Benoît XV

258e pape ; de 1914 à 1922

14 mai 1919

Lettre encyclique In hac tanta

A l'occasion du 12e centenaire de saint Boniface

A son Eminence le Cardinal Hartmann, Archevêque de Cologne, et aux autres arche­vêques et évêques d’Allemagne, sur saint Boniface, apôtre d’Allemagne et sur la par­faite et constante union de ce Saint avec le Siège apos­to­lique, pour le dou­zième cen­te­naire des débuts de sa mis­sion apos­to­lique chez les Germains.

BENOIT XV, PAPE

Cher Fils et Vénérables Frères, salut et béné­dic­tion apostolique.

Au milieu de tant d’épreuves et de dif­fi­cul­tés de tout genre qui Nous accablent en ces temps si pénibles et « en plus de ces maux exté­rieurs, je suis assailli chaque jour par les sou­cis que me donnent toutes les Eglises » (II Cor. xi, 28), pour employer l’expression de l’Apôtre, Nous avons sui­vi avec la plus vive pré­oc­cu­pa­tion et le plus grand soin, cher Fils et véné­rables Frères, ces évé­ne­ments inat­ten­dus, ces mani­fes­ta­tions de désordre et d’anarchie, qui se sont pro­duits der­niè­re­ment chez vous et chez les peuples voi­sins, qui tiennent encore les esprits en sus­pens et dans l’incertitude de l’avenir.

En ces temps d’obscurité et de trouble, un rayon de lumière semble venir de votre pays, mes­sa­ger de bonne espé­rance et de joie, l’agréable sou­ve­nir du salut appor­té, il y a douze siècles, à la Germanie par Boniface, héraut de l’Evangile par l’autorité du Pontife romain, et légat du Siège apos­to­lique. C’est de quoi il Nous plaît de Nous entre­tenir pré­sen­te­ment avec vous, pour notre conso­la­tion mutuelle et en témoi­gnage de Nos pater­nelles félicitations.

Partageant avec vous cette espé­rance et cette joie, et en témoi­gnage de Notre amour et de Notre pater­nelle bien­veillance envers votre nation, Nous com­mé­mo­rons cette ancienne union du peuple alle­mand avec le Siège apos­to­lique et Nous en dési­rons vive­ment le retour. Elle appor­ta à votre patrie les pre­miers linéa­ments de la foi et leur don­na un superbe déve­lop­pe­ment, lorsque fut confiée à un tel homme par le Siège apos­to­lique la léga­tion romaine bien­tôt enno­blie par la renom­mée sin­gu­lière de ses actes et enfin confir­mée par son sang.

Douze cents ans après ces heu­reux débuts de la reli­gion chré­tienne, Nous voyons à bon droit se pré­pa­rer chez vous, autant que le com­portent les cir­cons­tances de temps, des solen­ni­tés sécu­laires qui célé­breront, par le sou­ve­nir recon­nais­sant des hommes et par de dignes louanges, cette ère nou­velle de civi­li­sa­tion chré­tienne, com­men­cée par la mis­sion et la pré­di­ca­tion de Boniface, déve­lop­pée par ses dis­ciples et Ses suc­ces­seurs, et d’où sor­tit le salut et la pros­pé­ri­té de la Germanie.

Nous savons, cher Fils et Vénérables Frères, que vous no consi­dé­rez ce doux sou­ve­nir et cette heu­reuse célé­bra­tion du pas­sé que pour per­fec­tion­ner le pré­sent et réta­blir, pour l’avenir, l’unité et la paix reli­gieuses que Nous dési­rons si vive­ment. Ces biens si grands, qui émanent seule­ment de la foi et de la cha­ri­té chré­tienne, furent appor­tés du ciel par le Christ, notre Dieu et Seigneur, et confiés à son Eglise et à son Vicaire sur la terre, le Pontife romain, pour les gar­der, l’es pro­pa­ger, les défendre. De là, la néces­si­té de l’union avec le Siège apos­to­lique, union dont Boniface s’est mon­tré le héraut par­fait et le modèle ; de là aus­si, l’exis­tence de plus étroites rela­tions d’amitié et de bons offices entré le Siège romain et votre nation que ce même Boniface a si remar­qua­ble­ment atta­chée au Christ et à son Vicaire Sur la terre.

