Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

8 novembre 1952

Discours aux professeurs d’éducation physique

Table des matières

Un Congrès scien­ti­fique du Sport et de l’Education phy­sique avait réuni à Rome, 800 par­ti­ci­pants. Recevant ceux-​ci en son palais de Castel Gandolfo, le Saint-​Père s’ex­pri­ma comme suit :

De grand cœur, Messieurs, Nous vous adres­sons la bien­ve­nue, à vous qu’un com­mun et noble idéal réunit dans la Ville Eter­nelle et qu’un même sen­ti­ment filial a conduits aujourd’­hui en Notre pré­sence. Vous êtes venus Nous pré­sen­ter vos hom­mages et renou­ve­ler en Nous en même temps la haute satis­fac­tion que Nous éprou­vons tou­jours à Nous entre­te­nir au sein d’as­sem­blées choi­sies de spé­cia­listes en tous les domaines des sciences ayant l”« homme » pour objet.

Votre Congrès scien­ti­fique natio­nal, consa­cré aux acti­vi­tés gymnico-​sportives, répond sans nul doute à une néces­si­té du temps pré­sent, oppor­tu­né­ment remar­quée par la sen­si­bi­li­té de votre conscience qui sait ce que le sport et la gym­nas­tique signi­fient, spé­cia­le­ment pour un peuple moderne : com­bien leur pra­tique est répan­due dans tous les milieux, com­bien vif est l’in­té­rêt qu’ils sus­citent auprès de tous, com­bien impor­tantes et mul­tiples les réper­cus­sions qui en dérivent tant pour les person­nes que pour la socié­té. Qu’il suf­fise de signa­ler les formes très diverses que l’exer­cice du sport embrasse dans sa vaste exten­sion : gym­nas­tique de chambre, gym­nas­tique sco­laire, gymnasti­que sué­doise, exer­cices aux agrès, course, saut, esca­lade, gymnas­tique ryth­mique, marche, équi­ta­tion, ski et autres sports d’hi­ver, nata­tion, cano­tage, escrime, lutte, pugi­lat, et tant d’autres encore, par­mi les­quels ceux si popu­laires du foot­ball et du cyclisme.

L’intérêt avec lequel on cultive et on suit une acti­vi­té si intense est démon­tré par la presse. Il n’y a plus, peut-​on dire, de jour­nal qui n’ait sa page spor­tive, et nom­breux sont les pério­diques consa­crés exclu­si­ve­ment au sport, sans par­ler des fré­quentes émis­sions qui informent le public à ce sujet. En outre, sport et gym­nas­tique ne sont pas seule­ment pra­ti­qués à titre indi­vi­duel : il y a aus­si des asso­cia­tions for­mées dans ce but, des com­pé­ti­tions et des fêtes, les unes locales, les autres à carac­tère natio­nal ou inter­na­tio­nal et fina­le­ment, reve­nus à la vie, les Jeux Olympiques, dont les joutes sont atten­dues avec une vive impa­tience par le monde entier.

Quelle fin pour­suivent les hommes en une acti­vi­té si vaste, si répan­due ? L’usage, le déve­lop­pe­ment, la maî­trise – par le moyen et au ser­vice de l’homme – des éner­gies enfer­mées dans le corps ; la joie qu’é­prouve l’ar­tiste quand il se sert, en le domi­nant, de son instrument.

Qu’a vou­lu votre Congrès ? Rechercher et mettre en évi­dence les lois aux­quelles le sport et la gym­nas­tique doivent se con­former pour atteindre leur but ; lois qui sont tirées de l’a­na­to­mie, de la phy­sio­lo­gie et de la psy­cho­lo­gie, selon les plus récentes conquêtes de la bio­lo­gie, de la méde­cine et de la psy­cho­lo­gie, comme le démontre ample­ment votre programme.

Mais vous avez dési­ré éga­le­ment que Nous-​même ajou­tions un mot concer­nant les pro­blèmes reli­gieux et moraux qui déri­vent de l’ac­ti­vi­té gymnico-​sportive, et que Nous indi­quions les normes aptes à régler une matière si importante.

Il faut viser la perfection entière de l’homme.

