Discours

aux jeunes époux

Précieuses leçons de la conversion de saint Paul

24 janvier 1940
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Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 24 janvier 1940

La semaine dernière, chers fils et filles, en la vigile de la Chaire de saint Pierre à Rome, Nous recevions ici même les jeunes mariés. Vous-mêmes venez à Nous à la veille d’une autre fête : la conversion de saint Paul, comme si la Providence, une fois de plus avait voulu associer ces deux grands apôtres toujours unis dans le culte que leur rend l’Eglise, ces apôtres qui sont, suivant les paroles de saint Léon le Grand, comme les deux yeux brillants du corps mystique dont le Christ est la tête [1].

De même que mercredi passé Nous avons recueilli l’enseignement de saint Pierre, nous écouterons aujourd’hui celui de saint Paul. Si les deux Princes des apôtres ont converti Rome et « l’ont faite, de maîtresse d’erreur, disciple de la vérité » [2], saint Paul, lui, est appelé dans la liturgie « Maître du monde » par excellence, mundi Magister [3]. Ses enseignements s’adressent à tous ; tous, dit saint Jean Chrysostome, devraient les connaître et les méditer assidûment ; mais, ajoute-t-il, beaucoup de ceux qui nous entourent ont pour tâche d’éduquer les enfants, de s’occuper de leur femme et de leur famille, et par conséquent, ne peuvent pas se livrer à cette étude. Qu’ils tâchent au moins, conclut-il, de mettre à profit ce que d’autres ont recueilli pour eux [4].

Les grandes leçons de saint Paul sur le mariage ne se laissent pas exposer en un bref discours. Ainsi, nous nous en tiendrons à quelques points tirés de sa conversion. Saul de Tarse, qui avait participé à la lapidation du martyr saint Etienne et qui était un cruel persécuteur de l’Eglise naissante, se rendait à Damas, muni par le prince des prêtres de pleins pouvoirs pour arrêter tous les chrétiens, hommes et femmes, qu’il y trouverait, et les mener enchaînés à Jérusalem. Mais comme il approchait de Damas, une lumière venant du ciel resplendit autour de lui. Il tomba par terre et entendit une voix qui lui disait : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? ». « Qui êtes-vous, Seigneur ? » répondit-il. Et le Seigneur dit : « Je suis Jésus que tu persécutes. » Au même instant, tremblant et stupéfait, il perdait la vue. Mais trois jours après, le disciple Ananie fut envoyé par Dieu vers lui, et aussitôt il tomba des yeux de Saul comme des écailles, et il recouvra la vue. Saul le persécuteur n’existe plus : le voilà devenu l’apôtre Paul.

I. Le premier enseignement que nous pouvons tirer de ce prodige, c’est qu’il ne faut jamais désespérer de la conversion d’un pécheur, quand même il s’agirait d’un ennemi déclaré de Dieu et de l’Eglise. Tel avait été Paul, comme il l’avoue lui-même : « Je fus autrefois un blasphémateur, un persécuteur, un insulteur » (I Tm 1, 13). « Vous avez entendu parler de ma conduite d’autrefois… : comment je persécutais à outrance et ravageais l’Eglise de Dieu » (Ga 1, 13). Et pourtant, Dieu dira plus tard de cet homme : « Il est un instrument que j’ai choisi pour porter mon nom devant les nations, devants les rois et devant les enfants d’Israël » (Ac 9, 15).

Sans entrer dans le secret des prédilections divines, il est permis de penser que cette grâce insigne et toute gratuite fut comme une réponse du Seigneur aux prières du premier martyr Etienne et des premiers chrétiens qui, accomplissant fidèlement le précepte de Jésus (Lc 6, 27-28), faisaient du bien à ceux qui les haïssaient et priaient pour ceux qui les calomniaient (Ac 7,59). La prière pour les pécheurs n’a jamais cessé d’opérer dans l’Eglise ses bienfaisantes merveilles. Que de pieuses épouses et mères en ont éprouvé les bienfaits ! Que de femmes chrétiennes ont ramené à Dieu un mari parfois nettement hostile, le plus souvent indifférent, ou négligeant les pratiques religieuses ! Que de mères, telle sainte Monique, ont obtenu par leurs larmes et leurs supplications le retour à Dieu d’un Augustin ! Voilà comme le Seigneur demande de préparer les voies à ses grâces de conversion.

II. L’histoire de Saul le persécuteur offre un second enseignement utile aux époux chrétiens. Pourquoi ce jeune homme à l’intelligence vive, au jugement droit, à la volonté tenace, à l’âme ardente, ne fut-il pas un des premiers à suivre Jésus ? Pourquoi fut-il d’abord un ennemi impitoyable de ce qu’il devait plus tard aimer, prêcher, défendre jusqu’à la mort ? Lui-même, ici encore, nous donnera la réponse. Pharisien, fils de Pharisiens (Ac 23,6), à l’excès partisan jaloux des traditions de ses pères (Ga 1,14), il agit par ignorance, n’ayant pas encore la foi (I Tm 1,13). La haine de Saul était donc le fruit de l’ignorance et de l’erreur, et cette ignorance et cette erreur étaient à leur tour le fruit d’une mauvaise éducation. C’est de ses parents d’abord, puis de son maître Gamaliel (Ac 22, 3) qu’il tenait l’esprit de formalisme rigide et sectaire que les Pharisiens à la face jaunie avaient insinué dans l’Ancienne Loi et dans les sublimes prophéties de l’Ancien Testament, comme un poison qui les desséchait. Il avait encore hérité d’eux une haine préconçue et implacable contre tout ce qui semblait menacer l’édifice et la charpente méticuleuse de leurs sophismes.

