Nous avons souvent entendu parler de Notre-Dame des Sept Douleurs. Mais songeons-nous aux joies de Marie, nous sommes-nous souvent associés à son Magnificat ?
La joie de la Nativité
Le Verbe incarné a voulu que son entrée en ce monde fût l’objet d’une grande joie. C’est ce que l’ange dit aux bergers : Voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple : aujourd’hui un Sauveur vous est né, qui est le Christ Seigneur. Cette joie, la Vierge Marie fut la première à la goûter.
Elle peut maintenant voir et toucher son Enfant.
Elle se réjouit de tout ce qui arrive, comme la venue des bergers qui racontent comment ils ont été prévenus par les anges chantant « Gloire à Dieu » dans le ciel de Bethléem.
Puis la venue des mages amenés par une étoile. A leur sujet l’évangéliste note : A la vue de l’étoile (qui s’arrêta au-dessus de l’endroit où était l’enfant), ils éprouvèrent une très grande joie. Combien plus grande dut être la joie de Marie elle-même ! Elle voit dans ces hommes venus de si loin l’annonce des païens qui plus tard croiront en Jésus.
Que ce soit envers les bergers ou les mages, elle connaît la joie de présenter Jésus aux hommes qu’il est venu sauver.
Toutes les joies qui sont venues à Marie de son Fils et de sa maternité
Quelle joie pour Marie de regarder et admirer son enfant, de l’embrasser, de le serrer contre elle, de l’allaiter : ce sont là des joies de mère, que Marie a bien sûr ressenties. Le moine bénédictin Eadmer écrit (au xiie siècle) que, quand Marie tenait Jésus dans ses bras, elle était « débordante de joie et de bonheur ».
Quelle joie d’avoir Jésus auprès d’elle, de recevoir « le sourire et les tendresses d’un fils qui était en même temps le Fils de Dieu » (Pie XII). Marie est toute à la joie de ce qu’un pareil trésor lui soit donné si réellement, si parfaitement ! Ce n’est pas un sentiment possessif, comme il peut arriver dans l’amour maternel. Mais quelle peut être la joie de la très sainte Vierge au contact permanent d’un être aussi merveilleux que l’était Jésus ! De toute son âme elle magnifie son petit Dieu.
Joie des longues années d’intimité avec lui. Toujours avec elle, bien soumis, charmant enfant, charmant jeune homme, Jésus a fait les délices de tout le monde et principalement de sa mère. Nous sommes sûrs qu’il l’a entourée d’une piété filiale infiniment délicate et affectueuse. N’est-ce pas pour cela qu’il l’a faite si pure, si belle, si parfaite, et l’a comblée de privilèges absolument uniques ? Il a aimé sa mère plus que toutes les autres créatures.
Jésus habite la pensée et le cœur de sa mère, qui ne vit que pour lui, ne fait qu’un avec lui, n’a de vouloir que pour lui. Et elle surabonde de joie. Cette joie est un sentiment très intérieur, qui se répand dans tous les moments et dans tous les actes de la vie. Mais en même temps, sans être exubérante, elle rejaillit et se communique au dehors. Ceux qui voyaient la Sainte Vierge devaient être frappés par la joie qui émanait d’elle, qui rayonnait sur son visage radieux.
Vers la fin de la vie de Jésus, la joie que Marie éprouve est mélangée de tristesse, sans cependant en être à proprement parler diminuée. La joie ne quitte jamais son âme, car il y a de la joie à se sacrifier pour l’être aimé. Concourir pour son humble part à étendre le règne de son Fils, c’est toute la joie de Marie, c’est pour elle la seule chose qui compte.
Mais avec cela, du côté du genre humain, notre Mère voit avec angoisse l’opposition se dresser contre son Fils, elle voit une haine satanique. Elle voit des âmes tomber nombreuses en enfer.
Joie d’admiration devant la grandeur et la force d’âme de Jésus face à toute épreuve, singulièrement pendant sa Passion. Quoi qu’il arrive à son divin Fils, elle aura la joie de le suivre et de partager complètement sa destinée.

Oui, la Passion de Jésus est une des joies de la Sainte Vierge.
