La Fraternité Saint-​Pierre face aux sacres : un procès en règle… et sa réfutation

Le numé­ro de juin 2026 du Courrier de Rome est entiè­re­ment consa­cré à la réfu­ta­tion du livre Est-​il pos­sible de confé­rer l’épiscopat contre la volon­té du pape ?, publié dans la mou­vance de la Fraternité Saint-​Pierre à la veille des sacres du 1er juillet. 

Dans une étude appro­fon­die, l’abbé Jean-​Michel Gleize montre que cette ten­ta­tive de démons­tra­tion repose sur deux erreurs fon­da­men­tales : l’oc­cul­ta­tion de l’é­tat de néces­si­té dans lequel se trouve aujourd’­hui l’Église et une confu­sion constante entre le pou­voir d’ordre et le pou­voir de juridiction.

Dès les pre­mières pages, l’au­teur relève que l’en­semble de l’ar­gu­men­ta­tion adverse traite la ques­tion des sacres « comme s’il n’y avait pas dans les faits la cir­cons­tance de la crise de l’Église », relé­guant au second plan « le fait cen­tral et véri­ta­ble­ment expli­ca­tif […] de l’in­va­sion du néo-​modernisme dans l’Église » . Il rap­pelle oppor­tu­né­ment une réflexion de Mgr Zinelli au concile Vatican I : si Dieu per­met­tait qu’une situa­tion excep­tion­nelle sur­vienne dans l’Église, « les moyens pour y remé­dier ne nous feraient pas défaut » . Une mise en pers­pec­tive qui éclaire toute la ques­tion des sacres dans le contexte de la crise actuelle.

L’étude démonte ensuite avec minu­tie les prin­ci­paux argu­ments avan­cés contre les consé­cra­tions épis­co­pales. Le fil conduc­teur de la démons­tra­tion est ce que l’ab­bé Gleize appelle le « sophisme de l’ho­mo­ny­mie » : faire pas­ser subrep­ti­ce­ment du sens d”« évêque » comme sujet du pou­voir d’ordre à celui d”« évêque » comme sujet du pou­voir de juri­dic­tion, afin de conclure abu­si­ve­ment que toute consé­cra­tion sans man­dat pon­ti­fi­cal consti­tue­rait une usur­pa­tion de juri­dic­tion et donc un schisme . À par­tir de cette dis­tinc­tion essen­tielle, l’au­teur reprend un à un les textes invo­qués, notam­ment ceux de Pie XII, dont il montre qu’ils sont sys­té­ma­ti­que­ment lus à contre­sens, ain­si que les argu­ments tirés de la litur­gie, de la dis­ci­pline ecclé­sias­tique, de la suc­ces­sion apos­to­lique, de la nature de l’é­pis­co­pat et de l’ap­par­te­nance au corps épiscopal.

L’un des grands mérites de ce numé­ro est de repla­cer constam­ment le débat sur son véri­table ter­rain, celui des prin­cipes théo­lo­giques et non des slo­gans. La ques­tion n’est pas de savoir si le man­dat pon­ti­fi­cal est nor­ma­le­ment requis, per­sonne ne le conteste, mais s’il relève du droit divin dans une situa­tion extra­or­di­naire où le salut des âmes est gra­ve­ment com­pro­mis. Or les auteurs du livre recon­naissent eux-​mêmes qu”« il n’existe pas de défi­ni­tion dog­ma­tique for­melle sur ce point » . L’abbé Gleize pose alors la ques­tion : peut-​on réel­le­ment refu­ser un moyen extra­or­di­naire de salut aux âmes en s’ap­puyant uni­que­ment sur une opi­nion théologique ?

Enfin, dans les der­nières pages, l’au­teur élar­git la réflexion en reve­nant sur l’é­vo­lu­tion des rela­tions entre Rome et les com­mu­nau­tés Ecclesia Dei. Il montre que les nou­velles sanc­tions prises après les sacres du 1er juillet confirment l’im­passe d’une stra­té­gie fon­dée sur les conces­sions litur­giques, tan­dis que la logique de Traditionis cus­todes conduit pro­gres­si­ve­ment à l’ef­fa­ce­ment de la litur­gie tra­di­tion­nelle. Il cite à ce pro­pos le poli­to­logue Guillaume Bernard, qui s’é­tonne que les com­mu­nau­tés Ecclesia Dei ne voient pas dans les sacres de la Fraternité un évé­ne­ment qui les concerne directement .

Par la pré­ci­sion de son argu­men­ta­tion, l’a­bon­dance des réfé­rences théo­lo­giques et cano­niques et la rigueur de sa méthode, ce numé­ro du Courrier de Rome consti­tue une réponse de fond aux cri­tiques adres­sées aux sacres de 2026. Il per­met de dépas­ser les polé­miques pour reve­nir aux prin­cipes per­ma­nents de l’ec­clé­sio­lo­gie catho­lique et éclaire les véri­tables enjeux doc­tri­naux d’un débat qui dépasse lar­ge­ment la seule ques­tion disciplinaire.