Pie XI

Lettre encyclique Quas Primas

Aux Patriarches, Primats, Archevêques, Evêques et autres ordinaires de lieu, en paix et communion avec le Siège apostolique.

11 décembre 1925

Institution de la fête du Christ-Roi

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 11 décembre de l’Année sainte 1925

1. Dans [1] la pre­mière Encyclique qu’au début de Notre Pontificat Nous adres­sions aux évêques du monde entier [2], Nous recher­chions la cause intime des cala­mi­tés contre les­quelles, sous Nos yeux, se débat, acca­blé, le genre humain.

Or, il Nous en sou­vient, Nous pro­cla­mions ouver­te­ment deux choses : l’une, que ce débor­de­ment de maux sur l’u­ni­vers pro­ve­nait de ce que la plu­part des hommes avaient écar­té Jésus-​Christ et sa loi très sainte des habi­tudes de leur vie indi­vi­duelle aus­si bien que de leur vie fami­liale et de leur vie publique ; l’autre, que jamais ne pour­rait luire une ferme espé­rance de paix durable entre les peuples tant que les indi­vi­dus et les nations refu­se­raient de recon­naître et de pro­cla­mer la sou­ve­rai­ne­té de Notre Sauveur. C’est pour­quoi, après avoir affir­mé qu’il fal­lait cher­cher la paix du Christ par le règne du Christ, Nous avons décla­ré Notre inten­tion d’y tra­vailler dans toute la mesure de Nos forces ; par le règne du Christ, disions-​Nous, car, pour rame­ner et conso­li­der la paix, Nous ne voyions pas de moyen plus effi­cace que de res­tau­rer la sou­ve­rai­ne­té de Notre Seigneur.

2. Depuis, Nous avons clai­re­ment pres­sen­ti l’ap­proche de temps meilleurs en voyant l’empressement des peuples à se tour­ner – les uns pour la pre­mière fois, les autres avec une ardeur sin­gu­liè­re­ment accrue – vers le Christ et vers son Eglise, unique dis­pen­sa­trice du salut : preuve évi­dente que beau­coup d’hommes, jusque-​là exi­lés, peut-​on dire, du royaume du Rédempteur pour avoir mépri­sé son auto­ri­té, pré­parent heu­reu­se­ment et mènent à son terme leur retour au devoir de l’obéissance.

Tout ce qui est sur­ve­nu, tout ce qui s’est fait au cours de l’Année sainte, digne vrai­ment d’une éter­nelle mémoire, n’a-​t-​il pas contri­bué puis­sam­ment à l’hon­neur et à la gloire du Fondateur de l’Eglise, de sa sou­ve­rai­ne­té et de sa royau­té suprême ?

Voici d’a­bord l’Exposition des Missions, qui a pro­duit sur l’es­prit et sur le cœur des hommes une si pro­fonde impres­sion. On y a vu les tra­vaux entre­pris sans relâche par l’Eglise pour étendre le royaume de son Epoux chaque jour davan­tage sur tous les conti­nents, dans toutes les îles, même celles qui sont per­dues au milieu de l’o­céan ; on y a vu les nom­breux pays que de vaillants et invin­cibles mis­sion­naires ont conquis au catho­li­cisme au prix de leurs sueurs et de leur sang ; on y a vu enfin les immenses ter­ri­toires qui sont encore à sou­mettre à la douce et salu­taire domi­na­tion de notre Roi.

Voici les pèle­rins accou­rus, de par­tout, à Rome, durant l’Année sainte, conduits par leurs évêques ou par leurs prêtres. Quel motif les ins­pi­rait donc, sinon de puri­fier leurs âmes et de pro­cla­mer, au tom­beau des Apôtres et devant Nous, qu’ils sont et qu’ils res­te­ront sous l’au­to­ri­té du Christ ?

Voici les cano­ni­sa­tions, où Nous avons décer­né, après la preuve écla­tante de leurs admi­rables ver­tus, les hon­neurs réser­vés aux saints, à six confes­seurs ou vierges. Le règne de notre Sauveur n’a-​t-​il pas, en ce jour, brillé d’un nou­vel éclat ? Ah ! quelle joie, quelle conso­la­tion ce fut pour Notre âme, après avoir pro­non­cé les décrets de cano­ni­sa­tion, d’en­tendre, dans la majes­tueuse basi­lique de Saint Pierre, la foule immense des fidèles, au milieu du chant de l’ac­tion de grâces, accla­mer d’une seule voix la royau­té glo­rieuse du Christ : Tu Rex glo­riae Christe !

A l’heure où les hommes et les Etats sans Dieu, deve­nus la proie des guerres qu’al­lument la haine et des dis­cordes intes­tines, se pré­ci­pitent à la ruine et à la mort, l’Eglise de Dieu, conti­nuant à don­ner au genre humain l’a­li­ment de la vie spi­ri­tuelle, engendre et élève pour le Christ des géné­ra­tions suc­ces­sives de saints et de saintes ; le Christ, à son tour, ne cesse d’ap­pe­ler à l’é­ter­nelle béa­ti­tude de son royaume céleste ceux en qui il a recon­nu de très fidèles et obéis­sants sujets de son royaume terrestre.

Voici encore le XVIe cen­te­naire du Concile de Nicée qui coïn­ci­da avec le grand Jubilé. Nous avons ordon­né de célé­brer cet anni­ver­saire sécu­laire ; Nous l’a­vons Nous-​même com­mé­mo­ré dans la basi­lique vati­cane, d’au­tant plus volon­tiers que c’est ce Concile qui défi­nit et pro­cla­ma comme dogme de foi catho­lique la consub­stan­tia­li­té du Fils unique de Dieu avec son Père ; c’est lui qui, en insé­rant dans sa for­mule de foi ou Credo les mots cuius regni non erit finis, affir­ma du même coup la digni­té royale du Christ.

Ainsi donc, puisque cette Année sainte a contri­bué en plus d’une occa­sion à mettre en lumière la royau­té du Christ, Nous croyons accom­plir un acte des plus conformes à Notre charge apos­to­lique en accé­dant aux sup­pliques indi­vi­duelles ou col­lec­tives de nom­breux car­di­naux, évêques ou fidèles ; Nous clô­tu­re­rons donc cette année par l’in­tro­duc­tion dans la litur­gie de l’Eglise d’une fête spé­ciale en l’hon­neur de Notre Seigneur Jésus-​Christ Roi.

Ce sujet, Vénérables Frères, Nous tient à ce point à cœur que Nous dési­rons vous en entre­te­nir quelques ins­tants ; il vous appar­tien­dra ensuite de rendre acces­sible à l’in­tel­li­gence et aux sen­ti­ments de votre peuple tout ce que Nous dirons sur le culte du Christ-​Roi, afin d’as­su­rer, dès le début et pour plus tard, des fruits nom­breux à la célé­bra­tion annuelle de cette solennité.

