Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

20 février 1952

Exhortation au peuple de Rome

Table des matières

En la vigile de la fête de l’ap­pa­ri­tion de Notre-​Dame à Lourdes, le Pape, par l’in­ter­mé­diaire des ondes, envoya le mes­sage sui­vant au peuple de Rome pour l’in­vi­ter à prendre part à un cou­rant de dévo­tion mariale [1].

C’est du fond de Notre cœur, chers fils et chères filles de Rome, que vous est adres­sée cette pater­nelle exhor­ta­tion ; de Notre cœur inquiet de voir d’une part se pro­lon­ger sans éclair­cies notables une situa­tion pleine de dan­gers, et d’autre part, se répandre à l’ex­cès une tor­peur qui empêche un grand nombre d’en­tre­prendre ce retour vers Jésus-​Christ, vers l’Eglise, vers la vie chré­tienne, sou­vent indi­qué par Nous comme le remède propre à résoudre la crise géné­rale qui agite le monde. Mais la récon­for­tante assu­rance que Nous avons de vous trou­ver com­pré­hen­sifs et prêts à l’ac­tion, Nous a pous­sé à vous ouvrir Notre âme. C’est un cri d’a­larme que vous enten­drez aujourd’­hui des lèvres de votre Père et Pasteur, de Nous qui ne sau­rions demeu­rer muet et inac­tif devant un monde incons­ciem­ment en marche, sur des voies qui mènent à l’a­bîme les âmes et les corps, les bons et les méchants, les civi­li­sa­tions et les peuples. Le sen­ti­ment de Notre res­pon­sa­bi­li­té devant Dieu Nous impose de tout ten­ter, de tout entre­prendre pour que soit épar­gnée au genre humain une si immense catastrophe.

Si Nous avons choi­si pour vous confier cette anxié­té de Notre cœur la fête que l’on célèbre demain, la fête de la Vierge de Lourdes, c’est qu’elle com­mé­more les pro­di­gieuses appa­ri­tions qui, il y a quelque cent ans, furent, en un siècle de déchaî­ne­ment ratio­na­liste et d’af­fai­blis­se­ment reli­gieux, la misé­ri­cor­dieuse réponse de Dieu et de sa céleste Mère à la rébel­lion des hom­mes, le rap­pel irré­sis­tible au sur­na­tu­rel, le pre­mier pas vers une pro­gres­sive réno­va­tion reli­gieuse. Quel cœur chré­tien, si tiède et si oublieux soit-​il, pour­rait résis­ter à la voix de Marie ? Non pas, certes, le cœur des Romains, de vous qui avez reçu en héri­tage – trans­mis au cours de longs siècles en même temps que la foi des Martyrs – l’a­mour filial envers Marie, invo­quée dans ses saintes Images sous les titres aimants et d’une lapi­daire élo­quence : Salus popu­li Romani, Portas Romanæ Securitatis, et plus récem­ment « Mère du divin Amour » : tous titres qui sont les monu­ments d’une constante pié­té mariale, ou, pour par­ler plus juste, les suaves échos d’une longue his­toire d’inter­ventions authen­tiques de la Vierge dans les cala­mi­tés publiques qui ébran­lèrent ces vieux murs de Rome tou­jours gar­dée sauve par Sa puis­sance. Vous n’i­gno­rez pas com­bien plus éten­dus et plus graves que les pestes et les cata­clysmes ter­restres sont les dan­gers qui ne cessent de peser sur la géné­ra­tion pré­sente, encore que la per­sis­tance de leur menace ait com­men­cé à rendre les peuples presque insen­sibles et apa­thiques. Ne serait-​ce pas là le plus funeste symp­tôme de la crise inter­mi­nable, mais non pas apai­sée pour autant, qui fait trem­bler les esprits clair­voyants ? Recourant donc une fois encore à la bon­té de Dieu et à la misé­ri­corde de Marie, il faut que chaque fidèle, que chaque homme de bonne volon­té exa­mine à nou­veau, avec une réso­lu­tion digne des plus grands moments de l’his­toire humaine, ce qu’il peut et doit per­son­nel­le­ment faire, quelle contri­bu­tion appor­ter à l’œuvre sal­vi­fique de Dieu pour secou­rir un monde qui s’a­che­mine, comme c’est le cas aujourd’­hui, vers sa ruine.

A l’origine : la tiédeur religieuse d’un trop grand nombre.

Devant la per­sis­tance d’une, situa­tion qui, Nous n’hé­si­tons pas à le dire, peut à chaque ins­tant pro­vo­quer une explo­sion et dont il faut recher­cher l’o­ri­gine dans la tié­deur reli­gieuse d’un si grand nombre, dans l’a­bais­se­ment du niveau moral de la vie publique et pri­vée, dans l’en­tre­prise sys­té­ma­tique d’in­toxi­ca­tion des âmes simples aux­quelles on verse le poi­son après avoir, pour ain­si dire, anes­thé­sié en elles le sens de la véri­table liber­té, les bons ne peuvent s’im­mo­bi­li­ser dans les sen­tiers accou­tu­més, spec­ta­teurs pas­sifs d’un ave­nir terrifiant.

