Léon XIII

256ᵉ pape ; de 1878 à 1903

22 janvier 1899

Lettre apostolique Testem benevolentiæ

Sur la condamnation de l'américanisme : libéralisme et indifférentisme religieux

A notre cher Fils Jacques GIBBONS, Cardinal Prêtre de la Sainte Église Romaine du titre de Sainte-​Marie du Transtévère arche­vêque de Baltimore,

Léon XIII, Pape

Cher fils, salut et béné­dic­tion apostolique

Nous vous adres­sons cette lettre en témoi­gnage de Notre bien­veillance, de cette bien­veillance que, durant le cours de Notre long pon­ti­fi­cat, Nous n’a­vons jamais ces­sé de pro­fes­ser à votre égard, à l’é­gard des évêques vos col­lègues et de tout le peuple amé­ri­cain, sai­sis­sant, avec joie toutes les occa­sions que Nous offraient, soit les heu­reux déve­lop­pe­ments de votre Église, soit vos utiles et sages tra­vaux consa­crés à la défense et à l’exal­ta­tion du catho­li­cisme. Bien plus, il Nous est arri­vé sou­vent de remar­quer et de louer l’heu­reux carac­tère de votre nation tou­jours prête à toutes les nobles entre­prises et à la pour­suite de ce qui favo­rise le pro­grès de la civi­li­sa­tion et la pros­pé­ri­té de l’État.

Le but de cette lettre est non de confir­mer ses éloges que Nous vous avons sou­vent décer­nés, mais plu­tôt de vous signa­ler quelques écueils à évi­ter et cer­tains points à cor­ri­ger. Néanmoins, cette lettre Nous étant dic­tée par la même cha­ri­té apos­to­lique que Nous avons tou­jours res­sen­tie pour vous, et que Nous avons sou­vent expri­mée, Nous espé­rons que vous la consi­dé­re­rez éga­le­ment comme une nou­velle preuve de Notre affec­tion ; Nous avons d’au­tant plus confiance qu’il en sera ain­si, que cette lettre est spé­cia­le­ment des­ti­née à ter­mi­ner cer­taines dis­cus­sions qui se sont récem­ment éle­vées par­mi vous et qui, au détri­ment de la paix, troublent gra­ve­ment sinon tous les esprits, du moins un très grand nombre.

Vous n’i­gno­rez pas, cher Fils, que l’ou­vrage sur la vie d’Isaac-​Thomas Hecker, par le fait sur­tout de ceux qui l’ont tra­duit ou com­men­té en langue étran­gère, a sus­ci­té de graves contro­verses, en rai­son des opi­nions qu’il pro­pa­geait rela­ti­ve­ment à la méthode de vie chré­tienne. C’est pour­quoi, afin de sau­ve­gar­der l’in­té­gri­té de la foi et de garan­tir la sécu­ri­té des fidèles, Nous vou­lons vous écrire en détail sur cette ques­tion, selon le devoir de Notre apos­to­lat suprême. Nous accor­dons très affec­tueu­se­ment dans le Seigneur la béné­dic­tion apos­to­lique à vous, à votre cler­gé et au peuple que vous dirigez.

Ils sou­tiennent en effet qu’il est oppor­tun, pour gagner les cœurs des éga­rés, de taire cer­tains points de doc­trine comme étant de moindre impor­tance, ou de les atté­nuer au point de ne plus leur lais­ser le sens auquel l’Église s’est tou­jours tenue. Il n’est pas besoin de longs discours.

