère du Verbe incar­né » – comme l’af­firme ce même Concile 8 -, il convient d’ap­pli­quer ce prin­cipe d’une manière toute par­ti­cu­lière à cette « fille des géné­ra­tions humaines » excep­tion­nelle, à cette « femme » extra­or­di­naire qui devint la Mère du Christ. C’est seule­ment dans le mys­tère du Christ que s’é­claire plei­ne­ment son mys­tère. Du reste, c’est ain­si que l’Eglise a cher­ché à le déchif­frer dès le com­men­ce­ment : le mys­tère de l’Incarnation lui a per­mis de péné­trer et d’é­clai­rer tou­jours mieux le mys­tère de la Mère du Verbe incar­né. Dans cet appro­fon­dis­se­ment, le Concile d” Ephèse (431) eut une impor­tance déci­sive, car, à la grande joie des chré­tiens, la véri­té sur la mater­ni­té divine de Marie y fut solen­nel­le­ment confir­mée comme véri­té de foi dans l’Eglise. Marie est la Mère de Dieu ( = Théotokos), parce que, par le Saint-​Esprit, elle a conçu en son sein vir­gi­nal et a mis au monde Jésus Christ, le Fils de Dieu consub­stan­tiel au Père 9. « Le Fils de Dieu…, né de la Vierge Marie, est vrai­ment deve­nu l’un de nous » 10, il s’est fait homme. Ainsi donc, par le mys­tère du Christ, le mys­tère de sa Mère res­plen­dit en plé­ni­tude à l’ho­ri­zon de la foi de l’Eglise. A son tour, le dogme de la mater­ni­té divine de Marie fut pour le Concile d’Ephèse et est pour l’Eglise comme un sceau authen­ti­fiant le dogme de l’Incarnation, selon lequel le Verbe assume véri­ta­ble­ment, dans l’u­ni­té de sa per­sonne, la nature humaine sans l’abolir.

5. Présenter Marie dans le mys­tère du Christ, c’est aus­si pour le Concile une manière d’ap­pro­fon­dir la connais­sance du mys­tère de l’Eglise. En effet, Marie, en tant que Mère du Christ, est unie spé­cia­le­ment à l’Eglise « que le Seigneur a éta­blie comme son corps » 11. Le texte conci­liaire rap­proche de façon signi­fi­ca­tive cette véri­té sur l’Eglise corps du Christ (sui­vant l’en­sei­gne­ment des Lettres de saint Paul) de la véri­té que le Fils de Dieu « par l’Esprit Saint est né de la Vierge Marie ». La réa­li­té de l’Incarnation trouve pour ain­si dire son pro­lon­ge­ment dans le mys­tère de l’Eglise – corps du Christ. Et l’on ne peut pen­ser à la réa­li­té même de l’Incarnation sans évo­quer Marie, Mère du Verbe incarné.

Cependant, dans les pré­sentes réflexions, je veux évo­quer sur­tout le « pèle­ri­nage de la foi » dans lequel « la bien­heu­reuse Vierge avan­ça », gar­dant fidè­le­ment l’u­nion avec le Christ 12. Ainsi ce « double lien » qui unit la Mère de Dieu avec le Christ et avec l’Eglise prend une signi­fi­ca­tion his­to­rique. Il ne s’a­git pas ici seule­ment de l’his­toire de la Vierge Mère, de l’i­ti­né­raire per­son­nel de sa foi et de la « meilleure part » qu’elle a dans le mys­tère du salut, mais aus­si de l’his­toire de tout le Peuple de Dieu, de tous ceux qui par­ti­cipent au même pèle­ri­nage de la foi.

Cela, le Concile l’ex­prime dans un autre pas­sage quand il constate que Marie « occupe la pre­mière place », deve­nant « figure de l’Eglise … dans l’ordre de la foi, de la cha­ri­té et de la par­faite union au Christ » 13. Sa « pre­mière place » comme figure, ou modèle, se rap­porte au même mys­tère intime de l’Eglise qui réa­lise et accom­plit sa mis­sion sal­vi­fique en unis­sant en soi, comme Marie, les qua­li­tés de mère et de vierge. Elle est vierge, « ayant don­né à son Epoux sa foi qu’elle garde intègre et pure », et elle « devient à son tour une Mère…: elle engendre, à une vie nou­velle et immor­telle, des fils conçus du Saint-​Esprit et nés de Dieu » 14.

6. Tout cela s’ac­com­plit au cours d’un grand pro­ces­sus his­to­rique et, en quelque sorte, d’un « iti­né­raire ». Le pèle­ri­nage de la foi désigne l’his­toire inté­rieure, pour ain­si dire l’his­toire des âmes. Mais c’est aus­si l’his­toire des hommes, sou­mis à une condi­tion tran­si­toire sur cette terre, situés dans le cadre de l’his­toire. Dans les réflexions qui suivent, nous vou­drions être atten­tifs avant tout à la phase actuelle, qui, en soi, n’est pas encore l’his­toire, et cepen­dant la modèle sans cesse, spé­cia­le­ment au sens de l’his­toire du salut. Un champ très ample s’ouvre ici à l’in­té­rieur duquel la Bienheureuse Vierge Marie conti­nue d’oc­cu­per « la pre­mière place » dans le Peuple de Dieu. Son pèle­ri­nage de foi excep­tion­nel repré­sente une réfé­rence constante pour l’Eglise, pour cha­cun indi­vi­duel­le­ment et pour la com­mu­nau­té, pour les peuples et pour les nations et, en un sens, pour l’hu­ma­ni­té entière. En véri­té, il est dif­fi­cile de sai­sir et de mesu­rer son rayonnement.

Le Concile sou­ligne que la Mère de Dieu est désor­mais l’ac­com­plis­se­ment escha­to­lo­gique de l’Eglise : « L’Eglise, en la per­sonne de la Bienheureuse Vierge, atteint déjà à la per­fec­tion qui la fait sans tache ni ride (cf. Ep 5, 27)» ‑et il sou­ligne simul­ta­né­ment que « les fidèles sont encore ten­dus dans leur effort pour croître en sain­te­té par la vic­toire sur le péché : c’est pour­quoi ils lèvent les yeux vers Marie comme modèle des ver­tus qui rayonne sur toute la com­mu­nau­té des élus » 15. Le pèle­ri­nage de la foi n’est plus ce qu’ac­com­plit la Mère du Fils de Dieu : glo­ri­fiée dans les cieux aux côtés de son Fils, Marie a désor­mais fran­chi le seuil qui sépare la foi de la vision « face à face » (1 Co 13, 12). En même temps, tou­te­fois, dans cet accom­plis­se­ment escha­to­lo­gique, Marie ne cesse d’être « l’é­toile de la mer » (Maris stel­la) 16 pour tous ceux qui par­courent encore le che­min de la foi. S’ils lèvent les yeux vers elle dans les divers lieux de l’exis­tence ter­restre, ils le font parce qu’elle « engen­dra son Fils, dont Dieu a fait le premier-​né par­mi beau­coup de frères (Rm 8, 29)» 17 et aus­si parce que, « à la nais­sance et à l’é­du­ca­tion » de ces frères et de ces sœurs, elle « apporte la coopé­ra­tion de son amour mater­nel » 18.

PREMIÈRE PARTIE – MARIE DANS LE MYSTERE DU CHRIST

1. Pleine de grâce

7. « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de béné­dic­tions spi­ri­tuelles, aux cieux, dans le Christ » (Ep 1, 3). Ces paroles de la Lettre aux Ephésiens révèlent le des­sein éter­nel de Dieu le Père, son plan pour le salut de l’homme dans le Christ. C’est un plan uni­ver­sel qui concerne tous les hommes créés à l’i­mage et à la res­sem­blance de Dieu (cf. Gn 1, 26). Tous, de même qu’ils sont inclus « au com­men­ce­ment » dans l’œuvre créa­trice de Dieu, sont aus­si inclus éter­nel­le­ment dans le plan divin du salut qui doit se révé­ler tota­le­ment à la « plé­ni­tude du temps » avec la venue du Christ. En effet-​et ce sont les paroles qui suivent dans la même Lettre-ce Dieu, qui est « Père de notre Seigneur Jésus Christ », « nous a élus en lui dès avant la fon­da­tion du monde, pour être saints et imma­cu­lés en sa pré­sence, dans l’a­mour, déter­mi­nant d’a­vance que nous serions pour Lui des fils adop­tifs par Jésus Christ. Tel fut le bon plai­sir de sa volon­té, à la louange de gloire de sa grâce, dont Il nous a gra­ti­fiés dans le Bien-​aimé. En lui nous trou­vons la rédemp­tion par son sang, la rémis­sion des fautes, selon la richesse de sa grâce » (Ep 1, 4–7).

Le plan divin du salut, qui nous a été plei­ne­ment révé­lé par la venue du Christ, est éter­nel. Il est aussi-​suivant l’en­sei­gne­ment de cette Lettre et d’autres Lettres de saint Paul (cf. Col 1, 12–14 ; Rm 3, 24 ; Gal 3, 13 ; 2 Co 5, 18–29) – éter­nel­le­ment lié au Christ. Il inclut toute l’hu­ma­ni­té, mais réserve une place unique à la « femme » qui est la Mère de celui auquel le Père a confié l’œuvre du salut 19. Comme l’é­crit le Concile Vatican II, « elle se trouve pro­phé­ti­que­ment esquis­sée dans la pro­messe faite à nos pre­miers parents tom­bés dans le péché », selon le Livre de la Genèse (3, 15); « de même, c’est elle, la Vierge, qui conce­vra et enfan­te­ra un fils auquel sera don­né le nom d’Emmanuel », selon les paroles d’Isaïe (cf. 7, 14) 20. Ainsi l’Ancien Testament pré­pare la « plé­ni­tude du temps » où Dieu « envoya son Fils, né d’une femme … pour faire de nous des fils adop­tifs ». La venue au monde du Fils de Dieu est l’é­vé­ne­ment rap­por­té dans les pre­miers cha­pitres des Evangiles selon saint Luc et selon saint Matthieu.

8. Marie est défi­ni­ti­ve­ment intro­duite dans le mys­tère du Christ par cet évé­ne­ment : l’Annonciation de l’ange. Elle a lieu à Nazareth, dans des cir­cons­tances pré­cises de l’his­toire d’Israël, le pre­mier peuple auquel furent adres­sées les pro­messes de Dieu. Le mes­sa­ger divin dit à la Vierge : « Réjouis-​toi, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi » (Lc 1, 28). Marie « fut toute trou­blée, et elle se deman­dait ce que signi­fiait cette salu­ta­tion » (Lc 1, 29), ce que pou­vaient signi­fier ces paroles extra­or­di­naires et, en par­ti­cu­lier, l’ex­pres­sion « pleine de grâce » (kécha­ri­tô­mé­nê) 21.

Si nous vou­lons médi­ter avec Marie ces paroles et, spé­cia­le­ment, l’ex­pres­sion « pleine de grâce », nous pou­vons trou­ver un rap­pro­che­ment signi­fi­ca­tif pré­ci­sé­ment dans le pas­sage cité ci-​dessus de la Lettre aux Ephésiens. Et si, après l’an­nonce du mes­sa­ger céleste, la Vierge de Nazareth est aus­si saluée comme « bénie entre les femmes » (cf. Lc 1, 42), cela s’é­claire à cause de la béné­dic­tion dont le « Dieu et Père » nous a com­blés « aux cieux, dans le Christ ». C’est une béné­dic­tion spi­ri­tuelle qui concerne tous les hommes et porte en elle-​même la plé­ni­tude et l’u­ni­ver­sa­li­té (« toutes sortes de béné­dic­tions ») résul­tant de l’a­mour qui, dans l’Esprit Saint, unit au Père le Fils consub­stan­tiel. En même temps, c’est une béné­dic­tion repor­tée sur tous les hommes par le Christ Jésus dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té jus­qu’à la fin. Cependant, cette béné­dic­tion se rap­porte à Marie d’une manière par­ti­cu­lière et excep­tion­nelle : en effet, Elisabeth l’a saluée comme « bénie entre les femmes ».

Le motif de cette double salu­ta­tion est donc que dans l’âme de cette « fille de Sion » s’est mani­fes­tée en un sens toute la « gloire de la grâce », dont « le Père … nous a gra­ti­fiés dans le Bien-​aimé ». En effet, le mes­sa­ger salue Marie comme « pleine de grâce » : il l’ap­pelle ain­si comme si c’é­tait là son vrai nom. Il ne donne pas à celle à qui il s’a­dresse son nom propre sui­vant l’é­tat civil ter­restre : Miryam ( = Marie), mais ce nom nou­veau : « pleine de grâce ». Que signi­fie ce nom ? Pourquoi l’ar­change appelle-​t-​il ain­si la Vierge de Nazareth ?

Dans le lan­gage de la Bible, « grâce » signi­fie un don par­ti­cu­lier qui, sui­vant le Nouveau Testament, prend sa source dans la vie tri­ni­taire de Dieu lui-​même, de Dieu qui est amour (cf. 1 Jn 4, 8). Le fruit de cet amour est l’é­lec­tion, celle dont parle la Lettre aux Ephésiens. En Dieu, cette élec­tion, c’est la volon­té éter­nelle de sau­ver l’homme par la par­ti­ci­pa­tion à sa propre vie (cf. 2 P 1, 4) dans le Christ : c’est le salut dans la par­ti­ci­pa­tion à la vie sur­na­tu­relle. Ce don éter­nel, cette grâce de l’é­lec­tion de l’homme par Dieu pro­duisent comme un germe de sain­te­té, ou en quelque sorte une source nais­sant dans l’âme comme le don de Dieu lui-​même qui vivi­fie et sanc­ti­fie les élus par la grâce. Ainsi cette béné­dic­tion de l’homme « par toutes sortes de béné­dic­tions spi­ri­tuelles » s’ac­com­plit, c’est-​à-​dire qu’elle devient une réa­li­té : être « des fils adop­tifs par Jésus Christ », par celui qui est de toute éter­ni­té le « Fils bien-​aimé » du Père.

Lorsque nous lisons que le mes­sa­ger dit à Marie qu’elle est « com­blée de grâce », le contexte de l’Evangile, où convergent les révé­la­tions et les pro­messes anciennes, nous laisse entendre qu’il s’a­git là d’une béné­dic­tion unique entre toutes les « béné­dic­tions spi­ri­tuelles dans le Christ ». Dans le mys­tère du Christ, elle est pré­sente dès « avant la fon­da­tion du monde », elle est celle que le Père « a choi­sie » comme Mère de son Fils dans l’Incarnation- et, en même temps que le Père, le Fils l’a choi­sie, la confiant de toute éter­ni­té à l’Esprit de sain­te­té. Marie est unie au Christ d’une manière tout à fait par­ti­cu­lière et excep­tion­nelle, et de même, elle est aimée en ce Fils bien-​aimé de toute éter­ni­té, en ce Fils consub­stan­tiel au Père en qui est concen­trée toute « la gloire de la grâce ». En même temps, elle est et demeure par­fai­te­ment ouverte à ce « don d’en haut » (cf. Jc 1, 17). Comme l’en­seigne le Concile, Marie « occupe la pre­mière place par­mi ces humbles et ces pauvres du Seigneur qui espèrent et reçoivent le salut de lui avec confiance » 22.

9. Si la salu­ta­tion et le nom « pleine de grâce » signi­fient tout cela, ils se rap­portent avant tout, dans le contexte de l’Annonciation de l’ange, à l’é­lec­tion de Marie comme Mère du Fils de Dieu. Mais la plé­ni­tude de grâce désigne en même temps tous les dons sur­na­tu­rels dont Marie béné­fi­cie en rap­port avec le fait qu’elle a été choi­sie et des­ti­née à être Mère du Christ. Si cette élec­tion est fon­da­men­tale pour l’ac­com­plis­se­ment du des­sein sal­vi­fique de Dieu envers l’hu­ma­ni­té, si le choix éter­nel dans le Christ et la des­ti­na­tion à la digni­té de fils adop­tifs concernent tous les hommes, l’é­lec­tion de Marie est tout à fait excep­tion­nelle et unique. En découle aus­si le carac­tère unique de sa place dans le mys­tère du Christ.

Le mes­sa­ger divin le dit : « Sois sans crainte, Marie ; car tu as trou­vé grâce auprès de Dieu. Voici que tu conce­vras dans ton sein et tu enfan­te­ras un fils, et tu l’ap­pel­le­ras du nom de Jésus. Il sera grand, et sera appe­lé Fils du Très-​Haut » (Lc 1, 30–32). Et quand la Vierge trou­blée par cette salu­ta­tion extra­or­di­naire, demande : « Comment cela sera-​t-​il, puisque je ne connais pas d’homme ? », elle reçoit de l’ange la confir­ma­tion et l’ex­pli­ca­tion des paroles anté­rieures. Gabriel lui dit : « L’Esprit Saint vien­dra sur toi, et la puis­sance du Très-​Haut te pren­dra sous son ombre ; c’est pour­quoi l’être saint qui naî­tra sera appe­lé Fils de Dieu » (Lc 1, 35).

L’Annonciation est donc la révé­la­tion du mys­tère de l’Incarnation au com­men­ce­ment même de son accom­plis­se­ment sur la terre. Le don que Dieu fait de lui-​même et de sa vie pour le salut, en quelque sorte à toute la créa­tion et pro­pre­ment à l’homme, atteint l’un de ses som­mets dans le mys­tère de l’Incarnation. C’est là, en effet, un som­met entre tous les dons de la grâce dans l’his­toire de l’homme et dans celle du cos­mos. Marie est « pleine de grâce » parce que l’Incarnation du Verbe, l’u­nion hypo­sta­tique du Fils de Dieu avec la nature humaine, se réa­lise et s’ac­com­plit pré­ci­sé­ment en elle. Comme l’af­firme le Concile, Marie est « la Mère du Fils de Dieu, et, par consé­quent, la fille de pré­di­lec­tion du Père et le sanc­tuaire du Saint-​Esprit ; par le don de cette grâce suprême, elle dépasse de loin toutes les autres créa­tures dans le ciel et sur la terre » 23.

10. La Lettre aux Ephésiens, par­lant de la « gloire de la grâce » dont « Dieu et Père nous a gra­ti­fiés dans le Bien-​aimé », ajoute : « En lui nous trou­vons la rédemp­tion, par son sang » (Ep 1, 7). Selon la doc­trine for­mu­lée dans des docu­ments solen­nels de l’Eglise, cette « gloire de la grâce » s’est mani­fes­tée dans la Mère de Dieu par le fait qu’elle a été « rache­tée de façon sur­émi­nente » 24. En ver­tu de la richesse de la grâce du Fils bien-​aimé, en rai­son des mérites rédemp­teurs de celui qui devait deve­nir son Fils, Marie a été pré­ser­vée de l’hé­ri­tage du péché ori­gi­nel 25. Ainsi, dès le pre­mier moment de sa concep­tion c’est-​à-​dire de son exis­tence, elle appar­tient au Christ, elle par­ti­cipe de la grâce sal­vi­fique et sanc­ti­fiante et de l’a­mour qui a sa source dans le « Bien-​aimé », dans le Fils du Père éter­nel qui, par l’Incarnation, est deve­nu son propre Fils. C’est pour­quoi, par l’Esprit, dans l’ordre de la grâce, c’est-​à-​dire de la par­ti­ci­pa­tion à la nature divine, Marie reçoit la vie de celui auquel elle-​même, dans l’ordre de la géné­ra­tion ter­restre, don­na la vie comme mère. La litur­gie n’hé­site pas à lui don­ner le titre de « Mère de son Créateur » 26, et à la saluer par les paroles que Dante Alighieri met sur les lèvres de saint Bernard : « Fille de ton Fils » 27. Et parce que cette « vie nou­velle », Marie la reçoit dans une plé­ni­tude qui convient à l’a­mour du Fils envers sa Mère- et donc à la digni­té de la mater­ni­té divine -, l’ange de l’Annonciation l’ap­pelle « pleine de grâce ».

11. Dans le des­sein sal­vi­fique de la Sainte Trinité, le mys­tère de l’Incarnation consti­tue l’accom­plis­se­ment suprême de la pro­messe faite par Dieu aux hommes après le péché ori­gi­nel, après le pre­mier péché dont les effets pèsent sur toute l’his­toire de l’homme ici-​bas (cf. Gn 3, 15). Voici que vient au monde un Fils, le « lignage de la femme » qui vain­cra le mal du péché à sa racine même : « Il écra­se­ra la tête du ser­pent ». Comme le montrent les paroles du pro­té­van­gile, la vic­toire du Fils de la femme ne se réa­li­se­ra pas sans un dur com­bat qui doit rem­plir toute l’his­toire humaine. « L’hostilité » annon­cée au com­men­ce­ment est confir­mée dans l’Apocalypse, le livre des fins der­nières de l’Eglise et du monde, où réap­pa­raît le signe d’une « femme », mais cette fois « enve­lop­pée de soleil » (Ap 12, 1).

Marie, Mère du Verbe incar­né, se trouve située au centre même de cette hos­ti­li­té, de la lutte qui marque l’his­toire de l’hu­ma­ni­té sur la terre et l’his­toire du salut elle-​même. A cette place, elle qui fait par­tie des « humbles et des pauvres du Seigneur » porte en elle, comme per­sonne d’autre par­mi les êtres humains, la « gloire de la grâce » dont le Père « nous a gra­ti­fiés dans le Bien-​aimé », et cette grâce déter­mine la gran­deur et la beau­té extra­or­di­naires de tout son être. Marie demeure ain­si devant Dieu et aus­si devant toute l’hu­ma­ni­té le signe immuable et intan­gible de l’é­lec­tion par Dieu dont parle la Lettre pau­li­nienne : dans le Christ, « il nous a élus, dès avant la fon­da­tion du monde…, déter­mi­nant d’a­vance que nous serions pour lui des fils adop­tifs » (Ep 1, 4. 5). Il y a dans cette élec­tion plus de puis­sance que dans toute l’ex­pé­rience du mal et du péché, que dans toute cette « hos­ti­li­té » dont l’his­toire de l’homme est mar­quée. Dans cette his­toire, Marie demeure un signe d’es­pé­rance assurée.

2. Bienheureuse celle qui a cru

12. Aussitôt après le récit de l’Annonciation, l’é­van­gé­liste Luc nous conduit, sur les pas de la Vierge de Nazareth, vers « une ville de Juda » (Lc 1, 39). D’après les éru­dits, cette ville devrait être l’Ain-​Karim d’au­jourd’­hui, située dans les mon­tagnes, non loin de Jérusalem. Marie y alla « en hâte » pour rendre visite à Elisabeth, sa parente. Sa visite se trouve moti­vée par le fait qu’à l’Annonciation Gabriel avait nom­mé Elisabeth d’une manière remar­quable, elle qui, à un âge avan­cé, grâce à la puis­sance de Dieu, avait conçu un fils de son époux Zacharie : « Elisabeth, ta parente, vient, elle aus­si, de conce­voir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu’on appe­lait la sté­rile ; car rien n’est impos­sible à Dieu » (Lc 1, 36–37). Le mes­sa­ger divin s’é­tait réfé­ré à ce qui était adve­nu en Elisabeth pour répondre à la ques­tion de Marie : « Comment cela sera-​t-​il, puisque je ne connais pas d’homme ? » (Lc 1, 34). Oui, cela advien­dra jus­te­ment par la « puis­sance du Très-​Haut », comme et plus encore que dans le cas d’Elisabeth.

