Résister au Pape ?

Le Christ remettant les clés à saint Pierre, par Le Pérugin, vers 1481.

Le Pape pos­sède l’au­to­ri­té suprême en tant que repré­sen­tant visible de Jésus-​Christ, fon­da­teur et tête de l’Eglise. Cela signifie-​t-​il que son auto­ri­té est abso­lue, et toute résis­tance néces­sai­re­ment schis­ma­tique ? Voici un extrait d’une étude publiée autre­fois par les prêtres du dio­cèse de Campos pour jus­ti­fier les sacres de 1988.

Enseignement de l’Eglise

L’Eglise catho­lique n’est pas une socié­té dans laquelle cet axiome des­po­tique et immo­ral serait admis, qui pré­tend que l’ordre du supé­rieur, en quelque cas que ce soit, dis­pense les sujets de leur responsabilité. […]

L’opinion selon laquelle le Pape, « en ver­tu de son infailli­bi­li­té, est un prince abso­lu », sup­pose une concep­tion tota­le­ment erro­née du dogme de l’in­failli­bi­li­té pon­ti­fi­cale. Ainsi, comme le Concile Vatican I l’a décla­ré en termes clairs et expli­cites, et comme il res­sort évi­dem­ment de la nature des choses, cette infailli­bi­li­té se res­treint à ce qui est propre au suprême Magistère pon­ti­fi­cal, lequel coïn­cide, en véri­té, avec les limites du Magistère infaillible de l’Eglise même, laquelle est liée à la doc­trine conte­nue dans les Saintes Ecritures et dans la Tradition comme aux défi­ni­tions déjà expo­sées par le Magistère ecclésiastique.

Déclaration Collective des Evêques Allemands (Denz-​Sch. 5116), décla­ra­tion confir­mée par le Pape Pie IX, au nom de sa suprême Autorité Apostolique.

Le Saint-​Esprit n’a pas été pro­mis aux suc­ces­seurs de Pierre pour leur per­mettre de pro­cla­mer, d’a­près ses révé­la­tions, une doc­trine nou­velle ; mais pour, avec son assis­tance, gar­der sain­te­ment le dépôt de la foi, c’est-​à-​dire la révé­la­tion trans­mise par les Apôtres, et l’ex­po­ser fidèlement. 

Concile Vatican I, Concile dog­ma­tique et infaillible, (sess. IV, c. 4, Denz-​Sch. 5070).

La doc­trine de la foi que Dieu a révé­lée n’a pas été pro­po­sée aux hommes comme une inven­tion phi­lo­so­phique à per­fec­tion­ner, mais elle a été confiée comme un dépôt divin à l’Epouse du Christ, pour quelle la garde fidè­le­ment et l’ex­pose infailli­ble­ment. Aussi faut-​il tou­jours gar­der aux dogmes sacrés le sens que l’Eglise a une fois décla­ré, et il n’est jamais per­mis, sous pré­texte ou cou­leur d’une intel­li­gence plus pro­fonde, de s’en écar­ter. Il importe donc [le Concile conti­nue ici en citant saint Vincent de Lérins] que croisse et pro­gresse vigou­reu­se­ment, en cha­cun comme en tous, chez tout homme par­ti­cu­lier aus­si bien que dans l’Eglise entière, au cours des âges et des siècles, l’in­tel­li­gence, la science et la sagesse ; mais seule­ment dans son genre, à savoir dans le même dogme, le même sens et la même pen­sée : in eodem dog­mate, eodem sen­su, eademque sen­ten­tia.

Concile Vatican I Ses. III, c. 4 – Denz-​Sch. 5020.

Si quel­qu’un dit qu’a­vec le pro­grès de la science il peut arri­ver qu’il faille don­ner aux dogmes pro­po­sés par l’Eglise un sens dif­fé­rent de celui que l’Eglise a com­pris et com­prend : Qu’il soit anathème !

Idem, c. 3. 

