Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

2 juillet 1957

Lettre encyclique Le Pèlerinage de Lourdes

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, en la fête de la Visitation
de la Très Sainte Vierge, le 2 juillet de l’année 1957

Très Chers et Vénérables Frères,

Salut et Bénédiction apostolique !

Première partie

Le pèle­ri­nage de Lourdes que Nous avons eu la joie d’accomplir en allant pré­si­der, au nom de Notre Prédécesseur Pie XI, les fêtes eucha­ris­tiques et mariales de la clô­ture du Jubilé de la Rédemption, a lais­sé en Notre âme de pro­fonds et doux sou­ve­nirs. Aussi Nous est-​il par­ti­cu­liè­re­ment agréable d’apprendre que, sur l’initiative de l’évêque de Tarbes et Lourdes, la cité mariale s’apprête à célé­brer avec éclat le cen­te­naire des Apparitions de la Vierge Immaculée, dans la Grotte de Massabielle, et qu’un Comité inter­na­tio­nal a même été consti­tué à cet effet sous la pré­si­dence de l’Éminentissime car­di­nal Eugène Tisserant, doyen du Sacré-Collège.

Avec vous, chers Fils et Vénérables Frères, Nous tenons à remer­cier Dieu pour l’insigne faveur faite à votre patrie et pour tant de grâces répan­dues depuis un siècle sur la mul­ti­tude des pèle­rins. Nous vou­lons éga­le­ment convier tous Nos Fils à renou­ve­ler, en cette année jubi­laire, leur pié­té confiante et géné­reuse envers Celle qui, selon le mot de saint Pie X, dai­gna éta­blir à Lourdes « le siège de son immense bon­té ». [1]

Toute terre chré­tienne est une terre mariale, et il n’est pas de peuple rache­té dans le sang du Christ, qui n’aime à pro­cla­mer Marie sa Mère et sa Patronne. Cette véri­té prend tou­te­fois un relief sai­sis­sant quand on évoque l’histoire de la France. Le culte de la Mère de Dieu remonte aux ori­gines de son évan­gé­li­sa­tion et, par­mi les plus anciens sanc­tuaires marials, Chartres attire encore les pèle­rins en grand nombre et des mil­liers de jeunes. Le Moyen Age qui, avec saint Bernard notam­ment, chan­ta la gloire de Marie et célé­bra ses mys­tères, vit l’admirable efflo­res­cence de vos cathé­drales dédiées à Notre-​Dame : Le Puy, Reims, Amiens, Paris et tant d’autres… Cette gloire de l’Immaculée, elles l’annoncent de loin par leurs flèches élan­cées, elles la font res­plen­dir dans la pure lumière de leurs vitraux et l’harmonieuse beau­té de leurs sta­tues ; elles attestent sur­tout la foi d’un peuple se haus­sant au-​dessus de lui-​même dans un élan magni­fique pour dres­ser dans le ciel de France l’hommage per­ma­nent de sa pié­té mariale.

Dans les villes et les cam­pagnes, au som­met des col­lines ou domi­nant la mer, les sanc­tuaires consa­crés à Marie – humbles cha­pelles ou splen­dides basi­liques – cou­vrirent peu à peu le pays de leur ombre tuté­laire. Princes et pas­teurs, fidèles innom­brables y sont accou­rus au long des siècles vers la Vierge Sainte, qu’ils saluèrent des titres les plus expres­sifs de leur confiance ou de leur gra­ti­tude. Ici l’on invoque Notre-​Dame de Miséricorde, de Toute Aide ou de Bon Secours ; là, le pèle­rin se réfu­gie auprès de Notre-​Dame de la Garde, de Pitié ou de Consolation ; ailleurs, sa prière monte vers Notre-​Dame de Lumière, de Paix, de Joie ou d’Espérance ; ou encore il implore Notre-​Dame des Vertus, des Miracles ou des Victoires. Admirable lita­nie de vocables, dont l’énumération jamais ache­vée raconte, de pro­vince en pro­vince, les bien­faits que la Mère de Dieu répan­dit au cours des âges sur la terre de France.

