François

266e pape ; élu le 13 mars 2013

11 avril 2015

Bulle pontificale Misericordiae vultus

Proclamation d'une année sainte extraordinaire, sous le signe d'un jubilé extraordinaire de la miséricorde

Donné à Rome, près de Saint Pierre, le 11 avril Veille du IIème Dimanche de Pâques ou de la Divine Miséricorde, de l’An du Seigneur 2015, le troi­sième de mon pontificat. 

1. Jésus-​Christ est le visage de la misé­ri­corde du Père. Le mys­tère de la foi chré­tienne est là tout entier. Devenue vivante et visible, elle atteint son som­met en Jésus de Nazareth. Le Père, « riche en misé­ri­corde » (Ep 2, 4) après avoir révé­lé son nom à Moïse comme « Dieu tendre et misé­ri­cor­dieux, lent à la colère, plein d’amour et de véri­té » (Ex 34, 6) n’a pas ces­sé de faire connaître sa nature divine de dif­fé­rentes manières et en de nom­breux moments. Lorsqu’est venue la « plé­ni­tude des temps » (Ga 4, 4), quand tout fut dis­po­sé selon son des­sein de salut, il envoya son Fils né de la Vierge Marie pour nous révé­ler de façon défi­ni­tive son amour. Qui le voit a vu le Père (cf. Jn 14, 9). A tra­vers sa parole, ses gestes, et toute sa per­sonne,[1] Jésus de Nazareth révèle la misé­ri­corde de Dieu.

2. Nous avons tou­jours besoin de contem­pler le mys­tère de la misé­ri­corde. Elle est source de joie, de séré­ni­té et de paix. Elle est la condi­tion de notre salut. Miséricorde est le mot qui révèle le mys­tère de la Sainte Trinité. La misé­ri­corde, c’est l’acte ultime et suprême par lequel Dieu vient à notre ren­contre. La misé­ri­corde, c’est la loi fon­da­men­tale qui habite le cœur de cha­cun lorsqu’il jette un regard sin­cère sur le frère qu’il ren­contre sur le che­min de la vie. La misé­ri­corde, c’est le che­min qui unit Dieu et l’homme, pour qu’il ouvre son cœur à l’espérance d’être aimé pour tou­jours mal­gré les limites de notre péché.

3. Il y a des moments où nous sommes appe­lés de façon encore plus pres­sante, à fixer notre regard sur la misé­ri­corde, afin de deve­nir nous aus­si signe effi­cace de l’agir du Père. C’est la rai­son pour laquelle j’ai vou­lu ce Jubilé Extraordinaire de la Miséricorde, comme un temps favo­rable pour l’Eglise, afin que le témoi­gnage ren­du par les croyants soit plus fort et plus efficace.

L’Année Sainte s’ouvrira le 8 décembre 2015, solen­ni­té de l’Immaculée Conception. Cette fête litur­gique montre com­ment Dieu agit dès le com­men­ce­ment de notre his­toire. Après qu’Adam et Eve eurent péché, Dieu n’a pas vou­lu que l’humanité demeure seule et en proie au mal. C’est pour­quoi Marie a été pen­sée et vou­lue sainte et imma­cu­lée dans l’amour (cf. Ep 1, 4), pour qu’elle devienne la Mère du Rédempteur de l’homme. Face à la gra­vi­té du péché, Dieu répond par la plé­ni­tude du par­don. La misé­ri­corde sera tou­jours plus grande que le péché, et nul ne peut impo­ser une limite à l’amour de Dieu qui par­donne. En cette fête de l’Immaculée Conception, j’aurai la joie d’ouvrir la Porte Sainte. En cette occa­sion, ce sera une Porte de la Miséricorde, où qui­conque entre­ra pour­ra faire l’expérience de l’amour de Dieu qui console, par­donne, et donne l’espérance.

Le dimanche sui­vant, troi­sième de l’Avent, la Porte Sainte sera ouverte dans la cathé­drale de Rome, la Basilique Saint Jean de Latran. Ensuite seront ouvertes les Portes Saintes dans les autres Basiliques papales. Ce même dimanche, je désire que dans chaque Eglise par­ti­cu­lière, dans la cathé­drale qui est l’Eglise-mère pour tous les fidèles, ou bien dans la co-​cathédrale ou dans une église d’importance par­ti­cu­lière, une Porte de la Miséricorde soit éga­le­ment ouverte pen­dant toute l’Année Sainte. Au choix de l’Ordinaire du lieu, elle pour­ra aus­si être ouverte dans les Sanctuaires où affluent tant de pèle­rins qui, dans ces lieux ont le cœur tou­ché par la grâce et trouvent le che­min de la conver­sion. Chaque Eglise par­ti­cu­lière est donc direc­te­ment invi­tée à vivre cette Année Sainte comme un moment extra­or­di­naire de grâce et de renou­veau spi­ri­tuel. Donc, le Jubilé sera célé­bré à Rome, de même que dans les Eglises par­ti­cu­lières, comme signe visible de la com­mu­nion de toute l’Eglise.

4. J’ai choi­si la date du 8 décembre pour la signi­fi­ca­tion qu’elle revêt dans l’histoire récente de l’Eglise. Ainsi, j’ouvrirai la Porte Sainte pour le cin­quan­tième anni­ver­saire de la conclu­sion du Concile œcu­mé­nique Vatican II. L’Eglise res­sent le besoin de gar­der vivant cet évé­ne­ment. C’est pour elle que com­men­çait alors une nou­velle étape de son his­toire. Les Pères du Concile avaient per­çu vive­ment, tel un souffle de l’Esprit, qu’il fal­lait par­ler de Dieu aux hommes de leur temps de façon plus com­pré­hen­sible. Les murailles qui avaient trop long­temps enfer­mé l’Eglise comme dans une cita­delle ayant été abat­tues, le temps était venu d’annoncer l’Evangile de façon renou­ve­lée. Etape nou­velle pour l’évangélisation de tou­jours. Engagement nou­veau de tous les chré­tiens à témoi­gner avec plus d’enthousiasme et de convic­tion de leur foi. L’Eglise se sen­tait res­pon­sable d’être dans le monde le signe vivant de l’amour du Père.

Les paroles riches de sens que saint Jean XXIII a pro­non­çées à l’ouverture du Concile pour mon­trer le che­min à par­cou­rir reviennent en mémoire : « Aujourd’hui, l’Épouse du Christ, l’Église, pré­fère recou­rir au remède de la misé­ri­corde plu­tôt que de bran­dir les armes de la sévé­ri­té … L’Eglise catho­lique, en bran­dis­sant le flam­beau de la véri­té reli­gieuse, veut se mon­trer la mère très aimante de tous, bien­veillante, patiente, pleine d’indulgence et de bon­té à l’égard de ses fils sépa­rés ».[2] Dans la même pers­pec­tive, lors de la conclu­sion du Concile, le bien­heu­reux Paul VI s’exprimait ain­si : « Nous vou­lons plu­tôt sou­li­gner que la règle de notre Concile a été avant tout la cha­ri­té … La vieille his­toire du bon Samaritain a été le modèle et la règle de la spi­ri­tua­li­té du Concile…. Un cou­rant d’affection et d’admiration a débor­dé du Concile sur le monde humain moderne. Des erreurs ont été dénon­cées. Oui, parce que c’est l’exigence de la cha­ri­té comme de la véri­té mais, à l’adresse des per­sonnes, il n’y eut que rap­pel, res­pect et amour. Au lieu de diag­nos­tics dépri­mants, des remèdes encou­ra­geants ; au lieu de pré­sages funestes, des mes­sages de confiance sont par­tis du Concile vers le monde contem­po­rain : ses valeurs ont été non seule­ment res­pec­tées, mais hono­rées ; ses efforts sou­te­nus, ses aspi­ra­tions puri­fiées et bénies… toute cette richesse doc­tri­nale ne vise qu’à une chose : ser­vir l’homme. Il s’agit, bien enten­du, de tout homme, quels que soient sa condi­tion, sa misère et ses besoins ».[3]

Animé par des sen­ti­ments de gra­ti­tude pour tout ce que l’Eglise a reçu, et conscient de la res­pon­sa­bi­li­té qui est la nôtre, nous pas­se­rons la Porte Sainte sûrs d’être accom­pa­gnés par la force du Seigneur Ressuscité qui conti­nue de sou­te­nir notre pèle­ri­nage. Que l’Esprit Saint qui guide les pas des croyants pour coopé­rer à l’œuvre du salut appor­té par le Christ, conduise et sou­tienne le Peuple de Dieu pour l’aider à contem­pler le visage de la misé­ri­corde.[4]