Le prin­cipe des opi­nions nou­velles dont Nous venons de par­ler peut se for­mu­ler à peu près en ces termes : pour rame­ner plus faci­le­ment les dis­si­dents à la véri­té catho­lique, il faut que l’Église s’a­dapte davan­tage à la civi­li­sa­tion d’un monde par­ve­nu à l’âge d’homme et que, se relâ­chant de son ancienne rigueur, elle se montre favo­rable aux aspi­ra­tions et, aux théo­ries des peuples modernes. Or, ce prin­cipe, beau­coup l’é­tendent non seule­ment, à la dis­ci­pline, mais encore aux doc­trines qui consti­tuent le dépôt de la foi. Ils sou­tiennent en effet qu’il est oppor­tun, pour gagner les cœurs des éga­rés, de taire cer­tains points de doc­trine comme étant de moindre impor­tance, ou de les atté­nuer au point de ne plus leur lais­ser le sens auquel l’Église s’est tou­jours tenue.

Il n’est pas besoin de longs dis­cours, cher Fils, pour mon­trer com­bien est condam­nable la ten­dance de cette concep­tion : il suf­fit de rap­pe­ler le fon­de­ment et l’o­ri­gine de la doc­trine qu’en­seigne l’Église. Voici ce que dit à ce sujet le Concile du Vatican :

La doc­trine de la foi révé­lée par Dieu a été pré­sen­tée à l’es­prit humain non comme un sys­tème phi­lo­so­phique à per­fec­tion­ner, mais comme un dépôt divin confié à l’Épouse du Christ qui doit fidè­le­ment le gar­der et l’in­ter­pré­ter infailli­ble­ment… Le sens que notre Sainte Mère l’Église a une fois décla­ré être celui des dogmes saints doit être tou­jours conser­vé, et, jamais il ne s’en faut, écar­ter sous le pré­texte ou l’ap­pa­rence d’en mieux péné­trer la profondeur.

Const. De fide cath., c. IV.

Il ne faut pas croire non plus qu’il n’y ait aucune faute dans le silence dont on veut cou­vrir cer­tains prin­cipes de la doc­trine catho­lique pour les enve­lop­per dans l’obs­cu­ri­té de l’oubli.

Car toutes ces véri­tés qui forment l’en­semble de la doc­trine chré­tienne n’ont qu’un seul auteur et doc­teur : Le Fils unique qui est, dans le sein du Père [1]. Elles conviennent à toutes les époques et à toutes les nations ; c’est ce qui résulte mani­fes­te­ment de ces paroles adres­sées par le Christ lui-​même à ses apôtres : Allez, ensei­gnez toutes les nations… leur appre­nant à obser­ver tout ce que je vous ai com­man­dé ; et voi­ci que je suis avec vous tous les jours jus­qu’à la consom­ma­tion des siècles [2].

Aussi le même Concile du Vatican dit-il :

Il faut croire de foi divine et catho­lique tout ce qui est conte­nu dans la parole de Dieu écrite ou ensei­gnée et que l’Église, soit par une défi­ni­tion solen­nelle, soit par son magis­tère ordi­naire et uni­ver­sel, pro­pose comme devant être cru révé­lé de Dieu.

Const. De Fid cath., c. III.

Qu’on se garde donc de rien retran­cher de la doc­trine reçue de Dieu ou d’en rien omettre, pour quelque motif que ce soit : car celui qui le ferait ten­drait plu­tôt à sépa­rer les catho­liques de l’Église qu’à rame­ner à l’Église ceux, qui en sont sépa­rés. Qu’ils reviennent, rien, certes, ne Nous tient plus à cœur ; qu’ils reviennent, tous ceux qui errent loin du ber­cail du Christ, mais non par une autre voie que celle que le Christ a lui-​même montrée.

Quant à la dis­ci­pline d’a­près laquelle les catho­liques doivent régler leur vie, elle n’est pas de nature à reje­ter tout tem­pé­ra­ment, sui­vant la diver­si­té des temps et des lieux.

Il est cer­tain que l’Église a reçu de son Fondateur un carac­tère de clé­mence et de misé­ri­corde ; aus­si, dès sa nais­sance, a‑t-​elle fait volon­tiers ce que l’a­pôtre saint Paul disait de lui-​même : Je me suis fait tout à tous pour les sau­ver tous [3].