Le XIXème siècle devait pour­tant, après la tour­mente révo­lu­tion­naire, être à bien des titres le siècle des pré­di­lec­tions mariales. Pour ne citer qu’un fait, qui ne connaît aujourd’hui la « médaille mira­cu­leuse » ? Révélée, au cœur même de la capi­tale fran­çaise, à une humble fille de S. Vincent de Paul que Nous eûmes la joie d’inscrire au cata­logue des Saints, cette médaille frap­pée à l’effigie de « Marie conçue sans péché » a répan­du en tous lieux ses pro­diges spi­ri­tuels et maté­riels. Et quelques années plus tard, du 11 février au 16 juillet 1858, il plai­sait à la Bienheureuse Vierge Marie, par une faveur nou­velle, de se mani­fes­ter sur la terre pyré­néenne à une enfant pieuse et pure, issue d’une famille chré­tienne, labo­rieuse dans sa pau­vre­té. « Elle vient à Bernadette, disions-​Nous jadis, elle en fait sa confi­dente, la col­la­bo­ra­trice, l’instrument de sa mater­nelle ten­dresse et de la misé­ri­cor­dieuse toute-​puissance de son Fils, pour res­tau­rer le monde dans le Christ par une nou­velle et incom­pa­rable effu­sion de la Rédemption ». [2]

Les évé­ne­ments qui se dérou­lèrent alors à Lourdes, et dont on mesure mieux aujourd’hui les pro­por­tions spi­ri­tuelles, vous sont bien connus. Vous savez, chers Fils et Vénérables frères, dans quelles condi­tions éton­nantes, mal­gré raille­ries, doutes et oppo­si­tions, la voix de cette enfant, mes­sa­gère de l’Immaculée, s’est impo­sée au monde. Vous savez la fer­me­té et la pure­té du témoi­gnage, éprou­vé avec sagesse par l’autorité épis­co­pale et sanc­tion­né par elle dès 1862. Déjà les foules étaient accou­rues, et elles n’ont pas ces­sé de défer­ler vers la Grotte des Apparitions, à la source mira­cu­leuse, dans le sanc­tuaire éle­vé à la demande de Marie. C’est l’émouvant cor­tège des humbles, des malades et des affli­gés ; c’est l’imposant pèle­ri­nage de mil­liers de fidèles d’un dio­cèse ou d’une nation ; c’est la dis­crète démarche d’une âme inquiète qui cherche la véri­té… « Jamais, disions-​Nous, en un lieu de la terre, on n’a vu pareil cor­tège de souf­france, jamais pareil rayon­ne­ment de paix, de séré­ni­té et de joie !» [3] Jamais, pourrions-​Nous ajou­ter, on ne sau­ra la somme de bien­faits dont le monde est rede­vable à la Vierge secou­rable ! « Ô heu­reuse grotte, hono­rée de l’apparition de la divine Mère ! rocher véné­rable, duquel ont jailli à pleins flots des eaux vivi­fiantes ». [4])

Ces cent années de culte marial, au sur­plus, ont en quelque sorte tis­sé entre le Siège de Pierre et le sanc­tuaire pyré­néen des liens étroits, qu’il Nous plaît de recon­naître. La Vierge Marie elle-​même n’a‑t-elle pas dési­ré ces rap­pro­che­ments ? « Ce qu’à Rome par son Magistère infaillible le Souverain Pontife défi­nis­sait, la Vierge Immaculée, Mère de Dieu, bénie entre toutes les femmes, vou­lut, semble-​t-​il, le confir­mer de sa bouche, quand peu après elle se mani­fes­ta par une célèbre appa­ri­tion à la Grotte de Massabielle…» [5] Certes, la parole infaillible du Pontife romain, inter­prète authen­tique de la véri­té révé­lée, n’avait besoin d’aucune confir­ma­tion céleste pour s’imposer à la foi des fidèles. Mais avec quelle émo­tion et quelle gra­ti­tude le peuple chré­tien et ses pas­teurs ne recueillirent-​ils pas des lèvres de Bernadette cette réponse venue du ciel : « Je suis l’Immaculée Conception » !