5. C’est le 20 novembre 2016, en la solen­ni­té litur­gique du Christ, Roi de l’Univers, que sera conclue l’Année jubi­laire. En refer­mant la Porte Sainte ce jour-​là, nous serons ani­més de sen­ti­ments de gra­ti­tude et d’action de grâce envers la Sainte Trinité qui nous aura don­né de vivre ce temps extra­or­di­naire de grâce. Nous confie­rons la vie de l’Eglise, l’humanité entière et tout le cos­mos à la Seigneurie du Christ, pour qu’il répande sa misé­ri­corde telle la rosée du matin, pour une his­toire féconde à construire moyen­nant l’engagement de tous au ser­vice de notre proche ave­nir. Combien je désire que les années à venir soient comme impré­gnées de misé­ri­corde pour aller à la ren­contre de cha­cun en lui offrant la bon­té et la ten­dresse de Dieu ! Qu’à tous, croyants ou loin de la foi, puisse par­ve­nir le baume de la misé­ri­corde comme signe du Règne de Dieu déjà pré­sent au milieu de nous.

6. « La misé­ri­corde est le propre de Dieu dont la toute-​puissance consiste jus­te­ment à faire misé­ri­corde ».[5] Ces paroles de saint Thomas d’Aquin montrent que la misé­ri­corde n’est pas un signe de fai­blesse, mais bien l’expression de la toute-​puissance de Dieu. C’est pour­quoi une des plus antiques col­lectes de la litur­gie nous fait prier ain­si : « Dieu qui donne la preuve suprême de ta puis­sance lorsque tu patientes et prends pitié ».[6] Dieu sera tou­jours dans l’histoire de l’humanité comme celui qui est pré­sent, proche, pré­ve­nant, saint et miséricordieux.

« Patient et misé­ri­cor­dieux », tel est le binôme qui par­court l’Ancien Testament pour expri­mer la nature de Dieu. Sa misé­ri­corde se mani­feste concrè­te­ment à l’intérieur de tant d’événements de l’histoire du salut où sa bon­té prend le pas sur la puni­tion ou la des­truc­tion. D’une façon par­ti­cu­lière, les Psaumes font appa­raître cette gran­deur de l’agir divin : « Car il par­donne toutes tes offenses et te gué­rit de toute mala­die ; il réclame ta vie à la tombe et te cou­ronne d’amour et de ten­dresse » (Ps 102, 3–4). D’une façon encore plus expli­cite, un autre Psaume énonce les signes concrets de la misé­ri­corde : « Il fait jus­tice aux oppri­més ; aux affa­més, il donne le pain ; le Seigneur délie les enchaî­nés. Le Seigneur ouvre les yeux des aveugles, le Seigneur redresse les acca­blés, le Seigneur aime les justes, le Seigneur pro­tège l’étranger. Il sou­tient la veuve et l’orphelin, il égare les pas du méchant » (145, 7–9). Voici enfin une autre expres­sion du psal­miste : « [Le Seigneur] gué­rit les cœurs bri­sés et soigne leurs bles­sures… Le Seigneur élève les humbles et rabaisse jusqu’à terre les impies » (146, 3.6). En bref, la misé­ri­corde de Dieu n’est pas une idée abs­traite, mais une réa­li­té concrète à tra­vers laquelle Il révèle son amour comme celui d’un père et d’une mère qui se laissent émou­voir au plus pro­fond d’eux mêmes par leur fils. Il est juste de par­ler d’un amour « vis­cé­ral ». Il vient du cœur comme un sen­ti­ment pro­fond, natu­rel, fait de ten­dresse et de com­pas­sion, d’indulgence et de pardon.

7. « Eternel est son amour » : c’est le refrain qui revient à chaque ver­set du Psaume 135 dans le récit de l’histoire de la révé­la­tion de Dieu. En rai­son de la misé­ri­corde, tous les évé­ne­ments de l’Ancien Testament sont riches d’une grande valeur sal­vi­fique. La misé­ri­corde fait de l’histoire de Dieu avec Israël une his­toire du salut. Répéter sans cesse : « Eternel est son amour » comme fait le Psaume, semble vou­loir bri­ser le cercle de l’espace et du temps pour tout ins­crire dans le mys­tère éter­nel de l’amour. C’est comme si l’on vou­lait dire que non seule­ment dans l’histoire, mais aus­si dans l’éternité, l’homme sera tou­jours sous le regard misé­ri­cor­dieux du Père. Ce n’est pas par hasard que le peuple d’Israël a vou­lu inté­grer ce Psaume, le « grand hal­lel » comme on l’appelle, dans les fêtes litur­giques les plus importantes.

Avant la Passion, Jésus a prié avec ce Psaume de la misé­ri­corde. C’est ce qu’atteste l’évangéliste Matthieu quand il dit qu’« après avoir chan­té les Psaumes » (26, 30), Jésus et ses dis­ciples sor­tirent en direc­tion du Mont des Oliviers. Lorsqu’il instituaitl’Eucharistie, mémo­rial pour tou­jours de sa Pâque, il éta­blis­sait sym­bo­li­que­ment cet acte suprême de la Révélation dans la lumière de la misé­ri­corde. Sur ce même hori­zon de la misé­ri­corde, Jésus vivait sa pas­sion et sa mort, conscient du grand mys­tère d’amour qui s’accomplissait sur la croix. Savoir que Jésus lui-​même a prié avec ce Psaume le rend encore plus impor­tant pour nous chré­tiens, et nous appelle à en faire le refrain de notre prière quo­ti­dienne de louange : « Eternel est son amour ».

8. Le regard fixé sur Jésus et son visage misé­ri­cor­dieux, nous pou­vons accueillir l’amour de la Sainte Trinité. La mis­sion que Jésus a reçue du Père a été de révé­ler le mys­tère de l’amour divin dans sa plé­ni­tude. L’évangéliste Jean affirme pour la pre­mière et unique fois dans toute l’Ecriture : « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8.16). Cet amour est désor­mais ren­du visible et tan­gible dans toute la vie de Jésus. Sa per­sonne n’est rien d’autre qu’amour, un amour qui se donne gra­tui­te­ment. Les rela­tions avec les per­sonnes qui s’approchent de lui ont quelque chose d’unique et de sin­gu­lier. Les signes qu’il accom­plit, sur­tout envers les pécheurs, les pauvres, les exclus, les malades et les souf­frants, sont mar­qués par la misé­ri­corde. Tout en Lui parle de misé­ri­corde. Rien en Lui ne manque de compassion.

Face à la mul­ti­tude qui le sui­vait, Jésus, voyant qu’ils étaient fati­gués et épui­sés, éga­rés et sans ber­ger, éprou­va au plus pro­fond de son cœur, une grande com­pas­sion pour eux (cf. Mt 9, 36). En rai­son de cet amour de com­pas­sion, il gué­rit les malades qu’on lui pré­sen­tait (cf. Mt 14, 14), et il ras­sa­sia une grande foule avec peu de pains et de pois­sons (cf. Mt 15, 37). Ce qui ani­mait Jésus en toute cir­cons­tance n’était rien d’autre que la misé­ri­corde avec laquelle il lisait dans le cœur de ses inter­lo­cu­teurs et répon­dait à leurs besoins les plus pro­fonds. Lorsqu’il ren­con­tra la veuve de Naïm qui emme­nait son fils unique au tom­beau, il éprou­va une pro­fonde com­pas­sion pour la dou­leur immense de cette mère en pleurs, et il lui redon­na son fils, le res­sus­ci­tant de la mort (cf. Lc 7, 15). Après avoir libé­ré le pos­sé­dé de Gerasa, il lui don­na cette mis­sion : « Annonce tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa misé­ri­corde » (Mc 5, 19). L’appel de Matthieu est lui aus­si ins­crit sur l’horizon de la misé­ri­corde. Passant devant le comp­toir des impôts, Jésus regar­da Matthieu dans les yeux. C’était un regard riche de misé­ri­corde qui par­don­nait les péchés de cet homme, et sur­mon­tant les résis­tances des autres dis­ciples, il le choi­sit, lui, le pécheur et le publi­cain, pour deve­nir l’un des Douze. Commentant cette scène de l’Evangile, Saint Bède le Vénérable a écrit que Jésus regar­da Matthieu avec un amour misé­ri­cor­dieux, et le choi­sit : mise­ran­do atque eli­gen­do.[7] Cette expres­sion m’a tou­jours fait impres­sion au point d’en faire ma devise.