4. Depuis long­temps, dans le lan­gage cou­rant, on donne au Christ le titre de Roi au sens méta­pho­rique ; il l’est, en effet, par l’é­mi­nente et suprême per­fec­tion dont il sur­passe toutes les créa­tures. Ainsi, on dit qu’il règne sur les intel­li­gences humaines, à cause de la péné­tra­tion de son esprit et de l’é­ten­due de sa science, mais sur­tout parce qu’il est la Vérité et que c’est de lui que les hommes doivent rece­voir la véri­té et l’ac­cep­ter doci­le­ment. On dit qu’il règne sur les volon­tés humaines, parce qu’en lui, à la sain­te­té de la volon­té divine cor­res­pond une par­faite rec­ti­tude et sou­mis­sion de la volon­té humaine, mais aus­si parce que sous ses ins­pi­ra­tions et ses impul­sions notre volon­té libre s’en­thou­siasme pour les plus nobles causes. On dit enfin qu’il est le Roi des cœurs, à cause de son incon­ce­vable cha­ri­té qui sur­passe toute com­pré­hen­sion humaine [3] et à cause de sa dou­ceur et de sa bon­té qui attirent à lui tous les cœurs : car dans tout le genre humain il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais per­sonne pour être aimé comme le Christ Jésus.

5. Mais, pour entrer plus à fond dans Notre sujet, il est de toute évi­dence que le nom et la puis­sance de roi doivent être attri­bués, au sens propre du mot, au Christ dans son huma­ni­té ; car c’est seule­ment du Christ en tant qu’­homme qu’on peut dire : Il a reçu du Père la puis­sance, l’hon­neur et la royau­té [4]; comme Verbe de Dieu, consub­stan­tiel au Père, il ne peut pas ne pas avoir tout en com­mun avec le Père et, par suite, la sou­ve­rai­ne­té suprême et abso­lue sur toutes les créatures.

6. Que le Christ soit Roi, ne le lisons-​nous pas dans maints pas­sages des Ecritures ! C’est lui le Dominateur issu de Jacob [5], le Roi éta­bli par le Père sur Sion, sa mon­tagne sainte, pour rece­voir en héri­tage les nations et étendre son domaine jus­qu’aux confins de la terre [6], le véri­table Roi futur d’Israël, figu­ré, dans le can­tique nup­tial, sous les traits d’un roi très riche et très puis­sant, auquel s’a­dressent ces paroles : Votre trône, ô Dieu, est dres­sé pour l’é­ter­ni­té ; le sceptre de votre royau­té est un sceptre de droi­ture [7].

Passons sur beau­coup de pas­sages ana­logues ; mais, dans un autre endroit, comme pour des­si­ner avec plus de pré­ci­sion les traits du Christ, on nous pré­dit que son royaume igno­re­ra les fron­tières et sera enri­chi des tré­sors de la jus­tice et de la paix : En ses jours se lève­ra la jus­tice avec l’a­bon­dance de la paix… Il domi­ne­ra, d’une mer à l’autre, du fleuve jus­qu’aux extré­mi­tés de la terre [8].

A ces témoi­gnages s’a­joutent encore plus nom­breux les oracles des pro­phètes et notam­ment celui, bien connu, d’Isaïe : Un petit enfant… nous est né, un fils nous a été don­né. La charge du com­man­de­ment a été posée sur ses épaules. On l’ap­pel­le­ra l’Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix. Son empire s’é­ten­dra et joui­ra d’une paix sans fin ; il s’as­soi­ra sur le trône de David et domi­ne­ra sur son royaume, pour l’é­ta­blir et l’af­fer­mir dans la jus­tice et l’é­qui­té, main­te­nant et à jamais [9].

Les autres pro­phètes ne s’ex­priment pas différemment.

Tel Jérémie, annon­çant dans la race de David un germe de jus­tice, ce fils de David qui régne­ra en roi, sera sage et éta­bli­ra la jus­tice sur la terre [10]. Tel Daniel, pré­di­sant la consti­tu­tion par le Dieu du ciel d’un royaume qui ne sera jamais ren­ver­sé… et qui dure­ra éter­nel­le­ment [11] ; et, peu après, il ajoute : Je regar­dais durant une vision noc­turne, et voi­là que, sur les nuées du ciel, quel­qu’un s’a­van­çait sem­blable au Fils de l’homme ; il par­vint jus­qu’au­près de l’Ancien des jours et on le pré­sen­ta devant lui. Et celui-​ci lui don­na la puis­sance, l’hon­neur et la royau­té ; tous les peuples, de toutes races et de toutes langues, le ser­vi­ront ; sa puis­sance est une puis­sance éter­nelle, qui ne lui sera pas reti­rée, et son royaume sera incor­rup­tible [12]. Tel Zacharie, pro­phé­ti­sant l’en­trée à Jérusalem, aux accla­ma­tions de la foule, du juste et du sau­veur, le Roi plein de man­sué­tude mon­té sur une ânesse et sur son pou­lain [13]: les saints évan­gé­listes n’ont-​ils pas consta­té et prou­vé la réa­li­sa­tion de cette prophétie ?

Cette doc­trine du Christ-​Roi, Nous venons de l’es­quis­ser d’a­près les livres de l’Ancien Testament ; mais tant s’en faut qu’elle dis­pa­raisse dans les pages du Nouveau ; elle y est, au contraire, confir­mée d’une manière magni­fique et en termes splendides.

Rappelons seule­ment le mes­sage de l’ar­change appre­nant à la Vierge qu’elle engen­dre­ra un fils ; qu’à ce fils le Seigneur Dieu don­ne­ra le trône de David, son père ; qu’il régne­ra éter­nel­le­ment sur la mai­son de Jacob et que son règne n’au­ra point de fin [14]. Ecoutons main­te­nant les témoi­gnages du Christ lui-​même sur sa sou­ve­rai­ne­té. Dès que l’oc­ca­sion se pré­sente – dans son der­nier dis­cours au peuple sur les récom­penses ou les châ­ti­ments réser­vés dans la vie éter­nelle aux justes ou aux cou­pables ; dans sa réponse au gou­ver­neur romain, lui deman­dant publi­que­ment s’il était roi ; après sa résur­rec­tion, quand il confie aux Apôtres la charge d’en­sei­gner et de bap­ti­ser toutes les nations – il reven­dique le titre de roi [15], il pro­clame publi­que­ment qu’il est roi [16], il déclare solen­nel­le­ment que toute puis­sance lui a été don­née au ciel et sur la terre [17]. Qu’entend-​il par là, sinon affir­mer l’é­ten­due de sa puis­sance et l’im­men­si­té de son royaume ?

Dès lors, faut-​il s’é­ton­ner qu’il soit appe­lé par saint Jean le Prince des rois de la terre [18] ou que, appa­rais­sant à l’Apôtre dans des visions pro­phé­tiques, il porte écrit sur son vête­ment et sur sa cuisse : Roi des rois et Seigneur des sei­gneurs [19]. Le Père a, en effet, consti­tué le Christ héri­tier de toutes choses [20]; il faut qu’il règne jus­qu’à la fin des temps, quand il met­tra tous ses enne­mis sous les pieds de Dieu et du Père [21].