L’histoire de tous les siècles en est témoin, le Siège Apostolique, qui a reçu non seule­ment le magis­tère mais le gou­ver­ne­ment suprême de l’Église, s’est tou­jours tenu dans le même dogme, au même sens et à la même for­mule [4]; en revanche, il a de tout temps réglé la dis­ci­pline, sans tou­cher à ce qui est de droit divin, de façon à tenir compte des mœurs et des exi­gences des nations si diverses que l’Église réunit dans son sein. Et qui peut dou­ter que celle-​ci soit prête à agir de même encore aujourd’­hui si le salut, des âmes le demande ? Toutefois, ce n’est pas au gré des par­ti­cu­liers, faci­le­ment trom­pés par les appa­rences du bien, que la ques­tion se doit résoudre ; mais c’est à l’Église qu’il appar­tient de por­ter un juge­ment, et tous doivent y acquies­cer, sous peine d’en­cou­rir la cen­sure por­tée par Notre pré­dé­ces­seur Pie VI. Celui-​ci a décla­ré la pro­po­si­tion LVXXVIII du Synode de Pistoie « inju­rieuse pour l’Église et l’Esprit de Dieu qui la régit, en tant qu’elle sou­met à la dis­cus­sion la dis­ci­pline éta­blie et approu­vée par l’Église, comme si l’Église pou­vait éta­blir une dis­ci­pline inutile et trop lourde pour la liber­té chrétienne. »

Et pour­tant, dans le sujet dont Nous vous entre­te­nons, cher Fils, le des­sein des nova­teurs est encore plus dan­ge­reux et plus oppo­sé à la doc­trine et à la dis­ci­pline catho­liques. Ils pensent qu’il faut intro­duire une cer­taine liber­té dans l’Église, afin que la puis­sance et la vigi­lance de l’au­to­ri­té étant, jus­qu’à un cer­tain point, res­treintes, il soit per­mis à chaque fidèle de déve­lop­per plus libre­ment son ini­tia­tive et son acti­vi­té. Ils affirment que c’est là une trans­for­ma­tion néces­saire, comme cette liber­té moderne qui consti­tue presque exclu­si­ve­ment à l’heure actuelle le droit et le fon­de­ment de la socié­té civile. Nous avons trai­té lon­gue­ment de cette liber­té dans Notre Lettre sur la consti­tu­tion des États adres­sée à tous les évêques. Nous y mon­trions même quelle dif­fé­rence il y a entre l’Église, qui est le droit divin, et les autres socié­tés, qui ne doivent leur exis­tence qu’à la libre volon­té des hommes.

Il importe donc davan­tage de signa­ler une opi­nion dont on fait un argu­ment en faveur de cette liber­té qu’ils pro­posent aux catho­liques. Ils disent à pro­pos du magis­tère infaillible du Pontife romain que, après la défi­ni­tion solen­nelle qui en a été faite au Concile du Vatican, il n’y a plus d’in­quié­tude à avoir de ce côté, c’est pour­quoi, ce magis­tère sau­ve­gar­dé, cha­cun peut main­te­nant avoir plus libre champ pour pen­ser et agir.

Étrange manière, en véri­té, de rai­son­ner ; s’il est, en effet, une conclu­sion à tirer du magis­tère de l’Église, c’est, à coup sûr, que nul ne doit cher­cher à s’en écar­ter et que, au contraire, tous doivent s’ap­pli­quer à s’en ins­pi­rer tou­jours et à s’y sou­mettre, de manière à se pré­ser­ver plus faci­le­ment de toute erreur de leur sens propre.