L’Année Sainte qui, par­mi vous tout d’a­bord, puis sur la terre entière, a pro­duit une si pro­di­gieuse efflo­res­cence de vie chré­tienne, ne sau­rait être consi­dé­rée comme un météore brillant mais éphé­mère, ni même comme une tâche momen­ta­née désor­mais accom­plie, mais bien comme un pre­mier pas, plein de pro­messes, vers cette res­tau­ra­tion inté­grale de l’es­prit évangé­lique qui, outre qu’elle arra­che­ra des mil­lions d’âmes à la ruine éter­nelle, est seule à pou­voir assu­rer la coha­bi­ta­tion paci­fique et la féconde col­la­bo­ra­tion des peuples.

Un monde à refaire depuis ses fondations.

Il est temps, chers fils ! Il est temps d’ac­com­plir les autres pas déci­sifs ! Il est temps de secouer la funeste léthar­gie ! Il est temps que tous les bons, tous les hommes sou­cieux des des­ti­nées du monde, se recon­naissent et serrent leurs rangs ! Il est temps de répé­ter avec l’Apôtre : Hora est jam nos de som­no sur­gere[2]. C’est l’heure de nous éveiller du som­meil, car voi­ci que s’ap­proche notre salut !

C’est tout un monde qu’il faut refaire depuis les fon­da­tions ; de sau­vage, il faut le rendre humain, d’hu­main le rendre divin, c’est-​à-​dire selon le cœur de Dieu. Des mil­lions d’hommes réclament une orien­ta­tion nou­velle, tournent leurs regards vers une telle entre­prise dans le res­pect de la liber­té humaine ; ils implorent sa direc­tion non seule­ment par des paroles non équi­voques, mais plus encore par les larmes qu’ils ont déjà ver­sées, par les bles­sures dont ils souffrent tou­jours, mon­trant du doigt les gigan­tesques cime­tières dont la haine orga­ni­sée et armée a recou­vert les continents.

Levain parmi vos frères.

Comment pourrions-​Nous, Nous que mal­gré Notre indi­gni­té, Dieu a consti­tué flam­beau dans les ténèbres, sel de la terre, Pasteur du trou­peau chré­tien, com­ment pourrions-​Nous refu­ser cette mis­sion sal­va­trice ? De même qu’en un Jour déjà loin­tain Nous accep­tâmes, parce qu’il plai­sait à Dieu, la lourde croix du Pontificat, de même aujourd’­hui assumons-​Nous la tâche ardue d’être, autant que Nous le per­mettent Nos faibles forces, le héraut d’un monde meilleur vou­lu de Dieu ; et c’est à vous qu’en pre­mier lieu Nous dési­rons en remettre l’é­ten­dard, à vous, chers fils de Rome, qui, étant plus proches de Nous et plus par­ti­cu­liè­re­ment confiés à Nos soins, êtes par-​là consti­tués vous-​mêmes flam­beau sur le can­dé­labre, levain par­mi vos frères, cité sur la mon­tagne, à vous dont les autres attendent à bon droit un plus grand cou­rage et une promp­ti­tude plus géné­reuse. Sachant y recon­naître un appel de Dieu et une digne rai­son de vivre, accueillez avec un noble élan de dévoue­ment la sainte consigne que vous confie aujourd’­hui votre Pasteur et Père : don­ner le signal d’un réveil vigou­reux de pen­sée et d’ac­tion, d’un réveil qui engage tout le monde sans nulle défec­tion – cler­gé et peuple, auto­ri­tés, familles et grou­pe­ments divers, chaque âme chré­tienne en par­ti­cu­lier – sur le front du renou­veau géné­ral de la vie chré­tienne, sur la ligne de défense des valeurs morales pour la réa­li­sa­tion de la jus­tice sociale, pour la recons­truc­tion de l’ordre chré­tien, en sorte que le visage même de la Ville, centre de l’Eglise depuis les temps aposto­liques, paraisse d’i­ci peu res­plen­dis­sant de sain­te­té et de beauté.

L’Heure de l’action.

Que la ville sur laquelle chaque âge a impri­mé les marques de glo­rieuses réa­li­sa­tions, deve­nues ensuite l’hé­ri­tage des na­tions, reçoive de ce siècle, des hommes qui la peuplent aujour­d’hui, l’au­réole pro­mo­trice du salut com­mun en un temps où des forces oppo­sées se dis­putent le monde. Voilà ce qu’es­pèrent d’elle les peuples chré­tiens ; et ce qu’ils attendent sur­tout, c’est l’ac­tion !

