Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

29 septembre 1949

Discours au IVe congrès international des médecins catholiques

Les louables progrès de la médecine n'en justifie pas ses abus. – Moralité de la fécondation artificielle

Table des matières

Les méde­cins catho­liques réunis en congrès à Rome ont été reçus en audience par le Pape qui leur don­na des consignes très pré­cises [1].

Pie XII exalte les beautés de la profession médicale :

Votre pré­sence autour de Nous, chers fils et chères filles, porte avec elle une signi­fi­ca­tion pro­fonde qui Nous cause une grande joie. Le fait de repré­sen­ter ici trente nations dif­fé­rentes, alors que les fos­sés creu­sés par les années d’avant-guerre, de guerre et d’après-guerre sont encore loin d’être com­blés ; le fait de venir Nous dire les hautes pen­sées qui pré­sident à vos échanges de vues, dans le domaine médi­cal ; le fait, enfin, d’exercer dans ce domaine, mieux qu’une simple pro­fes­sion, un véri­table et excellent minis­tère de cha­ri­té : tout cela est bien de nature à vous assu­rer de Notre part le plus pater­nel accueil. Vous atten­dez de Nous, avec Notre béné­dic­tion, quelques conseils tou­chant vos de­voirs. Nous Nous conten­te­rons de vous com­mu­ni­quer de brèves réflexions sur les obli­ga­tions que vous imposent les pro­grès de la méde­cine, la beau­té et la gran­deur de son exer­cice, ses rap­ports avec la morale natu­relle et chrétienne.

Durant ces dernières années, la médecine a fait des progrès notables :

Depuis de longs siècles — et sur­tout à notre époque — se mani­feste inces­sam­ment, le pro­grès de la méde­cine. Progrès assu­ré­ment com­plexe et dont l’objet embrasse les branches les plus variées de la spé­cu­la­tion et de la pra­tique. Progrès dans l’étude du corps et de l’organisme, dans toutes les sciences phy­siques, chi­miques, natu­relles, dans la con­naissance des remèdes, de leurs pro­prié­tés, et des manières de les uti­li­ser ; pro­grès dans l’application à la thé­ra­peu­tique non seule­ment de la phy­sio­lo­gie, mais aus­si de la psycho­logie, des actions et réac­tions réci­proques du phy­sique et du moral.

Les découvertes scientifiques permettent aux médecins de mieux protéger la santé de leurs semblables :

Soucieux de ne rien négli­ger de ce pro­grès, le méde­cin est conti­nuel­le­ment à l’affût de tous les moyens de gué­rir ou, tout au moins, de sou­la­ger les maux et les souf­frances des hommes. Chirurgien, il s’applique à rendre moins pé­nibles les opé­ra­tions qui s’imposent ; gyné­co­logue, il s’efforce d’atténuer les dou­leurs de l’enfantement, sans tou­te­fois mettre en péril la san­té de la mère ou de l’enfant, sans ris­quer d’altérer les sen­ti­ments de ten­dresse mater­nelle pour le nouveau-né.

Plus que tout autre, le médecin chrétien doit apporter le secours de son art et de sa science pour soulager les malades, car c’est la charité du Christ qui le meut :

Si l’esprit de simple huma­ni­té, l’amour natu­rel de ses sem­blables sti­mule et guide tout méde­cin conscien­cieux dans ses recherches, que ne fera pas le méde­cin chré­tien, mû par la divine cha­ri­té à se dévouer sans épar­gner ni les soins ni lui-​même pour le bien de ceux que, avec rai­son et selon la foi, il regarde comme ses frères.

Le médecin catholique doit d’ailleurs apporter sa contribution aux progrès de la médecine :