Ajoutons que ceux qui rai­sonnent ain­si s’é­cartent tout à fait des sages des­seins de la Providence divine, qui a vou­lu que l’au­to­ri­té du Siège Apostolique et son magis­tère fussent affir­més par une défi­ni­tion très solen­nelle, et elle l’a vou­lu pré­ci­sé­ment afin de pré­mu­nir plus effi­ca­ce­ment les intel­li­gences chré­tiennes contre les périls du temps pré­sent. La licence confon­due un peu par­tout avec la liber­té, la manie de tout dire et de tout contre­dire, enfin la facul­té de tout appré­cier et de pro­pa­ger par la presse toutes les opi­nions, ont plon­gé, les esprits dans des ténèbres si pro­fondes que l’a­van­tage et l’u­ti­li­té de ce magis­tère sont plus grands aujourd’­hui qu’au­tre­fois pour pré­mu­nir les fidèles contre les défaillances de la conscience et l’ou­bli de devoir.

Certes, il est loin de Notre pen­sée de répu­dier tout ce qu’en­fante le génie moderne ; Nous applau­dis­sons, au contraire, à toute recherche de la véri­té, à tout effort vers le bien, qui contri­bue à accroître le patri­moine de la science et à étendre les limites de la féli­ci­té publique. Mais, tout cela, sous peine de ne pas être d’une réelle uti­li­té, doit exis­ter et se déve­lop­per en tenant compte de l’au­to­ri­té et de la sagesse de l’Église.

Arrivons à ce qu’on peut appe­ler les corol­laires des opi­nions que Nous avons signa­lées ; ils ne sont, pas mau­vais, croyons-​Nous, quant à l’in­ten­tion, mais on consta­te­ra que, pris en eux-​mêmes, ils n’é­chappent en aucune manière au soupçon.

Tout d’a­bord, on rejette toute direc­tion exté­rieure comme super­flue et moins utile pour ceux qui veulent tendre à la per­fec­tion chré­tienne ; l’Esprit-​Saint, dit-​on, répand aujourd’­hui dans les âmes fidèles des dons plus éten­dus et plus abon­dants qu’au­tre­fois : il les éclaire et les dirige, sans inter­mé­diaire, par une sorte de secret instinct.

Or, ce n’est pas une légère témé­ri­té que de vou­loir fixer les limites des com­mu­ni­ca­tions de Dieu avec les hommes ; cela, en effet, dépend uni­que­ment de son bon plai­sir, et il est lui-​même le dis­pen­sa­teur sou­ve­rai­ne­ment libre de ses propres dons. L’esprit souffle où il veut [5] et la grâce a été don­ner à cha­cun de nous selon la mesure qu’il a plu au Christ [6].

Et qui donc, – s’il se reporte à l’his­toire des apôtres, à la foi de l’Église nais­sante, aux com­bats et aux sup­plices des héroïques mar­tyrs, enfin à ces époques loin­taines si fécondes pour la plu­part en hommes de la plus haute sain­te­té, – ose­ra mettre en paral­lèle les pre­miers siècles avec notre époque et affir­mer que ceux-​là furent moins favo­ri­sés des effu­sions de l’Esprit-Saint ?

Mais, ceci mis à part, il n’est per­sonne qui conteste que l’Esprit-​Saint opère dans les âmes justes par une action mys­té­rieuse et les sti­mule de ses ins­pi­ra­tions et de ses impul­sions ; s’il n’en était pas ain­si, tout secours et tout magis­tère exté­rieur serait vain.

Si quel­qu’un pré­tend qu’il peut cor­res­pondre à la pré­di­ca­tion du salut, c’est-​à-​dire à la pré­di­ca­tion évan­gé­lique, sans l’illu­mi­na­tion du Saint-​Esprit, qui donne à tous une grâce suave pour les faire adhé­rer et croire à la véri­té, celui-​là est séduit par l’es­prit d’hérésie.

Conc. d’Orange, II, can. VII.

Mais, l’ex­pé­rience elle-​même nous ren­seigne, ces aver­tis­se­ments et ces impul­sions de l’Esprit-​Saint ne sont per­çus le plus sou­vent, que par le secours et comme par la pré­pa­ra­tion du magis­tère extérieur.