Le Décret Lamentabili, rati­fié par le Pape saint Pie X, en ver­tu de son Autorité Apostolique, condam­nait la pro­po­si­tion moder­niste qui affirme : 

Le Christ n’a pas ensei­gné un corps fixe de doc­trine appli­cable à tous les temps et à tous les hommes ; il a plu­tôt inau­gu­ré un cer­tain mou­ve­ment reli­gieux qui s’a­dapte ou doit s’a­dap­ter aux divers temps et lieux.

Affirmations des saints et docteurs

Elles sont innom­brables, les cita­tions des saints et doc­teurs légi­ti­mant la résis­tance aux auto­ri­tés recon­nues comme telles. Déjà nous les avons citées en divers ouvrages. Nous en rap­pe­lons quelques-unes : 

Saint Robert Bellarmin : « Il est licite de résis­ter au Souverain Pontife qui tente de détruire l’Eglise. Je dis qu’il est licite de lui résis­ter en n’ac­com­plis­sant pas ses ordres et en empê­chant l’exé­cu­tion de sa volon­té » (De Romano Pontifice, Lib. Il, c. 29). De cette affir­ma­tion d’un saint cano­ni­sé, et pro­cla­mé doc­teur par l’Eglise qui exa­mi­na tous ses écrits, doit se déduire la pos­si­bi­li­té d’un Pape ten­tant de détruire l’Eglise et la licéi­té de lui résister.

Ce même Saint approu­va la pro­po­si­tion 15ème des théo­lo­giens de Venise, qui disaient que « quand le Souverain Pontife ful­mine une sen­tence d’ex­com­mu­ni­ca­tion qui est injuste ou nulle, on ne doit pas l’ac­cep­ter ». De là se déduit éga­le­ment la pos­si­bi­li­té de résister.

Adrien II, Pape : « Honorius (Pape) fut ana­thé­ma­ti­sé par les Orientaux. On doit se sou­ve­nir qu’il fut accu­sé d’hé­ré­sie, crime qui rend légi­time la résis­tance des infé­rieurs aux supé­rieurs, avec le rejet de leurs doc­trines per­ni­cieuses » (Alloc. III, lect. In Cône. VIII, act. VII).

6ème Concile Œcuménique, sur les lettres du Pape Honorius 1er au Patriarche Serge : « Ayant cer­ti­fié qu’elles sont en entier désac­cord avec les dogmes apos­to­liques et les défi­ni­tions des saints Conciles et de tous les Pères dignes d’ap­pro­ba­tion, et qu’au contraire elles suivent les fausses doc­trines des héré­tiques, nous les reje­tons de manière abso­lue et les exé­crons comme nocives aux âmes » (Denz-​Sch. 550).

Saint Léon II, Pape : « Nous ana­thé­ma­ti­sons Honorius (Pape) qui n’a pas glo­ri­fié l’Eglise Apostolique par la pré­di­ca­tion de la doc­trine de la Tradition Apostolique, mais per­mit, par une tra­hi­son sacri­lège, que fut flé­trie la Foi imma­cu­lée (…) ; il n’a pas éteint, comme il conve­nait à son auto­ri­té apos­to­lique, la flamme nais­sante de l’hé­ré­sie, au contraire il la fomen­ta par sa négli­gence » (Denz-​Sch. 565 et 561).

Léon XIII, Pape : « Dès lors que fait défaut le droit de com­man­der, ou que le com­man­de­ment est contraire à la rai­son, à la loi éter­nelle, à l’au­to­ri­té de Dieu, alors il est légi­time de déso­béir aux hommes afin d’o­béir à Dieu » (Encyclique Libertas Praestantissimum, n. 15).

Francisco Suarez : « Si le Pape s’a­baisse à don­ner un ordre contraire aux bonnes moeurs, il n’a pas à être obéi ; s’il tente de faire une chose mani­fes­te­ment oppo­sée à la jus­tice et au bien com­mun, il sera licite de lui résis­ter » (De fide, dist. X, sect. VI, n. 16).