Aussi n’est-il pas éton­nant que Nos Prédécesseurs se soient plu à mul­ti­plier leurs faveurs envers ce sanc­tuaire. Dès 1869, Pie IX, de sainte mémoire, se réjouis­sait de ce que les obs­tacles sus­ci­tés contre Lourdes par la malice des hommes eussent per­mis de « mani­fes­ter avec plus de force et d’évidence la clar­té du fait ». [6] Et, fort de cette assu­rance, il comble de bien­faits spi­ri­tuels l’église nou­vel­le­ment édi­fiée et fait cou­ron­ner la sta­tue de Notre Dame de Lourdes. Léon XIII, en 1892, accorde l’office propre et la messe de la fête de « l’apparition de la Bienheureuse Vierge Marie Immaculée », que son suc­ces­seur éten­dra bien­tôt à l’Eglise uni­ver­selle ; l’antique appel de l’Ecriture y trou­ve­ra désor­mais une appli­ca­tion nou­velle : « Lève-​toi, mon amie, ma belle, et viens : ma colombe, qui te tiens dans les fentes des rochers, qui te caches dans les parois escar­pées !» (Ct 2,13–14) [7]) Vers la fin de sa vie, le grand Pontife tint à inau­gu­rer et à bénir lui-​même la repro­duc­tion de la Grotte de Massabielle édi­fiée dans les jar­dins du Vatican et, à la même époque, sa voix s’élevait vers la Vierge de Lourdes pour une prière ardente et confiante : « Que dans sa puis­sance la Vierge Mère, qui coopé­ra autre­fois par son amour à la nais­sance des fidèles dans l’Eglise, soit encore main­te­nant l’instrument et la gar­dienne de notre salut ; … qu’elle rende la tran­quilli­té de la paix aux esprits angois­sés ; qu’elle hâte enfin, dans la vie pri­vée comme dans la vie publique, le retour à Jésus-​Christ ». [8]

Le cin­quan­te­naire de la Définition dog­ma­tique de l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge offrit à S. Pie X l’occasion d’attester dans un docu­ment solen­nel le lien his­to­rique entre cet acte du Magistère et l’apparition de Lourdes : « A peine Pie IX avait-​il défi­ni de foi catho­lique que Marie fut dès l’origine exempte de péché, que la Vierge elle-​même com­men­çait à opé­rer à Lourdes des mer­veilles ». [9] Peu après, il crée le titre épis­co­pal de Lourdes, rat­ta­ché à celui de Tarbes, et signe l’introduction de la cause de béa­ti­fi­ca­tion de Bernadette. Il était sur­tout réser­vé à ce grand Pape de l’Eucharistie de sou­li­gner et de favo­ri­ser l’admirable conjonc­tion qui existe à Lourdes entre le culte eucha­ris­tique et la prière mariale : « La pié­té envers la Mère de Dieu, note-​t-​il, y fit fleu­rir une remar­quable et ardente pié­té envers le Christ Notre Seigneur. » [10] Pouvait-​il d’ailleurs en être autre­ment ? Tout en Marie nous porte vers son Fils, unique Sauveur, en pré­vi­sion des mérites duquel elle fut imma­cu­lée et pleine de grâces ; tout en Marie nous élève à la louange de l’adorable Trinité, et bien­heu­reuse fut Bernadette, égre­nant son cha­pe­let devant la Grotte, qui apprit des lèvres et du regard de la Vierge Sainte à rendre gloire au Père, au Fils et à l’Esprit Saint ! Aussi sommes-​Nous heu­reux, en ce Centenaire, de Nous asso­cier à cet hom­mage ren­du par S. Pie X : « La gloire unique du sanc­tuaire de Lourdes réside en ce fait que les peuples y sont de par­tout atti­rés par Marie à l’adoration du Christ Jésus dans l’auguste sacre­ment, en sorte que ce sanc­tuaire, à la fois centre de culte marial et trône du mys­tère eucha­ris­tique, sur­passe, semble-​t-​il, en gloire, tous les autres dans le monde catho­lique ». [11]

Ce sanc­tuaire déjà com­blé de faveurs, Benoît XV tint à l’enrichir de nou­velles et pré­cieuses indul­gences et, si les tra­giques cir­cons­tances de son Pontificat ne lui per­mirent pas de mul­ti­plier les actes publics de sa dévo­tion, il vou­lut néan­moins hono­rer la cité mariale en accor­dant à son évêque le pri­vi­lège du pal­lium au lieu des appa­ri­tions. Pie XI, qui avait lui-​même été pèle­rin de Lourdes, pour­sui­vit son œuvre et eut la joie d’élever sur les autels la pri­vi­lé­giée de la Vierge, deve­nue sous le voile Sœur Marie-​Bernard, de la Congrégation de la Charité et de l’Instruction chré­tienne. N’authentifiait-il pas pour ain­si dire à son tour la pro­messe de l’Immaculée à la jeune Bernadette « d’être heu­reuse non pas en ce monde, mais dans l’autre » ? Et désor­mais Nevers, qui s’honore de gar­der la châsse pré­cieuse, attire en grand nombre les pèle­rins de Lourdes, dési­reux d’apprendre auprès de la Sainte à accueillir comme il convient le mes­sage de Notre-​Dame. Bientôt l’illustre Pontife, qui venait à l’exemple de ses Prédécesseurs d’honorer d’une Légation les fêtes anni­ver­saires des Apparitions, déci­dait de clô­tu­rer le Jubilé de la Rédemption à la Grotte de Massabielle, là où, selon ses propres termes, « la Vierge Marie Immaculée se mon­tra plu­sieurs fois à la Bienheureuse Bernadette Soubirous, où avec bon­té elle exhor­ta tous les hommes à la péni­tence, en ce lieu même de l’étonnante appa­ri­tion qu’elle com­bla de grâces et de pro­diges ». [12] En véri­té, concluait Pie XI, ce sanc­tuaire « passe main­te­nant à juste titre pour l’un des prin­ci­paux sanc­tuaires marials du monde ». [13]

