Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

29 juin 1958

Lettre encyclique Ad Apostolorum Principis

Sur les dangers de la ligue patriotique chinoise pour les chrétiens chinois

Table des matières

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 29 juin 1958

A nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, évêques et autres Ordinaires en paix et com­mu­nion avec le Siège apos­to­lique, ain­si qu’à tout le cler­gé et aux fidèles de l’univers catholique

Vénérables Frères,

Salut et Bénédiction apostolique !

Près du tom­beau du Prince des Apôtres, sous les voûtes majes­tueuses de la Basilique vati­cane, Notre pré­dé­ces­seur immé­diat de sainte mémoire, le sou­ve­rain Pontife Pie XI, il y a trente-​deux ans, confé­rait la plé­ni­tude du sacer­doce « aux pré­mices et aux pousses nou­velles de l’épiscopat chi­nois » [1] ; à ce moment solen­nel il expri­mait en ces termes des sen­ti­ments de son cœur pater­nel : « Vous êtes venus, véné­rables Frères, pour voir Pierre ; bien plus vous avez reçu de lui la hou­lette dont vous vous ser­vi­rez pour entre­prendre des voyages apos­to­liques et ras­sem­bler les bre­bis. Et Pierre vous a embras­sés avec amour, vous qui don­nez le grand espoir de por­ter à vos conci­toyens la véri­té évan­gé­lique. »

Le sou­ve­nir de ces paroles nous revient à l’esprit, véné­rables Frères et chers fils, en cette heure d’affliction pour l’Église catho­lique de votre patrie. L’espoir du grand Pontife Notre pré­dé­ces­seur ne fut certes pas vain, puisqu’une foule de nou­veaux pas­teurs et de hérauts de l’Évangile ont sui­vi ce pre­mier groupe d’évêques que Pierre, vivant dans son suc­ces­seur, avait envoyé gou­ver­ner cette por­tion choi­sie du trou­peau du Christ ; de nou­velles entre­prises apos­to­liques se sont déve­lop­pées chez vous mal­gré de nom­breuses dif­fi­cul­tés. Et Nous, quand Nous eûmes plus tard la grande joie d’établir la hié­rar­chie ecclé­sias­tique en Chine, Nous fîmes Nôtre et accrûmes cette espé­rance et Nous vîmes s’ouvrir des pers­pec­tives encore plus larges pour l’extension du règne divin de Jésus- Christ.

Le pape n’est pas resté muet devant la persécution

Mais peu après, hélas ! de sombres nuages s’amoncelèrent dans le ciel, et pour ces com­mu­nau­tés chré­tiennes dont quelques-​unes avaient déjà reçu l’Évangile depuis long­temps, com­men­cèrent des jours funestes et dou­lou­reux. Nous vîmes les mis­sion­naires, par­mi les­quels se trou­vait un grand nombre d’archevêques et d’évêques zélés, contraints d’abandonner le sol de la Chine, Notre repré­sen­tant expul­sé, et la pri­son ou les pri­va­tions et des souf­frances de toute sorte réser­vées aux évêques, aux prêtres, aux reli­gieux, aux reli­gieuses et à beau­coup de fidèles.

Alors Nous fûmes contraint d’élever la voix avec tris­tesse pour expri­mer Notre dou­leur de cette injuste per­sé­cu­tion, et par l’encyclique Cupimus impri­mis du 18 jan­vier 1952 [2], Nous eûmes soin de rap­pe­ler, par amour de la véri­té et conscient de Notre devoir, que l’Église catho­lique ne peut être consi­dé­rée comme étran­gère, et moins encore comme hos­tile, à aucun peuple de la terre ; que, dans sa mater­nelle sol­li­ci­tude, elle enve­loppe tous les peuples d’une même cha­ri­té ; elle ne cherche pas les biens de cette terre, mais elle invite tous les hommes, selon leurs pos­si­bi­li­tés, à la conquête des biens du ciel. Nous ajou­tions que les mis­sion­naires ne défendent pas les inté­rêts d’un pays par­ti­cu­lier mais que, venus de toutes les par­ties du monde et unis par une même cha­ri­té, ils n’ont en vue que la dif­fu­sion du règne de Dieu ; leur œuvre, loin d’être super­flue ou nocive, est bien­fai­sante et néces­saire pour aider le zélé cler­gé chi­nois dans l’apostolat chrétien.

