Lire l’amour de Dieu pour nous

Eglise Saint Pierre, Vienne : Saint Pierre et Jésus. Crédits photo : Pascal Deloche / Godong

Ce qui n’a pas de valeur appa­rente attire peu l’at­ten­tion. Tel est le sort réser­vé, trop sou­vent, à l’Évangile. Le fidèle catho­lique entend et lit des extraits de la sainte Écriture chaque dimanche à la messe. L’habitude s’ins­talle, et avec elle l’i­nat­ten­tion. Un tel relâ­che­ment est pro­fon­dé­ment dom­ma­geable. Car qu’est- ce que la sainte Écriture, sinon une suite de lettres ins­pi­rées par le cœur de Dieu, dans les­quelles il se fait connaître à ses créa­tures ? Pour lire ces lettres, il faut au préa­lable pos­sé­der l’es­prit qui les a ins­pi­rées. « La lettre tue, mais l’es­prit vivi­fie. » (2 Co 3, 6). Sans la foi et l’hu­mi­li­té, le texte sacré demeure mal com­pris, ou l’at­ten­tion requise lui fait défaut. Il devient alors lettre morte pour l’âme. 

Afin d’é­vi­ter cet écueil, il convient de se res­sou­ve­nir d’un ce fait sin­gu­lier entre tous : Dieu écrit à l’homme. Dieu Trinité daigne s’a­dap­ter aux façons de faire de l’homme, sa créa­ture, pour se faire connaître de lui. Le seul énon­cé brut de ce fait montre à quel point la sainte Écriture est impor­tante dans toute vie chré­tienne. Accablée par les mul­tiples pré­oc­cu­pa­tions du quo­ti­dien, éprou­vée par les dif­fi­cul­tés de l’existence ou sim­ple­ment engour­die par la rou­tine ou la mon­da­ni­té, l’âme fidèle en vient par­fois à oublier une véri­té pour­tant pre­mière et fon­da­men­tale : Dieu nous aime, il s’intéresse à nous. 

La divine parole regorge d’exemples et de preuves de cet amour de Dieu pour cha­cun. Il se mani­feste à l’é­vi­dence dans la créa­tion. Dieu, alors, a libre­ment déci­dé de par­ta­ger son exis­tence, et même sa vie spi­ri­tuelle, avec des êtres qui n’exis­taient pas. Cela ne peut s’ex­pli­quer que par un geste d’a­mour, car il faut aimer pour don­ner la vie. 

Cet amour se mani­feste aus­si par la pro­vi­dence divine qui garde cha­cune des créa­tures. « Le gou­ver­ne­ment de la Providence pro­cède de cet amour divin par lequel Dieu aime les êtres qu’il a créés : l’a­mour en effet consiste prin­ci­pa­le­ment en ce que l’a­mi veut du bien à celui qu’il aime. Plus donc Dieu aime les êtres, plus il les enve­loppe de sa pro­vi­dence. L’Écriture l’en­seigne dans ce Psaume : « Dieu garde tous ceux qui l’aiment » et le phi­lo­sophe Aristote l’en­seigne pareille­ment quand il dit que Dieu porte un soin par­ti­cu­lier, comme à ses amis, aux êtres qui aiment les choses de l’in­tel­li­gence. La consé­quence en est qu’il aime sur­tout les êtres spi­ri­tuels : les anges et les hommes. » (Saint Thomas d’Aquin, Somme contre les Gentils, Livre III, cha­pitre 90). 

Mais il existe une mani­fes­ta­tion plus haute encore de cet amour. Non seule­ment Dieu aime l’homme au point de lui don­ner la vie, mais il aime cha­cun des hommes qu’il crée au point de don­ner sa propre vie pour leur salut. Car l’homme a péché. Par là, il s’est éloi­gné de Dieu et a offen­sé la majes­té divine. Souvent, l’homme se com­plaît dans ses péchés, ses vices et ses défauts, dans une vie d’é­goïsme et d’amour-​propre. Et pour­tant : « Lorsque nous étions encore impuis­sants, le Christ, au temps mar­qué, est mort pour des impies. C’est à peine si l’on meurt pour un juste, et peut-​être quel­qu’un saurait-​il mou­rir pour un homme de bien. Mais Dieu montre son amour envers nous en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Jésus-​Christ est mort pour nous. » (Rom. 5, 6–9). Dieu mani­feste donc son amour pour chaque homme jus­qu’à ce point de don­ner sa vie. « C’est à ce signe que nous recon­nais­sons l’a­mour de Dieu pour nous, c’est qu’il a don­né sa vie pour nous. » (1 Jn 3, 16). 

Ces grandes véri­tés méritent d’être médi­tées chaque jour. L’apôtre saint Jean en a livré une admi­rable syn­thèse dans une for­mule d’une pro­fon­deur inépui­sable, qui pour­rait deve­nir la devise de toute âme chré­tienne : « Nous avons cru à la cha­ri­té » de Dieu pour nous (1 Jn 4, 16). Le chré­tien, c’est celui qui, dans et par la foi, vit de la cha­ri­té du Christ pour lui. La plus belle preuve d’a­mour de Dieu pour l’homme a donc été de don­ner sa vie. « Il n’y a pas de plus grand amour que de don­ner sa vie pour ceux que l’on aime. » (Jn 15, 13). 