Ici, comme en d’autres cas, pour arri­ver à des déduc­tions claires et sûres, il faut poser à la base le prin­cipe sui­vant : tout ce qui sert à atteindre une fin déter­mi­née doit prendre sa règle et sa mesure de cette fin elle-​même. Or le sport et la gymnasti­que ont, comme fin pro­chaine, d’é­du­quer, de déve­lop­per et de for­ti­fier le corps du point de vue sta­tique et dyna­mique ; comme fin plus éloi­gnée, l’u­ti­li­sa­tion, par l’âme, du corps ain­si pré­pa­ré, pour le déve­lop­pe­ment de la vie inté­rieure ou exté­rieure de la per­sonne ; comme fin encore plus pro­fonde, de contri­buer à sa per­fec­tion ; en der­nier lieu, comme fin suprême de l’homme en géné­ral, com­mune à toute forme d’ac­ti­vi­té humaine, rap­pro­cher l’homme de Dieu.

Ainsi éta­blies les fina­li­tés du sport et de la gym­nas­tique, il s’en­suit qu’on doit approu­ver en eux tout ce qui sert à atteindre les dif­fé­rents buts indi­qués, cha­cun natu­rel­le­ment à la place qui lui revient ; il faut par contre repous­ser tout ce qui ne conduit pas à ces buts ou s’en écarte ou sort de l’ordre qui leur est assigné.

Si l’on veut main­te­nant des­cendre aux appli­ca­tions concrètes des prin­cipes énon­cés, il Nous semble oppor­tun de consi­dé­rer sépa­ré­ment les prin­ci­paux fac­teurs qui inter­viennent dans les acti­vi­tés gymnico-​sportives et qui peuvent se com­pa­rer, comme Nous l’a­vons déjà indi­qué, et en dépit de nom­breuses dif­fé­rences, à ceux qui se ren­contrent dans l’exer­cice de l’art. On doit dis­tinguer dans l’art : l’ins­tru­ment, l’ar­tiste, l’u­ti­li­sa­tion de l’instru­ment. Dans la gym­nas­tique et dans le sport, l’ins­tru­ment est le corps vivant ; l’ar­tiste, c’est l’âme, qui forme avec le corps une uni­té de nature ; l’ac­tion, c’est l’exer­cice de la gym­nas­tique et du sport. Considérons-​les donc sous l’as­pect reli­gieux et moral et voyons quels ensei­gne­ments on peut en tirer pour le corps, pour l’âme et pour leur acti­vi­té dans le domaine gymnico-sportif.

Le corps humain.

Ce qu’est le corps humain, sa struc­ture et sa forme, ses membres et ses fonc­tions, ses ins­tincts et ses éner­gies, c’est ce qu’en­seignent lumi­neu­se­ment les sciences les plus diverses : l’ana­tomie, la phy­sio­lo­gie, la psy­cho­lo­gie et l’es­thé­tique pour ne men­tion­ner que les plus impor­tantes. Ces sciences vous fournis­sent de jour en jour plus lar­ge­ment de nou­velles connais­sances et nous conduisent d’é­ton­ne­ment en éton­ne­ment : elles nous montrent la mer­veilleuse struc­ture du corps et l’har­mo­nie de ses par­ties, même les plus petites ; la téléo­lo­gie qui lui est imma­nente et qui mani­feste à la fois la constance de ses ten­dances et leur capa­ci­té très éten­due d’a­dap­ta­tion ; elles nous découvrent à côté de centres d’éner­gie sta­tique, un dyna­misme de mou­ve­ment et d’é­lan vers l’ac­tion ; elles nous révèlent des méca­nismes – si on peut les appe­ler ain­si – d’une finesse et d’une sen­si­bi­li­té, mais aus­si d’une puis­sance et d’une résis­tance comme on n’en ren­contre dans aucun des plus modernes appa­reils de pré­ci­sion. Pour ce qui regarde l’es­thé­tique, les génies artis­tiques de tous les temps, dans la pein­ture et dans la sculp­ture bien qu’ils aient réus­si à appro­cher splen­di­de­ment leur modèle ont eux-​mêmes recon­nu l’i­nex­pri­mable attrait de la beau­té et de la vita­li­té, que la nature a don­né au corps humain.