7. De cette doc­trine, com­mune à tous les Livres Saints, dérive natu­rel­le­ment cette consé­quence : étant le royaume du Christ sur la terre, qui doit s’é­tendre à tous les hommes et tous les pays de l’u­ni­vers, l’Eglise catho­lique se devait, au cours du cycle annuel de la litur­gie, de saluer par des mani­fes­ta­tions mul­tiples de véné­ra­tion, en son Auteur et Fondateur, le Roi, le Seigneur, le Roi des rois. Sous une admi­rable varié­té de for­mules, ces hom­mages expriment une seule et même pen­sée ; l’Eglise les employait jadis dans sa psal­mo­die et dans les anciens sacra­men­taires ; elle en fait le même usage à pré­sent dans les prières publiques de l’Office qu’elle adresse chaque jour à la majes­té divine et, à la sainte messe, dans l’im­mo­la­tion de l’hos­tie sans tache. En cette louange per­pé­tuelle du Christ-​Roi, il est facile de sai­sir le mer­veilleux accord de nos rites avec ceux des Orientaux, en sorte que se véri­fie, ici encore, l’exac­ti­tude de la maxime : « Les lois de la prière éta­blissent les lois de la croyance. »

8. Quant au fon­de­ment de cette digni­té et de cette puis­sance de Notre-​Seigneur, saint Cyrille d’Alexandrie l’in­dique très bien : « Pour le dire en un mot, dit-​il, la sou­ve­rai­ne­té que Jésus pos­sède sur toutes les créa­tures, il ne l’a point ravie par la force, il ne l’a point reçue d’une main étran­gère, mais c’est le pri­vi­lège de son essence et de sa nature » [22]. En d’autres termes, son pou­voir royal repose sur cette admi­rable union qu’on nomme l’u­nion hypostatique.

Il en résulte que les anges et les hommes ne doivent pas seule­ment ado­rer le Christ comme Dieu, mais aus­si obéir et être sou­mis à l’au­to­ri­té qu’il pos­sède comme homme ; car, au seul titre de l’u­nion hypo­sta­tique, le Christ a pou­voir sur toutes les créatures.

9. Mais quoi de plus délec­table, de plus suave que de pen­ser que le Christ, en outre, règne sur nous non seule­ment par droit de nature, mais encore par droit acquis, puis­qu’il nous a rache­tés ? Ah ! puissent tous les hommes qui l’ou­blient se sou­ve­nir du prix que nous avons coû­té à notre Sauveur : Vous n’a­vez pas été rache­tés avec de l’or ou de l’argent cor­rup­tibles, mais par le sang pré­cieux du Christ, le sang d’un agneau sans tache et sans défaut [23]. Le Christ nous a ache­tés à grand prix [24] ; nous ne nous appar­te­nons plus. Nos corps eux-​mêmes sont des membres du Christ [25].

Nous vou­lons main­te­nant expli­quer briè­ve­ment la nature et l’im­por­tance de cette royauté.

10. II est presque inutile de rap­pe­ler qu’elle com­porte les trois pou­voirs, sans les­quels on sau­rait à peine conce­voir l’au­to­ri­té royale. Les textes des Saintes Lettres que Nous avons appor­tés en témoi­gnage de la sou­ve­rai­ne­té uni­ver­selle de notre Rédempteur le prouvent sur­abon­dam­ment. C’est, d’ailleurs, un dogme de foi catho­lique que le Christ Jésus a été don­né aux hommes à la fois comme Rédempteur, de qui ils doivent attendre leur salut, et comme Législateur, à qui ils sont tenus d’o­béir [26]. Les évan­gé­listes ne se bornent pas à affir­mer que le Christ a légi­fé­ré, mais ils nous le montrent dans l’exer­cice même de son pou­voir législatif.

A tous ceux qui observent ses pré­ceptes, le divin Maître déclare, en diverses occa­sions et de diverses manières, qu’ils prou­ve­ront ain­si leur amour envers lui et qu’ils demeu­re­ront en son amour [27].

Quant au pou­voir judi­ciaire, Jésus en per­sonne affirme l’a­voir reçu du Père, dans une réponse aux Juifs qui l’ac­cu­saient d’a­voir vio­lé le Sabbat en gué­ris­sant mira­cu­leu­se­ment un malade durant ce jour de repos : « Le Père, leur dit-​il, ne juge per­sonne, mais il a don­né au Fils tout juge­ment » [28]. Dans ce pou­voir judi­ciaire est éga­le­ment com­pris – car il en est insé­pa­rable – le droit de récom­pen­ser ou de châ­tier les hommes, même durant leur vie.

Il faut encore attri­buer au Christ le pou­voir exé­cu­tif : car tous iné­luc­ta­ble­ment doivent être sou­mis à son empire ; per­sonne ne pour­ra évi­ter, s’il est rebelle, la condam­na­tion et les sup­plices que Jésus a annoncés.

11. Toutefois, ce royaume est avant tout spi­ri­tuel et concerne avant tout l’ordre spi­ri­tuel : les paroles de la Bible que Nous avons rap­por­tées plus haut en sont une preuve évi­dente, que vient confir­mer, à maintes reprises, l’at­ti­tude du Christ-Seigneur.

Quand les Juifs, et même les Apôtres, s’i­ma­ginent à tort que le Messie affran­chi­ra son peuple et res­tau­re­ra le royaume d’Israël, il détruit cette illu­sion et leur enlève ce vain espoir ; lorsque la foule qui l’en­toure veut, dans son enthou­siasme, le pro­cla­mer roi, il se dérobe à ce titre et à ces hon­neurs par la fuite et en se tenant caché ; devant le gou­ver­neur romain, encore, il déclare que son royaume n’est pas de ce monde. Dans ce royaume, tel que nous le dépeignent les Evangiles, les hommes se pré­parent à entrer en fai­sant péni­tence. Personne ne peut y entrer sans la foi et sans le bap­tême ; mais le bap­tême, tout en étant un rite exté­rieur, figure et réa­lise une régé­né­ra­tion intime. Ce royaume s’op­pose uni­que­ment au royaume de Satan et à la puis­sance des ténèbres ; à ses adeptes il demande non seule­ment de déta­cher leur cœur des richesses et des biens ter­restres, de pra­ti­quer la dou­ceur et d’a­voir faim et soif de la jus­tice, mais encore de se renon­cer eux-​mêmes et de por­ter leur croix. C’est pour l’Eglise que le Christ, comme Rédempteur, a ver­sé le prix de son sang ; c’est pour expier nos péchés que, comme Prêtre, il s’est offert lui-​même et s’offre per­pé­tuel­le­ment comme vic­time : qui ne voit que sa charge royale doit revê­tir le carac­tère spi­ri­tuel et par­ti­ci­per à la nature supra­ter­restre de cette double fonction ?

12. D’autre part, ce serait une erreur gros­sière de refu­ser au Christ-​Homme la sou­ve­rai­ne­té sur les choses tem­po­relles, quelles qu’elles soient : il tient du Père sur les créa­tures un droit abso­lu, lui per­met­tant de dis­po­ser à son gré de toutes ces créatures.

