Pie XI

Lettre encyclique Ubi Arcano Dei Consilio

23 décembre 1922

Programme du pontificat formulé par : Pax Christi in regno Christi, « la paix du Christ dans le règne du Christ »

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 23 décembre 1922
Aux Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques et autres Ordinaires des lieux, demeu­rant en paix et en com­mu­nion avec le Siège apostolique.

Vénérables Frères,
Salut et Bénédiction apostolique !

Du jour où, sans que nul mérite assu­ré­ment Nous signa­lât, un mys­té­rieux des­sein de la Providence divine Nous eut éle­vé sur cette Chaire de véri­té et de cha­ri­té, Nous Nous pro­po­sâmes, Vénérables Frères, de vous expri­mer le plus tôt pos­sible, en une Lettre Encyclique, Nos sen­ti­ments de vive affec­tion, à vous et par vous à tous Nos fils bien-​aimés dont vous êtes direc­te­ment chargés.

Cette réso­lu­tion, Nous croyons l’a­voir mani­fes­tée lorsque, à peine élu, Nous avons, du bal­con de la basi­lique vati­cane, devant une foule immense, don­né Notre béné­dic­tion Urbi et Orbi, à Rome et au monde ; le concert de joyeuses féli­ci­ta­tions par lequel de tous les coins de l’ho­ri­zon, le Collège sacré des car­di­naux au pre­mier rang, vous avez accueilli cette béné­dic­tion, Nous appor­ta, au moment d’as­su­mer le far­deau si inat­ten­du du pon­ti­fi­cat, un récon­fort bien oppor­tun, le plus pré­cieux après la confiance que Nous met­tions dans le secours divin.

Aujourd’hui enfin, à la veille de la Nativité de Notre-​Seigneur Jésus-​Christ et au seuil d’une nou­velle année, il Nous est don­né de vous adres­ser la parole (II Cor. VI, 11). Que cette lettre soit pour vous comme un de ces pré­sents tra­di­tion­nels qui tra­duisent les vœux de bon­heur d’un père à ses enfants.

Si Nous n’a­vons pu le faire plus tôt, comme Nous le sou­hai­tions, c’est que des empê­che­ments suc­ces­sifs y ont jus­qu’i­ci mis obstacle.

Tout d’a­bord, il fal­lut répondre aux adresses déli­cates des catho­liques qui, dans les lettres qui Nous arri­vaient chaque jour innom­brables, saluaient le nou­veau suc­ces­seur de saint Pierre avec tous les témoi­gnages de la plus ardente pié­té filiale. Puis, tout de suite, Nous eûmes à connaître ces pré­oc­cu­pa­tions de chaque jour dont parle l’Apôtre, le sou­ci de toutes les Églises (II Cor. XI, 28).

Et des pro­blèmes nou­veaux vinrent accroître la tâche ordi­naire de Notre charge. Il nous fal­lut pour­suivre les démarches d’une haute impor­tance que Nous avions trou­vées enga­gées au sujet de la Terre Sainte ain­si que du sta­tut à assu­rer en ce pays aux chré­tiens et à des Églises véné­rables entre toutes.

Fidèle à Notre mis­sion, Nous eûmes, auprès des Conférences où les États vain­queurs débat­taient le sort des peuples, à défendre la cause de la cha­ri­té en même temps que de la jus­tice, sur­tout en les priant d’ac­cor­der la consi­dé­ra­tion qu’ils méritent aux inté­rêts spi­ri­tuels, dont la valeur n’est pas infé­rieure mais supé­rieure à celle des inté­rêts temporels.

Nous dûmes recher­cher tous les moyens de secou­rir d’in­nom­brables popu­la­tions loin­taines minées par la famine et des souf­frances de toute sorte, et Nous y avons tra­vaillé soit en expé­diant les plus larges secours que per­met­taient Nos pauvres res­sources, soit en fai­sant appel à la géné­ro­si­té de l’u­ni­vers entier.

Dans le pays même où nous avons vu le jour et au centre duquel Dieu a dres­sé le Siège de Pierre, il fal­lut Nous ingé­nier à apai­ser les conflits que les excès de la vio­lence mul­ti­pliaient depuis quelque temps et qui sem­blaient mena­cer des pires dan­gers une nation très chère.

Parallèlement, des évé­ne­ments se pro­dui­sirent qui Nous appor­tèrent une pro­fonde joie. Les fêtes du XXVIe Congrès eucha­ris­tique inter­na­tio­nal et du tri­cen­te­naire de la fon­da­tion de la S. Congrégation de la Propagande inon­dèrent Notre âme de célestes conso­la­tions avec une abon­dance que Nous pou­vions dif­fi­ci­le­ment espé­rer au début de Notre pon­ti­fi­cat. Il nous fut don­né ain­si de rece­voir en audience par­ti­cu­lière presque tous Nos chers Fils les car­di­naux, et même un tel nombre de Nos Vénérables Frères les évêques qu’il ne serait pas aisé d’en voir davan­tage en l’es­pace de plu­sieurs années. En outre, des foules consi­dé­rables de fidèles, qui étaient comme autant de délé­ga­tions de la famille presque infi­nie confiée à Notre sol­li­ci­tude par le Seigneur, et, comme dit l’Apocalypse (V, 9), consti­tuée de toute tri­bu, de toute langue, de toute race, de toute nation, ont pu Nous être pré­sen­tées et rece­voir la conso­la­tion, que Nous dési­rions tant leur don­ner, d’une pater­nelle attention.

Ce fut alors comme des visions de para­dis qui se dérou­lèrent devant Nous : Jésus-​Christ Notre Rédempteur, caché sous les voiles eucha­ris­tiques, s’a­van­çant, tel un triom­pha­teur, à tra­vers la ville de Rome au milieu d’un impo­sant cor­tège de fidèles accou­rus de toutes parts, sem­blant ren­trer en pos­ses­sion des hon­neurs dus au Roi des indi­vi­dus et des nations ; prêtres et pieux laïques, comme au sor­tir d’une nou­velle Pentecôte, mani­fes­tant an grand jour la fer­veur et la flamme apos­to­lique dont brillaient leurs âmes ; la foi vivace du peuple romain, attes­tée comme jadis à la face du monde entier, pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien des âmes.

De son côté, la Vierge Marie, Mère de Dieu en même temps que notre toute bonne Mère à tous, elle qui Nous avait déjà sou­ri dans ses sanc­tuaires de Czenstochowa et d’Ostrabrama, à la Grotte mira­cu­leuse de Lourdes, et sur­tout à Milan du haut du pié­des­tal aérien qui sur­monte le Dôme ain­si que du sanc­tuaire voi­sin de Rhô, parut agréer l’hom­mage de pié­té filiale que Nous lui ren­dîmes quand, après répa­ra­tion des ravages cau­sés par l’in­cen­die, Nous fîmes rem­pla­cer dans la sacrée basi­lique de Lorette sa sta­tue véné­rée, artis­te­ment recons­ti­tuée ici même, consa­crée et cou­ron­née de Nos propres mains. Ce fut pour l’au­guste Vierge elle aus­si comme un magni­fique et écla­tant voyage triom­phal : du Vatican à Lorette, dans toutes les loca­li­tés qu’elle tra­ver­sa, la sainte image fut de la part des pieux fidèles l’ob­jet d’un concert inin­ter­rom­pu de louanges, et les gens de toutes classes, accou­rant des alen­tours au-​devant d’elle, mani­fes­tèrent leur atta­che­ment pro­fond et leur dévoue­ment envers Marie et envers le Vicaire de Jésus-Christ.

À la leçon des évé­ne­ments joyeux ou tristes dont Nous venons de consi­gner le sou­ve­nir pour la pos­té­ri­té, Nous sommes arri­vé peu à peu à Nous faire une idée de plus en plus claire de la tâche prin­ci­pale qui s’im­po­sait à Nous dans le suprême pon­ti­fi­cat et des paroles qu’il impor­tait d’é­crire en ce mes­sage d’avènement.

C’est un fait évident pour tous : ni les indi­vi­dus, ni la socié­té, ni les peuples n’ont encore, après la catas­trophe d’une pareille guerre, retrou­vé une véri­table paix ; la tran­quilli­té active et féconde que le monde appelle n’est pas encore réta­blie. Il convient de mesu­rer d’a­bord avec soin l’é­ten­due et la gra­vi­té de cette crise, puis d’en recher­cher les causes et les ori­gines, si l’on veut – comme Nous le dési­rons Nous-​même – y appli­quer le remède appro­prié. C’est pré­ci­sé­ment à quoi, en ver­tu de Notre charge apos­to­lique, Nous Nous pro­po­sons de consa­crer cette lettre, et ce qui sera dans la suite le but de Nos constants efforts.

L’état de choses n’a pas chan­gé qui a pré­oc­cu­pé, durant tout son pon­ti­fi­cat, Notre très regret­té pré­dé­ces­seur Benoît XV ; il est donc logique que Nous fas­sions Nôtres ses ini­tia­tives et ses vues en ce qui concerne ces ques­tions. Il est à sou­hai­ter que tous les gens de bien s’as­so­cient à Notre propre manière de voir et à Nos pro­jets, et Nous prêtent leur concours actif et empres­sé en vue d’ob­te­nir de Dieu une récon­ci­lia­tion sin­cère et durable entre les hommes.