La pen­sée reli­gieuse et morale recon­naît et accepte tout cela. Mais elle va bien plus avant : en ensei­gnant à rat­ta­cher le corps à sa pre­mière ori­gine, elle lui attri­bue un carac­tère sacré, dont les sciences natu­relles et l’art n’ont, par eux-​mêmes, aucune idée. Le Roi de l’u­ni­vers, pour cou­ron­ner digne­ment la créa­tion, for­ma – d’une manière ou d’une autre – du limon de la terre l’œuvre mer­veilleuse du corps humain et, souf­flant sur son visage, lui com­mu­ni­qua un souffle de vie, qui fit du corps l’ha­bi­ta­tion et l’ins­tru­ment de l’âme ; autre­ment dit il éle­va par lui la matière au ser­vice immé­diat de l’es­prit et par là rap­pro­cha et unit en une syn­thèse – dif­fi­cile à explo­rer pour notre esprit – le monde spi­ri­tuel et le monde maté­riel, non seule­ment par un lien pure­ment exté­rieur, mais dans l’u­ni­té de la nature humaine. Elevé ain­si à l’hon­neur d’être l’ha­bi­ta­tion de l’es­prit, le corps humain était prêt à rece­voir la digni­té de temple même de Dieu, avec les pré­ro­ga­tives qui conviennent à un édi­fice à Lui consa­cré, et même de plus hautes encore. De fait, selon la parole expresse de l’Apôtre, le corps appar­tient au Seigneur, les corps sont « mem­bres du Christ ». « Ne savez-​vous pas – s’écrie-​t-​il – que vos membres sont le temple de l’Esprit, qui est en vous, qui vous a été don­né par Dieu, et que vous ne vous appar­te­nez pas ?… Glorifiez et por­tez Dieu dans votre corps » [1].

Il est bien vrai que sa condi­tion pré­sente de corps mor­tel l’ap­pa­rente au cou­rant géné­ral qui entraîne les autres vivants, dans une course sans frein vers la des­truc­tion. Mais le retour à la pous­sière n’est pas le des­tin défi­ni­tif du corps humain, puisque nous appre­nons de la bouche de Dieu qu’il sera rap­pe­lé à la vie – une vie immor­telle cette fois – lorsque le sage et mys­té­rieux des­sein de Dieu, qui se déroule, sem­blable aux vicis­situdes de la vie végé­tale, aura son achè­ve­ment sur la terre. « Semé dans la cor­rup­tion, (le corps) res­sus­cite incor­rup­tible ; semé dans l’i­gno­mi­nie, il res­sus­cite glo­rieux ; semé dans la fai­blesse, il res­sus­cite plein de force ; semé corps ani­mal, il res­suscite corps spi­ri­tuel[2]. »

La Révélation nous enseigne donc au sujet du corps de l’hom­me de sublimes véri­tés, que les sciences natu­relles et l’art sont inca­pables de décou­vrir par eux-​mêmes, véri­tés qui confèrent au corps une nou­velle valeur et une digni­té plus éle­vée et par consé­quent un plus haut motif à méri­ter le res­pect. Le sport et la gym­nas­tique n’ont cer­tai­ne­ment rien à craindre de ces prin­cipes reli­gieux et moraux cor­rec­te­ment appli­qués ; il faut toute­fois exclure cer­taines formes qui sont en oppo­si­tion avec le res­pect indi­qué à l’instant.

La saine doc­trine enseigne à res­pec­ter le corps, mais non à l’es­ti­mer plus qu’il n’est juste. Le prin­cipe est celui-​ci : soin du corps, accrois­se­ment de vigueur du corps, oui ; culte du corps, divi­ni­sa­tion du corps, non, pas plus que divi­ni­sa­tion de la race et du sang avec leurs pré­sup­po­sés soma­tiques ou leurs élé­ments consti­tu­tifs. Le corps n’oc­cupe pas chez l’homme la pre­mière place ; ni le corps ter­restre et mor­tel, tel qu’il existe main­te­nant, ni le corps glo­ri­fié et spi­ri­tua­li­sé, tel qu’il sera un jour. Ce n’est pas au corps, tiré du limon de la terre, que revient le pri­mat dans le com­po­sé humain, mais à l’es­prit, à l’âme spirituelle.

