Quelle rupture ? Recension du livre de l’abbé Albert Jaquemin

Rien de bien nou­veau au fond, car cette ana­lyse ne fait que reprendre les don­nées essen­tielles du Motu pro­prio Ecclesia Dei afflic­ta de Jean-​Paul II. L’opposition, s’il en est une, se situe entre deux concep­tions de la Tradition et du Magistère, concep­tion catho­lique héri­tée des conciles de Trente et de Vatican I, défen­due par Mgr Lefebvre, concep­tion néo-​moderniste, héri­tée de Vatican II et de François, en pas­sant par Jean-​Paul II et Benoît XVI, que vou­drait défendre l’abbé Jaquemin.

L’abbé Albert Jaquemin et ses œuvres

L’église Sainte-​Claire, située dans le dix-​neuvième arron­dis­se­ment de Paris, a été construite entre 1956 et 1958 par l’architecte André le Donné, élève d’Auguste Perret. Elle est éri­gée en paroisse en 1963.

Depuis 2020, le curé en est l’abbé Mathias Sütterlin et y réside le cha­noine Albert Jaquemin, offi­cial du Tribunal pénal cano­nique de la Conférence des évêques de France, maître de confé­rences à la Faculté de droit cano­nique de l’Institut catho­lique de Paris et juge à l’Officialité de Paris. Albert Jaquemin a été ordon­né prêtre par Mgr Lefebvre, le 29 juin 1987, à Ecône. N’admettant pas la légi­ti­mi­té des consé­cra­tions épis­co­pales du 30 juin 1988, il quitte à cette date la Fraternité sacer­do­tale Saint-​Pie X.

Ayant à son actif une qua­ran­taine de publi­ca­tions sur le site de l’Institut catho­lique de Paris, l’abbé Jaquemin vient tout récem­ment d’écrire un nou­vel ouvrage, paru en ce mois de mai aux Editions du Cerf : Le Choix de la rup­ture. Mgr Lefebvre, Rome, les sacres. 1974–2026. 152 pages de texte, dis­tri­buées en sept cha­pitres et un épi­logue, sont sui­vies d’une soixan­taine de pages d’annexes, où sont repro­duits 17 docu­ments d’importance sur le sujet, jusques et y com­pris les der­nières décla­ra­tions de l’actuel supé­rieur géné­ral de la Fraternité Saint-​Pie X, concer­nant les futures consé­cra­tions épis­co­pales annon­cées pour le 1er juillet prochain.

Une étude bien charpentée

Le livre de l’abbé Jaquemin est fort bien bâti et son pro­pos est par­fai­te­ment struc­tu­ré. Les trois pre­miers cha­pitres en sont plu­tôt his­to­riques et tendent à retra­cer la toile évé­ne­men­tielle de l’épisode du 30 juin 1988 : le cha­pitre I revient, pour en don­ner un résu­mé en une quin­zaine de pages, sur l’occasion immé­diate de cet évè­ne­ment et sur les dif­fé­rents pour­par­lers qui abou­tirent à la signa­ture puis à la dénon­cia­tion du pro­to­cole d’accord du 5 mai ; le cha­pitre II remonte à l’époque de la fin du concile Vatican II et décrit l’évolution qui condui­sit Mgr Lefebvre à for­mu­ler la Déclaration du 21 novembre 1974 ; le cha­pitre III décrit l’évolution qui, de 1974 à 1988, condui­sit aux sacres.

Le cha­pitre IV exa­mine tous les argu­ments par les­quels Mgr Lefebvre jus­ti­fia l’initiative des sacres et aus­si ceux par les­quels ses suc­ces­seurs dans l’épiscopat, Mgr Tissier et Mgr Fellay, jus­ti­fièrent cha­cun à leur manière cette ini­tia­tive et la per­sis­tance de l’état de néces­si­té qui repré­sen­ta l’obstacle à un « accord » avec Rome. Le cha­pitre V ana­lyse le ser­mon du 30 juin 1988 et le cha­pitre VI exa­mine l’explication don­née par Mgr Lefebvre pour se jus­ti­fier de l’absence du man­dat pon­ti­fi­cal requis. Le cha­pitre VII est sans doute le plus impor­tant car il tire la conclu­sion de tout ce che­mi­ne­ment, en met­tant le doigt sur ce qui en fut la rai­son pro­fonde : l’idée même de la Tradition et du Magistère, qui n’est pas la même du côté de Rome et du côté d’Ecône. L’Epilogue revient sur l’annonce des sacres du 1er juillet.