Environ deux ans plus tard, dans l’encyclique Ad Sinarum Gentes du 7 octobre 1954 [3], pour réfu­ter les nou­velles accu­sa­tions por­tées contre les catho­liques chi­nois, Nous pro­cla­mions que le chré­tien ne le cède et ne peut le céder à per­sonne dans l’amour et la fidé­li­té véri­tables à sa patrie ter­restre. Et puisque la doc­trine trom­peuse dite des « Trois auto­no­mies » s’était répan­due dans votre pays, Nous fîmes savoir, en ver­tu de Notre magis­tère uni­ver­sel que cette doc­trine, telle que la com­prennent ses tenants, au sens théo­rique, comme dans ses appli­ca­tions pra­tiques, était inac­cep­table pour les catho­liques puisqu’elle écarte les fidèles de l’unité néces­saire de l’Église.

Fidélité de l’Église

Et main­te­nant Nous devons consta­ter que, pen­dant ces der­nières années, les condi­tions de l’Église se sont chez vous aggra­vées. Il est vrai – et cela Nous récon­forte beau­coup dans la tris­tesse pré­sente – que mal­gré la per­sé­cu­tion pro­lon­gée, la fer­me­té intré­pide de la foi et l’amour ardent envers Jésus-​Christ et son Église n’ont pas défailli ; cette fer­me­té et cet amour, vous les avez mon­trés en de très nom­breuses occa­sions, et même si les hommes n’en connaissent qu’une petite part, vous en rece­vrez un jour de Dieu la récom­pense éternelle.

Une Association trompeuse

Mais en même temps, c’est Notre devoir de dénon­cer ouver­te­ment – et Nous le fai­sons avec une peine pro­fonde – la ten­ta­tive nou­velle et plus insi­dieuse de déve­lop­per et de por­ter à ses consé­quences extrêmes l’erreur per­ni­cieuse que Nous avons condam­née si clairement.

En effet, sui­vant un plan soi­gneu­se­ment éla­bo­ré, on a fon­dé chez vous une « asso­cia­tion » dite « patrio­tique » et par tous les moyens on pousse les catho­liques à y adhé­rer. Le but de cette asso­cia­tion, comme on l’a répé­té plu­sieurs fois, serait d’unir le cler­gé et les fidèles au nom de l’amour de la patrie et de la reli­gion, pour pro­pa­ger l’esprit patrio­tique, pro­mou­voir la paix par­mi les peuples, coopé­rer à la « construc­tion du socia­lisme » déjà éta­bli dans le pays, aider les auto­ri­tés civiles à défendre ce qu’ils appellent la poli­tique de liber­té reli­gieuse. Mais il est clair que, sous ces expres­sions vagues de paix et de patrio­tisme, qui peuvent induire en erreur les gens simples, ce mou­ve­ment défend des objec­tifs et pro­page des ini­tia­tives détestables.

Ses véritables buts

Sous pré­texte de patrio­tisme, en effet, l’Association veut conduire gra­duel­le­ment les catho­liques à don­ner leur adhé­sion et leur appui aux prin­cipes du maté­ria­lisme athée, néga­teur de Dieu et de toutes les valeurs spi­ri­tuelles. Sous pré­texte de défendre la paix, la même orga­ni­sa­tion accepte et répand de faux soup­çons et des accu­sa­tions contre beau­coup d’ecclésiastiques, contre de véné­rés pas­teurs, contre le Siège apos­to­lique lui-​même, en leur attri­buant des pro­jets insen­sés d’impérialisme, de com­plai­sance et de com­pli­ci­té dans l’exploitation des peuples, d’hostilité pré­con­çue envers la nation chinoise.