9. Dans les para­boles de la misé­ri­corde, Jésus révèle la nature de Dieu comme celle d’un Père qui ne s’avoue jamais vain­cu jusqu’à ce qu’il ait absous le péché et vain­cu le refus, par la com­pas­sion et la misé­ri­corde. Nous connais­sons ces para­boles, trois en par­ti­cu­lier : celle de la bre­bis éga­rée, celle de la pièce de mon­naie per­due, et celle du père et des deux fils (cf. Lc 15, 1–32). Dans ces para­boles, Dieu est tou­jours pré­sen­té comme rem­pli de joie, sur­tout quand il par­donne. Nous y trou­vons le noyau de l’Evangile et de notre foi, car la misé­ri­corde y est pré­sen­tée comme la force vic­to­rieuse de tout, qui rem­plit le cœur d’amour, et qui console en pardonnant.

Dans une autre para­bole, nous rece­vons un ensei­gne­ment pour notre manière de vivre en chré­tiens. Interpellé par la ques­tion de Pierre lui deman­dant com­bien de fois il fal­lait par­don­ner, Jésus répon­dit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante dix fois sept fois » (Mt 18, 22). Il raconte ensuite la para­bole du « débi­teur sans pitié ». Appelé par son maître à rendre une somme impor­tante, il le sup­plie à genoux et le maître lui remet sa dette. Tout de suite après, il ren­contre un autre ser­vi­teur qui lui devait quelques cen­times. Celui-​ci le sup­plia à genoux d’avoir pitié, mais il refu­sa et le fit empri­son­ner. Ayant appris la chose, le maître se mit en colère et rap­pe­la le ser­vi­teur pour lui dire : « Ne devais-​tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton com­pa­gnon, comme moi-​même j’avais eu pitié de toi ? » (Mt 18, 33). Et Jésus conclut : « C’est ain­si que mon Père du ciel vous trai­te­ra, si cha­cun de vous ne par­donne pas à son frère du fond du cœur » (Mt 18, 35).

La para­bole est d’un grand ensei­gne­ment pour cha­cun de nous. Jésus affirme que la misé­ri­corde n’est pas seule­ment l’agir du Père, mais elle devient le cri­tère pour com­prendre qui sont ses véri­tables enfants. En résu­mé, nous sommes invi­tés à vivre de misé­ri­corde parce qu’il nous a d’abord été fait misé­ri­corde. Le par­don des offenses devient l’expression la plus mani­feste de l’amour misé­ri­cor­dieux, et pour nous chré­tiens, c’est un impé­ra­tif auquel nous ne pou­vons pas nous sous­traire. Bien sou­vent, il nous semble dif­fi­cile de par­don­ner ! Cependant, le par­don est le moyen dépo­sé dans nos mains fra­giles pour atteindre la paix du cœur. Se défaire de la ran­coeur, de la colère, de la vio­lence et de la ven­geance, est la condi­tion néces­saire pour vivre heu­reux. Accueillons donc la demande de l’apôtre : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère » (Ep 4, 26). Ecoutons sur­tout la parole de Jésus qui a éta­bli la misé­ri­corde comme idéal de vie, et comme cri­tère de cré­di­bi­li­té de notre foi : « Heureux les misé­ri­cor­dieux, car ils obtien­dront misé­ri­corde » (Mt 5, 7). C’est la béa­ti­tude qui doit sus­ci­ter notre enga­ge­ment tout par­ti­cu­lier en cette Année Sainte.

Comme on peut le remar­quer, la misé­ri­corde est, dans l’Ecriture, le mot-​clé pour indi­quer l’agir de Dieu envers nous. Son amour n’est pas seule­ment affir­mé, mais il est ren­du visible et tan­gible. D’ailleurs, l’amour ne peut jamais être un mot abs­trait. Par nature, il est vie concrète : inten­tions, atti­tudes, com­por­te­ments qui se véri­fient dans l’agir quo­ti­dien. La misé­ri­corde de Dieu est sa res­pon­sa­bi­li­té envers nous. Il se sent res­pon­sable, c’est-à-dire qu’il veut notre bien et nous voir heu­reux, rem­plis de joie et de paix. L’amour misé­ri­cor­dieux des chré­tiens doit être sur la même lon­gueur d’onde. Comme le Père aime, ain­si aiment les enfants. Comme il est misé­ri­cor­dieux, ain­si sommes-​nous appe­lés à être misé­ri­cor­dieux les uns envers les autres.

10. La misé­ri­corde est le pilier qui sou­tient la vie de l’Eglise. Dans son action pas­to­rale, tout devrait être enve­lop­pé de la ten­dresse par laquelle on s’adresse aux croyants. Dans son annonce et le témoi­gnage qu’elle donne face au monde, rien ne peut être pri­vé de misé­ri­corde. La cré­di­bi­li­té de l’Eglise passe par le che­min de l’amour misé­ri­cor­dieux et de la com­pas­sion. L’Eglise « vit un désir inépui­sable d’offrir la misé­ri­corde ».[8] Peut-​être avons-​nous par­fois oublié de mon­trer et de vivre le che­min de la misé­ri­corde. D’une part, la ten­ta­tion d’exiger tou­jours et seule­ment la jus­tice a fait oublier qu’elle n’est qu’un pre­mier pas, néces­saire et indis­pen­sable, mais l’Eglise doit aller au-​delà pour atteindre un but plus haut et plus signi­fi­ca­tif. D’autre part, il est triste de voir com­bien l’expérience du par­don est tou­jours plus rare dans notre culture. Même le mot semble par­fois dis­pa­raître. Sans le témoi­gnage du par­don, il n’y a qu’une vie infé­conde et sté­rile, comme si l’on vivait dans un désert. Le temps est venu pour l’Eglise de retrou­ver la joyeuse annonce du par­don. Il est temps de reve­nir à l’essentiel pour se char­ger des fai­blesses et des dif­fi­cul­tés de nos frères. Le par­don est une force qui res­sus­cite en vie nou­velle et donne le cou­rage pour regar­der l’avenir avec espérance.

11. Nous ne pou­vons pas oublier le grand ensei­gne­ment que saint Jean-​Paul II nous a don­né dans sa deuxième ency­clique Dives in mise­ri­cor­dia, qui arri­va à l’époque de façon inat­ten­due et pro­vo­qua beau­coup de sur­prise en rai­son du thème abor­dé. Je vou­drais reve­nir plus par­ti­cu­liè­re­ment sur deux expres­sions. Tout d’abord le saint Pape remarque l’oubli du thème de la misé­ri­corde dans la culture actuelle : « La men­ta­li­té contem­po­raine semble s’opposer au Dieu de misé­ri­corde, et elle tend à éli­mi­ner de la vie et à ôter du cœur humain la notion même de misé­ri­corde. Le mot et l’idée de misé­ri­corde semblent mettre mal à l’aise l’homme qui, grâce à un déve­lop­pe­ment scien­ti­fique et tech­nique incon­nu jusqu’ici, est deve­nu maître de la terre qu’il a sou­mise et domi­née (cf. Gn 1, 28). Cette domi­na­tion de la terre, enten­due par­fois de façon uni­la­té­rale et super­fi­cielle, ne laisse pas de place, semble-​t-​il, à la misé­ri­corde… Et c’est pour­quoi, dans la situa­tion actuelle de l’Eglise et du monde, bien des hommes et bien des milieux, gui­dés par un sens aigu de la foi, s’adressent, je dirais qua­si spon­ta­né­ment, à la misé­ri­corde de Dieu ».[9]