La for­mu­la­tion la plus nette du juge­ment auquel abou­tit cette étude figure à notre avis au terme du cha­pitre IV, page 105 :

« L’itinéraire de Mgr Lefebvre, de 1974 à 1988, mani­feste une cohé­rence interne rigou­reuse, mais tra­gique. Les sacres épis­co­paux du 30 juin 1988 ne furent ni un geste impro­vi­sé, ni une rup­ture acci­den­telle, mais l’aboutissement logique d’une ecclé­sio­lo­gie où la Tradition, sub­stan­tia­li­sée et figée, a été pro­gres­si­ve­ment éri­gée en norme jugeant le magis­tère vivant ».

Lui fait écho, en l’explicitant, la conclu­sion du cha­pitre VII, pages 140–141 :

« Le dia­logue entre Rome et Ecône (1982–2012) a révé­lé sous une lumière tou­jours plus vive que le conflit ne porte pas prin­ci­pa­le­ment sur des ques­tions dis­ci­pli­naires ou litur­giques, mais sur le sta­tut théo­lo­gique de la Tradition et l’interprétation doc­tri­nale du concile Vatican II. Les posi­tions res­tent irré­duc­tibles. Pour Rome, le Concile s’insère plei­ne­ment dans la Tradition et son inter­pré­ta­tion nor­ma­tive appar­tient au magis­tère ; pour Ecône, la Tradition consti­tue une norme supé­rieure per­met­tant de juger le Concile et les réformes post­con­ci­liaires. Ce conflit demeure au cœur de la crise. […] Dans ces condi­tions, toute ten­ta­tive de solu­tion pure­ment cano­nique se heur­te­ra néces­sai­re­ment à un échec. Tant que la Fraternité Saint-​Pie X conti­nue­ra d’affirmer l’existence d’incompatibilités doc­tri­nales entre cer­tains ensei­gne­ments conci­liaires et le magis­tère anté­rieur, et tant que le Saint-​Siège conti­nue­ra d’affirmer l’intégration de Vatican II dans la conti­nui­té nor­ma­tive de la Tradition, le dia­logue ne pour­ra abou­tir. L’issue d’un tel dif­fé­rend dépen­dra donc d’une cla­ri­fi­ca­tion doc­tri­nale plus pro­fonde du rap­port entre Tradition et Magistère dans l’Eglise contemporaine ».

L’abbé Jaquemin vient ain­si appor­ter sa note toute per­son­nelle au concert qui, depuis plu­sieurs mois déjà, fait entendre sa petite musique autour des sacres. Musique de deuil et non d’allégresse. A cet égard, le cha­pitre le plus impor­tant du livre — qui en est aus­si le plus long — est le cha­pitre IV, inti­tu­lé « La logique des sacres ». Les deux idées maî­tresses de l’analyse y trouvent leur expres­sion la plus ache­vée, sous la plume de l’ancien membre de la Fraternité Saint-​Pie X.

En quoi le « choix » de Mgr Lefebvre fut-​il celui d’une « rup­ture » ? Pour l’abbé Jaquemin, il y a deux rai­sons à cela, mais l’une est plus pro­fonde que l’autre : la pre­mière rai­son de cette rup­ture réside dans l’acte même de la consé­cra­tion, accom­plie contre la volon­té du Pape et sans le man­dat pon­ti­fi­cal ; la deuxième rai­son est au fon­de­ment de la pre­mière qui réside dans l’idée du Magistère et de la Tradition, avec une notion « incom­plète » de la Tradition.

Rien de bien nou­veau au fond, car cette ana­lyse ne fait que reprendre les don­nées essen­tielles du Motu pro­prio Ecclesia Dei afflic­ta de Jean-​Paul II. Mais l’intérêt de la réflexion est de pous­ser l’analyse jusqu’au bout et de mettre à jour les racines pro­fondes de ce conflit qui met encore aux prises Rome et Ecône, conflit d’autant plus inexo­rable qu’il se situe au niveau des prin­cipes qui doivent com­man­der la juste intel­li­gence tant de l’épiscopat que de la Tradition dans l’Eglise.