En affir­mant qu’il est néces­saire d’avoir une liber­té com­plète dans les affaires reli­gieuses et que cela faci­lite les rela­tions entre l’autorité ecclé­sias­tique et civile, l’Association devient en réa­li­té un ins­tru­ment pour sou­mettre com­plè­te­ment l’Église aux auto­ri­tés civiles et mépri­ser ses droits. Ses membres sont alors pous­sés à accep­ter et à jus­ti­fier des mesures injustes comme l’expulsion des mis­sion­naires, l’emprisonnement d’évêques, de prêtres, de reli­gieux, de reli­gieuses et de fidèles ; ils sont éga­le­ment for­cés à consen­tir aux mesures prises pour empê­cher avec per­ti­na­ci­té la juri­dic­tion de tant de pas­teurs légi­times ; ils sont ame­nés à défendre des prin­cipes contraires à l’unité, à l’universalité de d’Église, à sa consti­tu­tion hié­rar­chique ; ils doivent admettre des ini­tia­tives des­ti­nées à saper l’obéissance du cler­gé et des fidèles aux Ordinaires légi­times et à déta­cher du Siège apos­to­lique les com­mu­nau­tés catholiques.

Oppression et violence.

Pour répandre et impo­ser plus faci­le­ment les prin­cipes néfastes de cette « Association patrio­tique », on recourt aux moyens les plus variés, même à l’oppression et à la vio­lence ; une pro­pa­gande bruyante et tenace dans la presse, une série de réunions et de congrès aux­quels par des menaces, des pro­messes, des trom­pe­ries on contraint de par­ti­ci­per même ceux qui ne veulent pas, tan­dis que ceux qui se lèvent cou­ra­geu­se­ment dans des dis­cus­sions pour défendre la véri­té sont vio­lem­ment contre­dits et flé­tris du nom d’ennemis de la patrie et de l’ordre nou­veau. Il faut encore rap­pe­ler les « cours d’endoctrinement » trom­peurs aux­quels sont contraints d’assister les prêtres, les reli­gieux, les reli­gieuses, les élèves des sémi­naires, les fidèles de toute condi­tion et de tout âge, au moyen de leçons inter­mi­nables et de débats exté­nuants, répé­tés par­fois pen­dant des semaines et des mois ; on exerce ain­si sur eux une pres­sion psy­cho­lo­gique pour leur arra­cher une adhé­sion qui loin d’être libre, comme il convien­drait, n’a au contraire presque plus rien d’humain.Sans par­ler de la tac­tique d’intimidation, exer­cée par tous les moyens, sour­nois ou mani­festes, en pri­vé ou en public ; des confes­sions for­cées et des camps de « réédu­ca­tion » ; des « juge­ments popu­laires » humi­liants, aux­quels on a osé traî­ner même des évêques vénérables.

Contre de telles méthodes qui violent les droits les plus fon­da­men­taux de la per­sonne humaine et foulent aux pieds la sainte liber­té des fils de Dieu, il est impos­sible que ne se lèvent pas, en même temps que la Nôtre, la pro­tes­ta­tion de nos frères dans la foi et de toutes les per­sonnes hon­nêtes du monde entier pour l’offense faite à la conscience civile elle-même.