Certes, il se réjouit de grand cœur des immenses pro­grès déjà réa­li­sés, des résul­tats jadis obte­nus par ses devan­ciers, pour­sui­vis aujourd’hui par ses col­lègues, avec les­quels il se soli­da­rise dans la conti­nui­té d’une magni­fique tra­di­tion, légi­timement fier aus­si de sa part de contri­bu­tion, jamais pour­tant il ne se consi­dère comme satis­fait : il voit tou­jours en avant de nou­velles étapes à par­cou­rir, de nou­velles avances à accom­plir. Il y tra­vaille pas­sion­né­ment, à la fois comme méde­cin tout consa­cré à pro­cu­rer le sou­la­ge­ment de l’hu­manité et de cha­cun des hommes ; comme savant, à qui les décou­vertes se suc­cé­dant les unes aux autres font goû­ter avec ravis­se­ment « la joie de connaître » [2] ; comme croyant, comme chré­tien, qui dans les splen­deurs qu’il découvre, dans les nou­veaux hori­zons qui s’élargissent devant lui, à perte de vue sait voir la gran­deur et la puis­sance du Créateur, la bon­té inépui­sable du Père qui, après avoir don­né à l’orga­nisme vivant tant de res­sources pour se déve­lop­per, se dé­fendre, se gué­rir spon­ta­né­ment dans la plu­part des cas, lui fait encore trou­ver dans la nature inerte ou vivante, miné­rale, végé­tale, ani­male, les remèdes aux maux corporels.

Le médecin sait que c’est l’homme tout entier qu’il a en mains : âme et corps sont indissolublement liés durant cette vie :

Le méde­cin ne répon­drait pas plei­ne­ment à l’idéal de sa voca­tion si, met­tant à pro­fit les plus récents pro­grès de la science et de l’art médi­cal, il ne fai­sait entrer en jeu, dans son rôle de pra­ti­cien, que son intel­li­gence et son ha­bileté, s’il n’y appor­tait aus­si — Nous allions dire sur­tout — son cœur d’homme, sa cha­ri­table déli­ca­tesse de chré­tien. Il n’opère pas « in ani­ma vili » ; il agit direc­te­ment sur les corps, sans doute, mais sur des corps ani­més d’une âme im­mortelle, spi­ri­tuelle et, en ver­tu du lien mys­té­rieux mais in­dissoluble entre le phy­sique et le moral, il n’agit effi­ca­ce­ment sur le corps que s’il agit en même temps sur l’esprit.

Il doit avoir en vue la primauté de l’homme ; le médecin est d’abord au service de l’homme ; et la technique médicale, elle aussi, doit entièrement être mise au service de l’homme :

Qu’il s’occupe du corps ou du com­po­sé humain, dans son uni­té, le méde­cin chré­tien aura tou­jours à se tenir en garde contre la fas­ci­na­tion de la tech­nique, contre la ten­tation d’appliquer son savoir et son art à d’autres fins qu’au soin des patients à lui confiés. Grâce à Dieu, il n’aura jamais à se défendre contre une autre ten­ta­tion, cri­mi­nelle celle-​ci, de faire ser­vir à des inté­rêts vul­gaires, à des pas­sions inavouables, à des atten­tats inhu­mains, les bien­faits cachés par Dieu dans le sein de la nature. Nous n’avons pas hélas ! à cher­cher bien loin, à remon­ter bien haut, pour trou­ver des cas concrets de ces odieux abus. Autre chose est, par exemple, la dés­in­té­gra­tion de l’atome et la produc­tion de l’énergie ato­mique ; autre chose est son usage des­truc­teur échap­pant à tout contrôle. Autre chose est le magni­fique pro­grès de la tech­nique la plus moderne de l’aviation ; et autre chose l’emploi mas­sif d’escadrilles de bom­bar­diers, sans qu’il soit pos­sible d’en limi­ter l’action à des objec­tifs mili­taires et stra­té­giques. Autre chose, sur­tout, l’investigation res­pec­tueuse, qui révèle le beau­té de Dieu dans le miroir de ses œuvres, sa puis­sance dans les forces de la nature ; autre chose la déi­fi­ca­tion de cette nature et des forces maté­rielles dans la néga­tion de leur auteur.

Tout savant, tout technicien peut abuser de ses découvertes et s’en servir pour nuire aux hommes. Mais le médecin s’interdit une pratique semblable, pour tendre, au contraire, à plier les éner­gies de la nature au service des hommes :

Que fait, au contraire, le méde­cin digne de sa voca­tion ? Il s’empare de ces mêmes forces, de ces pro­prié­tés natu­relles pour pro­cu­rer par elles la gué­ri­son, la san­té, la vigueur, et sou­vent, ce qui est plus pré­cieux encore, pour pré­ser­ver des mala­dies, de la conta­gion ou de l’épidémie. Entre ses mains la redou­table puis­sance de la radio­ac­ti­vi­té est cap­tée, gou­ver­née pour la cure de maux rebelles à tout autre trai­te­ment ; les pro­prié­tés des poi­sons les plus viru­lents servent à pré­pa­rer des remèdes effi­caces ; bien plus les germes des infec­tions les plus dan­ge­reuses sont employés de toutes manières en séro­thé­ra­pie, en vaccination.