Evoquant le sou­ve­nir de cette uni­té et de ce par­fait accord, Nous dési­rons de tous Nos vœux les revoir s’établir chez tous les peuples, afin que « le Christ soit tout en tous » (Col. iii, 11).

Après tant de siècles, il est impos­sible de se rap­pe­ler, sans un vif sen­ti­ment de joie, ces choses rap­por­tées si fidè­le­ment par les écri­vains de cette époque loin­taine, en par­ti­cu­lier par les com­pa­gnons de Boniface, notam­ment par l’é­vêque Willibald, et ayant trait soit aux ver­tus et aux œuvres de ce Saint, soit aux débuts et aux heu­reux pro­grès de sa mis­sion en Germanie.

Instruit par une longue pra­tique de la vie reli­gieuse qu’il avait embras­sée, dès l’âge le plus tendre, dans sa patrie, ayant aus­si un peu acquis l’expérience de la vie d’apostolat par­mi les nations bar­bares par quelques essais, il com­prit qu’il ne récol­te­rait aucun fruit durable s’il n’avait le consen­te­ment et l’approbation du Siège apos­to­lique et s’il n’en rece­vait sa mis­sion et son mandat.

Aussi, après avoir refu­sé la très hono­rable digni­té d’abbé et dit adieu aux reli­gieux, ses frères, mal­gré leurs ins­tances et leurs larmes, il par­tit, tra­ver­sa un grand nombre de pays et, par les voies incon­nues de la mer, attei­gnit heu­reu­se­ment au siège de l’a­pôtre Pierre. Il s’entretint avec le véné­rable Pape occu­pant alors le Siège apos­to­lique, Grégoire II, d’heureuse mémoire, « lui racon­ta son voyage, la rai­son de sa venue, le désir qui le tour­men­tait depuis long­temps ». Le saint Pape, « le visage sou­riant, les yeux pleins de man­sué­tude », accueillit ce Saint. Non seule­ment il l’ad­mit plu­sieurs fois en audience, mais « il avait chaque jour avec lui d’importants entre­tiens » ; enfin, il lui confia, dans les termes les plus solen­nels et même par lettres offi­cielles, la mis­sion de prê­cher l’Evangile aux peuples de la Germanie.

Ces lettres mêmes du Pontife expliquent mieux et mettent mieux en relief le but et l’importance du man­dat que ne le font les écri­vains de cette époque men­tion­nant cette mis­sion « du Siège apos­to­lique » ou « du Pontife apostolique ».

Les termes qu’il emploie sont empreints d’une telle gra­vi­té et d’une si haute auto­ri­té qu’on en trouve dif­fi­ci­le­ment de plus expres­sifs : « Le but que se pro­pose et que Nous a mani­fes­té votre ardent amour du Christ, et votre foi très pure qui s’est révé­lée à Nous, exigent que Nous Nous ser­vions de vous comme d’un auxi­liaire pour répandre la parole divine que la grâce de Dieu Nous a confiée. »

Puis il loue sa science, son carac­tère, son pro­jet, et, de par la suprême auto­ri­té du Siège apos­to­lique invo­quée par Boniface lui- même, il conclut solen­nel­le­ment : « C’est pour­quoi, au nom de l’indi­visible Trinité, par l’inébranlable auto­ri­té du bien­heu­reux Pierre, prince des apôtres, dont Nous avons reçu le magis­tère de doc­trine et dont Nous occu­pons la place au Saint-​Siège, Nous affir­mons la pure­té de votre loi et ordon­nons que, par la grâce et sous la garde de Dieu…, vous vous hâtiez vers ces peuples qui sont dans l’erreur, pour leur ensei­gner la véri­té et leur faire connaître l’avènement du règne de Dieu et le nom du Christ Notre-​Seigneur. » Il l’avertit enfin d’avoir à obser­ver dans l’administration des sacre­ments « la forme rituelle du Siège apos­to­lique », et de recou­rir au Pontife romain dès qu’il en aurait besoin pour son ministère.