L’amour de la patrie

Puisque, comme Nous le disions, c’est au nom du patrio­tisme que s’accomplissent de telles choses, c’est Notre devoir de rap­pe­ler à tous, encore une fois, que la doc­trine catho­lique exhorte pré­ci­sé­ment les catho­liques à nour­rir un amour pro­fond et sin­cère envers leur patrie, à rendre l’honneur qui leur est dû aux auto­ri­tés civiles, étant sauf le droit divin natu­rel et posi­tif, à leur appor­ter un concours géné­reux et actif dans toutes les entre­prises qui contri­buent au pro­grès vrai, paci­fique et ordon­né, à la pros­pé­ri­té véri­table de la com­mu­nau­té natio­nale. L’Église ne s’est jamais las­sée d’inculquer à ses fils la règle d’or reçue de son divin Fondateur : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Luc. xx, 25), maxime fon­dée sur le prin­cipe pré­sup­po­sé qu’aucune oppo­si­tion ne peut exis­ter entre les pré­ceptes de la vraie reli­gion et les vrais inté­rêts de la patrie. Mais il faut ajou­ter tout de suite que si le chré­tien par devoir de conscience doit rendre à César, c’est-à-dire aux auto­ri­tés humaines, ce qui leur appar­tient, celles-​ci ne peuvent don­ner des ordres aux citoyens dans des choses ne leur appar­te­nant pas mais qui sont dues à Dieu, et moins encore peuvent-​elles exi­ger l’obéissance quand elles entendent usur­per des droits sou­ve­rains de Dieu, for­cer les fidèles à s’écarter de leurs devoirs reli­gieux, à se déta­cher de l’unité de l’Église et de la hié­rar­chie légi­time. Alors le chré­tien ne peut que répondre, serei­ne­ment mais fer­me­ment, comme jadis saint Pierre et les Apôtres aux pre­miers per­sé­cu­teurs de l’Église : « Il faut obéir à Dieu plu­tôt qu’aux hommes » (Act. v, 29).

Le Saint-​Siège et le peuple chinois

Avec une insis­tance empha­tique, le mou­ve­ment pseudo-​patriotique parle à tout ins­tant de paix et exhorte vive­ment les catho­liques à mili­ter en sa faveur. Paroles appa­rem­ment irré­pro­chables : qui en effet mérite plus d’éloges que celui qui pré­pare les che­mins de la paix ? Mais la paix, vous le savez bien, véné­rables Frères et chers fils, n’est pas faite d’expressions ver­bales, de for­mules vaines ins­pi­rées par des motifs d’opportunité mais contre­dites par des actes ou des ini­tia­tives moti­vés non par des sen­ti­ments paci­fiques, mais par la haine, le res­sen­ti­ment, la dis­corde. La vraie paix doit être ins­pi­rée par les prin­cipes de jus­tice et de cha­ri­té ensei­gnés par Celui qui s’honore de la paix comme d’un titre royal – Prince de la paix (Is. ix, 6) ; la vraie paix est celle que sou­haite l’Église, paix stable, juste, équi­table et ordon­née – entre les indi­vi­dus, entre les familles, entre les entre tous par la cha­ri­té fra­ter­nelle et la col­la­bo­ra­tion réciproque.

Dans cette pers­pec­tive paci­fique de coexis­tence har­mo­nieuse de toutes les nations, l’Église désire que chaque peuple ait le rang qui lui revient. L’Église en effet, sui­vant tou­jours avec sym­pa­thie les évé­ne­ments de votre patrie, sou­hai­tait sin­cè­re­ment, autre­fois déjà par la bouche de Notre pré­dé­ces­seur immé­diat : « que soient plei­ne­ment recon­nues les aspi­ra­tions légi­times et les droits d’un peuple qui est le plus nom­breux de la terre, peuple d’ancienne culture, qui connut des périodes de splen­deur, et qui est des­ti­né à un grand ave­nir s’il se main­tient dans les voies de la jus­tice et de l’honneur » [4].

Entraves au Magistère pontifical

Au contraire, selon les nou­velles trans­mises par la radio et par la presse, il y aurait des gens, même par­mi le cler­gé, hélas ! qui osent jeter la sus­pi­cion et accu­ser le Saint-​Siège de mal­veillance envers votre pays.

