Des sacres sans mandat, une rupture de la communion ?

Les sacres annon­cés par les supé­rieurs de la Fraternité Saint-​Pie X lui donnent les moyens, pour de nom­breuses années, de prê­cher, confir­mer, ordon­ner à l’abri de l’erreur, mais à l’é­cart des struc­tures offi­cielles de l’Église. Cette atti­tude n’est-elle pas schismatique ?

Le sacre de nou­veaux évêques, annon­cé par les supé­rieurs de la Fraternité Saint-​Pie X, s’inscrit dans la conti­nui­té de l’acte opé­ré par Mgr Lefebvre le 30 juin 1988, lorsqu’il consa­cra quatre évêques contre la volon­té du pape. Il s’agit, en 2026 comme à l’époque, de sau­ve­gar­der le bien com­mun de l’Église qui est le salut des âmes, gra­ve­ment com­pro­mis par la carence de l’autorité depuis le concile Vatican II. La trans­mis­sion de la foi requiert la pré­di­ca­tion de la vraie doc­trine et réclame des évêques et des prêtres indemnes des erreurs oppo­sées à cette doc­trine ; la sanc­ti­fi­ca­tion des âmes requiert l’administration des vrais sacre­ments par des prêtres vali­de­ment ordon­nés. Or il ne sau­rait y avoir de prêtres pour accom­plir ces rites sans évêques pour leur trans­mettre le sacer­doce ; il ne sau­rait y avoir de prêtres déci­dés à résis­ter aux erreurs sans évêques déter­mi­nés à les ordon­ner en vue de cette résis­tance nécessaire.

Une telle déci­sion est jus­ti­fiée par l’état de néces­si­té qui est un fait : nous ne pou­vons que consta­ter que nous vivons dans un temps où les biens abso­lu­ment néces­saires au salut se trouvent com­pro­mis et il s’agit d’assurer la vie chré­tienne des fidèles[1]. Sa gra­vi­té en fait un acte excep­tion­nel et extra­or­di­naire, pro­por­tion­né à la situa­tion excep­tion­nelle et extra­or­di­naire que connaît l’Église catho­lique. Il s’agit par ces sacres de garan­tir aux fidèles les moyens d’une vie authen­ti­que­ment catho­lique. Probablement vont-​ils aus­si péren­ni­ser pour quelques temps une vie appa­rem­ment iso­lée de celle du reste de l’Église. N’y a‑t-​il pas là un risque de schisme ?

Le schisme est en effet un péché grave consis­tant dans le refus de l’unité de l’Église, et il y a deux manières de le com­mettre. Premièrement, en refu­sant de se situer dans la dépen­dance du pape, créant d’une cer­taine façon une « Eglise paral­lèle ». Les sacres de 1988 et ceux à venir entrent-​ils dans cette caté­go­rie ? Les articles de Monsieur l’abbé Gleize, « Des évêques sans juri­dic­tion, un schisme ? », et « Les sacres du 1er juillet 2026 », ont mon­tré l’inanité de cette affir­ma­tion. Mais il y a une seconde manière de refu­ser l’unité de l’Église : c’est de se sépa­rer des autres membres de l’Église, de refu­ser de se consi­dé­rer comme une par­tie de l’Église, de ces­ser de vou­loir se mettre en rap­port avec tous les autres membres, comme l’explique le car­di­nal Cajetan[2]. L’agir indé­pen­dant de la Fraternité Saint-​Pie X ne fait-​il pas tom­ber ses membres dans cette seconde catégorie ?