C’est ain­si que saint Jean-​Paul II jus­ti­fiait l’urgence de l’annonce et du témoi­gnage à l’égard de la misé­ri­corde dans le monde contem­po­rain : « Il est dic­té par l’amour envers l’homme, envers tout ce qui est humain, et qui, selon l’intuition d’une grande par­tie des hommes de ce temps, est mena­cé par un péril immense. Le mys­tère du Christ … m’a pous­sé à rap­pe­ler dans l’encyclique Redemptor Hominis sa digni­té incom­pa­rable, m’oblige aus­si à pro­cla­mer la misé­ri­corde en tant qu’amour misé­ri­cor­dieux de Dieu révé­lé dans ce mys­tère. Il me conduit éga­le­ment à en appe­ler à cette misé­ri­corde et à l’implorer dans cette phase dif­fi­cile et cri­tique de l’histoire de l’Eglise et du monde ».[10] Son ensei­gne­ment demeure plus que jamais d’actualité et mérite d’être repris en cette Année Sainte. Recevons ses paroles de façon renou­ve­lée : « L’Eglise vit d’une vie authen­tique lorsqu’elle pro­fesse et pro­clame la Miséricorde, attri­but le plus admi­rable du Créateur et du Rédempteur, et lorsqu’elle conduit les hommes aux sources de la Miséricorde du Sauveur, dont elle est la dépo­si­taire et la dis­pen­sa­trice ».[11]

12. L’Eglise a pour mis­sion d’annoncer la misé­ri­corde de Dieu, cœur bat­tant de l’Evangile, qu’elle doit faire par­ve­nir au cœur et à l’esprit de tous. L’Epouse du Christ adopte l’attitude du Fils de Dieu qui va à la ren­contre de tous, sans exclure per­sonne. De nos jours où l’Eglise est enga­gée dans la nou­velle évan­gé­li­sa­tion, le thème de la misé­ri­corde doit être pro­po­sé avec un enthou­siasme nou­veau et à tra­vers une pas­to­rale renou­ve­lée. Il est déter­mi­nant pour l’Eglise et pour la cré­di­bi­li­té de son annonce de vivre et de témoi­gner elle-​même de la misé­ri­corde. Son lan­gage et ses gestes doivent trans­mettre la misé­ri­corde pour péné­trer le cœur des per­sonnes et les inci­ter à retrou­ver le che­min du retour au Père.

La véri­té pre­mière de l’Eglise est l’amour du Christ. L’Eglise se fait ser­vante et média­trice de cet amour qui va jusqu’au par­don et au don de soi. En consé­quence, là où l’Eglise est pré­sente, la misé­ri­corde du Père doit être mani­feste. Dans nos paroisses, les com­mu­nau­tés, les asso­cia­tions et les mou­ve­ments, en bref, là où il y a des chré­tiens, qui­conque doit pou­voir trou­ver une oasis de miséricorde.

13. Nous vou­lons vivre cette Année Jubilaire à la lumière de la parole du Seigneur : Miséricordieux comme le Père. L’évangéliste rap­porte l’enseignement du Christ qui dit : « Soyez misé­ri­cor­dieux comme votre Père est misé­ri­cor­dieux » (Lc 6, 36). C’est un pro­gramme de vie aus­si exi­geant que riche de joie et de paix. Le com­man­de­ment de Jésus s’adresse à ceux qui écoutent sa voix (cf. Lc 6, 27). Pour être capable de misé­ri­corde, il nous faut donc d’abord nous mettre à l’écoute de la Parole de Dieu. Cela veut dire qu’il nous faut retrou­ver la valeur du silence pour médi­ter la Parole qui nous est adres­sée. C’est ain­si qu’il est pos­sible de contem­pler la misé­ri­corde de Dieu et d’en faire notre style de vie.

14. Le pèle­ri­nage est un signe par­ti­cu­lier de l’Année Sainte : il est l’image du che­min que cha­cun par­court au long de son exis­tence. La vie est un pèle­ri­nage, et l’être humain un via­tor, un pèle­rin qui par­court un che­min jusqu’au but dési­ré. Pour pas­ser la Porte Sainte à Rome, et en tous lieux, cha­cun devra, selon ses forces, faire un pèle­ri­nage. Ce sera le signe que la misé­ri­corde est un but à atteindre, qui demande enga­ge­ment et sacri­fice. Que le pèle­ri­nage sti­mule notre conver­sion : en pas­sant la Porte Sainte, nous nous lais­se­rons embras­ser par la misé­ri­corde de Dieu, et nous nous enga­ge­rons à être misé­ri­cor­dieux avec les autres comme le Père l’est avec nous.

Le Seigneur Jésus nous montre les étapes du pèle­ri­nage à tra­vers lequel nous pou­vons atteindre ce but : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condam­nez pas, et vous ne serez pas condam­nés. Pardonnez, et vous serez par­don­nés. Donnez, et l’on vous don­ne­ra : c’est une mesure bien pleine, tas­sée, secouée, débor­dante, qui sera ver­sée dans le pan de votre vête­ment ; car la mesure dont vous vous ser­vez pour les autres ser­vi­ra de mesure aus­si pour vous » (Lc 6, 37–38). Il nous est dit, d’abord, de ne pas juger, et de ne pas condam­ner. Si l’on ne veut pas être expo­sé au juge­ment de Dieu, per­sonne ne doit deve­nir juge de son frère. De fait, en jugeant, les hommes s’arrêtent à ce qui est super­fi­ciel, tan­dis que le Père regarde les cœurs. Que de mal les paroles ne font-​elles pas lorsqu’elles sont ani­mées par des sen­ti­ments de jalou­sie ou d’envie ! Mal par­ler du frère en son absence, c’est le mettre sous un faux jour, c’est com­pro­mettre sa répu­ta­tion et l’abandonner aux ragots. Ne pas juger et ne pas condam­ner signi­fie, de façon posi­tive, savoir accueillir ce qu’il y a de bon en toute per­sonne et ne pas per­mettre qu’elle ait à souf­frir de notre juge­ment par­tiel et de notre pré­ten­tion à tout savoir. Ceci n’est pas encore suf­fi­sant pour expri­mer ce qu’est la misé­ri­corde. Jésus demande aus­si de par­don­ner et de don­ner, d’être ins­tru­ments du par­don puisque nous l’avons déjà reçu de Dieu, d’être géné­reux à l’égard de tous en sachant que Dieu étend aus­si sa bon­té pour nous avec grande magnanimité.

Miséricordieux comme le Père, c’est donc la « devise » de l’Année Sainte. Dans la misé­ri­corde, nous avons la preuve de la façon dont Dieu aime. Il se donne tout entier, pour tou­jours, gra­tui­te­ment, et sans rien deman­der en retour. Il vient à notre secours lorsque nous l’invoquons. Il est beau que la prière quo­ti­dienne de l’Eglise com­mence avec ces paroles :« Mon Dieu, viens me déli­vrer ; Seigneur, viens vite à mon secours »(Ps 69, 2). L’aide que nous implo­rons est déjà le pre­mier pas de la misé­ri­corde de Dieu à notre égard. Il vient nous sau­ver de la condi­tion de fai­blesse dans laquelle nous vivons. Son aide consiste à rendre acces­sible sa pré­sence et sa proxi­mi­té. Touchés jour après jour par sa com­pas­sion, nous pou­vons nous aus­si deve­nir com­pa­tis­sants envers tous.

15. Au cours de cette Année Sainte, nous pour­rons faire l’expérience d’ouvrir le cœur à ceux qui vivent dans les péri­phé­ries exis­ten­tielles les plus dif­fé­rentes, que le monde moderne a sou­vent créées de façon dra­ma­tique. Combien de situa­tions de pré­ca­ri­té et de souf­france n’existent-elles pas dans le monde d’aujourd’hui ! Combien de bles­sures ne sont-​elles pas impri­mées dans la chair de ceux qui n’ont plus de voix parce que leur cri s’est éva­noui et s’est tu à cause de l’indifférence des peuples riches ! Au cours de ce Jubilé, l’Eglise sera encore davan­tage appe­lée à soi­gner ces bles­sures, à les sou­la­ger avec l’huile de la conso­la­tion, à les pan­ser avec la misé­ri­corde et à les soi­gner par la soli­da­ri­té et l’attention. Ne tom­bons pas dans l’indifférence qui humi­lie, dans l’habitude qui anes­thé­sie l’âme et empêche de décou­vrir la nou­veau­té, dans le cynisme des­truc­teur. Ouvrons nos yeux pour voir les misères du monde, les bles­sures de tant de frères et soeurs pri­vés de digni­té, et sentons-​nous appe­lés à entendre leur cri qui appelle à l’aide. Que nos mains serrent leurs mains et les attirent vers nous afin qu’ils sentent la cha­leur de notre pré­sence, de l’amitié et de la fra­ter­ni­té. Que leur cri devienne le nôtre et qu’ensemble, nous puis­sions bri­ser la bar­rière d’indifférence qui règne sou­vent en sou­ve­raine pour cacher l’hypocrisie et l’égoïsme.