Les pro­phètes ont des mots qui s’ap­pliquent et conviennent mer­veilleu­se­ment à notre époque : Nous atten­dions la paix et nous n’a­vons rien obte­nu de bon ; le temps du remède, et voi­ci la ter­reur (Jer. VIII, 15) ; le temps de la gué­ri­son, et voi­ci l’é­pou­vante (Jer. XIV, 19). Nous atten­dions la lumière, et voi­ci les ténèbres…; le juge­ment, et il n’y en a pas ; le salut, et il s’est éloi­gné de nous (Isaïe LIX, 9–11). Si en Europe on a dépo­sé les armes, vous savez que dans le Proche Orient s’a­mon­cellent des menaces de guerres nou­velles ; en ce pays, sur d’im­menses éten­dues de ter­ri­toire, ce n’est par­tout, comme Nous avons eu l’oc­ca­sion de le dire, qu’­hor­reur et misère ; une mul­ti­tude d’in­for­tu­nés, sur­tout de vieillards, de femmes et d’en­fants, suc­combent chaque jour à la famine, aux épi­dé­mies et aux dévas­ta­tions. Dans tous les pays qui ont par­ti­ci­pé à la der­nière guerre, les vieilles haines ne sont point tom­bées encore ; elles conti­nuent de s’af­fir­mer ou sour­noi­se­ment dans les intrigues de la poli­tique comme dans les fluc­tua­tions du change, ou sur le ter­rain décou­vert de la presse quo­ti­dienne et pério­dique ; elles ont même enva­hi des domaines qui de par leur nature sont fer­més aux conflits aigus, tels que l’art et la littérature.

Il en résulte que des ini­mi­tiés et des attaques réci­proques entre États empêchent les peuples de res­pi­rer ; et ce ne sont pas seule­ment les vain­cus qui sont aux prises avec les peuples vain­queurs, mais les vain­queurs eux-​mêmes se traitent mutuel­le­ment en enne­mis, les plus faibles se plai­gnant d’être oppri­més et dépouillés par les plus forts, et ceux-​ci se décla­rant vic­times des haines et des embûches des plus faibles.

Ces pénibles consé­quences de la der­nière guerre, tous les pays sans excep­tion les res­sentent ; elles accablent les nations vain­cues, mais elles pèsent lour­de­ment sur celles mêmes qui n’ont point pris part à la lutte. Et, le remède tar­dant à venir, la crise devient chaque jour plus into­lé­rable ; d’au­tant plus que les mul­tiples échanges de vues aux­quels les hommes poli­tiques ont pro­cé­dé jus­qu’i­ci, et leurs efforts pour remé­dier à la situa­tion ont don­né un résul­tat nul, et pire même qu’on ne prévoyait.

De là comme une néces­si­té pour toutes les nations, dans la crainte tou­jours crois­sante de nou­veaux conflits plus épou­van­tables, de vivre sur le pied de guerre, ce qui, outre l’é­pui­se­ment du tré­sor public, amène l’af­fai­blis­se­ment phy­sique de la race et la per­tur­ba­tion dans la culture intel­lec­tuelle comme dans la vie reli­gieuse et morale.

Aux ini­mi­tiés exté­rieures entre peuples viennent s’a­jou­ter, fléau plus triste encore, les dis­cordes intes­tines qui mettent en péril les régimes poli­tiques et la socié­té même.

Il faut signa­ler en pre­mier lieu cette lutte de classe qui, tel un ulcère mor­tel, s’est déve­lop­pée au sein des nations, para­ly­sant l’in­dus­trie, les métiers, le com­merce, tous les fac­teurs enfin de la pros­pé­ri­té, pri­vée et publique. Cette plaie est ren­due plus dan­ge­reuse encore du fait de l’a­vi­di­té des uns à acqué­rir les biens tem­po­rels, de la téna­ci­té des autres à les conser­ver, de l’am­bi­tion com­mune à tous de pos­sé­der et de com­man­der. De là de fré­quentes grèves, volon­taires ou for­cées ; de là encore des sou­lè­ve­ments popu­laires et des répres­sions par la force publique, fort pénibles et dom­ma­geables pour tous les citoyens.

Dans le domaine de la poli­tique, les par­tis se sont presque fait une loi non point de cher­cher sin­cè­re­ment le bien com­mun par une ému­la­tion mutuelle et dans la varié­té de leurs opi­nions, mais de ser­vir leurs propres inté­rêts au détri­ment des autres. Que voyons-​nous alors ? Les conju­ra­tions se mul­ti­plient : embûches, bri­gan­dages contre les citoyens et les fonc­tion­naires publics eux-​mêmes, ter­ro­risme et menaces, révoltes ouvertes et autres excès de même genre, qui deviennent plus graves dans la mesure où, comme c’est le cas pour les modernes régimes repré­sen­ta­tifs, le peuple prend une part plus large à la direc­tion de l’État. La doc­trine de l’Église ne réprouve point ces ins­ti­tu­tions poli­tiques – non plus que les autres ins­ti­tu­tions conformes au droit et à la rai­son, – mais il est mani­feste qu’elles se prêtent plus aisé­ment que toutes autres au jeu déloyal des factions.

Or, fait très déplo­rable, ce mal s’est infil­tré jus­qu’aux racines pro­fondes de la socié­té, c’est-​à-​dire jus­qu’à la cel­lule de la famille ; elle était déjà en voie de désa­gré­ga­tion, mais le cata­clysme de la guerre en a pré­ci­pi­té la ruine en dis­per­sant pères et fils sur des fronts loin­tains, et en mul­ti­pliant de toute manière les élé­ments de cor­rup­tion. Il en résulte que l’au­to­ri­té pater­nelle a ces­sé d’être res­pec­tée, les liens du sang se sont relâ­chés, maîtres et ser­vi­teurs se traitent en enne­mis, trop fré­quem­ment la fidé­li­té conju­gale même est vio­lée, et les époux aban­donnent leurs devoirs sacrés envers Dieu et la société.

La mala­die d’un orga­nisme ou d’une de ses par­ties essen­tielles com­pro­met néces­sai­re­ment la force des autres membres, même des plus petits ; par une loi ana­logue, les maux dont souffre la col­lec­ti­vi­té humaine et la famille rejaillissent natu­rel­le­ment sur tous et cha­cun des indi­vi­dus. Et de fait, nul ne l’i­gnore, chez les hommes de tout âge et de toute condi­tion, les âmes sont deve­nues inquiètes, aigries et ombra­geuses ; l’in­su­bor­di­na­tion et la paresse sont deve­nues chose cou­rante ; les limites impo­sées par la pudeur sont dépas­sées, sur­tout dans les modes et les danses, par suite de la légè­re­té des femmes et des jeunes filles, dont les toi­lettes fas­tueuses excitent la haine des déshé­ri­tés ; enfin, la foule des misé­reux gran­dit qui four­nissent à l’ar­mée de la sédi­tion des effec­tifs consi­dé­rables et tou­jours renouvelés.

Aussi la confiance et la sécu­ri­té ont-​elles fait place à des pré­oc­cu­pa­tions anxieuses et à des craintes tou­jours en éveil : l’i­ner­tie et la paresse ont rem­pla­cé l’ac­ti­vi­té et le tra­vail ; au lieu de la tran­quilli­té de l’ordre, gar­dienne de la paix, règnent un trouble et un chaos uni­ver­sels. De là cet arrêt de l’in­dus­trie, cette crise du com­merce inter­na­tio­nal, ce déclin de la lit­té­ra­ture et de l’art. Conséquence bien plus grave encore, la vie chré­tienne a si bien dis­pa­ru en beau­coup de milieux qu’il semble que, loin d’a­van­cer indé­fi­ni­ment dans la voie du pro­grès, comme l’on a accou­tu­mé de s’en van­ter, l’hu­ma­ni­té semble retour­ner à la barbarie.

Comme pour mettre le comble à tous les maux que Nous avons rap­pe­lés, viennent s’en ajou­ter d’autres qui échappent à l’homme ani­mal (I Cor. II, 14), mais doivent être mis au nombre des pires fléaux de l’heure pré­sente. Nous vou­lons par­ler des ravages exer­cés spé­cia­le­ment dans l’ordre spi­ri­tuel et sur­na­tu­rel ; comme ils mettent en jeu la vie des âmes, on voit tout de suite qu’ils dépassent en gra­vi­té la perte des biens exté­rieurs dans la mesure même où l’es­prit est supé­rieur à la matière.

Sans reve­nir sur l’ou­bli géné­ral, déjà signa­lé, des devoirs chré­tiens, quelle dou­leur pour Nous, et pour vous tout ensemble, Vénérables Frères, de consta­ter qu’une par­tie notable des nom­breuses églises qui furent affec­tées à des usages pro­fanes pen­dant la guerre, n’ont pas encore été ren­dues au culte ; de nom­breux Séminaires des­ti­nés à la for­ma­tion reli­gieuse des chefs et maîtres des peuples, fer­més dans les mêmes cir­cons­tances, ne sont pas encore auto­ri­sés à se rouvrir.