La conception de l’épiscopat

L’abbé Jaquemin se croit auto­ri­sé à dénon­cer chez Mgr Lefebvre un « refus pra­tique du pri­mat romain » (page 75) — et ce non­obs­tant toutes les décla­ra­tions par les­quelles l’ancien arche­vêque de Dakar pro­tes­tait du contraire. Le refus du pri­mat consis­te­rait ici dans le fait même d’accomplir la consé­cra­tion épis­co­pale, quand bien même celle-​ci ne serait pas assor­tie d’une col­la­tion de juridiction :

« Une consé­cra­tion épis­co­pale n’est pas d’abord schis­ma­tique parce que le nou­vel évêque pré­ten­drait à une juri­dic­tion sur un trou­peau par­ti­cu­lier contre la volon­té du pape, mais parce qu’à la source de l’acte, l’évêque consé­cra­teur a agi sans un man­dat pon­ti­fi­cal, en l’occurrence expli­ci­te­ment refu­sé par le pape, c’est-à-dire volon­tai­re­ment hors de la com­mu­nion hié­rar­chique avec le Pontife romain et les membres du col­lège des évêques. Consacrer un évêque contre la volon­té du pape consti­tue donc une atteinte à la pri­mau­té de juri­dic­tion du pon­tife romain, à qui appar­tient le droit exclu­sif d’instituer libre­ment des évêques. S’il est vrai que les moda­li­tés de nomi­na­tion d’un évêque connaissent des dif­fé­rences dans l’Eglise catho­lique, le pou­voir d’institution ou de confir­ma­tion d’un évêque revient en propre au Pontife romain. C’est au pou­voir de juri­dic­tion ordi­naire uni­ver­selle et immé­diate du pape sur tous les évêques et toutes les Eglises, défi­ni expli­ci­te­ment dans la consti­tu­tion dog­ma­tique Pastor aeter­nus du pre­mier concile du Vatican que Mgr Lefebvre por­ta gra­ve­ment atteinte » (pages 75–76).

La contra­dic­tion fon­cière d’un tel pro­pos devrait sau­ter aux yeux des moins sagaces : une consé­cra­tion épis­co­pale est schis­ma­tique, nous dit-​on, non parce que l’on attri­bue à l’évêque consa­cré un pou­voir de juri­dic­tion sur une église par­ti­cu­lière, mais parce qu’on accom­plit ladite consé­cra­tion contre la volon­té du pape, sans man­dat pon­ti­fi­cal et en dehors de la com­mu­nion hié­rar­chique ; et il en irait ain­si, nous précise-​t-​on encore, parce qu’il appar­tient au Pape seul d’instituer les évêques, ain­si que l’a défi­ni le concile Vatican I.

Mais le concile Vatican I parle pré­ci­sé­ment de l’attribution du pou­voir de juri­dic­tion sur une église par­ti­cu­lière, non de la consé­cra­tion épis­co­pale confé­rant le seul pou­voir d’ordre ! De la sorte, l’abbé Jaquemin vou­drait nous faire croire que des consé­cra­tions épis­co­pales non assor­ties d’une col­la­tion de juri­dic­tion seraient schis­ma­tiques pour ce seul motif que l’acte ain­si posé refu­se­rait en lui-​même de recon­naître le droit exclu­sif que pos­sède le Pape de don­ner la juri­dic­tion aux évêques. Bref, un tel acte est schis­ma­tique parce qu’il doit l’être, et il doit l’être parce que l’abbé Jaquemin a déci­dé qu’il le serait, coûte que coûte. Comprenne qui pourra…

L’abbé Jaquemin ne prouve rien, à force de vou­loir, ici, trop prou­ver. Certes, oui, indé­pen­dam­ment de toute col­la­tion de juri­dic­tion, il est vrai que la consé­cra­tion d’un évêque reste de toutes façons sou­mise à l’autorisation du Souverain Pontife, mais elle l’est pour une rai­son dif­fé­rente de celle qui fait dépendre de l’autorisation du Pape la col­la­tion d’une juri­dic­tion sur une par­tie de l’Eglise.