J’ai un grand désir que le peuple chré­tien réflé­chisse durant le Jubilé sur les œuvres de misé­ri­corde cor­po­relles et spi­ri­tuelles. Ce sera une façon de réveiller notre conscience sou­vent endor­mie face au drame de la pau­vre­té, et de péné­trer tou­jours davan­tage le cœur de l’Evangile, où les pauvres sont les des­ti­na­taires pri­vi­lé­giés de la misé­ri­corde divine. La pré­di­ca­tion de Jésus nous dresse le tableau de ces œuvres de misé­ri­corde, pour que nous puis­sions com­prendre si nous vivons, oui ou non, comme ses dis­ciples. Redécouvrons les œuvres de misé­ri­corde cor­po­relles : don­ner à man­ger aux affa­més, don­ner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étran­gers, assis­ter les malades, visi­ter les pri­son­niers, ense­ve­lir les morts. Et n’oublions pas les œuvres de misé­ri­corde spi­ri­tuelles : conseiller ceux qui sont dans le doute, ensei­gner les igno­rants, aver­tir les pécheurs, conso­ler les affli­gés, par­don­ner les offenses, sup­por­ter patiem­ment les per­sonnes ennuyeuses, prier Dieu pour les vivants et pour les morts.

Nous ne pou­vons pas échap­per aux paroles du Seigneur et c’est sur elles que nous serons jugés : aurons-​nous don­né à man­ger à qui a faim et à boire à qui a soif ? Aurons-​nous accueilli l’étranger et vêtu celui qui était nu ? Aurons-​nous pris le temps de demeu­rer auprès de celui qui est malade et pri­son­nier ? (cf. Mt 25, 31–45). De même, il nous sera deman­dé si nous avons aidé à sor­tir du doute qui engendre la peur, et bien sou­vent la soli­tude ; si nous avons été capable de vaincre l’ignorance dans laquelle vivent des mil­lions de per­sonnes, sur­tout des enfants pri­vés de l’aide néces­saire pour être libé­rés de la pau­vre­té, si nous nous sommes faits proches de celui qui est seul et affli­gé ; si nous avons par­don­né à celui qui nous offense, si nous avons reje­té toute forme de ran­coeur et de haine qui porte à la vio­lence, si nous avons été patients à l’image de Dieu qui est si patient envers nous ; si enfin, nous avons confié au Seigneur, dans la prière nos frères et soeurs. C’est dans cha­cun de ces « plus petits » que le Christ est pré­sent. Sa chair devient de nou­veau visible en tant que corps tor­tu­ré, bles­sé, fla­gel­lé, affa­mé, éga­ré… pour être recon­nu par nous, tou­ché et assis­té avec soin. N’oublions pas les paroles de Saint Jean de la Croix : « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l’amour ».[12]

16. Dans l’Evangile de Luc, nous trou­vons un autre aspect impor­tant pour vivre avec foi ce Jubilé. L’évangéliste raconte qu’un jour de sab­bat, Jésus retour­na à Nazareth, et comme il avait l’habitude de le faire, il entra dans la syna­gogue. On l’appela pour lire l’Ecriture et la com­men­ter. C’était le pas­sage du pro­phète Isaïe où il est écrit : « L’esprit du Seigneur Dieu est sur moi parce que le Seigneur m’a consa­cré par l’onction. Il m’a envoyé annon­cer la bonne nou­velle aux humbles, gué­rir ceux qui ont le cœur bri­sé, pro­cla­mer aux cap­tifs leur déli­vrance, aux pri­son­niers leur libé­ra­tion, pro­cla­mer une année de bien­faits accor­dée par le Seigneur » (Is 61, 1–2). « Une année de bien­faits » : c’est ce que le Seigneur annonce et que nous vou­lons vivre. Que cette Année Sainte expose la richesse de la mis­sion de Jésus qui résonne dans les paroles du Prophète : dire une parole et faire un geste de conso­la­tion envers les pauvres, annon­cer la libé­ra­tion de ceux qui sont esclaves dans les nou­velles pri­sons de la socié­té moderne, redon­ner la vue à qui n’est plus capable de voir car recro­que­villé sur lui-​même, redon­ner la digni­té à ceux qui en sont pri­vés. Que la pré­di­ca­tion de Jésus soit de nou­veau visible dans les réponses de foi que les chré­tiens sont ame­nés à don­ner par leur témoi­gnage. Que les paroles de l’Apôtre nous accom­pagnent : « celui qui pra­tique la misé­ri­corde, qu’il ait le sou­rire » (Rm 12, 8).

17. Puisse le Carême de cette Année Jubilaire être vécu plus inten­sé­ment comme un temps fort pour célé­brer et expé­ri­men­ter la misé­ri­corde de Dieu. Combien de pages de l’Ecriture peuvent être médi­tées pen­dant les semaines du Carême, pour redé­cou­vrir le visage misé­ri­cor­dieux du Père ! Nous pou­vons nous aus­si répé­ter avec Michée : Toi, Seigneur, tu es un Dieu qui efface l’iniquité et par­donne le péché. De nou­veau, tu nous mon­tre­ras ta misé­ri­corde, tu fou­le­ras aux pieds nos crimes, tu jet­te­ras au fond de la mer tous nos péchés ! (cf. 7, 18–19).

Ces pages du pro­phète Isaïe pour­ront être médi­tées plus concrè­te­ment en ce temps de prière, de jeûne et de cha­ri­té : « Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci : faire tom­ber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liber­té aux oppri­més, bri­ser tous les jougs ? N’est-ce pas par­ta­ger ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, cou­vrir celui que tu ver­ras sans vête­ment, ne pas te déro­ber à ton sem­blable ? Alors ta lumière jailli­ra comme l’aurore, et tes forces revien­dront vite. Devant toi mar­che­ra ta jus­tice, et la gloire du Seigneur fer­me­ra la marche. Alors, si tu appelles, le Seigneur répon­dra ; si tu cries, il dira : « Me voi­ci. » Si tu fais dis­pa­raître de chez toi le joug, le geste accu­sa­teur, la parole mal­fai­sante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les dési­rs du mal­heu­reux, ta lumière se lève­ra dans les ténèbres et ton obs­cu­ri­té sera lumière de midi. Le Seigneur sera tou­jours ton guide. En plein désert, il com­ble­ra tes dési­rs et te ren­dra vigueur. Tu seras comme un jar­din bien irri­gué, comme une source où les eaux ne manquent jamais » (Is 58, 6–11).

L’initiative appe­lée « 24 heures pour le Seigneur » du ven­dre­di et same­di qui pré­cèdent le IVème dimanche de Carême doit mon­ter en puis­sance dans les dio­cèses. Tant de per­sonnes se sont de nou­veau appro­chées du sacre­ment de Réconciliation, et par­mi elles de nom­breux jeunes, qui retrouvent ain­si le che­min pour reve­nir au Seigneur, pour vivre un moment de prière intense, et redé­cou­vrir le sens de leur vie. Avec convic­tion, remet­tons au centre le sacre­ment de la Réconciliation, puisqu’il donne à tou­cher de nos mains la gran­deur de la misé­ri­corde. Pour chaque péni­tent, ce sera une source d’une véri­table paix intérieure.

Je ne me las­se­rai jamais d’insister pour que les confes­seurs soient un véri­table signe de la misé­ri­corde du Père. On ne s’improvise pas confes­seur. On le devient en se fai­sant d’abord péni­tent en quête de par­don. N’oublions jamais qu’être confes­seur, c’est par­ti­ci­per à la mis­sion de Jésus d’être signe concret de la conti­nui­té d’un amour divin qui par­donne et qui sauve. Chacun de nous a reçu le don de l’Esprit Saint pour le par­don des péchés, nous en sommes res­pon­sables. Nul d’entre nous n’est maître du sacre­ment, mais un ser­vi­teur fidèle du par­don de Dieu. Chaque confes­seur doit accueillir les fidèles comme le père de la para­bole du fils pro­digue : un père qui court à la ren­contre du fils bien qu’il ait dis­si­pé tous ses biens. Les confes­seurs sont appe­lés à ser­rer sur eux ce fils repen­tant qui revient à la mai­son, et à expri­mer la joie de l’avoir retrou­vé. Ils ne se las­se­ront pas non plus d’aller vers l’autre fils res­té dehors et inca­pable de se réjouir, pour lui faire com­prendre que son juge­ment est sévère et injuste, et n’a pas de sens face à la misé­ri­corde du Père qui n’a pas de limite. Ils ne pose­ront pas de ques­tions imper­ti­nentes, mais comme le père de la para­bole, ils inter­rom­pront le dis­cours pré­pa­ré par le fils pro­digue, parce qu’ils sau­ront accueillir dans le cœur du péni­tent l’appel à l’aide et la demande de par­don. En résu­mé, les confes­seurs sont appe­lés, tou­jours, par­tout et en toutes situa­tions, à être le signe du pri­mat de la miséricorde.