Marie, pous­sée par la cha­ri­té, se rend donc dans la mai­son de sa parente. A son entrée, Elisabeth répond à sa salu­ta­tion et, sen­tant l’en­fant tres­saillir en son sein, « rem­plie d’Esprit Saint », à son tour salue Marie à haute voix : « Bénie es-​tu entre les femmes, et béni le fruit de ton sein ! » (cf . Lc 1, 40–42 ). Cette excla­ma­tion ou cette accla­ma­tion d’Elisabeth devait entrer dans l’Ave Maria, à la suite du salut de l’ange, et deve­nir ain­si une des prières les plus fré­quentes de l’Eglise. Mais les paroles d’Elisabeth sont encore plus signi­fi­ca­tives dans la ques­tion qui suit : « Comment m’est-​il don­né que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? » (Lc 1, 43). Elisabeth rend témoi­gnage à Marie : elle recon­naît et elle pro­clame que devant elle se tient la Mère du Seigneur, la Mère du Messie. Le fils qu’Elisabeth porte en elle prend part, lui aus­si, à ce témoi­gnage : « L’enfant a tres­sailli d’al­lé­gresse en mon sein » (Lc 1, 44). Cet enfant sera Jean-​Baptiste qui, au Jourdain, mon­tre­ra en Jésus le Messie.

Dans la salu­ta­tion d’Elisabeth, tous les mots sont lourds de sens ; cepen­dant ce qu’elle dit à la fin semble d’une impor­tance pri­mor­diale « Bienheureuse celle qui a cru en l’ac­com­plis­se­ment de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur ! » (Lc 1, 45) 28. On peut rap­pro­cher ces mots du titre « pleine de grâce » dans la salu­ta­tion de l’ange. Dans l’un et l’autre de ces textes se révèle un conte­nu mario­lo­gique essen­tiel c’est-​à-​dire la véri­té sur Marie dont la pré­sence dans le mys­tère du Christ est deve­nue effec­tive parce qu’elle « a cru ». La plé­ni­tude de grâce, annon­cée par l’ange, signi­fie le don de Dieu lui-​même ; la foi de Marie, pro­cla­mée par Elisabeth lors de la Visitation, montre com­ment la Vierge de Nazareth a répon­du à ce don.

13. Comme l’en­seigne le Concile, « à Dieu qui révèle est due « l’o­béis­sance de la foi » (Rm 16, 26 ; cf. Rm 1, 5 ; 2 Co 10, 5–6), par laquelle l’homme s’en remet tout entier et libre­ment à Dieu » 29. Cette défi­ni­tion de la foi trouve en Marie une réa­li­sa­tion par­faite. Le moment « déci­sif » fut l’Annonciation, et les paroles mêmes d’Elisabeth : « Bienheureuse celle qui a cru » se rap­portent en pre­mier lieu à ce moment pré­cis 30.

A l’Annonciation en effet, Marie, s’est remise à Dieu entiè­re­ment en mani­fes­tant « l’o­béis­sance de la foi » à celui qui lui par­lait par son mes­sa­ger, et en lui ren­dant « un com­plet hom­mage d’in­tel­li­gence et de volon­té » 31. Elle a donc répon­du de tout son « moi » humain, fémi­nin, et cette réponse de la foi com­por­tait une coopé­ra­tion par­faite avec « la grâce pré­ve­nante et secou­rable de Dieu » et une dis­po­ni­bi­li­té par­faite à l’ac­tion de l’Esprit Saint qui « ne cesse, par ses dons, de rendre la foi plus par­faite » 32.

Annoncée à Marie par l’ange, la parole du Dieu vivant la concer­nait elle-​même : « Voici que tu conce­vras en ton sein et enfan­te­ras un fils » (Lc 1, 31). En accueillant cette annonce, Marie allait deve­nir la « Mère du Seigneur » et le mys­tère divin de l’Incarnation s’ac­com­pli­rait en elle : « Le Père des misé­ri­cordes a vou­lu que l’Incarnation fût pré­cé­dée par une accep­ta­tion de la part de cette Mère pré­des­ti­née » 33. Et Marie donne ce consen­te­ment après avoir enten­du toutes les paroles du mes­sa­ger. Elle dit : « Je suis la ser­vante du Seigneur ; qu’il m’ad­vienne selon ta parole ! » (Lc 1, 38). Ce fiat de Marie -«qu’il m’ad­vienne»- a déter­mi­né, du côté humain, l’ac­com­plis­se­ment du mys­tère divin. Il y a une pleine har­mo­nie avec les paroles du Fils qui, sui­vant la Lettre aux Hébreux, dit au Père en entrant dans le monde : « Tu n’as vou­lu ni sacri­fice ni obla­tion, mais tu m’as façon­né un corps… Voici, je viens… pour faire, ô Dieu, ta volon­té » (He 10, 5–7). Le mys­tère de l’Incarnation s’est accom­pli lorsque Marie a pro­non­cé son fiat : « Qu’il m’ad­vienne selon ta parole ! » ren­dant pos­sible, pour ce qui la concer­nait dans le plan divin, la réa­li­sa­tion du des­sein de son Fils.

Marie a pro­non­cé ce fiat dans la foi. Par la foi, elle s’est remise à Dieu sans réserve et « elle se livra elle-​même inté­gra­le­ment, comme la ser­vante du Seigneur, à la per­sonne et à l’œuvre de son Fils » 34. Et ce Fils, comme l’en­seignent les Pères, elle l’a conçu en son esprit avant de le conce­voir en son sein, pré­ci­sé­ment par la foi ! 35 C’est donc à juste titre qu’Elisabeth loue Marie « Bienheureuse celle qui a cru en l’ac­com­plis­se­ment de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur ! ». Ces paroles ont déjà été réa­li­sées : Marie de Nazareth se pré­sente sur le seuil de la mai­son d’Elisabeth et de Zacharie comme la mère du Fils de Dieu. Telle est l’heu­reuse décou­verte d’Elisabeth : « La mère de mon Seigneur vient à moi ! ».

14. Par consé­quent, on peut aus­si com­pa­rer la foi de Marie à celle d’Abraham que l’Apôtre appelle « notre père dans la foi » (cf. Rm 4, 12). Dans l’é­co­no­mie du salut révé­lée par Dieu, la foi d’Abraham repré­sente le com­men­ce­ment de l’Ancienne Alliance ; la foi de Marie à l’Annonciation inau­gure la Nouvelle Alliance. Comme Abraham, « espé­rant contre toute espé­rance, crut et devint ain­si père d’une mul­ti­tude de peuples » (cf. Rm 4, 18), de même Marie, au moment de l’Annonciation, après avoir dit sa condi­tion de vierge (« Comment cela sera-​t-​il, puisque je ne connais pas d’homme ? »), crut que par la puis­sance du Très-​Haut, par l’Esprit Saint, elle allait deve­nir la Mère du Fils de Dieu sui­vant la révé­la­tion de l’ange : « L’être saint qui naî­tra sera appe­lé Fils de Dieu » (Lc 1, 35).

Cependant les paroles d’Elisabeth : « Bienheureuse celle qui a cru » ne se rap­portent pas seule­ment à ce moment pré­cis de l’Annonciation Assurément, cela repré­sente le point culmi­nant de la foi de Marie dans son attente du Christ, mais c’est aus­si le point de départ, le com­men­ce­ment de tout son « iti­né­raire vers Dieu », de tout son che­mi­ne­ment dans la foi. Et sur cette route, d’une manière émi­nente et véri­ta­ble­ment héroïque – et même avec un héroïsme dans la foi tou­jours plus grand – s’ac­com­pli­ra l”«obéissance » à la parole de la révé­la­tion divine, telle qu’elle l’a­vait pro­fes­sée. Et cette « obéis­sance de la foi » chez Marie au cours de tout son iti­né­raire aura des ana­lo­gies éton­nantes avec la foi d’Abraham. Comme le patriarche du Peuple de Dieu, Marie de même, « espé­rant contre toute espé­rance, crut » tout au long de l’i­ti­né­raire de son fiat filial et mater­nel. Au cours de cer­taines étapes de cette route spé­cia­le­ment, la béné­dic­tion accor­dée à « cel­lé qui a cru » sera mani­fes­tée avec une par­ti­cu­liere évi­dence. Croire veut dire « se livrer » à la verite même de la parole du Dieu vivant, en sachant et en recon­nais­sant hum­ble­ment « com­bien sont inson­dables ses décrets et incom­pré­hen­sibles ses voies » (Rm 11, 33). Marie qui par la volon­té éter­nelle du Très-​Haut, s’est trou­vée, peut-​on dire, au centre même de ces « voies incom­pré­hen­sibles » et de ces « décrets inson­dables » de Dieu, s’y conforme dans l’obs­cu­ri­té de la foi, accep­tant plei­ne­ment, le cœur ouvert tout ce qui est pré­vu dans le plan divin.

15. Quand Marie, à l’Annonciation, entend par­ler du Fils dont elle doit deve­nir mère et qu’elle « appel­le­ra du nom de Jésus » ( = Sauveur), il lui est aus­si don­né de savoir que « le Seigneur Dieu lui don­ne­ra le trône de David son père », qu’il « régne­ra sur la mai­son de Jacob pour les siècles et son règne n’au­ra pas de fin » (Lc 1, 32–33). C’est dans cette direc­tion que s’o­rien­tait toute l’es­pé­rance d’Israël. Le Messie pro­mis doit être « grand », le mes­sa­ger céleste annonce aus­si qu’il « sera grand » ‑grand par le nom de Fils du Très-​Haut ou parce qu’il reçoit l’hé­ri­tage de David. Il doit donc être roi, il doit régner « sur la mai­son de Jacob ». Marie a gran­di au milieu de cette attente de son peuple : pouvait-​elle sai­sir, au moment de l’Annonciation, quelle signi­fi­ca­tion pri­mor­diale avaient les paroles de l’ange ? Et com­ment doit-​on com­prendre ce « règne » qui « n’au­ra pas de fin » ?

Même si, à cet ins­tant, elle s’est sen­tie dans la foi mère du « Messie-​roi », elle a cepen­dant répon­du : « Je suis la ser­vante du Seigneur, qu’il m’ad­vienne selon ta parole » (Lc 1, 38). Dès ce pre­mier moment, Marie a pro­fes­sé avant tout son « obéis­sance de la foi », elle s’en remet au sens que don­nait aux paroles de l’Annonciation celui dont elles pro­ve­naient : Dieu lui-même.

16. Toujours sur cette route de l”«obéissance de la foi », Marie entend peu après d’autres paroles, celles que pro­nonce Syméon au temple de Jérusalem. On était déjà au qua­ran­tième jour après la nais­sance de Jésus, lorsque, sui­vant la pres­crip­tion de la Loi de Moïse, Marie et Joseph « emme­nèrent l’en­fant à Jérusalem pour le pré­sen­ter au Seigneur » (Lc 2, 22). La nais­sance avait eu lieu dans des condi­tions de pau­vre­té extrême. Luc nous apprend en effet que lorsque Marie se ren­dit à Bethléem avec Joseph à l’oc­ca­sion du recen­se­ment de la popu­la­tion ordon­né par les auto­ri­tés romaines, n’ayant pas trou­vé de « place à l’au­berge », elle enfan­ta son Fils dans une étable et « le cou­cha dans une crèche » (cf. Lc 2, 7).

Un homme juste et crai­gnant Dieu, du nom de Syméon, appa­raît en ce com­men­ce­ment de « l’i­ti­né­raire » de la foi de Marie. Ses paroles, sug­gé­rées par l’Esprit Saint (cf Lc 2, 25–27), confirment la véri­té de l’Annonciation. En effet, nous lisons qu’il « reçut dans ses bras » l’en­fant qui- sui­vant la consigne de l’ange- « fut appe­lé du nom de Jésus » (cf. Lc 2, 21). Le dis­cours de Syméon est accor­dé au sens de ce nom qui veut dire Sauveur : « Dieu est le salut ». S’adressant au Seigneur, il s’ex­prime ain­si : « Mes yeux ont vu ton salut, que tu as pré­pa­ré à la face de tous les peuples, lumière pour éclai­rer les nations et gloire de ton peuple Israël » (Lc 2, 30–32). Au même moment, Syméon s’a­dresse aus­si à Marie en disant : « Vois ! cet enfant doit ame­ner la chute et le relè­ve­ment d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contra­dic­tion ‑afin que se révèlent les pen­sées intimes de bien des cœurs» ; et il ajoute en s’a­dres­sant direc­te­ment à Marie : « Et toi-​même, une épée te trans­per­ce­ra l’âme ! » (Lc 2, 34–35). Les paroles de Syméon mettent dans une nou­velle lumière l’an­nonce que Marie a enten­due de l’ange : Jésus est le Sauveur, il est « lumière pour éclai­rer » les hommes. N’est-​ce pas cela qui a été mani­fes­té, en quelque sorte, la nuit de Noël, quand les ber­gers sont venus à l’é­table (cf. Lc 2, 8–20)? N’est-​ce pas cela qui devait être mani­fes­té davan­tage encore lorsque vinrent des Mages d’Orient (cf. Mt 2, 1–12)? Cependant, dès le début de sa vie, le Fils de Marie, et sa Mère avec lui, éprou­ve­ront aus­si en eux-​mêmes la véri­té des autres paroles de Syméon : « Un signe en butte à la contra­dic­tion » (Lc 2, 34). Ce que dit Syméon appa­raît comme une seconde annonce faite à Marie, car il lui montre la dimen­sion his­to­rique concrète dans laquelle son Fils accom­pli­ra sa mis­sion : dans l’in­com­pré­hen­sion et dans la souf­france. Si, d’une part, une telle annonce confirme sa foi dans l’ac­com­plis­se­ment des pro­messes divines du salut, d’autre part, elle lui révèle aus­si qu’elle devra vivre l’o­béis­sance de la foi dans la souf­france aux côtés du Sauveur souf­frant, et que sa mater­ni­té sera obs­cure et dou­lou­reuse. Et de fait, après la visite des Mages, après leur hom­mage (« se pros­ter­nant, ils lui ren­dirent hom­mage »), après l’of­frande des pré­sents (cf. Mt 2, 11), Marie avec l’en­fant dut fuir en Egypte sous la pro­tec­tion atten­tive de Joseph, parce que « Hérode recher­chait l’en­fant pour le faire périr » (cf. Mt 2, 13). Et ils devront res­ter en Egypte jus­qu’à la mort d’Hérode (cf. Mt 2, 15).

17. Après la mort d’Hérode, quand la sainte Famille retourne à Nazareth, com­mence la longue période de la vie cachée. « Celle qui a cru en l’ac­com­plis­se­ment de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur » (Lc 1, 45) vit chaque jour le sens de ces paroles. Le Fils qu’elle a appe­lé du nom de Jésus est quo­ti­dien­ne­ment auprès d’elle ; donc, à son contact, elle uti­lise cer­tai­ne­ment ce nom qui, d’ailleurs, ne pou­vait pro­vo­quer aucune sur­prise car il était en usage en Israël depuis long­temps. Toutefois, Marie sait que celui qui porte le nom de Jésus a été appe­lé par l’ange « Fils du Très-​Haut » (cf. Lc 1, 32). Marie sait qu’elle l’a conçu et enfan­té « sans connaître d’homme », par l’Esprit Saint, avec la puis­sance du Très-​Haut qui l’a prise sous son ombre (cf. Lc 1, 35), de même qu’au temps de Moïse et des Pères la nuée voi­lait la pré­sence de Dieu (cf. Ex 24, 16 ; 40, 34–35 ; 1 R 8, 10–12). Marie sait donc que le Fils qu’elle a enfan­té dans sa vir­gi­ni­té est pré­ci­sé­ment ce « Saint », « le Fils de Dieu » dont l’ange lui a parlé.

Pendant les années de la vie cachée de Jésus dans la mai­son de Nazareth, la vie de Marie, elle aus­si, est « cachée avec le Christ en Dieu » (cf Col 3, 3) dans la foi. En effet, la foi est un contact avec le mys­tère de Dieu. Constamment, quo­ti­dien­ne­ment, Marie est en contact avec le mys­tère inef­fable de Dieu fait homme, mys­tère qui dépasse tout ce qui a été révé­lé dans l’Ancienne Alliance. Dès le moment de l’Annonciation, l’es­prit de la Vierge-​Mère a été intro­duit dans la « nou­veau­té » radi­cale de la révé­la­tion que Dieu fait de lui-​même, et elle a pris conscience du mys­tère. Elle est la pre­mière de ces « petits » dont Jésus dira un jour : « Père, … tu as caché cela aux sages et aux intel­li­gents et tu l’as révé­lé aux tout-​petits » (Mt 11, 25). En effet, « nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père » (Mt 11, 27). Comment Marie peut-​elle donc « connaître le Fils » ? Elle ne le connaît certes pas comme le Père ; et pour­tant elle est la pre­mière de ceux aux­quels le Père « a vou­lu le révé­ler » (cf. Mt 11, 26–27 ; 1 Co 2, 11). Néanmoins si, dès le moment de l’Annonciation, le Fils, lui dont seul le Père connaît la véri­té entière, lui a été révé­lé comme celui que le Père engendre dans l’é­ter­nel « aujourd’­hui » (cf. Ps 2, 7), Marie, sa Mère, est au contact de la véri­té de son Fils seule­ment dans la foi et par la foi ! Elle est donc bien­heu­reuse parce qu’elle « a cru » et parce qu’elle croit chaque jour, à tra­vers toutes les épreuves et les dif­fi­cul­tés de la période de l’en­fance de Jésus, puis au cours des années de la vie cachée à Nazareth où il « leur était sou­mis » (Lc 2, 51): sou­mis à Marie, et à Joseph éga­le­ment, parce que ce der­nier lui tenait lieu de père devant les hommes ; c’est pour­quoi le Fils de Marie était consi­dé­ré par les gens comme « le fils du char­pen­tier » (Mt 13, 55).

Ainsi la Mère de ce Fils, gar­dant la mémoire de ce qui a été dit à l’Annonciation et au cours des évé­ne­ments sui­vants, porte en elle la « nou­veau­té » radi­cale de la foi, le com­men­ce­ment de la Nouvelle Alliance. C’est là le com­men­ce­ment de l’Evangile, c’est-​à-​dire de la bonne nou­velle, de la joyeuse nou­velle. Il n’est cepen­dant pas dif­fi­cile d’ob­ser­ver en ce com­men­ce­ment une cer­taine peine du cœur, rejoi­gnant une sorte de « nuit de la foi » – pour reprendre l’ex­pres­sion de saint Jean de la Croix‑, comme un « voile » à tra­vers lequel il faut appro­cher l’Invisible et vivre dans l’in­ti­mi­té du mys­tère 36. C’est de cette manière, en effet, que Marie, pen­dant de nom­breuses années, demeu­ra dans l’in­ti­mi­té du mys­tère de son Fils et avan­ça dans son iti­né­raire de foi, au fur et à mesure que Jésus « crois­sait en sagesse … et en grâce devant Dieu et devant les hommes » (Lc 2, 52). La pré­di­lec­tion que Dieu avait pour lui se mani­fes­tait tou­jours plus aux yeux des hommes. La pre­mière des créa­tures humaines admises à la décou­verte du Christ fut Marie qui vivait avec Joseph dans la même mai­son à Nazareth.

Toutefois, après que Jésus, agé de douze ans, eut été retrou­vé dans le temple, et que, à la ques­tion de sa mère : « Pourquoi nous as-​tu fait cela ? », il eut répon­du : « Ne savez-​vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ? », l’é­van­gé­liste ajoute : « Mais eux (Joseph et Marie) ne com­prirent pas la parole qu’il venait de leur dire » (Lc 2, 48–50). Jésus avait donc conscience de ce que « seul le Père connaît le Fils » (cf. Mt 11, 27), à tel point que même celle à qui avait été révé­lé plus pro­fon­dé­ment le mys­tère de sa filia­tion divine, sa Mère, ne vivait dans l’in­ti­mi­té de ce mys­tère que par la foi ! Se trou­vant aux côtés de son Fils, sous le même toit, et « gar­dant fidè­le­ment l’u­nion avec son Fils », elle « avan­çait dans son pèle­ri­nage de foi », comme le sou­ligne le Concile 37. Et il en fut de même au cours de la vie publique du Christ (cf. Mc 3, 21–35), de sorte que, de jour en jour, s’ac­com­plis­sait en elle la béné­dic­tion pro­non­cée par Elisabeth à la Visitation : « Bienheureuse celle qui a cru ».

18. Cette béné­dic­tion atteint la plé­ni­tude de son sens lorsque Marie se tient au pied de la Croix de son Fils (cf. Jn 19, 25). Le Concile déclare que cela se pro­dui­sit « non sans un des­sein divin » : « Souffrant cruel­le­ment avec son Fils unique, asso­ciée d’un cœur mater­nel à son sacri­fice, don­nant à l’im­mo­la­tion de la vic­time, née de sa chair, le consen­te­ment de son amour », Marie « gar­da fidè­le­ment l’u­nion avec son Fils jus­qu’à la Croix » 38 : l’u­nion par la foi, par la foi même avec laquelle elle avait accueilli la révé­la­tion de l’ange au moment de l’Annonciation. Elle s’é­tait alors enten­du dire aus­si : « Il sera grand… Le Seigneur Dieu lui don­ne­ra le trône de David, son père ; il régne­ra sur la mai­son de Jacob pour les siècles et son règne n’au­ra pas de fin » (Lc 1, 32–33).

Et main­te­nant, debout au pied de la Croix, Marie est témoin, humai­ne­ment par­lant, d’un total démen­ti de ces paroles. Son Fils ago­nise sur ce bois comme un condam­né. « Objet de mépris, aban­don­né des hommes, homme de dou­leur…, mépri­sé, nous n’en fai­sions aucun cas », il était comme détruit (cf. Is 53, 3–5). Comme elle est grande, comme elle est alors héroïque l’o­béis­sance de la foi dont Marie fait preuve face aux « décrets inson­dables » de Dieu ! Comme elle « se livre à Dieu » sans réserve, dans « un com­plet hom­mage d’in­tel­li­gence et de volon­té » 39 à celui dont « les voies sont incom­pré­hen­sibles » (cf. Rm 11, 33)! Et aus­si comme est puis­sante l’ac­tion de la grâce dans son âme, comme est péné­trante l’in­fluence de l’Esprit Saint, de sa lumière et de sa puissance !

Par une telle foi, Marie est unie par­fai­te­ment au Christ dans son dépouille­ment. En effet, « le Christ Jésus, … de condi­tion divine, ne retint pas jalou­se­ment le rang qui l’é­ga­lait à Dieu. Mais il s’a­néan­tit lui-​même, pre­nant condi­tion d’es­clave, et deve­nant sem­blable aux hommes » : sur le Golgotha jus­te­ment, « il s’hu­mi­lia plus encore, obéis­sant jus­qu’à la mort, et à la mort sur une croix ! » (cf. Ph 2, 5–8). Au pied de la Croix, Marie par­ti­cipe par la foi au mys­tère bou­le­ver­sant de ce dépouille­ment. C’est là, sans doute, la « kénose » de la foi la plus pro­fonde dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. Par la foi, la Mère par­ti­cipe à la mort de son Fils, à sa mort rédemp­trice ; mais, à la dif­fé­rence de celle des dis­ciples qui s’en­fuyaient, sa foi était beau­coup plus éclai­rée. Par la Croix, Jésus a défi­ni­ti­ve­ment confir­mé sur le Golgotha qu’il était le « signe en butte à la contra­dic­tion » pré­dit par Syméon. En même temps s’ac­com­plis­saient là les paroles qu’il avait adres­sées à Marie : « Et toi-​même, une épée te trans­per­ce­ra l’âme » 40.