Pour servir vraiment l’homme, il faut commencer par respecter en lui ce qu’il y a de plus noble, de plus digne : observer les règles de la morale :

La morale natu­relle et chré­tienne, enfin, main­tient par­tout ses droits impres­crip­tibles ; c’est d’eux, et non de con­sidérations de sen­si­bi­li­té, de phi­lan­tro­pie maté­ria­liste, natu­raliste que dérivent les prin­cipes essen­tiels de la déonto­logie médi­cale : digni­té du corps humain, pré­émi­nence de l’âme sur le corps, fra­ter­ni­té de tous les hommes, domaine sou­ve­rain de Dieu sur la vie et sur la destinée.

Sur le plan moral un nouveau problème se pose : celui de la fécondation artificielle :

Nous avons déjà eu mainte occa­sion de tou­cher un bon nombre de points par­ti­cu­liers concer­nant la morale mé­dicale [3]. Mais voi­ci que se pose au pre­mier plan une ques­tion qui réclame, avec non moins d’urgence que les autres, la lumière de la doc­trine morale catho­lique : celle de la fécon­da­tion artificielle.

Le Pape précise les prescriptions de l’Eglise en la matière :

Nous ne pou­vons lais­ser pas­ser l’occasion pré­sente d’in­diquer briè­ve­ment, dans les grandes lignes, le juge­ment mo­ral qui s’impose en cette matière :

La pratique de la fécondation artificielle n’est pas à envisager uniquement sur le plan biologique, mais il faut tenir compte de son aspect moral :

La pra­tique de cette fécon­da­tion arti­fi­cielle, dès lors qu’il s’agit de l’homme, ne peut être consi­dé­rée ni exclu­sivement, ni même prin­ci­pa­le­ment, du point de vue bio­lo­gique et médi­cal, en lais­sant de côté celui de la morale et du droit.

La pratique de la fécondation artificielle en dehors du ma­riage est toujours défendue :

La fécon­da­tion arti­fi­cielle, hors du mariage, est à con­damner pure­ment et sim­ple­ment comme immorale.

Telle est en effet la loi natu­relle et la loi divine posi­tive que la pro­créa­tion d’une nou­velle vie ne peut être le fruit que du mariage. Le mariage seul sau­ve­garde la digni­té des époux (prin­ci­pa­le­ment de la femme dans le cas pré­sent), leur bien per­son­nel. De soi, seul il pour­voit au bien et à l’éducation de l’enfant.

Par consé­quent, sur la condam­na­tion d’une fécon­da­tion arti­fi­cielle hors de l’union conju­gale aucune diver­gence d’opinions n’est pos­sible entre catho­liques. L’enfant conçu dans ces condi­tions serait, par le fait même, illégitime.

La pratique de la fécondation artificielle dans le mariage faisant appel à une tierce personne est toujours défendue :

La fécon­da­tion arti­fi­cielle dans le mariage, mais pro­duite par l’élément actif d’un tiers, est éga­le­ment immo­rale et, comme telle, à réprou­ver sans appel.

Seuls les époux ont un droit réci­proque sur leur corps pour engen­drer une vie nou­velle, droit exclu­sif, inces­sible, inalié­nable. Et cela doit être, en consi­dé­ra­tion aus­si de l’enfant. A qui­conque donne la vie à un petit être, la nature impose, en ver­tu même de ce lien, la charge de sa conser­vation et de son édu­ca­tion. Mais entre l’époux légi­time et l’enfant, fruit de l’élément actif d’un tiers (l’époux fût-​il consen­tant) il n’existe aucun lien d’origine, aucun lien moral et juri­dique de pro­créa­tion conjugale.

La pratique de la fécondation artificielle dans le mariage par les époux eux-​mêmes demeure illégitime :

Quant à la licéi­té de la fécon­da­tion arti­fi­cielle dans le mariage qu’il Nous suf­fise, pour l’instant, de rap­pe­ler ces prin­cipes de droit natu­rel : le simple fait que le résul­tat auquel on vise est atteint par cette voie, ne jus­ti­fie pas l’emploi du moyen lui-​même ; ni le désir, en soi très légi­timé chez les époux, d’avoir un enfant, ne suf­fit pas à prou­ver la légi­ti­mi­té du recours à la fécon­da­tion arti­fi­cielle qui réa­li­se­rait ce désir.