A ce concert una­nime de louanges, com­ment n’aurions-Nous pas uni Notre voix ? Nous le fîmes notam­ment dans Notre Encyclique Fulgens coro­na, en rap­pe­lant à la suite de Nos Prédécesseurs que la « Bienheureuse Vierge Marie elle-​même vou­lut confir­mer, semble-​t-​il, par un pro­dige, la sen­tence que le Vicaire de son divin Fils sur la terre venait de pro­cla­mer aux applau­dis­se­ments de l’Eglise entière ». [14] Et Nous rap­pe­lions, à cette occa­sion, com­ment les Pontifes Romains, conscients de l’importance de ce pèle­ri­nage, n’avaient ces­sé de « l’enrichir de faveurs spi­ri­tuelles et des bien­faits de leur bien­veillance » [15]. L’histoire de ces cent années, que Nous venons d’évoquer à grands traits, n’est-elle pas en effet une constante illus­tra­tion de cette bien­veillance pon­ti­fi­cale, dont le der­nier acte fut la clô­ture à Lourdes de l’année cen­te­naire du Dogme de l’Immaculée Conception ? Mais à vous, chers Fils et Vénérables Frères, Nous aimons rap­pe­ler spé­cia­le­ment un Document récent par lequel Nous favo­ri­sions l’essor d’un apos­to­lat mis­sion­naire dans votre chère Patrie. Nous eûmes à cœur d’y évo­quer « les mérites sin­gu­liers que la France s’est acquis au cours des siècles dans le pro­grès de la foi catho­lique » et, à ce titre, « Nous tour­nions Notre esprit et Notre cœur vers Lourdes où, quatre ans après la défi­ni­tion du Dogme, la Vierge Immaculée elle même confir­ma sur­na­tu­rel­le­ment par des appa­ri­tions, des entre­tiens et des miracles la décla­ra­tion du Docteur Suprême ». [16]

Aujourd’hui encore, Nous Nous tour­nons vers le célèbre sanc­tuaire qui s’apprête à accueillir sur les rives du Gave la foule des pèle­rins du cen­te­naire. Si, depuis un siècle, d’ardentes sup­pli­ca­tions, publiques et pri­vées, y ont obte­nu de Dieu, par l’intercession de Marie, tant de grâces de gué­ri­son et de conver­sion, Nous avons la ferme confiance qu’en cette année jubi­laire Notre-​Dame vou­dra répondre encore avec lar­gesse à l’attente de ses enfants ; mais Nous avons sur­tout la convic­tion qu’elle nous presse de recueillir les leçons spi­ri­tuelles des appa­ri­tions et de nous enga­ger sur la voie qu’elle nous a si clai­re­ment tracée.

Seconde partie

Ces leçons, écho fidèle du mes­sage évan­gé­lique, font res­sor­tir de façon sai­sis­sante le contraste qui oppose les juge­ments de Dieu à la vaine sagesse de ce monde. Dans une socié­té qui n’a guère conscience des maux qui la rongent, qui voile ses misères et ses injus­tices sous des dehors pros­pères, brillants et insou­ciants, la Vierge Immaculée, que jamais le péché n’effleura, se mani­feste à une enfant inno­cente. Avec une com­pas­sion mater­nelle, elle par­court du regard ce monde rache­té par le sang de son Fils, où, hélas ! le péché fait chaque jour tant de ravages, et, par trois fois, elle lance son pres­sant appel : « Pénitence, péni­tence, péni­tence !» Des gestes expres­sifs sont même deman­dés : « Allez bai­ser la terre en péni­tence pour les pécheurs. » Et au geste, il faut joindre la sup­pli­ca­tion : « Vous prie­rez Dieu pour les pécheurs. » Ainsi, comme au temps de Jean Baptiste, comme au début du minis­tère de Jésus, la même injonc­tion, forte et rigou­reuse, dicte aux hommes la voie du retour à Dieu : « Repentez-​vous !» (Mt 3, 2 ; 4, 17) Et qui ose­rait dire que cet appel à la conver­sion du cœur a, de nos jours, per­du de son actualité ?