Le cler­gé – dont cer­tains membres ont été fau­chés par la guerre dans l’exer­cice du minis­tère divin, et d’autres, oublieux de leurs enga­ge­ments sacrés, sont tom­bés sous le poids de leurs infi­dé­li­tés – a vu presque par­tout se réduire ses effec­tifs ; c’est ce qui explique qu’en trop de paroisses la chaire ne reten­tit plus de la divine parole, pour­tant indis­pen­sable au déve­lop­pe­ment du corps du Christ (Ephes. IV, 12).

Des confins de l’u­ni­vers et du fond des régions bar­bares, nos mis­sion­naires avaient été rap­pe­lés en grand nombre dans leur patrie pour contri­buer aux tra­vaux de la guerre ; après avoir quit­té les champs de si fécond apos­to­lat qu’ils arro­saient de leurs sueurs pour la cause de la reli­gion et de l’hu­ma­ni­té, bien peu, hélas ! sont retour­nés à leurs œuvres sains et saufs.

Des résul­tats fort conso­lants, il est vrai, ont contre­ba­lan­cé ces pertes dans une cer­taine mesure. On put consta­ter d’une manière plus tan­gible que – contrai­re­ment aux calom­nies répan­dues par les adver­saires – les clercs portent très pro­fon­dé­ment ancrés au cœur l’a­mour de la patrie et le sen­ti­ment de tous les devoirs ; une foule de sol­dats que frô­lait de si près la mort, ayant sous les yeux les exemples écla­tants de bra­voure, de zèle, et de dévoue­ment don­nés par les ministres sacrés, leurs com­pa­gnons de tous les jours, se sont récon­ci­liés avec le cler­gé et avec l’Église. Admirons ici la bon­té et la sagesse de Dieu, qui seul sait tirer le bien du mal même.

Tels sont les maux dont le monde souffre pré­sen­te­ment. Efforçons-​nous main­te­nant d’en recher­cher les causes, encore que Nous ayons néces­sai­re­ment déjà quelque peu tou­ché ce sujet.

Et tout d’a­bord, Vénérables Frères, il Nous semble entendre le divin Consolateur et Médecin des infir­mi­tés humaines affir­mer de nou­veau : Tous ces maux pro­cèdent du dedans (Marc. VII, 23). Un pacte solen­nel, sans doute, a scel­lé la paix entre les bel­li­gé­rants ; mais cette paix a été consi­gnée en des ins­tru­ments diplo­ma­tiques, elle n’a pas été gra­vée dans les cœurs, et c’est dans les cœurs que couvent encore, à l’heure actuelle, des pas­sions bel­li­queuses qui sont chaque jour plus néfastes à la socié­té. Trop long­temps a par­tout triom­phé le droit de la force. Insensiblement il a émous­sé les sen­ti­ments de bon­té et de misé­ri­corde mis au cœur de l’homme par la nature, et per­fec­tion­nés par la loi de la cha­ri­té chré­tienne. Ces sen­ti­ments, la récon­ci­lia­tion dans la paix, tout arti­fi­cielle et non réelle, est loin de les avoir remis en hon­neur. Chez la plu­part, la haine entre­te­nue durant de longues années a créé comme une seconde nature ; c’est le règne de la loi aveugle que saint Paul gémis­sait de voir contra­rier dans ses propres membres la loi de l’es­prit (Rom. VII, 23). Aussi, trop sou­vent, l’homme voit-​il dans son sem­blable non un frère, comme l’or­donne le Christ, mais un étran­ger et un enne­mi ; on ne fait presque aucun cas de la digni­té et de la per­sonne humaine même ; il n’y a que la force et le nombre qui comptent ; cha­cun s’ef­force d’é­cra­ser son pro­chain, afin de jouir le plus pos­sible des biens de cette vie.

Partout on trouve le dédain des biens éter­nels que le Christ ne cesse d’of­frir à tous par son Église, et une soif insa­tiable de pos­sé­der les biens éphé­mères et caducs d’ici-bas.

Or, ces biens maté­riels ont pour effet, si on les recherche avec excès, d’en­gen­drer des maux de tout genre et tout d’a­bord la cor­rup­tion des mœurs et la dis­corde. Car, vils et gros­siers de leur nature, ils ne peuvent ras­sa­sier le cœur de l’homme, qui, créé par Dieu et des­ti­né à jouir de sa gloire, est voué à vivre dans une insta­bi­li­té et une inquié­tude per­pé­tuelles aus­si long­temps qu’il ne se repose pas dans le sein de Dieu.

De plus, ces biens étant fort limi­tés, la part qu’en reçoit cha­cun dimi­nue a mesure que gran­dit le nombre de ceux qui se les par­tagent ; tan­dis que les biens spi­ri­tuels, même répar­tis entre un grand nombre, les enri­chissent tous sans être amoin­dris. Il s’en­suit que, impuis­sants à satis­faire tout le monde éga­le­ment et ne pou­vant ras­sa­sier per­sonne com­plè­te­ment, les biens ter­restres deviennent de ce chef des sources de dis­cordes et d’a­ni­mo­si­té, et sont vrai­ment vani­té des vani­tés et afflic­tion de l’es­prit (Ecclésiaste, I, 2, 14), comme les appe­lait d’ex­pé­rience le prince des sages, Salomon. Et il en est de la socié­té comme des indi­vi­dus. D’où viennent les guerres et les conflits par­mi vous ? deman­dait l’a­pôtre Jacques ; n’est-​ce pas de vos convoi­tises ? (Jacques, IV, 1, 2)

On ne sau­rait, en effet, ima­gi­ner peste plus mor­telle que la concu­pis­cence de la chair, c’est-​à-​dire la recherche effré­née du plai­sir, pour bou­le­ver­ser non seule­ment la famille, mais les États mêmes ; la concu­pis­cence des yeux, c’est-​à-​dire la soif des richesses, donne nais­sance à cette lutte achar­née des classes, atta­chées cha­cune outre mesure à ses avan­tages par­ti­cu­liers ; quant à l’or­gueil de la vie, c’est-​à-​dire la pas­sion de domi­ner tous les autres, il a en propre d’in­ci­ter les par­tis poli­tiques à des guerres civiles si âpres qu’ils ne reculent ni devant les atten­tats de lèse majes­té, ni devant le crime de haute tra­hi­son, ni jus­qu’au meurtre même de la patrie.

C’est à ces convoi­tises déré­glées, se dis­si­mu­lant pour don­ner le change, sous le voile du bien public et du patrio­tisme, qu’il faut attri­buer sans contre­dit les haines et les conflits qui s’é­lèvent pério­di­que­ment entre les peuples. Cet amour même de sa patrie et de sa race, source puis­sante de mul­tiples ver­tus et d’actes d’hé­roïsme lors­qu’il est réglé par la loi chré­tienne, n’en devient pas moins un germe d’in­jus­tice et d’i­ni­qui­tés nom­breuses si, trans­gres­sant les règles de la jus­tice et du droit, il dégé­nère en natio­na­lisme immo­dé­ré. Ceux qui tombent en cet excès oublient, à coup sûr, non seule­ment que tous les peuples, en tant que membres de l’u­ni­ver­selle famille humaine, sont liés entre eux par des rap­ports de fra­ter­ni­té et que les autres pays ont droit à la vie et à la pros­pé­ri­té, mais encore qu’il n’est ni per­mis ni utile de sépa­rer l’in­té­rêt de l’hon­nê­te­té : la jus­tice fait la gran­deur des nations, le péché fait le mal­heur des peuples (Prov. XIV, 34). Que si une famille, ou une cité, ou un État, a acquis des avan­tages au détri­ment des autres, cela pour­ra paraître aux hommes une action d’é­clat et de haute poli­tique ; mais saint Augustin nous aver­tit sage­ment que de pareils suc­cès ne sont pas défi­ni­tifs et n’ex­cluent pas les menaces de ruine : C’est un bon­heur qui a l’é­clat et aus­si la fra­gi­li­té du verre, pour lequel on redoute que sou­dain il ne se brise à jamais (S. Aug. de civi­tate Dei, l. IV, c. 3).

Si la paix est absente et si, comme le remède à tant de maux, elle se fait attendre encore aujourd’­hui, il faut en recher­cher les rai­sons, plus pro­fon­dé­ment que nous ne l’a­vons fait jusqu’ici.

Bien avant que la guerre mît l’Europe en feu, la cause prin­ci­pale de si grands mal­heurs agis­sait déjà avec une force crois­sante par la faute des par­ti­cu­liers comme des nations, cause que l’hor­reur même de la guerre n’au­rait pas man­qué d’é­car­ter et de sup­pri­mer, si tous avaient sai­si la por­tée de ces for­mi­dables évé­ne­ments. Qui donc ignore la pré­dic­tion de l’Écriture : Ceux qui aban­donnent le Seigneur seront réduits à néant (Isaïe I, 28) ? Et l’on ne connaît pas moins l’a­ver­tis­se­ment si grave de Jésus, Rédempteur et Maître des hommes : Sans moi, vous ne pou­vez rien faire (Jean XV, 5) ; et cet autre : Celui qui ne recueille point avec moi dis­sipe (Luc, XI, 23).