Non moins impor­tante est une autre règle fon­da­men­tale conte­nue aus­si dans un pas­sage de la Sainte Ecriture. On lit en effet dans la lettre de S. Paul aux Romains : « Je vois dans mes membres une autre loi, qui s’op­pose à la loi de mon esprit et me rend esclave de la loi du péché qui est dans mes mem­bres » [3]. On ne pour­rait décrire de façon plus vivante le drame quo­ti­dien dont est tis­sée la vie de l’homme. Les ins­tincts et les forces du corps se font sen­tir, et, étouf­fant la voix de la rai­son, l’emportent sur les éner­gies de la bonne volon­té depuis le jour où leur pleine subor­di­na­tion à l’es­prit fut per­due par le péché originel.

Dans l’u­sage et l’exer­cice inten­sifs du corps, il faut tenir compte de ce fait. De même qu’il y a une gym­nas­tique et un Sport qui, par leur aus­té­ri­té, concourent à réfré­ner les ins­tincts, ain­si il existe d’autres formes de sport qui les réveillent, soit par la force vio­lente, soit par les séduc­tions de la sen­sua­li­té. Du point de vue esthé­tique aus­si, par le plai­sir de la beau­té, par l’ad­mi­ra­tion du rythme dans la danse et dans la gym­nas­tique, l’ins­tinct peut insi­nuer son venin dans les âmes. Il y a en outre dans le sport et dans la gym­nas­tique, dans les exer­cices ryth­miques et dans la danse, un cer­tain nudisme qui n’est ni né­cessaire ni conve­nable. Ce n’est pas sans rai­son qu’il y a quel­ques décades un obser­va­teur tout à fait impar­tial devait avouer :

« Ce qui dans ce domaine inté­resse la masse, ce n’est pas la beau­té de la nudi­té, mais la nudi­té de la beau­té ». A une telle manière de pra­ti­quer la gym­nas­tique et le sport, le sens reli­gieux et moral oppose son Veto.

En un mot, le sport et la gym­nas­tique doivent non pas com­mander et domi­ner, mais ser­vir et aider. C’est leur fonc­tion, et c’est là qu’ils trouvent leur justification.

L’âme humaine.

En réa­li­té, à quoi ser­vi­raient l’u­sage et le déve­lop­pe­ment du corps, de ses éner­gies, de sa beau­té, s’ils n’é­taient pas au ser­vice de quelque chose de plus noble et de plus durable : de l’âme ? Le sport qui ne sert pas l’âme ne sera qu’une vaine agi­tation de membres, une osten­ta­tion de beau­té caduque, une joie éphé­mère. Dans son grand dis­cours de Capharnaüm, vou­lant arra­cher ses audi­teurs à leurs sen­ti­ments bas­se­ment maté­ria­listes et les conduire à une intel­li­gence plus spi­ri­tuelle, Jésus-​Christ for­mu­la un prin­cipe géné­ral : « C’est l’es­prit qui vivi­fie, la chair ne sert de rien » 6. Ces divines paroles, qui ren­ferment une ma­xime fon­da­men­tale de la vie chré­tienne, valent aus­si pour le jeu et le sport. L’âme est le fac­teur déter­mi­nant et défi­ni­tif de toute opé­ra­tion exté­rieure, de même que ce n’est pas le vio­lon qui dé­termine la nais­sance de la mélo­die, mais la touche géniale de l’ar­tiste, sans laquelle l’ins­tru­ment, même le plus par­fait, reste­rait muet. Ainsi en est-​il pour les mou­ve­ments har­mo­nieux des membres dans la gym­nas­tique, pour les dépla­ce­ments agiles et avi­sés dans les jeux, pour les étreintes puis­santes des muscles dans la lutte : le fac­teur prin­ci­pal et déter­mi­nant n’est pas le corps, mais l’âme ; si celle-​ci l’a­ban­don­nait, il tom­be­rait, comme toute autre masse inerte. C’est d’au­tant plus vrai que le lien qui les unit est plus étroit : dans l’homme, c’est une union sub­stan­tielle en ver­tu de laquelle les deux élé­ments s’u­nissent pour for­mer une seule nature ; union bien dif­fé­rente du rap­port d’as­so­cia­tion qui existe entre l’ar­tiste et son vio­lon. Dans le sport et dans la gym­nas­tique, donc, comme dans le jeu de l’ar­tiste, l’élé­ment prin­ci­pal, domi­nant, est l’es­prit, l’âme ; non l’ins­tru­ment, le corps.

