Sermon de l’abbé Xavier Beauvais à Lourdes le samedi 24 octobre 2009

Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, Ainsi soit il.

Mes bien cher Frères,

C’est avec joie que nous retrou­vons ici, à Lourdes, Notre-​Dame telle qu’elle reste immor­ta­li­sée dans la repré­sen­ta­tion qui en est faite, peut-​être pas tou­jours très artis­tique, mais qui exprime si bien la pen­sée de l’Eglise. Au com­men­ce­ment d’un tel pèle­ri­nage, il convient de la regar­der, les mains jointes, les yeux levés vers le ciel qui de son pied si doux et si fort écrase la tête de l’ennemi sans même le regarder.

Les roses ne représentent-​elles pas sa vic­toire sur le démon ? 

Voilà Marie qui grâce au miracle de l’humilité écrase la tête d’orgueil. Marie prend exac­te­ment le contre-​pied de l’attitude d’Eve. On lui pro­pose de deve­nir mère de Dieu, et à cette pro­po­si­tion mer­veilleuse qui la touche jusqu’au plus pro­fond du cœur, car elle est femme, à cette pers­pec­tive de gloire infi­nie, elle répond : « Ecce Ancilla Domini ». Je suis tout sim­ple­ment la ser­vante du Seigneur. A titre de ser­vante, elle accepte d’être mère. L’humilité du Fiat de Marie gué­rit le mal qui avait été fait par le Fiat orgueilleux d’Eve.

L’humilité de l’Immaculée c’est donc ce pied vir­gi­nal et vain­queur. Parce qu’elle est Immaculée, Marie n’a pas à faire d’effort, elle écrase la tête mau­dite, de son talon visé par l’ennemi impuis­sant. Voilà l’image qui nous accueille à Lourdes, voi­là l’image que nous empor­te­rons dès lun­di chez nous, pour plus de force dans le com­bat chré­tien, l’image de la Vierge Marie qui écrase le démon sans même avoir l’air de s’en aper­ce­voir. Et vous remar­que­rez que c’est vers Dieu qu’elle regarde. Elle même, l’Etoile du Matin, Marie Immaculée, ter­rible comme une armée ran­gée en bataille, elle écrase la tête du ser­pent. Et nous, le pouvons-​nous ? Oui, mais ce sera tou­jours en Marie et par Marie. Ce serait trop dur pour nous tout seuls, lais­sés à nous-​mêmes, nous ne sommes pas assez éner­giques. Il faut qu’elle vienne à notre aide avec toute la sua­vi­té de l’Immaculée et toute la force de la mère. 

Marie, seule, peut tout nous don­ner jusqu’au bout, grâce aux pri­vi­lèges inti­me­ment unis et confon­dus de son imma­cu­lée concep­tion et de sa mater­ni­té divine. Seule cette Mère peut agir ain­si parce qu’elle est Immaculée, et cette Immaculée parce qu’elle est mère. Nous aurions tort de comp­ter sur nos propres forces dans le com­bat « elle seraient un secours déri­soire et déce­vant, écri­vait le Père Calmel. Il est élé­men­taire de ne com­battre qu’en nous remet­tant à la Sainte Vierge, à celle qui dès avant la nais­sance, dès sa concep­tion même écra­sait inexo­ra­ble­ment la tête du Dragon. C’est elle qui nous don­ne­ra de vaincre, qui nous fera sai­sir la nature du vrai mes­sia­nisme, celui de la rédemp­tion par la croix de Jésus et qui pré­ser­ve­ra dans la fra­gi­li­té de notre cœur la flamme inex­tin­guible de l’héroïsme évan­gé­lique ». « Je réa­lise comme je ne l’avais jamais fait, écri­vait aus­si l’abbé Berto, la mis­sion uni­ver­selle de la Sainte Vierge et le carac­tère néces­saire de notre pié­té à son égard. Inutile de rien ten­ter sans elle, poursuit-​il, on per­drait son temps. Il est du plan iné­luc­table de Dieu que nous ne puis­sions aller vers Lui que par elle. Quelle erreur de se figu­rer que pas­ser par elle, c’est faire un cro­chet. Au contraire, c’est quand on ne passe pas par elle qu’on fait un cro­chet et même pis qu’un cro­chet, car c’est s’égarer tout à fait. La Sainte Vierge est le lieu de pas­sage néces­saire de toute grâce qui des­cend et de toute prière qui monte. Rien ne part d’elle, ni ne se ter­mine à elle, mais rien n’est en dehors d’elle ».