De tout temps ces oracles divins se sont véri­fiés, mais la véri­té n’en a jamais avec une telle évi­dence écla­té aux yeux de tous que de nos jours. C’est pour s’être misé­ra­ble­ment sépa­rés de Dieu et de Jésus-​Christ que de leur bon­heur d’au­tre­fois les hommes sont tom­bés dans cet abîme de maux ; c’est pour la même rai­son que sont frap­pés d’une sté­ri­li­té à peu près com­plète tous les pro­grammes qu’ils écha­faudent en vue de répa­rer les pertes et de sau­ver ce qui reste de tant de ruines. Dieu et Jésus-​Christ ayant été exclus de la légis­la­tion et des affaires publiques, et l’au­to­ri­té ne tirant plus son ori­gine de Dieu, mais des hommes, les lois ont per­du la garan­tie de sanc­tions réelles et effi­caces, ain­si que des prin­cipes sou­ve­rains du droit, qui, aux yeux mêmes de phi­lo­sophes païens comme Cicéron, ne peuvent déri­ver que de la loi éter­nelle de Dieu ; bien plus, les bases mêmes de l’au­to­ri­té ont été ren­ver­sées dès là qu’on sup­pri­mait la rai­son fon­da­men­tale du droit de com­man­der pour les uns, du devoir d’o­béir pour les autres. Inéluctablement, il s’en est sui­vi un ébran­le­ment de la socié­té tout entière, désor­mais pri­vée de sou­tien et d’ap­pui solides, livrée en proie aux fac­tions qui bri­guaient le pou­voir pour assu­rer leurs propres inté­rêts et non ceux de la patrie.

On déci­da de même que Dieu ni le Seigneur Jésus ne pré­si­de­raient plus à la fon­da­tion de la famille, et l’on fit ren­trer dans la caté­go­rie des contrats civils le mariage, dont le Christ avait fait un grand sacre­ment (Ephes. V, 32) et qui, dans sa pen­sée, devait être le sym­bole saint et sanc­ti­fi­ca­teur du lien indis­so­luble qui l’u­nit lui-​même à son Église. Aussi, dans les masses popu­laires s’obs­cur­cissent les idées et les sen­ti­ments reli­gieux que l’Église avait infu­sés à la cellule-​mère de la socié­té qu’est la famille ; la hié­rar­chie et la paix du foyer dis­pa­raissent ; l’u­nion et la sta­bi­li­té de la famille sont de jour en jour plus com­pro­mises ; le feu des basses convoi­tises et l’at­ta­che­ment mor­tel à des inté­rêts mes­quins violent si fré­quem­ment la sain­te­té du mariage, que les sources mêmes de la vie des familles et des peuples en sont infectées.

Enfin, on a paru exclure Dieu et le Christ de l’é­du­ca­tion de la jeu­nesse ; on est arri­vé, et c’é­tait inévi­table, non pas tant à sup­pri­mer la reli­gion dans les écoles qu’à l’y faire atta­quer à mots cou­verts ou même ouver­te­ment ; les enfants en ont conclu qu’ils n’a­vaient rien ou pour le moins fort peu à attendre, pour la conduite de la vie, de cet ordre de choses, qu’on pas­sait abso­lu­ment sous silence ou dont ou ne par­lait qu’a­vec des termes de mépris. Et, de fait, si Dieu et sa loi sont pros­crits de l’en­sei­gne­ment, on ne voit plus com­ment on peut deman­der aux jeunes gens de fuir le mal et de mener une vie hon­nête et sainte, ni com­ment pré­pa­rer pour la famille et la socié­té des hommes de mœurs ran­gées, par­ti­sans de l’ordre et de la paix, capables, et à même de contri­buer à la pros­pé­ri­té publique.

Puisqu’on a renié les pré­ceptes de la sagesse chré­tienne, il n’y a pas lieu de s’é­ton­ner que les germes de dis­corde semés par­tout, comme en un sol bien pré­pa­ré, aient fini par pro­duire cet exé­crable fruit d’une guerre, qui, loin d’af­fai­blir par la las­si­tude les haines inter­na­tio­nales et sociales, ne fit que les ali­men­ter plus abon­dam­ment par la vio­lence et le sang.

Nous venons, Vénérables Frères, d’é­nu­mé­rer briè­ve­ment les causes des maux qui accablent la socié­té. Il reste à étu­dier les remèdes que, en se basant sur la nature même de ces maux, on peut juger sus­cep­tibles de la guérir.

La tâche qui s’im­pose avant toute autre, c’est la paci­fi­ca­tion des esprits. Il y a bien peu à attendre d’une paix arti­fi­cielle et exté­rieure qui règle et com­mande les rap­ports réci­proques des hommes comme ferait un code de poli­tesse ; ce qu’il faut, c’est une paix qui pénètre les cœurs, les apaise et les ouvre peu à peu à des sen­ti­ments réci­proques de cha­ri­té fra­ter­nelle. Une telle paix ne sau­rait être que la paix du Christ : et que la paix du Christ apporte l’al­lé­gresse en vos cœurs (Coloss. III, 15) ; il ne peut y avoir de paix autre et dif­fé­rente que celle que le Christ donne lui-​même aux siens (Jean XIV, 27), lui qui, comme Dieu, voit dans les cœurs (I Samuel XVI, 7) et règne dans l’in­time des âmes. C’est d’ailleurs à bon droit que le Seigneur Jésus appe­lait cette paix sa paix à lui, car il fut le pre­mier à dire aux hommes : Vous êtes tous des frères (Matth. XXIII, 8) ; c’est lui qui a pro­mul­gué la loi de l’a­mour et du sup­port mutuel entre tous les hommes, et la scel­la pour ain­si dire de son sang : Mon pré­cepte à moi est que vous vous aimiez les uns les autres comme moi-​même je vous ai aimés (Jean, XV, 12) ; Portez les far­deaux les uns des autres, et vous accom­pli­rez ain­si la loi du Christ (Gal. VI, 2).

Il découle de là clai­re­ment que la paix authen­tique du Christ ne sau­rait s’é­car­ter de la règle de la jus­tice, puisque c’est Dieu qui juge la jus­tice (Ps. IX, 5) et que la paix est œuvre de jus­tice (Isaïe XXXII, 17). Mais encore cette jus­tice ne doit-​elle pas adop­ter une bru­tale inflexi­bi­li­té de fer ; il faut qu’elle soit dans une égale mesure tem­pé­rée par la cha­ri­té, cette ver­tu qui est essen­tiel­le­ment des­ti­née à éta­blir la paix entre les hommes. C’est dans ce sens que le Christ a pro­cu­ré la paix au genre humain ; bien mieux, sui­vant la forte parole de saint Paul, il est lui-​même notre paix (Ephes. II, 14), puisque, en même temps que dans sa chair il satis­fai­sait sur la croix à la jus­tice divine, il tuait en lui-​même les ini­mi­tiés, réa­li­sant la paix (Ibid.), et en lui récon­ci­liait les hommes et le monde avec Dieu. Dans la rédemp­tion même, saint Paul consi­dère et relève moins une œuvre de jus­tice – elle l’est, certes – qu’une œuvre divine de récon­ci­lia­tion et de cha­ri­té : Dans le Christ Dieu se récon­ci­liait le monde (II Cor. V, 19) ; Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a don­né son Fils unique (Jean III, 16). Le Docteur angé­lique exprime cette pen­sée quand il dit, en une for­mule très heu­reuse comme tou­jours, que la paix véri­table et authen­tique est plus de l’ordre de la cha­ri­té que de la jus­tice, cette der­nière ayant mis­sion d’é­car­ter les obs­tacles à la paix tels que les torts, les dom­mages, tan­dis que la paix est pro­pre­ment et tout spé­cia­le­ment un acte de cha­ri­té (Summ. Theol., II-​II, q. 29 art. 3, ad. III).

A cette paix du Christ, qui, fille de la cha­ri­té, réside dans les pro­fon­deurs de l’âme, est appli­cable la parole de saint Paul sur le royaume de Dieu, car c’est pré­ci­sé­ment par la cha­ri­té que Dieu règne dans les âmes : le royaume de Dieu n’est ni mets ni breu­vage (Rom. XIV, 17). En d’autres termes, la paix du Christ ne s’a­li­mente point de biens péris­sables, mais des réa­li­tés spi­ri­tuelles et éter­nelles dont le Christ lui-​même a révé­lé au monde et n’a ces­sé de mon­trer aux hommes l’ex­cel­lence et la supé­rio­ri­té. C’est en ce sens qu’il disait : Que sert à l’homme de gagner l’u­ni­vers s’il perd son âme ? Ou que pourra-​t-​il don­ner pour rache­ter son âme ? (Matth. XVI, 26.) De même il a indi­qué la per­sé­vé­rance et la fer­me­té d’âme dont le chré­tien doit être ani­mé : Ne crai­gnez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme ; crai­gnez plu­tôt celui qui peut perdre à la fois le corps et l’âme dans la géhenne (Matth. X, 28 ; Luc. XII, 4, 5).

Ce n’est pas que celui qui veut goû­ter la paix du Christ soit tenu de renon­cer aux biens de cette vie ; loin de là, le Christ lui-​même les lui pro­met en abon­dance : Cherchez tout d’a­bord le royaume de Dieu et sa jus­tice, et tous ces biens vous seront don­nés par sur­croît (Matth. VI, 33 ; Luc. XII, 31). Seulement la paix de Dieu sur­passe tout sen­ti­ment (Philip. IV, 7), et c’est pour­quoi pré­ci­sé­ment elle com­mande aux appé­tits aveugles, et ignore les dis­cus­sions et dis­cordes que ne peut man­quer d’en­gen­drer la soif des richesses.