À bien y regar­der, d’autres preuves de cet amour méritent encore d’être rele­vées, et com­bien plus tou­chantes et plus humaines ! Ainsi, par exemple, Dieu veut non seule­ment se faire ado­rer et ser­vir, mais aus­si connaître et aimer de ses créa­tures. Pour cela, il veut révé­ler l’in­ti­mi­té du mys­tère de la sainte Trinité, de cette union inef­fable et intime des Trois Personnes, ain­si que les mys­tères de l’Incarnation du Christ-​Jésus et de la Rédemption qu’il accom­plit. « C’est en lui que nous avons la rédemp­tion par son sang, la rémis­sion des péchés, selon les richesses de sa grâce, qui a sur­abon­dé en nous, en toute sagesse et pru­dence, pour nous faire connaître le mys­tère de sa volon­té, selon son bon plai­sir, par lequel il s’é­tait pro­po­sé en lui-​même (…) de réunir toutes choses dans le Christ. » (Eph 1, 7–10).

De plus, comme on le fait avec quel­qu’un que l’on aime et en qui on a confiance, Dieu veut faire des confi­dences à l’âme fidèle. Dom Delatte l’ex­plique ain­si : « Une des marques de la cha­ri­té, de l’a­mour pur, le seul dont on puisse par­ler dans l’as­sem­blée des Saints, c’est d’é­chan­ger un secret. Un homme qui fait une confi­dence fait un acte de confiance intime, il livre le fond de son âme à celui auquel il se confie. C’est ain­si que les choses se passent par­mi nous, et c’est ain­si qu’elles se passent chez Dieu. Lorsque le Seigneur aime, il ne peut plus rete­nir ses secrets. Il est d’une incom­pa­rable fai­blesse, le Seigneur, dès lors qu’il aime. Le bien­heu­reux Jacopone de Todi, auteur pré­su­mé du Stabat Mater, contem­plant les excès d’a­mour, les folies du Seigneur, enivré de sur­na­tu­rel, disait des extra­va­gances. Ses supé­rieurs s’en émurent et le reprirent. Un jour, le Seigneur lui-​même parut le lui repro­cher : « Attention, du calme, il faut être dis­cret ; de l’en­thou­siasme, bien ; mais pas de ces exa­gé­ra­tions, pas de ces folies. » Et le bon Saint de répondre au Seigneur : « Ah ! Seigneur, vous en avez fait bien d’autres ! » Eh ! bien, oui, lorsque le Seigneur aime, il fait des folies… (…) Par quel pro­cé­dé, le Seigneur qui nous aimait, nous a‑t-​il mon­tré son amour ? Il nous a tout dit. À nous pauvres atomes, il s’est livré tout entier. « Je ne vous nomme pas serviteurs…mais je vous appelle amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître. (Jn 15, 15) » » (Dom Delatte, Contempler l’in­vi­sible, pages 30 et 31). 

À ces bien­faits s’ajoutent encore tous les autres dons par les­quels Dieu mani­feste son amour : sa pré­sence dans l’hos­tie chaque jour ; le don de son sacri­fice de la croix renou­ve­lé sur les autels à la messe ; le don de la Vierge Marie, sa très sainte Mère qu’il crée réel­le­ment mère des âmes fidèles ; le don, enfin, de l’Église qui conti­nue l’œuvre du Christ et ses moyens de salut. 

Quelle réponse appor­ter à un tel amour ? D’abord le rece­voir avec humi­li­té et recon­nais­sance, puis en être pro­fon­dé­ment convain­cu par la foi, et enfin en vivre de manière habi­tuelle. C’est là qu’intervient la lec­ture cent fois reprise et médi­tée de l’Évangile. Elle conduit à une connais­sance tou­jours plus intime de Jésus-​Christ : connais­sance de ses pen­sées, de ses juge­ments, de ses paroles, de ses manières d’agir et d’aimer. Une simple connais­sance théo­rique ne sau­rait suf­fire. L’amour véri­table sup­pose une connais­sance per­son­nelle et vécue, car l’amour ne porte que sur ce qui est connu, et dans la mesure où cela est connu. Ainsi la connais­sance du Christ devient-​elle le prin­cipe qui éclaire et oriente toute l’existence.

Dans un pas­sage par­ti­cu­liè­re­ment émou­vant, le pro­phète Isaïe révèle cet amour per­son­nel de Dieu pour chaque âme : « Ainsi parle Yahvé : Ne crains pas parce que je t’ai rache­té ; je t’ai appe­lé par ton nom : tu es à moi… Car tu comptes beau­coup à mes yeux, tu as du prix et je t’aime. » (Is 43, 1–4). Dieu appelle donc cha­cun par son nom, de manière très per­son­nelle. À cha­cun de répondre à cet amour, notam­ment par l’ac­com­plis­se­ment fidèle et géné­reux de ses com­man­de­ments. « Celui qui, ayant mes com­man­de­ments, les observe, c’est celui-​là qui m’aime ; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père, et moi aus­si, je l’ai­me­rai et je me mani­fes­te­rai à lui. » (Jn 14, 21). L’amour de Dieu se recon­naît à ce signe de la cha­ri­té. Il se mani­feste éga­le­ment dans le zèle à faire connaître et aimer cette cha­ri­té autour de soi, notam­ment par le sou­ci du salut des âmes. Comme l’écrit saint Augustin : « Qu’a vou­lu Dieu en venant par­mi nous, sinon nous mon­trer son Amour ? Si jusqu’ici nous ne nous pres­sions pas de l’aimer, du moins ne tar­dons plus à lui rendre amour pour amour. »

Source : Le Seignadou – juillet /​août 2026