Félix III, Pape : « C’est approu­ver l’er­reur que de ne pas lui résis­ter, c’est étouf­fer la véri­té que de ne pas la défendre… Quiconque manque de s’op­po­ser à une pré­va­ri­ca­tion mani­feste, peut être consi­dé­ré comme un com­plice secret » (cité par Léon XIII, dans sa lettre aux évêques ita­liens, 8/​12/​1892).

Saint Thomas d’Aquin : « Tout pré­cepte ne prend valeur de loi, que selon son ordi­na­tion au bien com­mun » – « Toute loi est ordon­née au salut com­mun des hommes et c’est seule­ment dans cette mesure qu’elle acquiert sa force et sa rai­son de loi ; dans la mesure, au contraire, où elle manque à cette fin, elle perd sa force d’o­bli­ga­tion » (l‑llae., q. 90, a 2 ; 96, a 6).

Dom Guéranger : Quand le pas­teur se change en loup, c’est au trou­peau à se défendre tout d’a­bord. Régulièrement, sans doute, la doc­trine des­cend des évêques au peuple fidèle, et les sujets, dans l’ordre de la foi, n’ont point à juger leurs chefs. Mais il est dans le tré­sor de la révé­la­tion des points essen­tiels, dont tout chré­tien, par le fait même de son titre de chré­tien, a la connais­sance néces­saire et la garde obligée.

Le prin­cipe ne change pas, qu’il s’a­gisse de croyance ou de conduite, de morale ou de dogme. Les tra­hi­sons pareilles à celles de Nestorius sont rares dans l’Église ; mais il peut arri­ver que des pas­teurs res­tent silen­cieux, pour une cause ou pour une autre, dans des cir­cons­tances où la reli­gion même serait enga­gée. Les vrais fidèles sont les hommes qui puisent dans leur seul bap­tême, en de telles conjonc­tures, l’ins­pi­ra­tion d’une ligne de conduite, non les pusil­la­nimes qui, sous le pré­texte spé­cieux de la sou­mis­sion aux pou­voirs éta­blis, attendent pour cou­rir à l’en­ne­mi, ou s’op­po­ser à ses entre­prises, un pro­gramme qui n’est point néces­saire et qu’on ne doit point leur don­ner (L’Année Liturgique, fête de saint Cyrille d’Alexandrie).

Saint Vincent de Lérins : « De nom­breuses fois, j’ai cher­ché à m’in­for­mer, auprès d’un bon nombre d’hommes émi­nents en sain­te­té et en savoir, au sujet de la ques­tion sui­vante : Existe-​t-​il une méthode sûre, pour ain­si dire géné­rale et constante, au moyen de laquelle se puisse dis­cer­ner la vraie Foi catho­lique des men­songes de l’hé­ré­sie ? Et, de tous, j’ai reçu cette réponse : Si, moi ou un autre, nous dési­rons décou­vrir aus­si­tôt les sophismes des héré­tiques, pour évi­ter de tom­ber dans leurs embus­cades et, Dieu aidant, demeu­rer dans la Foi sainte, sans res­ter bles­sés par l’er­reur, il sera néces­saire d’a­bri­ter cette foi der­rière une double muraille : l’au­to­ri­té de la Loi divine, et ensuite la Tradition de l’Eglise catho­lique […] »

« Dans l’Eglise catho­lique même, on doit prendre un très grand soin de tenir ce qui a été cru par­tout, tou­jours, et par tous (quod ubique, quod sem­per, quod ab omni­bus), parce que cela est véri­ta­ble­ment catho­lique… » (Commonitorium, II).

Saint Sixte, Pape : Dans une lettre envoyée à l’é­vêque d’Alexandrie, à pro­pos de l’hé­ré­siarque Nestorius : « Etant don­né que, confor­mé­ment à la parole de l’Apôtre, la Foi est une « la Foi qui a pré­va­lu vic­to­rieu­se­ment » nous croyons ce que nous devons pro­fes­ser, et nous pro­fes­sons ce à quoi nous devons adhé­rer : qu’au­cune conces­sion ne soit faite à la nou­veau­té, parce que rien ne doit être ajou­té au dépôt antique. Que la foi, la croyance lim­pide de nos ancêtres, ne soit alté­rée par aucun mélange de boue » (cité par Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, XXXII).