Celle-​ci est un acte que seul le Pape peut accom­plir, puisqu’il s’agit de com­mu­ni­quer à un évêque une par­tie, res­treinte et subor­don­née, du pou­voir suprême que l’Evêque de Rome est le seul à pos­sé­der sur toute l’Eglise en tant qu’il est le Vicaire du Christ. En revanche, la col­la­tion du pou­voir d’ordre, telle qu’elle a lieu dans le cadre de la consé­cra­tion épis­co­pale, est la com­mu­ni­ca­tion de la plé­ni­tude du pou­voir du Christ Souverain Prêtre, et tout évêque, ministre du Christ dans le cadre de cette consé­cra­tion, peut l’accomplir.

L’autorisation du Pape est de toutes façons requise pour la com­mu­ni­ca­tion de tout pou­voir dans l’Eglise, puisque le Pape est de droit divin le Chef de l’Eglise. Mais la com­mu­ni­ca­tion du pou­voir de juri­dic­tion réclame cette auto­ri­sa­tion à un titre sup­plé­men­taire et spé­ci­fique, ou, plus exac­te­ment, elle réclame non pas une simple auto­ri­sa­tion mais l’intervention même du Pape, dont elle est l’acte propre et exclusif.

On com­prend dès lors que don­ner à un évêque une juri­dic­tion contre la volon­té du Pape c’est faire schisme, tan­dis que consa­crer un évêque contre la volon­té du Pape c’est seule­ment déso­béir. Dans le pre­mier cas, en effet, le cou­pable usurpe le pou­voir même du Pape, alors que dans le second cas il en ignore le com­man­de­ment dans une situa­tion isolée.

L’abbé Jaquemin aurait pu se conten­ter de dési­gner l’acte de cette consé­cra­tion comme une simple déso­béis­sance, bien dif­fé­rente de l’acte schis­ma­tique et nous lui aurions alors répon­du qu’il y a plu­tôt là une « non-​obéissance » face à un acte de l’autorité qui sort de ses limites et qui abuse de son pou­voir. En tout état de cause, dans les deux situa­tions de la déso­béis­sance et de la « non-​obéissance », l’acte posé se contente de refu­ser non le prin­cipe même de l’autorité, mais son exer­cice dans un cas iso­lé, avec cette seule dif­fé­rence que la déso­béis­sance oppose ce refus d’une manière injus­ti­fiée et injuste, tan­dis que la « non-​obéissance » l’oppose d’une manière jus­ti­fiée et juste, accom­plis­sant acte de ver­tu. Mais il reste que dans les deux situa­tions il ne sau­rait y avoir de « schisme », celui-​ci équi­va­lant au refus de l’autorité prise dans son principe.

Remarquons encore à ce pro­pos ce qui devra gar­der toute son impor­tance pour la suite. La façon dont l’abbé Jaquemin pré­sente les choses est — hélas ! — la façon deve­nue habi­tuelle de pré­sen­ter l’acte du 30 juin 1988 comme une agres­sion injuste com­mise contre l’autorité suprême dans l’Église, ce qui est tota­le­ment à l’inverse de la réalité.

La réa­li­té est que c’est mal­heu­reu­se­ment l’autorité suprême qui se livre à une agres­sion injuste à l’encontre des âmes, dans la sainte Eglise, en refu­sant d’autoriser cette consé­cra­tion épis­co­pale, qui est le moyen néces­saire à leur sur­vie. Partant, l’acte de la consé­cra­tion accom­plie mal­gré l’interdit et le refus du man­dat repré­sente une légi­time défense face à un acte injuste et abu­sif d’une auto­ri­té abu­sant de son pou­voir et sor­tant de ses limites. Telle est la pers­pec­tive juste, qu’il devient cepen­dant de plus en plus dif­fi­cile de res­ti­tuer dans le contexte d’une men­ta­li­té deve­nue ultra légaliste.

L’abbé Jaquemin reste-​t-​il conscient, mal­gré lui, de l’inanité radi­cale de l’argument avan­cé ici ? Toujours est-​il qu’il se répète, et qu’en se répé­tant non seule­ment il fait varier la por­tée de son argu­ment, mais par le fait même il en avoue l’inconsistance. Il vient de nous expli­quer que la consé­cra­tion — accom­plie contre la volon­té du Pape — d’un simple évêque auxi­liaire, dépour­vu de juri­dic­tion, est déjà un acte schis­ma­tique (pages 75–76). Et voi­ci qu’il enchaîne (page 76) :

« Un autre [sic] argu­ment, maintes fois invo­qué par Mgr Lefebvre et son entou­rage fut qu’il ne vou­lut consa­crer que des évêques auxi­liaires, munis du seul pou­voir d’ordre, sans juri­dic­tion. Il n’y avait donc pas schisme dans la mesure où il n’y avait pas usur­pa­tion de juri­dic­tion sur une Eglise ».