Fondée sur de tels prin­cipes, la conscience reli­gieuse et morale exige que dans l’ap­pré­cia­tion du sport et de la gym­nas­tique, dans le juge­ment sur la per­sonne des ath­lètes, dans le tri­but d’ad­mi­ra­tion à leurs entre­prises, le res­pect de cette hié­rar­chie des valeurs soit pris comme cri­té­rium fon­da­men­tal, de telle sorte que la plus grande louange n’aille pas à celui qui pos­sède les muscles les plus forts et les plus agiles, mais à celui qui fait preuve aus­si d’une capa­ci­té plus rapide de les sou­mettre à la maî­trise de l’esprit.

Une seconde exi­gence de l’ordre reli­gieux et moral, basée sur la même échelle des valeurs, inter­dit, en cas de conflit, de sacri­fier à l’a­van­tage du corps les inté­rêts intan­gibles de l’âme. La véri­té et la pro­bi­té, l’a­mour, la jus­tice et l’é­qui­té, l’in­té­gri­té morale et la pudeur natu­relle, le soin obli­ga­toire de la vie et de la san­té, de la famille et de la pro­fes­sion, de la bonne répu­tation et du véri­table hon­neur, ne doivent pas être subor­don­nés à l’ac­ti­vi­té spor­tive, à ses vic­toires et à ses gloires. Comme dans les autres arts et acti­vi­tés, ain­si dans le sport c’est une loi immuable que l’heu­reux suc­cès n’est pas une sûre garan­tie de rec­ti­tude morale.

Une troi­sième exi­gence concerne le degré d’im­por­tance qui revient au sport dans l’en­semble des acti­vi­tés humaines. Il ne s’a­git donc plus ici de consi­dé­rer ni d’ap­pré­cier le corps et l’âme dans les limites du sport et de la gym­nas­tique, mais de pla­cer ces der­niers dans le cadre bien plus vaste de la vie, et d’exa­mi­ner alors la valeur qu’il convient de leur recon­naître. Sous la direc­tion de la saine rai­son natu­relle et beau­coup plus de la conscience chré­tienne, cha­cun peut arri­ver à la règle cer­taine que l’en­traî­ne­ment et la maî­trise du corps exer­cée par l’âme, la joie de sen­tir la force que l’on pos­sède et la réus­site de ses entre­prises spor­tives, ne sont ni l’élé­ment unique ni l’élé­ment prin­ci­pal des acti­vi­tés humaines. Ce sont des aides et des acces­soires esti­mables, certes ; mais non des valeurs de vie indis­pen­sables, ni des néces­si­tés morales abso­lues. Elever la gym­nas­tique, le sport, l’exer­cice ryth­mique, avec tout ce qui s’y rat­tache, au rang de but suprême de la vie, serait en véri­té trop peu pour l’homme, dont des aspi­ra­tions, ten­dances et facul­tés bien plus éle­vées consti­tuent la gran­deur hors pair.

En consé­quence tous les spor­tifs ont le devoir de conser­ver cette juste concep­tion du sport ; non point pour trou­bler ou dimi­nuer la joie qu’ils en tirent, mais pour les pré­ser­ver du dan­ger de négli­ger des devoirs bien plus éle­vés concer­nant leur digni­té et le res­pect envers Dieu et envers eux-mêmes.