En termes très réa­listes, saint Bernard nous avait déjà don­né la marche à suivre envers Marie, gar­dienne et salut de tout le peuple chré­tien. « Suis-​la, tu ne dévie­ras pas. Prie-​là, tu ne déses­pè­re­ras pas. Pense à elle, tu ne te trom­pe­ras pas. Elle te tient, tu ne glis­se­ras pas. Elle te pro­tège, tu ne crain­dras pas. Elle est ton guide, tu ne te las­se­ras pas. Elle t’aime, tu aboutiras ». 

Nous ne pou­vons donc pas nous tenir debout, seuls, près de l’arbre de vie, nous ne le pou­vons qu’avec celle et en celle qui est la Mère du Crucifié, cru­ci­fiée elle-​même de cœur et cru­ci­fiante des coeurs. Ce qu’elle peut et ce qu’elle veut faire pour nous, ce que dans les élans de fer­veur de ce pèle­ri­nage nous la sup­plions de faire en nous, il ne fau­drait pas que nous l’en empê­chions par nos incon­sé­quences et nos lâche­tés. Il faut que nous lui soyons plei­ne­ment livrés, que nous la lais­sions déployer en nous toutes les éner­gies, et rem­por­ter sur nous tous les vic­toires de sa ten­dresse. Elle veut que nous, ses enfants, nous vivions de plus en plus de la grâce de son Fils, elle veut que nous soyons de plus en plus ses enfants, sa race et non pas de la race du ser­pent, car la guerre conti­nue inlas­sa­ble­ment entre la race et de la femme et la race du ser­pent jusqu’à ce qu’elle en marque la fin par la vic­toire de son Cœur Immaculé. C’est la lutte pour la vie, la lutte de la vie de la grâce contre la mort du péché, du bien contre le mal, c’est la lutte de l’Eglise contre ses enne­mis, mais c’est aus­si une guerre contre nous-mêmes. 

Cette guerre n’est pas seule­ment à l’extérieur de nous-​mêmes, elle est aus­si en nous et peut-​être même d’abord en nous. C’est vrai, nous sommes la race de la femme et les enfants de Dieu de par notre bap­tême, mais aus­si nous res­tons dans une mesure plus ou moins grande selon cha­cun, la race du ser­pent et les fils de l’orgueil. Contre cette immi­gra­tion de la race du ser­pent nous avons à lut­ter. « Nous sommes nous-​mêmes la par­tie la plus expo­sée et la plus dis­pu­tée du champ de bataille, écri­vait le Père Dehau. Nous sommes la tran­chée, la ligne de bataille passe au milieu de notre cœur et chaque jour, chaque heure amène ses faits de guerre : des avances, des reculs, au béné­fice tan­tôt de l’une, tan­tôt de l’autre race. Cette guerre sainte qui dure depuis le com­men­ce­ment du monde et dure­ra jusqu’à la fin, qui a pour enjeu les nations et les empires, cette guerre est encore plus ter­rible, plus achar­née, plus gran­diose au fond de nos cœurs.

A chaque ins­tant, à tra­vers les évé­ne­ments qui nous déroutent, nous pour­rions voir se dres­ser la tête plate du ser­pent, entendre son sif­fle­ment. Donc, c’est la guerre, une guerre au cou­teau entre la race du ser­pent, c’est-à-dire de l’orgueil, et la race de Marie, c’est çà dire de l’humilité. En nous, il y a sans doute l’enfant de Marie, mais il y a aus­si la race et le venin du ser­pent. Dans la mesure où nous por­tons, où nous traî­nons tous ces vieux restes du péché ori­gi­nel, la race du ser­pent vit en nous. Les saints se sont plaints et jusqu’à la mort d’être encom­brés de ces restes là. C’était leur grande dou­leur et ce devrait être la nôtre : sen­tir que nous ne sommes pas uni­que­ment les enfants de Marie et de Notre-​Seigneur, sen­tir que nous sommes trop sou­vent fils de l’orgueil dont Satan est le roi ».