Ce n’est pas le moment de dis­cu­ter, de cher­cher de nou­veaux prin­cipes, d’as­si­gner de nou­veaux buts et objec­tifs. Les uns et les autres sont déjà connus et assu­rés dans leur sub­stance, parce qu’en­sei­gnés par le Christ lui-​même, mis en lumière par l’é­la­bo­ra­tion sécu­laire de l’Eglise, adap­tés aux cir­cons­tances immé­diates par les der­niers Souverains Pontifes ; ils n’at­tendent qu’une chose : leur réa­li­sa­tion concrète.

A qui servirait-​il de scru­ter les voies de Dieu et de l’es­prit si en pra­tique, on choi­sit les voies de la per­di­tion et qu’on plie doci­le­ment le dos à l’ai­guillon de la chair ? Quel pro­fit de savoir et de dire que Dieu est le Père et que les hommes sont frères, si de sa part on craint toute inter­ven­tion dans la vie pri­vée et publique ? A quoi bon dis­cu­ter de la jus­tice, de la cha­ri­té, de la paix, si déjà la volon­té est déci­dée à fuir l’im­mo­la­tion, le cœur déter­mi­né à s’en­fer­mer dans une soli­tude gla­ciale, si per­sonne n’ose prendre l’i­ni­tia­tive de bri­ser les bar­rières de la haine qui divise, pour cou­rir au-​devant d’une sin­cère entente ? Tout cela ne ferait que rendre plus cou­pables les fils de la lumière, aux­quels il sera moins par­don­né, s’ils ont moins aimé. Ce n’est pas avec cette incon­sé­quence et cette iner­tie que l’Eglise chan­gea à ses débuts la face du monde, qu’elle s’é­ten­dit rapi­de­ment et conti­nua à tra­vers les siècles son œuvre bien­fai­sante qui lui valut l’ad­mi­ra­tion et la confiance des peuples.

Qu’il soit bien clair, chers fils, qu’à la racine des maux actuels et de leurs funestes consé­quences, il n’y a pas, comme avant la venue du Christ ou dans les régions encore païennes, l’in­vin­cible igno­rance des des­ti­nées éter­nelles de l’homme et des voies maî­tresses pour les atteindre, mais bien la léthar­gie de l’es­prit, l’a­né­mie de la volon­té, la froi­deur des cœurs. Les hommes atteints de cette conta­gion tentent, pour se jus­ti­fier, de s’en­tou­rer des antiques ténèbres et cherchent un ali­bi dans de nou­velles et anciennes erreurs. C’est donc sur leurs volon­tés qu’il faut agir.

Se placer devant la situation concrète.

Que l’ac­tion, à laquelle Nous convions aujourd’­hui pas­teurs et fidèles, reflète celle de Dieu : qu’elle soit éclai­rante et uni­fiante, géné­reuse et aimante. A cette fin, vous pla­çant devant la situa­tion concrète de votre ville, qui est aus­si la Nôtre, faites en sorte que les besoins soient bien iden­ti­fiés, les buts bien clairs, les forces dis­po­nibles bien dénom­brées, de façon que les res­sources ini­tiales actuelles ne soient pas négli­gées faute de les connaître, ni employées de manière désor­don­née, ni gaspil­lées en acti­vi­tés secon­daires. Qu’on invite les âmes de bonne volon­té ; qu’elles s’offrent elles-​mêmes spon­ta­né­ment. Que leur foi soit la fidé­li­té incon­di­tion­née à la per­sonne de Jésus-​Christ et à ses ensei­gne­ments. Que leur obla­tion soit humble et obéis­sante ; que leur œuvre s’in­sère comme un élé­ment actif dans le vaste cou­rant que Dieu ani­me­ra et condui­ra par le moyen de ses ministres.

Plan de Travail.