Saint Augustin dit à ce sujet :

Celui-​là coopère à la nais­sance du fruit qui, en dehors, arrose le bon arbre et le cultive par un inter­mé­diaire quel­conque, et qui, au dedans, lui donne l’ac­crois­se­ment par son action personnelle.

De Grat. Christ, c. 19.

Cette obser­va­tion a trait à la loi com­mune de la Providence qui a éta­bli que les hommes fussent géné­ra­le­ment sau­vés par d’autres hommes et que de même ceux qu’elle appelle à un plus haut degré de sain­te­té y fussent conduits par des hommes, « afin que, sui­vant le mot de saint Jean Chrysostome, l’en­sei­gne­ment de Dieu nous par­vienne par les hommes [7] ».

Nous trou­vons aux ori­gines mêmes de l’Église une mani­fes­ta­tion célèbre de cette loi : bien que Saul res­pi­rant la menace et le car­nage [8], eût enten­du la voix du Christ lui-​même et lui eût deman­dé : Seigneur, que voulez-​vous que. je fasse ? c’est à Damas, vers Ananie, qu’il fut envoyé : Entre dans la ville, et là on te dira ce que tu dois faire.

Il faut remar­quer en outre que ceux qui tendent à une plus grande per­fec­tion, par le fait même qu’ils entrent dans une voie igno­rée du grand nombre, sont plus expo­sés à s’é­ga­rer et ont, en consé­quence, besoin plus que les autres d’un maître et d’un guide.

C’est ce que l’on a constam­ment pra­ti­qué dans l’Église ; c’est la doc­trine qu’ont pro­fes­sée una­ni­me­ment tous ceux qui, dans le cours des siècles, ont brillé par leur science et leur sain­te­té ; et ceux qui la rejettent ne peuvent assu­ré­ment le faire sans témé­ri­té ni péril.

Si cepen­dant on exa­mine bien atten­ti­ve­ment cette ques­tion, on ne voit pas clai­re­ment à quoi doit abou­tir, dans le sys­tème des nova­teurs, la direc­tion exté­rieure une fois sup­pri­mée, cette effu­sion plus abon­dante du Saint-​Esprit si exal­tée par eux.

Sans doute, le secours de l’Esprit-​Saint est abso­lu­ment néces­saire, sur­tout pour la pra­tique des ver­tus ; mais ces ama­teurs de nou­veau­tés vantent, outre mesure les ver­tus natu­relles comme si elles répon­daient davan­tage aux mœurs et aux besoins de notre temps, et comme s’il était pré­fé­rable de les pos­sé­der, parce qu’elles dis­po­se­raient mieux à l’ac­ti­vi­té et à l’énergie.

On a peine à conce­voir com­ment des hommes péné­trés de la doc­trine chré­tienne peuvent pré­fé­rer les ver­tus natu­relles aux ver­tus sur­na­tu­relles et leur attri­buer une effi­ca­ci­té et une fécon­di­té supérieures.

Eh quoi ! la nature aidée de la grâce sera-​t-​elle plus faible que si elle était lais­sée à ses propres forces ? Est-​ce que les grands saints que l’Église vénère et aux­quels elle rend un culte public se sont mon­trés faibles et sots dans les choses de l’ordre natu­rel parce qu’ils excel­laient dans les ver­tus chrétiennes ?

Or, quoi­qu’il nous soit don­né par­fois d’ad­mi­rer quelques actions écla­tantes de ver­tus natu­relles, com­bien y a‑t-​il d’hommes qui pos­sèdent réel­le­ment l”« habi­tude » des ver­tus naturelles ?

Quel est celui que ne troublent pas les orages vio­lents des pas­sions ? Or, pour les répri­mer constam­ment, comme aus­si pour obser­ver tout entière la loi natu­relle, il faut abso­lu­ment que l’homme soit aidé par un secours d’en haut. Quant aux actes par­ti­cu­liers men­tion­nés plus haut, ils pré­sentent sou­vent, si on les exa­mine de près, l’ap­pa­rence plu­tôt que la réa­li­té de la vertu.