18. Au cours du carême de cette Année Sainte, j’ai l’intention d’envoyer les Missionnaires de la Miséricorde. Ils seront le signe de la sol­li­ci­tude mater­nelle de l’Eglise à l’égard du Peuple de Dieu, pour qu’il entre en pro­fon­deur dans la richesse de ce mys­tère aus­si fon­da­men­tal pour la foi. Ce seront des prêtres à qui j’aurai don­né l’autorité pour par­don­ner aus­si les péchés qui sont réser­vés au Siège Apostolique, afin de rendre expli­cite l’étendue de leur man­dat. Ils seront sur­tout signe vivant de la façon dont le Père accueille ceux qui sont à la recherche de son par­don. Ils seront des mis­sion­naires de la misé­ri­corde car ils se feront auprès de tous l’instrument d’une ren­contre riche en huma­ni­té, source de libé­ra­tion, lourde de res­pon­sa­bi­li­té afin de dépas­ser les obs­tacles à la reprise de la vie nou­velle du Baptême. Dans leur mis­sion, ils se lais­se­ront gui­der par la parole de l’Apôtre : « Dieu, en effet, a enfer­mé tous les hommes dans le refus de croire pour faire à tous misé­ri­corde » (Rm 11, 32). De fait, tous, sans exclu­sion, sont invi­tés à accueillir l’appel à la misé­ri­corde. Que les mis­sion­naires vivent cet appel en fixant le regard sur Jésus, « Grand-​Prêtre misé­ri­cor­dieux et digne de foi » (He 2, 17).

Je demande à mes frères évêques d’inviter et d’accueillir ces Missionnaires, pour qu’ils soient avant tout des pré­di­ca­teurs convain­cants de la misé­ri­corde. Que soient orga­ni­sées dans les dio­cèses des « mis­sions vers le peuple », de sorte que ces Missionnaires soient les hérauts de la joie du par­don. Qu’ils célèbrent le sacre­ment de la Réconciliation pour le peuple, pour que le temps de grâce de l’Année Jubilaire per­mette à de nom­breux fils éloi­gnés de retrou­ver le che­min de la mai­son pater­nelle. Que les pas­teurs, spé­cia­le­ment pen­dant le temps fort du Carême, soient invi­tés à appe­ler les fidèles à s’approcher « vers le Trône de la grâce, pour obte­nir misé­ri­corde et rece­voir la grâce de son secours » (He 4, 16).

19. Que puisse par­ve­nir à tous la parole de par­don et que l’invitation à faire l’expérience de la misé­ri­corde ne laisse per­sonne indif­fé­rent ! Mon appel à la conver­sion s’adresse avec plus d’insistance à ceux qui se trouvent éloi­gnés de la grâce de Dieu en rai­son de leur conduite de vie. Je pense en par­ti­cu­lier aux hommes et aux femmes qui font par­tie d’une orga­ni­sa­tion cri­mi­nelle quelle qu’elle soit. Pour votre bien, je vous demande de chan­ger de vie. Je vous le demande au nom du Fils de Dieu qui, com­bat­tant le péché, n’a jamais reje­té aucun pécheur. Ne tom­bez pas dans le ter­rible piège qui consiste à croire que la vie ne dépend que de l’argent, et qu’à côté, le reste n’aurait ni valeur, ni digni­té. Ce n’est qu’une illu­sion. Nous n’emportons pas notre argent dans l’au-delà. L’argent ne donne pas le vrai bon­heur. La vio­lence pour amas­ser de l’argent qui fait cou­ler le sang ne rend ni puis­sant, ni immor­tel. Tôt ou tard, le juge­ment de Dieu vien­dra, auquel nul ne pour­ra échapper.

Le même appel s’adresse aux per­sonnes fau­tives ou com­plices de cor­rup­tion. Cette plaie puante de la socié­té est un péché grave qui crie vers le ciel, car il mine jusqu’au fon­de­ment de la vie per­son­nelle et sociale. La cor­rup­tion empêche de regar­der l’avenir avec espé­rance, parce que son arro­gance et son avi­di­té anéan­tissent les pro­jets des faibles et chassent les plus pauvres. C’est un mal qui prend racine dans les gestes quo­ti­diens pour s’étendre jusqu’aux scan­dales publics. La cor­rup­tion est un achar­ne­ment dans le péché qui entend sub­sti­tuer à Dieu l’illusion de l’argent comme forme de pou­voir. C’est une œuvre des ténèbres, qui s’appuie sur la sus­pi­cion et l’intrigue. Corruptio opti­mi pes­si­ma, disait avec rai­son saint Grégoire le Grand, pour mon­trer que per­sonne n’est exempt de cette ten­ta­tion. Pour la vaincre dans la vie indi­vi­duelle et sociale, il faut de la pru­dence, de la vigi­lance, de la loyau­té, de la trans­pa­rence, le tout en lien avec le cou­rage de la dénon­cia­tion. Si elle n’est pas com­bat­tue ouver­te­ment, tôt ou tard on s’en rend com­plice et elle détruit l’existence.

Voici le moment favo­rable pour chan­ger de vie ! Voici le temps de se lais­ser tou­cher au cœur. Face au mal com­mis, et même aux crimes graves, voi­ci le moment d’écouter pleu­rer les inno­cents dépouillés de leurs biens, de leur digni­té, de leur affec­tion, de leur vie même. Rester sur le che­min du mal n’est que source d’illusion et de tris­tesse. La vraie vie est bien autre chose. Dieu ne se lasse pas de tendre la main. Il est tou­jours prêt à écou­ter, et moi aus­si je le suis, comme mes frères évêques et prêtres. Il suf­fit d’accueillir l’appel à la conver­sion et de se sou­mettre à la jus­tice, tan­dis que l’Eglise offre la miséricorde.

20. Dans ce contexte, il n’est pas inutile de rap­pe­ler le rap­port entre jus­tice et misé­ri­corde. Il ne s’agit pas de deux aspects contra­dic­toires, mais de deux dimen­sions d’une unique réa­li­té qui se déve­loppe pro­gres­si­ve­ment jusqu’à atteindre son som­met dans la plé­ni­tude de l’amour. La jus­tice est un concept fon­da­men­tal pour la socié­té civile, quand la réfé­rence nor­male est l’ordre juri­dique à tra­vers lequel la loi s’applique. La jus­tice veut que cha­cun reçoive ce qui lui est dû. Il est fait réfé­rence de nom­breuses fois dans la Bible à la jus­tice divine et à Dieu comme juge. On entend par là l’observance inté­grale de la Loi et le com­por­te­ment de tout bon israë­lite confor­mé­ment aux com­man­de­ments de Dieu. Cette vision est cepen­dant sou­vent tom­bée dans le léga­lisme, défor­mant ain­si le sens ori­gi­nel et obs­cur­cis­sant le sens pro­fond de la jus­tice. Pour dépas­ser cette pers­pec­tive léga­liste, il faut se rap­pe­ler que dans l’Ecriture, la jus­tice est essen­tiel­le­ment conçue comme un aban­don confiant à la volon­té de Dieu.

Pour sa part, Jésus s’exprime plus sou­vent sur l’importance de la foi que sur l’observance de la loi. C’est en ce sens qu’il nous faut com­prendre ses paroles, lorsqu’à table avec Matthieu et d’autres publi­cains et pécheurs, il dit aux pha­ri­siens qui le cri­tiquent : « Allez apprendre ce que signi­fie : Je veux la misé­ri­corde, non le sacri­fice. En effet, je ne suis pas venu appe­ler des justes, mais des pécheurs » (Mt 9, 13). En face d’une vision de la jus­tice comme simple obser­vance de la loi qui divise entre justes et pécheurs, Jésus indique le grand don de la misé­ri­corde qui va à la recherche des pécheurs pour leur offrir le par­don et le salut. On com­prend alors pour­quoi Jésus fut reje­té par les pha­ri­siens et les doc­teurs de la loi, à cause de sa vision libé­ra­trice et source de renou­veau. Pour être fidèles à la loi, ils posaient des poids sur les épaules des gens, ren­dant vaine la misé­ri­corde du Père. Le res­pect de la loi ne peut faire obs­tacle aux exi­gences de la digni­té humaine.