Que la ver­tu mette un frein aux convoi­tises, que l’on accorde aux biens spi­ri­tuels la consi­dé­ra­tion qu’ils méritent, et l’on obtient tout natu­rel­le­ment cet heu­reux résul­tat que la paix chré­tienne assure l’in­té­gri­té des mœurs et met en hon­neur la digni­té de la per­sonne humaine, rache­tée par le sang du Christ, adop­tée par le Père céleste, consa­crée par les liens fra­ter­nels qui l’u­nissent au Christ, ren­due par les prières et les sacre­ments par­ti­ci­pante do la grâce et de la nature divines, en atten­dant que, en récom­pense d’une sainte vie ici-​bas, elle jouisse éter­nel­le­ment de la pos­ses­sion de la gloire du ciel.

Nous avons déjà mon­tré qu’une des causes prin­ci­pales du chaos où nous vivons réside dans ce fait que de graves atteintes ont été por­tées au culte du droit et au res­pect de l’au­to­ri­té, – ce qui s’est pro­duit le jour où on s’est refu­sé à voir en Dieu, Créateur et Maître du monde, la source du droit et de l’au­to­ri­té. Ce mal trou­ve­ra lui aus­si son remède dans la paix chré­tienne, qui se confond avec la paix divine et par là même pres­crit le res­pect de l’ordre, de la loi et de l’au­to­ri­té. Nous lisons, en effet, dans l’Écriture : Conservez la dis­ci­pline dans la paix (Ecclésiastique, XLI, 14) ; La paix comble ceux qui ché­rissent ta loi, Seigneur (Ps. CXVIII, 165) ; Celui qui a le res­pect de la loi vivra dans la paix (Prov. XIII, 13). Le Seigneur Jésus ne s’est pas conten­té de dire : Rendez à César ce qui est a César (Matth. XXII, 21) ; il a affir­mé qu’il révé­rait en Pilate lui-​même la puis­sance qui lui avait été don­née d’en haut (Jean, XIX, 11) ; et pré­cé­dem­ment n’avait-​il pas fait une loi à ses dis­ciples de res­pec­ter ces scribes et pha­ri­siens qui étaient assis sur la chaire de Moïse ? (Matth. XXIII, 2)

Dans sa famille, le Christ fut d’une admi­rable défé­rence pour l’au­to­ri­té de ses parents, se sou­met­tant pour l’exemple à Marie et à Joseph (Luc, II, 51). C’est en son nom, enfin, que les apôtres pro­mul­guèrent cette règle : Que tout homme soit sou­mis aux auto­ri­tés supé­rieures, car il n’est point de pou­voir qui ne vienne de Dieu (Rom. XIII, 1 ; cf. I Petr. II, 13, 18).

Remarquons par ailleurs ce fait : sa doc­trine et ses pré­ceptes tou­chant la digni­té de la per­sonne humaine, la pure­té des mœurs, le devoir de l’o­béis­sance, l’or­ga­ni­sa­tion divine de la socié­té, le sacre­ment de mariage et la sain­te­té de la famille chré­tienne, tout cela et l’en­semble des véri­tés qu’il avait appor­tées du ciel sur la terre, le Christ ne l’a confié en dépôt qu’à son Église seule, avec la pro­messe for­melle qu’il l’ai­de­rait et serait avec elle à jamais, et il lui a don­né mis­sion de l’en­sei­gner, en un magis­tère infaillible, à toutes les nations jus­qu’à la fin des siècles. Cette obser­va­tion fait entre­voir tout de suite quels puis­sants remèdes peut et doit offrir l’Église catho­lique pour la paci­fi­ca­tion du monde.

Ayant été seule consti­tuée par Dieu inter­prète et gar­dienne de ces véri­tés et de ces pré­ceptes, l’Église seule aus­si jouit à jamais du pou­voir effi­cace d’ex­tir­per de la vie publique, de la famille et de la socié­té civile, la plaie du maté­ria­lisme, qui y a déjà opé­ré tant de ravages ; d’y faire péné­trer les prin­cipes chré­tiens, bien supé­rieurs aux sys­tèmes des phi­lo­sophes, sur la nature spi­ri­tuelle ou l’im­mor­ta­li­té de l’âme ; d’o­pé­rer le rap­pro­che­ment de toutes les classes de citoyens, et d’u­nir le peuple tout entier par les sen­ti­ments d’une pro­fonde bien­veillance et par une cer­taine fra­ter­ni­té (S. Aug., de Moribus Ecclesiæ Catholicæ, I, 30) : de défendre la digni­té humaine et de l’é­le­ver jus­qu’à Dieu qui voit les cœurs, et conforme à ses ensei­gne­ments et à ses pré­ceptes, que le sen­ti­ment sacré du devoir soit la loi de tous, par­ti­cu­liers et gou­ver­nants, et même des ins­ti­tu­tions publiques ; et qu’ain­si le Christ soit tout et en tous (Coloss. III, 11).

L’Église, qui détient la véri­té et le pou­voir du Christ, a seule mis­sion de don­ner aux esprits la for­ma­tion qui convient ; elle est aus­si seule en mesure non seule­ment de réta­blir aujourd’­hui la véri­table paix du Christ, mais encore de la conso­li­der pour l’a­ve­nir en conju­rant les menaces immi­nentes de nou­velles guerres que Nous avons signa­lées. Seule, en ver­tu d’un man­dat et d’un ordre divin, l’Église enseigne l’o­bli­ga­tion pour les hommes de confor­mer à la loi éter­nelle de Dieu toute leur acti­vi­té, publique aus­si bien que pri­vée, en tant que par­ti­cu­liers comme en tant que membres de la col­lec­ti­vi­té : par ailleurs, il est évident que ce qui a trait au sort du grand nombre a une impor­tance beau­coup plus grande.

Le jour où États et gou­ver­ne­ments se feront un devoir sacré de se régler, dans leur vie poli­tique, au dedans et au dehors, sur les ensei­gne­ments et les pré­ceptes de Jésus-​Christ, alors, mais alors seule­ment, ils joui­ront à l’in­té­rieur d’une paix pro­fi­table, entre­tien­dront des rap­ports de mutuelle confiance, et résou­dront paci­fi­que­ment les conflits qui pour­raient surgir.

En cet ordre d’i­dées, cer­tains efforts ont bien été ten­tés jus­qu’i­ci ; mais, on le sait, ils n’ont abou­ti à rien ou presque rien, prin­ci­pa­le­ment sur les points où les diver­gences inter­na­tio­nales sont les plus vives.

C’est qu’il n’est point d’ins­ti­tu­tion humaine en mesure d’im­po­ser à toutes les nations une sorte de Code inter­na­tio­nal, adap­té à notre époque, ana­logue à celui qui régis­sait au moyen âge cette véri­table Société des Nations qui s’ap­pe­lait la chré­tien­té. Elle aus­si a vu com­mettre en fait beau­coup trop d’in­jus­tices ; du moins la valeur sacrée du droit demeu­rait incon­tes­tée, règle sûre d’a­près laquelle les nations avaient à rendre leurs comptes.

Mais il est une ins­ti­tu­tion divine capable de garan­tir l’in­vio­la­bi­li­té du droit des gens ; une ins­ti­tu­tion qui, embras­sant toutes les nations, les dépasse toutes, qui jouit d’une auto­ri­té sou­ve­raine et du glo­rieux pri­vi­lège de la plé­ni­tude du magis­tère, c’est l’Église du Christ : seule elle se montre à la hau­teur d’une si grande tâche grâce à sa mis­sion divine, à sa nature, à sa consti­tu­tion même, et au pres­tige que lui confèrent les siècles ; et les vicis­si­tudes mêmes des guerres, loin de l’a­moin­drir, lui apportent de mer­veilleux développements.

Il ne sau­rait donc y avoir aucune paix véri­table – cette paix du Christ si dési­rée – tant que tous les hommes ne sui­vront pas fidè­le­ment les ensei­gne­ments, les pré­ceptes et les exemples du Christ, dans l’ordre de la vie publique comme de la vie pri­vée ; il faut que, la famille humaine régu­liè­re­ment orga­ni­sée, l’Église puisse enfin, en accom­plis­se­ment de sa divine mis­sion, main­te­nir vis-​à-​vis des indi­vi­dus comme de la socié­té tous et cha­cun des droits de Dieu.

Tel est le sens de notre brève for­mule : le règne du Christ.

Jésus-​Christ, en effet, règne d’a­bord sur tous les hommes pris indi­vi­duel­le­ment : il règne sur leurs esprits par ses ensei­gne­ments, sur leurs cœurs par la cha­ri­té, sur toute leur vie enfin quand elle se conforme à sa loi et imi­té ses exemples.

Jésus-​Christ règne ensuite dans la famille lorsque, ayant à sa base le sacre­ment du mariage chré­tien, elle conserve invio­la­ble­ment son carac­tère d’ins­ti­tu­tion sacrée, où l’au­to­ri­té pater­nelle reflète la pater­ni­té divine qui en est la source et lui donne son nom (Ephes. III, 15), où les enfants imitent l’o­béis­sance de Jésus ado­les­cent, et dont toute la vie res­pire la sain­te­té de la Famille de Nazareth.