Il serait faux de pen­ser que la pos­si­bi­li­té de recou­rir à ce moyen pour­rait rendre valide le mariage entre per­sonnes inaptes à le contrac­ter du fait de l’impe­di­men­tum impotentiae.

D’autre part, il est super­flu d’observer que l’élément actif ne peut jamais être pro­cu­ré lici­te­ment par des actes contre nature.

Bien que l’on ne puisse a prio­ri exclure de nou­velles méthodes, pour le seul motif de leur nou­veau­té, néan­moins en ce qui touche la fécon­da­tion arti­fi­cielle, non seule­ment il y a lieu d’être extrê­me­ment réser­vé, mais il faut abso­lu­ment l’écarter.

Il n’y a qu’un cas où les procédés nouveaux peuvent être em­ployés, c’est pour faciliter l’acte naturel :

En par­lant ain­si, on ne pros­crit, pas néces­sai­re­ment l’emploi de cer­tains pro­cé­dés arti­fi­ciels des­ti­nés à faci­li­ter l’acte natu­rel, soit à faire atteindre sa fin à l’acte natu­rel nor­ma­le­ment accompli.

Le Pape rappelle le principe tout à fait général qui doit servir de guide pour résoudre tous les cas :

Qu’on ne l’oublie pas : seule la pro­créa­tion d’une nou­velle vie selon la volon­té et le plan du Créateur porte avec elle, à un degré éton­nant de per­fec­tion, la réa­li­sa­tion des buts pour­sui­vis. Elle est à la fois con­forme à la nature cor­po­relle et spi­ri­tuelle et à la digni­té des époux, au déve­lop­pe­ment nor­mal et heu­reux de l’enfant.

Pie XII invite les médecins catholiques à pratiquer leurs devoirs et, par leur exemple, à entraîner les autres à respecter fidèlement les exigences de la morale :

Votre esprit sin­cè­re­ment reli­gieux, et votre pré­sente dé­marche, chers fils et chères filles, sont un gage de votre indé­fec­tible fidé­li­té à tous vos devoirs de méde­cins catho­liques, un gage aus­si de votre volon­té à contri­buer, par votre exemple et votre influence, à pro­mou­voir par­mi vos col­lègues et vos dis­ciples, par­mi vos clients et leurs familles, les prin­cipes qui vous ins­pirent vous-​mêmes. C’est dans cette confiance, que, avec toute l’effusion pater­nelle de Notre cœur, Nous vous don­nons, à vous, à vos familles, à tous ceux qui vous sont chers, Notre Bénédiction apostolique.

Source : Document Pontificaux de S. S. Pie XII, Edition Saint-​Maurice Saint-​Augustin. – D’après le texte fran­çais des A. A. S., XXXXI, 1949, p. 557.

Notes de bas de page

  1. A plu­sieurs reprises le Saint-​Père a pris la parole devant des audi­toires grou­pant des méde­cins, citons : – Discours à l’Union Italienne de Saint-​Luc, 12 novembre 1944 ; – Discours aux médecins-​dentistes d’Italie, 25 octobre 1946 ; – Discours aux Ophtalmologistes ita­liens, 30 sep­tembre 1947 ; – Discours aux délé­gués du Congrès inter­na­tio­nal de chi­rur­gie, 20 mai 1948 (cf. Documents Pontificaux 1948, p. 196) ; – Discours aux par­ti­ci­pants à la Semaine d’Etudes sur les pro­blèmes biolo­giques du can­cer, 6 juin 1949 (cf, p. 211).[]
  2. Il est fait ici allu­sion au livre du célèbre géo­logue Pierre Termier (1859- 1930) ayant pour titre : La joie de connaître (Ed. Desclée, Paris, 1925).[]
  3. Dans un dis­cours pré­cé­dent, le Pape a insis­té sur les devoirs des chi­rur­giens au cours des opé­ra­tions et notam­ment concer­nant l’avortement (20 mai 1948). Cf. Documents Pontificaux 1948, p. 196.[]