D’après cette lettre solen­nelle, qui ne com­pren­drait la bien­veillance de ce saint Pontife et son affec­tueuse véné­ra­tion envers Boniface, et sa sol­li­ci­tude pater­nelle envers les Germains à qui il envoyait ce pieux pré­di­ca­teur de l’Evangile, qui lui était si cher ?

La conscience de sa mis­sion, jointe à son amour pour le Christ, pous­sait conti­nuel­le­ment cet apôtre à l’action ; elle le conso­lait dans ses afflic­tions, le rele­vait dans ses décou­ra­ge­ments, lui ins­pi­rait confiance quand il déses­pé­rait de ses forces. On le vit bien dès son arri­vée en Frise et en Thuringe, quand, d’après un écri­vain de cette époque, « selon le man­dat du Siège apos­to­lique, il par­la de la reli­gion aux séna­teurs, aux chefs du peuple, et leur mon­tra le vrai che­min de la connais­sance de Dieu et de la foi en lui ».

Cette conscience de sa mis­sion le détour­nait de l’oisiveté, l’empê­chait même de dési­rer le repos et de se fixer jamais en un lieu comme en un port tran­quille ; elle le fit aller tou­jours au-​devant des dif­fi­cul­tés et des humbles tra­vaux, uni­que­ment pour pro­cu­rer ou accroître la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Ce res­pect et cette pié­té qui le ren­daient sou­mis à la volon­té du Siège apos­to­lique auquel il rap­por­tait les bien­faits de sa mis­sion lui fai­saient aus­si envoyer à Rome des lettres et des mes­sa­gers, de telle sorte que, dès le com­men­ce­ment de sa mis­sion, « il fit connaître au véné­rable Père apos­to­lique tout ce que la grâce de Dieu avait opé­ré par son inter­mé­diaire », et « deman­da conseil au Siège apos­to­lique en ce qui concer­nait les besoins jour­na­liers de l’Eglise de Dieu et le bien du peuple ».

C’était un sen­ti­ment tout par­ti­cu­lier de véné­ra­tion qui le gui­dait en cela, comme il l’avouait ingé­nu­ment dans sa vieillesse, au pon­tife Zacharie : « Avec le consen­te­ment et sur l’ordre de Grégoire Ier, de véné­rable mémoire, je me suis lié par un vœu, il y a près de trente ans, à vivre dans l’amitié et au ser­vice du Siège apos­to­lique. J’avais cou­tume de faire connaître mes joies et mes tris­tesses au Pontife romain pour louer Dieu ensemble dans le bon­heur et pour rece­voir la force de son conseil dans la peine. »

On trouve çà et là de pré­cieux docu­ments qui attestent un échange inin­ter­rom­pu de lettres et un remar­quable accord de volon­tés entre ce vaillant pré­di­ca­teur de l’Evangile et le Siège apos­to­lique, accord conti­nué et favo­ri­sé par quatre Pontifes suc­ces­sifs de glo­rieuse mémoire.

Les Pontifes romains n’omettaient aucune occa­sion ni aucun soin pour aider et favo­ri­ser cet actif légat, et Boniface, de son côté, ne négli­geait rien, ne se relâ­chait ni de son zèle ni de son appli­ca­tion pour rem­plir sain­te­ment et sur­abon­dam­ment la mis­sion reçue de Pontifes qu’il véné­rait et aimait comme un fils.

Le pon­tife Grégoire, consi­dé­rant le déve­lop­pe­ment du champ évan­gélique confié à Boniface et voyant blan­chir la belle mois­son des peuples qui avaient été reçus par lui dans la Sainte Eglise, déci­da de confé­rer à Boniface le cou­ron­ne­ment du sacer­doce et de lui impo­ser l’épiscopat sur toute la pro­vince de Germanie. Boniface, qui avait pour­tant résis­té à son ami intime Willibrord, « accep­ta et obéit parce qu’il n’osait pas s’opposer au désir d’un si grand Pontife ». Le Pontife romain ajou­ta à cet hon­neur insigne une autre faveur toute particu­lière et digne d’être signa­lée à la pos­té­ri­té par­mi les Allemands, car il accor­da l’amitié du Siège apos­to­lique à lui et à tous ses sujets, et cela pour tou­jours. Grégoire avait déjà don­né des preuves et des indices de cette ami­tié quand il écri­vait aux rois, aux princes, aux évêques, aux abbés et à tout le cler­gé, aux peuples bar­bares ou nou­vellement appe­lés à la foi, pour les invi­ter « à don­ner leur appui et leur concours à ce grand ser­vi­teur de Dieu, envoyé par l’Eglise catho­lique et apos­to­lique pour por­ter la lumière aux nations ».