Alors pro­fi­tons de ce pèle­ri­nage pour nous puri­fier du vieux levain, de cet amour propre qui se cache tou­jours en nous et qui s’insinue par­tout. L’amour propre d’ailleurs, comme le ser­pent lui-​même est d’autant plus dan­ge­reux qu’il est plus caché, et il n’est vrai­ment dan­ge­reux d’ailleurs que dans la mesure où il est caché.

Et c’est là que la Très Sainte Vierge Marie devient pour nous un refuge sûr. Marie refuge des pécheurs et secours des chré­tiens. Il faut redon­ner à ce culte de Marie, sous ces vocables, toute sa noblesse, sa gran­deur, son sérieux. Il faut com­prendre avec plus de pré­ci­sion et de pro­fon­deur ce rôle de Marie com­bat­tante et vic­to­rieuse, refuge des pécheurs et secours des chré­tiens. Et com­ment faire ? Eh bien laissons-​là inter­ve­nir davan­tage dans notre édu­ca­tion de sol­dats de Dieu, laissons-​là nous éle­ver, nous for­mer selon ses méthodes à elle. Parce que nous avons peur de la lutte, parce que nous vou­drions sor­tir au plus vite de la crise de l’Eglise pour notre tran­quilli­té, parce que nous avons peur de la lutte, condi­tion pour­tant néces­saire et indis­pen­sable de la vic­toire, nous crai­gnons la force de notre Mère qui veut nous conqué­rir, nous crai­gnons Marie parce que nous ne l’aimons pas encore assez.

Il faut que notre amour gran­disse, c’est à cela que sert un pèle­ri­nage, il faut que comme toute cha­ri­té par­faite nous met­tions à la porte cette crainte. Débarrassons-​nous durant ces deux jours de cette crainte vile d’appartenir à Marie, débarrassons-​nous de ces lâche­tés de notre amour propre. Ah ! oui, nous aimons sans doute la Très Sainte Vierge, nous vou­drions, je l’espère, l’aimer encore davan­tage, mais notre amour n’a pas encore tout enva­hi et tout conquis en nous, tout mis dans les mains et aux pieds de Marie. Et pour­tant, il ne peut y avoir de salut que dans un plein aban­don à celle qui est toute sagesse et tout amour. Alors nous avons besoin de puri­fi­ca­tions, de souf­frances, d’un peu de pur­ga­toire sur cette terre. Alors, faites péni­tence, c’est l’ordre de la Très Sainte Vierge Marie. 

Laissons faire la Très Sainte Vierge et alors nous n’aurons pas besoin pour nous débar­ras­ser de notre amour propre, de ces for­mi­dables déchi­re­ments inté­rieurs, car tout dou­ce­ment, comme sans y pen­ser, ses mains se dis­join­dront, elle nous pren­dra sur son cœur. En regar­dant vers le ciel et nous tenant ser­rés contre elle, de son pied elle écra­se­ra la tête du ser­pent. La divine Mère a l’habitude de ces opé­ra­tions libé­ra­trices, si douces et si fortes. Nous pren­drons cette habi­tude à son contact, sur son cœur et dans ses bras, nous n’aurons plus alors besoin d’autres rem­parts, d’autres refuges. « Sub tuum prae­si­dium confu­gi­mus ».

Laissons faire la Très Sainte Vierge Marie, et pour cela soyons assez son enfant pour être fon­du en elle. C’est elle qui écrase la tête du ser­pent. Puisqu’elle nous a été don­né comme Mère, à la croix, c’est en sa qua­li­té de mère de cha­cun de nous qu’elle écrase en cha­cun de nous la tête du ser­pent. C’est un office tout mater­nel que celui qui consiste à nous don­ner encore la vie par le fait même qu’elle donne la mort à notre enne­mi, et cette mort de l’ennemi nous libère et nous vivi­fie. Nous avons donc une arme incom­pa­rable, être les enfants de Marie comme les saints, ces géants de sain­te­té, ont su l’être. Ils étaient de la race de Marie et c’est pour­quoi la tête du ser­pent a été si vite écra­sée en eux et par eux. Il n’y a qu’à faire comme eux : nous don­ner, nous aban­don­ner com­plè­te­ment à Marie.