Mais la Mère de Dieu pourrait-​elle venir vers ses enfants, si ce n’est en mes­sa­gère de par­don et d’espérance ? Déjà l’eau ruis­selle à ses pieds : « Vous tous qui avez soif, venez vers les eaux, et vous pui­se­rez le salut dans le Seigneur » (Is 55, 1 ; Pr 8, 35) [17]) A cette source, où Bernadette docile est allée la pre­mière boire et se laver, afflue­ront toutes les misères de l’âme et du corps. « J’y suis allé, je me suis lavé et j’ai vu » (Jn 9, 11), pour­ra répondre, avec l’aveugle de l’Evangile, le pèle­rin recon­nais­sant. Mais, comme pour les foules qui se pres­saient autour de Jésus, la gué­ri­son des plaies phy­siques y demeure, en même temps qu’un geste de misé­ri­corde, le signe du pou­voir que le Fils de l’Homme a de remettre les péchés (cf. Mc 2, 10). Auprès de la Grotte bénie, la Vierge nous invite, au nom de son divin Fils, à la conver­sion du cœur et à l’espérance du par­don. L’écouterons-nous ?

Dans cette humble réponse de l’homme qui se recon­naît pécheur réside la vraie gran­deur de cette année jubi­laire. Quels bien­faits ne serait-​on pas en droit d’en attendre pour l’Eglise, si chaque pèle­rin de Lourdes –et même tout chré­tien uni de cœur aux célé­bra­tions du Centenaire –réa­li­sait d’abord en lui-​même cette œuvre de sanc­ti­fi­ca­tion, « non pas en paroles et de langue, mais en actes et en véri­té !» (1 Jn 3, 18). Tout l’y invite, d’ailleurs, car nulle part peut-​être autant qu’à Lourdes on ne se sent à la fois por­té à la prière, à l’oubli de soi et à la cha­ri­té. A voir le dévoue­ment des bran­car­diers et la paix sereine des malades, à consta­ter la fra­ter­ni­té qui ras­semble dans une même invo­ca­tion des fidèles de toute ori­gine, à obser­ver la spon­ta­néi­té de l’entraide et la fer­veur sans affec­ta­tion des pèle­rins age­nouillés devant la Grotte, les meilleurs sont sai­sis par l’attrait d’une vie plus tota­le­ment don­née au ser­vice de Dieu et de leurs frères, les moins fer­vents prennent conscience de leur tié­deur et retrouvent le che­min de la prière, les pécheurs plus endur­cis et les incré­dules eux-​mêmes sont sou­vent tou­chés par la grâce ou du moins, s’ils sont loyaux, ils ne res­tent pas insen­sibles au témoi­gnage de cette « mul­ti­tude de croyants n’ayant qu’un cœur et qu’une âme ». (Ac 4, 32)

A elle seule pour­tant, cette expé­rience de quelques brèves jour­nées de pèle­ri­nages ne suf­fit géné­ra­le­ment pas à gra­ver en carac­tères indé­lé­biles l’appel de Marie à une authen­tique conver­sion spi­ri­tuelle. Aussi exhortons-​Nous les pas­teurs des dio­cèses et tous les prêtres à riva­li­ser de zèle pour que les pèle­ri­nages du Centenaire béné­fi­cient d’une pré­pa­ra­tion, d’une réa­li­sa­tion et sur­tout de len­de­mains aus­si pro­pices que pos­sible à une action pro­fonde et durable de la grâce. Le retour à une pra­tique assi­due des sacre­ments, le res­pect de la morale chré­tienne dans toute la vie, l’engagement enfin dans les rangs de l’Action Catholique et des diverses œuvres recom­man­dées par l’Eglise : à ces condi­tions seule­ment, n’est-il pas vrai, l’important mou­ve­ment de foules pré­vu à Lourdes pour l’année 1958 por­te­ra, selon l’attente même de la Vierge Immaculée, les fruits de salut si néces­saires à l’humanité présente.