Mais, accor­dons que ces actes soient vrai­ment ver­tueux. Si l’on ne veut pas cou­rir en vain et oublier la béa­ti­tude éter­nelle à laquelle nous des­tine la bon­té de Dieu, à quoi servent les ver­tus natu­relles sans la richesse et la force que leur donne la grâce ? Saint Augustin l’a fort bien dit : « Grands efforts, course rapide, mais hors la voie [9] »

En effet, la nature humaine qui, par suite du péché ori­gi­nel, était tom­bée dans le vice et la dégra­da­tion, se relève, par­vient à une nou­velle noblesse et se for­ti­fie par le secours de la grâce ; de même, les ver­tus pra­ti­quées non par les seules forces de la nature, mais avec ce même secours de la grâce, deviennent, fécondes pour la béa­ti­tude éter­nelle, et en même temps plus fortes et plus constantes.

A cette opi­nion sur les ver­tus natu­relles se rat­tache étroi­te­ment une autre opi­nion qui par­tage comme en deux classes toutes les ver­tus chré­tiennes : les pas­sives et les actives, sui­vant leur expres­sion. Ils ajoutent que les pre­mières conve­naient mieux aux siècles pas­sés, tan­dis que les secondes sont mieux adap­tées au temps présent.

Que faut-​il pen­ser de cette divi­sion des ver­tus ? La réponse est évi­dente, car de ver­tu vrai­ment pas­sive, il n’en existe pas et il n’en peut exis­ter. « La ver­tu, dit saint Thomas, implique une per­fec­tion de la puis­sance ; or, la fin de la puis­sance est l’acte, et l’acte de ver­tu n’est autre chose que le bon usage de notre libre arbitre [10], » accom­pli avec l’ap­pui de la grâce divine s’il s’a­git d’un acte de ver­tu surnaturelle.

Pour pré­tendre qu’il y a des ver­tus chré­tiennes plus appro­priées que d’autres à cer­taines époques, il fau­drait oublier les paroles de l’Apôtre : Ceux qu’il a connus d’a­vance, il les a aus­si pré­des­ti­nés à deve­nir conformes à l’i­mage de son Fils [11].

Le maître et le modèle de toute sain­te­té, c’est le Christ ; c’est sur lui que doivent se régler tous ceux qui dési­rent trou­ver place par­mi les bienheureux.

Or, le Christ ne change pas avec les siècles, mais il est le même aujourd’­hui qu’il était hier et qu’il sera dans tous les siècles [12]. C’est donc aux hommes de tous les temps que s’a­dresse cette parole : Apprenez, de moi que je suis doux et humble de cœur [13]; il n’est pas d’é­poque où le Christ ne se montre à nous comme s’é­tant fait obéis­sant jus­qu’à la mort [14]; elle vaut aus­si pour tous les temps cette parole de l’Apôtre : Ceux qui sont dis­ciples du Christ ont cru­ci­fié leur chair avec ses vices et ses concu­pis­cences [15].

Plût à Dieu que ces ver­tus fussent pra­ti­quées aujourd’­hui par un plus grand nombre avec autant de per­fec­tion que les saints des siècles pas­sés ! Ceux-​ci, par leur humi­li­té, leur obéis­sance, leur aus­té­ri­té, ont été puis­sants en œuvre et en parole, pour le plus grand bien non seule­ment de la reli­gion mais encore de leurs conci­toyens et de leur patrie.

De cette sorte de mépris des ver­tus évan­gé­liques appe­lées à tort pas­sives, on devait faci­le­ment en arri­ver à lais­ser péné­trer peu à peu dans les âmes le mépris de la vie reli­gieuse elle-même.

C’est là une idée com­mune aux par­ti­sans des opi­nions nou­velles, à en juger d’a­près cer­taines appré­cia­tions qu’ils ont émises concer­nant les vœux pro­non­cés dans les Ordres religieux.