Etienne de Salley, abbé cistercien anglais du xiiie siècle, inclut la Passion dans sa liste des joies mariales, et commente : « Réjouissez-vous, très glorieuse Mère de Dieu, car vous avez vu votre fils très aimé racheter le monde. »
Sainte Mechtilde mentionne aussi la Passion du Fils parmi les joies de la Mère. Cette pensée paraît avoir été familière aux XIVe et XVe siècles. Voici une « joie » dans un texte de cette époque : « Très douce dame, au nom de cette grande joie que vous avez ressentie quand votre doux Fils souffrit mort et passion pour nous racheter de la mort d’enfer… »
On peut à la fois s’affliger et se réjouir. Comme son Fils, et proportions gardées, au Calvaire Marie connut en elle cette union parfaite de la joie extrême avec la douleur la plus vive.
Elle sait avec certitude que de grandes choses sont en train de s’accomplir, elle est « heureuse de ce que son Fils s’immolait pour le salut du genre humain[1] », Elle sait comme Jésus que, par le moyen de sa Passion, il allait tout attirer à son Père et à lui-même[2]. Elle n’est pas effondrée, elle est même heureuse de tant souffrir, puisque c’est pour Jésus et avec lui. Quand on aime vraiment, quand on aime d’un grand amour, on aime jusqu’au sacrifice ; et le sacrifice est transfiguré par l’amour. Sans doute, il en coûte toujours de se sacrifier, sans quoi ce ne serait pas le sacrifice. Mais se sacrifier quand on aime tant, apporte aussi une joie qui dépasse tout. Si le Cœur de Marie est déchiré, ses douleurs sont accompagnées d’une joie profonde, car la grandeur de la joie est proportionnée à la grandeur de l’amour.
C’est au pied de la croix que Marie nous enfanta à la grâce, à la vie divine : quelle joie pour elle de devenir ainsi la mère de si nombreux enfants ! Joie de collaborer, pour la gloire de Dieu, au salut des hommes, le but le plus élevé qui puisse être. Entrer si pleinement dans le mystère de notre rédemption, fut pour notre Mère une espèce de comble dans la joie.
Les joies des mystères glorieux
Notre-Dame eut de la Résurrection de son Fils une joie suprême. Bien que les Evangiles n’en parlent pas, il est certain que la première apparition de Jésus ressuscité fut pour sa mère, qu’il a toujours voulu associer aux grands moments de sa vie. Ce moment d’intimité entre Jésus et elle fut quelque chose d’indicible, plein de joie et de douceur pour tous deux, dont ils ont voulu se réserver le secret.
L’heure de l’Ascension devait apporter à Jésus la joie complète, aussi a‑t-il voulu que sa sortie de ce monde et son entrée au ciel fût pour ses amis l’objet d’une grande joie : Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père. « Si vous m’aimiez » : personne n’a donc eu part à ce grand moment de joie, où Notre-Seigneur fait entrevoir aux siens sa gloire du ciel, autant que la très sainte Vierge.
Avant de remonter vers son Père, Jésus a promis à ses disciples qu’il leur enverrait un Consolateur admirable, l’Esprit-Saint. Cette promesse fut accomplie le jour de la Pentecôte : jour de grâces merveilleuses et de joies toutes divines que ce jour de la descente du Saint-Esprit, puisque la joie est un fruit du Saint-Esprit. Ce bonheur fut avant tout autre pour la Sainte Vierge, qui reçut le Saint-Esprit avec profusion plus que tous les disciples.
La joie de Marie dans ses dernières années devait être une joie bien belle à voir, bien douce à approcher. Une joie qui était encore de la terre, mais qui par son élévation s’avançait déjà dans le ciel. Marie est dans la pure joie de savoir Jésus dans la plénitude de la gloire. Elle n’a plus sa présence visible ; mais au fond cette absence n’en est pas une. L’éternité approche : revoir Jésus et être avec lui éternellement, voilà maintenant la grande source de l’espérance et de la joie pour Marie.