19. Oui vrai­ment, « bien­heu­reuse celle qui a cru » ! Ici, au pied de la Croix, ces paroles qu’Elisabeth avait pro­non­cées après l’Annonciation semblent reten­tir avec une élo­quence suprême et leur force devient pro­fon­dé­ment péné­trante. Depuis la Croix, pour ain­si dire du cœur même du mys­tère de la Rédemption, le rayon­ne­ment de cette béné­dic­tion de la foi s’é­tend et sa pers­pec­tive s’é­lar­git. Elle rejaillit « jus­qu’au com­men­ce­ment » et, comme par­ti­ci­pa­tion au sacri­fice du Christ, nou­vel Adam, elle devient, en un sens, la contre­par­tie de la déso­béis­sance et de l’in­cré­du­li­té com­prises dans le péché des pre­miers parents. C’est ce qu’en­seignent les Pères de l’Eglise et, en par­ti­cu­lier, saint Irénée cité par la Constitution Lumen gen­tium : « Le nœud de la déso­béis­sance d’Eve a été dénoué par l’o­béis­sance de Marie, car ce que la vierge Eve avait lié par son incré­du­li­té, la Vierge Marie l’a délié par sa foi » 41. A la lumière de cette com­pa­rai­son avec Eve , les Pères ‑comme le rap­pelle aus­si le Concile- donnent à Marie le titre de « Mère des vivants » et ils disent sou­vent : « Par Eve la mort, par Marie la vie » 42.

C’est donc à juste titre que nous pou­vons trou­ver dans la parole « Bienheureuse celle qui a cru » en quelque sorte une clé qui nous fait accé­der à la réa­li­té intime de Marie, de celle que l’ange a saluée comme « pleine de grâce ». Si elle a été éter­nel­le­ment pré­sente dans le mys­tère du Christ parce que « pleine de grâce », par la foi elle y par­ti­ci­pa dans toute l’am­pleur de son iti­né­raire ter­restre : « elle avan­ca dans son pèle­ri­nage de foi » et, en même temps, de manière dis­crète mais directe et effi­cace, elle ren­dait pré­sent aux hommes le mys­tère du Christ. Et elle conti­nue encore à le faire. Par le mys­tère du Christ, elle est aus­si pré­sente par­mi les hommes. Ainsi, par le mys­tère du Fils, s’é­claire éga­le­ment le mys­tère de la Mère.

3. Voici ta mère

20. L’Evangile de Luc conserve le sou­ve­nir du moment où « une femme éle­va la voix du milieu de la foule et dit », s’a­dres­sant à Jésus : « Heureuses les entrailles qui t’ont por­té et les seins qui t’ont nour­ri de leur lait ! » (Lc 11, 27). Ces paroles consti­tuent une louange de Marie comme Mère de Jésus selon la chair. La Mère de Jésus n’é­tait peut-​être pas connue per­son­nel­le­ment de cette femme ; en effet, quand Jésus com­men­ça son action mes­sia­nique, Marie ne l’ac­com­pa­gnait pas et conti­nuait à vivre à Nazareth. On pour­rait dire que les paroles de cette femme incon­nue l’ont fait sor­tir, en quelque sorte, de son obscurité.

Par ces paroles, se trouve mis en lumière au milieu de la foule, au moins un ins­tant, l’é­van­gile de l’en­fance de Jésus. C’est l’é­van­gile où Marie est pré­sente comme la mère qui conçoit Jésus dans son sein, le met au monde et l’al­laite mater­nel­le­ment : la mère et nour­rice à laquelle fait allu­sion cette femme au milieu du peuple. Grâce à cette mater­ni­té, Jésus ‑le Fils du Très-​Haut (cf. Lc 1, 32)- est un véri­table fils de l’homme. Il est « chair » comme tout homme : il est « le Verbe [qui] s’est fait chair » (cf. Jn 1, 14). Il est chair et sang de Marie 43.

Mais Jésus répond de manière très signi­fi­ca­tive à la béné­dic­tion pro­non­cée par cette femme à l’é­gard de sa mère selon la chair : « Heureux plu­tôt ceux qui écoutent la Parole de Dieu et l’ob­servent ! » (Lc 11, 28). Il veut détour­ner l’at­ten­tion de la mater­ni­té enten­due seule­ment comme un lien de la chair pour l’o­rien­ter vers les liens mys­té­rieux de l’es­prit, qui se forment dans l’é­coute et l’ob­ser­vance de la Parole de Dieu.

Le même pas­sage à la sphère des valeurs spi­ri­tuelles se des­sine plus clai­re­ment encore dans une autre réponse de Jésus, rap­por­tée par tous les Synoptiques. Lorsqu’on annonce à Jésus que « sa mère et ses frères se tiennent dehors et veulent le voir », il répond : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pra­tique » (cf. Lc 8, 20–21). Il dit cela en « pro­me­nant son regard sur ceux qui étaient assis en rond autour de lui » comme nous le lisons dans Marc (3, 34), ou en « ten­dant sa main vers ses dis­ciples », selon Matthieu (12, 49).

Ces expres­sions semblent se pla­cer dans la ligne de ce que Jésus, âgé de douze ans, répon­dit à Marie et à Joseph, lors­qu’il fut retrou­vé après trois jours dans le temple de Jérusalem.

A pré­sent, alors que Jésus avait quit­té Nazareth pour com­men­cer sa vie publique dans toute la Palestine, il était désor­mais entiè­re­ment et exclu­si­ve­ment « occu­pé aux affaires de son Père » (cf. Lc 2, 49). Il annon­çait le Royaume : le « Royaume de Dieu » et les « affaires du Père » qui donnent aus­si une dimen­sion nou­velle et un sens nou­veau à tout ce qui est humain et, par consé­quent, à tout lien humain par rap­port aux fins et aux devoirs assi­gnés à chaque homme. Dans cette nou­velle dimen­sion, même un lien comme celui de la « fra­ter­ni­té » prend un sens dif­fé­rent de la « fra­ter­ni­té selon la chair » pro­ve­nant de la filia­tion com­mune par rap­port aux mêmes parents. Et même la « mater­ni­té », dans le cadre du Règne de Dieu, sous l’angle de la pater­ni­té de Dieu lui-​même, acquiert un autre sens. Par les paroles que rap­porte Luc, Jésus enseigne pré­ci­sé­ment ce nou­veau sens de la maternité.

S’éloigne-​t-​il par là de celle qui l’a mis au monde selon la chair ? Voudrait-​il la main­te­nir dans l’ombre de la dis­cré­tion qu’elle a elle-​même choi­sie ? Si l’on s’en tient au pre­mier sens de ces paroles, il peut sem­bler en être ain­si, mais on doit obser­ver que la mater­ni­té nou­velle et dif­fé­rente dont Jésus parle à ses dis­ciples concerne pré­ci­sé­ment Marie de manière toute spé­ciale. Marie n’est-​elle pas la pre­mière de « ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pra­tique » ? Dans ces condi­tions, la béné­dic­tion pro­non­cée par Jésus en réponse aux paroles de la femme ano­nyme ne la concerne-​t-​elle pas avant tout ? Assurément Marie est digne d’être bénie, du fait qu’elle est deve­nue la Mère de Jésus selon la chair (« Heureuses les entrailles qui t’ont por­té et les seins qui t’ont nour­ri de leur lait ! »), mais aus­si et sur­tout parce que dès le moment de l’Annonciation elle a accueilli la Parole de Dieu, parce qu’elle a cru, parce qu’elle a obéi à Dieu, parce qu’elle « conser­vait » la Parole et « la médi­tait dans son cœur » (cf. Lc 1, 38. 45 ; 2, 19. 51) et l’ac­com­plis­sait par toute sa vie. Nous pou­vons donc affir­mer que la béné­dic­tion pro­non­cée par Jésus ne contre­dit pas, mal­gré les appa­rences, celle que for­mule la femme incon­nue, mais elle la rejoint dans la per­sonne de la Mère-​Vierge qui ne s’est dite que « la ser­vante du Seigneur » (Lc 1, 38). S’il est vrai que « toutes les géné­ra­tions la diront bien­heu­reuse » (cf. Lc 1, 48), on peut dire que cette femme ano­nyme a été la pre­mière à confir­mer à son insu ce ver­set pro­phé­tique du Magnificat de Marie et à inau­gu­rer le Magnificat des siècles.

Si, par la foi, Marie est deve­nue la mère du Fils qui lui a été don­né par le Père avec la puis­sance de l’Esprit Saint, gar­dant l’in­té­gri­té de sa vir­gi­ni­té, dans la même foi elle a décou­vert et accueilli l’autre dimen­sion de la mater­ni­té, révé­lée par Jésus au cours de sa mis­sion mes­sia­nique. On peut dire que cette dimen­sion de la mater­ni­té appar­te­nait à Marie dès le com­men­ce­ment, c’est-​à-​dire dès le moment de la concep­tion et de la nais­sance de son Fils. Dès lors, elle était « celle qui a cru ». Mais à mesure que se cla­ri­fiait à ses yeux et en son esprit la mis­sion de son Fils, elle-​même, comme Mère, s’ou­vrait tou­jours plus à cette « nou­veau­té » de la mater­ni­té qui devait consti­tuer son « rôle » aux côtés de son Fils. N’avait-​elle pas dit dès le com­men­ce­ment : « Je suis la ser­vante du Seigneur, qu’il m’ad­vienne selon ta parole » (Lc 1, 38)? Dans la foi, Marie conti­nuait à entendre et à médi­ter cette parole par laquelle la révé­la­tion que le Dieu vivant fait de lui-​même deve­nait tou­jours plus trans­pa­rente, d’une manière « qui sur­passe toute connais­sance » (Ep 3, 19). Mère, Marie deve­nait ain­si en un sens le pre­mier « dis­ciple » de son Fils, la pre­mière à qui il sem­blait dire : « Suis-​moi ! », avant même d’a­dres­ser cet appel aux Apôtres ou à qui­conque (cf. Jn 1, 43).

21. De ce point de vue, le texte de l’Evangile de Jean qui nous pré­sente Marie aux noces de Cana est par­ti­cu­liè­re­ment élo­quent. Marie y paraît comme la Mère de Jésus au com­men­ce­ment de sa vie publique : « Il y eut des noces à Cana de Galilée, et la mère de Jésus y était. Jésus aus­si fut invi­té à ces noces, ain­si que ses dis­ciples » (Jn 2, 1–2). On pour­rait déduire du texte que Jésus et ses dis­ciples furent invi­tés avec Marie, en quelque sorte à cause de la pré­sence de cette der­nière à la fête : le Fils semble invi­té à cause de la Mère. On sait la suite des évé­ne­ments décou­lant de cette invi­ta­tion, le « com­men­ce­ment des signes » accom­plis par Jésus ‑l’eau chan­gée en vin‑, ce qui fait dire à l’é­van­gé­liste : Jésus « mani­fes­ta sa gloire et ses dis­ciples crurent en lui » (Jn 2, 11).

Marie est pré­sente à Cana de Galilée en tant que Mère de Jésus et il est signi­fi­ca­tif qu’elle contri­bue au « com­men­ce­ment des signes » qui révèlent la puis­sance mes­sia­nique de son Fils : « Or il n’y avait plus de vin. La Mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin ». Jésus lui dit : « Que me veux-​tu, femme ? Mon heure n’est pas encore arri­vée »» (Jn 2, 3–4). Dans l’Evangile de Jean, cette « heure » signi­fie le moment fixé par le Père où le Fils accom­plit son œuvre et doit être glo­ri­fié (cf. Jn 7, 30 ; 8, 20 ; 12, 23. 27 ; 13, 1 ; 17, 1 ; 19, 27). Même si la réponse de Jésus à sa Mère paraît s’en­tendre comme un refus (sur­tout si l’on consi­dère, plus que la ques­tion, l’af­fir­ma­tion tran­chante : « Mon heure n’est pas encore arri­vée »), Marie ne s’en adresse pas moins aux ser­vants et leur dit : « Tout ce qu’il vous dira, faites-​le » (Jn 2, 5). Jésus ordonne alors aux ser­vants de rem­plir d’eau les jarres, et l’eau devient du vin meilleur que celui qui avait été d’a­bord ser­vi aux hôtes du ban­quet nuptial.

Quelle entente pro­fonde entre Jésus et sa mère ! Comment péné­trer le mys­tère de leur union spi­ri­tuelle intime ? Mais le fait est élo­quent. Il est cer­tain que dans cet évé­ne­ment se des­sine déjà assez clai­re­ment la nou­velle dimen­sion, le sens nou­veau de la mater­ni­té de Marie. Elle a un sens qui n’est pas exclu­si­ve­ment com­pris dans les paroles de Jésus et les divers épi­sodes rap­por­tés par les Synoptiques (Lc 11, 27–28 et Lc 8, 19–21 ; Mt 12, 46–50 ; Mc 3, 31–35). Dans ces textes, Jésus entend sur­tout oppo­ser la mater­ni­té rele­vant du seul fait de la nais­sance à ce que cette « mater­ni­té » (comme la « fra­ter­ni­té ») doit être dans le cadre du Royaume de Dieu, sous le rayon­ne­ment sal­vi­fique de la pater­ni­té de Dieu. Dans le texte johan­nique, au contraire, par la des­crip­tion de l’é­vé­ne­ment de Cana, se des­sine ce qui se mani­feste concrè­te­ment comme la mater­ni­té nou­velle selon l’es­prit et non selon la chair, c’est-​à-​dire la sol­li­ci­tude de Marie pour les hommes, le fait qu’elle va au-​devant de toute la gamme de leurs besoins et de leurs nécessités.

A Cana de Galilée, seul un aspect concret de la pau­vre­té humaine est mon­tré, appa­rem­ment minime et de peu d’im­por­tance (« Ils n’ont pas de vin ») . Mais cela a une valeur sym­bo­lique : aller au-​devant des besoins de l’homme veut dire, en même temps, les intro­duire dans le rayon­ne­ment de la mis­sion mes­sia­nique et de la puis­sance sal­vi­fique du Christ. Il y a donc une média­tion : Marie se situe entre son Fils et les hommes dans la réa­li­té de leurs pri­va­tions, de leur pau­vre­té et de leurs souf­frances. Elle se place « au milieu », c’est-​à-​dire qu’elle agit en média­trice non pas de l’ex­té­rieur, mais à sa place de mère, consciente, comme telle, de pou­voir mon­trer au Fils les besoins des hommes ‑ou plu­tôt d’en « avoir le droit ». Sa média­tion a donc un carac­tère d’in­ter­ces­sion : Marie « inter­cède » pour les hommes. Non seule­ment cela : en tant que Mère, elle désire aus­si que se mani­feste la puis­sance mes­sia­nique de son Fils, c’est-​à-​dire sa puis­sance sal­vi­fique des­ti­née à secou­rir le mal­heur des hommes, à libé­rer l’homme du mal qui pèse sur sa vie sous dif­fé­rentes formes et dans des mesures diverses. C’est cela pré­ci­sé­ment qu’a­vait pré­dit le pro­phète Isaïe au sujet du Messie dans le texte célèbre auquel Jésus s’est réfé­ré devant ses conci­toyens de Nazareth : « Pour por­ter la bonne nou­velle aux pauvres, … annon­cer aux cap­tifs la déli­vrance et aux aveugles le retour à la vue …» (cf. Lc 4, 18).

Un autre élé­ment essen­tiel de ce rôle mater­nel de Marie se trouve dans ce qu’elle dit aux ser­vi­teurs : « Tout ce qu’il vous dira, faites-​le ». La Mère du Christ se pré­sente devant les hommes comme porte-​parole de la volon­té du Fils, celle qui montre quelles exi­gences doivent être satis­faites afin que puisse se mani­fes­ter la puis­sance sal­vi­fique du Messie. A Cana, grâce à l’in­ter­ces­sion de Marie et à l’o­béis­sance des ser­vi­teurs, Jésus inau­gure « son heure ». A Cana, Marie appa­raît comme quel­qu’un qui croit en Jésus : sa foi en pro­voque le pre­mier « signe » et contri­bue à sus­ci­ter la foi des disciples.

22. Nous pou­vons dire ain­si que dans cette page de l’Evangile de Jean nous trou­vons comme une pre­mière mani­fes­ta­tion de la véri­té sur la sol­li­ci­tude mater­nelle de Marie. Cette véri­té a été expri­mée éga­le­ment dans l’en­sei­gne­ment du récent Concile, et il est impor­tant de remar­quer que le rôle mater­nel de Marie est illus­tré dans son rap­port avec la média­tion du Christ. Nous lisons en effet : « Le rôle mater­nel de Marie à l’é­gard des hommes n’of­fusque et ne dimi­nue en rien cette unique média­tion du Christ : il en mani­feste au contraire la ver­tu », parce qu”«il n’y a qu’un Médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-​même » (1 Tm 2, 5). La média­tion mater­nelle de Marie découle, sui­vant le bon vou­loir de Dieu, « de la sur­abon­dance des mérites du Christ ; elle s’ap­puie sur sa média­tion, dont elle dépend en tout et d’où elle tire toute sa ver­tu » 44. C’est pré­ci­sé­ment dans ce sens que l’é­vé­ne­ment de Cana en Galilée nous pré­sente comme une pre­mière annonce de la média­tion de Marie, tout orien­tée vers le Christ et ten­due vers la révé­la­tion de sa puis­sance salvifique.

Du texte johan­nique il res­sort qu’il s’a­git d’une média­tion mater­nelle. Comme l’af­firme le Concile, Marie « est deve­nue pour nous, dans l’ordre de la grâce, notre Mère ». Cette mater­ni­té dans l’ordre de la grâce découle de sa mater­ni­té divine elle-​même, car, étant en ver­tu d’une dis­po­si­tion divine la mère du Rédempteur, celle qui l’a nour­ri, elle a été « asso­ciée géné­reu­se­ment à son œuvre à un titre abso­lu­ment unique, humble ser­vante du Seigneur » qui « appor­ta à l’œuvre du Sauveur une coopé­ra­tion sans pareille par son obéis­sance, sa foi, son espé­rance, son ardente cha­ri­té, pour que soit ren­due aux âmes la vie sur­na­tu­relle » 45. Et « cette mater­ni­té de Marie dans l’é­co­no­mie de la grâce se conti­nue sans inter­rup­tion jus­qu’à la consom­ma­tion défi­ni­tive de tous les élus » 46.

23. Si le pas­sage de l’Evangile de Jean sur l’é­vé­ne­ment de Cana pré­sente la mater­ni­té pré­ve­nante de Marie au com­men­ce­ment de l’ac­ti­vi­té mes­sia­nique du Christ, un autre pas­sage du même Evangile confirme la place de cette mater­ni­té dans l’é­co­no­mie sal­vi­fique de la grâce à son moment suprême, c’est-​à-​dire quand s’ac­com­plit le sacri­fice de la Croix du Christ, son mys­tère pas­cal. Le récit de Jean est concis : « Près de la Croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie de Magdala. Jésus donc, voyant sa mère et, se tenant près d’elle, le dis­ciple qu’il aimait, dit à sa mère : « Femme, voi­ci ton fils ». Puis il dit au dis­ciple : « Voici ta mère ». Dès cette heure-​là, le dis­ciple l’ac­cueillit chez lui » (Jn 19, 25–27).

On recon­naît assu­ré­ment dans cet épi­sode une expres­sion de la sol­li­ci­tude unique du Fils pour la Mère qu’il lais­sait dans une très grande dou­leur. Cependant le « tes­ta­ment de la Croix » du Christ en dit plus sur le sens de cette sol­li­ci­tude. Jésus fai­sait res­sor­tir entre la Mère et le Fils un nou­veau lien dont il confirme solen­nel­le­ment toute la véri­té et toute la réa­li­té. On peut dire que, si la mater­ni­té de Marie envers les hommes avait déjà été anté­rieu­re­ment annon­cée, elle est main­te­nant clai­re­ment pré­ci­sée et éta­blie : elle résulte de l’ac­com­plis­se­ment plé­nier du mys­tère pas­cal du Rédempteur. La Mère du Christ, se trou­vant direc­te­ment dans le rayon­ne­ment de ce mys­tère où sont impli­qués les hommes ‑tous et chacun‑, est don­née aux hommes ‑à tous et à chacun- comme mère. L’homme pré­sent au pied de la Croix est Jean, « le dis­ciple qu’il aimait » 47. Et pour­tant, il ne s’a­git pas que de lui seul. Selon la Tradition, le Concile n’hé­site pas à appe­ler Marie « Mère du Christ et Mère des hommes » : en effet, elle est, « comme des­cen­dante d’Adam, réunie à l’en­semble de l’hu­ma­ni­té…, bien mieux, elle est vrai­ment « Mère des membres [du Christ]… ayant coopé­ré par sa cha­ri­té à la nais­sance dans l’Eglise des fidèles » » 48.

Cette « nou­velle mater­ni­té de Marie », éta­blie dans la foi, est un fruit de l’a­mour « nou­veau » qui s’ap­pro­fon­dit en elle défi­ni­ti­ve­ment au pied de la Croix, par sa par­ti­ci­pa­tion à l’a­mour rédemp­teur du Fils.

24. Nous nous trou­vons ain­si au centre même de l’ac­com­plis­se­ment de la pro­messe incluse dans le pro­té­van­gile : « Le lignage de la femme écra­se­ra la tête du ser­pent » (cf. Gn 3, 15). De fait, par sa mort rédemp­trice, Jésus Christ vainc à sa racine même le mal du péché et de la mort. Il est signi­fi­ca­tif que, s’a­dres­sant à sa Mère du haut de la Croix, il l’ap­pelle « femme » et lui dit : « Femme, voi­ci ton fils ». D’ailleurs, il avait aus­si employé le même mot pour s’a­dres­ser à elle à Cana (cf. Jn 2, 4). Comment dou­ter qu’i­ci spé­cia­le­ment, sur le Golgotha, cette parole n’at­teigne la pro­fon­deur du mys­tère de Marie, en fai­sant res­sor­tir la place unique qu’elle a dans toute l’é­co­no­mie du salut ? Comme l’en­seigne le Concile, avec Marie, « la fille de Sion par excel­lence, après la longue attente de la pro­messe, s’ac­com­plissent les temps et s’ins­taure l’é­co­no­mie nou­velle, lorsque le Fils de Dieu prit d’elle la nature humaine pour libé­rer l’homme du péché par les mys­tères de sa chair » 49.

Les paroles que Jésus pro­nonce du haut de la Croix signi­fient que la mater­ni­té de sa Mère trouve un « nou­veau » pro­lon­ge­ment dans l’Eglise et par l’Eglise sym­bo­li­sée et repré­sen­tée par Jean. Ainsi celle qui, « pleine de grâce », a été intro­duite dans le mys­tère du Christ pour être sa Mère, c’est-​à-​dire la Sainte Mère de Dieu, demeure dans ce mys­tère par l’Eglise comme « la femme » que dési­gnent le livre de la Genèse (3, 15) au com­men­ce­ment, et l’Apocalypse (12, 1) à la fin de l’his­toire du salut. Selon le des­sein éter­nel de la Providence, la mater­ni­té divine de Marie doit s’é­tendre à l’Eglise, comme le montrent les affir­ma­tions de la Tradition, pour les­quelles la mater­ni­té de Marie à l’é­gard de l’Eglise est le reflet et le pro­lon­ge­ment de sa mater­ni­té à l’é­gard du Fils de Dieu 50.