Partant de ce pré­sup­po­sé faux et offen­sant, ils ne craignent pas de limi­ter à leur gré l’autorité du magis­tère suprême de l’Église, en affir­mant qu’il y aurait des ques­tions – comme les ques­tions sociales et éco­no­miques – dans les­quelles il serait per­mis aux catho­liques de ne tenir aucun compte des ensei­gne­ments doc­tri­naux et des normes don­nées par le Siège apos­to­lique. Opinion, il est à peine néces­saire de le dire, abso­lu­ment fausse et erro­née, parce que – comme Nous eûmes l’occasion de l’exposer, il y a quelques années, à un groupe choi­si de Nos véné­rables Frères dans l’épiscopat – « le pou­voir de l’Église n’est pas du tout cir­cons­crit au domaine des choses stric­te­ment reli­gieuses selon l’expression habi­tuelle, mais tout le domaine de la loi natu­relle lui appar­tient éga­le­ment ain­si que son ensei­gne­ment, son inter­pré­ta­tion et son appli­ca­tion pour autant qu’on en consi­dère le fon­de­ment moral. En effet, par dis­po­si­tion divine, l’observation de la loi natu­relle se réfère à la voie selon laquelle l’homme doit tendre à sa fin sur­na­tu­relle. Sur cette voie, l’Église est donc guide et gar­dienne des hommes pour ce qui regarde la fin sur­na­tu­relle » [5].

C’est la même véri­té que déjà Notre saint pré­dé­ces­seur Pie X expli­quait sage­ment dans l’encyclique Singulari qua­dam du 24 sep­tembre 1912 quand il obser­vait que « toutes les actions du chré­tien sont sou­mises au juge­ment et à la juri­dic­tion de l’Église, en tant qu’elles sont bonnes ou mau­vaises du point de vue moral, c’est-à-dire en tant qu’elles sont conformes ou contraires au droit natu­rel et divin » [6].

En outre, après avoir pro­cla­mé cette limi­ta­tion arbi­traire, ces gens déclarent vou­loir obéir au Pontife romain en ce qui concerne les véri­tés à croire et – prétendent-​ils – les normes ecclé­sias­tiques à obser­ver, mais ils en viennent ensuite à une telle audace qu’ils refusent obéis­sance à des mesures et des dis­po­si­tions du Saint-​Siège auquel ils attri­buent des buts poli­tiques cachés, comme de téné­breux com­plots diri­gés contre leur pays.

Un acte de grave insoumission

Comme signe de cet esprit de rébel­lion à l’Église, Nous devons men­tion­ner main­te­nant un fait très grave qui cause une amer­tume indi­cible et pro­fonde à Notre cœur de Père et de Pasteur uni­ver­sel des âmes. Depuis quelque temps, dans une pro­pa­gande insis­tante, le mou­ve­ment dit patrio­tique pro­clame le droit pré­ten­du des catho­liques d’élire les évêques, de leur propre ini­tia­tive, affir­mant que cette élec­tion serait indis­pen­sable pour pour­voir, avec la sol­li­ci­tude requise, au bien des âmes et pour confier le gou­ver­ne­ment des dio­cèses à des pas­teurs agréés des auto­ri­tés civiles parce qu’ils ne s’opposent pas aux ordres et à la poli­tique du communisme.

Bien plus, Nous avons appris qu’on a pro­cé­dé déjà à bon nombre de ces élec­tions abu­sives et qu’en outre, mal­gré un aver­tis­se­ment expli­cite et sévère adres­sé aux inté­res­sés par ce Siège apos­to­lique, on a même osé confé­rer à cer­tains ecclé­sias­tiques la consé­cra­tion épiscopale.

Doctrine catholique sur l’élection et la consécration des évêques

Devant de si graves atten­tats contre la dis­ci­pline et l’unité de l’Église, c’est Notre devoir exprès de rap­pe­ler à tous que la doc­trine et les prin­cipes qui régissent la consti­tu­tion de la socié­té divi­ne­ment fon­dée par Jésus-​Christ Notre-​Seigneur sont tout différents.