L’argument aurait du poids s’il s’agissait de se sépa­rer des autres fidèles sur le point qui doit les unir dans l’Église catho­lique. Or, qu’est-ce qui les y réunit ? Avant tout la pro­fes­sion inté­grale de la même foi catho­lique. C’est l’unité de foi qui fait de la vie des fidèles dans l’Église non pas une coexis­tence, mais une com­mu­nion, pour reprendre un terme en vogue et néan­moins tra­di­tion­nel. Sans cette uni­té fon­da­men­tale l’Église ne serait pas elle-​même, c’est-à-dire l’assemblée des fidèles – de ceux qui par­tagent la même foi. Assurément, cette com­mu­nion requiert-​elle aus­si l’unité de culte et de gou­ver­ne­ment, la par­ti­ci­pa­tion aux mêmes sacre­ments et l’obéissance aux pas­teurs légi­times ; mais le pou­voir hié­rar­chique doit s’exercer d’abord pour pro­cu­rer cette uni­té fon­da­men­tale de la foi. Dans Satis Cognitum, le pape Léon XIII avait indi­qué « le devoir de l’Église de conser­ver et de pro­pa­ger la doc­trine chré­tienne dans toute sa pure­té » comme étant sa « pre­mière obli­ga­tion[3] ». Il décri­vait cette vie com­mune fon­da­men­tale qui anime l’Église catho­lique : du côté de la hié­rar­chie de l’Église, « la mis­sion constante et immuable d’enseigner tout ce que Jésus-​Christ a ensei­gné lui-​même » ; du côté des fidèles, « l’obligation constante et immuable d’accepter et de pro­fes­ser toute la doc­trine ain­si ensei­gnée[4] ».

Le pape Pie XI, dans l’encyclique Mortalium Animos, explique bien com­ment l’unité dans la pro­fes­sion de la même foi est à la base de la vie sociale dans l’Église. Au début du ving­tième siècle, les par­ti­sans d’un rap­pro­che­ment entre les confes­sions chré­tiennes cher­chaient à pro­mou­voir une union qui lais­se­rait cha­cun libre quant aux ques­tions de foi. Pie XI condam­na cette entre­prise : « C’est l’unité de foi qui doit être le prin­ci­pal lien unis­sant les dis­ciples du Christ. Comment, dès lors, conce­voir la légi­ti­mi­té d’une sorte de pacte chré­tien, dont les adhé­rents, même dans les ques­tions de foi, gar­de­raient cha­cun leur manière par­ti­cu­lière de pen­ser et de juger, alors même qu’elle serait en contra­dic­tion avec celles des autres ?[5] » Et le pape de mon­trer com­ment, sans cette union fon­da­men­tale dans la seule foi catho­lique, la vie sociale de l’Église est ren­due impos­sible : « par quelle for­mule, Nous le deman­dons, pourraient-​ils consti­tuer une seule et même socié­té de fidèles, des hommes qui divergent en opi­nions contra­dic­toires ? Par exemple, au sujet de la sainte Tradition, ceux qui affirment qu’elle est une source authen­tique de la Révélation et ceux qui le nient ? (…) Également au sujet de la très sainte Eucharistie, ceux qui adorent le Christ véri­ta­ble­ment pré­sent en elle grâce à cette mer­veilleuse trans­for­ma­tion du pain et du vin appe­lée trans­sub­stan­tia­tion, et ceux qui affirment que le corps du Christ ne s’y trouve pré­sent que par la foi ou par un signe et la ver­tu du Sacrement ? (…) ». Conclusion de Pie XI : « En véri­té, nous ne savons pas com­ment, à tra­vers une si grande diver­gence d’opinions, la voie vers l’unité de l’Église pour­rait être ouverte, quand cette uni­té ne peut naître que d’un magis­tère unique, d’une règle unique de foi et d’une même croyance des chré­tiens[6] ».

La com­mu­nion catho­lique se fait donc essen­tiel­le­ment autour d’un bien pré­cis, celui de la foi catho­lique. Refuser de rece­voir de la hié­rar­chie de l’Église une pré­di­ca­tion étran­gère à cette foi, qui lui est en outre nocive, cela n’est pas se cou­per de la vie com­mune qui réunit dans l’Église les fidèles ; c’est refu­ser ce qui est étran­ger à la vie de cette socié­té : une pré­di­ca­tion nou­velle, avec des erreurs graves, un ensei­gne­ment contraire à la Tradition.

C’est cette vie étran­gère à celle de l’Église qu’a refu­sée Mgr Lefebvre. Il l’exprima avec vigueur dans sa « Déclaration du 21 novembre 1974 », dans laquelle il dis­tin­gua entre d’une part l’adhésion à la « Rome catho­lique, gar­dienne de la foi catho­lique et des tra­di­tions néces­saires au main­tien de cette foi, à la Rome éter­nelle, maî­tresse de sagesse et de véri­té », que ne peut refu­ser un fidèle sauf à se cou­per de l’Église ; et d’autre part l’adhésion à une socié­té où l’on par­tage d’autres prin­cipes que les prin­cipes catho­liques, « la Rome de ten­dance néo-​moderniste et néo-​protestante qui s’est mani­fes­tée clai­re­ment dans le concile Vatican II et après le concile dans toutes les réformes qui en sont issues[7] », à laquelle un catho­lique sou­cieux de gar­der sa foi intègre se soustraira.