Cette ami­tié par­ti­cu­lière entre Boniface et le Siège apos­to­lique fut confir­mée par le pon­tife sui­vant, Grégoire III, lorsque Boniface lui envoya des mes­sa­gers pour le féli­ci­ter de son élec­tion : « Ils lui firent connaître le pacte d’amitié que son pré­dé­ces­seur avait cha­ri­ta­ble­ment conclu avec Boniface et les siens » et « ils ras­su­rèrent de l’entière dépen­dance de son humble ser­vi­teur pour l’a­ve­nir » et enfin, selon leur man­dat, ils deman­dèrent que « le mis­sion­naire dévoué béné­fi­ciât encore, à l’avenir, de l’amitié et de l’union avec le saint Pontife et le Siège apos­to­lique ». Le Pontife accueillit les mes­sa­gers avec bienveil­lance et, après leur avoir remis pour Boniface de nou­velles digni­tés, entre autres « le pal­lium de l’archiépiscopat, il les ren­voya dans leur patrie com­blés de pré­sents et de plu­sieurs reliques de saints ».

On peut à peine nar­rer « la recon­nais­sance de cet apôtre pour ces signes d’affection et expri­mer le récon­fort que lui appor­ta cette bien­veillance du Siège apos­to­lique à son égard ; lou­ché par la misé­ri­corde divine, il reçut des forces nou­velles pour entre­prendre de plus grandes et dif­fi­ciles choses : édi­fier de nou­veaux temples, des hôpi­taux, des monas­tères, des vil­lages ; par­cou­rir des régions nou­velles en prê­chant l’Evangile ; éta­blir de nou­veaux dio­cèses et réfor­mer les anciens, en extir­per les vices, les schismes et les erreurs ; jeter par­tout les germes de la foi et de la vie chré­tienne ; ensei­gner les vrais dogmes et les ver­tus et même ame­ner à la civi­li­sa­tion des nations bar­bares sou­vent effrayantes de cruau­té, en se ser­vant de dis­ciples qu’il avait for­més à la pié­té et de quelques com­pa­triotes venus d’Angleterre.

Au milieu de tous ces tra­vaux immenses, enno­bli déjà par des œuvres remar­quables et saintes, par­mi les attaques, les mal­heurs, les inquié­tudes jour­na­lières, mal­gré son âge qui l’in­ci­tait à se repo­ser après de si longs tra­vaux, il ne don­nait aucune prise à l’orgueil ni à l’amour du repos ; il avait tou­jours devant les yeux la tâche à accom­plir et les ordres du Pontife. C’est pour­quoi, « à cause de son intime union avec le Pontife apos­to­lique et tout le cler­gé, il vint à Rome une troi­sième fois en com­pa­gnie de ses dis­ciples pour s’entretenir avec le Père apos­to­lique et se recom­man­der aux prières des saints parce qu’il était déjà d’un âge avan­cé ». Cette fois encore, il fut affa­ble­ment accueilli par le Pontife, « com­blé de nou­veaux pré­sents et de reliques des saints » et doté de pré­cieuses et impor­tantes lettres de recomman­dation, comme le prouvent celles qui sont par­ve­nues jusqu’à nous.