Néanmoins, tant qu’il vécut sur terre, il s’est tota­le­ment abs­te­nu d’exer­cer cette domi­na­tion ter­restre, il a dédai­gné la pos­ses­sion et l’ad­mi­nis­tra­tion des choses humaines, aban­don­nant ce soin à leurs pos­ses­seurs. Ce qu’il a fait alors, il le conti­nue aujourd’­hui. Pensée expri­mée d’une manière fort heu­reuse dans la litur­gie : « Il ne ravit point les dia­dèmes éphé­mères, celui qui dis­tri­bue les cou­ronnes du ciel. » [29]

13. Ainsi donc, le sou­ve­rain domaine de notre Rédempteur embrasse la tota­li­té des hommes. Sur ce sujet, Nous fai­sons Volontiers Nôtres les paroles de Notre Prédécesseur Léon XIII, d’im­mor­telle mémoire : « Son empire ne s’é­tend pas exclu­si­ve­ment aux nations catho­liques ni seule­ment aux chré­tiens bap­ti­sés, qui appar­tiennent juri­di­que­ment à l’Eglise même s’ils sont éga­rés loin d’elle par des opi­nions erro­nées ou sépa­rés de sa com­mu­nion par le schisme ; il embrasse éga­le­ment et sans excep­tion tous les hommes, même étran­gers à la foi chré­tienne, de sorte que l’empire du Christ Jésus, c’est, en stricte véri­té, l’u­ni­ver­sa­li­té du genre humain. » [30]

Et, à cet égard, il n’y a lieu de faire aucune dif­fé­rence entre les indi­vi­dus, les familles et les Etats ; car les hommes ne sont pas moins sou­mis à l’au­to­ri­té du Christ dans leur vie col­lec­tive que dans leur vie pri­vée. Il est l’u­nique source du salut, de celui des socié­tés comme de celui des indi­vi­dus : Il n’existe de salut en aucun autre ; aucun autre nom ici-​bas n’a été don­né aux hommes qu’il leur faille invo­quer pour être sau­vés [31].

Il est l’u­nique auteur, pour l’Etat comme pour chaque citoyen, de la pros­pé­ri­té et du vrai bon­heur : « La cité ne tient pas son bon­heur d’une autre source que les par­ti­cu­liers, vu qu’une cité n’est pas autre chose qu’un ensemble de par­ti­cu­liers unis en socié­té » [32]. Les chefs d’Etat ne sau­raient donc refu­ser de rendre – en leur nom per­son­nel, et avec tout leur peuple – des hom­mages publics, de res­pect et de sou­mis­sion à la sou­ve­rai­ne­té du Christ ; tout en sau­ve­gar­dant leur auto­ri­té, ils tra­vaille­ront ain­si à pro­mou­voir et à déve­lop­per la pros­pé­ri­té nationale.

14. Au début de Notre Pontificat, Nous déplo­rions com­bien sérieu­se­ment avaient dimi­nué le pres­tige du droit et le res­pect dû à l’au­to­ri­té ; ce que Nous écri­vions alors n’a per­du dans le temps pré­sent ni de son actua­li­té ni de son à‑propos : « Dieu et Jésus-​Christ ayant été exclus de la légis­la­tion et des affaires publiques, et l’au­to­ri­té ne tenant plus son ori­gine de Dieu mais des hommes, il arri­va que… les bases mêmes de l’au­to­ri­té furent ren­ver­sées dès lors qu’on sup­pri­mait la rai­son fon­da­men­tale du droit de com­man­der pour les uns, du devoir d’o­béir pour les autres. Inéluctablement, il s’en est sui­vi un ébran­le­ment de la socié­té humaine tout entière, désor­mais pri­vée de sou­tien et d’ap­pui solides » [33].

Si les hommes venaient à recon­naître l’au­to­ri­té royale du Christ dans leur vie pri­vée et dans leur vie publique, des bien­faits incroyables – une juste liber­té, l’ordre et la tran­quilli­té, la concorde et la paix – se répan­draient infailli­ble­ment sur la socié­té tout entière.

En impri­mant à l’au­to­ri­té des princes et des chefs d’Etat un carac­tère sacré, la digni­té royale de Notre Seigneur enno­blit du même coup les devoirs et la sou­mis­sion des citoyens. Au point que l’Apôtre saint Paul, après avoir ordon­né aux femmes mariées et aux esclaves de révé­rer le Christ dans la per­sonne de leur mari et dans celle de leur maître, leur recom­man­dait néan­moins de leur obéir non ser­vi­le­ment comme à des hommes, mais uni­que­ment en esprit de foi comme à des repré­sen­tants du Christ ; car il est hon­teux, quand on a été rache­té par le Christ, d’être sou­mis ser­vi­le­ment à un homme : Vous avez été rache­tés un grand prix, ne soyez plus sou­mis ser­vi­le­ment à des hommes. [34].

Si les princes et les gou­ver­nants légi­ti­me­ment choi­sis étaient per­sua­dés qu’ils com­mandent bien moins en leur propre nom qu’au nom et à la place du divin Roi, il est évident qu’ils use­raient de leur auto­ri­té avec toute la ver­tu et la sagesse pos­sibles. Dans l’é­la­bo­ra­tion et l’ap­pli­ca­tion des lois, quelle atten­tion ne donneraient-​ils pas au bien com­mun et à la digni­té humaine de leurs subordonnés !

15. Alors on ver­rait l’ordre et la tran­quilli­té s’é­pa­nouir et se conso­li­der ; toute cause de révolte se trou­ve­rait écar­tée ; tout en recon­nais­sant dans le prince et les autres digni­taires de l’Etat des hommes comme les autres, ses égaux par la nature humaine, en les voyant même, pour une rai­son ou pour une autre, inca­pables ou indignes, le citoyen ne refu­se­rait point pour autant de leur obéir quand il obser­ve­rait qu’en leurs per­sonnes s’offrent à lui l’i­mage et l’au­to­ri­té du Christ Dieu et Homme.

Alors les peuples goû­te­raient les bien­faits de la concorde et de la paix. Plus loin s’é­tend un royaume, plus il embrasse l’u­ni­ver­sa­li­té du genre humain, plus aus­si – c’est incon­tes­table – les hommes prennent conscience du lien mutuel qui les unit. Cette conscience pré­vien­drait et empê­che­rait la plu­part des conflits ; en tout cas, elle adou­ci­rait et atté­nue­rait leur vio­lence. Pourquoi donc, si le royaume du Christ s’é­ten­dait de fait comme il s’é­tend en droit à tous les hommes, pour­quoi déses­pé­rer de cette paix que le Roi paci­fique est venu appor­ter sur la terre ? Il est venu tout récon­ci­lier [35]; il n’est pas venu pour être ser­vi, mais pour ser­vir [36]; maître de toutes créa­tures, il a don­né lui-​même l’exemple de l’hu­mi­li­té et a fait de l’hu­mi­li­té, jointe au pré­cepte de la cha­ri­té, sa loi prin­ci­pale ; il a dit encore : Mon joug est doux à por­ter et le poids de mon auto­ri­té léger [37].