Ils affirment, en effet, que ces enga­ge­ments sont tout à fait contraires au génie de notre époque en tant qu’ils restreignent les limites de la liber­té humaine ; qu’ils conviennent aux âmes faibles plu­tôt qu’aux âmes fortes et que, loin d’être favo­rables à la per­fec­tion chré­tienne et au bien de l’hu­ma­ni­té, elles sont plu­tôt un obs­tacle et une entrave à l’une et à l’autre.

La faus­se­té de ces asser­tions res­sort avec évi­dence de la pra­tique et de la doc­trine de l’Église qui a tou­jours eu la vie reli­gieuse en haute estime. Et certes, ce n’est point à tort ; car, ceux qui, appe­lés de Dieu, embrassent spon­ta­né­ment ce genre de vie, et qui, non contents des devoirs com­muns qu’im­posent les pré­ceptes, s’en­gagent à la pra­tique des conseils évan­gé­liques, ceux-​là se montrent les sol­dats d’é­lite de l’ar­mée du Christ. Croirons-​nous que c’est là le propre d’es­prits pusil­la­nimes ? ou encore un moyen inutile ou nui­sible à la per­fec­tion ? Ceux qui s’en­gagent ain­si dans les liens des vœux sont si loin de perdre leur liber­té, qu’ils jouissent au contraire d’une liber­té beau­coup plus entière et plus noble, celle-​là même par laquelle le Christ nous a ren­dus libres [16].

Quant à ce qu’ils ajoutent, à savoir que la vie reli­gieuse n’est que peu ou point utile à l’Église, outre que cette asser­tion est offen­sante pour les Ordres reli­gieux, il n’est per­sonne de ceux qui ont lu les annales de l’Église qui puisse être de leur avis.

Vos Etats-​Unis eux-​mêmes ne doivent-​ils pas à des membres de familles reli­gieuses tout ensemble les germes de la foi et de la civi­li­sa­tion ? Et c’est à l’un d’entre eux, – ce qui est tout à votre éloge, – que vous avez déci­dé naguère d’é­ri­ger une statue.

Et main­te­nant, à notre époque, même, quels ser­vices empres­sés, quelle abon­dante mois­son les Ordres reli­gieux n’apportent-​ils point à la cause catho­lique par­tout où ils sont éta­blis ! Combien nom­breux sont-​ils à faire péné­trer l’Évangile sur de nou­veaux rivages et à étendre les fron­tières de la civi­li­sa­tion, au prix des plus grands efforts et des plus graves périls !

C’est à eux, non moins qu’au cler­gé sécu­lier, que le peuple doit les hérauts de la parole divine et les direc­teurs des consciences c’est à eux que la jeu­nesse doit ses maîtres, l’Église enfin les types de tous les genres de sainteté.

Il faut accor­der les mêmes éloges à ceux qui embrassent la vie active et à ceux qui, épris de la soli­tude, s’a­donnent à la prière et à la mor­ti­fi­ca­tion cor­po­relle. Combien ceux-​là ont méri­té et méritent encore excel­lem­ment de la socié­té, on ne peut l’i­gno­rer si l’on sait la puis­sance, pour apai­ser la colère de Dieu et se conci­lier ses faveurs, de la prière per­pé­tuelle du juste [17], sur­tout si elle, est jointe aux macé­ra­tions de la chair..

S’il en est cepen­dant qui pré­fèrent se réunir sans se lier par aucun vœu, qu’ils agissent sui­vant leur incli­na­tion ; un ins­ti­tut de ce genre n’est ni nou­veau ni désap­prou­vé dans l’Église. Qu’ils évitent tou­te­fois de le pla­cer au-​dessus des Ordres religieux.

Au contraire, puisque, de nos jours, on est plus por­té qu’au­tre­fois à recher­cher les plai­sirs cou­pables, il faut esti­mer davan­tage ceux qui, ayant tout quit­té, ont sui­vi le Christ.