En 1988, le fon­da­teur de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X l’exprima encore en des termes très simples. On lui objecte : « Faut-​il obli­ga­toi­re­ment sor­tir de l’Église visible pour ne pas perdre son âme, sor­tir de la socié­té des fidèles unis au Pape ? ». Et le pré­lat d’Ecône de répondre en dis­tin­guant l’Église visible de l’Église offi­cielle, qui en ce moment, dans les faits, par la voix de la hié­rar­chie, dif­fuse des prin­cipes nou­veaux, nocifs pour la foi, dont on doit s’écarter comme on évite un malade pour évi­ter la conta­gion. Refuser l’infection de l’erreur, n’est pas refu­ser ce qui fonde la com­mu­nion catho­lique, la pro­fes­sion de la foi intègre. « Nous appar­te­nons bien à l’Église visible, à la socié­té des fidèles sous l’autorité du Pape, car nous ne récu­sons pas l’autorité du Pape, mais ce qu’il fait. Nous recon­nais­sons bien au Pape son auto­ri­té, mais lorsqu’il s’en sert pour faire le contraire de ce pour­quoi elle lui a été don­née, il est évident qu’on ne peut pas le suivre ». Ce n’est donc pas une insou­mis­sion de prin­cipe, mais les cir­cons­tances concrètes de la crise de l’Église qui limitent très for­te­ment ces contacts avec la hié­rar­chie : « Sortir de l’Église offi­cielle ? Dans une cer­taine mesure, oui, évi­dem­ment. Tout le livre de M. Madiran, L’hérésie du XXe siècle, est l’histoire de l’hérésie des évêques. Il faut donc sor­tir de ce milieu des évêques, si l’on ne veut pas perdre son âme. Mais cela ne suf­fit pas, c’est à Rome que l’hérésie s’est ins­tal­lée. Si les évêques sont héré­tiques (même sans prendre ce terme au sens et avec les consé­quences cano­niques), ce n’est pas sans l’influence de Rome[8] ».

Refus de se situer en-​dehors de l’Église visible, refus tout aus­si net d’adhérer à un agir nou­veau qui défi­nit une autre socié­té qu’un car­di­nal a lui-​même qua­li­fiée d’« Église conci­liaire » : c’est cette ligne de conduite, fixée par son fon­da­teur, que conti­nue de suivre la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X. Sans doute les faits obligent-​ils ses membres, pour le bien de la foi, à célé­brer la messe, prê­cher aux fidèles, don­ner les sacre­ments dans ses propres cha­pelles, à recou­rir pour les confir­ma­tions et les ordi­na­tions aux évêques sacrés par Mgr Lefebvre en 1988, bref, à agir en-​dehors des struc­tures de ce que l’on peut dési­gner socio­lo­gi­que­ment comme l’Église offi­cielle. Cependant, le prin­cipe de la sou­mis­sion à l’unique hié­rar­chie de l’Église demeure et l’agir de la Fraternité le mani­feste dès lors qu’il n’y a pas de dan­ger pour la foi : les mêmes membres de la Fraternité conti­nuent de recon­naître comme légi­times les auto­ri­tés en place, à prier publi­que­ment pour le Souverain Pontife, à citer le pape et l’ordinaire du lieu au canon de la messe, à entre­te­nir, autant que cela ne porte pas de pré­ju­dice à la foi catho­lique (et sans doute, les cir­cons­tances actuelles rendent-​elles cela rare­ment pos­sible) des rap­ports avec la hié­rar­chie unique de l’Église : citons par exemple la visite du supé­rieur géné­ral au Souverain pon­tife nou­vel­le­ment élu, l’envoi sys­té­ma­tique, à chaque ordi­naire du lieu d’origine des sémi­na­ristes, de la noti­fi­ca­tion des ordres reçus, la récep­tion des délé­ga­tions pour la célé­bra­tion des mariages depuis 2017, le recours à la Pénitencerie pour cer­taines censures.