Nous ne vou­lons pas conclure cette consi­dé­ra­tion sans adres­ser une parole à une caté­go­rie par­ti­cu­lière de per­sonnes, dont le nombre s’est mal­heu­reu­se­ment accru depuis les deux cruelles guerres qui ont affli­gé le mon­dé ; c’est-​à-​dire à ceux que des défi­ciences phy­siques ou psy­chiques rendent inaptes à la gym­nastique et au sport et qui, sou­vent, spé­cia­le­ment les plus jeunes, en souffrent amè­re­ment. Tout en sou­hai­tant que l’an­tique adage Mens sana in cor­pore sano devienne tou­jours plus lar­ge­ment le sort de la géné­ra­tion pré­sente, c’est un devoir pour tous de s’ar­rê­ter avec une atten­tion et une com­pas­sion par­ti­cu­lières sur ces cas, dont le des­tin ter­restre est dif­fé­rent. Toutefois la digni­té humaine, le devoir et son accom­plis­se­ment ne sont pas liés à cette devise. Nombreux sont les exemples dans la vie de chaque jour, outre ceux éche­lon­nés tout au long de l’his­toire, qui dé­montrent que rien n’empêche qu’un corps infirme ou dimi­nué puisse abri­ter une âme saine, par­fois grande et même géniale et héroïque. Tout homme, même malade et par consé­quent inapte à tout sport, est tou­te­fois un homme véri­table qui réa­lise, même dans ses défi­ciences phy­siques, un des­sein par­ti­cu­lier et mysté­rieux de Dieu. S’il embrasse de bon cœur cette dou­lou­reuse mis­sion, por­tant la volon­té de Dieu et por­té par elle, il sera en mesure de par­cou­rir plus sûre­ment le che­min de la vie, tra­cé pour lui sur un sen­tier caillou­teux et héris­sé d’é­pines, dont le renon­ce­ment for­cé aux joies du sport n’est pas la moindre. Ce sera son titre par­ti­cu­lier de noblesse et de magna­ni­mi­té de lais­ser sans envie les autres jouir de leur force phy­sique et de leurs membres, bien plus de prendre part géné­reu­se­ment à leur joie, comme d’un autre côté les per­sonnes saines et robustes doivent, dans un fra­ter­nel et chré­tien échange, pra­ti­quer et témoi­gner au malade une pro­fonde com­pré­hen­sion et une cor­diale bienveil­lance. Que l’in­firme « porte les poids » des autres, et que les autres, qui dans la plu­part des cas, sinon dans tous, n’ont pas seule­ment les membres sains mais ont éga­le­ment, – Nous n’en dou­tons pas, – leur croix, soient heu­reux de mettre leurs forces au ser­vice du frère malade. « Portez les uns les poids des autres et ain­si vous satis­fe­rez la loi du Christ [4]. » « Et si un membre souffre, tous les membres souffrent ensemble ; si un membre est hono­ré, tous les membres se réjouissent ensemble [5]. »

La pratique du sport.

Il reste à dire une parole au sujet de la pra­tique du sport, c’est-​à-​dire sur les moyens concrets, pour que votre acti­vi­té atteigne ses buts, main­tienne les valeurs, ban­nisse les abus que Nous venons d’indiquer.

Tout ce qui concerne l’as­pect hygié­nique et tech­nique, les exi­gences déri­vant de l’a­na­to­mie, de la phy­sio­lo­gie, de la psycho­logie et d’autres sciences spé­ciales bio­lo­giques ou médi­cales, tout cela entre dans le cadre de votre com­pé­tence et a été l’ob­jet de vos pro­fondes discussions.

En revanche tout ce qui regarde le côté reli­gieux et moral, le prin­cipe de fina­li­té déjà expo­sé au début, vous donne la clef pour la solu­tion des pro­blèmes qui pour­ront sur­gir devant le tri­bu­nal de votre conscience. Mais dans l’ac­ti­vi­té ordi­naire, qu’il vous suf­fise de vous rap­pe­ler que toute action (ou omis­sion) humaine tombe sous les pres­crip­tions de la loi natu­relle, des pré­ceptes posi­tifs de Dieu et de l’au­to­ri­té humaine com­pé­tente ; triple loi qui, en véri­té, n’en est qu’une seule, la volon­té divine mani­fes­tée de diverses façons. Au jeune homme riche de l’Evan­gile, le Seigneur répon­dit briè­ve­ment : « Si tu veux arri­ver à la vie, observe les com­man­de­ments ». Et à la nou­velle ques­tion : « Lesquels ? », le Rédempteur le ren­voya aux pres­crip­tions bien connues du Décalogue[6]. De même on peut éga­le­ment dire ici : Voulez-​vous agir comme il se doit dans la gym­nas­tique et dans le sport ? Observez les commandements.