La grande ruse du démon sera tou­jours de dimi­nuer en nous cette dona­tion de nous-​mêmes, cet aban­don, et même s’il le peut nous sépa­rer d’elle. Une fois que nous sommes éloi­gnés et cou­pés de notre chef, la vic­toire sur nous est assu­rée. C’est la manœuvre qui a réus­si avec tant d’hérétiques. Ils sont loin de l’Eglise dans la mesure où ils sont loin de Marie. Le degré de leur erreur dans l’hérésie se mesure au degré de leur mécon­nais­sance des mys­tères et des pri­vi­lèges de Marie. Or sans cette notion claire et nette de ces mys­tères et de ces pri­vi­lèges, c’est l’histoire du monde qui devient inin­tel­li­gible puisqu’elle n’est que l’historie de la grande guerre des ini­mi­tiés entre Satan et la Très Sainte Vierge Marie, entre la race de la femme et la race du ser­pent. C’est ain­si que Dieu l’a vou­lu et posé.

Virgo Fidelis, priez pour nous. Pourquoi Vierge fidèle ? parce qu’elle n’a jamais pen­sé qu’aux choses de Dieu et à la manière de plaire à Dieu. Qu’est-ce qu’un époux ou une épouse fidèle sinon celui qui pense à la meilleure manière de plaire à son conjoint ? Vierge fidèle parce qu’elle a per­sé­vé­ré depuis sa nati­vi­té jusqu’à sa glo­rieuse assomp­tion dans l’obéissance, l’humilité, la chas­te­té, la sim­pli­ci­té, la man­sué­tude, la pau­vre­té, le ser­vice de Dieu et du pro­chain. Vierge fidèle, deux mots qui vont bien ensemble, vir­gi­ni­té et fidé­li­té. En effet quand on parle de Marie, on la nomme la Sainte Vierge, nom qui indique une double vir­gi­ni­té, celle du corps qui se rat­tache à la tem­pé­rance, celle de l’âme, la vir­gi­ni­té spi­ri­tuelle. Eh bien, « cette vir­gi­ni­té portons-​là dans la doc­trine, écrit l’abbé Berto. Quelle est-​elle ? C’est la rec­ti­tude de l’intelligence, à Dieu consi­dé­ré comme véri­té. C’est très pro­fond. Nous n’avons pas à maî­tri­ser la véri­té, à la dis­cu­ter, à la dimi­nuer ou à la majo­rer, mais à nous y réfé­rer, à nous y sou­mettre tota­le­ment en pleine dépen­dance. La dévo­tion à Marie est une garan­tie de la rec­ti­tude doc­tri­nale, et une telle pié­té envers la Sainte Vierge Marie nous gar­de­ra fidèles à la doc­trine chré­tienne inté­grale, nous main­tien­dra dans l’intégrité doctrinale ».

Le recours à la véri­table Mère des vivants que nous appel­le­rons de tous les cris de notre misère « Ad te cla­ma­mus » est à la por­tée de tous, parce que d’une mère nous pou­vons tout attendre. « Voici ta mère », ta mère à toi, ce « toi » s’adresse à cha­cun de nous. A la croix tous deve­naient ses enfants, Marie les enfan­tait tous dans la dou­leur. Elle per­dait son Fils unique pour deve­nir la mère de tous. Elle per­dait son seul bien à elle pour deve­nir le bien com­mun de tous, le bien per­son­nel de cha­cun. Marie est ma mère parce qu’elle m’a enfan­té au pied de la croix. Elle est la mère des vivants et des morts, des âmes de la terre, du pur­ga­toire et du ciel. Elle s’acharne près de chaque lit d’agonie, pour sau­ver ce membre de son Fils qui va tom­ber en enfer. Mère, elle veut sau­ver son enfant. Mère de misé­ri­corde, sauvez-​nous, sau­vez nos familles, sau­vez l’Eglise, sau­vez nos nations.

Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit. 

Ainsi soit-​il

Abbé Xavier Beauvais, le same­di 24 octobre 2009