Selon le Concile, le moment même de la nais­sance de l’Eglise et de sa pleine mani­fes­ta­tion au monde laisse entre­voir cette conti­nui­té de la mater­ni­té de Marie : « Comme il a plu à Dieu de ne mani­fes­ter ouver­te­ment le mys­tère du salut des hommes qu’à l’heure où il répan­drait l’Esprit pro­mis par le Christ, on voit les Apôtres, avant le jour de la Pentecôte, « per­sé­vé­rant d’une même cœur dans la prière avec quelques femmes dont Marie, Mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1, 14); et l’on voit Marie appe­lant elle aus­si de ses prières le don de l’Esprit qui, à l’Annonciation, l’a­vait déjà elle-​même prise sous son ombre » 51.

Il y a donc, dans l’é­co­no­mie de la grâce, réa­li­sée sous l’ac­tion de l’Esprit Saint, une cor­res­pon­dance unique entre le moment de l’Incarnation du Verbe et celui de la nais­sance de l’Eglise. La per­sonne qui fait l’u­ni­té entre ces deux moments est Marie : Marie à Nazareth et Marie au Cénacle de Jérusalem. Dans les deux cas, sa pré­sence dis­crète, mais essen­tielle, montre la voie de la « nais­sance par l’Esprit ». Ainsi celle qui est pré­sente dans le mys­tère du Christ comme Mère est ren­due pré­sente ‑par la volon­té du Fils et par l’Esprit Saint- dans le mys­tère de l’Eglise. Et dans l’Eglise encore, elle conti­nue à être une pré­sence mater­nelle, comme le montrent les paroles pro­non­cées sur la Croix : « Femme, voi­ci ton fils» ; « Voici ta mère ».

DEUXIÈME PARTIE – LA MERE DE DIEU AU CENTRE DE L’EGLISE EN MARCHE

1. L’Eglise, Peuple de Dieu pré­sent dans toutes les nations de la terre

25. « L’Eglise « avance dans son pèle­ri­nage à tra­vers les per­sé­cu­tions du monde et les conso­la­tions de Dieu » 52, annon­çant la Croix et la mort du Seigneur jus­qu’à ce qu’il vienne (cf. 1 Co 11, 26 » 53. « Tout comme l’Israël selon la chair che­mi­nant dans le désert reçoit déjà le nom d’Eglise de Dieu (cf. 2 Esd 13, 1 ; Nb 20, 4 ; Dt 23, 1 ss.), ain­si le nou­vel Israël … est appe­lé lui aus­si l’Eglise du Christ (cf. Mt 16, 18): c’est le Christ, en effet, qui l’a ache­té de son sang (cf. Ac 20, 28), empli de son Esprit et pour­vu des moyens adap­tés pour son uni­té visible et sociale. L’ensemble de ceux qui regardent avec la foi vers Jésus, auteur du salut, prin­cipe d’u­ni­té et de paix, Dieu les a appe­lés, il en a fait l’Eglise, pour qu’elle soit, aux yeux de tous et de cha­cun le sacre­ment visible de cette uni­té sal­vi­fique » 54.

Le Concile Vatican II parle de l’Eglise en marche, éta­blis­sant une ana­lo­gie avec l’Israël de l’Ancienne Alliance en marche à tra­vers le désert. Le pèle­ri­nage garde encore un carac­tère exté­rieur, visible dans le temps et dans l’es­pace où il est his­to­ri­que­ment réa­li­sé. L’Eglise est des­ti­née, en effet, « à s’é­tendre à toutes les par­ties du monde, elle prend place dans l’his­toire humaine, bien qu’elle soit en même temps trans­cen­dante aux limites des peuples dans le temps et dans l’es­pace » 55. Cependant le carac­tère essen­tiel de son pèle­ri­nage est inté­rieur : il s’a­git d’un pèle­ri­nage par la foi, « par la ver­tu du Seigneur res­sus­ci­té » 56, un pèle­ri­nage dans l’Esprit Saint don­né à l’Eglise comme le Consolateur invi­sible (parak­lè­tos) (cf. Jn 14, 26 ; 15, 26 ; 16, 7). « Marchant à tra­vers les ten­ta­tions, les tri­bu­la­tions, l’Eglise est sou­te­nue par la ver­tu de la grâce de Dieu, à elle pro­mise par le Seigneur pour que … elle se renou­velle sans cesse sous l’ac­tion de l’Esprit Saint jus­qu’à ce que, par la Croix, elle arrive à la lumière sans cou­chant » 57.

C’est jus­te­ment dans ce che­mi­ne­ment, ce pèle­ri­nage ecclé­sial à tra­vers l’es­pace et le temps, et plus encore à tra­vers l’his­toire des âmes, que Marie est pré­sente, comme celle qui est « heu­reuse parce qu’elle a cru », comme celle qui avan­çait dans le pèle­ri­nage de la foi, par­ti­ci­pant comme aucune autre créa­ture au mys­tère du Christ. Le Concile dit encore que, « inti­me­ment pré­sente … à l’his­toire du salut, Marie ras­semble et reflète en elle-​même d’une cer­taine façon les requêtes suprêmes de la foi » 58. Au milieu de tous les croyants, elle est comme un « miroir » dans lequel se reflètent « les mer­veilles de Dieu » (Ac 2, 11) de la manière la plus pro­fonde et la plus limpide.

26. L’Eglise, éta­blie par le Christ sur le fon­de­ment des Apôtres, a pris une pleine conscience de ces mer­veilles de Dieu le jour de la Pentecôte, lorsque ceux qui étaient ras­sem­blés dans le Cénacle « furent tous rem­plis de l’Esprit Saint et com­men­cèrent à par­ler en d’autres langues, selon que l’Esprit leur don­nait de s’ex­pri­mer » (Ac 2, 4). A ce moment com­mence aus­si le che­mi­ne­ment de la foi, le pèle­ri­nage de l’Eglise à tra­vers l’his­toire des hommes et des peuples. On sait qu’au début de ce che­mi­ne­ment Marie est pré­sente, nous la voyons au milieu des Apôtres dans le Cénacle « appe­lant de ses prières le don de l’Esprit » 59.

Son che­mi­ne­ment de foi est, en un sens, plus long. L’Esprit Saint est déjà des­cen­du sur elle ; elle est deve­nue son épouse fidèle à l’Annonciation, elle accueille le Verbe du vrai Dieu et rend «« un com­plet hom­mage d’in­tel­li­gence et de volon­té à Dieu qui révèle » dans un assen­ti­ment volon­taire à la révé­la­tion qu’il fait », et même s’en remet tout entière à Dieu par « l’o­béis­sance de la foi » 60, ce pour­quoi elle répond à l’ange : « Je suis la ser­vante du Seigneur ; qu’il m’ad­vienne selon ta parole ! ». L’itinéraire de la foi de Marie, que nous voyons en prière au Cénacle, est donc plus long que celui des autres ras­sem­blés là : Marie les « pré­cède », « occupe la pre­mière place » 61. Le moment de la Pentecôte à Jérusalem a été pré­pa­ré par la Croix mais aus­si par le moment de l’Annonciation à Nazareth. Au Cénacle, l’i­ti­né­raire de Marie croise le che­mi­ne­ment de l’Eglise dans la foi. De quelle manière ?

Parmi ceux qui étaient assi­dus à la prière au Cénacle, se pré­pa­rant à aller « dans le monde entier » après avoir reçu l’Esprit Saint, cer­tains avaient, les uns après les autres, été appe­lés par Jésus depuis le début de sa mis­sion en Israël. Onze d’entre eux avaient été éta­blis comme Apôtres, et Jésus leur avait confié la mis­sion qu’il avait lui-​même reçue du Père : « Comme le Père m’a envoyé, moi aus­si je vous envoie » (Jn 20, 21), avait-​il dit aux Apôtres après la Résurrection. Et qua­rante jours plus tard, avant de retour­ner vers le Père, il avait ajou­té : quand « l’Esprit Saint des­cen­dra sur vous, vous serez mes témoins… jus­qu’aux extré­mi­tés de la terre » (cf. .Ac 1, 8). Cette mis­sion des Apôtres com­mence dès qu’ils sortent du Cénacle de Jérusalem. L’Eglise naît et gran­dit alors grâce au témoi­gnage que Pierre et les autres Apôtres rendent au Christ cru­ci­fié et res­sus­ci­té (cf. Ac 2, 31–34 ; 3, 15–18 ; 4, 10–12 ; 5, 30–32).

Marie n’a pas reçu direc­te­ment cette mis­sion apos­to­lique. Elle n’é­tait pas par­mi ceux que Jésus envoya pour « faire des dis­ciples de toutes les nations » (cf. Mt 28, 19), lors­qu’il leur confé­ra cette mis­sion. Mais elle était dans le Cénacle où les Apôtres se pré­pa­raient à assu­mer cette mis­sion grâce à la venue de l’Esprit de Vérité : elle était avec eux. Au milieu d’eux, Marie était « assi­due à la prière » en tant que « Mère de Jésus » (cf. Ac 1, 13–14), c’est-​à-​dire du Christ cru­ci­fié et res­sus­ci­té. Et le pre­mier noyau de ceux qui regar­daient « avec la foi vers Jésus auteur du salut » 62 savait bien que Jésus était le Fils de Marie et qu’elle était sa Mère, et que, comme telle, elle était depuis le moment de la concep­tion et de la nais­sance, un témoin unique du mys­tère de Jésus, de ce mys­tère qui s’é­tait dévoi­lé et confir­mé sous leurs yeux par la Croix et la Résurrection. Dès le pre­mier moment, l’Eglise « regar­dait » donc Marie à tra­vers Jésus, comme elle « regar­dait » Jésus à tra­vers Marie. Celle-​ci fut pour l’Eglise d’a­lors et de tou­jours un témoin unique des années de l’en­fance de Jésus et de sa vie cachée à Nazareth, alors qu”« elle conser­vait avec soin toutes ces choses, les médi­tant en son cœur » (Lc 2, 19 ; cf. Lc 2, 51).

Mais dans l’Eglise d’a­lors et de tou­jours, Marie a été et demeure avant tout celle qui est « heu­reuse parce qu’elle a cru » : elle a cru la pre­mière. Dès le moment de l’Annonciation et de la concep­tion, dès le moment de la Nativité dans la grotte de Bethléem, Marie, au long de son pèle­ri­nage mater­nel dans la foi, sui­vait Jésus pas à pas. Elle le sui­vait au cours des années de sa vie cachée à Nazareth, elle le sui­vait aus­si dans la période de l’é­loi­gne­ment appa­rent, lors­qu’il com­men­ça à « faire et ensei­gner » (cf. Ac 1, 1) en Israël, elle le sui­vit sur­tout dans l’ex­pé­rience tra­gique du Golgotha. Et main­te­nant, alors que Marie se trouve avec les Apôtres au Cénacle de Jérusalem à l’aube de l’Eglise, sa foi, née dans les paroles de l’Annonciation, reçoit sa confir­ma­tion. L’ange lui avait dit : « Tu conce­vras et enfan­te­ras un fils, et tu l’ap­pel­le­ras du nom de Jésus. Il sera grand…; il régne­ra sur la mai­son de Jacob pour les siècles et son règne n’au­ra pas de fin ». Les évé­ne­ments récents du Calvaire avaient enve­lop­pé de ténèbres cette pro­messe ; et pour­tant, même au pied de la Croix, la foi de Marie n’a­vait pas défailli. Elle était encore celle qui, comme Abraham, « crut, espé­rant contre toute espé­rance » (Rm 4, 18). Et voi­ci qu’a­près la Résurrection, l’es­pé­rance avait dévoi­lé son véri­table visage et la pro­messe avait com­men­cé à deve­nir réa­li­té. En effet, Jésus, avant de retour­ner vers le Père, avait dit aux Apôtres : « Allez donc, de toutes les nations faites des dis­ciples… Et voi­ci que je suis avec vous pour tou­jours jus­qu’à la fin du monde » (cf. Mt 28, 19. 20). Telles étaient les paroles de celui qui s’é­tait révé­lé, par sa Résurrection, comme le vain­queur de la mort, comme le déten­teur du règne qui « n’au­ra pas de fin » ain­si que l’ange l’a­vait annoncé.

27. A l’aube de l’Eglise, au com­men­ce­ment du long che­mi­ne­ment dans la foi qui s’ou­vrait par la Pentecôte à Jérusalem, Marie était avec tous ceux qui consti­tuaient le germe du « nou­vel Israël ». Elle était pré­sente au milieu d’eux comme un témoin excep­tion­nel du mys­tère du Christ. Et l’Eglise était assi­due dans la prière avec elle et, en même temps, « la contem­plait dans la lumière du Verbe fait homme ». Et il en serait tou­jours ain­si. En effet, quand l’Eglise « pénètre plus avant dans le mys­tère suprême de l’Incarnation », elle pense à la Mère du Christ avec une véné­ra­tion et une pié­té pro­fondes 63. Marie appar­tient au mys­tère du Christ insé­pa­ra­ble­ment, et elle appar­tient aus­si au mys­tère de l’Eglise dès le com­men­ce­ment, dès le jour de sa nais­sance. A la base de ce que l’Eglise est depuis le com­men­ce­ment, de ce qu’elle doit constam­ment deve­nir de géné­ra­tion en géné­ra­tion au milieu de toutes les nations de la terre, se trouve celle « qui a cru en l’ac­com­plis­se­ment de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur » (Lc 1, 45). Précisément cette foi de Marie, qui marque le com­men­ce­ment de l’Alliance nou­velle et éter­nelle de Dieu avec l’hu­ma­ni­té en Jésus Christ, cette foi héroïque « pré­cède » le témoi­gnage apos­to­lique de l’Eglise et demeure au cœur de l’Eglise, cachée comme un héri­tage spé­cial de la révé­la­tion de Dieu. Tous ceux qui par­ti­cipent à cet héri­tage mys­té­rieux de géné­ra­tion en géné­ra­tion, accep­tant le témoi­gnage apos­to­lique de l’Eglise, par­ti­cipent, en un sens, à la foi de Marie.

Les paroles d’Elisabeth, « heu­reuse celle qui a cru », conti­nuent encore à suivre la Vierge à la Pentecôte ; elles la suivent d’âge en âge, par­tout où se répand la connais­sance du mys­tère sal­vi­fique du Christ, par le témoi­gnage apos­to­lique et l’œuvre de l’Eglise. Ainsi s’ac­com­plit la pro­phé­tie du Magnificat : « Tous les âges me diront bien­heu­reuse. Le Puissant fit pour moi des mer­veilles ; Saint est son nom ! » (Lc 1, 48–49). En effet, de la connais­sance du mys­tère du Christ découle la béné­dic­tion de sa Mère, sous la forme d’une véné­ra­tion spé­ciale pour la Théotokos. Mais dans cette véné­ra­tion est tou­jours com­prise la béné­dic­tion de sa foi, car la Vierge de Nazareth est deve­nue bien­heu­reuse sur­tout par cette foi, selon les paroles d’Elisabeth. Ceux qui à chaque géné­ra­tion accueillent avec foi le mys­tère du Christ, Verbe incar­né et Rédempteur du monde, dans les dif­fé­rents peuples et nations de la terre, non seule­ment se tournent avec véné­ra­tion vers Marie et recourent à elle avec confiance comme à sa Mère, mais ils cherchent dans sa foi un sou­tien pour leur foi. Et c’est pré­ci­sé­ment cette vive par­ti­ci­pa­tion à la foi de Marie qui déter­mine sa pré­sence par­ti­cu­lière dans le pèle­ri­nage de l’Eglise comme nou­veau Peuple de Dieu sur toute la terre.

28. Comme le dit le Concile, « inti­me­ment pré­sente à l’his­toire du salut, Marie … appelle les fidèles à son Fils et à son sacri­fice, ain­si qu’à l’a­mour du Père, lors­qu’elle est l’ob­jet de la pré­di­ca­tion et de la véné­ra­tion » 64. C’est pour­quoi, en se fon­dant sur le témoi­gnage apos­to­lique de l’Eglise, en quelque manière, la foi de Marie devient constam­ment la foi du Peuple de Dieu en marche, des per­sonnes et des com­mu­nau­tés, des milieux et des assem­blées, et fina­le­ment des dif­fé­rents groupes qui se trouvent dans l’Eglise. C’est une foi qui est trans­mise en même temps par la connais­sance et par le cœur ; elle s’ac­quiert ou se renou­velle sans cesse par la prière. « C’est pour­quoi, dans l’exer­cice de son apos­to­lat, l’Eglise regarde à juste titre vers celle qui engen­dra le Christ, conçu du Saint-​Esprit et né de la Vierge pré­ci­sé­ment afin de naître et de gran­dir aus­si par l’Eglise dans le cœur des fidèles » 65.

Aujourd’hui, alors que dans ce pèle­ri­nage de la foi nous nous appro­chons du terme du second mil­lé­naire chré­tien, l’Eglise, par l’en­sei­gne­ment du Concile Vatican II, attire l’at­ten­tion sur ce qu’elle découvre en elle-​même, « l’u­nique Peuple de Dieu pré­sent à tous les peuples de la terre », et sur la véri­té que tous les fidèles, même « dis­per­sés à tra­vers le monde, sont, dans l’Esprit Saint, en com­mu­nion avec les autres » 66, au point de pou­voir dire que dans cette union se réa­lise en conti­nui­té le mys­tère de la Pentecôte. En même temps, les Apôtres et les dis­ciples du Seigneur, dans toutes les nations de la terre, « sont assi­dus à la prière avec Marie, la mère de Jésus » (Ac 1, 14). Constituant de géné­ra­tion en géné­ra­tion le « signe du Royaume » qui n’est pas de ce monde 67, ils ont aus­si conscience de ce qu’au milieu de ce monde ils doivent se ras­sem­bler autour du Roi auquel les nations ont été don­nées pour héri­tage (cf. Ps 2, 8), auquel le Père a don­né « le trône de David, son père », afin qu’il « règne sur la mai­son de Jacob pour les siècles et que son règne n’ait pas de fin ».

En cette période de vigile, par la foi même qui l’a ren­due bien­heu­reuse, spé­cia­le­ment depuis le moment de l’Annonciation, Marie est pré­sente dans la mis­sion de l’Eglise, pré­sente dans l’ac­tion de l’Eglise qui fait entrer dans le monde le Règne de son Fils 68. Cette pré­sence de Marie connait de mul­tiples modes d’ex­pres­sion à l’heure actuelle comme dans toute l’his­toire de l’Eglise. Son action rayonne aus­si de mul­tiples manières : par la foi et la pié­té des fidèles indi­vi­duel­le­ment, par les tra­di­tions des familles chré­tiennes ou des « églises domes­tiques », des com­mu­nau­tés parois­siales et mis­sion­naires, des ins­ti­tuts reli­gieux, des dio­cèses, par la force d’at­trac­tion et de rayon­ne­ment des grands sanc­tuaires où non seule­ment les indi­vi­dus ou les groupes locaux, mais par­fois des nations et des conti­nents entiers cherchent la ren­contre avec la Mère du Seigneur, avec celle qui est bien­heu­reuse parce qu’elle a cru, celle qui est la pre­mière par­mi les croyants et pour cela est deve­nue Mère de l’Emmanuel. C’est là ce qu’é­voque la Terre de Palestine, patrie spi­ri­tuelle de tous les chré­tiens, parce qu’elle est la patrie du Sauveur du monde et de sa Mère. C’est là ce qu’é­voquent les innom­brables sanc­tuaires que la foi chré­tienne a éle­vés au cours des siècles à Rome et dans le monde entier. C’est là ce qu’é­voquent des centres comme Guadalupe, Lourdes, Fatima et d’autres dis­per­sés dans dif­fé­rents pays, par­mi les­quels com­ment pour­rais je ne pas rap­pe­ler celui de ma terre natale, Jasna Góra ? On pour­rait par­ler peut-​être d’une véri­table « géo­gra­phie » de la foi et de la pié­té mariale, qui com­prend tous ces lieux de pèle­ri­nage par­ti­cu­lier du Peuple de Dieu à la recherche d’une ren­contre avec la Mère de Dieu pour trou­ver, dans le rayon­ne­ment de la pré­sence mater­nelle de « celle qui a cru », l’af­fer­mis­se­ment de sa propre foi. En effet, dans la foi de Marie, dès l’Annonciation et de manière ache­vée au pied de la Croix s’est rou­vert en l’homme l’es­pace inté­rieur dans lequel le Père éter­nel peut nous com­bler « de toutes sortes de béné­dic­tions spi­ri­tuelles » : l’es­pace « de l’Alliance nou­velle et éter­nelle » 69. Cet espace sub­siste dans l’Eglise, qui est en Jésus Christ « un sacre­ment de l’u­nion intime avec Dieu et de l’u­ni­té de tout le genre humain » 70.

Dans la foi que Marie pro­fes­sa à l’Annonciation comme « ser­vante du Seigneur » et dans laquelle elle « pré­cède » sans cesse le Peuple de Dieu en marche sur toute la terre, l’Eglise, « per­pé­tuel­le­ment, tend à réca­pi­tu­ler l’hu­ma­ni­té entière… sous le Christ chef, dans l’u­ni­té de son Esprit » 71.

29. « L’Esprit sus­cite en tous les dis­ciples du Christ le désir et l’ac­tion qui tendent à l’u­nion pai­sible de tous, sui­vant la manière que le Christ a vou­lue, en un trou­peau unique sous l’u­nique Pasteur » 72. La marche de l’Eglise, par­ti­cu­liè­re­ment à notre époque, est mar­quée par le signe de l’œ­cu­mé­nisme : les chré­tiens cherchent les moyens de recons­truire l’u­ni­té que le Christ deman­da au Père pour ses dis­ciples à la veille de sa pas­sion : « Afin que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aus­si soient en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17, 21). L’unité des dis­ciples du Christ est donc un signe mar­quant pour sus­ci­ter la foi du monde, alors que leur divi­sion consti­tue un scan­dale 73.

Le mou­ve­ment œcu­mé­nique, par une conscience plus claire et plus répan­due de ce qu’il y a urgence à par­ve­nir à l’u­ni­té de tous les chré­tiens, a connu dans l’Eglise catho­lique son expres­sion la plus forte avec « œuvre du Concile Vatican II : il faut que les chré­tiens appro­fon­dissent per­son­nel­le­ment et dans cha­cune de leurs com­mu­nau­tés l”«obéissance de la foi » dont Marie est l’exemple pre­mier et le plus éclai­rant. Et « parce qu’elle brille déjà comme un signe d’es­pé­rance assu­rée et de conso­la­tion devant le Peuple de Dieu en pèle­ri­nage », « le saint Concile trouve une grande joie et conso­la­tion au fait que, par­mi nos frères dés­unis, il n’en manque pas qui rendent à la Mère du Seigneur et Sauveur l’hon­neur qui lui est dû, chez les Orientaux en par­ti­cu­lier » 74.