Jésus-​Christ règne dans la socié­té lorsque, ren­dant à Dieu un sou­ve­rain hom­mage, elle recon­naît que c’est de lui que dérivent l’au­to­ri­té et ses droits, ce qui donne au pou­voir ses règles, à l’o­béis­sance son carac­tère impé­ra­tif et sa gran­deur ; quand cette socié­té recon­naît à l’Église son pri­vi­lège, qu’elle tient de son Fondateur, de socié­té par­faite, maî­tresse et guide des autres socié­tés ; non que l’Église amoin­drisse l’au­to­ri­té de ces socié­tés – légi­times cha­cune dans sa sphère, – mais elle les com­plète très heu­reu­se­ment, comme le fait la grâce pour la nature ; d’ailleurs le concours de l’Église per­met à ces socié­tés d’ap­por­ter aux hommes une aide puis­sante pour atteindre leur fin der­nière, qui est le bon­heur éter­nel, et les met plus à même d’as­su­rer le bon­heur de leurs membres durant leur vie mortelle.

Il appa­raît ain­si clai­re­ment qu’il n’y a de paix du Christ que par le règne du Christ, et que le moyen le plus effi­cace de tra­vailler au réta­blis­se­ment de la paix est de res­tau­rer le règne du Christ.

Aussi, lors­qu’il s’ef­for­çait de tout res­tau­rer dans le Christ, Pie X, comme par une ins­pi­ra­tion divine, pré­pa­rait cette grande œuvre du réta­blis­se­ment de la paix, qui devait être le pro­gramme de Benoît XV.

Quant à Nous, pour­sui­vant la tâche que Nos deux pré­dé­ces­seurs s’é­taient pro­po­sée, ce que tous Nos efforts ten­dront à réa­li­ser, c’est la paix du Christ par le règne du Christ, avec une confiance abso­lue dans la grâce de Dieu, qui, en Nous appe­lant au sou­ve­rain pon­ti­fi­cat, Nous a pro­mis son assis­tance permanente.

Pour mettre ce pro­gramme à exé­cu­tion. Nous comp­tons sur le concours de tous les hommes de bien ; mais c’est d’a­bord à vous que Nous fai­sons appel, Vénérables Frères, vous que le Christ, notre Guide et Chef qui Nous a confié le soin de l’en­semble de son trou­peau, a appe­lés à prendre une part très impor­tante de Notre sol­li­ci­tude pas­to­rale. L’Esprit-​Saint, en effet, vous a consti­tués pour gou­ver­ner l’Église de Dieu (Actes XX, 28) ; vous êtes tout spé­cia­le­ment inves­tis du minis­tère de la récon­ci­lia­tion, vous rem­plis­sez le rôle de légats du Christ (II Cor. V, 18, 20) ; vous par­ti­ci­pez au magis­tère de Dieu, vous êtes dis­pen­sa­teurs de ses mys­tères (I Cor. IV, 1) ; et pour cette rai­son vous êtes appe­lés sel de la terre et lumière du monde (Matth. V, 13, 14), doc­teurs et pères des peuples chré­tiens, modèle… du trou­peau (I Petr. V, 3), et serez magni­fiés dans le royaume des cieux (Matth. V, 19) ; vous tous enfin êtes comme les membres prin­ci­paux, unis par des liens d’or, qui main­tiennent la forte uni­té du corps du Christ (Ephes. IV, 15, 16), c’est-​à-​dire de l’Église, éta­blie sur le fon­de­ment inébran­lable de Pierre.

Vous Nous avez don­né naguère un nou­veau témoi­gnage écla­tant de votre zèle empres­sé quand, comme Nous le mar­quions au début de cette lettre, à l’oc­ca­sion du Congrès eucha­ris­tique de Rome et du cen­te­naire de la S. Congrégation de la Propagande, vous êtes presque tous accou­rus de toutes les régions du monde dans la Ville Éternelle auprès des tom­beaux des Apôtres.

Cette assem­blée de pas­teurs, à laquelle leur renom et leur auto­ri­té don­naient tant d’é­clat, Nous a sug­gé­ré l’i­dée de convo­quer en temps oppor­tun ici à Rome, capi­tale de l’u­ni­vers catho­lique, une assem­blée solen­nelle ana­logue, char­gée d’ap­pli­quer les remèdes les plus appro­priés après un pareil bou­le­ver­se­ment de la socié­té humaine ; et le retour pro­chain de l’Année Sainte est un heu­reux augure qui confirme encore les grands espoirs que Nous met­tons en ce projet.

Toutefois, Nous n’o­sons point Nous résoudre à pro­cé­der sans délai à la reprise du Concile œcu­mé­nique ouvert par le très saint Pape Pie IX – ce sou­ve­nir remonte à Nos jeunes années, – qui ne mena à terme qu’une par­tie, fort impor­tante, d’ailleurs, de son pro­gramme. Le motif de Notre hési­ta­tion est que Nous vou­lons, comme le célèbre guide des Israélites, attendre dans l’at­ti­tude sup­pliante de la prière que le Dieu bon et misé­ri­cor­dieux Nous mani­feste plus clai­re­ment sa volon­té (Juges, VI, 17).

En ces conjonc­tures, Nous le savons par­fai­te­ment, votre dévoue­ment et votre acti­vi­té n’ont nul­le­ment besoin de sti­mu­lant, et Nous leur ren­dons au contraire les hom­mages les plus méri­tés. Néanmoins, la conscience de Notre charge apos­to­lique et de Nos devoirs pater­nels à l’é­gard de tous Nous ins­pire et Nous fait une sorte d’o­bli­ga­tion d’a­jou­ter comme de nou­velles flammes au feu qui vous dévore, dans l’as­su­rance que Nos exhor­ta­tions vous por­te­ront à consa­crer des soins encore plus atten­tifs à la por­tion du trou­peau que le Maître a confiée à cha­cun de vous.

Que d’œuvres aus­si excel­lentes qu’op­por­tunes, concer­nant le cler­gé et tout le peuple fidèle, Nos pré­dé­ces­seurs n’ont-​ils pas, avec votre col­la­bo­ra­tion, sage­ment conçues, heu­reu­se­ment com­men­cées et menées à bonne fin, ini­tia­tives que, étant don­nées les cir­cons­tances, ils ont eu un sin­gu­lier mérite à réa­li­ser ! Nous en avons été infor­mé par la renom­mée, trans­mise par la presse et confir­mée par d’autres témoi­gnages, comme aus­si par les rap­ports par­ti­cu­liers que Nous tenons de vous-​mêmes et d’un grand nombre d’autres per­sonnes. Nous en ren­dons au Dieu éter­nel les plus fer­ventes actions de grâces dont Nous sommes capable.

Parmi ces œuvres, Nous rele­vons par­ti­cu­liè­re­ment celles, nom­breuses et sin­gu­liè­re­ment oppor­tunes, qui ont trait à la dif­fu­sion des saines doc­trines et à la sanc­ti­fi­ca­tion des âmes ; de même, les orga­ni­sa­tions, dites Pieuses Unions, de clercs et de laïques, qui ont pour objet le sou­tien et le déve­lop­pe­ment des mis­sions chez les infi­dèles, en vue d’é­tendre le règne de Dieu et de por­ter aux peuples bar­bares le salut tem­po­rel et éter­nel ; de même encore, les grou­pe­ments si mul­ti­pliés de jeunes gens, qui allient à une dévo­tion par­ti­cu­lière envers la Sainte Vierge et sur­tout envers la sainte Eucharistie une pra­tique exem­plaire de la foi, de la pure­té, et d’une cha­ri­té réci­proque toute fra­ter­nelle ; ajou­tons les asso­cia­tions tant d’hommes que de femmes, et tout spé­cia­le­ment les asso­cia­tions eucha­ris­tiques, qui se vouent à hono­rer l’au­guste Sacrement, soit par des hom­mages plus fré­quents ou plus solen­nels, tels même que de gran­dioses pro­ces­sions se dérou­lant par les rues des cités, soit encore par l’or­ga­ni­sa­tion d’im­po­sants Congrès régio­naux, natio­naux, et même inter­na­tio­naux, où presque tous les peuples ont des repré­sen­tants, mais dont tous les membres sont mer­veilleu­se­ment unis par la même foi, la même ado­ra­tion, les mêmes prières, la même par­ti­ci­pa­tion aux dons du ciel.

C’est à ce cou­rant de pié­té que Nous attri­buons l’ac­crois­se­ment fort notable de l’es­prit apos­to­lique, Nous vou­lons dire ce zèle très ardent qui, d’a­bord par la prière assi­due et une vie exem­plaire, puis par la voie féconde de la parole et de la presse et les autres moyens, y com­pris les œuvres de cha­ri­té, tend à faire rendre au Cœur de Jésus, par les indi­vi­dus, par la famille et par la socié­té, l’a­mour, le culte et les hom­mages dus à sa divine royau­té. C’est le même but que pour­suit ce bon com­bat « pour l’au­tel et le foyer », cette lutte qu’il faut enga­ger sur de mul­tiples fronts en faveur des droits que la socié­té reli­gieuse qu’est l’Église et la socié­té domes­tique qu’est la famille tiennent de Dieu et de la nature pour l’é­du­ca­tion des enfants. A cet apos­to­lat se rat­tache enfin tout cet ensemble d’or­ga­ni­sa­tions, de pro­grammes et d’œuvres qui, par l’ap­pel­la­tion sous laquelle on les réunit, consti­tuent l’ac­tion catho­lique, qui Nous est très par­ti­cu­liè­re­ment chère.