Reposer la ques­tion, n’est-ce pas avouer que la réponse déjà don­née n’était pas si convain­cante qu’elle parais­sait ? En tout état de cause, notre abbé s’interroge : « Quelle théo­lo­gie de l’épiscopat sup­posent ces pro­pos ? » (page 76). En effet, oui, la consé­cra­tion épis­co­pale accom­plie contre la volon­té du Pape mais sans col­la­tion de juri­dic­tion, si elle peut selon les cas équi­va­loir soit à une déso­béis­sance soit à une « non-​obéissance » ne sau­rait jamais équi­va­loir à un schisme — et pour qu’elle y équi­vaille (car il le faut), il devient néces­saire que la défi­ni­tion même de l’épiscopat l’implique.

Et voi­là désor­mais notre cano­niste paten­té à la remorque des idées bien connues de l’abbé Bisig et du Père de Blignières, idées déve­lop­pées depuis trente ans et plus à l’appui de la fameuse thèse de « l’épiscopat autonome » :

« En théo­lo­gie catho­lique, s’il est pos­sible de dis­tin­guer les pou­voirs d’ordre et de juri­dic­tion dans l’épiscopat, il n’est pas pos­sible de les sépa­rer réel­le­ment dans la per­sonne d’un évêque sans abou­tir à la créa­tion d’un épis­co­pat tron­qué ou ampu­té » (pages 76–77).

Cette « théo­lo­gie », si elle se veut catho­lique, est nou­velle. Elle est inca­pable de se jus­ti­fier en invo­quant les ensei­gne­ments du Magistère constant de l’Eglise, inca­pable tout autant de s’appuyer sur les don­nées com­munes de l’ecclésiologie expo­sées jusqu’ici par les auteurs du meilleur renom, encore récem­ment par Charles Journet, Raymond Dulac ou Victor-​Alain Berto. Nous l’avons mon­tré en maintes reprises, en véri­fiant l’inconsistance de la thèse du Père de Blignières. Nous n’insisterons pas et ren­voyons le lec­teur à ce que nous avons écrit sur le sujet[1].

La conception du Magistère et de la Tradition

L’abbé Jaquemin fait réfé­rence ici — et à très juste titre — au diag­nos­tic posé par Jean-​Paul II dans le Motu pro­prio Ecclesia Dei afflic­ta, lequel évoque une « notion incom­plète et contra­dic­toire de la Tradition ».

« Ce diag­nos­tic », commente-​t-​il, « sur la struc­ture même de la pen­sée ecclé­sio­lo­gique de Mgr Lefebvre » (pages 98–99).

Structure qui, aux dires de notre auteur, repo­se­rait tout entière sur une confu­sion, et celle-​ci aurait lieu entre « la Tradition et les tra­di­tions, entre la foi elle-​même et les manières concrètes d’en témoi­gner dans le temps et dans l’histoire ». Le réqui­si­toire reste ici encore confus mais il s’éclaircit lorsque l’abbé Jaquemin ajoute que « faute d’avoir opé­ré concrè­te­ment cette dis­tinc­tion, il [Mgr Lefebvre] en vint à défi­nir la Tradition essen­tiel­le­ment comme ce qui était anté­rieur au concile de Vatican II ».

La conclu­sion suit : « Dès lors, la Tradition ne fut plus com­prise comme une réa­li­té théo­lo­gique vivante, mais comme un ensemble nor­ma­tif figé, iden­ti­fié à un état his­to­rique par­ti­cu­lier de l’Eglise » (page 99). Et encore : « Mgr Lefebvre esti­mait incar­ner la Tradition vivante pré­ci­sé­ment parce qu’il conti­nuait à faire vivre l’Eglise d’autrefois » (page 99). Et tou­jours : « Mgr Lefebvre en vint ain­si à sub­sti­tuer ce qui est tou­jours dans l’Eglise à ce qui se fai­sait autre­fois avant le Concile » (page 100). Et enfin : « De là a décou­lé une redé­fi­ni­tion de l’obéissance conçue comme fidé­li­té exclu­sive à un pas­sé nor­ma­tif et une mise en cause crois­sante de l’autorité actuelle, per­çue comme infi­dèle à sa mis­sion » (page 105).