De tout ce que Nous avons dit jus­qu’à pré­sent, il res­sort, cher Fils, que Nous ne pou­vons approu­ver ces opi­nions, dont l’en­semble est dési­gné par plu­sieurs sous le nom d’amé­ri­ca­nisme.

Si, par ce mot, on veut entendre cer­tains dons de l’es­prit qui honorent les peuples de l’Amérique, comme d’autres honorent d’autres nations, ou bien encore si l’on désigne par là la consti­tu­tion de vos États, les lois et les mœurs en vigueur par­mi vous, il n’y a rien là assu­ré­ment qui puisse Nous le faire reje­ter. Mais si on emploie ce terme, non seule­ment pour dési­gner les doc­trines ci-​dessus men­tion­nées, mais encore pour les exal­ter, est-​il per­mis de dou­ter que Nos véné­rables frères les évêques d’Amérique seront les pre­miers, avant tous les autres, à le répu­dier et à le condam­ner comme sou­ve­rai­ne­ment inju­rieux pour eux-​mêmes et pour toute leur nation ? Il fait sup­po­ser, en effet, qu’il en est chez vous qui ima­ginent et dési­rent pour l’Amérique une Église autre que celle qui est répan­due par toute la terre.

Il n’y a qu’une Église, une par l’u­ni­té de la doc­trine comme par l’u­ni­té du gou­ver­ne­ment, c’est l’Église catho­lique ; et parce que Dieu a éta­bli son centre et son fon­de­ment sur la chaire du bien­heu­reux Pierre, elle est à bon droit, appe­lée Romaine, car là où est Pierre, là est l’Église [18].

C’est pour­quoi qui­conque veut être appe­lé catho­lique doit sin­cè­re­ment emprun­ter les paroles de Jérôme à Damase :

Pour moi, ne sui­vant d’autre chef que le Christ, je me tiens atta­ché à la com­mu­nion de Votre Béatitude, c’est-​à-​dire à la chaire de Pierre ; je sais que sur cette pierre est bâtie l’Église ; qui­conque ne recueille pas avec Vous, dissipe.

Nous aurons soin, cher Fils, que ces Lettres à vous per­son­nel­le­ment adres­sées en ver­tu du devoir de Notre charge, soient éga­le­ment com­mu­ni­quées aux autres évêques des États-​Unis, vous attes­tant de nou­veau l’a­mour dont Nous entou­rons votre nation, qui, si elle a fait beau­coup pour la reli­gion dans le pas­sé, pro­met davan­tage encore dans l’a­ve­nir, avec la béné­dic­tion de Dieu.

Comme gage des faveurs divines, Nous vous accor­dons avec amour, à vous et à tous les fidèles d’Amérique, la béné­dic­tion apostolique.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 22 jan­vier de l’an­née 1899, de notre pon­ti­fi­cat la vingt-unième.

Léon XIII,Pape

Notes de bas de page
  1. S. Jean, I, 18. []
  2. S. Matth., XXVIII, 19. []
  3. I Cor., IX, 22 []
  4. Conc. Vat., ibid., c. IV. []
  5. S. Jean, III, 8.[]
  6. Eph. IV, 7.[]
  7. Hom. 1 in Inscr. altar.[]
  8. Actes des Ap. c. IX.[]
  9. Ps. XXXI, 4.[]
  10. I. II. a. 1. []
  11. Rom. VIII, 29. []
  12. Hébr. XIII, 8. []
  13. S. Matth. XI, 29. []
  14. Philipp. II, 8. []
  15. Gal. V, 24.[]
  16. Galat. IV, 31.[]
  17. S. Jac,. V, 16. []
  18. S. Ambr. in Ps. XI, 57. []
25 juin 1834
Condamnation de l'indifférentisme et du libéralisme de Lamennais et de son livre "Paroles d'un croyant"
  • Grégoire XVI