Exemple des Saints

Saint Paul résis­tant au pre­mier Pape, Saint Pierre, et publiquement.

Saint Athanase, qui résis­ta au Pape Libère, en n’al­lant pas à Rome et étant par lui excom­mu­nié injus­te­ment (Denz-​Sch. 158,141 et 142).

Saint Eusèbe, Saint Athanase et Saint Théodore Studite :

En rai­son des pres­sants besoins, en ces moments cri­tiques où campe l’hé­ré­sie, tout ne se fait pas exac­te­ment comme il a été éta­bli en temps de paix. Or, voi­ci pré­ci­sé­ment ce que le bien­heu­reux Athanase et le très saint Eusèbe firent mani­fes­te­ment : tous deux impo­sèrent les mains en dehors des limites (de leur juri­dic­tion). Maintenant aus­si, dans l’hé­ré­sie pré­sente, on voit que se passe la même chose » 

Saint Théodore Studite – Année 758–826, Patrologiae Graecae – Migne – T. XCIX.

Saint Grégoire de Nazianze (+389), réprou­va l’at­ti­tude des auto­ri­tés ecclé­sias­tiques face à l’a­ria­nisme : « Les Pasteurs ont agi comme des insen­sés… »

Saint Godefroy d’Amiens, Saint Hugues de Grenoble, Guy de Vienne et d’autres évêques réunis au synode de Vienne (1112) résis­tèrent au Pape Pascal II, dans la ques­tion des inves­ti­tures : « Si, comme nous ne le croyons abso­lu­ment pas, vous choi­sis­siez une autre voie et que vous refu­siez de confir­mer les déci­sions que nous avons prises, à Dieu ne plaise, nous serions alors éloi­gnés de votre obéis­sance » (cité par Bouix, « Tract, de Papa » t. Il, p. 650).

L’Eglise, dans les Litanies des Saints demande à Dieu :

Afin que vous dai­gniez conser­ver dans la Sainte Religion le Souverain Pontife et tous les Ordres hié­rar­chiques ecclé­sias­tiques, nous vous en sup­plions, écoutez-​nous, Seigneur.

Par consé­quent, il est pos­sible que le Pape vienne à s’é­car­ter de la sainte Religion. […]

Nous avons, donc le devoir de résis­ter aux auto­ri­tés ecclé­sias­tiques, qui tentent d’im­po­ser à l’Église la messe nou­velle, la liber­té reli­gieuse, L’œcuménisme, la fra­ter­ni­té uni­ver­selle, la col­lé­gia­li­té et la syno­da­li­té. Avec cette pré­ci­sion que notre défense est : cir­cons­tan­cielle, tem­po­raire et res­treinte aux points sur les­quels les auto­ri­tés s’é­loignent de la doc­trine de tou­jours. Quand les auto­ri­tés ecclé­sias­tiques revien­dront, sans condi­tions, à ensei­gner et faire ce que l’Eglise a tou­jours ensei­gné et fait, nous, nos sémi­na­ristes, nos mai­sons reli­gieuses, nos églises, cha­pelles et écoles, tout sera remis à |“entière dis­po­si­tion des mêmes autorités. 

Tant que cela n’ar­rive pas, le meilleur ser­vice que nous pou­vons offrir à l’Église, au Pape et aux évêques, est de résis­ter et de main­te­nir notre minis­tère pour le salut des âmes, suprême loi de l’Église. Continuer ce minis­tère sacer­do­tal, en confor­mi­té avec l’Église de toujours.

Dossier repro­duit par Notre-​Dame d’Aquitaine, bul­le­tin du Prieuré Sainte-​Marie, prin­temps 2026.