Toutes ces œuvres, et les autres ins­ti­tu­tions de même nature qu’il serait trop long d’é­nu­mé­rer, il importe de les main­te­nir avec éner­gie ; bien plus, on doit les déve­lop­per avec une ardeur chaque jour crois­sante en les enri­chis­sant des per­fec­tion­ne­ments nou­veaux que réclament les cir­cons­tances de choses et de per­sonnes. Cette tâche peut paraître ardue et dif­fi­cile aux Pasteurs et aux fidèles ; elle n’en est pas moins évi­dem­ment néces­saire, et il faut la ran­ger par­mi les devoirs pri­mor­diaux du minis­tère pas­to­ral et de la vie chrétienne.

Tous ces motifs démontrent – avec trop d’é­vi­dence pour qu’il soit besoin d’in­sis­ter – à quel point toutes ces œuvres se com­mandent les unes les autres, et quels étroits rap­ports elles ont avec la res­tau­ra­tion si dési­rée du règne du Christ et avec le retour de la paix chré­tienne, impos­sible hors de ce règne : la paix du Christ par le règne du Christ.

Et voi­ci main­te­nant, Vénérables Frères, ce que Nous vous deman­dons de dire à vos prêtres. Témoin et naguère col­la­bo­ra­teur des tra­vaux de toute sorte qu’ils ont cou­ra­geu­se­ment entre­pris pour le trou­peau du Christ, le Pape a tou­jours appré­cié et conti­nue d’ap­pré­cier hau­te­ment le zèle admi­rable qu’ils déploient dans l’ac­com­plis­se­ment de leur tâche, comme leur ingé­nio­si­té à décou­vrir des méthodes tou­jours nou­velles pour faire face aux nou­velles situa­tions créées par l’é­vo­lu­tion du temps. Ils Nous seront unis par un lien d’au­tant plus étroit, et, à Notre tour, Nous leur por­te­rons une affec­tion d’au­tant plus pater­nelle que, par la sain­te­té de leur vie et l’in­té­gri­té de leur obéis­sance, ils seront de meilleur cœur et plus étroi­te­ment unis à leurs chefs et maîtres les évêques, comme au Christ en personne.

Que Nous pla­cions dans le cler­gé régu­lier une confiance spé­ciale pour la réa­li­sa­tion de Nos des­seins et de Nos pro­jets, il n’est pas besoin, Vénérables Frères, de longs dis­cours pour vous en convaincre : vous savez trop bien l’im­por­tance du rôle que rem­plit ce cler­gé pour l’ex­ten­sion du règne du Christ dans nos pays et au dehors.

Voués à l’ob­ser­va­tion et à la pra­tique non seule­ment des pré­ceptes mais encore des conseils évan­gé­liques, les membres des familles reli­gieuses, soit qu’ils s’exercent à la contem­pla­tion des choses divines dans l’ombre des cloîtres, soit qu’ils se pro­duisent au grand jour de l’a­pos­to­lat, expriment au vif dans leur exis­tence l’i­déal des ver­tus chré­tiennes et, se consa­crant tout entiers au bien com­mun, renoncent sans réserve aux biens et aux com­mo­di­tés de la terre pour jouir plus abon­dam­ment des biens spi­ri­tuels ; ils excitent les fidèles, témoins constants de tels exemples, à por­ter leurs aspi­ra­tions vers les biens supé­rieurs, et ils obtiennent ce résul­tat en s’a­don­nant aux œuvres admi­rables par les­quelles la bien­fai­sance chré­tienne sou­lage toutes les souf­frances du corps et de l’âme. Dans ce dévoue­ment, comme en témoignent les monu­ments de l’his­toire ecclé­sias­tique, ces pré­di­ca­teurs de l’Évangile sont allés à maintes reprises, sous l’im­pul­sion de la divine cha­ri­té, jus­qu’à sacri­fier leur vie pour le salut des âmes, et par leur mort ils ont contri­bué à étendre le règne du Christ, en recu­lant les fron­tières de la vraie foi et de la fra­ter­ni­té chrétienne.

Rappelez par ailleurs à l’at­ten­tion des fidèles que c’est en tra­vaillant, dans des œuvres d’a­pos­to­lat pri­vé et public, sous votre direc­tion et celle de votre cler­gé, à déve­lop­per la connais­sance de Jésus-​Christ et à faire régner son amour, qu’ils méri­te­ront le titre magni­fique de race élue, sacer­doce royal, nation sainte, peuple rache­té (I Petr. II, 9) ; c’est en s’u­nis­sant très étroi­te­ment à Nous et au Christ pour étendre et for­ti­fier par leur zèle indus­trieux et actif le règne du Christ, qu’ils tra­vaille­ront avec plus d’ef­fi­ca­ci­té à réta­blir la paix géné­rale entre les hommes. Car le règne du Christ éta­blit et fait épa­nouir une cer­taine éga­li­té de droits et de digni­té entre les hommes, tous enno­blis du sang pré­cieux du Christ ; et ceux qui paraissent com­man­der aux autres doivent en droit et en fait, à l’exemple du Christ Seigneur lui-​même, être les admi­nis­tra­teurs des biens com­muns, et par suite les ser­vi­teurs de tous les ser­vi­teurs de Dieu, prin­ci­pa­le­ment des plus humbles et des plus pauvres.

Cependant les trans­for­ma­tions sociales qui ont ame­né ou accru la néces­si­té de recou­rir au concours des laïques dans les œuvres d’a­pos­to­lat, ont expo­sé les inex­pé­ri­men­tés à des dan­gers nou­veaux, aus­si graves que nom­breux. L’épouvantable guerre à peine finie, l’a­gi­ta­tion des par­tis est venue bou­le­ver­ser les cités ; un tel débor­de­ment de pas­sions et une telle per­ver­sion d’i­dées se sont empa­rés du cœur et de l’es­prit des hommes qu’on peut redou­ter de voir l’é­lite des chré­tiens et même des prêtres, pris au mirage des appa­rences de la véri­té et du bien, s’in­fec­ter de la funeste conta­gion de l’erreur.

Combien sont-​ils, en effet, ceux qui admettent la doc­trine catho­lique sur l’au­to­ri­té civile et le devoir de lui obéir, le droit de pro­prié­té, les droits et devoirs des ouvriers de la terre et de l’in­dus­trie, les rela­tions réci­proques des États, les rap­ports entre ouvriers et patrons, les rela­tions du pou­voir reli­gieux avec le pou­voir civil, les droits du Saint-​Siège et du Pontife romain, les pri­vi­lèges des évêques, enfin les droits du Christ Créateur, Rédempteur et Maître, sur tous les hommes et tous les peuples ?

Et même ceux-​là, dans leurs dis­cours, leurs écrits et tout l’en­semble de leur vie, agissent exac­te­ment comme si les ensei­gne­ments et les ordres pro­mul­gués à tant de reprises par les Souverains Pontifes, notam­ment par Léon XIII, Pie X et Benoît XV, avaient per­du leur valeur pre­mière ou même n’a­vaient plus du tout à être pris en considération.

Ce fait révèle comme une sorte de moder­nisme moral, juri­dique et social ; Nous le condam­nons aus­si for­mel­le­ment que le moder­nisme dogmatique.

Il les faut donc remettre en vigueur, ces ensei­gne­ments et ces pres­crip­tions ; il faut réveiller dans toutes les âmes cette flamme de la foi et de la cha­ri­té divine, indis­pen­sables pour la pleine intel­li­gence de ces doc­trines et l’ob­ser­va­tion de ces ordres.

Ce renou­veau, c’est prin­ci­pa­le­ment dans la for­ma­tion de la jeu­nesse chré­tienne que Nous vou­lons le voir s’o­pé­rer, chez celle sur­tout qui a le bon­heur de se des­ti­ner au sacer­doce ; évi­tons que cette jeu­nesse, bal­lot­tée dans ce bou­le­ver­se­ment social et cette per­tur­ba­tion de toutes les idées, se laisse empor­ter, selon le mot de l’Apôtre, à tout vent de doc­trine, à la mer­ci de la malice des hommes et des astuces enve­lop­pantes de l’er­reur (Ephes. IV, 14).

Quand de ce Siège apos­to­lique, comme du haut d’un obser­va­toire, ou d’une tour de cita­delle, Nous embras­sons l’ho­ri­zon du regard, Nous aper­ce­vons un nombre trop grand encore d’hommes qui, par igno­rance totale du Christ ou par infi­dé­li­té à sa doc­trine inté­grale et authen­tique ain­si qu’à l’u­ni­té qu’il a vou­lue, ne font point par­tie encore du ber­cail que le ciel leur a pour­tant des­ti­né. C’est pour­quoi, par­ta­geant les ardents dési­rs du Pasteur éter­nel, dont il tient la place, le Pape ne peut s’empêcher de redire après lui cette parole si brave mais tout empreinte d’a­mour et de la plus indul­gente ten­dresse : Celles-​là aus­si, il faut que je les amène (Jean X, 16), ni de se rap­pe­ler et répé­ter, le cœur débor­dant de joie, cette pré­dic­tion du Christ : Et elles enten­dront ma voix, et il n’y aura qu’un seul ber­cail et un seul Pasteur. Fasse Dieu – Nous l’en sup­plions de Nos prières et de Nos vœux, unis aux vôtres, Vénérables Frères, et à ceux de vos fidèles – que Nous puis­sions voir au plus tôt la réa­li­sa­tion de ce très conso­lant et infaillible oracle du Cœur divin.