30. Les chré­tiens savent que leur uni­té ne sera vrai­ment retrou­vée que lors­qu’elle sera fon­dée sur l’u­ni­té de leur foi. Ils doivent sur­mon­ter des désac­cords doc­tri­naux non négli­geables au sujet du mys­tère et du minis­tère de l’Eglise et par­fois aus­si du rôle de Marie dans l’œuvre du salut 75. Les dia­logues entre­pris par l’Eglise catho­lique avec les Eglises et les Communautés ecclé­siales d’Occident 76 convergent de plus en plus sur ces deux aspects insé­pa­rables du mys­tère du salut lui-​même. Si le mys­tère du Verbe incar­né nous fait entre­voir le mys­tère de la mater­ni­té divine et si, à son tour, la contem­pla­tion de la Mère de Dieu nous intro­duit dans une intel­li­gence plus pro­fonde du mys­tère de l’Incarnation, on doit en dire autant du mys­tère de l’Eglise et du rôle de Marie dans l’œuvre du salut. Approfondissant l’un et l’autre, éclai­rant l’un par l’autre, les chré­tiens dési­reux de faire ce que Jésus leur dira ‑comme le leur recom­mande leur Mère (cf. Jn 2, 5) ‑pour­ront pro­gres­ser ensemble dans le « pèle­ri­nage de la foi » dont Marie est tou­jours l’exemple et qui doit les conduire à l’u­ni­té vou­lue par leur unique Seigneur et tel­le­ment dési­rée par ceux qui sont atten­ti­ve­ment à l’é­coute de ce qu’au­jourd’­hui « l’Esprit dit aux Eglises » (Ap 2, 7. ll. 17).

Il est déjà de bon augure que ces Eglises et ces Communautés ecclé­siales rejoignent l’Eglise catho­lique sur des points fon­da­men­taux de la foi chré­tienne éga­le­ment en ce qui concerne la Vierge Marie. En effet, elles la recon­naissent comme la Mère du Seigneur et estiment que cela fait par­tie de notre foi dans le Christ, vrai Dieu et vrai homme. Elles la contemplent au pied de la Croix, rece­vant comme son fils le dis­ciple bien-​aimé, qui à son tour la reçoit comme sa mère.

Pourquoi, alors, ne pas la consi­dé­rer tous ensemble comme notre Mère com­mune qui prie pour l’u­ni­té de la famille de Dieu, et qui nous « pré­cède » tous à la tête du long cor­tège des témoins de la foi en l’u­nique Seigneur, le Fils de Dieu, conçu dans son sein vir­gi­nal par l’Esprit Saint ?

31. Par ailleurs, je vou­drais sou­li­gner à quel point l’Eglise catho­lique, l’Eglise ortho­doxe et les antiques Eglises orien­tales se sentent pro­fon­dé­ment unies dans l’a­mour et dans la louange de la Théotokos. Non seule­ment « les dogmes fon­da­men­taux de la foi chré­tienne sur la Trinité, le Verbe de Dieu qui a pris chair de la Vierge Marie, ont été défi­nis dans les Conciles œcu­mé­niques tenus en Orient » 77, mais encore, dans leur culte litur­gique « les Orientaux célèbrent en des hymnes magni­fiques Marie tou­jours Vierge… et Très Sainte Mère de Dieu » 78.

Nos frères de ces Eglises ont connu des vicis­si­tudes com­plexes, mais leur his­toire a tou­jours été ani­mée par un grand désir d’en­ga­ge­ment chré­tien et de rayon­ne­ment apos­to­lique, même si elle a été mar­quée par des per­sé­cu­tions san­glantes. C’est une his­toire de fidé­li­té au Seigneur, un « pèle­ri­nage de la foi » authen­tique à tra­vers les lieux et les temps, au cours des­quels les chré­tiens orien­taux se sont tou­jours tour­nés vers la Mère du Seigneur avec une confiance sans limite, ils l’ont célé­brée par leurs louanges et l’ont invo­quée par des prières constantes. Aux moments dif­fi­ciles de leur exis­tence chré­tienne tour­men­tée, « ils se sont réfu­giés sous sa pro­tec­tion » 79, conscients d’a­voir en elle un puis­sant secours. Les Eglises qui pro­fessent la doc­trine d’Ephèse pro­clament la Vierge « vraie Mère de Dieu », parce que « notre Seigneur Jésus Christ,… engen­dré du Père avant les siècles, selon la divi­ni­té, est né en ces der­niers jours pour nous et pour notre salut, de Marie, la Vierge, Mère de Dieu, selon l’hu­ma­ni­té » 80. Les Pères grecs et la tra­di­tion byzan­tine, contem­plant la Vierge à la lumière du Verbe fait homme, ont cher­ché à péné­trer la pro­fon­deur du lien qui unit Marie, comme Mère de Dieu, au Christ et à l’Eglise : la Vierge a une pré­sence per­ma­nente dans toute l’am­pleur du mys­tère du salut.

Les tra­di­tions coptes et éthio­piennes sont entrées dans cette contem­pla­tion du mys­tère de Marie grâce à saint Cyrille d’Alexandrie et, à leur tour, elles ont célé­bré ce mys­tère par une abon­dante efflo­res­cence poé­tique 81. Dans son génie poé­tique, saint Ephrem le Syrien, appe­lé « la lyre de l’Esprit Saint », a inlas­sa­ble­ment com­po­sé des hymnes à Marie, lais­sant son empreinte aujourd’­hui encore sur toute la tra­di­tion de l’Eglise syriaque 82. Dans son pané­gy­rique de la Théotokos, saint Grégoire de Narek, une des gloires les plus écla­tantes de l’Arménie, appro­fon­dit avec une puis­sante ins­pi­ra­tion poé­tique les dif­fé­rents aspects du mys­tère de l’Incarnation, et cha­cun d’eux est pour lui une occa­sion de chan­ter et d’exal­ter la digni­té extra­or­di­naire et l’ad­mi­rable beau­té de la Vierge Marie, Mère du Verbe incar­né 83.

Il n’est donc pas sur­pre­nant que Marie occupe une place pri­vi­lé­giée dans le culte des antiques Eglises orien­tales, avec une abon­dance incom­pa­rable de fêtes et d’hymnes.

32. Dans la litur­gie byzan­tine, à toutes les heures de l’Office divin, la louange de la Mère est jointe à la louange du Fils et à la louange qui, par le Fils, s’é­lève vers le Père dans l’Esprit Saint. Dans l’a­na­phore ou prière eucha­ris­tique de saint Jean Chrysostome, aus­si­tôt après l’é­pi­clèse, la com­mu­nau­té ras­sem­blée chante ain­si la Mère de Dieu : « Il est vrai­ment juste de te pro­cla­mer bien­heu­reuse, ô Théotokos, bien­heu­reuse tou­jours, tout imma­cu­lée et Mère de notre Dieu. Toi qui es plus véné­rable que les Chérubins et incom­pa­ra­ble­ment plus glo­rieuse que les Séraphins, toi qui sans souillure as engen­dré Dieu le Verbe, toi qui es réel­le­ment Mère de Dieu, nous te magnifions ».

Ces louanges qui, dans toutes les célé­bra­tions de la litur­gie eucha­ris­tique, s’é­lèvent vers Marie, ont for­gé la foi, la pié­té et la prière des fidèles. Au cours des siècles, elles ont péné­tré toute leur spi­ri­tua­li­té, sus­ci­tant en eux une dévo­tion pro­fonde envers la « Toute Sainte Mère de Dieu ».

33. On célèbre cette année le dou­zième cen­te­naire du IIe Concile œcu­mé­nique de Nicée 787, qui mit fin à la contro­verse sur le culte des images sacrées et décla­ra que, sui­vant l’en­sei­gne­ment des saints Pères et la tra­di­tion uni­ver­selle de l’Eglise, on pou­vait pro­po­ser à la véné­ra­tion des fidèles, en même temps que la Croix, les images de la Mère de Dieu, des Anges et des Saints, dans les églises, dans les mai­sons ou le long des rues 84. Cet usage a été conser­vé dans tout l’Orient et aus­si en Occident : les images de la Vierge ont une place d’hon­neur dans les églises et les mai­sons. Marie y est repré­sen­tée comme trône de Dieu, qui porte le Seigneur et le donne aux hommes (Théotokos), ou comme la voie qui conduit au Christ et le pré­sente (Odigitria), ou comme orante qui inter­cède, et signe de la pré­sence divine sur la route des fidèles jus­qu’au Jour du Seigneur (Deèsis), ou comme la pro­tec­trice qui étend son man­teau sur le peuple (Pokrov), ou comme la Vierge de ten­dresse misé­ri­cor­dieuse (Elèousa). On la repré­sente habi­tuel­le­ment avec son Fils, l’en­fant Jésus, qu’elle porte dans ses bras : c’est la rela­tion avec son Fils, lequel glo­ri­fie sa Mère. Parfois elle l’embrasse avec ten­dresse (Glykophilousa); en d’autres cas, hié­ra­tique, elle semble absor­bée dans la contem­pla­tion de celui qui est Seigneur de l’his­toire (cf. Ap 5, 9–14) 85.

Il convient de rap­pe­ler encore l’i­cône de la Vierge de Vladimir qui a constam­ment accom­pa­gné le pèle­ri­nage de foi des peuples de l’an­tique Rous. Le pre­mier mil­lé­naire de la conver­sion au chris­tia­nisme de ces terres nobles approche : terres de croyants, de pen­seurs et de saints. Les icônes sont tou­jours véné­rées en Ukraine, en Biélorussie, en Russie, sous divers titres : ces images témoignent de la foi et de l’es­prit de prière du bon peuple qui res­sent la pré­sence et la pro­tec­tion de la Mère de Dieu. Dans ces icônes, la Vierge res­plen­dit comme l’i­mage de la beau­té divine, la demeure de la Sagesse éter­nelle, la figure de l’o­rante, le modèle de la contem­pla­tion, l’i­cône de la gloire : celle qui, dès sa vie ter­restre, a atteint dans la foi la connais­sance la plus sublime, car elle pos­sé­dait une science spi­ri­tuelle inac­ces­sible aux rai­son­ne­ments humains. Je rap­pelle encore l’i­cône de la Vierge au Cénacle, en prière avec les Apôtres dans l’at­tente de l’Esprit : ne pourrait-​elle pas deve­nir comme le signe de l’es­pé­rance pour tous ceux qui, dans le dia­logue fra­ter­nel, dési­rent appro­fon­dir leur obéis­sance dans la foi ?

34. Une telle richesse de louanges, ras­sem­blée dans les dif­fé­rentes formes de la grande tra­di­tion de l’Eglise, pour­rait nous aider à faire en sorte que celle-​ci se remette à res­pi­rer plei­ne­ment de ses « deux pou­mons », orien­tal et occi­den­tal. Comme je l’ai affir­mé maintes fois, cela est néces­saire aujourd’­hui plus que jamais. Ce serait un sou­tien effi­cace pour faire pro­gres­ser le dia­logue en cours entre l’Eglise catho­lique et les Eglises et les Communautés ecclé­siales d’Occident 86. Cela ouvri­rait aus­si la voie à l’Eglise en marche pour qu’elle chante et vive de manière plus par­faite son Magnificat.

35. Dans la phase actuelle de sa marche, l’Eglise cherche donc à retrou­ver l’u­ni­té de ceux qui pro­fessent la foi au Christ, afin de faire preuve d’o­béis­sance à son Seigneur qui, avant sa pas­sion, a prié pour cette uni­té. Elle « avance dans son pèle­ri­nage…, annon­çant la Croix et la mort du Seigneur jus­qu’à ce qu’il vienne » 87. « Marchant à tra­vers les ten­ta­tions, les tri­bu­la­tions, l’Eglise est sou­te­nue par la force de la grâce de Dieu, à elle pro­mise par le Seigneur pour que, du fait de son infir­mi­té char­nelle, elle ne manque pas à la per­fec­tion de sa fidé­li­té mais reste de son Seigneur la digne Epouse, se renou­ve­lant sans cesse sous l’ac­tion de l’Esprit Saint jus­qu’à ce que, par la Croix, elle arrive à la lumière sans cou­chant » 88.

La Vierge Mère est constam­ment pré­sente dans ce che­mi­ne­ment de foi du Peuple de Dieu vers la lumière. Nous en avons pour témoi­gnage par­ti­cu­lier le can­tique du « Magnificat » qui, jailli des pro­fon­deurs de la foi de Marie lors de la Visitation, ne cesse de réson­ner dans le coeur de l’Eglise à tra­vers les siècles. Il est en effet répé­té quo­ti­dien­ne­ment dans la litur­gie des Vêpres et dans bien d’autres actes de pié­té per­son­nelle et communautaire.

« Mon âme exalte le Seigneur,
exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur !
Il s’est pen­ché sur son humble servante ;
désor­mais, tous les âges me diront bienheureuse.
Le Puissant fit pour moi des merveilles ;
Saint est son nom !
Son amour s’é­tend d’âge en âge
sur ceux qui le craignent.
Déployant la force de son bras,
il dis­perse les superbes.
Il ren­verse les puis­sants de leurs trônes,
il élève les humbles.
Il comble de biens les affamés,
ren­voie les riches les mains vides.
Il relève Israël, son serviteur,
il se sou­vient de son amour,
de la pro­messe faite à nos pères,
en faveur d’Abraham et de sa race à jamais » (Lc 1, 46–55).

36. Quand Elisabeth salua sa jeune parente qui arri­vait de Nazareth, Marie lui répon­dit par le Magnificat. En saluant Marie, Elisabeth avait com­men­cé par l’ap­pe­ler « bénie », à cause du « fruit de son sein », puis « bien­heu­reuse » en rai­son de sa foi (cf. Lc 1, 42. 45). Ces deux béné­dic­tions se réfé­raient direc­te­ment au moment de l’Annonciation. Or, à la Visitation, lorsque la salu­ta­tion d’Elisabeth rend témoi­gnage à ce moment pri­mor­dial, la foi de Marie devient encore plus consciente et trouve une nou­velle expres­sion. Ce qui, lors de l’Annonciation, res­tait caché dans les pro­fon­deurs de l”«obéissance de la foi », se libère main­te­nant, dirait-​on, comme une flamme claire, vivi­fiante, de l’es­prit. Les expres­sions uti­li­sées par Marie au seuil de la mai­son d’Elisabeth consti­tuent une pro­fes­sion de foi ins­pi­rée, dans laquelle la réponse à la parole de la Révélation s’ex­prime par l’é­lé­va­tion spi­ri­tuelle et poé­tique de tout son être vers Dieu. Dans ces expres­sions sublimes, qui sont à la fois très simples et plei­ne­ment ins­pi­rées par les textes sacrés du peuple d’Israël 89, trans­pa­raît l’ex­pé­rience per­son­nelle de Marie, l’ex­tase de son cœur. En elles res­plen­dit un rayon du mys­tère de Dieu, la gloire de sa sain­te­té inef­fable, l’é­ter­nel amour qui, comme un don irré­vo­cable, entre dans l” his­toire de l’homme.

Marie est la pre­mière à par­ti­ci­per à cette nou­velle révé­la­tion de Dieu et, en elle, à ce nou­veau don que Dieu fait de lui-​même. C’est pour­quoi elle pro­clame : « Il a fait pour moi des mer­veilles ; Saint est son nom ». Ses paroles reflètent la joie de l’es­prit, dif­fi­cile à expri­mer : « Exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ». Car « la pro­fonde véri­té … sur Dieu et sur le salut de l’homme res­plen­dit pour nous dans le Christ, qui est à la fois le média­teur et la plé­ni­tude de toute la Révélation » 90. Dans l’exul­ta­tion de son cœur, Marie pro­clame qu’elle s’est trou­vée au centre même de cette plé­ni­tude du Christ. En elle s’est accom­plie, elle en a bien conscience, la pro­messe faite à nos pères, et avant tout « en faveur d’Abraham et de sa race, à jamais» ; et donc vers elle, comme Mère du Christ, s’o­riente toute l’é­co­no­mie du salut, dans laquelle, « d’âge en âge », se mani­feste le Dieu de l’Alliance, celui qui « se sou­vient de son amour ».

37. L’Eglise, qui depuis le com­men­ce­ment règle son che­mi­ne­ment ter­restre sur celui de la Mère de Dieu, répète constam­ment à sa suite les paroles du Magnificat. Au plus pro­fond de la foi de la Vierge à l’Annonciation et à la Visitation, elle puise la véri­té sur le Dieu de l’Alliance, sur le Dieu qui est tout-​puissant et fait « des mer­veilles » pour l’homme : « Saint est son nom ». Dans le Magnificat, elle voit écra­sé jus­qu’à la racine le péché situé au début de l’his­toire ter­restre de l’homme et de la femme, le péché d’in­cré­du­li­té et du « peu de foi » envers Dieu. Contre le « soup­çon » que le « père du men­songe » a fait naître dans le cœur d’Eve, la pre­mière femme, Marie, que la tra­di­tion a l’ha­bi­tude d’ap­pe­ler la « nou­velle Eve » 91, la vraie « mère des vivants » 92, pro­clame avec force la véri­té non voi­lée sur Dieu, le Dieu saint et tout-​puissant qui, depuis le com­men­ce­ment, est la source de tout don, celui qui « a fait des mer­veilles ». En créant, Dieu donne l’exis­tence à toute la réa­li­té. En créant l’homme, il lui donne la digni­té de l’i­mage et de la res­sem­blance avec lui d’une façon sin­gu­lière par rap­port à toutes les créa­tures ter­restres. Et loin de s’ar­rê­ter dans sa volon­té de libé­ra­li­té, mal­gré le péché de l’homme, Dieu se donne en son Fils : il « a tant aimé le monde qu’il a don­né son Fils unique » (Jn 3, 16). Marie est le pre­mier témoin de cette mer­veilleuse véri­té, qui se réa­li­se­ra plei­ne­ment par les actions et l’en­sei­gne­ment (cf. Ac 1, 1) de son Fils, et défi­ni­ti­ve­ment par sa Croix et sa Résurrection.

L’Eglise, qui, mal­gré « les ten­ta­tions et les tri­bu­la­tions », ne cesse de répé­ter avec Marie les paroles du Magnificat, « est sou­te­nue » par la puis­sance de la véri­té sur Dieu, pro­cla­mée alors avec une sim­pli­ci­té si extra­or­di­naire, et, en même temps, par cette véri­té sur Dieu, elle désire éclai­rer les che­mins ardus et par­fois entre­croi­sés de l’exis­tence ter­restre des hommes. La marche de l’Eglise, en cette fin du second mil­lé­naire du chris­tia­nisme, implique donc un effort renou­ve­lé de fidé­li­té à sa mis­sion. A la suite de celui qui a dit de lui-​même : «[Dieu] m’a envoyé por­ter la bonne nou­velle aux pauvres » (cf. Lc 4, 18), l’Eglise s’est effor­cée d’âge en âge et s’ef­force encore aujourd’­hui d’ac­com­plir cette même mission.

Son amour pré­fé­ren­tiel pour les pauvres est admi­ra­ble­ment ins­crit dans le Magnificat de Marie. Le Dieu de l’Alliance, chan­té par la Vierge de Nazareth dans l’exul­ta­tion de son esprit, est en même temps celui qui « ren­verse les puis­sants de leurs trônes et élève les humbles.… comble de biens les affa­més, et ren­voie les riches les mains vides…, dis­perse les superbes et étend son amour sur ceux qui le craignent ». Marie est pro­fon­dé­ment mar­quée par l’es­prit des « pauvres de Yahvé » qui, selon la prière des psaumes, atten­daient de Dieu leur salut et met­taient en lui toute leur confiance (cf. Ps 25 ; 31 ; 35 ; 55). Elle pro­clame en réa­li­té l’a­vè­ne­ment du mys­tère du salut, la venue du « Messie des pauvres » (cf. Is 11, 4 ; 61, 1). En pui­sant dans le cœur de Marie, dans la pro­fon­deur de sa foi expri­mée par les paroles du Magnificat, l’Eglise prend tou­jours mieux conscience de ceci : on ne peut sépa­rer la véri­té sur Dieu qui sauve, sur Dieu qui est source de tout don, de la mani­fes­ta­tion de son amour pré­fé­ren­tiel pour les pauvres et les humbles, amour qui, chan­té dans le Magnificat, se trouve ensuite expri­mé dans les paroles et les actions de Jésus.

L’Eglise sait donc bien ‑et à notre époque, une telle cer­ti­tude se ren­force d’une manière par­ti­cu­lière – que non seule­ment on ne peut sépa­rer ces deux élé­ments du mes­sage conte­nu dans le Magnificat, mais que l’on doit éga­le­ment sau­ve­gar­der soi­gneu­se­ment l’im­por­tance qu’ont dans la parole du Dieu vivant « les pauvres » et « l’op­tion en faveur des pauvres ». Il s’a­git là de thèmes et de pro­blèmes orga­ni­que­ment connexes avec le sens chré­tien de la liber­té et de la libé­ra­tion. « Totalement dépen­dante de Dieu et tout orien­tée vers Lui par l’é­lan de sa foi, Marie est, aux côtés de son Fils, l’i­cône la plus par­faite de la liber­té et de la libé­ra­tion de l’hu­ma­ni­té et du cos­mos. C’est vers elle que l’Eglise, dont elle est la Mère et le modèle, doit regar­der pour com­prendre dans son inté­gra­li­té le sens de sa mis­sion » 93.

TROISIÈME PARTIE – LA MEDIATION MATERNELLE

1. Marie, Servante du Seigneur

38. L’Eglise sait et enseigne avec saint Paul que nous n’a­vons qu’un seul média­teur : « Dieu est unique, unique aus­si le média­teur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-​même, qui s’est livré en ran­çon pour tous » (1 Tm 2, 5–6). « Le rôle mater­nel de Marie à l’é­gard des hommes n’of­fusque et ne dimi­nue en rien cette unique média­tion du Christ : il en mani­feste au contraire la ver­tu » 94 : c’est une média­tion dans le Christ.

L’Eglise sait et enseigne que « toute influence salu­taire de la part de la bien­heu­reuse Vierge sur les hommes a sa source dans une dis­po­si­tion pure­ment gra­tuite de Dieu : elle… découle de la sur­abon­dance des mérites du Christ ; elle s’ap­puie sur sa média­tion, dont elle dépend en tout et d’où elle tire toute sa ver­tu ; l’u­nion immé­diate des croyants avec le Christ ne s’en trouve en aucune manière empê­chée, mais au contraire aidée » 95.

Cette influence salu­taire est sou­te­nue par l’Esprit Saint : de même qu’il prit la Vierge sous son ombre, déter­mi­nant en elle le com­men­ce­ment de la mater­ni­té divine, de même il affer­mit sans cesse sa sol­li­ci­tude pour les frères de son Fils.

De fait, la média­tion de Marie est étroi­te­ment liée à sa mater­ni­té, elle pos­sède un carac­tère spé­ci­fi­que­ment mater­nel par lequel elle se dis­tingue de celle des autres créa­tures qui, d’une manière dif­fé­rente mais tou­jours subor­don­née, par­ti­cipent à l’u­nique média­tion du Christ, la média­tion de Marie étant, elle aus­si, par­ti­ci­pée 96. En effet, si « aucune créa­ture ne peut jamais être mise sur le même pied que le Verbe incar­né et rédemp­teur », en même temps « l’u­nique média­tion du Rédempteur n’ex­clut pas mais sus­cite au contraire une coopé­ra­tion variée de la part des créa­tures, en dépen­dance de l’u­nique source» ; et ain­si « l’u­nique bon­té de Dieu se répand réel­le­ment sous des formes diverses dans les créa­tures » 97.