Les deux Grégoire eurent pour suc­ces­seur Zacharie, héri­tier de leur pon­ti­fi­cat et de leur sol­li­ci­tude envers les Germains et leur apôtre. Non content de renou­ve­ler l’ancienne union, il l’accrut en témoi­gnant encore plus de confiance peut-​être et de bien­veillance à Boniface. Celui-​ci se com­por­ta de même avec Zacharie, comme en témoigne le nombre des mes­sa­gers et des lettres ami­cales qui furent échan­gés. Entre autres choses qu’il serait trop long de rap­pe­ler, le Pontife s’adresse à son légat en ces aimables termes : « Très cher Frère, que votre sainte fra­ternité sache que Nous vous ché­ris­sons au point de dési­rer vous voir chaque jour auprès de Nous, pour être Notre asso­cié, le ministre de Dieu et le dis­pen­sa­teur des Eglises du Christ. »

C’est donc à bon droit que l’apôtre de la Germanie écri­vait, quelques années avant sa mort, au pon­tife Etienne, suc­ces­seur de Zacharie : « Le dis­ciple de l’Eglise romaine demande ins­tam­ment et du plus pro­fond de son cœur l’amitié et l’union avec le Siège apostolique. »

Mû par une foi robuste, enflam­mé de pié­té et de cha­ri­té, Boniface gar­da tou­jours intacte, et il ne ces­sa jamais de recom­man­der à ceux qu’il avait engen­drés par la parole évan­gé­lique, avec une telle assi­duité qu’il sem­blait vou­loir la leur lais­ser comme tes­ta­ment, cette fidé­lité et cette rare union au Siège apos­to­lique, fidé­li­té qu’il semble avoir d’abord pui­sée dans sa patrie, dans le secret de la vie monas­tique, fidé­li­té qu’il avait ensuite pro­mise à Rome, par un ser­ment, sur le corps du bien­heu­reux Pierre, chef des apôtres, avant d’aborder les dif­fi­cul­tés de la vie apos­to­lique ; fidé­li­té qu’il avait enfin mon­trée au milieu des périls et des luttes, comme la marque de son apos­to­lat et la règle de sa mission.

C’est ain­si que, épui­sé par l’âge et les labeurs, il se disait, bien hum­ble­ment, « le der­nier et le plus mau­vais des légats que l’Eglise catho­lique, apos­to­lique et romaine ait envoyés prê­cher l’Evangile » ; mais il tenait bien haut cette mis­sion romaine, et il se glo­ri­fiait en Dieu de cette léga­tion et il aimait à s’appeler « le légat de la Sainte Eglise Romaine pour la Germanie », vou­lant être le dévot ser­vi­teur des Pontifes romains, suc­ces­seurs de saint Pierre, et leur dis­ciple sou­mis et obéissant.

Il avait pro­fon­dé­ment gra­vé dans son esprit et gar­dait scrupuleuse­ment ce qu’affirmait Cyprien, ce témoin de l’antique tra­di­tion de l’Eglise : « Dieu est un, le Christ est un, l’Eglise est une, et la chaire fon­dée sur Pierre par la parole du Maître est une » ; ce que prê­chait Ambroise, grand doc­teur de l’Eglise : « Où est Pierre, là est l’Eglise ; où est l’Eglise, là il n’y a pas de mort, mais la vie éter­nelle » ; ce qu’enseignait enfin le docte Jérôme : « Le saint de l’Eglise dépend de l’autorité du Pontife suprême, et si on ne lui attri­bue un pou­voir indé­pen­dant et sou­ve­rain, il y aura dans l’Eglise autant de schismes que de prêtres. »

C’est ce que prouve la triste his­toire des anciennes dis­cordes, et ce que confirme l’expérience des maux qui en sont sor­tis. Il ne faut pas eu rap­pe­ler le sou­ve­nir en ce moment où nous suc­com­bons sous d’autres mal­heurs ou de san­glants mas­sacres ; nous devons tous les déplo­rer et, si pos­sible, les lais­ser dans un éter­nel oubli.

Il importe plu­tôt de rap­pe­ler et de célé­brer le sou­ve­nir de l’ancienne uni­té et des rap­ports intimes qui lièrent Boniface, le pre­mier apôtre de la Germanie, et les Germains eux-​mêmes au Siège apos­to­lique. C’est cette léga­tion qui a été pour les Germains la source de la foi, de la pros­pé­ri­té et de la civilisation.

On pour­rait, vous le savez bien, cher Fils et véné­rables Frères, en accu­mu­ler les preuves en détails dignes d’être rap­pe­lés, mais c’est assez et peut-​être trop, car la chose est si claire et si connue qu’il n’est pas néces­saire de l’établir par un long dis­cours encom­bré de preuves.