L’évocation que fait Jésus du pro­phète Osée – « Je veux la fidé­li­té, non le sacri­fice »(6, 6) – est très signi­fi­ca­tive. Jésus affirme que la règle de vie de ses dis­ciples devra désor­mais inté­grer le pri­mat de la misé­ri­corde, comme Lui-​même en a témoi­gné, par­ta­geant son repas avec les pécheurs. La misé­ri­corde se révèle une nou­velle fois comme une dimen­sion fon­da­men­tale de la mis­sion de Jésus. Elle est un véri­table défi face à ses inter­lo­cu­teurs qui s’arrêtaient au res­pect for­mel de la loi. Jésus au contraire, va au-​delà de la loi ; son par­tage avec ceux que la loi consi­dé­rait comme pécheurs fait com­prendre jusqu’où va sa miséricorde.

L’apôtre Paul a par­cou­ru un che­min simi­laire. Avant de ren­con­trer le Christ sur le che­min de Damas, il consa­crait sa vie à obser­ver de manière irré­pro­chable la jus­tice de la loi (cf. Ph 3, 6). La conver­sion au Christ l’amena à chan­ger com­plè­te­ment de regard, au point qu’il affirme dans la Lettre aux Galates : « Nous avons cru, nous aus­si, au Christ Jésus pour deve­nir des justes par la foi au Christ, et non par la pra­tique de la Loi »(2, 16). Sa com­pré­hen­sion de la jus­tice change radi­ca­le­ment. Paul situe désor­mais en pre­mier la foi, et non plus la loi. Ce n’est pas l’observance de la loi qui sauve, mais la foi en Jésus-​Christ, qui par sa mort et sa résur­rec­tion, nous a don­né la misé­ri­corde qui jus­ti­fie. La jus­tice de Dieu devient désor­mais libé­ra­tion pour ceux qui sont esclaves du péché et de toutes ses consé­quences. La jus­tice de Dieu est son par­don (cf. Ps 50, 11–16).

21. La misé­ri­corde n’est pas contraire à la jus­tice, mais illustre le com­por­te­ment de Dieu envers le pécheur, lui offrant une nou­velle pos­si­bi­li­té de se repen­tir, de se conver­tir et de croire. Ce qu’a vécu le pro­phète Osée nous aide à voir le dépas­se­ment de la jus­tice par la misé­ri­corde. L’époque de ce pro­phète est par­mi les plus dra­ma­tiques de l’histoire du peuple hébreu. Le Royaume est près d’être détruit ; le peuple n’est pas demeu­ré fidèle à l’alliance, il s’est éloi­gné de Dieu et a per­du la foi des Pères. Suivant une logique humaine, il est juste que Dieu pense à reje­ter le peuple infi­dèle : il n’a pas été fidèle au pacte, et il mérite donc la peine pré­vue, c’est-à-dire l’exil. Les paroles du pro­phète l’attestent : « Il ne retour­ne­ra pas au pays d’Égypte ; Assour devien­dra son roi, car ils ont refu­sé de reve­nir à moi » (Os 11, 5). Cependant, après cette réac­tion qui se réclame de la jus­tice, le pro­phète change radi­ca­le­ment son lan­gage et révèle le vrai visage de Dieu : « Mon cœur se retourne contre moi ; en même temps, mes entrailles fré­missent. Je n’agirai pas selon l’ardeur de ma colère, je ne détrui­rai plus Israël, car moi, je suis Dieu, et non pas homme : au milieu de vous je suis le Dieu saint, et je ne viens pas pour exter­mi­ner » (11, 8–9). Commentant les paroles du pro­phète, saint Augustin écrit : « Il est plus facile pour Dieu de rete­nir la colère plu­tôt que la misé­ri­corde ».[13] C’est exac­te­ment ain­si. La colère de Dieu ne dure qu’un ins­tant, et sa misé­ri­corde est éternelle.

Si Dieu s’arrêtait à la jus­tice, il ces­se­rait d’être Dieu ; il serait comme tous les hommes qui invoquent le res­pect de la loi. La jus­tice seule ne suf­fit pas et l’expérience montre que faire uni­que­ment appel à elle risque de l’anéantir. C’est ain­si que Dieu va au-​delà de la jus­tice avec la misé­ri­corde et le par­don. Cela ne signi­fie pas déva­luer la jus­tice ou la rendre super­flue, au contraire. Qui se trompe devra pur­ger sa peine, mais ce n’est pas là le der­nier mot, mais le début de la conver­sion, en fai­sant l’expérience de la ten­dresse du par­don. Dieu ne refuse pas la jus­tice. Il l’intègre et la dépasse dans un évé­ne­ment plus grand dans lequel on fait l’expérience de l’amour, fon­de­ment d’une vraie jus­tice. Il nous faut prê­ter grande atten­tion à ce qu’écrit Paul pour ne pas faire la même erreur que l’Apôtre reproche à ses contem­po­rains juifs : « En ne recon­nais­sant pas la jus­tice qui vient de Dieu, et en cher­chant à ins­tau­rer leur propre jus­tice, ils ne se sont pas sou­mis à la jus­tice de Dieu. Car l’aboutissement de la Loi, c’est le Christ, afin que soit don­née la jus­tice à toute per­sonne qui croit » (Rm 10, 3–4). Cette jus­tice de Dieu est la misé­ri­corde accor­dée à tous comme une grâce venant de la mort et de la résur­rec­tion de Jésus-​Christ. La Croix du Christ est donc le juge­ment de Dieu sur cha­cun de nous et sur le monde, puisqu’elle nous donne la cer­ti­tude de l’amour et de la vie nouvelle.

22. Le jubi­lé amène la réflexion sur l’indul­gence. Elle revêt une impor­tance par­ti­cu­lière au cours de cette Année Sainte. Le par­don de Dieu pour nos péchés n’a pas de limite. Dans la mort et la résur­rec­tion de Jésus-​Christ, Dieu rend mani­feste cet amour qui va jusqu’à détruire le péché des hommes. Il est pos­sible de se lais­ser récon­ci­lier avec Dieu à tra­vers le mys­tère pas­cal et la média­tion de l’Eglise. Dieu est tou­jours prêt au par­don et ne se lasse jamais de l’offrir de façon tou­jours nou­velle et inat­ten­due. Nous fai­sons tous l’expérience du péché. Nous sommes conscients d’être appe­lés à la per­fec­tion (cf. Mt 5, 48), mais nous res­sen­tons for­te­ment le poids du péché. Quand nous per­ce­vons la puis­sance de la grâce qui nous trans­forme, nous fai­sons l’expérience de la force du péché qui nous condi­tionne. Malgré le par­don, notre vie est mar­quée par les contra­dic­tions qui sont la consé­quence de nos péchés. Dans le sacre­ment de la Réconciliation, Dieu par­donne les péchés, et ils sont réel­le­ment effa­cés, cepen­dant que demeure l’empreinte néga­tive des péchés dans nos com­por­te­ments et nos pen­sées. La misé­ri­corde de Dieu est cepen­dant plus forte que ceci. Elle devient indul­gence du Père qui rejoint le pécheur par­don­né à tra­vers l’Epouse du Christ, et le libère de tout ce qui reste des consé­quences du péché, lui don­nant d’agir avec cha­ri­té, de gran­dir dans l’amour plu­tôt que de retom­ber dans le péché.