Les sacrés canons en effet décrètent clai­re­ment et expli­ci­te­ment qu’il revient uni­que­ment au Siège apos­to­lique de juger de l’aptitude d’un ecclé­sias­tique à rece­voir la digni­té et la mis­sion épis­co­pales [7] et qu’il revient au Pontife romain de nom­mer libre­ment les évêques [8]. Et même, comme il arrive en cer­tains cas, lorsqu’il est per­mis à d’autres per­sonnes ou groupes de per­sonnes d’intervenir en quelque manière dans le choix d’un can­di­dat à l’épiscopat, cela n’est légi­time qu’en ver­tu d’une conces­sion – expresse et par­ti­cu­lière – faite par le Saint-​Siège à des per­sonnes ou à des groupes bien déter­mi­nés, dans des condi­tions et des cir­cons­tances par­fai­te­ment défi­nies. Cela bien éta­bli, il s’ensuit que les évêques qui n’ont été ni nom­més ni confir­més par le Saint-​Siège, qui ont même été choi­sis et consa­crés contre ses dis­po­si­tions expli­cites, ne peuvent jouir d’aucun pou­voir de magis­tère ni de juri­dic­tion ; car la juri­dic­tion ne par­vient aux évêques que par l’intermédiaire du Pontife romain, comme Nous vous en aver­tis­sions dans Notre ency­clique Mystici Corporis :

Les évêques… en ce qui concerne leur propre dio­cèse, cha­cun en vrai Pasteur, fait paître et gou­verne au nom du Christ le trou­peau qui lui est assi­gné. Pourtant dans leur gou­ver­ne­ment, ils ne sont pas plei­ne­ment indé­pen­dants, mais ils sont sou­mis à l’autorité légi­time du Pontife romain, et s’ils jouissent du pou­voir ordi­naire de juri­dic­tion, ce pou­voir leur est immé­dia­te­ment com­mu­ni­qué par le sou­ve­rain Pontife.

29 juin 1943. AAS 1943 pp. 211–212.

Nous avons rap­pe­lé cet ensei­gne­ment dans la lettre ency­clique, à vous des­ti­née, Ad Sinarum gen­tem : « Le pou­voir de juri­dic­tion, qui est confé­ré direc­te­ment au sou­ve­rain Pontife par le droit divin, les évêques le reçoivent du même droit mais seule­ment à tra­vers le Successeur de saint Pierre, vis-​à-​vis duquel non seule­ment les fidèles mais tous les évêques sont tenus à l’obéissance res­pec­tueuse et au lien de l’unité » [9].

Les actes rela­tifs au pou­voir d’Ordre, posés par ces ecclé­sias­tiques, même s’ils sont valides – à sup­po­ser que la consé­cra­tion qu’ils ont reçue ait été valide – sont gra­ve­ment illi­cites, c’est-à-dire pec­ca­mi­neux et sacri­lèges. On se rap­pelle à ce pro­pos les paroles de sévère aver­tis­se­ment du divin Maître : « Qui n’entre pas dans le ber­cail par la porte, mais y entre par ailleurs, est un voleur et un bri­gand » (Jo. x, 1) ; les bre­bis recon­naissent la voix de leur vrai pas­teur, « mais elles ne suivent pas un étran­ger ; elles le fuient même parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étran­gers » (Jo. x, 5).

Nous savons bien, hélas ! que pour légi­ti­mer leurs usur­pa­tions, les rebelles se réclament de la pra­tique sui­vie en d’autres siècles, mais il n’est per­sonne qui ne voie ce que devien­drait la dis­ci­pline ecclé­sias­tique si, en telle ou telle ques­tion, il était per­mis à n’importe qui de reprendre des dis­po­si­tions qui ne sont plus en vigueur parce que la suprême auto­ri­té de l’Église en a déci­dé autre­ment depuis long­temps. Bien plus, le fait d’en appe­ler à une dis­ci­pline diverse, loin d’excuser leurs actes, prouve leur inten­tion de se sous­traire déli­bé­ré­ment à la dis­ci­pline actuel­le­ment en vigueur, la seule qu’ils doivent suivre : dis­ci­pline qui vaut non seule­ment pour la Chine et pour les ter­ri­toires d’évangélisation récente mais pour toute l’Église ; dis­ci­pline qui a été sanc­tion­née en ver­tu du pou­voir suprême et uni­ver­sel de gou­ver­ne­ment qui fut confé­ré par Notre-​Seigneur aux suc­ces­seurs de l’Apôtre Pierre. On connaît en effet la défi­ni­tion solen­nelle du concile du Vatican :