L’enseignement du Concile Vatican II pré­sente la véri­té sur la média­tion de Marie comme une par­ti­ci­pa­tion à l’u­nique source qu’est la média­tion du Christ lui-​même. Nous lisons en effet : « Ce rôle subor­don­né de Marie, l’Eglise le pro­fesse sans hési­ta­tion, elle ne cesse d’en faire l’ex­pé­rience ; elle le recom­mande au cœur des fidèles pour que cet appui et ce secours mater­nels les aident à s’at­ta­cher plus inti­me­ment au Médiateur et Sauveur » 98. Ce rôle est en même temps spé­cial et extra­or­di­naire. Il découle de sa mater­ni­té divine et ne peut être com­pris et vécu dans la foi qu’en s’ap­puyant sur la pleine véri­té de cette mater­ni­té. Marie étant, en ver­tu de l’é­lec­tion divine, la Mère du Fils consub­stan­tiel au Père, « géné­reu­se­ment asso­ciée » à l’œuvre de la Rédemption, « elle est deve­nue pour nous, dans l’ordre de la grâce, notre Mère » 99. Ce rôle consti­tue une dimen­sion réelle de sa pré­sence dans le mys­tère sal­vi­fique du Christ et de l’Eglise.

39. C’est de ce point de vue qu’il faut, encore une fois, consi­dé­rer l’é­vé­ne­ment fon­da­men­tal dans l’é­co­no­mie du salut, c’est-​à-​dire l’Incarnation du Verbe au moment de l’Annonciation. Il est signi­fi­ca­tif que Marie, recon­nais­sant dans la parole du mes­sa­ger divin la volon­té du Très-​Haut et se sou­met­tant à sa puis­sance, dise : « Je suis la ser­vante du Seigneur ; qu’il m’ad­vienne selon ta parole » (Lc 1, 38). Le pre­mier moment de la sou­mis­sion à l’u­nique média­tion « entre Dieu et les hommes » ‑celle de Jésus Christ- est l’ac­cep­ta­tion de la mater­ni­té de la part de la Vierge de Nazareth. Marie consent au choix de Dieu pour deve­nir, par l’Esprit Saint, la Mère du Fils de Dieu. On peut dire que le consen­te­ment qu’elle donne à la mater­ni­té est sur­tout le fruit de sa dona­tion totale à Dieu dans la vir­gi­ni­té. Marie a accep­té d’être choi­sie comme Mère du Fils de Dieu, gui­dée par l’a­mour nup­tial, qui « consacre » tota­le­ment à Dieu une per­sonne humaine. En ver­tu de cet amour, Marie dési­rait être tou­jours et en tout « don­née à Dieu », en vivant dans la vir­gi­ni­té. Les mots « Je suis la ser­vante du Seigneur » expriment le fait que, depuis le début, elle a accueilli et com­pris sa mater­ni­té comme un don total de soi, de sa per­sonne, au ser­vice des des­seins sal­vi­fiques du Très-​Haut. Et toute sa par­ti­ci­pa­tion mater­nelle à la vie de Jésus Christ, son Fils, elle l’a vécue jus­qu’à la fin d’une manière qui répon­dait à sa voca­tion à la virginité.

La mater­ni­té de Marie, impré­gnée jus­qu’au plus pro­fond d’elle-​même de l’at­ti­tude nup­tiale de « ser­vante du Seigneur », consti­tue la dimen­sion pre­mière et fon­da­men­tale de la média­tion que l’Eglise lui recon­naît, qu’elle pro­clame 100 et que, conti­nuel­le­ment, « elle recom­mande au cœur des fidèles » car elle a grande confiance en elle. Il faut en effet admettre qu’a­vant tout autre, Dieu lui-​même, le Père éter­nel, s’en est remis à la Vierge de Nazareth, lui don­nant son propre Fils dans le mys­tère de l’Incarnation. Cette élec­tion pour le rôle et la digni­té suprêmes de Mère du Fils de Dieu appar­tient, sur le plan onto­lo­gique, à la réa­li­té même de l’u­nion des deux natures dans la per­sonne du Verbe (union hypo­sta­tique). Ce fait fon­da­men­tal d’être la Mère du Fils de Dieu est, depuis le début, une ouver­ture totale à la per­sonne du Christ, à toute son œuvre, à toute sa mis­sion. Les mots « Je suis la ser­vante du Seigneur » témoignent de cette ouver­ture d’es­prit de Marie, qui unit en elle de façon par­faite l’a­mour propre à la vir­gi­ni­té et l’a­mour carac­té­ris­tique de la mater­ni­té, réunis et pour ain­si dire fusionnés.

C’est pour­quoi non seule­ment Marie est deve­nue la mère du Fils de l’homme, celle qui l’a nour­ri, mais elle a été aus­si « géné­reu­se­ment asso­ciée, à un titre abso­lu­ment unique » 101 au Messie, au Rédempteur. Comme je l’ai déjà dit, elle avan­çait dans son pèle­ri­nage de foi, et dans ce pèle­ri­nage jus­qu’au pied de la Croix s’est réa­li­sée en même temps sa coopé­ra­tion mater­nelle à toute la mis­sion du Sauveur, par ses actions et ses souf­frances. Au long du che­min de cette col­la­bo­ra­tion à l’œuvre de son Fils Rédempteur, la mater­ni­té même de Marie connais­sait une trans­for­ma­tion sin­gu­lière, s’im­pré­gnant tou­jours davan­tage de « cha­ri­té ardente » envers tous ceux aux­quels s’a­dres­sait la mis­sion du Christ. Par cette « ardente cha­ri­té », qui visait, en union avec le Christ, à ce que soit « ren­due aux âmes la vie sur­na­tu­relle » 102, Marie entrait d’une manière tout à fait per­son­nelle dans la média­tion unique « entre Dieu et les hommes », qui est la média­tion de l’homme Jésus Christ. Si elle a été elle-​même la pre­mière à faire l’ex­pé­rience des effets sur­na­tu­rels de cette unique média­tion ‑déjà, à l’Annonciation, elle avait été saluée comme « pleine de grâce»-, il faut dire que par cette plé­ni­tude de grâce et de vie sur­na­tu­relle elle était par­ti­cu­liè­re­ment pré­dis­po­sée à la coopé­ra­tion avec le Christ, média­teur unique du salut de l’hu­ma­ni­té. Et cette coopé­ra­tion, c’est pré­ci­sé­ment sa média­tion subor­don­née à la média­tion du Christ.

Dans le cas de Marie, il s’a­git d’une média­tion spé­ciale et excep­tion­nelle, fon­dée sur la « plé­ni­tude de grâce », qui se tra­dui­sait par la pleine dis­po­ni­bi­li­té de la « ser­vante du Seigneur ». En réponse à cette dis­po­ni­bi­li­té inté­rieure des a Mère, Jésus Christ la pré­pa­rait tou­jours davan­tage à deve­nir, pour les hommes, leur « Mère dans l’ordre de la grâce ». Cela res­sort, au moins d’une façon indi­recte, de cer­tains détails rap­por­tés par les Synoptiques (cf. Lc 11, 28 ; 8, 20–21 ; Mc 3, 32–35 ; Mt 12, 47–50) et plus encore par l’Evangile de Jean (cf. 2, 1–12 ; 19, 25–27), que j’ai déjà mis en lumière. A cet égard, les paroles pro­non­cées par Jésus sur la Croix à pro­pos de Marie et de Jean sont par­ti­cu­liè­re­ment éloquentes.

40. Après les évé­ne­ments de la Résurrection et de l’Ascension, Marie, entrant au Cénacle avec les Apôtres dans l’at­tente de la Pentecôte, était pré­sente en tant que Mère du Seigneur glo­ri­fié. Elle était non seule­ment celle qui « avan­ça dans son pèle­ri­nage de foi » et gar­da fidè­le­ment l’u­nion avec son Fils « jus­qu’à la Croix », mais aus­si la « ser­vante du Seigneur », lais­sée par son Fils comme mère au sein de l’Eglise nais­sante : « Voici ta mère ». Ainsi com­men­ça à se for­mer un lien spé­cial entre cette Mère et l’Eglise. L’Eglise nais­sante était en effet le fruit de la Croix et de la Résurrection de son Fils. Marie, qui depuis le début s’é­tait don­née sans réserve à la per­sonne et à l’œuvre de son Fils, ne pou­vait pas ne pas repor­ter sur l’Eglise, dès le com­men­ce­ment, ce don mater­nel qu’elle avait fait de soi. Après le départ de son Fils, sa mater­ni­té demeure dans l’Eglise, comme média­tion mater­nelle : en inter­cé­dant pour tous ses fils, la Mère coopère à l’ac­tion sal­vi­fique de son Fils Rédempteur du monde. Le Concile dit en effet : « La mater­ni­té de Marie dans l’é­co­no­mie de la grâce se conti­nue sans inter­rup­tion jus­qu’à la consom­ma­tion défi­ni­tive de tous les élus » 103. Par la mort rédemp­trice de son Fils, la média­tion mater­nelle de la ser­vante du Seigneur a atteint une dimen­sion uni­ver­selle, car l’oeuvre de la Rédemption inclut tous les hommes. Ainsi se mani­feste d’une façon sin­gu­lière l’ef­fi­ca­ci­té de la média­tion unique et uni­ver­selle du Christ « entre Dieu et les hommes ». La coopé­ra­tion de Marie par­ti­cipe, dans son carac­tère subor­don­né, à l’u­ni­ver­sa­li­té de la média­tion du Rédempteur, l’u­nique média­teur. C’est ce qu’in­dique clai­re­ment le Concile dans la phrase citée ci-dessus.

« En effet – lisons-​nous encore -, après son Assomption au ciel, son rôle dans le salut ne s’in­ter­rompt pas : par son inter­ces­sion répé­tée, elle conti­nue à nous obte­nir les dons qui assurent notre salut éter­nel » 104. C’est avec ce carac­tère d”«intercession », mani­fes­té pour la pre­mière fois à Cana en Galilée, que la média­tion de Marie se pour­suit dans l’his­toire de l’Eglise et du monde. Nous lisons à pro­pos de Marie : « Son amour mater­nel la rend atten­tive aux frères de son Fils dont le pèle­ri­nage n’est pas ache­vé, ou qui se trouvent enga­gés dans les périls et les épreuves, jus­qu’à ce qu’ils par­viennent à la patrie bien­heu­reuse » 105. Ainsi la mater­ni­té de Marie demeure sans cesse dans l’Eglise comme média­tion d’in­ter­ces­sion, et l’Eglise exprime sa foi en cette véri­té en invo­quant Marie « sous les titres d’Avocate, d’Auxiliatrice, de Secourable, de Médiatrice » 106.

41. Par sa média­tion subor­don­née à celle du Rédempteur, Marie contri­bue d’une manière spé­ciale à l’u­nion de l’Eglise en pèle­ri­nage sur la terre avec la réa­li­té escha­to­lo­gique et céleste de la com­mu­nion des saints, puis­qu’elle a déjà été « éle­vée au ciel » 107. La véri­té de l’Assomption, défi­nie par Pie XII, est réaf­fir­mée par le Concile Vatican II, qui exprime ain­si la foi de l’Eglise : « Enfin, la Vierge imma­cu­lée, pré­ser­vée par Dieu de toute atteinte de la faute ori­gi­nelle, ayant accom­pli le cours de sa vie ter­restre, fut éle­vée corps et âme à la gloire du ciel, et exal­tée par le Seigneur comme la Reine de l’u­ni­vers, pour être ain­si plus entiè­re­ment conforme à son Fils, Seigneur des sei­gneurs (cf. Ap 19, 16), vic­to­rieux du péché et de la mort » 108. Par cet ensei­gne­ment, Pie XII se reliait à la Tradition, qui a trou­vé de mul­tiples expres­sions dans l’his­toire de l’Eglise, tant en Orient qu’en Occident.

Par le mys­tère de l’Assomption au ciel se sont réa­li­sés défi­ni­ti­ve­ment en Marie tous les effets de l’u­nique média­tion du Christ, Rédempteur du monde et Seigneur res­sus­ci­té : « Tous revi­vront dans le Christ. Mais cha­cun à son rang : comme pré­mices, le Christ, ensuite ceux qui seront au Christ, lors de son Avènement » (1 Co 15, 22–23). Dans le mys­tère de l’Assomption s’ex­prime la foi de l’Eglise, selon laquelle Marie est « unie par un lien étroit et indis­so­luble » au Christ, car si, en tant que mère et vierge, elle lui était unie de façon sin­gu­lière lors de sa pre­mière venue, par sa conti­nuelle coopé­ra­tion avec lui elle le sera aus­si dans l’at­tente de la seconde venue ; « rache­tée de façon sur­émi­nente en consi­dé­ra­tion des mérites de son Fils » 109, elle a aus­si ce rôle, propre à la Mère, de média­trice de la clé­mence lors de la venue défi­ni­tive, lorsque tous ceux qui sont au Christ revi­vront et que « le der­nier enne­mi détruit sera la Mort » (1 Co 15, 26) 110.

A cette exal­ta­tion de la « fille de Sion par excel­lence » 111 dans son Assomption au ciel est lié le mys­tère de sa gloire éter­nelle. La Mère du Christ est en effet glo­ri­fiée comme « Reine de l’u­ni­vers » 112. Celle qui s’est décla­rée « ser­vante du Seigneur » à l’Annonciation est res­tée, durant toute sa vie ter­restre, fidèle à ce que ce nom exprime, se confir­mant ain­si véri­table « dis­ciple » du Christ, qui avait for­te­ment sou­li­gné le carac­tère de ser­vice de sa mis­sion : le Fils de l’homme « n’est pas venu pour être ser­vi, mais pour ser­vir et don­ner sa vie en ran­çon pour une mul­ti­tude » (Mt 20, 28). C’est pour­quoi Marie est deve­nue la pre­mière de ceux qui, « ser­vant le Christ éga­le­ment dans les autres, conduisent leurs frères, dans l’hu­mi­li­té et la patience, jus­qu’au Roi dont on peut dire que le ser­vir, c’est régner » 113, et elle a plei­ne­ment atteint cet « état de liber­té royale » qui est propre aux dis­ciples du Christ : ser­vir, ce qui veut dire régner !

« Le Christ, s’é­tant fait obéis­sant jus­qu’à la mort et pour cela même ayant été exal­té par le Père (cf. Ph 2, 8–9), est entré dans la gloire de son royaume ; à lui, tout est sou­mis, en atten­dant que lui-​même se sou­mette à son Père avec toute la créa­tion, afin que Dieu soit tout en tous (cf. 1 Co 15, 27–28)» 114. Marie, ser­vante du Seigneur, a sa part dans ce Royaume de son Fils 115. La gloire de ser­vir ne cesse d’être son exal­ta­tion royale : mon­tée au ciel, elle ne sus­pend pas son rôle sal­vi­fique dans lequel s’ex­prime la média­tion mater­nelle « jus­qu’à la consom­ma­tion défi­ni­tive de tous les élus » 116. Ainsi, celle qui, sur terre, « gar­da fidè­le­ment l’u­nion avec son Fils jus­qu’à la Croix » conti­nue à lui être unie, alors que désor­mais « tout est sou­mis à lui, en atten­dant que lui-​même se sou­mette à son Père avec toute la créa­tion ». Et ain­si, dans son assomp­tion au ciel, Marie est comme enve­lop­pée dans toute la réa­li­té de la com­mu­nion des saints, et son union même à son Fils dans la gloire est toute ten­due vers la plé­ni­tude défi­ni­tive du Royaume, lorsque « Dieu sera tout en tous ».

Même à ce stade, la média­tion mater­nelle de Marie ne cesse d’être subor­don­née à celui qui est l’u­nique Médiateur, jus­qu’à la réa­li­sa­tion défi­ni­tive « de la plé­ni­tude du temps », c’est-​à-​dire jus­qu’à « la réca­pi­tu­la­tion de toutes choses dans le Christ » (cf. Ep 1, 10).

42. Le Concile Vatican II, se reliant à la Tradition, a pro­je­té une nou­velle lumière sur le rôle de la Mère du Christ dans la vie de l’Eglise. « La bien­heu­reuse Vierge, par le don … de sa mater­ni­té divine qui l’u­nit à son Fils, le Rédempteur, et par les grâces et les fonc­tions sin­gu­lières qui sont les siennes, se trouve éga­le­ment en intime union avec l’Eglise : de l’Eglise… la Mère de Dieu est la figure dans l’ordre de la foi, de la cha­ri­té et de la par­faite union au Christ » 117. Nous avons déjà vu ci-​dessus que Marie, depuis le com­men­ce­ment, reste avec les Apôtres en atten­dant la Pentecôte et que, étant la « bien­heu­reuse qui a cru », d’âge en âge elle est pré­sente au milieu de l’Eglise qui accom­plit son pèle­ri­nage par la foi, étant éga­le­ment le modèle de l’es­pé­rance qui ne déçoit pas (cf. Rm 5, 5).

Marie a cru en l’ac­com­plis­se­ment de ce qui lui avait été dit de la part du Seigneur. Vierge, elle a cru qu’elle conce­vrait dans son sein et qu’elle enfan­te­rait un fils, le « Saint », auquel cor­res­pond le nom de « Fils de Dieu », le nom de « Jésus » (= Dieu qui sauve). Servante du Seigneur, elle est res­tée par­fai­te­ment fidèle à la per­sonne et à la mis­sion de ce Fils. Mère, « c’est dans sa foi et dans son obéis­sance qu’elle a engen­dré sur la terre le Fils du Père, sans connaître d’homme, enve­lop­pée par l’Esprit Saint » 118.

Pour ces motifs, Marie « est légi­ti­me­ment hono­rée par l’Eglise d’un culte spé­cial ; … depuis les temps les plus recu­lés, … [elle] est hono­rée sous le titre de « Mère de Dieu » ; et les fidèles se réfu­gient sous sa pro­tec­tion, l’im­plo­rant dans tous leurs dan­gers et leurs besoins » 119. Ce culte est abso­lu­ment unique : il contient et il exprime le lien pro­fond qui existe entre la Mère du Christ et l’Eglise 120. Vierge et mère, Marie demeure pour l’Eglise un « modèle per­ma­nent ». On peut donc dire que, sur­tout sous cet aspect, c’est-​à-​dire comme modèle ou plu­tôt comme « figure », Marie, pré­sente dans le mys­tère du Christ, reste constam­ment pré­sente aus­si dans le mys­tère de l’Eglise. Car l’Eglise aus­si « reçoit le nom de Mère et de Vierge », et ces appel­la­tions ont une pro­fonde jus­ti­fi­ca­tion biblique et théo­lo­gique 121.

43. L’Eglise « devient une Mère grâce à la parole de Dieu qu’elle reçoit avec fidé­li­té » 122. Comme Marie qui a cru la pre­mière, accueillant la parole de Dieu qui lui était révé­lée à l’Annonciation et lui res­tant fidèle en toutes ses épreuves jus­qu’à la Croix, ain­si l’Eglise devient Mère lorsque, accueillant avec fidé­li­té la parole de Dieu, « par la pré­di­ca­tion et par le bap­tême, elle engendre, à une vie nou­velle et immor­telle, des fils conçus du Saint-​Esprit et nés de Dieu » 123. Ce carac­tère « mater­nel » de l’Eglise a été expri­mé d’une manière par­ti­cu­liè­re­ment vivante par l’Apôtre des Nations, quand il écri­vait : « Mes petits enfants, vous que j’en­fante à nou­veau dans la dou­leur jus­qu’à ce que le Christ soit for­mé en vous » (Ga 4, 19). Ces paroles de saint Paul contiennent un indice inté­res­sant de la conscience qu’a­vait l’Eglise pri­mi­tive, en fonc­tion de son ser­vice apos­to­lique par­mi les hommes, d’être mère. Une telle conscience per­met­tait et per­met encore à l’Eglise d’en­vi­sa­ger le mys­tère de sa vie et de sa mis­sion selon l’exemple de la Mère du Fils qui est « l’aî­né d’une mul­ti­tude de frères » (Rm 8, 29).

On peut dire que l’Eglise apprend de Marie ce qu’est sa propre mater­ni­té : elle recon­naît la dimen­sion mater­nelle de sa voca­tion, liée essen­tiel­le­ment à sa nature sacra­men­telle, « en contem­plant la sain­te­té mys­té­rieuse de la Vierge et en imi­tant sa cha­ri­té, en accom­plis­sant fidè­le­ment la volon­té du Père » 124. Si l’Eglise est le signe et le moyen de l’u­nion intime avec Dieu, elle l’est en rai­son de sa mater­ni­té, parce que, vivi­fiée par l’Esprit, elle « engendre » des fils et des filles de la famille humaine à une vie nou­velle dans le Christ. Car, de même que Marie est au ser­vice du mys­tère de l’Incarnation, de même l’Eglise demeure au ser­vice du mys­tère de l’a­dop­tion filiale par la grâce.

En même temps, à l’exemple de Marie, l’Eglise reste la vierge fidèle à son époux : « Elle aus­si est vierge, ayant don­né à son Epoux sa foi, qu’elle garde intègre et pure » 125. L’Eglise est en effet l’é­pouse du Christ, comme il appa­raît dans les Lettres de Paul (cf. Ep 5, 21–33 ; 2 Co 11, 2) et dans le nom que Jean lui donne : « l’Epouse de l’Agneau » (Ap 21, 9). Si l’Eglise, comme épouse, « garde la foi don­née au Christ », cette fidé­li­té, tout en étant deve­nue l’i­mage du mariage dans l’en­sei­gne­ment de l’Apôtre (cf. Ep 5, 23–33), pos­sède aus­si une autre valeur : c’est l’exemple même de la dona­tion totale à Dieu dans le céli­bat « à cause du Royaume des cieux », c’est-​à-​dire de la vir­gi­ni­té consa­crée à Dieu (cf. Mt 19, 11–12 ; 2 Co 11, 2). Et pré­ci­sé­ment cette vir­gi­ni­té, à l’exemple de la Vierge de Nazareth, est la source d’une fécon­di­té spi­ri­tuelle spé­ciale : c’est la source de la mater­ni­té dans l’Esprit Saint.

Mais l’Eglise garde aus­si la foi reçue du Christ : à l’exemple de Marie, qui gar­dait et médi­tait en son cœur (cf. Lc 2, 19. 51) tout ce qui concer­nait son divin Fils, elle s’ef­force de gar­der la Parole de Dieu, d’en appro­fon­dir les richesses avec dis­cer­ne­ment et pru­dence pour en don­ner en tout temps un fidèle témoi­gnage à tous les hommes 126.

44. En ver­tu de ce rap­port d’exem­pla­ri­té, l’Eglise se retrouve avec Marie et cherche à lui deve­nir sem­blable : « Imitant la Mère de son Seigneur, elle conserve, par la ver­tu du Saint Esprit, dans leur pure­té vir­gi­nale une foi intègre, une ferme espé­rance, une cha­ri­té sin­cère » 127, Marie est donc pré­sente dans le mys­tère de l’Eglise comme modèle. Mais le mys­tère de l’Eglise consiste aus­si à engen­drer les hommes à une vie nou­velle et immor­telle : c’est là sa mater­ni­té dans l’Esprit Saint. Et en cela, non seule­ment Marie est le modèle et la figure de l’Eglise, mais elle est beau­coup plus. En effet, « avec un amour mater­nel, elle coopère à la nais­sance et à l’é­du­ca­tion » des fils et des filles de la mère Eglise. La mater­ni­té de l’Eglise se réa­lise non seule­ment selon le modèle et la figure de la Mère de Dieu mais aus­si avec sa « coopé­ra­tion ». L’Eglise puise abon­dam­ment dans cette coopé­ra­tion, c’est-​à-​dire dans la média­tion mater­nelle qui est carac­té­ris­tique de Marie en ce sens que déjà sur terre elle coopé­rait à la nais­sance et à l’é­du­ca­tion des fils et des filles de l’Eglise, comme Mère de ce Fils « dont Dieu a fait le premier-​né par­mi beau­coup de frères » 128.