16. Oh ! qui dira le bon­heur de l’hu­ma­ni­té si tous, indi­vi­dus, familles, Etats, se lais­saient gou­ver­ner par le Christ ! « Alors enfin – pour reprendre les paroles que Notre Prédécesseur Léon XIII adres­sait, il y a vingt-​cinq ans, aux évêques de l’u­ni­vers – il serait pos­sible de gué­rir tant de bles­sures ; tout droit retrou­ve­rait, avec sa vigueur native, son ancienne auto­ri­té ; la paix réap­pa­raî­trait avec tous ses bien­faits ; les glaives tom­be­raient et les armes glis­se­raient des mains, le jour où tous les hommes accep­te­raient de bon cœur la sou­ve­rai­ne­té du Christ, obéi­raient à ses com­man­de­ments, et où toute langue confes­se­rait que “le Seigneur Jésus-​Christ est dans la gloire de Dieu le Père”. » [38]

17. Pour que la socié­té chré­tienne béné­fi­cie de tous ces pré­cieux avan­tages et qu’elle les conserve, il faut faire connaître le plus pos­sible la doc­trine de la digni­té royale de notre Sauveur. Or, aucun moyen ne semble mieux assu­rer ce résul­tat que l’ins­ti­tu­tion d’une fête propre et spé­ciale en l’hon­neur du Christ-Roi.

Car, pour péné­trer le peuple des véri­tés de la foi et l’é­le­ver ain­si aux joies de la vie inté­rieure, les solen­ni­tés annuelles des fêtes litur­giques sont bien plus effi­caces que tous les docu­ments, même les plus graves, du magis­tère ecclé­sias­tique. Ceux-​ci n’at­teignent, habi­tuel­le­ment, que le petit nombre et les plus culti­vés, celles-​là touchent et ins­truisent tous les fidèles ; les uns, si l’on peut dire, ne parlent qu’une fois ; les autres le font chaque année et à per­pé­tui­té ; et, si les der­niers s’a­dressent sur­tout à l’in­tel­li­gence, les pre­mières étendent leur influence salu­taire au cœur et à l’in­tel­li­gence, donc à l’homme tout entier.

Composé d’un corps et d’une âme, l’homme a besoin des mani­fes­ta­tions solen­nelles des jours de fête pour être sai­si et impres­sion­né ; la varié­té et la splen­deur des céré­mo­nies litur­giques l’im­prègnent abon­dam­ment des ensei­gne­ments divins ; il les trans­forme en sève et en sang, et les fait ser­vir au pro­grès de sa vie spirituelle.

Du reste, l’his­toire nous apprend que ces solen­ni­tés litur­giques furent intro­duites, au cours des siècles, les unes après les autres, pour répondre à des néces­si­tés ou des avan­tages spi­ri­tuels du peuple chré­tien. Il fal­lait, par exemple, raf­fer­mir les cou­rages en face d’un péril com­mun, pré­mu­nir les esprits contre les pièges de l’hé­ré­sie, exci­ter et enflam­mer les cœurs à célé­brer avec une pié­té plus ardente quelque mys­tère de notre foi ou quelque bien­fait de la bon­té divine.

C’est ain­si que, dès les pre­miers temps de l’ère chré­tienne, alors qu’ils étaient en butte aux plus cruelles per­sé­cu­tions, les chré­tiens intro­dui­sirent l’u­sage de com­mé­mo­rer les mar­tyrs par des rites sacrés, afin, selon le témoi­gnage de saint Augustin, que « les solen­ni­tés des mar­tyrs » fussent « des exhor­ta­tions au mar­tyre » [39].

Les hon­neurs litur­giques qu’on décer­na plus tard aux saints confes­seurs, aux vierges et aux veuves contri­buèrent mer­veilleu­se­ment à sti­mu­ler chez les chré­tiens le zèle pour la ver­tu, indis­pen­sable même en temps de paix.

Les fêtes ins­ti­tuées en l’hon­neur de la bien­heu­reuse Vierge eurent encore plus de fruit : non seule­ment le peuple chré­tien entou­ra d’un culte plus assi­du la Mère de Dieu, sa Protectrice la plus secou­rable, mais il conçut un amour plus filial pour la Mère que le Rédempteur lui avait lais­sée par une sorte de testament.

Parmi les bien­faits dont l’Eglise est rede­vable au culte public et légi­time ren­du à la Mère de Dieu et aux saints du ciel, le moindre n’est pas la vic­toire constante qu’elle a rem­por­tée en repous­sant loin d’elle la peste de l’hé­ré­sie et de l’er­reur. Admirons, ici encore, les des­seins de la Providence divine qui, selon son habi­tude, tire le bien du mal.

Elle a per­mis, de temps à autre, que la foi et la pié­té du peuple flé­chissent, que de fausses doc­trines dressent des embûches à la véri­té catho­lique ; mais tou­jours avec le des­sein que, pour finir, la véri­té res­plen­disse d’un nou­vel éclat, que, tirés de leur tor­peur, les fidèles s’ef­forcent d’at­teindre à plus de per­fec­tion et de sainteté.

Les solen­ni­tés récem­ment intro­duites dans le calen­drier litur­gique ont eu la même ori­gine et ont por­té les mêmes fruits. Telle la Fête-​Dieu, éta­blie quand se relâ­chèrent le res­pect et la dévo­tion envers le Très Saint Sacrement ; célé­brée avec une pompe magni­fique, se pro­lon­geant pen­dant huit jours de prières col­lec­tives, la nou­velle fête devait rame­ner les peuples à l’a­do­ra­tion publique du Seigneur.

Telle encore la fête du Sacré Cœur de Jésus, ins­ti­tuée à l’é­poque où, abat­tus et décou­ra­gés par les tristes doc­trines et le sombre rigo­risme du jan­sé­nisme, les fidèles sen­taient leurs cœurs gla­cés et en ban­nis­saient tout sen­ti­ment d’a­mour dés­in­té­res­sé de Dieu ou de confiance dans le Rédempteur.

18. C’est ici Notre tour de pour­voir aux néces­si­tés des temps pré­sents, d’ap­por­ter un remède effi­cace à la peste qui a cor­rom­pu la socié­té humaine. Nous le fai­sons en pres­cri­vant à l’u­ni­vers catho­lique le culte du Christ-​Roi. La peste de notre époque, c’est le laï­cisme, ain­si qu’on l’ap­pelle, avec ses erreurs et ses entre­prises criminelles.