Que répondre, sinon que l’abbé Jaquemin est ici vic­time des pos­tu­lats d’une nou­velle ecclé­sio­lo­gie, dont l’évolutionnisme de base a été clai­re­ment expli­ci­té par Benoît XVI, non seule­ment dans son fameux Discours du 22 décembre 2005, mais encore, et sur­tout, dans sa Catéchèse sur l’Eglise des années 2006–2007 ? Évolutionnisme encore carac­té­ri­sé par tous les pro­pos du Pape François, spé­cia­le­ment dans son Encyclique Evangelii gau­dium, mais pas uni­que­ment[2].

Ce qui aurait dû rete­nir toute l’attention de notre théo­lo­gien cano­niste, c’est bien la pré­ci­sion de l’expression employée par Mgr Lefebvre. Celui-​ci ne parle jamais du pas­sé. Il n’est jamais ques­tion dans ses pro­pos de « l’Eglise du pas­sé » ou de l’Eglise ou du Magistère « d’avant Vatican II ». Mgr Lefebvre a tou­jours pré­ci­sé­ment par­lé de « l’Eglise de tou­jours », et cette expres­sion n’a pas du tout chez lui la signi­fi­ca­tion chro­no­lo­gique ou tem­po­relle, l’expression d’une durée dans le pas­sé, que l’abbé Jaquemin vou­drait lui donner.

L’expression a le sens tout théo­lo­gique d’une iden­ti­té objec­tive, iden­ti­té de l’objet même de la Révélation, du dépôt objec­tif de la foi, tel que le Magistère de l’Eglise doit le trans­mettre et l’expliquer fidè­le­ment, en lui conser­vant tou­jours le même sens vou­lu par Dieu. L’expression doit s’entendre ici en réfé­rence à ce qu’enseigne le concile Vatican I au cha­pitre IV de la consti­tu­tion Dei Filius :

« La doc­trine de foi que Dieu a révé­lée n’a pas été pro­po­sée comme une décou­verte phi­lo­so­phique à faire pro­gres­ser par la réflexion de l’homme, mais comme un dépôt divin confié à l’Epouse du Christ pour qu’elle le garde fidè­le­ment et le pré­sente infailli­ble­ment. En consé­quence, le sens des dogmes sacrés qui doit être conser­vé à per­pé­tui­té est celui que notre Mère la sainte Eglise a pré­sen­té une fois pour toutes et jamais il n’est loi­sible de s’en écar­ter sous le pré­texte ou au nom d’une com­pré­hen­sion plus pous­sée » (DS 3020).

L’Eglise, avec son Magistère vivant, est une réa­li­té qui se situe au-​delà du temps, au-​delà du pas­sé, du pré­sent et du futur, car elle se situe sur le plan de l’éternité, dans la mesure exacte où elle est l’organe de la trans­mis­sion d’un dépôt divin, le dépôt de la Vérité divi­ne­ment révé­lée. L’Eglise de tou­jours, le Magistère de tou­jours sont pré­ci­sé­ment « de tou­jours » parce qu’ils sont l’Eglise et le Magistère de la Vérité divine, éter­nelle et immuable comme Dieu.

Au lieu de cela, l’abbé Jaquemin, se fai­sant l’écho docile de Vatican II tel que l’ont expli­qué les Papes Benoît XVI et François, rabaisse le Magistère au niveau du temps et de la durée.

« Il n’y a pas, théo­lo­gi­que­ment » écrit-​il, « d’Eglise d’autrefois ni d’Eglise de demain. L’Eglise est néces­sai­re­ment l’Eglise du temps pré­sent, l’Eglise aujourd’hui, parce qu’elle est le signe, le sacre­ment per­ma­nent et tou­jours actuel, du Christ vivant et agis­sant au milieu des hommes et de chaque géné­ra­tion » (page 101).

Le Magistère vivant, dans une pareille optique, se réduit au magis­tère pré­sent, car il est conçu comme l’expression de la vie actuelle du Peuple de Dieu. Le Pape François s’en est expli­qué très net­te­ment, en réfé­rence à son pré­dé­ces­seur, dans un message-​vidéo adres­sé en 2015 au Congrès inter­na­tio­nal de théo­lo­gie de l’Université pon­ti­fi­cale catho­lique argentine.