Nous fon­dant sur les témoi­gnages clairs de la sainte Écriture et en pleine har­mo­nie avec les décrets pré­cis et expli­cites soit de Nos pré­dé­ces­seurs, les Pontifes romains, soit des Conciles géné­raux, Nous renou­ve­lons la défi­ni­tion du concile œcu­mé­nique de Florence selon laquelle tous les fidèles doivent croire que le Saint-​Siège apos­to­lique et le Pontife romain exercent le pri­mat dans le monde entier ; que le même Pontife romain est le suc­ces­seur de saint Pierre, Prince des Apôtres, le vrai Vicaire du Christ, le chef de toute l’Église, le Père et le Docteur des chré­tiens ; qu’à lui, en la per­sonne de saint Pierre, a été confié par Notre-​Seigneur Jésus-​Christ le plein pou­voir de paître, de régir et de gou­ver­ner l’Église uni­ver­selle… Aussi Nous ensei­gnons et décla­rons que l’Église romaine, par dis­po­si­tion divine, a le pou­voir ordi­naire de pri­mat sur toutes les autres, et que ce pou­voir de juri­dic­tion du Pontife romain, de carac­tère vrai­ment épis­co­pal, est immé­diat ; et que les pas­teurs et les fidèles, de tous rites et digni­tés, consi­dé­rés cha­cun en par­ti­cu­lier ou tous ensemble, sont tenus au devoir de subor­di­na­tion hié­rar­chique et de vraie obéis­sance envers elle, non seule­ment dans les choses de la foi et de la morale, mais aus­si en celles qui se rap­portent à la dis­ci­pline et au gou­ver­ne­ment de l’Église, répan­due dans le monde entier ; de sorte que l’unité de com­mu­nion et de foi avec le Pontife ‚romain étant ain­si conser­vée, l’Église du Christ soit un seul trou­peau sous un seul pas­teur ‚suprême. Tel est l’enseignement de la véri­té catho­lique dont per­sonne ne peut s’éloigner sans perdre la foi et le salut.

Concile du Vatican, ses­sion iv, c. 3.

De ce que Nous vous avons expo­sé, il suit qu’aucune auto­ri­té autre que celle du Pasteur suprême, ne peut inva­li­der l’institution cano­nique don­née à un évêque ; aucune per­sonne ou assem­blée, de prêtres ou de laïcs, ne peut s’arroger le droit de nom­mer des évêques ; per­sonne ne peut confé­rer légi­ti­me­ment la consé­cra­tion épis­co­pale sans la cer­ti­tude préa­lable du man­dat pon­ti­fi­cal [10]. Une consé­cra­tion ain­si confé­rée contre tout droit et qui est un très grave atten­tat à l’unité même de l’Église, est punie d’une excom­mu­ni­ca­tion « réser­vée d’une manière très spé­ciale au Saint-​Siège, et encou­rue ipso fac­to non seule­ment par celui qui reçoit cette consé­cra­tion arbi­traire mais aus­si par celui qui la confère. [11] »

Un vain prétexte

Que dire enfin du pré­texte allé­gué par les chefs de l’Association pseudo-​patriotique, quand ils vou­draient se jus­ti­fier en invo­quant la néces­si­té de pour­voir au minis­tère des âmes dans les dio­cèses pri­vés de la pré­sence de leur évêque ?

Il est évident, d’abord, qu’on ne pour­voit pas aux besoins spi­ri­tuels des fidèles en vio­lant les lois de l’Église. En second lieu, il ne s’agit pas – comme on vou­drait le faire croire – de dio­cèses vacants, mais sou­vent de sièges épis­co­paux dont les titu­laires légi­times ont été expul­sés ou lan­guissent en pri­son, ou sont empê­chés de diverses manières d’exercer libre­ment leur juri­dic­tion ; où, en outre, on a éga­le­ment empri­son­né et expul­sé ou écar­té en quelque manière les ecclé­sias­tiques que les Pasteurs légi­times – selon les pres­crip­tions du droit canon et les ins­truc­tions spé­ciales reçues du Saint-​Siège – avaient dési­gnés pour les rem­pla­cer dans le gou­ver­ne­ment du diocèse.