Comme vous le savez, Vénérables Frères, ce fléau n’est pas appa­ru brus­que­ment ; depuis long­temps, il cou­vait au sein des Etats. On com­men­ça, en effet, par nier la sou­ve­rai­ne­té du Christ sur toutes les nations ; on refu­sa à l’Eglise le droit – consé­quence du droit même du Christ – d’en­sei­gner le genre humain, de por­ter des lois, de gou­ver­ner les peuples en vue de leur béa­ti­tude éter­nelle. Puis, peu à peu, on assi­mi­la la reli­gion du Christ aux fausses reli­gions et, sans la moindre honte, on la pla­ça au même niveau. On la sou­mit, ensuite, à l’au­to­ri­té civile et on la livra pour ain­si dire au bon plai­sir des princes et des gou­ver­nants. Certains allèrent jus­qu’à vou­loir sub­sti­tuer à la reli­gion divine une reli­gion natu­relle ou un simple sen­ti­ment de reli­gio­si­té. Il se trou­va même des Etats qui crurent pou­voir se pas­ser de Dieu et firent consis­ter leur reli­gion dans l’ir­ré­li­gion et l’ou­bli conscient et volon­taire de Dieu.

Les fruits très amers qu’a por­tés, si sou­vent et d’une manière si per­sis­tante, cette apos­ta­sie des indi­vi­dus et des Etats déser­tant le Christ, Nous les avons déplo­rés dans l’Encyclique Ubi arca­no [40]. Nous les déplo­rons de nou­veau aujourd’­hui. Fruits de cette apos­ta­sie, les germes de haine, semés de tous côtés ; les jalou­sies et les riva­li­tés entre peuples, qui entre­tiennent les que­relles inter­na­tio­nales et retardent, actuel­le­ment encore, l’a­vè­ne­ment d’une paix de récon­ci­lia­tion ; les ambi­tions effré­nées, qui se couvrent bien sou­vent du masque de l’in­té­rêt public et de l’a­mour de la patrie, avec leurs tristes consé­quences : les dis­cordes civiles, un égoïsme aveugle et déme­su­ré qui, ne pour­sui­vant que les satis­fac­tions et les avan­tages per­son­nels, appré­cie toute chose à la mesure de son propre inté­rêt. Fruits encore de cette apos­ta­sie, la paix domes­tique bou­le­ver­sée par l’ou­bli des devoirs et l’in­sou­ciance de la conscience ; l’u­nion et la sta­bi­li­té des familles chan­ce­lantes ; toute la socié­té, enfin, ébran­lée et mena­cée de ruine.

19. La fête, désor­mais annuelle, du Christ-​Roi Nous donne le plus vif espoir de hâter le retour si dési­rable de l’hu­ma­ni­té à son très affec­tueux Sauveur. Ce serait assu­ré­ment le devoir des catho­liques de pré­pa­rer et de hâter ce retour par une action dili­gente ; mais il se fait que beau­coup d’entre eux ne pos­sèdent pas dans la socié­té le rang ou l’au­to­ri­té qui sié­rait aux apo­lo­gistes de la véri­té. Peut-​être faut-​il attri­buer ce désa­van­tage à l’in­do­lence ou à la timi­di­té des bons ; ils s’abs­tiennent de résis­ter ou ne le font que mol­le­ment ; les adver­saires de l’Eglise en retirent fata­le­ment un sur­croît de pré­ten­tions et d’au­dace. Mais du jour où l’en­semble des fidèles com­pren­dront qu’il leur faut com­battre, vaillam­ment et sans relâche, sous les éten­dards du Christ-​Roi, le feu de l’a­pos­to­lat enflam­me­ra les cœurs, tous tra­vaille­ront à récon­ci­lier avec leur Seigneur les âmes qui l’i­gnorent ou qui l’ont aban­don­né, tous s’ef­for­ce­ront de main­te­nir invio­lés ses droits.

Mais il y a plus. Une fête célé­brée chaque année chez tous les peuples en l’hon­neur du Christ-​Roi sera sou­ve­rai­ne­ment effi­cace pour incri­mi­ner et répa­rer en quelque manière cette apos­ta­sie publique, si désas­treuse pour la socié­té, qu’a engen­drée le laï­cisme. Dans les confé­rences inter­na­tio­nales et dans les Parlements, on couvre d’un lourd silence le nom très doux de notre Rédempteur ; plus cette conduite est indigne et plus haut doivent mon­ter nos accla­ma­tions, plus doit être pro­pa­gée la décla­ra­tion des droits que confèrent au Christ sa digni­té et son auto­ri­té royales.

Ajoutons que, depuis les der­nières années du siècle écou­lé, les voies furent mer­veilleu­se­ment pré­pa­rées à l’ins­ti­tu­tion de cette fête.

Chacun connaît les argu­ments savants, les consi­dé­ra­tions lumi­neuses, appor­tés en faveur de cette dévo­tion par une foule d’ou­vrages édi­tés dans les langues les plus diverses et sur tous les points de l’u­ni­vers. Chacun sait que l’au­to­ri­té et la sou­ve­rai­ne­té du Christ ont déjà été recon­nues par la pieuse cou­tume de familles, presque innom­brables, se vouant et se consa­crant au Sacré Cœur de Jésus. Et non seule­ment des familles, mais des Etats et des royaumes ont obser­vé cette pra­tique. Bien plus, sur l’i­ni­tia­tive et sous la direc­tion de Léon XIII, le genre humain tout entier fut consa­cré à ce divin Cœur, au cours de l’Année sainte 1900.

Nous ne sau­rions pas­ser sous silence les Congrès eucha­ris­tiques, que notre époque a vus se mul­ti­plier en si grand nombre. Ils ont ser­vi mer­veilleu­se­ment la cause de la pro­cla­ma­tion solen­nelle de la royau­té du Christ sur la socié­té humaine. Par des confé­rences tenues dans leurs assem­blées, par des ser­mons pro­non­cés dans les églises, par des expo­si­tions publiques et des ado­ra­tions en com­mun du Saint Sacrement, par des pro­ces­sions gran­dioses, ces Congrès, réunis dans le but d’of­frir à la véné­ra­tion et aux hom­mages des popu­la­tions d’un dio­cèse, d’une pro­vince, d’une nation, ou même du monde entier, le Christ-​Roi se cachant sous les voiles eucha­ris­tiques, célèbrent le Christ comme le Roi que les hommes ont reçu de Dieu. Ce Jésus, que les impies ont refu­sé de rece­voir quand il vint en son royaume, on peut dire, en toute véri­té, que le peuple chré­tien, mû par une ins­pi­ra­tion divine, va l’ar­ra­cher au silence et, pour ain­si dire, à l’obs­cu­ri­té des temples, pour le conduire, tel un triom­pha­teur, par les rues des grandes villes et le réta­blir dans tous les droits de sa royauté.

Pour l’exé­cu­tion de Notre des­sein, dont Nous venons de vous entre­te­nir, l’Année sainte qui s’a­chève offre une occa­sion favo­rable entre toutes. Elle vient de rap­pe­ler à l’es­prit et au cœur des fidèles ces biens célestes qui dépassent tout sen­ti­ment natu­rel ; dans son infi­nie bon­té, Dieu a enri­chi les uns, à nou­veau, du don de sa grâce ; il a affer­mi les autres dans la bonne voie, en leur accor­dant une ardeur nou­velle pour recher­cher des dons plus par­faits. Que Nous prê­tions donc atten­tion aux nom­breuses sup­pliques qui Nous ont été adres­sées, ou que Nous consi­dé­rions les évé­ne­ments qui mar­quèrent l’an­née du grand Jubilé, Nous avons certes bien des rai­sons de pen­ser que le jour est venu pour Nous de pro­non­cer la sen­tence si atten­due de tous : le Christ sera hono­ré par une fête propre et spé­ciale comme Roi de tout le genre humain.