La très sainte Vierge ne pouvait connaître comme nous la maladie ou la vieillesse. Elle est morte d’amour, de son grand amour. Or cet amour était pour elle toute joie : on peut donc conclure qu’elle est morte dans une immense joie. La joie d’aller voir Dieu l’a fait monter vers lui.

La joie réservée à Marie dans sa propre Assomption
C’est en ce mystère qu’elle put goûter la consommation de la joie. Les joies qu’elle avait connues précédemment étaient par leur condition des joies de l’exil ; celle-ci est la joie de la patrie. Dans l’Assomption, la communication du don reçu, l’embrasement du cœur et son transport en Dieu, l’attachement à son Bien-Aimé attinrent leur sommet.
Au ciel où elle règne désormais, Notre-Dame connaît la joie dans sa réalisation parfaite et définitive. Elle est entrée tout entière « dans la joie de son Seigneur », selon la parole de Jésus au serviteur fidèle.
Joie de voir la Trinité sainte. Joie de voir Jésus et de le posséder à jamais.
Joie de se voir si aimée de Dieu, au-dessus de toutes les créatures.
Joie pour tout ce que Dieu a fait pour elle, pour sa munificence à son égard.
Joie des hommages et des louanges qu’elle reçoit des créatures, anges et hommes, et qui montent vers elle de partout : de la terre, du purgatoire et du ciel, singulièrement du cœur de ses fidèles serviteurs – en tête de qui se trouve saint Joseph, l’époux que Dieu lui a donné.
Joie de collaborer d’une manière incomparable au salut et à la sanctification des hommes.
Bref, joie de celle qui a été la Fille de Dieu, et la Mère de Dieu, et l’Epouse de Dieu ; et la Mère de toute l’humanité rachetée, de l’Eglise, et dans l’Eglise de tant de merveilleuses âmes, qui lui doivent à elle, après Dieu, leurs merveilles.
Les deux sens de l’expression Notre-Dame de la Joie
Terminons en remarquant que le vocable Notre-Dame de la Joie peut s’entendre de deux manières, qui se complètent.
La première manière, que nous avons vue, est que Dieu l’a elle-même remplie de joie.
On peut l’entendre d’une deuxième manière. Dans ses litanies, l’Eglise nous la fait invoquer comme « cause de notre joie ». Et c’est aussi vrai que c’est beau. Sa joie, la Vierge ne l’a pas gardée pour elle, mais elle l’a laissée déborder sur nous. Elle la donne à qui va vers elle et la prie.
Nous pouvons méditer la joie que nous cause Marie :
- Parce qu’elle nous a donné le Sauveur. Nous étions sous le poids du péché : avec elle, la consolation et la joie sont descendues sur la terre.
- Parce qu’elle a contribué à notre salut d’une manière unique.
- Parce que tout simplement elle est ce qu’elle est, un modèle de charité et de toutes les vertus, un modèle qui nous donne du baume au cœur. Si nous n’avions pas la Vierge Marie, sa bonté, sa beauté, sa pureté, que de joie en moins pour nous !
- Par la gloire qu’elle a au ciel.
- Par son rôle pour nous auprès de Jésus. Parce que, comme notre mère surnaturelle et notre médiatrice de grâces, elle ne cesse d’être à l’origine de tout bonheur spirituel.
- Enfin parce que, au ciel, elle sera, après Dieu et la sainte humanité de Jésus, notre joie la plus intense et la plus douce. L’Eglise, que figurait le peuple choisi, aime le lui chanter : « Vous êtes la joie d’Israël[3] ».
S’il est une dévotion à la Sainte Vierge qui convienne à beaucoup d’âmes de notre temps, il semble bien que ce soit celle-là. On ne compte plus, en effet, les âmes plus ou moins désemparées, désorientées, dans notre triste monde déshumanisé, envahi par l’immoralité, l’injustice, etc. Si on se sent triste à cause de l’état du monde et de l’Eglise, ou à cause du sentiment de sa misère, ou du démon qui nous tourne autour, tournons-nous vers Notre-Dame de la Joie. Contemplons les charmes et les joies de Marie : le XXIe siècle n’a pas moins besoin que le Moyen Age de la joie de Notre-Dame.
Notes de bas de page