Il est vrai­ment pénible qu’au moment où des pas­teurs zélés souffrent de telles tri­bu­la­tions, on pro­fite de leur épreuve pour éta­blir à leur place de faux pas­teurs, pour ren­ver­ser l’organisation hié­rar­chique de l’Église, pour se rebel­ler contre l’autorité du Pontife romain. L’on en vient à une telle arro­gance qu’on veut impu­ter au Siège apos­to­lique lui-​même un état de choses si triste et si misé­rable qui est le résul­tat d’un des­sein pré­cis des per­sé­cu­teurs de l’Église ; or, tout le monde sait que le Saint-​Siège, empê­ché de com­mu­ni­quer libre­ment et sûre­ment avec les dio­cèses de Chine, s’est trou­vé et se trouve dans l’impossibilité de se pro­cu­rer, toutes les fois que c’est néces­saire, les infor­ma­tions indis­pen­sables, pour votre pays comme pour n’importe quel autre, au choix de can­di­dats aptes à la digni­té épiscopale.

Invitation à rester fermes dans la foi

Vénérables Frères et chers fils ! Nous vous avons mani­fes­té jusqu’ici Nos pré­oc­cu­pa­tions pour les erreurs que l’on tente d’insinuer par­mi vous et pour les divi­sions que l’on crée afin que, éclai­rés et sou­te­nus par d’enseignement du Père com­mun, vous puis­siez res­ter intré­pi­de­ment fidèles à la foi qui nous unit tous et nous sauve.

Mais main­te­nant, dans toute l’effusion de Notre affec­tion, Nous vou­lons vous dire com­bien Nous Nous sen­tons près de vous. Vos souf­frances phy­siques et morales, spé­cia­le­ment celles que sup­portent d’héroïques témoins du Christ – par­mi les­quels se trouvent plu­sieurs de Nos Nous les notre divin Rédempteur.

Restez fermes et met­tez votre confiance en lui, « jetant en lui toute votre sol­li­ci­tude car il a soin de vous » ! (I Pet. v, 7). Il voit vos souf­frances et vos peines ; sur­tout il accueille la souf­france intime et les larmes secrètes que beau­coup d’entre vous – pas­teurs, prêtres, reli­gieux et simples fidèles – versent en secret en voyant les efforts de ceux qui vou­draient semer la des­truc­tion dans vos com­mu­nau­tés chré­tiennes. Ces larmes et ces peines, en même temps que le sang et les souf­frances des mar­tyrs d’hier et d’aujourd’hui, seront le gage pré­cieux de la résur­rec­tion de l’Église dans votre patrie lorsque, grâce à la puis­sante inter­ces­sion de la Vierge sainte, Reine de la Chine, des jours plus sereins res­plen­di­ront à nouveau.

C’est avec cette confiance que Nous vous accor­dons, à vous et au trou­peau confié à vos soins, en gage des grâces célestes et en témoi­gnage de Notre spé­ciale bien­veillance, la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 29 juin 1958, ving­tième année de Notre Pontificat.

PIE XII, Pape.

Notes de bas de page
  1. AAS 1926, p. 432.[]
  2. AAS 1952, pp. 153 sqq.[]
  3. AAS 1955, pp. 5 sqq.[]
  4. Message de Pie XI au Délégué apos­to­lique de Chine, 1er août 1928. AAS 1928 p. 245.[]
  5. Discours au Sacré-​Collège et à l’épiscopat, 2 novembre 1954. AAS 1954 pp. 671–672.[]
  6. AAS 1912 p. 658.[]
  7. Canon 331 n. 3.[]
  8. Canon 329 n. 2.[]
  9. AAS 1955 pp. 5 sqq.[]
  10. Canon 953.[]
  11. Saint-​Office, 9 avril 1951. AAS 1951 p. 217.[]