Elle y appor­ta ‑comme l’en­seigne le Concile Vatican II- la coopé­ra­tion de son amour mater­nel 129. On découvre ici la valeur réelle de ce qu’a dit Jésus à sa Mère à l’heure de la Croix : « Femme, voi­ci ton fils », puis au dis­ciple : « Voici ta mère » (Jn 19, 26–27). Ces paroles déter­minent la place de Marie dans la vie des dis­ciples du Christ et expriment- comme je l’ai dit- la nou­velle mater­ni­té de la Mère du Rédempteur, la mater­ni­té spi­ri­tuelle, née au plus pro­fond du mys­tère pas­cal du Rédempteur du monde. C’est une mater­ni­té dans l’ordre de la grâce, parce qu’elle invoque le don de l’Esprit Saint qui sus­cite les nou­veaux fils de Dieu, rache­tés par le sacri­fice du Christ, cet Esprit que, en même temps que l’Eglise, Marie reçut aus­si le jour de la Pentecôte.

Cette mater­ni­té est par­ti­cu­liè­re­ment per­çue et vécue par le peuple chré­tien dans la célé­bra­tion eucha­ris­tique- célé­bra­tion litur­gique du mys­tère de la Rédemption‑, où se rend pré­sent le Christ, en son vrai corps né de la Vierge Marie.

A juste titre, la pié­té du peuple chré­tien a tou­jours vu un lien pro­fond entre la dévo­tion à la Sainte Vierge et le culte de l’Eucharistie ; c’est là un fait que l’on peut obser­ver dans la litur­gie tant occi­den­tale qu’o­rien­tale, dans la tra­di­tion des familles reli­gieuses, dans la spi­ri­tua­li­té des mou­ve­ments contem­po­rains, même ceux des jeunes, et dans la pas­to­rale des sanc­tuaires mariaux. Marie conduit les fidèles à l’Eucharistie.

45. La mater­ni­té a pour carac­té­ris­tique de se rap­por­ter à la per­sonne. Elle déter­mine tou­jours une rela­tion abso­lu­ment unique entre deux per­sonnes : rela­tion de la mère avec son enfant et de l’en­fant avec sa mère. Même lors­qu’une femme est mère de nom­breux enfants, son rap­port per­son­nel avec cha­cun d’eux carac­té­rise la mater­ni­té dans son essence même. Chaque enfant est en effet engen­dré d’une manière abso­lu­ment unique, et cela vaut aus­si bien pour la mère que pour l’en­fant. Chaque enfant est entou­ré, d’une manière unique, de l’a­mour mater­nel sur lequel se fondent son édu­ca­tion et sa matu­ra­tion humaines.

On peut dire qu’il y a ana­lo­gie entre la mater­ni­té « dans l’ordre de la grâce » et ce qui, « dans l’ordre de la nature », carac­té­rise l’u­nion entre la mère et son enfant. Sous cet éclai­rage, on peut mieux com­prendre le fait que, dans son tes­ta­ment sur le Golgotha, le Christ a expri­mé au sin­gu­lier la nou­velle mater­ni­té de sa Mère, en se réfé­rant à un seul homme : « Voici ton fils ».

En outre, dans ces mêmes paroles est plei­ne­ment indi­qué le motif de la dimen­sion mariale de la vie des dis­ciples du Christ : non seule­ment de Jean, qui se trou­vait à cette heure sous la Croix avec la Mère de son Maître, mais de tout dis­ciple du Christ, de tout chré­tien. Le Rédempteur confie sa Mère au dis­ciple, et en même temps il la lui donne comme mère. La mater­ni­té de Marie, qui devient un héri­tage de l’homme, est un don, un don que le Christ lui-​même fait per­son­nel­le­ment à chaque homme. Le Rédempteur confie Marie à Jean du fait qu’il confie Jean à Marie. Au pied de la Croix com­mence cette par­ti­cu­lière offrande de soi de la part de l’homme à la Mère du Christ qui fut ensuite pra­ti­quée et expri­mée de diverses manières dans l’his­toire de l’Eglise. Quand le même Apôtre et évan­gé­liste, après avoir rap­por­té les paroles adres­sées par Jésus sur la Croix à sa Mère et à lui-​même, ajoute : « Dès cette heure-​là, le dis­ciple l’ac­cueillit chez lui » (Jn 19, 27), cette affir­ma­tion veut dire, bien sûr, qu’au dis­ciple fut attri­bué un rôle de fils et qu’il assu­ma la charge de la Mère de son Maître bien-​aimé. Et parce que Marie lui fut don­née per­son­nel­le­ment comme mère, l’af­fir­ma­tion signi­fie, même indi­rec­te­ment, tout ce qu’ex­prime le rap­port intime d’un fils avec sa mère. Et tout cela peut s’in­clure dans l’ex­pres­sion « offrande de soi ». L’offrande de soi est la réponse à l’a­mour d’une per­sonne, et en par­ti­cu­lier à l’a­mour de la mère.

La dimen­sion mariale de la vie d’un dis­ciple du Christ s’ex­prime pré­ci­sé­ment, d’une manière spé­ciale, par cette offrande filiale à la Mère de Dieu, qui a com­men­cé par le tes­ta­ment du Rédempteur sur le Golgotha. En se livrant filia­le­ment à Marie, le chré­tien, comme l’Apôtre Jean, « reçoit par­mi ses biens per­son­nels » 130 la Mère du Christ et l’in­tro­duit dans tout l’es­pace de sa vie inté­rieure, c’est-​à-​dire dans son « moi » humain et chré­tien : « Il l’ac­cueillit chez lui ». Il cherche ain­si à entrer dans le rayon­ne­ment de l”«amour mater­nel » avec lequel la Mère du Rédempteur « prend soin des frères de son Fils » 131, « à la nais­sance et à l’é­du­ca­tion des­quels elle apporte sa coopé­ra­tion » 132 à la mesure du don qui est propre à cha­cun de par la puis­sance de l’Esprit du Christ. Ainsi éga­le­ment s’exerce la mater­ni­té selon l’Esprit, qui est deve­nue le rôle de Marie au pied de la Croix et au Cénacle.

46. Non seule­ment ce rap­port filial, cet aban­don de soi d’un fils à sa mère trouve son com­men­ce­ment dans le Christ, mais on peut dire qu’en défi­ni­tive il est orien­té vers lui. On peut dire que Marie redit conti­nuel­le­ment à tous les hommes ce qu’elle disait à Cana de Galilée : « Tout ce qu’il vous dira, faites-​le ». C’est lui en effet, le Christ, qui est l’u­nique Médiateur entre Dieu et les hommes ; c’est lui qui est « le Chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14, 6); c’est lui que le Père a don­né au monde afin que l’homme « ne se perde pas, mais ait la vie éter­nelle » (Jn 3, 16). La Vierge de Nazareth est deve­nue le pre­mier « témoin » de cet amour sal­vi­fique du Père et elle désire aus­si res­ter tou­jours et par­tout son humble ser­vante. Pour tout chré­tien, pour tout homme, Marie est celle qui, la pre­mière, « a cru », et c’est pré­ci­sé­ment avec cette foi d’é­pouse et de mère qu’elle veut agir sur tous ceux qui se confient à elle comme dés fils. Et l’on sait que plus ces fils per­sé­vèrent dans cette atti­tude et y pro­gressent, plus aus­si Marie les rap­proche de « l’in­son­dable richesse du Christ » (Ep 3, 8). Et pareille­ment, ils recon­naissent tou­jours mieux la digni­té de l’homme dans toute sa plé­ni­tude et le sens ultime de sa voca­tion, car le « Christ … mani­feste plei­ne­ment l’homme à lui-​même » 133.

Cette dimen­sion mariale de la vie chré­tienne prend un accent par­ti­cu­lier en ce qui concerne la femme et la condi­tion fémi­nine. En effet, la fémi­ni­té se trouve par­ti­cu­liè­re­ment liée à la Mère du Rédempteur. C’est là un thème que nous pour­rons appro­fon­dir en une autre occa­sion. Je veux seule­ment sou­li­gner ici que la figure de Marie de Nazareth pro­jette une lumière sur la femme en tant que telle du fait même que Dieu, dans l’é­vé­ne­ment sublime de l’Incarnation de son Fils, s’en est remis au ser­vice, libre et actif, d’une femme. On peut donc affir­mer qu’en se tour­nant vers Marie, la femme trouve en elle le secret qui lui per­met de vivre digne­ment sa fémi­ni­té et de réa­li­ser sa véri­table pro­mo­tion. A la lumière de Marie, l’Eglise découvre sur le visage de la femme les reflets d’une beau­té qui est comme le miroir des sen­ti­ments les plus éle­vés dont le cœur humain soit capable : la plé­ni­tude du don de soi sus­ci­té par l’a­mour ; la force qui sait résis­ter aux plus grandes souf­frances ; la fidé­li­té sans limite et l’ac­ti­vi­té inlas­sable ; la capa­ci­té d’har­mo­ni­ser l’in­tui­tion péné­trante avec la parole de sou­tien et d’encouragement.

47. Pendant le Concile, Paul VI pro­cla­ma solen­nel­le­ment que Marie est Mère de l’Eglise, « c’est-​à-​dire Mère de tout le peuple de Dieu, aus­si bien des fidèles que des Pasteurs » 134. Plus tard, en 1968, dans la Profession de foi connue sous le nom de « Credo du peuple de Dieu », il reprit cette affir­ma­tion avec plus de force encore : « Nous croyons que la très sainte Mère de Dieu, nou­velle Eve, Mère de l’Eglise, conti­nue au ciel son rôle mater­nel à l’é­gard des membres du Christ, en coopé­rant à la nais­sance et au déve­lop­pe­ment de la vie divine dans les âmes des rache­tés » 135.

L’enseignement du Concile a sou­li­gné que la véri­té sur la Vierge très sainte, Mère du Christ, consti­tue un apport utile pour l’ap­pro­fon­dis­se­ment de la véri­té sur l’Eglise. Paul VI encore, pre­nant la parole au sujet de la Constitution Lumen gen­tium qui venait d’être approu­vée par le Concile, décla­ra : « La connais­sance de la véri­table doc­trine catho­lique sur la bien­heu­reuse Vierge Marie consti­tue­ra tou­jours une clé pour la com­pré­hen­sion exacte du mys­tère du Christ et de l’Eglise » 136, Marie est pré­sente dans l’Eglise comme Mère du Christ et en même temps comme la Mère que le Christ, dans le mys­tère de la Rédemption, a don­née à l’homme en la per­sonne de l’Apôtre Jean. C’est pour­quoi Marie, par sa nou­velle mater­ni­té dans l’Esprit, englobe tous et cha­cun dans l’Eglise, englobe aus­si tous et cha­cun par l’Eglise. En ce sens, Marie, Mère de l’Eglise, en est éga­le­ment le modèle. L’Eglise en effet, comme le sou­haite et le demande Paul VI, « doit trou­ver dans la Vierge, Mère de Dieu, la plus authen­tique forme de l’i­mi­ta­tion par­faite du Christ » 137.

Ce lien spé­cial qui unit la Mère du Christ à l’Eglise per­met d’é­clai­rer davan­tage le mys­tère de la « femme » qui, depuis les pre­miers cha­pitres du Livre de la Genèse jus­qu’à l’Apocalypse, accom­pagne la révé­la­tion du des­sein sal­vi­fique de Dieu à l’é­gard de l’hu­ma­ni­té. En effet, Marie, pré­sente dans l’Eglise comme Mère du Rédempteur, par­ti­cipe mater­nel­le­ment au « dur com­bat contre les puis­sances des ténèbres » 138 qui se déroule à tra­vers toute l’his­toire des hommes. Et par cette iden­ti­fi­ca­tion ecclé­siale avec la « femme enve­lop­pée de soleil » (Ap 12, 1) 139, on peut dire que « l’Eglise, en la per­sonne de la bien­heu­reuse Vierge, atteint déjà à la per­fec­tion qui la fait sans tache ni ride» ; c’est pour­quoi les chré­tiens, en levant les yeux avec foi vers Marie durant leur pèle­ri­nage ter­restre, « sont ten­dus dans leur effort pour croître en sain­te­té » 140. Marie, fille de Sion par excel­lence, aide tous ses fils ‑où qu’ils vivent et de quelque manière que ce soit-à trou­ver dans le Christ la route qui conduit à la mai­son du Père.

L’Eglise, dans toute sa vie, main­tient donc avec la Mère de Dieu un lien qui inclut, dans le mys­tère du salut, le pas­sé, le pré­sent et l’a­ve­nir, et elle la vénère comme la Mère spi­ri­tuelle de l’hu­ma­ni­té et celle qui nous obtient la grâce.

48. C’est pré­ci­sé­ment le lien spé­cial de l’hu­ma­ni­té avec cette Mère qui m’a conduit à pro­cla­mer dans l’Eglise, en la période qui pré­cède la conclu­sion du deuxième mil­lé­naire depuis la nais­sance du Christ, une Année mariale. Une telle ini­tia­tive a déjà été prise dans le pas­sé, quand Pie XII pro­cla­ma 1954 Année mariale afin de mettre en lumière la sain­te­té excep­tion­nelle de la Mère du Christ, expri­mée dans les mys­tères de sa Conception imma­cu­lée (défi­nie exac­te­ment un siècle aupa­ra­vant) et de son Assomption au ciel 141.

Maintenant, dans la ligne du Concile Vatican II, je vou­drais sou­li­gner la pré­sence spé­ciale de la Mère de Dieu dans le mys­tère du Christ et de son Eglise. C’est là en effet une dimen­sion fon­da­men­tale qui res­sort de la mario­lo­gie du Concile, dont la conclu­sion remonte désor­mais à plus de vingt ans. Le Synode extra­or­di­naire des évêques qui s’est tenu en 1985 nous a tous exhor­tés à suivre fidè­le­ment l’en­sei­gne­ment et les indi­ca­tions du Concile. On peut dire qu’en eux – le Concile et le Synode – est conte­nu ce que l’Esprit Saint lui-​même désire « dire à l’Eglise » en la pré­sente étape de l’histoire.

Dans ce contexte, l’Année mariale devra pro­mou­voir une lec­ture nou­velle et appro­fon­die de ce que le Concile a dit sur la bien­heu­reuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le mys­tère du Christ et de l’Eglise auquel se rap­portent les réflexions de cette ency­clique. Il s’a­git ici non seule­ment de la doc­trine de la foi, mais aus­si de la vie de la foi et donc de l’au­then­tique « spi­ri­tua­li­té mariale », vue à la lumière de la Tradition et spé­cia­le­ment de la spi­ri­tua­li­té à laquelle nous exhorte le Concile 142. En outre, la spi­ri­tua­li­té mariale, non moins que la dévo­tion cor­res­pon­dante, trouve une source très riche dans l’ex­pé­rience his­to­rique des per­sonnes et des diverses com­mu­nau­tés chré­tiennes qui vivent par­mi les peuples et les nations sur l’en­semble de la terre. J’aime à ce pro­pos évo­quer, par­mi de nom­breux témoins et maîtres de cette spi­ri­tua­li­té, la figure de saint Louis-​Marie Grignion de Montfort 143 qui pro­po­sait aux chré­tiens la consé­cra­tion au Christ par les mains de Marie comme moyen effi­cace de vivre fidè­le­ment les pro­messes du bap­tême. Je constate avec plai­sir que notre époque actuelle n’est pas dépour­vue de nou­velles mani­fes­ta­tions de cette spi­ri­tua­li­té et de cette dévotion.

Il y a donc de solides points de réfé­rence qu’il faut gar­der en vue et aux­quels il faut se relier dans le contexte de cette Année mariale.

49. Celle-​ci com­men­ce­ra à la solen­ni­té de la Pentecôte, le 7 juin pro­chain. Il s’a­git en effet non seule­ment de rap­pe­ler que Marie « a pré­cé­dé » l’en­trée du Christ Seigneur dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, mais de sou­li­gner éga­le­ment, à la lumière de Marie, que, depuis l’ac­com­plis­se­ment du mys­tère de l’Incarnation, l’his­toire de l’hu­ma­ni­té est entrée dans la « plé­ni­tude du temps » et que l’Eglise est le signe de cette plé­ni­tude. Comme Peuple de Dieu, l’Eglise accom­plit dans la foi son pèle­ri­nage vers l’é­ter­ni­té, au milieu de tous les peuples et de toutes les nations, à par­tir du jour de la Pentecôte. La Mère du Christ, qui fut pré­sente au début du « temps de l’Eglise » lorsque, dans l’at­tente de l’Esprit Saint, elle était assi­due à la prière avec les Apôtres et les dis­ciples de son Fils, occupe constam­ment « la pre­mière place » dans cette marche de l’Eglise à tra­vers l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. Elle est aus­si celle qui, pré­ci­sé­ment comme ser­vante du Seigneur, coopère sans trêve à l’œuvre du salut accom­plie par le Christ, son Fils.

Ainsi, par cette Année mariale, l’Eglise est appe­lée non seule­ment à se sou­ve­nir de tout ce qui, dans son pas­sé, témoigne de la toute spé­ciale coopé­ra­tion mater­nelle de la Mère de Dieu à l’œuvre du salut dans le Christ Seigneur, mais aus­si à pré­pa­rer pour l’a­ve­nir, en ce qui la concerne, les voies de cette coopé­ra­tion, car la fin du deuxième mil­lé­naire chré­tien ouvre comme une nou­velle perspective.

50. Comme on l’a déjà dit, même par­mi les frères dés­unis, beau­coup honorent et célèbrent la Mère du Seigneur, par­ti­cu­liè­re­ment chez les Orientaux. C’est là une lumière. mariale pro­je­tée sur l’œ­cu­mé­nisme. Je désire encore rap­pe­ler notam­ment que pen­dant l’Année mariale aura lieu le Millénaire du bap­tême de saint Vladimir, grand-​prince de Kiev 988, qui don­na nais­sance au chris­tia­nisme dans les ter­ri­toires de la Rous d’a­lors et, par la suite, dans d’autres ter­ri­toires de l’Europe orien­tale ; et c’est par cette voie, grâce au tra­vail d’é­van­gé­li­sa­tion, que le chris­tia­nisme s’est éten­du aus­si hors d’Europe, jus­qu’aux ter­ri­toires du nord de l’Asie. Nous vou­drions donc, spé­cia­le­ment durant cette Année mariale, nous unir par la prière à tous ceux qui célèbrent le Millénaire de ce bap­tême, ortho­doxes et catho­liques, en redi­sant et en confir­mant ce qu’é­cri­vait le Concile : nous trou­vons « une grande joie et conso­la­tion au fait que… les Orientaux vont, d’un élan fervent et d’une âme toute dévouée, vers la Mère de Dieu tou­jours Vierge pour lui rendre leur culte » 144. Bien que nous éprou­vions encore les dou­lou­reux effets de la sépa­ra­tion sur­ve­nue quelques décen­nies plus tard (1054), nous pou­vons dire que devant la Mère du Christ nous nous sen­tons vrai­ment des frères et des sœurs dans le cadre du Peuple mes­sia­nique appe­lé à for­mer une unique famille de Dieu sur terre, comme je le disais déjà au début de cette année : « Nous dési­rons recon­fir­mer cet héri­tage uni­ver­sel de tous les fils et les filles de cette terre » 145.

En annon­çant l’Année mariale, je pré­ci­sais par ailleurs que sa conclu­sion aurait lieu l’an­née sui­vante en la solen­ni­té de l’Assomption de la sainte Vierge Marie au ciel, afin de mettre en relief le « signe gran­diose qui appa­raît au ciel », dont parle l’Apocalypse. De cette façon, nous vou­lons éga­le­ment répondre à l’ex­hor­ta­tion du Concile, qui se tourne vers Marie, « signe d’es­pé­rance assu­rée et de conso­la­tion devant le Peuple de Dieu en pèle­ri­nage ». Et cette exhor­ta­tion, le Concile l’ex­prime ain­si : « Que tous les chré­tiens adressent à la Mère de Dieu et des hommes d’ins­tantes sup­pli­ca­tions, afin qu’a­près avoir assis­té de ses prières l’Eglise nais­sante, main­te­nant encore, exal­tée dans le ciel au-​dessus de tous les bien­heu­reux et des anges, elle conti­nue d’in­ter­cé­der auprès de son Fils dans la com­mu­nion de tous les saints, jus­qu’à ce que toutes les familles des peuples, qu’ils soient déjà mar­qués du beau nom de chré­tiens ou qu’ils ignorent encore leur Sauveur, soient enfin heu­reu­se­ment ras­sem­blés dans la paix et la concorde en un seul Peuple de Dieu à la gloire de la très sainte et indi­vi­sible Trinité » 146.

CONCLUSION

51. Chaque jour, à la fin de la Liturgie des Heures, l’Eglise fait mon­ter vers Marie une invo­ca­tion, celle-​ci entre autres :

« Sainte Mère du Rédempteur,
porte du ciel, tou­jours ouverte, étoile de la mer,
viens au secours du peuple qui tombe et qui cherche à se relever.
Tu as enfan­té, à l’é­mer­veille­ment de la nature, celui qui t’a créée ! ».

« A l’é­mer­veille­ment de la nature » ! Ces paroles de l’an­tienne expriment l’é­mer­veille­ment de la foi qui accom­pagne le mys­tère de la mater­ni­té divine de Marie. Il l’ac­com­pagne, en un sens, au cœur de toute la créa­tion et, direc­te­ment, au cœur de tout le Peuple de Dieu, au cœur de l’Eglise. Quelle pro­fon­deur admi­rable Dieu n’a-​t-​il pas atteinte, Lui le Créateur et Seigneur de toutes choses, dans la révé­la­tion de lui-​même à l’homme ! 147 Avec quelle évi­dence il a com­blé le vide de la « dis­tance » infi­nie qui sépare le Créateur de la créa­ture ! S’il reste en lui-​même inef­fable et inson­dable, il est encore plus inef­fable et inson­dable dans la réa­li­té de l’Incarnation du Verbe, qui s’est fait homme en nais­sant de la Vierge de Nazareth.

S’il a vou­lu de toute éter­ni­té appe­ler l’homme à être par­ti­ci­pant de la nature divine (cf. 2 P 1, 4), on peut dire qu’il a pré­dis­po­sé la « divi­ni­sa­tion » de l’homme en fonc­tion de sa situa­tion his­to­rique, de sorte que, même après la faute, il est prêt à réta­blir à grand prix le des­sein éter­nel de son amour par l”«humanisation » de son Fils, qui lui est consub­stan­tiel. Ce don ne peut pas ne pas rem­plir d’é­mer­veille­ment la créa­tion entière, et plus direc­te­ment l’homme, lui qui en est deve­nu par­ti­ci­pant dans l’Esprit Saint : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a don­né son Fils unique » (Jn 3, 16).

Au centre de ce mys­tère, au plus vif de cet émer­veille­ment de foi, il y a Marie. Sainte Mère du Rédempteur, elle a été la pre­mière à en faire l’ex­pé­rience : « Tu as enfan­té, à l’é­mer­veille­ment de la nature, celui qui t’a créée » !