« Il y a une image pro­po­sée par Benoît XVI » dit-​il, « qui me plaît beau­coup. Se réfé­rant à la tra­di­tion de l’Église, il affirme qu’elle “n’est pas une trans­mis­sion de choses ou de paroles, une col­lec­tion de choses mortes. La Tradition est le fleuve vivant qui nous relie aux ori­gines, le fleuve vivant dans lequel les ori­gines sont tou­jours pré­sentes” (Audience géné­rale, 26 avril 2006)[3]. Ce fleuve irrigue dif­fé­rentes terres, ali­mente dif­fé­rentes géo­gra­phies, en fai­sant ger­mer le meilleur de cette terre, le meilleur de cette culture. De cette manière, l’Evangile conti­nue à s’incarner dans tous les lieux du monde, de manière tou­jours nou­velle (cf. Evangelii gau­dium, n° 115) ».

Et sur­tout, il ajoute cette pré­ci­sion : « Nos for­mu­la­tions de foi sont l’expression d’une vie vécue et expri­mée ecclésialement ».

Il y a là une inver­sion et elle est extrê­me­ment grave. Car les for­mu­la­tions de foi sont en réa­li­té l’expression concep­tuelle et ver­bale, plus pré­cise et plus expli­cite, des véri­tés révé­lées par Dieu ; le Magistère ins­ti­tué par le Christ et assis­té par le Saint Esprit doit les mettre au point et les pro­po­ser à l’adhésion des fidèles ; et ceux-​ci mènent, dans l’Eglise, une vie sainte, dans la mesure où ils se conforment dans leur agir à ces véri­tés révé­lées par Dieu et pro­po­sées à leur adhé­sion par ces for­mu­la­tions du Magistère.

C’est donc, si l’on veut, la vie vécue ecclé­sia­le­ment qui est l’expression ou la tra­duc­tion concrète, c’est-à-dire la mise en pra­tique, des for­mu­la­tions de foi. A l’inverse de cela, pour François, les for­mu­la­tions de foi sont l’expression de la vie du Peuple de Dieu, ce qui sup­pose que c’est cette vie qui repré­sente comme telle non seule­ment la tra­di­tion vivante de l’Eglise, au sens de la trans­mis­sion de ce qui a déjà été révé­lé, mais aus­si une source de la Révélation, au sens d’un mode de révé­ler la vérité.

La Révélation s’identifie alors avec l’expérience ou la conscience com­mune du Peuple de Dieu. Elle s’identifie aus­si avec la tra­di­tion qui com­mu­nique cette véri­té révé­lée. Révélation et Tradition sont un seul et même acte, l’acte col­lec­tif et ecclé­sial du Peuple de Dieu, et cet acte évo­lue et se renou­velle au cours du temps. Le Magistère est alors non plus le Magistère « de tou­jours » mais le Magistère « de ce temps ».

Le choix de la fidélité

On a alors beau jeu de repro­cher à Mgr Lefebvre « une redé­fi­ni­tion de l’obéissance conçue comme fidé­li­té exclu­sive à un pas­sé nor­ma­tif et une mise en cause crois­sante de l’autorité actuelle, per­çue comme infi­dèle à sa mis­sion », le Magistère du pas­sé jugeant le Magistère du présent.

Mais cette dia­lec­tique — au sens d’une oppo­si­tion fausse et for­cée — repose sur le pré­sup­po­sé faux de la nou­velle ecclé­sio­lo­gie : elle sup­pose que le Magistère est le porte-​parole d’une « vie vécue ecclé­sia­le­ment » (François), « de l’unique sujet du Peuple de Dieu en marche » (Benoît XVI). Elle sup­pose que la Tradition est un « fleuve vivant », qu’elle est une his­toire, « l’histoire de l’Esprit qui agit dans l’histoire de l’Eglise à tra­vers la média­tion des Apôtres et de leurs suc­ces­seurs, en conti­nui­té fidèle avec l’expérience des ori­gines » (Benoît XVI).

L’opposition, s’il en est une, se situe alors entre deux concep­tions de la Tradition et du Magistère, concep­tion catho­lique héri­tée des conciles de Trente et de Vatican I, défen­due par Mgr Lefebvre, concep­tion néo-​moderniste, héri­tée de Vatican II et de François, en pas­sant par Jean-​Paul II et Benoît XVI, que vou­drait défendre l’abbé Jaquemin.