Mais, pour pri­mor­diale qu’elle soit, la conver­sion indi­vi­duelle du pèle­rin ne sau­rait ici suf­fire. En cette année jubi­laire, Nous vous exhor­tons, chers Fils et Vénérables Frères, à sus­ci­ter par­mi les fidèles com­mis à vos soins un effort col­lec­tif de renou­veau chré­tien de la socié­té, en réponse à l’appel de Marie : « Que les esprits aveu­glés… soient illu­mi­nés par la lumière de la véri­té et de la jus­tice, deman­dait déjà Pie XI lors des fêtes mariales du Jubilé de la Rédemption ; que ceux qui s’égarent dans l’erreur soient rame­nés dans le droit che­min ; qu’une juste liber­té soit par­tout accor­dée à l’Eglise, et qu’une ère de concorde et de vraie pros­pé­ri­té se lève sur tous les peuples ». [18]

Or le monde, qui offre de nos jours tant de justes motifs de fier­té et d’espoir, connaît aus­si une redou­table ten­ta­tion de maté­ria­lisme, sou­vent dénon­cée par Nos Prédécesseurs et par Nous-​même. Ce maté­ria­lisme, il n’est pas seule­ment dans la phi­lo­so­phie condam­née qui pré­side à la poli­tique et à l’économie d’une por­tion de l’humanité ; il sévit aus­si dans l’amour de l’argent, dont les ravages s’amplifient à la mesure des entre­prises modernes et qui com­mande, hélas ! tant de déter­mi­na­tions pesant sur la vie des peuples ; il se tra­duit par le culte du corps, la recherche exces­sive du confort et la fuite de toute aus­té­ri­té de vie ; il pousse au mépris de la vie humaine, de celle même que l’on détruit avant qu’elle ait vu le jour ; il est dans la pour­suite effré­née du plai­sir, qui s’étale sans pudeur et tente même de séduire, par les lec­tures et les spec­tacles, des âmes encore pures ; il est dans l’insouciance de son frère, dans l’égoïsme qui l’écrase, dans l’injustice qui le prive de ses droits, en un mot dans cette concep­tion de la vie qui règle tout en vue de la seule pros­pé­ri­té maté­rielle et des satis­fac­tions ter­restres. « Mon âme, disait un riche, tu as quan­ti­té de biens en réserve pour long­temps ; repose-​toi, mange, bois, fais la fête. Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même on va te rede­man­der ton âme ». (Lc 12, 19–20.)

A une socié­té qui, dans sa vie publique, conteste sou­vent les droits suprêmes de Dieu, qui vou­drait gagner l’univers au prix de son âme (cf. Mc 8, 36) et cour­rait ain­si à sa perte, la Vierge mater­nelle a lan­cé comme un cri d’alarme. Attentifs à son appel, que les prêtres osent prê­cher à tous sans crainte les grandes véri­tés du salut. Il n’est de renou­veau durable, en effet, que fon­dé sur les prin­cipes infran­gibles de la foi et il appar­tient aux prêtres de for­mer la conscience du peuple chré­tien. De même que l’Immaculée, com­pa­tis­sante à nos misères mais clair­voyante sur nos vrais besoins, vient aux hommes pour leur rap­pe­ler les démarches essen­tielles et aus­tères de la conver­sion reli­gieuse, les ministres de la Parole de Dieu doivent, avec une sur­na­tu­relle assu­rance, tra­cer aux âmes la route étroite qui mène à la vie (cf. Mt 7, 14). Ils le feront sans oublier de quel esprit de dou­ceur et de patience ils se réclament (cf. Lc 9, 55), mais sans rien voi­ler des exi­gences évan­gé­liques. A l’école de Marie, ils appren­dront à ne vivre que pour don­ner le Christ au monde, mais, s’il le faut aus­si, à attendre avec foi l’heure de Jésus et à demeu­rer au pied de la croix.