52. Dans les paroles de cette antienne litur­gique est expri­mée aus­si la véri­té du « grand retour­ne­ment » qui est déter­mi­né pour l’homme par le mys­tère de l’Incarnation. C’est un retour­ne­ment qui affecte toute son his­toire, depuis le com­men­ce­ment qui nous est révé­lé par les pre­miers cha­pitres de la Genèse jus­qu’à son terme ultime, dans la pers­pec­tive de la fin du monde dont Jésus ne nous a révé­lé « ni le jour ni l’heure » (Mt 25, 13). C’est un revi­re­ment inces­sant, conti­nuel, entre la chute et le relè­ve­ment, entre l’homme dans le péché et l’homme dans la grâce et la jus­tice. La litur­gie, sur­tout pen­dant l’Avent, se place au point névral­gique de ce retour­ne­ment et en touche l’in­ces­sant « aujourd’­hui », alors qu’elle nous fait dire : « Viens au secours du peuple qui tombe, et qui cherche à se relever » !

Ces paroles concernent chaque homme, les com­mu­nau­tés, les nations et les peuples, les géné­ra­tions et les époques de l’his­toire humaine, notre époque, ces années du mil­lé­naire qui touche à sa fin : « Viens au secours, oui, viens au secours du peuple qui tombe » !

Telle est la prière adres­sée à Marie, « sainte Mère du Rédempteur », la prière adres­sée au Christ qui, par Marie, est entré dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té. D’année en année, l’an­tienne monte vers Marie, évo­quant le moment où s’est accom­pli ce retour­ne­ment his­to­rique essen­tiel, qui per­siste de façon irré­ver­sible : le retour­ne­ment entre la « chute » et le « relèvement ».

L’humanité a fait des décou­vertes admi­rables et a atteint des résul­tats pro­di­gieux dans le domaine de la science et de la tech­nique, elle a accom­pli de grandes œuvres sur la voie du pro­grès et de la civi­li­sa­tion, et l’on dirait même que, ces der­niers temps, elle a réus­si à accé­lé­rer le cours de l’his­toire ; mais le revi­re­ment fon­da­men­tal, le revi­re­ment que l’on peut qua­li­fier d”«originel », accom­pagne tou­jours la marche de l’homme et, à tra­vers toutes les vicis­si­tudes his­to­riques, il accom­pagne tous et cha­cun des hommes. C’est le retour­ne­ment entre la « chute » et le « relè­ve­ment », entre la mort et la vie. C’est aus­si un défi inces­sant pour les consciences humaines, un défi pour toute la conscience his­to­rique de l’homme : le défi qui consiste à mar­cher sans « tom­ber », sur les routes tou­jours anciennes et tou­jours nou­velles, et à « se rele­ver » si l’on est tombé.

Arrivant bien­tôt, avec toute l’hu­ma­ni­té, aux confins des deux mil­lé­naires, l’Eglise, pour sa part, avec l’en­semble de la com­mu­nau­té des croyants et en union avec tous les hommes de bonne volon­té, accueille le grand défi conte­nu dans ces paroles de l’an­tienne mariale sur le « peuple qui tombe et qui cherche à se rele­ver », et elle se tourne à la fois vers le Rédempteur et vers sa Mère en disant : « Viens au secours ». Elle voit en effet ‑et cette prière en témoigne- la bien­heu­reuse Mère de Dieu dans le mys­tère sal­vi­fique du Christ et dans son propre mys­tère ; elle la voit pro­fon­dé­ment enra­ci­née dans l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, dans la voca­tion éter­nelle de l’homme, selon le des­sein que Dieu, dans sa Providence, a fixé pour lui de toute éter­ni­té ; elle la voit appor­tant sa pré­sence et son assis­tance mater­nelles dans les pro­blèmes mul­tiples et com­plexes qui accom­pagnent aujourd’­hui la vie des per­sonnes, des familles et des nations ; elle la voit secou­rant le peuple chré­tien dans la lutte inces­sante entre le bien et le mal, afin qu’il « ne tombe pas » ou, s’il est tom­bé, qu’il « se relève ».

Je sou­haite ardem­ment que les réflexions conte­nues dans la pré­sente ency­clique servent éga­le­ment au renou­veau de cette vision dans le cœur de tous les croyants.

Comme Evêque de Rome, j’en­voie à tous ceux aux­quels sont des­ti­nées ces réflexions un bai­ser de paix, que j’ac­com­pagne de mon salut et de ma Bénédiction en notre Seigneur Jésus Christ. Amen.

Donné à Rome, près de Saint-​Pierre, le 25 mars 1987, solen­ni­té de l’Annonciation du Seigneur, en la neu­vième année de mon pontificat.

JEAN-​PAUL II

Notes

1. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 52 and the whole of Chapter VIII, entit­led « The Role of the Blessed Virgin Mary, Mother of God, in the Mystery of Christ and the Church. »

2. The expres­sion « full­ness of time » (ple­ro­ma tou chro­nou) is paral­lel with simi­lar expres­sions of Judaism, both Biblical (cf. Gen. 29:21 ; 1 Sam. 7:12 ; Tob. 14:5) and extra-​Biblical, and espe­cial­ly of the New Testament (cf. Mk. 1:15 ; Lk. 21:24 ; Jn. 7:8 ; Eph. 1:10). From the point of view of form, it means not only the conclu­sion of a chro­no­lo­gi­cal pro­cess but also and espe­cial­ly the coming to matu­ri­ty or com­ple­tion of a par­ti­cu­lar­ly impor­tant per­iod, one direc­ted towards the ful­fillment of an expec­ta­tion, a coming to com­ple­tion which thus takes on an escha­to­lo­gi­cal dimen­sion. According to Gal. 4:4 and its context, it is the coming of the Son of God that reveals that time has, so to speak, rea­ched its limit. That is to say, the per­iod mar­ked by the pro­mise made to Abraham and by the Law media­ted by Moses has now rea­ched its cli­max, in the sense that Christ ful­fills the divine pro­mise and super­sedes the old law.

3. Cf. Roman Missal, Preface of 8 December, Immaculate Conception of the Blessed Virgin Mary ; Saint Ambrose, De Institutione Virginis, XV, 93–94 : PL 16, 342 ; Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 68.

4. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 58.

5. Pope Paul VI, Encyclical Epistle Christi Matri (15 September 1966): AAS 58 (1966) 745–749, Apostolic Exhortation Signum Magnum (13 May 1967): AAS 59 (1967) 465:475 ; Apostolic Exhortation Marialis Cultus (2 February 1974): AAS 66 (1974) 113–168.

6. The Old Testament fore­told in many dif­ferent ways the mys­te­ry of Mary : cf. Saint John Damascene, Hom. in Dormitionem 1, 8–9 : S. Ch. 80, 103–107.

7. Cf. Insegnamenti di Giovanni Paolo II, VI/​2 (1983) 225f.; Pope Pius IX, Apostolic Letter Ineffabilis Deus (8 December 1854): Pii IX P. M. Acta, pars I, 597–599.

8. Cf. Pastoral Constitution on the Church in the Modern World Gaudium et Spes, 22.

9. Ecumenical Council of Ephesus, in Conciliorum Oecumenicorum Decreta, Bologna 1973, 41–44 ; 59–61 : DS 250–264 ; cf. Ecumenical Council of Chalcedon, o. c. 84–87 : DS 300–303.

10. Second Vatican Ecumenical Council, Pastoral Constitution on the Church in the Modern World Gaudium et Spes, 22.

11. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 52.

12. Cf. ibid., 58.

13. Ibid., 63, cf. Saint Ambrose, Expos. Evang. sec. Lucam, II, 7 : CSEL 32/​4, 45 ; De Institutione Virginis, XIV, 88–89 : PL 16, 341.

14. Cf. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 64.

15. Ibid., 65.

16. « Take away this star of the sun which illu­mi­nates the world : where does the day go ? Take away Mary, this star of the sea, of the great and bound­less sea : what is left but a vast obs­cu­ri­ty and the sha­dow of death and dee­pest dark­ness ? »: Saint Bernard, In Navitate B. Mariae Sermo-​De aquae­duc­tu, 6 : S. Bernardi Opera, V, 1968, 279 ; cf. In lau­di­bus Virginis Matris Homilia II, 17 : ed. cit., IV, 1966, 34f.

17. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 63.

18. Ibid., 63.

19. Concerning the pre­des­ti­na­tion of Mary, cf. Saint John Damascene, Hom. in Nativitatem, 7, 10 : S. Ch. 80, 65 ; 73 ; Hom. in Dormitionem 1, 3 : S. Ch. 80, 85 : « For it is she, who, cho­sen from the ancient gene­ra­tions, by vir­tue of the pre­des­ti­na­tion and bene­vo­lence of the God and Father who gene­ra­ted you (the Word of God) out­side time without coming out of him­self or suf­fe­ring change, it is she who gave you birth, nou­ri­shed of her flesh, in the last time.… »

20. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 55.

21. In Patristic tra­di­tion there is a wide and varied inter­pre­ta­tion of this expres­sion : cf. Origen, In Lucam homi­liae, VI, 7 : S. Ch. 87, 148 ; Severianus of Gabala, In mun­di crea­tio­nem, Oratio VI, 10 : PG 56, 497f.; Saint John Chrysostom (Pseudo), In Annunhationem Deiparae et contra Arium impium, PG 62, 765f.; Basil of Seleucia, Oratio 39, In Sanctissimae Deiparae Annuntiationem, 5 : PG 85, 441–46 ; Antipater of Bosra, Hom. II, In Sanctissimae DeiparaeAnnuntiationem, 3–11 : PG 85, 1777–1783 ; Saint Sophronius of Jerusalem, Oratio 11, In Sanctissimae Deiparae Annuntiationem, 17–19 : PG 87/​3, 3235–3240 ; Saint John Damascene Hom. in Dormitionem, 1, 70 : S. Ch. 80, 96–101 ; Saint Jerome, Epistola 65, 9 : PL 22, 628, Saint Ambrose, Expos. Evang. sec. Lucam, II, 9 : CSEL 32/​4, 45f.; Saint Augustine, Sermo 291, 4–6 : PL 38, 131 8f.; Enchiridion, 36, 11 : PL 40, 250 ; Saint Peter Chrysologus, Sermo 142 : PL 52, 579f.; Sermo 143 : PL 52, 583 ; Saint Fulgentius of Ruspe, Epistola 17, VI 12 : PL 65 458 ; Saint Bernard, In lau­di­bus Virginis Matris, Homilia III, 2–3 : S. Bernardi Opera, IV, 1966, 36–38.

22. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 55.

23. Ibid., 53.

24. Cf. Pope Pius XI, Apostolic Letter Ineffabilis Deus (8 December 1854): Pii IX P.M. Acta, pars I, 616 ; Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 53.

25. Cf. Saint Germanus of Constantinople, In Annuntiationem SS. Deiparae Hom.: PG 98, 327f.; Saint Andrew of Crete, Canon in B. Mariae Natalem, 4. PG 97, 1321f., In Nativitatem B. Mariae, I : PG 97, 81 1f. Hom. in Dormitionem S. Mariae I : PG 97, 1067f.

26. Liturgy of the Hours of 15 August, Assumption of the Blessed Virgin Mary, Hymn at First and Second Vespers ; Saint Peter Damian, Carmina et preces, XLVII : PL 145, 934.

27. Divina Commedia, Paradiso, XXXIII, 1 ; cf. Liturgy of the Hours, Memomial of the Blessed Virgin Mary on Saturday, Hymn II in the Office of Readings.

28. Cf. Saint Augustine, De Sancta Virginitate, III, 3 : PL 40, 398 ; Sermo 25, 7 : PL 46,

29. Dogmatic Constitution on Divine Revelation Dei Verbum, 5

30. This is a clas­sic theme, alrea­dy expoun­ded by Saint Irenaeus : « And, as by the action of the diso­be­dient vir­gin, man was afflic­ted and, being cast down, died, so also by the action of the Virgin who obeyed the word of God, man being rege­ne­ra­ted recei­ved, through life, life.… For it was meet and Just…that Eve should be « reca­pi­tu­la­ted » in Mary, so that the Virgin, beco­ming the advo­cate of the vir­gin, should dis­solve and des­troy the vir­gi­nal diso­be­dience by means of vir­gi­nal obe­dience » : Expositio doc­tri­nae apos­to­li­cae, 33 : S.Ch. 62, 83–86 ; cf. also Adversus Haereses, V, 19, 1 : 5. Ch. 153, 248–250.

31. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on Divine Revelation Dei Verbum, 5.

32. Ibid., 5, cf. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 56.

33. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 56.

34. Ibid., 56.

35. Cf. ibid., 53 ; Saint Augustine, De Sancta Virginitate, III, 3 : PL 40, 398 ; Sermo 215, 4 ; PL 38, 1074 ; Sermo 196, I : PL 38, 1019 ; De pec­ca­to­rum meri­tis et remis­sione, I, 29, 57 : PL 44, 142 ; Sermo 25, 7 : PL 46, 937–938 ; Saint Leo the Great, Tractatus 21, de natale Domini, I : CCL 138, 86.

36. Ascent of Mount Carmel, 1. II, Ch. 3, 4–6.

37. Cf. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 58.

38. Ibid., 58.

39. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on Divine Revelation Dei Verbum, 5.

40. Concerning Mary’s par­ti­ci­pa­tion or « com­pas­sion » in the death of Christ, cf. Saint Bernard, In Dominica infra octa­vam Assumptionis Sermo, 14 : S. Bernardi Opera, V, 1968, 273.

41. Saint Irenaeus, Adversus Haereses III, 22, 4 : S. Ch. 211, 438–444 ; cf. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 56, Note 6.

42. Cf. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 56, and the Fathers quo­ted there in Notes 8 and 9.

43. « Christ is truth, Christ is flesh : Christ truth in the mind of Mary, Christ flesh in the womb of Mary » : Saint Augustine, Sermo 25 (Sermones inedi­ti), 7 : PL 46, 938.

44. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 60.

45. Ibid., 61.

46. Ibid., 62.

47. There is a well-​known pas­sage of Origen on the pre­sence of Mary and John on Calvary : « The Gospels are the first fruits of all Scripture and the Gospel of John is the first of the Gospels : no one can grasp its mea­ning without having lea­ned his head on Jesus” breast and having recei­ved from Jesus Mary as Mother » : Comm. in loan., I, 6 : PG 14, 31 ; cf. Saint Ambrose, Expos. Evang. sec. Lucam, X, 129–131 : CSEL 32/​4, 504f.

48. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 54 and 53 ; the lat­ter text quotes Saint Augustine, De Sancta Virginitate, VI, 6 : PL 40, 399.

49. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 55.

50. Cf. Saint Leo the Great, Tractatus 26, de natale Domini, 2 : CCL 138, 126.

51. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 59.

52. Saint Augustine, De civi­tate Dei, XVIII, 51 : CCL 48, 650.

53. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 8.

54. Ibid., 9.

55. Ibid., 9.

56. Ibid., 8.

57. Ibid., 9.

58. Ibid., 65.

59. Ibid., 59.

60. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on Divine Revelation Dei Verbum, 5.

61. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 63.

62. Cf. ibid., 9.

63. Cf. ibid., 65.

64. Ibid., 65.

65. Ibid., 65.

66. Cf. ibid., 13.

67. Cf. ibid., 13.

68. Cf. ibid., 13.

69. Cf. Roman Missal, for­mu­la of the Consecration of the Chalice in the Eucharistic Prayers.

70. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 1.

71. Ibid., 13.

72. Ibid., 15.

73. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Decree on Ecumenism Unitatis Redintegratio, 1.

74. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 68, 69. On Mary Most Holy, pro­mo­ter of Christian uni­ty, and on the cult of Mary in the East, cf. Leo XIII, Encyclical Epistle Adiutricem Populi (5 September 1985): Acta Leonis XV, 300–312.

75. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Decree on Ecumenism Unitatis Redintegratio, 20.

76. Cf. ibid., 19.

77. Ibid., 14.

78. Ibid., 15.

79. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 66.

80. Ecumenical Council of Chalcedon, Definitio fidei : Conciliorum Oecumenicorum Decreta, Bologna 1973, 86 (DS 301).

81. Cf. the Weddase Maryam (Praises of Mary), which fol­lows the Ethiopian Psalter and contains hymns and prayers to Mary for each day of the week. Cf. also the Matshafa Kidana Mehrat (Book of the Pact of Mercy); the impor­tance given to Mary in the Ethiopian hym­no­lo­gy and litur­gy deserves to be emphasized.

82. Cf. Saint Ephrem, Hymn. de Nativitate : Scriptores Syri, 82, CSCO, 186.

83. Cf. Saint Gregory of Narek, Le livre de prieres : S. Ch. 78, 160–163 ; 428–432.

84. Second Ecumenical Council of Nicaea : Conciliorurn Oecumenicorum Decreta, Bologna 19733, 135–138 (DS 600–609).

85. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 59.

86. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Decree on Ecumenism Unitatis Redintegratio, 19.

87. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 8.

88. Ibid., 9.

89. As is well-​known, the words of the Magnificat contain or echo nume­rous pas­sages of the Old Testament.

90. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on Divine Revelation Dei Verbum, 2.

91. Cf. for example Saint Justin, Dialogus cum Tryphone ludaeo, 100 : Otto II, 358 ; Saint Irenaeus, Adversus Haereses III, 22, 4 : S. Ch. 211, 439–445 ; Tertullian, De carne Christi, 17, 4–6 : CCL 2, 904f.

92. Cf. Saint Epiphanius, Panarion, III, 2 ; Haer. 78, 18 : PG 42, 727–730.

93. Congregation for the Doctrine of the Faith, Instruction on Christian Freedom and Liberation (22 March 1986), 97.

94. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 60.

95. Ibid., 60.

96. Cf. the for­mu­la of media­trix « ad Mediatorem » of Saint Bernard, In Dominica infra oct. Assumptionis Sermo, 2 : S. Bernardi Opera, V, 1968, 263. Mary as a pure mir­ror sends back to her Son all the glo­ry and honor which she receives : Id., In Nativitate B. Mariae Sermo-​De Aquaeductu, 12 : ed. cit., 283.

97. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 62.

98. Ibid., 62.

99. Ibid., 61.

100. Ibid., 62.

101. Ibid., 61.

102. Ibid., 61.

103. Ibid., 62.

104. Ibid., 62.

105. Ibid., 62 ; in her prayer too the Church reco­gnizes and cele­brates Mary’s « mater­nal role » : it is a role « of inter­ces­sion and for­gi­ve­ness, peti­tion and grace, recon­ci­lia­tion and peace » (cf. Preface of the Mass of the Blessed Virgin Mary, Mother and Mediatrix of Grace, in Collectio Missarum de Beata Maria Virgine, ed. typ. 1987, I, 120).

106. Ibid., 62.

107. Ibid., 62 ; cf. Saint John Damascene, Hom. in Dormitionem, I, 11 ; II, 2, 14 ; III, 2 : S. Ch. 80, 111f.; 127–131 ; 157–161 ; 181–185 ; Saint Bernard, In Assumptione Beatae Mariae Sermo, 1–2 : S. Bernardi Opera, V, 1968, 228–238.

108. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 59 ; cf. Pope Pius XII, Apostolic Constitution Munificentissimus Deus (1 November 1950): AAS 42 (1950) 769–771 ; Saint Bernard pre­sents Mary immer­sed in the splen­dor of the Son’s glo­ry : In Dominica infra oct. Assumptionis Sermo, 3 ; S. Bernardi Opera, V, 1968, 263f.

109. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 53.

110. On this par­ti­cu­lar aspect of Mary’s media­tion as implo­rer of cle­men­cy from the « Son as Judge, » cf. Saint Bernard, In Dominica infra oct. Assumptionis Sermo, 1–2 : S. Bernardi Opera, V, 1968, 262f ; Pope Leo XIII, Encyclical Epistle Octobri Mense (22 September 1891): Acta Leonis, XI, 299–315.

111. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 55.

112. Ibid., 59.

113. Ibid., 36.

114. Ibid., 36.

115. With regard to Mary as Queen, cf. Saint John Damascene, Hom. in Nativitatem, 6 ; 12 ; Hom. in Dormitionem, 1, 2, 12, 14 ; II, 11;III, 4 : S. Ch. 80, 59f.; 77f.; 83f.; 113f.; 117 ; 151f.; 189–193.

116. Second Vatican Ecumenical Council. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 62.

117. Ibid., 63.

118. Ibid., 63.

119. Ibid., 66.

120. Cf. Saint Ambrose, De Institutione Virginis, XIV, 88–89 : PL 16, 341, Saint Augustine, Sermo 215, 4 : PL 38, 1074 ; De Sancta Virginitate, II, 2 ; V, 5 ; VI, 6 : PL 40, 397–398f.; 399 ; Sermo 191, II, 3 : PL 38, 1010f.

121. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Centium, 63.

122. Ibid., 64.

123. Ibid., 64.

124. Ibid., 64.

125. Ibid., 64.

126. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on Divine Revelation Dei Verbum, 8 ; Saint Bonaventure, Comment. in Evang. Lucae, Ad Claras Aquas, VII, 53, No. 40, 68, No. 109.

127. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 64.

128. Ibid., 63.

129. Cf. ibid., 63.

130. Clearly, in the Greek text the expres­sion « eis ta idia » goes beyond the mere accep­tance of Mary by the dis­ciple in the sense of mate­rial lod­ging and hos­pi­ta­li­ty in his house ; it indi­cates rather a com­mu­nion of life esta­bli­shed bet­ween the two as a result of the words of the dying Christ : cf. Saint Augustine, In loan. Evang. tract. 119, 3 : CCL 36, 659 : « He took her to him­self, not into his own pro­per­ty, for he pos­ses­sed nothing of his own, but among his own duties, which he atten­ded to with dedication. »

131. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 62.

132. Ibid., 63.

133. Second Vatican Ecumenical Council, Pastoral Constitution on the Church in the Modern World Gaudium et Spes, 22.

134. Cf. Pope Paul VI, Discourse of 21 November 1964 : AAS 56 (1964) 1015.

135. Pope Paul VI, Solemn Profession of Faith (30 June 1968), 15 : AAS 60 (1968) 438f.

136. Pope Paul VI, Discourse of 21 November 1964 : AAS 56 (1964) 1015.

137. Ibid., 1016.

138. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Pastoral Constitution on the Church in the Modern World Gaudium et Spes, 37.

139. Cf. Saint Bernard, In Dominica infra oct. Assumptionis Sermo : S. Bernardi Opera V, 1968, 262–274.

140. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 65.

141. Cf. Encyclical Letter Fulgens Corona (8 September 1953): AAS 45 (1953) 577–592. Pius X with his Encyclical Letter Ad Diem Illum (2 February 1904), on the occa­sion of the 50th anni­ver­sa­ry of the dog­ma­tic defi­ni­tion of the Immaculate Conception of the Blessed Virgin Mary, had pro­clai­med an Extraordinary jubi­lee of a few months ; Pii X P. M. Acta, I, 147–166.

142. Cf. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 66–67.

143. Saint Louis Marie Grignion de Montfort, Traite de la varie devo­tion a la sainte Vierge. This saint can right­ly be lin­ked with the figure of Saint Alfonso Maria de” Liguori, the second cen­te­na­ry of whose death occurs this year ; cf. among his works Le glo­rie di Maria.

144. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 69.

145. Homily on 1 January 1987.

146. Dogmatic Constitution on the Church Lumen Gentium, 69.

147. Cf. Second Vatican Ecumenical Council, Dogmatic Constitution on Divine Revelation Dei Verbum, 2 : « Through this revelation…the invi­sible God…out of the abun­dance of his love speaks to men as friends…and lives among them…, so that he may invite and take them into fel­low­ship with himself. »

fraternité sainte pie X
21 janvier 2000
Discours pour l'inauguration de l'année judiciaire
  • Jean-Paul II