Rendez à Dieu, en pre­mier lieu, l’hon­neur qui lui est dû, et, sur­tout, sanc­ti­fiez le jour du Seigneur, car le sport n’exempte pas des devoirs reli­gieux. « Je suis le Seigneur ton Dieu » – disait le Très-​Haut dans le Décalogue – « Tu n’au­ras point d’autre Dieu que moi [7] », donc pas même le corps dans les exer­cices phy­siques et dans le sport : ce serait comme un retour au paga­nisme. De même le qua­trième com­man­de­ment[8], expres­sion et pro­tec­tion de l’har­mo­nie vou­lue par le Créateur au sein de la famille, rap­pelle la fidé­li­té aux devoirs fami­liaux, qui doivent avoir la prio­ri­té sur les exi­gences sup­po­sées du sport et des asso­cia­tions sportives.

Les com­man­de­ments de Dieu viennent éga­le­ment pro­té­ger la vie per­son­nelle et celle d’au­trui, la san­té per­son­nelle et celle d’au­trui, qu’il n’est pas per­mis d’ex­po­ser incon­si­dé­ré­ment à un sérieux dan­ger par la gym­nas­tique et le sport [9].

C’est d’eux que tirent leur force éga­le­ment cer­taines lois, déjà connues des ath­lètes du paga­nisme, et que les authen­tiques spor­tifs main­tiennent à juste titre comme des lois invio­lables dans le jeu et dans les com­pé­ti­tions, et qui sont autant de points d’hon­neur : sin­cé­ri­té, loyau­té, esprit che­va­le­resque, en rai­son des­quels ils ont en hor­reur, comme une tache infa­mante, l’emploi de la ruse et de la trom­pe­rie ; le bon renom et l’hon­neur de l’ad­ver­saire sont pour eux aus­si chers et res­pec­tables que les leurs propres.

La lutte phy­sique devient ain­si comme une ascèse de ver­tus humaines et chré­tiennes ; elle doit même deve­nir et être telle, si dur que soit l’ef­fort exi­gé, afin que l’exer­cice du sport s’é­lève au-​dessus de lui-​même, atteigne un de ses objec­tifs moraux et soit pré­ser­vé de dévia­tions maté­ria­listes, qui en rabais­se­raient la valeur et la noblesse.

Voilà en bref ce que signi­fie la for­mule : Voulez-​vous agir comme il se doit dans la gym­nas­tique, dans le jeu, dans le sport ? Observez les com­man­de­ments, les com­man­de­ments dans leur sens objec­tif, simple et clair.

Nous esti­mons vous avoir expo­sé l’es­sen­tiel de ce que la reli­gion et la morale ont à dire sur le thème géné­ral de votre Congrès : « Age d’é­vo­lu­tion et acti­vi­té phy­sique ». Quand on res­pecte soi­gneu­se­ment le conte­nu reli­gieux et moral du sport, celui-​ci est appe­lé à prendre sa place dans la vie de l’homme comme un élé­ment d’é­qui­libre, d’har­mo­nie et de per­fec­tion, et comme une aide effi­cace dans l’ac­com­plis­se­ment de ses autres devoirs.

Mettez donc votre joie dans la pra­tique cor­recte de la gym­nastique, du sport. Apportez, même au milieu du peuple, leur cou­rant bien­fai­sant, afin que soit sans cesse plus flo­ris­sante la san­té phy­sique et psy­chique et que se for­ti­fient les corps au ser­vice de l’es­prit ; par-​dessus tout, enfin, n’ou­bliez pas, au milieu de la fré­mis­sante et enivrante acti­vi­té de la gym­nas­tique et du sport, ce qui vaut plus que tout dans la vie : l’âme, la conscience et, au som­met suprême, Dieu.

En expri­mant le sou­hait que la Providence avec sa grâce pro­tège, enno­blisse et sanc­ti­fie le sport et ses réa­li­sa­tions, Nous vous don­nons de tout cœur, en gage de Notre pater­nelle bien­veillance, la Bénédiction apostolique.

Source : Document Pontificaux de S. S. Pie XII, Editions Saint-​Augustin Saint Maurice – D’après le texte ita­lien des A. A. S., XXXXIV, 1952, p. 868.

Notes de bas de page
  1. I Cor., VI, 13–15, 19–20.[]
  2. I Cor. XV, 42–43-44.[]
  3. Rom. VII, 25.[]
  4. Gal. vi, 2.[]
  5. I Cor. XII, 26.[]
  6. Matth. XIX, 17–20.[]
  7. Ex. XX, 2–3.[]
  8. Ib., 12.[]
  9. Ib., 13.[]