Autour de leurs prêtres, les fidèles se doivent de col­la­bo­rer à cet effort de renou­veau. Là où la Providence l’a pla­cé, qui donc ne peut faire davan­tage encore pour la cause de Dieu ? Notre pen­sée se tourne d’abord vers la mul­ti­tude des âmes consa­crées, qui se dévouent dans l’Eglise à d’innombrables œuvres de bien. Leurs vœux de reli­gion les appliquent plus que d’autres à lut­ter vic­to­rieu­se­ment, sous l’égide de Marie, contre le défer­le­ment sur le monde des appé­tits immo­dé­rés d’indépendance, de richesse et de jouis­sance ; aus­si, à l’appel de l’Immaculée, voudront-​elles s’opposer à l’assaut du mal par les armes de la prière et de la péni­tence et par les vic­toires de la cha­ri­té. Notre pen­sée se tourne éga­le­ment vers les familles chré­tiennes, pour les conju­rer de demeu­rer fidèles à leur irrem­pla­çable mis­sion dans la socié­té. Qu’elles se consacrent, en cette année jubi­laire, au Cœur Immaculé de Marie ! Cet acte de pié­té sera pour les époux une aide spi­ri­tuelle pré­cieuse dans la pra­tique des devoirs de la chas­te­té et de la fidé­li­té conju­gales ; il gar­de­ra dans sa pure­té l’atmosphère du foyer où gran­dissent les enfants ; bien plus, il fera de la famille, vivi­fiée par sa dévo­tion mariale, une cel­lule vivante de la régé­né­ra­tion sociale et de la péné­tra­tion apos­to­lique. Et certes, au delà du cercle fami­lial, les rela­tions pro­fes­sion­nelles et civiques offrent aux chré­tiens sou­cieux de tra­vailler au renou­veau de la socié­té un champ d’action consi­dé­rable. Rassemblés aux pieds de la Vierge, dociles à ses exhor­ta­tions, ils por­te­ront d’abord sur eux-​mêmes un regard exi­geant et ils vou­dront extir­per de leur conscience les juge­ments faux et les réac­tions égoïstes, crai­gnant le men­songe d’un amour de Dieu qui ne se tra­dui­rait pas en amour effec­tif de leurs frères (cf. 1 Jn 4, 20). Ils cher­che­ront, chré­tiens de toutes classes et de toutes nations, à se ren­con­trer dans la véri­té et la cha­ri­té, à ban­nir les incom­pré­hen­sions et les sus­pi­cions. Sans doute, énorme est le poids des struc­tures sociales et des pres­sions éco­no­miques qui pèse sur la bonne volon­té des hommes et sou­vent la para­lyse. Mais, s’il est vrai, comme Nos Prédécesseurs et Nous-​même l’avons sou­li­gné avec insis­tance, que la ques­tion de la paix sociale et poli­tique est d’abord, en l’homme, une ques­tion morale, aucune réforme n’est fruc­tueuse, aucun accord n’est stable sans un chan­ge­ment et une puri­fi­ca­tion des cœurs. La Vierge de Lourdes le rap­pelle à tous en cette année jubilaire !

Et si, dans sa sol­li­ci­tude, Marie se penche avec quelque pré­di­lec­tion vers cer­tains de ses enfants, n’est-ce pas, chers Fils et Vénérables Frères, vers les petits, les pauvres et les malades, que Jésus a tant aimés ? « Venez à moi, vous tous qui êtes las et acca­blés, et je vous sou­la­ge­rai », semble-​t-​elle dire avec son divin Fils. (Mt 11, 28.) Allez à elle, vous qu’écrase la misère maté­rielle, sans défense devant les rigueurs de la vie et l’indifférence des hommes ; allez à elle, vous que frappent les deuils et les épreuves morales ; allez a elle, chers malades et infirmes, qui êtes vrai­ment reçus et hono­rés à Lourdes comme les membres souf­frants de Notre-​Seigneur ; allez à elle et rece­vez la paix du cœur, la force du devoir quo­ti­dien, la joie du sacri­fice offert. La Vierge Immaculée, qui connaît les che­mi­ne­ments secrets de la grâce dans les âmes et le tra­vail silen­cieux de ce levain sur­na­tu­rel du monde, sait de quel prix sont, aux yeux de Dieu, vos souf­frances unies à celles du Sauveur. Elles peuvent gran­de­ment concou­rir, Nous n’en dou­tons pas, à ce renou­veau chré­tien de la socié­té que Nous implo­rons de Dieu par la puis­sante inter­ces­sion de sa Mère. Qu’à la prière des malades, des humbles, de tous les pèle­rins de Lourdes, Marie tourne éga­le­ment son regard mater­nel vers ceux qui demeurent encore hors de l’unique ber­cail de l’Eglise, pour les ras­sem­bler dans l’unité ! Qu’elle porte son regard sur ceux qui cherchent et qui ont soif de véri­té, pour les conduire à la source des eaux vives ! Qu’elle par­coure enfin du regard ces conti­nents immenses et ces vastes zones humaines où le Christ est, hélas ! si peu connu, si peu aimé, et qu’elle obtienne à l’Eglise la liber­té et la joie de répondre en tous lieux, tou­jours jeune, sainte et apos­to­lique, à l’attente des hommes !