Si Nous Nous y sommes attar­dé plus lon­gue­ment qu’il n’était néces­saire, c’est qu’il Nous a plu de rap­pe­ler avec vous ces anciens sou­ve­nirs, afin d’y recueillir une conso­la­tion pour sup­por­ter plus cou­ra­geu­se­ment le pré­sent, for­ti­fiés que nous sommes par l’espérance du pro­chain réta­blis­se­ment de cette uni­té et de cet atta­che­ment à l’Eglise dans la plé­ni­tude de la paix et les liens de la charité.

Il Nous est d’autant plus agréable de Nous y attar­der que les exemples et les remar­quables ver­tus de Boniface, votre pré­dé­ces­seur, et en par­ti­cu­lier les rap­ports d’amitié et d’union que Nous avons vou­lu célé­brer dans cette lettre, Nous les voyons et Nous les admi­rons réa­lisés et repro­duits en quelque sorte dans votre conduite. Oui, il vit par­mi vous, il vit très glo­rieu­se­ment, l’apôtre de votre patrie ; il vit, comme il disait, « le légat de l’Eglise catho­lique et romaine pour la Germanie » ; il accom­plit encore Sa mis­sion par ses prières, ses exemples et le sou­ve­nir de ces œuvres, par les­quelles « celui qui est mort parle encore ». Il semble ain­si exhor­ter et invi­ter ses peuples à l’unité avec l’Eglise romaine, sûr inter­prète et héraut de Nôtre-​Seigneur et Sauveur Jésus qui recom­mande sur­tout aux siens « d’être un ».

Il invite les fidèles dis­ciples de l’Eglise à res­ser­rer plus étroi­te­ment les liens de leur pié­té ; il invite les dis­si­dents à reve­nir pieu­se­ment et avec confiance an sein de l’Eglise Notre Mère, après avoir aban­don­né les haines anciennes, les riva­li­tés, les pré­ju­gés ; il invite tous les fidèles du Christ, anciens et nou­veaux, à per­sé­vé­rer dans la confor­mité de la foi et des sen­ti­ments, pour que de cette divine concorde fleu­rissent la cha­ri­té divine et la paix de la société.

Qui n’entendrait cette invi­ta­tion et cette exhor­ta­tion d’un père ? Qui mépri­se­rait ce pater­nel aver­tis­se­ment, ces exemples, ces paroles ? Car, pour emprun­ter à un écri­vain ancien, votre com­pa­triote, ses termes si beaux et si bien appro­priés, au moment où vous fêtez le cen­te­naire de la mis­sion de Boniface dans votre pays : « Si, d’après l’Apôtre, nous avons eu pour édu­ca­teurs les pères de notre chair et si nous les véné­rions, à com­bien plus forte rai­son obéirons-​nous au père des âmes ? Et ce n’est pas seule­ment Dieu qui est notre Père spi­ri­tuel, mais aus­si tous ceux dont la science et les exemples nous enseignent la véri­té et nous incitent à adhé­rer for­te­ment à la reli­gion. De même qu’Abraham, par sa foi et son obéis­sance qui sont un exemple pour tous, est appe­lé le père de tous ceux qui croient au Christ, de même saint Boniface peut être appe­lé le père des Germains parce qu’il les a engen­drés au Christ par sa pré­di­ca­tion, les a confir­més par ses exemples, et a offert sa vie pour eux, « leur don­nant ain­si la plus grande preuve d’amour qu’il soit pos­sible à l’homme de donner. »

Nous ajou­tons cepen­dant, cher Fils et véné­rables Frères — ce que ‑vous savez, d’ailleurs, — que cette éton­nante cha­ri­té de Boniface ne s’est pas limi­tée à la Germanie, mais qu’elle a embras­sé tous les peuples, même ceux qui se haïs­saient ; c’est ain­si que, selon l’ordre de la cha­rité, l’apôtre de la Germanie affec­tion­na par­ti­cu­liè­re­ment la nation voi­sine des Francs, dont il fut le pru­dent réfor­ma­teur, et ses compa­triotes « issus de la race anglaise », aux­quels, « lui, leur frère de race, le légat de l’Eglise uni­ver­selle et le ser­vi­teur du Siège apos­to­lique », confia la pro­pa­ga­tion de la foi catho­lique, qui leur avait été annon­cée par les légats de saint Grégoire le Grand, pour l’établir chez les Saxons et les peuples de même race, eu leur recom­man­dant de gar­der pré­cieusement « l’unité et la com­mu­nion dans la charité ».