Loin d’avoir accom­pli une quel­conque « rup­ture », Mgr Lefebvre fut le héraut d’une fidé­li­té, fidé­li­té héroïque à la doc­trine catho­lique éter­nelle et au Magistère de tou­jours, char­gé de trans­mettre ce dépôt divin.

L’initiative des sacres ne fut que le point d’orgue de cette fidé­li­té. Mgr Lefebvre y accom­plit un acte héroïque de sagesse et de pru­dence, trans­met­tant en toute réa­li­té le dépôt de la foi, en pre­nant, aux yeux du monde et des hommes d’Eglise dévoyés par le moder­nisme, les appa­rences d’un fac­tieux schis­ma­tique. Apparences d’un jour, appa­rences éphé­mères qui ne sau­raient trom­per les vrais catho­liques atta­chés aux pro­messes de leur baptême.

Du moins incombe-​t-​il à l’abbé Jaquemin ne nous prou­ver que ces appa­rences ne sont pas trom­peuses, mais à condi­tion de s’appuyer pour cela sur les pré­misses d’une ecclé­sio­lo­gie vrai­ment subal­ter­née aux ensei­gne­ments du Magistère pérenne, et indemne de toute infil­tra­tion néomoderniste.

Trente-​huit ans après « l’été 88 », les nou­velles consé­cra­tions épis­co­pales s’inscrivent dans la même logique de fidé­li­té, face à une Eglise conci­liaire, qui, d’Amoris lae­ti­tia à Fiducia sup­pli­cans, voit sa morale par­tie vers une dérive de plus en plus pro­non­cée. Face aus­si à une mou­vance Ecclesia Dei qui est moins cer­taine que jamais de ses lendemains.

L’opération sur­vie garde alors tou­jours tous ses droits, fon­dés sur l’état de néces­si­té non démenti.

Source : Courrier de Rome n°697 de mai 2026

Notes de bas de page
  1. Voir prin­ci­pa­le­ment les articles parus dans les numé­ros de juillet-​août 2022 ; octobre 2022 ; novembre 2022 ; avril 2026 du Courrier de Rome, ain­si que l’article inti­tu­lé « L’épiscopat, à la croi­sée des che­mins » dans le pré­sent numé­ro du Courrier de Rome.[]
  2. Voir l’article « Tradition ou her­mé­neu­tique » dans le numé­ro de décembre 2023 du Courrier de Rome, ain­si que notre contri­bu­tion au Congrès de jan­vier 2007 du Courrier de Rome, « La notion d’Eglise dans la caté­chèse de Benoît XVI dans Les crises dans l’Eglise aujourd’hui : les causes, effets et remèdes. Actes du VIIe Congrès théo­lo­gique de Sì Sì No No en par­te­na­riat avec l’Institut Universitaire Saint Pie X et DICI, Paris, 5–6‑7 jan­vier 2007, Publications de Courrier de Rome, 2008.[]
  3. Sur cette caté­chèse de Benoît XVI et sur l’idée de l’Eglise et de la Tradition qu’elle implique, le lec­teur pour­ra se repor­ter à notre contri­bu­tion au Congrès de jan­vier 2007 du Courrier de Rome, « La notion d’Eglise dans la caté­chèse de Benoît XVI dans Les crises dans l’Eglise aujourd’hui : les causes, effets et remèdes. Actes du VIIe Congrès théo­lo­gique de Sì Sì No No en par­te­na­riat avec l’Institut Universitaire Saint Pie X et DICI, Paris, 5–6‑7 jan­vier 2007, Publications de Courrier de Rome, 2008.[]

FSSPX

M. l’ab­bé Jean-​Michel Gleize fut durant près de trente ans pro­fes­seur d’a­po­lo­gé­tique, d’ec­clé­sio­lo­gie et de dogme au Séminaire Saint-​Pie X d’Écône. Il est le prin­ci­pal contri­bu­teur du Courrier de Rome. Il a par­ti­ci­pé aux dis­cus­sions doc­tri­nales entre Rome et la FSSPX entre 2009 et 2011. Il exerce désor­mais son apos­to­lat à Saint-​Nicolas-​du Chardonnet, où ses confé­rences sur l’Eglise sont très sui­vies, et enseigne à l’Institut Universitaire Saint-​Pie X.