Dans ce but. Nous invi­tons Notre Vénérable Frère le Car­dinal Vicaire, à assu­mer, pour le dio­cèse de Rome, la haute direc­tion de cette action de régé­né­ra­tion et de salut. Nous som­mes cer­tain qu’ils ne man­que­ront ni en nombre, ni en qua­li­té, les cœurs géné­reux qui accour­ront à Notre appel et réa­li­se­ront Notre sou­hait. Des âmes ardentes attendent anxieu­se­ment d’être convo­quées ; qu’on assigne à leur fré­mis­sante impa­tience le vaste champ à défri­cher. D’autres som­meillent : il fau­dra les réveiller ; les tièdes, il fau­dra les encou­ra­ger ; les déso­rien­tées, il fau­dra les gui­der. Toutes ces âmes requièrent un sage enca­drement, un emploi judi­cieux, un rythme de tra­vail correspon­dant à l’ur­gente néces­si­té de défense, de conquête, de construc­tion posi­tive. C’est ain­si que Rome retrou­ve­ra sa mis­sion sécu­laire de maî­tresse spi­ri­tuelle des nations, non seule­ment comme elle le fut et l’est, par la Chaire de véri­té que Dieu éta­blit en son centre, mais aus­si par l’exemple de son peuple rede­ve­nu fervent dans la foi, exem­plaire dans les mœurs, una­nime dans l’ac­com­plis­se­ment de ses devoirs reli­gieux et civils, et s’il plaît à Dieu, pros­père et heu­reux. Nous sou­hai­tons volon­tiers que le puis­sant réveil auquel Nous vous exhor­tons aujour­d’hui, sus­ci­té et pour­sui­vi avec téna­ci­té selon le pro­gramme tra­cé – et que d’autres pour­ront illus­trer plus en détails – soit promp­te­ment imi­té par les dio­cèses proches et loin­tains, afin que Nos yeux puissent voir reve­nir au Christ, non seule­ment les villes, mais les nations, les conti­nents, l’hu­ma­ni­té entière.

Ultime appel.

Mettez donc la main à la char­rue : laissez-​vous ins­pi­rer par Dieu – qui le veut –, atti­rer par la noblesse de l’en­tre­prise, sti­mu­ler par son urgence ; que la crainte fon­dée du redou­table ave­nir qui résul­te­rait d’une cou­pable iner­tie, triomphe de toute hési­ta­tion et confirme toute volonté.

Votre sou­tien sera dans les prières des humbles et des petits, aux­quels vont vos soins les plus tendres, dans les dou­leurs accep­tées et offertes pour ceux qui souffrent. Vos efforts seront fécon­dés par les exemples et l’in­ter­ces­sion des Martyrs et des Saints qui ren­dirent sacré le sol de Rome. L’heureux suc­cès pour lequel Nous prions ardem­ment, sera béni et mul­ti­plié par la Vierge très sainte : car si en tout temps elle fut prête à étendre sa main pro­tec­trice sur les Romains, ses enfants, Nous ne dou­tons pas que main­te­nant aus­si, elle vou­dra faire sen­tir sa pro­tec­tion mater­nelle sur ces fils qui mon­trèrent tant d’affec­tueuse pié­té lors de sa récente glo­ri­fi­ca­tion, et dont le puis­sant hosan­na résonne encore dans le ciel de Rome.

Que vous soit enfin un récon­fort et un sou­tien la Bénédiction apos­to­lique que, dans l’ef­fu­sion de Notre cœur. Nous vous accor­dons, à vous tous qui Nous écou­tez, à vos familles, à vos œuvres et à cette ville éter­nelle dont la foi, dès les temps de l’Apôtre, est annon­cée dans le monde entier [3], et dont la gran­deur chré­tienne, phare de véri­té, d’a­mour et de paix, se per­pé­tue à tra­vers les siècles[4].

Source : Document Pontificaux de S. S. Pie XII, Editions Saint-​Augustin Saint Maurice – D’après le texte ita­lien des A. A. S., XXXXIV, 1952, p. 158.

Notes de bas de page

  1. De fait, en février 1952, s’ou­vrait à Rome une grande mis­sion, à la tête de laquelle Pie XII pla­ça son Vicaire géné­ral, pour le dio­cèse de Rome, le car­di­nal Micara. Des réunions pré­voyaient com­ment cette mis­sion se dérou­le­rait. De son côté, le Père Lombardi S. J. com­men­ta sur les ondes l’ap­pel du Saint-​Père. Dans son allo­cu­tion aux curés de Rome, du 8 mars, le Pape reve­nait sur le même sujet (Cf. p. 61).[]
  2. Rom., XIII, 2.[]
  3. Cf. Rom., I, 8.[]
  4. La ville de Rome compte actuel­le­ment 1.800.000 habi­tants : en 1920, il n’y en avait que 800.000. Le déve­lop­pe­ment des paroisses ne s’est pas dérou­lé au même rythme. En 1.900, il y avait 58 paroisses ; il y en a aujourd’­hui, 127. En comp­tant les autres lieux de culte, on arrive au total de 420 églises, 15 ora­toires et 66 chapelles.

    Pour des­ser­vir les 127 paroisses, il y a 440 prêtres envi­ron, soit un prêtre pour plus de 4.000 habitants.

    Certaines paroisses ont 30 ou 40.000 âmes, avec 5 ou 6 prêtres pour en por­ter la charge.

    On estime qu’à Rome 10% des hommes et des jeunes gens font leurs Pâques. De même 400.000 Romains assistent à la messe domi­ni­cale. De plus, une par­tie impor­tante de la po­pulation de Rome vit dans une misère noire et l’im­mo­ra­li­té des jeunes dépasse toute expres­sion.[]