Avril 2016

Un couvent offert aux capucins de Morgon à Albertville : fondation ou refondation ?

Tout com­mence à l’é­té 2015. Dans la petite ville de Conflans, jolie cité médié­vale en ban­lieue d’Albertville, en Savoie, madame le maire est bien embar­ras­sée par l’an­cien couvent de reli­gieux capu­cins du XVIIe siècle qui se délabre conscien­cieu­se­ment et ne trouve pas d’u­ti­li­sa­tion satis­fai­sante depuis main­te­nant 22 ans.

Le Clos des capu­cins fut en effet un couvent de 1626 à 1793, date à laquelle ces reli­gieux en furent expul­sés. Revenus en 1849, les capu­cins subissent une deuxième per­sé­cu­tion qui abou­tit à nou­veau à leur dis­per­sion en 1903. Par la loi de sépa­ra­tion de l’Église et de l’État, les bâti­ments du couvent se trouvent alors pro­prié­té d’as­so­cia­tions cultuelles. Cependant, sans reli­gieux, lais­sés en déshé­rence, ils sont ache­tés par la com­mune d’Albertville et servent suc­ces­si­ve­ment d’a­te­lier mili­taire, de colo­nie de vacances puis, en 1945, sont don­nés à bail au minis­tère de l’Éducation Nationale pour deve­nir un lycée ; celui-​ci est fer­mé en 1993. Les bâti­ments sont alors squat­tés et gra­ve­ment dégra­dés, les ouver­tures sont murées et la nature reprend ses droits : mau­vaises herbes, ron­ciers et arbres fleu­rissent dans la cour. Que faire ? Durant cette période, les diverses équipes muni­ci­pales ont bien ten­té quelques solu­tions mais sans succès.

C’est alors que madame le maire songe, visi­ble­ment ins­pi­rée du Saint-​Esprit, à faire reve­nir les bâti­ments à leurs pre­miers pro­prié­taires et fon­da­teurs. Juste retour des choses ! Mais dans l’Église de France, il n’y a aucune congré­ga­tion reli­gieuse – et sur­tout pas les capu­cins ! – pour se char­ger d’une telle res­tau­ra­tion : aujourd’­hui, on vend et on brade les églises et les monas­tères plus qu’on n’en refonde… Sauf que… les capu­cins d’ob­ser­vance tra­di­tion­nelle de Morgon sont en recherche de bâti­ments car leur rameau est, lui, bien vivace.

Restaurés à par­tir de 1974 par le père Eugène de Villeurbanne, ils regroupent aujourd’­hui, en trois mai­sons dis­per­sées dans tout le pays, près d’une qua­ran­taine de reli­gieux. Le Père gar­dien Antoine de Fleurance accepte donc volon­tiers la pro­po­si­tion du maire d’Albertville.

Mais tout ne va pas se faire faci­le­ment : au conseil muni­ci­pal du 6 juillet 2015, c’est une levée de bou­cliers dans l’op­po­si­tion. On agite le spectre des « inté­gristes », de « l’obs­cu­ran­tisme » et du « sec­ta­risme ». Les pas­sions s’en­flamment. Consulté, Mgr Philippe Ballot, arche­vêque de Chambéry, ne s’op­pose pas au pro­jet de madame le maire. Cela ne suf­fit tou­te­fois pas à cal­mer les esprits devant cet « enne­mi indé­si­rable » que repré­sentent les religieux.

L’affaire est ren­voyée au mois de sep­tembre et chaque par­tie dis­pose de l’é­té pour affû­ter ses argu­ments. Il faut avouer que l’op­po­si­tion n’en a guère, en dehors de la peur d’une révo­lu­tion dans la pai­sible bour­gade savoyarde. La séance du 23 sep­tembre n’ap­porte rien de nou­veau au dos­sier et, sur­tout, aucune pro­po­si­tion concrète sus­cep­tible de sau­ver ces bâti­ments his­to­riques. Et c’est par la voie de la sagesse qu’un des conseillers muni­ci­paux conclut : « Comment quelques moines pour­raient mettre en cause la sécu­ri­té publique ? » avec leur seule « arme d’as­saut » qu’est la prière de la messe et du cha­pe­let.

Le 29 sep­tembre 2015, le conseil muni­ci­pal vote à la majo­ri­té la ces­sion des bâti­ments du Clos des capu­cins aux reli­gieux de Morgon pour l’eu­ro sym­bo­lique. Le recours dépo­sé par l’op­po­si­tion auprès du tri­bu­nal admi­nis­tra­tif, le mois sui­vant, se voit débou­té avec l’a­mende sub­stan­tielle de 600 euros.

Il ne reste plus main­te­nant aux frères capu­cins qu’à prendre pos­ses­sion des bâti­ments et à retrous­ser leurs manches : c’est à un long et patient tra­vail de res­tau­ra­tion que les années à venir vont être employées…

L’Ordre des capu­cins est la troi­sième branche de la grande famille fran­cis­caine. À la base, des ermites se pla­cèrent sous la règle de saint François et res­tau­rèrent la stricte obser­vance. Ils par­ti­cipent alors de la grande réforme catho­lique du XVIe siècle avec les nou­veaux Ordres (jésuites), congré­ga­tions sacer­do­tales (théa­tins, bar­na­bites, laza­ristes, ora­to­riens, sul­pi­ciens…) et les anciens Ordres réfor­més (carmes déchaux de Thérèse d’Avila et Jean de la Croix). Ils s’ins­tal­lèrent en France en 1575 et furent très actifs sous les guerres de reli­gion pour main­te­nir l’es­prit catho­lique dans le cler­gé et la popu­la­tion fran­çaise puis, lors de la recon­quête tri­den­tine du XVIIe siècle, par leurs retraites et leurs mis­sions. Les capu­cins d’ob­ser­vance tra­di­tion­nelle ont même un couvent de Clarisses ins­tal­lé près d’eux à Morgon.

Sources : Fideliter n° 229 de janvier-​février 2016