Parce que la cha­ri­té — pour employer les termes de l’écrivain que Nous avons cité plus haut — est la source et la fin de tous les biens, arrêtons-​nous y, cher Fils et véné­rables Frères. Nous appe­lons donc de tous Nos vœux le jour où, dans le monde trou­blé, les droits du Dieu tout-​puissant et de l’Eglise, leurs lois, leur culte et leur auto­ri­té, seront res­tau­rés, et qu’ainsi la cha­ri­té chré­tienne revi­vra pour mettre un frein tant aux guerres et aux haines furieuses qu’aux dis­sen­sions, schismes et erreurs qui se glissent par­tout, et pour lier les peuples par un trai­té plus stable que les pauvres pactes des hommes ; c’est-à-dire, par l’unité de la foi sur­tout et par les rela­tions ou plu­tôt l’intimité de l’ancienne union avec le Siège apos­to­lique, qui fût éta­bli par le Christ comme un fon­de­ment de sa famille sur la ferre et qui fut consa­cré par les ver­tus la sagesse, les tra­vaux de tant de saints et par le sang des mar­tyrs, notam­ment de Boniface. Une fois cet accord dans la foi et cette union des cœurs éta­blis par toute la terre, Nous pour­rons employer à bon droit, au sujet de la chré­tien­té entière, ce que le pape Clément, dans la conscience qu’il avait de la pri­mau­té romaine et de l’autorité du Saint-​Siège, écri­vait aux Corinthiens, dès le pre­mier siècle du chris­tia­nisme : « Vous Nous cau­se­rez une vive joie si, obéis­sant à ce que Nous vous avons écrit- de par le Saint-​Esprit, vous lais­sez de côté l’ardeur illé­gi­time de votre riva­li­té, comme Nous vous l’écrivions dans Notre exhor­ta­tion à la paix et à la concorde. »

Puisse l’apôtre et mar­tyr Boniface nous obte­nir cela à tous, et sur­tout aux peuples qui sont- de droit les siens, par l’origine ou par le choix, par­ache­vant dans le ciel ce qu’il ne ces­sa jamais de recher­cher sur la terre : « Tous ceux que Dieu m’a don­nés, pen­dant ma mis­sion, comme audi­teurs ou comme dis­ciples, je ne cesse de les invi­ter et de les pous­ser à l’obéissance au Siège apostolique. »

En atten­dant, comme gage d’espoir et de joyeux résul­tats de vos solen­ni­tés, Nous vous accor­dons de grand cœur la Bénédiction Aposto­lique ; et pour don­ner encore plus d’importance à cette fête, Nous pui­sons pour vous dans le sacré tré­sor de l’Eglise les faveurs suivantes :

  • I. N’importe quel jour des mois de juin et juillet pro­chains, sauf ceux de la Pentecôte, de la Fête-​Dieu et des Saints Apôtres Pierre et Paul, dans toutes les églises et ora­toires publics ou semi-​publics d’Alle­magne où l’on fête­ra le cen­te­naire, chaque prêtre pour­ra célé­brer la messe du Saint, soit pen­dant le tri­duum, soit le jour de la fête.
  • II. Le jour de la fête, les évêques pour­ront don­ner par eux-​mêmes ou par un délé­gué la Bénédiction papale.
  • III. Quiconque visi­te­ra les églises d’Allemagne le jour où se célé­bre­ra le cen­te­naire pour­ra gagner chaque fois une indul­gence plé­nière à la manière de la Portioncule.

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, le 14 mai 1919, de Notre Ponti­fical la cin­quième année.

BENOIT XV, PAPE.

Benoit XV, t. 2, p. 33–51