L’Eglise vit la com­mu­nion des saints. Dans l’eucharistie, cette com­mu­nion, qui est don de Dieu, est ren­due pré­sente comme une union spi­ri­tuelle qui lie les croyants avec les Saints et les Bienheureux dont le nombre est incal­cu­lable (cf. Ap 7,4). Leur sain­te­té vient au secours de notre fra­gi­li­té, et la Mère Eglise est ain­si capable, par sa prière et sa vie, d’aller à la ren­contre de la fai­blesse des uns avec la sain­te­té des autres. Vivre l’indulgence de l’Année Sainte, c’est s’approcher de la misé­ri­corde du Père, avec la cer­ti­tude que son par­don s’étend à toute la vie des croyants. L’indulgence, c’est l’expérience de la sain­te­té de l’Eglise qui donne à tous de prendre part au béné­fice de la rédemp­tion du Christ, en fai­sant en sorte que le par­don par­vienne jusqu’aux extrêmes consé­quences que rejoint l’amour de Dieu. Vivons inten­sé­ment le Jubilé, en deman­dant au Père le par­don des péchés et l’étendue de son indul­gence miséricordieuse.

23. La valeur de la misé­ri­corde dépasse les fron­tières de l’Eglise. Elle est le lien avec le Judaïsme et l’Islam qui la consi­dèrent comme un des attri­buts les plus signi­fi­ca­tifs de Dieu. Israël a d’abord reçu cette révé­la­tion qui demeure dans l’histoire comme le point de départ d’une richesse incom­men­su­rable à offrir à toute l’humanité. Nous l’avons vu, les pages de l’Ancien Testament sont impré­gnées de misé­ri­corde, puisqu’elles racontent les œuvres accom­plies par le Seigneur en faveur de son peuple dans les moments les plus dif­fi­ciles de son his­toire. L’Islam de son côté, attri­bue au Créateur les qua­li­fi­ca­tifs de Miséricordieux et Clément. On retrouve sou­vent ces invo­ca­tions sur les lèvres des musul­mans qui se sentent accom­pa­gnés et sou­te­nus par la misé­ri­corde dans leur fai­blesse quo­ti­dienne. Eux aus­si croient que nul ne peut limi­ter la misé­ri­corde divine car ses portes sont tou­jours ouvertes.

Que cette Année Jubilaire, vécue dans la misé­ri­corde, favo­rise la ren­contre avec ces reli­gions et les autres nobles tra­di­tions reli­gieuses. Qu’elle nous rende plus ouverts au dia­logue pour mieux nous connaître et nous com­prendre. Qu’elle chasse toute forme de fer­me­ture et de mépris. Qu’elle repousse toute forme de vio­lence et de discrimination.

24. Que notre pen­sée se tourne vers la Mère de la Miséricorde. Que la dou­ceur de son regard nous accom­pagne en cette Année Sainte, afin que tous puissent redé­cou­vrir la joie de la ten­dresse de Dieu. Personne n’a connu comme Marie la pro­fon­deur du mys­tère de Dieu fait homme. Sa vie entière fut mode­lée par la pré­sence de la misé­ri­corde faite chair. La Mère du Crucifié Ressuscité est entrée dans le sanc­tuaire de la misé­ri­corde divine en par­ti­ci­pant inti­me­ment au mys­tère de son amour.

Choisie pour être la Mère du Fils de Dieu, Marie fut pré­pa­rée depuis tou­jours par l’amour du Père pour être l’Arche de l’Alliance entre Dieu et les hommes. Elle a gar­dé dans son cœur la divine misé­ri­corde en par­faite syn­to­nie avec son Fils Jésus. Son chant de louange, au seuil de la mai­son d’Elisabeth, fut consa­cré à la misé­ri­corde qui s’étend « d’âge en âge » (Lc 1, 50). Nous étions nous aus­si pré­sents dans ces paroles pro­phé­tiques de la Vierge Marie, et ce sera pour nous un récon­fort et un sou­tien lorsque nous fran­chi­rons la Porte Sainte pour goû­ter les fruits de la misé­ri­corde divine.

Près de la croix, Marie avec Jean, le dis­ciple de l’amour, est témoin des paroles de par­don qui jaillissent des lèvres de Jésus. Le par­don suprême offert à qui l’a cru­ci­fié nous montre jusqu’où peut aller la misé­ri­corde de Dieu. Marie atteste que la misé­ri­corde du Fils de Dieu n’a pas de limite et rejoint tout un cha­cun sans exclure per­sonne. Adressons lui l’antique et tou­jours nou­velle prière du Salve Regina, puisqu’elle ne se lasse jamais de poser sur nous un regard misé­ri­cor­dieux, et nous rend dignes de contem­pler le visage de la misé­ri­corde, son Fils Jésus.

Que notre prière s’étende aus­si à tant de Saints et de Bienheureux qui ont fait de la misé­ri­corde la mis­sion de leur vie. Cette pen­sée s’adresse en par­ti­cu­lier à la grande apôtre de la misé­ri­corde, Sainte Faustine Kowalska. Elle qui fut appe­lée à entrer dans les pro­fon­deurs de la misé­ri­corde divine, qu’elle inter­cède pour nous et nous obtienne de vivre et de che­mi­ner tou­jours dans le par­don de Dieu et dans l’inébranlable confiance en son amour.

25. Une Année Sainte extra­or­di­naire pour vivre dans la vie de chaque jour la misé­ri­corde que le Père répand sur nous depuis tou­jours. Au cours de ce Jubilé, laissons-​nous sur­prendre par Dieu. Il ne se lasse jamais d’ouvrir la porte de son cœur pour répé­ter qu’il nous aime et qu’il veut par­ta­ger sa vie avec nous. L’Eglise res­sent for­te­ment l’urgence d’annoncer la misé­ri­corde de Dieu. La vie de l’Eglise est authen­tique et cré­dible lorsque la misé­ri­corde est l’objet d’une annonce convain­cante. Elle sait que sa mis­sion pre­mière, sur­tout à notre époque toute rem­plie de grandes espé­rances et de fortes contra­dic­tions, est de faire entrer tout un cha­cun dans le grand mys­tère de la misé­ri­corde de Dieu, en contem­plant le visage du Christ. L’Eglise est d’abord appe­lée à être témoin véri­dique de la misé­ri­corde, en la pro­fes­sant et en la vivant comme le centre de la Révélation de Jésus-​Christ. Du cœur de la Trinité, du plus pro­fond du mys­tère de Dieu, jaillit et coule sans cesse le grand fleuve de la misé­ri­corde. Cette source ne sera jamais épui­sée pour tous ceux qui s’en appro­che­ront. Chaque fois qu’on en aura besoin, on pour­ra y accé­der, parce que la misé­ri­corde de Dieu est sans fin. Autant la pro­fon­deur du mys­tère ren­fer­mé est inson­dable, autant la richesse qui en découle est inépuisable.

Qu’en cette Année Jubilaire l’Eglise fasse écho à la Parole de Dieu qui résonne, forte et convain­cante, comme une parole et un geste de par­don, de sou­tien, d’aide, d’amour. Qu’elle ne se lasse jamais d’offrir la misé­ri­corde et soit tou­jours patiente pour encou­ra­ger et par­don­ner. Que l’Eglise se fasse la voix de tout homme et de toute femme, et répète avec confiance et sans relâche : « Rappelle-​toi, Seigneur, ta ten­dresse, ton amour qui est de tou­jours » (Ps 25, 6).

Donné à Rome, près de Saint Pierre, le 11 avril Veille du IIème Dimanche de Pâques ou de la Divine Miséricorde, de l’An du Seigneur 2015, le troi­sième de mon pontificat. 

Francicus

Notes de bas de page
  1. Cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. Dei Verbum n. 4.[]
  2. Jean XXIII, Discours d’ouverture du Concile œcu­mé­nique Vatican II Gaudet Mater Ecclesia, 11 octobre 1962, nn. 2–3. []
  3. Paul VI, Discours de clô­ture du Concile œcu­mé­nique Vatican II, 7 décembre 1965[]
  4. Cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gen­tium, n. 16 ; Const. past. Gaudium et spes, n. 15.[]
  5. Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, II-​II, q. 30, a. 4. []
  6. Prière d’ouverture du XXVIème dimanche du Temps ordi­naire. Cette prière appa­raît dès le VIIIème siècle dans les textes euco­lo­giques du Sacramentaire Gélasien 1198.[]
  7. Cf. Hom. 21 : CCL 122, 149–151.[]
  8. Exhort. apost. Evangelii gau­dium, n. 24[]
  9. n. 2.[]
  10. Lett. Enc. Dives in mise­ri­cor­dia, n. 15.[]
  11. Ibid., n. 13.[]
  12. Avis et Sentences spi­ri­tuelles, § 56.[]
  13. Enarr. in Ps. 76, 11. []
21 novembre 2014
Lettre à tous les consacrés à l'occasion de l'année de la vie consacrée
  • François