Durant cette année, en effet, comme Nous l’a­vons remar­qué au début de cette Lettre, ce Roi divin, vrai­ment « admi­rable en ses Saints », a été « magni­fi­que­ment glo­ri­fié » par l’é­lé­va­tion aux hon­neurs de la sain­te­té d’un nou­veau groupe de ses sol­dats ; durant cette année, une expo­si­tion extra­or­di­naire a, en quelque sorte, mon­tré à tout le monde les tra­vaux des hérauts de l’Evangile, et tous ont pu admi­rer les vic­toires rem­por­tées par ces cham­pions du Christ pour l’ex­ten­sion de son royaume ; durant cette année, enfin, Nous avons com­mé­mo­ré, avec le cen­te­naire du Concile de Nicée, la glo­ri­fi­ca­tion, contre ses néga­teurs, de la consub­stan­tia­li­té du Verbe Incarné avec le Père, dogme sur lequel s’ap­puie, comme sur son fon­de­ment, la royau­té uni­ver­selle du Christ.

En consé­quence, en ver­tu de Notre auto­ri­té apos­to­lique, Nous ins­ti­tuons la fête de Notre-​Seigneur Jésus-Christ-Roi.

Nous ordon­nons qu’elle soit célé­brée dans le monde entier, chaque année, le der­nier dimanche d’oc­tobre, c’est-​à-​dire celui qui pré­cède immé­dia­te­ment la solen­ni­té de la Toussaint. Nous pres­cri­vons éga­le­ment que chaque année, en ce même jour, on renou­velle la consé­cra­tion du genre humain au Sacré Cœur de Jésus, consé­cra­tion dont Notre Prédécesseur Pie X, de sainte mémoire, avait déjà ordon­né le renou­vel­le­ment annuel. Toutefois, pour cette année, Nous vou­lons que cette réno­va­tion soit faite le 31 de ce mois.

En ce jour, Nous célé­bre­rons la messe pon­ti­fi­cale en l’hon­neur du Christ-​Roi et Nous ferons pro­non­cer en Notre pré­sence cette consé­cra­tion. Nous ne croyons pas pou­voir mieux et plus heu­reu­se­ment ter­mi­ner l’Année sainte ni témoi­gner plus élo­quem­ment au Christ, « Roi immor­tel des siècles », Notre recon­nais­sance – comme celle de tout l’u­ni­vers catho­lique, dont Nous Nous fai­sons aus­si l’in­ter­prète – pour les bien­faits accor­dés en cette période de grâce à Nous-​même, à l’Église et à toute la catholicité.

Il est inutile, Vénérables Frères, de vous expli­quer lon­gue­ment pour­quoi Nous avons ins­ti­tué une fête du Christ-​Roi dis­tincte des autres solen­ni­tés qui font res­sor­tir et glo­ri­fient, dans une cer­taine mesure, sa digni­té royale. Il suf­fit pour­tant d’ob­ser­ver que, si toutes les fêtes de Notre-​Seigneur ont le Christ comme objet maté­riel, sui­vant l’ex­pres­sion consa­crée par les théo­lo­giens, cepen­dant leur objet for­mel n’est d’au­cune façon, soit en fait, soit dans les termes, la royau­té du Christ.

En fixant la fête un dimanche, Nous avons vou­lu que le cler­gé ne fût pas seul à rendre ses hom­mages au divin Roi par la célé­bra­tion du Saint Sacrifice et la réci­ta­tion de l’Office, mais que le peuple, déga­gé de ses occu­pa­tions habi­tuelles et ani­mé d’une joie sainte, pût don­ner un témoi­gnage écla­tant de son obéis­sance au Christ comme à son Maître et à son Souverain. Enfin, plus que tout autre, le der­nier dimanche d’oc­tobre Nous a paru dési­gné pour cette solen­ni­té : il clôt à peu près le cycle de l’an­née litur­gique ; de la sorte, les mys­tères de la vie de Jésus-​Christ com­mé­mo­rés au cours de l’an­née trou­ve­ront dans la solen­ni­té du Christ-​Roi comme leur achè­ve­ment et leur cou­ron­ne­ment et, avant de célé­brer la gloire de tous les Saints, la Liturgie pro­cla­me­ra et exal­te­ra la gloire de Celui qui triomphe, en tous les Saints et tous les élus.

Il est de votre devoir, Vénérables Frères, comme de votre res­sort, de faire pré­cé­der la fête annuelle par une série d’ins­truc­tions don­nées, en des jours déter­mi­nés, dans chaque paroisse. Le peuple sera ins­truit et ren­sei­gné exac­te­ment sur la nature, la signi­fi­ca­tion et l’im­por­tance de cette fête ; les fidèles régle­ront dès lors et orga­ni­se­ront leur vie de manière à la rendre digne de sujets loya­le­ment et amou­reu­se­ment sou­mis à la sou­ve­rai­ne­té du divin Roi.

20. Au terme de cette Lettre, Nous vou­drions encore, Vénérables Frères, vous expo­ser briè­ve­ment les fruits que Nous Nous pro­met­tons et que Nous espé­rons fer­me­ment, tant pour l’Eglise et la socié­té civile que pour cha­cun des fidèles, de ce culte public ren­du au Christ-Roi.

L’obligation d’of­frir les hom­mages que Nous venons de dire à l’au­to­ri­té sou­ve­raine de Notre Maître ne peut man­quer de rap­pe­ler aux hommes les droits de l’Eglise. Instituée par le Christ sous la forme orga­nique d’une socié­té par­faite, en ver­tu de ce droit ori­gi­nel, elle ne peut abdi­quer la pleine liber­té et l’in­dé­pen­dance com­plète à l’é­gard du pou­voir civil. Elle ne peut dépendre d’une volon­té étran­gère dans l’ac­com­plis­se­ment de sa mis­sion divine d’en­sei­gner, de gou­ver­ner et de conduire au bon­heur éter­nel tous les membres du royaume du Christ.

Bien plus, l’Etat doit pro­cu­rer une liber­té sem­blable aux Ordres et aux Congrégations de reli­gieux des deux sexes. Ce sont les auxi­liaires les plus fermes des pas­teurs de l’Eglise ; ceux qui tra­vaillent le plus effi­ca­ce­ment à étendre et à affer­mir le royaume du Christ, d’a­bord, en enga­geant la lutte par la pro­fes­sion des trois vœux de reli­gion contre le monde et ses trois concu­pis­cences ; ensuite, du fait d’a­voir embras­sé un état de vie plus par­fait, en fai­sant res­plen­dir aux yeux de tous, avec un éclat conti­nu et chaque jour gran­dis­sant, cette sain­te­té dont le divin Fondateur a vou­lu faire une note dis­tinc­tive de la véri­table Eglise.