« Voulez-​vous avoir la bon­té de venir…», disait la Sainte Vierge à Bernadette. Cette invi­ta­tion dis­crète, qui ne contraint pas, qui s’adresse au cœur et sol­li­cite avec déli­ca­tesse une réponse libre et géné­reuse, la Mère de Dieu la pro­pose de nou­veau à ses fils de France et du monde. Sans s’imposer, elle les presse de se réfor­mer eux-​mêmes et de tra­vailler de toutes leurs forces au salut du monde. Les chré­tiens ne res­te­ront pas sourds à cet appel ; ils iront à Marie. Et c’est à cha­cun d’eux qu’au terme de cette Lettre Nous vou­drions dire avec saint Bernard : « Dans les périls, dans les angoisses, dans les per­plexi­tés, son­gez à Marie, invo­quez Marie… En la sui­vant, on ne s’égare point ; en la priant, on ne tombe pas dans le déses­poir ; en pen­sant à elle, on n’erre point. Si elle vous sou­tient, vous ne tom­be­rez pas ; si elle vous pro­tège, vous n’aurez rien à craindre ; si elle vous accom­pagne, vous ne connaî­trez pas la fatigue ; sa faveur vous condui­ra au terme…» [19])

Nous avons confiance, chers Fils et Vénérables Frères, que Marie exau­ce­ra votre prière et la Nôtre. Nous le lui deman­dons en cette fête de la Visitation, bien propre à célé­brer Celle qui dai­gna, il y a un siècle, visi­ter la terre de France. Et en vous invi­tant à chan­ter à Dieu, avec la Vierge Immaculée, le Magnificat de votre gra­ti­tude, Nous appe­lons sur vous mêmes et vos fidèles, sur le sanc­tuaire de Lourdes et ses pèle­rins, sur tous ceux qui portent la res­pon­sa­bi­li­té des fêtes du cen­te­naire, la plus large effu­sion de grâces, en gage des­quelles Nous vous accor­dons de grand cœur, dans Notre constante et pater­nelle bien­veillance, la Bénédiction apostolique.

Pie XII, Pape.

Notes de bas de page
  1. S. PIE X, Lettre du 12 juillet 1914 : AAS 6 (1914), p. 376.[]
  2. Discours du 28 avril 1935 à Lourdes : CARD. EUGÈNE PACELLI, Discorsi e pane­gi­ri­ci, Vatican 1956, p. 435.[]
  3. Ibidem, p. 437.[]
  4. Office de la fête des Apparitions, Hymne des 2es Vêpres. (en latin dans le texte ori­gi­nal[]
  5. PIE XI, Décret de Tuto pour la Canonisation de Sainte Bernadette (2 juillet 1933) : AAS 25 (1933), p. 377.[]
  6. B. PIE IX, Lettre du 4 sept. 1869 à Henri Lasserre : Archivio Secreto Vaticano, Ep. lat., an. 1869, n. 388, f. 695.[]
  7. Graduel de la Messe de la fête des Apparitions. (en latin dans le texte ori­gi­nal[]
  8. S. PIE X, Bref du 8 sep­tembre 1901 : Acta Leonis XIII, vol. 21, pp. 159–160.[]
  9. S. PIE X, Lettre ency­clique Ad diem illum (2 février 1904) : Acta Pii X, vol, 1, p. 149.[]
  10. S. PIE X, Lettre du 12 juillet 1914 : AAS 6 (1914), p. 377.[]
  11. S. PIE X, Bref du 25 avril 1911 : Arch. Brev. Ap., Pius X, an. 1911, Div. Lib. IX, pars I, f. 337.[]
  12. PIE XI, Bref du 11 jan­vier 1933 : Arch. Brev. Ap., Pius XI, Ind. Perpet. f.128.[]
  13. Ibidem.[]
  14. PIE XII, Lettre ency­clique Fulgens coro­na (8 sept. 1953) : AAS 45 (1953), p. 578.[]
  15. Ibidem.[]
  16. PIE XII, Constitution apos­to­lique Omnium Ecclesiarum (15 août 1954) : AAS 46 (1954), p. 567.[]
  17. Office de la fête des Apparitions, 1er Répons du 3e Noct. (en latin dans le texte ori­gi­nal[]
  18. PIE XI, Lettre du 10 jan­vier 1935 : AAS 27 (1935), p. 7.[]
  19. S. BERNARD, 2e Homélie sur l’évangile « Missus est » : PL 183, 70–71. (en latin dans le texte ori­gi­nal[]