« La Fraternité Saint-​Pie X n’est donc pas schis­ma­tique, comme le serait une secte qui enten­drait se retran­cher, par prin­cipe, de l’unité de l’Église, en refu­sant de se situer à l’égard des catho­liques dits conci­liaires comme une par­tie à l’égard d’une autre dans le même tout. Il se trouve sim­ple­ment que, au sein de la même socié­té, les uns dits « conci­liaires » sont infec­tés par des erreurs dont les autres dits « lefeb­vristes » entendent se pré­mu­nir[9] ». La situa­tion de la Fraternité est tout autre que celle d’une secte pro­tes­tante qui agit par prin­cipe en-​dehors de l’unité romaine qu’elle refuse dogmatiquement.

En 1964, à la veille de la cin­quième et der­nière ses­sion du concile Vatican II, Mgr Lefebvre don­na une confé­rence qui fut ensuite publiée dans un recueil inti­tu­lé Un évêque parle. Le titre de cette inter­ven­tion était une ques­tion : Pour demeu­rer bon catho­lique, faudrait-​il deve­nir pro­tes­tant ? La réponse s’impose : non. Après avoir décrit la déli­ques­cence litur­gique, morale, dog­ma­tique déjà en œuvre, celui qui était alors supé­rieur des Pères du Saint-​Esprit concluait : « Résister à ces scan­dales, c’est vivre sa foi, la gar­der pure de toute conta­gion, gar­der la grâce dans nos âmes ; ne pas résis­ter c’est se lais­ser len­te­ment mais sûre­ment intoxi­quer et deve­nir pro­tes­tants incons­ciem­ment[10] ». C’est cet esprit de résis­tance à l’erreur pour le bien des âmes qui anime encore, dans l’acte de ces sacres, la Fraternité Saint-​Pie X.

Notes de bas de page
  1. Cf. Abbé Nicolas CADIET, « Des évêques pour assu­rer la vie chré­tienne inté­grale ».[]
  2. Voir l’article « Le schisme d’après Cajetan » dans le numé­ro d’avril 2018 du Courrier de Rome ; cité dans Abbé Jean-​Michel GLEIZE, « Le schisme », dans le numé­ro de novembre 2022 du Courrier de Rome.[]
  3. Léon XIII, Encyclique Satis Cognitum dans Enseignements Pontificaux de Solesmes (EPS), L’Église, t.1, n°576.[]
  4. Léon XIII, Encyclique Satis Cognitum, EPS 566.[]
  5. Pie XI, Encyclique Mortalium Animos, EPS 867–868 (avec la tra­duc­tion de la Bonne Presse reprise sur La Porte Latine).[]
  6. Pie XI, Encyclique Mortalium Animos, EPS 869 (avec la tra­duc­tion de la Bonne Presse reprise sur La Porte Latine).[]
  7. https://​lapor​te​la​tine​.org/​q​u​i​-​s​o​m​m​e​s​-​n​o​u​s​/​d​e​c​l​a​r​a​t​i​o​n​-​d​u​-​2​1​-​n​o​v​e​m​b​r​e​-​1​974[]
  8. Mgr Lefebvre, « La visi­bi­li­té de l’Église et la situa­tion actuelle », dans Fideliter n°66 de novembre-​décembre 1988, p. 28.[]
  9. Abbé Jean-​Michel GLEIZE, « Le schisme », dans le numé­ro de novembre 2022 du Courrier de Rome, p. 7.[]
  10. https://​lapor​te​la​tine​.org/​f​o​r​m​a​t​i​o​n​/​c​r​i​s​e​-​e​g​l​i​s​e​/​r​a​p​p​o​r​t​s​-​r​o​m​e​-​f​s​s​p​x​/​p​o​u​r​-​d​e​m​e​u​r​e​r​-​b​o​n​-​c​a​t​h​o​l​i​q​u​e​-​f​a​u​d​r​a​i​t​-​i​l​-​d​e​v​e​n​i​r​-​p​r​o​t​e​s​t​a​n​t​-​m​g​r​-​l​e​f​e​b​v​r​e​-​1​1​-​o​c​t​o​b​r​e​-​1​964.[]