21. Les Etats, à leur tour, appren­dront par la célé­bra­tion annuelle de cette fête que les gou­ver­nants et les magis­trats ont l’o­bli­ga­tion, aus­si bien que les par­ti­cu­liers, de rendre au Christ un culte public et d’o­béir à ses lois. Les chefs de la socié­té civile se rap­pel­le­ront, de leur côté, le der­nier juge­ment, où le Christ accu­se­ra ceux qui l’ont expul­sé de la vie publique, mais aus­si ceux qui l’ont dédai­gneu­se­ment mis de côté ou igno­ré, et puni­ra de pareils outrages par les châ­ti­ments les plus ter­ribles ; car sa digni­té royale exige que l’État tout entier se règle sur les com­man­de­ments de Dieu et les prin­cipes chré­tiens dans l’é­ta­blis­se­ment des lois, dans l’ad­mi­nis­tra­tion de la jus­tice, dans la for­ma­tion intel­lec­tuelle et morale de la jeu­nesse, qui doit res­pec­ter la saine doc­trine et la pure­té des mœurs.

22. Quelle éner­gie encore, quelle ver­tu pour­ront pui­ser les fidèles dans la médi­ta­tion de ces véri­tés pour mode­ler leurs esprits sui­vant les véri­tables prin­cipes de la vie chré­tienne ! Si tout pou­voir a été don­né au Christ Seigneur dans le ciel et sur la terre ; si les hommes, rache­tés par son sang très pré­cieux, deviennent à un nou­veau titre les sujets de son empire ; si enfin cette puis­sance embrasse la nature humaine tout entière, on doit évi­dem­ment conclure qu’au­cune de nos facul­tés ne peut se sous­traire à cette souveraineté.

Il faut donc qu’il règne sur nos intel­li­gences : nous devons croire, avec une com­plète sou­mis­sion, d’une adhé­sion ferme et constante, les véri­tés révé­lées et les ensei­gne­ments du Christ. Il faut qu’il règne sur nos volon­tés : nous devons obser­ver les lois et les com­man­de­ments de Dieu.

Il faut qu’il règne sur nos cœurs : nous devons sacri­fier nos affec­tions natu­relles et aimer Dieu par-​dessus toutes choses et nous atta­cher à lui seul. Il faut qu’il règne sur nos corps et sur nos membres : nous devons les faire ser­vir d’ins­tru­ments ou, pour emprun­ter le lan­gage de l’Apôtre saint Paul, d’armes de jus­tice offertes à Dieu [41] pour entre­te­nir la sain­te­té inté­rieure de nos âmes. Voilà des pen­sées qui, pro­po­sées à la réflexion des fidèles et consi­dé­rées atten­ti­ve­ment, les entraî­ne­ront aisé­ment vers la per­fec­tion la plus élevée.

Plaise à Dieu, Vénérables Frères, que les hommes qui vivent hors de l’Eglise recherchent et acceptent pour leur salut le joug suave du Christ ! Quant à nous tous, qui, par un des­sein de la divine misé­ri­corde, habi­tons sa mai­son, fasse le ciel que nous por­tions ce joug non pas à contre­cœur, mais ardem­ment, amou­reu­se­ment, sain­te­ment ! Ainsi nous récol­te­rons les heu­reux fruits d’une vie conforme aux lois du royaume divin. Reconnus par le Christ pour de bons et fidèles ser­vi­teurs de son royaume ter­restre, nous par­ti­ci­pe­rons ensuite, avec lui, à la féli­ci­té et à la gloire sans fin de son royaume céleste.

Agréez, Vénérables Frères, à l’ap­proche de la fête de Noël, ce pré­sage et ce vœu comme un témoi­gnage de Notre pater­nelle affec­tion ; et rece­vez la Bénédiction apos­to­lique, gage des faveurs divines, que Nous vous accor­dons de grand cœur, à vous, Vénérables Frères, à votre cler­gé et à votre peuple.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 11 décembre de l’Année sainte 1925, la qua­trième de Notre Pontificat.

Pie XI, pape.

Notes de bas de page

  1. AAS XVII (1925) 593–610.[]
  2. Pie XI, Lettre ency­clique Ubi arca­no, 23 décembre 1922, AAS, XIV (1922) 673–700, CH pp. 602–629. []
  3. S. PAUL, Ephés. III 19. []
  4. DANIEL, VII 13–14. []
  5. Nombres XXXIV 19. []
  6. Ps. II. []
  7. Ps. XLIV (XLV) 7. []
  8. Ps. LXXI (LXXII) 7–8. []
  9. ISAÏE, IX 6–7. []
  10. JÉRÉMIE, XXIII 5. []
  11. DANIEL XX 44. []
  12. DANIEL, VII 13–14. []
  13. ZACHARIE, IX 9. []
  14. S. LUC, I 32–33. []
  15. S. MATTHIEU, XXV 31–40. []
  16. S. JEAN, XVIII 37. []
  17. S. MATTHIEU, XXVIII 18. []
  18. Apocalypse I 5. []
  19. Apocalypse XIX 16. []
  20. S. PAUL, Hébr. I 1. []
  21. S. PAUL, I Cor. XV 25. []
  22. S. CYRILLE D’ALEXANDRIE, In Lucam X, PG LXXII 666. []
  23. S. PIERRE, I Epître I 18–19. []
  24. S. PAUL, I Cor. VI 20. []
  25. S. PAUL, I Cor. VI 15. []
  26. Concile de Trente sess. VI c. 21, Denzinger n. 831. []
  27. Cf. S. JEAN, XIV 15 ; XV 10. []
  28. S. JEAN, V 22. []
  29. Non eri­pit mor­ta­lia, qui regna dat coe­les­tia, Office de la fête de l’Epiphanie, hymne Crudelis Herodes. []
  30. LÉON XIII, Lettre ency­clique Annum sacrum, 25 mai 1899 AAS XXXI (1898–1899) 647. []
  31. Actes IV 12. []
  32. S. AUGUSTIN, Epist. CLIII ad Macedonium ch. III, PL XXXIII, 656. []
  33. PIE XI, Lettre ency­clique Ubi arca­no, 23 décembre 1922, AAS XIV (1922), 683, CH n. 936.[]
  34. S. PAUL, I Cor. VII 25. []
  35. S. PAUL, Coloss. I 20. []
  36. S. MATTHIEU, XX 28. []
  37. S. MATTHIEU, XI 30. []
  38. LÉON XIII, Lettre ency­clique Annum sacrum, 25 mai 1899, AAS XXXI (1898–1899) 647.[]
  39. S. AUGUSTIN, Sermo XLVII de sanc­tis, PL XXXVIII, 295.[]
  40. PIE XI, Lettre ency­clique Ubi arca­no, 23 décembre 1922, AAS XIV (1922) 673–700, CH pp. 602–629. []
  41. S. PAUL, Rom. VI 13.[]
fraternité sainte pie X
12 novembre 1923
À l’occasion du IIIe centenaire de la mort de saint Josaphat, martyr, archevêque de Polotsk, pour le rite oriental.
  • Pie XI