Tels sont les résultats d’une éducation viciée ou simplement défectueuse à ses débuts. Époux chrétiens, pensez de bonne heure à vos devoirs d’éducateurs. Considérez autour de vous les foules d’enfants qu’une déplorable négligence expose aux périls des mauvaises lectures, des spectacles déshonnêtes, des compagnies malsaines ; considérez les foules d’enfants qu’une tendresse aveugle élève dans l’amour effréné des aises ou des frivolités, dans l’oubli pratique, sinon dans le mépris des grandes lois morales qui s’appellent : devoir de la prière, nécessité du sacrifice et de la victoire sur les passions, justice et charité envers le prochain.

III. La troisième leçon que vous donne saint Paul converti est contenue en ces paroles : « La grâce de Dieu envers moi n’a pas été vaine » (I Co 15, 10), la grâce du Seigneur, qui est en moi, n’a pas été stérile, j’ai collaboré avec la grâce de Dieu. Quand Paul se releva après le choc prodigieux reçu aux portes de Damas, il aurait pu croire que ce coup foudroyant suffirait à le transformer de persécuteur en apôtre.

Mais non. La grâce de Dieu exige, pour atteindre son but, une libre et assidue collaboration de notre volonté personnelle. Bien que pleinement converti et appelé à l’apostolat, Saul demeura trois jours à Damas, immobile dans le jeûne et la prière (Ac 9, 9). Et avant de retourner à Jérusalem il passa une retraite de trois années en Arabie et à Damas. Alors seulement il se rendit dans la cité sainte pour voir Pierre, et il demeura quinze jour avec lui (Ga 1,17-18). Il était prêt dès lors pour l’action apostolique, c’est-à-dire pour une action qui serait toujours une collaboration de sa volonté avec la grâce. Gratia Dei mecum (I Co 15, 10).

Ainsi, n’allez point croire que, pour assurer la persévérance dans votre vocation, c’est-à-dire dans les devoirs du mariage, ou pour garantir le bonheur de votre foyer domestique, il suffise, comme on dit, d’un « coup de foudre » ; même dans l’ordre du sentiment naturel, l’expérience enseigne qu’une solide conformité de croyances, de traditions et d’aspirations, vaut plus et mieux qu’une subite émotion du cœur et de la sensibilité. Comme les feux d’artifice d’été qui enchantent la vue, l’amour né d’une explosion peut s’éteindre avec elle et se réduire souvent en une acre fumée. Au contraire, l’amour vrai et durable, comme le feu du foyer, se fonde sur de délicates attentions et sur une vigilance continuelle ; il se maintient par les grosses bûches qui se consument silencieuses et lentes sous la cendre chaude, et aussi par les brindilles qui lui apportent le flamboiement et le joyeux crépitement de leurs étincelles.

Comment la grâce du sacrement de mariage pourrait-elle vivre et agir en vous, si vous ne prenez soin de l’alimenter et de la cultiver assidûment ? Que seront vos journées, que deviendront vos nuits, si les unes et les autres ne sont pas consacrées à Dieu par la prière ? Pourquoi, hélas ! tant d’infidélités entre époux même chrétiens, pourquoi tant de malheurs, tant de naufrages dans la fidélité conjugale ? Pourquoi, après la sincérité des promesses échangées à l’autel, tant de liens violemment, douloureusement brisés ? Et même sans en arriver là, que de jeunes époux qui s’étaient juré tendresse pour toute la vie, se voient bientôt opposés l’un à l’autre par leur égoïsme sans cesse renaissant, par leurs sensibilités blessées, par leurs jalousies témérairement soupçonneuses ! Que d’époux et d’épouses, jeunes encore, naguère débordant de fugitive joie, et maintenant victimes de précoces désillusions ! Il « leur tombe des yeux » comme a saint Paul, « des écailles », les écailles de leurs rêves chimériques, et ils vivent accablés sous le poids de chaînes et de liens acceptés à la légère et sans le secours de la grâce !

Non, chers fils et filles, vous ne serez pas du nombre de ces malheureux. Vous ne laisserez pas sans réponse dans vos âmes l’intime invitation à la prière, les appels de la grâce, la voix noblement impérieuse et austère du devoir, l’écho doucement insinuant des traditions familiales, l’insistance tenace et persuasive de la conscience personnelle.

PIE XII, Pape.

Notes de bas de page

  1. S. Léon le Grand, Serm. LXXXII, c. 7.[]
  2. loc. cit. 1[]
  3. Hymne des premières vêpres des saints Pierre et Paul, 29 juin.[]
  4. Comment, in Ep. ad Romanos, Arg. ante Hom. I, n. 1.[]