Un évé­ne­ment très remar­quable, que vous connais­sez bien, est venu ces tout der­niers temps offrir comme un augure de cette uni­té reli­gieuse ; il s’est pro­duit contre l’at­tente de tous, a pu déplaire à cer­tains, mais Nous a pro­cu­ré à Nous et à vous une joie très pro­fonde : la plu­part des princes et les chefs de presque toutes les nations, comme pres­sés par un même désir ins­tinc­tif de paix, ont cher­ché comme à l’en­vi soit à renouer d’an­ciens liens d’a­mi­tié, soit à entrer pour la pre­mière fois en rela­tions avec ce Siège apos­to­lique. Nous avons le droit de nous réjouir de ce fait : non seule­ment il rehausse le pres­tige de l’Église, mais encore il consti­tue un hom­mage plus écla­tant ren­du à ses ser­vices, et fait tou­cher du doigt à tous la ver­tu mer­veilleuse dont seule dis­pose l’Église de Dieu pour assu­rer toute pros­pé­ri­té même tem­po­relle, à la socié­té humaine.

Encore que, de par sa mis­sion divine, elle ait direc­te­ment en vue les biens spi­ri­tuels et non les biens péris­sables, l’Église – tous les biens se favo­ri­sant et s’en­chaî­nant les uns les autres – n’en coopère pas moins à la pros­pé­ri­té, même ter­restre, des indi­vi­dus et de la socié­té, et cela avec une effi­ca­ci­té qu’elle ne pour­rait sur­pas­ser si elle n’a­vait pour but que le déve­lop­pe­ment de cette prospérité.

Certes, l’Église ne se recon­naît point le droit de s’im­mis­cer sans rai­son dans la conduite des affaires tem­po­relles et pure­ment poli­tiques, mais son inter­ven­tion est légi­time quand elle cherche à évi­ter que la socié­té civile tire pré­texte de la poli­tique, soit pour res­treindre en quelque façon que ce soit les biens supé­rieurs d’où dépend le salut éter­nel des hommes, soit pour nuire aux inté­rêts spi­ri­tuels par des lois et décrets iniques, soit pour por­ter de graves atteintes à la divine consti­tu­tion de l’Église, soit enfin pour fou­ler aux pieds les droits de Dieu lui-​même dans la société.

Nous fai­sons donc abso­lu­ment Nôtres les vues et les paroles mêmes de Notre très regret­té pré­dé­ces­seur Benoît XV, dont Nous avons plu­sieurs fois rap­pe­lé le sou­ve­nir ; les décla­ra­tions solen­nelles qu’il fit, dans sa der­nière allo­cu­tion du 21 novembre de l’an der­nier, consa­crée aux rap­ports mutuels à éta­blir entre l’Église et la socié­té, Nous les réité­rons et les confir­mons à Notre tour : « Nous ne souf­fri­rons à aucun prix que, dans les accords de ce genre, il se glisse une sti­pu­la­tion quel­conque qui soit contraire à l’hon­neur ou à la liber­té de l’Église ; d’ailleurs, de nos jours sur­tout, il importe gran­de­ment à la pros­pé­ri­té de la socié­té même que l’Église demeure à l’a­bri de toute atteinte sur ce point. »

Dans ces condi­tions, il est à peine besoin de vous dire com­bien pro­fonde est Notre dou­leur de ne pou­voir comp­ter l’Italie par­mi les si nom­breuses nations qui entre­tiennent des rela­tions d’a­mi­tié avec le Siège apos­to­lique – cette Italie, Notre patrie bien-​aimée, que le Dieu qui règle par sa pro­vi­dence le cours des temps et l’har­mo­nie de toutes choses, a choi­sie pour y fixer le siège de son Vicaire ici-​bas. De ce fait, cette auguste cité, jadis le centre d’un empire immense mais que limi­taient néan­moins des fron­tières déter­mi­nées, est deve­nue de ce jour la capi­tale du monde entier ; Rome, en effet, comme siège du sou­ve­rain pon­ti­fi­cat, qui est par sa nature même au-​dessus des fron­tières de races et de natio­na­li­tés, embrasse tous les peuples et toutes les nations.

Or, l’o­ri­gine et la nature divine de cette pri­mau­té d’une part, et de l’autre le droit impres­crip­tible de l’en­semble des fidèles répar­tis dans tout l’u­ni­vers exigent que ce prin­ci­pat sacré ne paraisse dépendre d’au­cune puis­sance humaine, d’au­cune loi (alors même qu’elle pro­met­trait une sau­ve­garde et des garan­ties pour la liber­té du Pontife Romain) ; le Saint-​Siège doit, au contraire, être en fait et paraître mani­fes­te­ment d’une indé­pen­dance abso­lue quant à ses droits et à sa souveraineté.

Il est d’autres garan­ties de liber­té par les­quelles la divine Providence, maî­tresse et arbitre des vicis­si­tudes humaines, avait for­ti­fié l’au­to­ri­té du Pontife romain, non seule­ment sans dom­mage pour l’Italie, mais à son grand pro­fit ; elles avaient, durant de longs siècles, répon­du, effi­ca­ce­ment au des­sein divin de sau­ve­gar­der cette liber­té ; et jus­qu’i­ci, ni la divine Providence n’a indi­qué ni les conseils des hommes n’ont décou­vert une solu­tion ana­logue, appe­lée à rem­pla­cer ces garan­ties d’une façon satisfaisante.

Ces garan­ties ont été fou­lées aux pieds par la vio­lence enne­mie et, à l’heure pré­sente, sont encore vio­lées ; c’est ain­si que le Pontife Romain a été pla­cé dans une situa­tion indigne de lui, et qui accable d’une lourde et per­pé­tuelle tris­tesse les âmes de tous les fidèles de l’univers.

Nous donc, héri­tier des idées comme des devoirs de Nos pré­dé­ces­seurs, inves­ti de la même auto­ri­té, seule com­pé­tente pour tran­cher une ques­tion d’une telle impor­tance ; étran­ger à toute vaine ambi­tion de domi­na­tion tem­po­relle, à laquelle Nous rou­gi­rions de Nous arrê­ter ne fût-​ce qu’un ins­tant, mais pen­sant à Notre mort et Nous rap­pe­lant le compte très rigou­reux que Nous aurons à rendre au divin Juge ; dans la conscience d’être lié par un devoir sacré de Notre charge, Nous renou­ve­lons ici les reven­di­ca­tions for­mu­lées par Nos pré­dé­ces­seurs en vue de défendre les droits et la digni­té du Siège apostolique.

Au sur­plus, l’Italie n’au­ra jamais rien à craindre du Siège apos­to­lique : le Pontife Romain, qui que ce puisse être, se mon­tre­ra tou­jours tel qu’il puisse redire sin­cè­re­ment ce mot du pro­phète : Mes pen­sées sont des pen­sées de paix et non d’af­flic­tion (Jer. XXIX, 11), des pen­sées de paix, disons-​Nous , de paix véri­table et donc nul­le­ment sépa­rée de la jus­tice, de telle sorte qu’il pour­ra ajou­ter : la jus­tice et la paix se sont embras­sées (Ps. LXXXIV, 11). C’est au Dieu tout-​puissant et misé­ri­cor­dieux qu’il appar­tien­dra de faire luire enfin ce jour beau entre tous, jour qui doit être fécond en toutes sortes de biens pour l’é­ta­blis­se­ment du règne du Christ comme aus­si pour la paci­fi­ca­tion de l’Italie et du monde. Pour qu’on en obtienne d’heu­reux résul­tats, tous les hommes au sen­ti­ment droit ont le devoir d’u­nir leur dévoue­ment et leurs efforts.

Afin de hâter le jour où sera accor­dé aux hommes ce don si doux de la paix, Nous exhor­tons ins­tam­ment tous les fidèles de joindre avec per­sé­vé­rance leurs fer­ventes prières aux Nôtres, sur­tout durant ces fêtes de la Nativité du Christ Seigneur, Roi paci­fique, dont les milices angé­liques saluèrent l’en­trée dans le monde par ce chant nou­veau : Gloire à Dieu dans les cieux, et sur la terre paix aux hommes de bonne volon­té (Luc, II, 14).

Comme gage de cette paix, rece­vez, Vénérables Frères, Notre Bénédiction Apostolique ; puisse-​t-​elle, mes­sa­gère de bon­heur pour cha­cun des membres de votre cler­gé et de vos fidèles, pour les cités et les familles chré­tiennes, por­ter la pros­pé­ri­té aux vivants et obte­nir aux morts le repos et la féli­ci­té éter­nelle : Nous vous l’ac­cor­dons de tout cœur, en témoi­gnage de pater­nelle bien­veillance, à vous, à votre cler­gé et à vos fidèles.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 23 décembre 1922, de Notre Pontificat la pre­mière année.

Pie XI, Pape

fraternité sainte pie X
12 novembre 1923
À l’occasion du IIIe centenaire de la mort de saint Josaphat, martyr, archevêque de Polotsk, pour le rite oriental.
  • Pie XI