Benoît XV

15 juin 1917

Lettre encyclique Humani Generis Redemptionem

Sur la prédication de la parole de Dieu

Donné à Rome, près Saint-​Pierre, en la fête du Sacré Cœur de Jésus, le 15 juin 1917

Aux Vénérables Frères, Patriarches, Primats, Archevêques et Evêques et autres Ordinaires locaux en paix et com­mu­nion avec le Siège Apostolique

Vénérables Frères, salut et Bénédiction Apostolique.

Par sa mort sur l’autel de la Croix, Jésus-​Christ avait consom­mé la rédemp­tion du genre humain ; et, vou­lant ame­ner les hommes à acqué­rir la vie éter­nelle par l’obéissance à ses pré­ceptes, il n’usa que d’un seul moyen la voix de ses pré­di­ca­teurs char­gés d’annoncer au monde tout entier ce qu’il faut croire et faire pour être sau­vé. Il plut à Dieu, par la folie de la pré­di­ca­tion, de sau­ver ceux qui croyaient (1 Cor 1, 21). Il choi­sit donc les Apôtres et, après les avoir rem­plis, par le minis­tère de l’Esprit Saint, des dons pro­por­tion­nés à une fonc­tion aus­si impor­tante : Allez, leur dit-​il, prê­cher l’Evangile dans le monde entier (Mc 16, 15). Et cette pré­di­ca­tion renou­ve­la la face du globe. Car, si les esprits des hommes, se déta­chant de leurs mul­tiples erreurs, ont fait retour à la véri­té ; si leurs cœurs, souillés de vices, se sont conver­tis à l’excellence de toutes les ver­tus, cette conver­sion, qui est l’effet de la foi chré­tienne, est véri­ta­ble­ment l’œuvre de la pré­di­ca­tion elle-​même : La foi est le fruit de l’audition, mais celle-​ci s’opère par la parole du Christ (Rm 10, 17). C’est pour­quoi – puisque par la volon­té de Dieu les choses se conservent par les mêmes causes qui les ont pro­duites – il est évident que la pré­di­ca­tion de la sagesse chré­tienne est des­ti­née, d’une manière divine, à conti­nuer l’œuvre du salut éter­nel et qu’elle est comp­tée à bon droit par­mi les choses les plus impor­tantes et les plus graves. Aussi devons-​Nous y appli­quer de pré­fé­rence Nos sol­li­ci­tudes et Nos pen­sées, sur­tout si elle semble perdre quelque chose de son inté­gri­té pre­mière, au détri­ment de son efficacité.

Voilà, en effet, Vénérables Frères, ce qui s’ajoute aux autres misères de ces temps, dont, plus que tout autre, Nous avons le sou­ci. Car, si Nous consi­dé­rons com­bien sont nom­breux ceux qui s’adonnent à la pré­di­ca­tion de la parole divine, Nous consta­tons que leur abon­dance est telle qu’elle dépasse peut-​être tout ce qu’on avait connu aupa­ra­vant. Cependant, si Nous obser­vons à quel point en sont les mœurs publiques et pri­vées, ain­si que les ins­ti­tu­tions des peuples, Nous voyons, de jour en jour, croître par­tout le dédain et l’oubli des choses sur­na­tu­relles : insen­si­ble­ment l’on s’écarte de la ver­tu chré­tienne qui est aus­tère, et chaque jour on rétro­grade vers la vie infâme des païens.

103. De ces maux, les causes sont mul­tiples et variées cepen­dant, l’on doit déplo­rer, et per­sonne ne pour­rait le nier, que les pré­di­ca­teurs n’y apportent point de remèdes suf­fi­sants. La parole de Dieu a‑t-​elle donc ces­sé d’être telle que la décri­vait l’Apôtre, c’est-à-dire ani­mée et effi­cace, et plus péné­trante qu’aucun glaive à deux tran­chants (He 4, 12) ? Un long usage en a‑t-​il émous­sé l’acier ? Si ce glaive ne mani­feste point par­tout sa puis­sance, la faute en est cer­tai­ne­ment à ceux qui ne
l’emploient pas comme il convient. On ne peut dire, en effet, que les Apôtres ont eu affaire à une époque meilleure que la nôtre, comme s’il y avait eu alors plus de doci­li­té à l’Evangile, ou moins de révolte contre la loi divine !

Aussi comprenons-​Nous à quel point il Nous incombe de rap­pe­ler par­tout, et avec le zèle très grand que requiert la gra­vi­té du sujet, la règle vers laquelle doit être diri­gée la pré­di­ca­tion de la parole divine selon l’ordre du Christ Notre Seigneur et les décrets de l’Eglise ; la conscience de Notre devoir apos­to­lique Nous en aver­tit, et Nous y sommes plei­ne­ment exhor­té par l’exemple de Nos deux Prédécesseurs les plus proches.

104. Tout d’abord, Vénérables Frères, il nous faut recher­cher les causes pour les­quelles on s’est, dans l’espèce, écar­té du droit che­min. Elles semblent, à pre­mière vue, se rame­ner à trois : ou le minis­tère de la pré­di­ca­tion est assu­mé par qui n’est pas auto­ri­sé à l’exercer, ou le pré­di­ca­teur s’en fait une fausse concep­tion, ou il ne s’acquitte pas de cette fonc­tion de la manière qu’il faudrait.

Celle-​ci, d’après la doc­trine du Concile de Trente [1], est avant tout per­son­nelle aux évêques. Et vrai­ment, les Apôtres, qu’ont rem­pla­cés les évêques en leur suc­cé­dant, esti­maient que cette charge sur­tout fai­sait par­tie de leur devoir pas­to­ral. Ainsi saint Paul dira : Le Christ ne m’a pas envoyé pour bap­ti­ser, mais pour prê­cher (1 Co 1, 17). Voici, de même, la pen­sée des autres Apôtres : Il ne convient pas que nous lais­sions la parole de Dieu pour ser­vir aux tables (Ac 6, 2). Pourtant, les évêques se doivent à toutes sortes d’affaires inté­res­sant l’administration de leurs dio­cèses ; dès lors, bien que la pré­di­ca­tion soit pour eux l’objet d’un devoir per­son­nel, il leur est néces­saire de recou­rir à autrui pour les rem­pla­cer dans un minis­tère auquel ils ne peuvent, ni tou­jours ni en toute occa­sion, satis­faire par eux-mêmes.

C’est pour­quoi ceux qui l’exercent sans l’autorisation des évêques rem­plissent, à n’en pas dou­ter, une charge épis­co­pale. – Est donc éta­blie cette pre­mière loi : per­sonne ne peut, de son propre chef, s’adjuger la fonc­tion de prê­cher ; à qui la désire, il faut une mis­sion légi­time, et seul l’évêque peut l’accorder : Comment prêcheront-​ils, s’ils ne sont envoyés ? (Rm 10, 15).

105. Envoyés, les apôtres le furent, en effet, et par Celui qui est le suprême Pasteur et Evêque de nos âmes (cf. 1 P 2, 25); les soixante-​douze dis­ciples l’étaient aus­si. Et – bien que le Christ l’eût déjà consti­tué un vase d’élection afin qu’il por­tât son nom devant les nations et les rois (cf. Ac 9, 15) – Paul, à son tour, entra dans l’apostolat quand les anciens, obéis­sant au com­man­de­ment de l’Esprit-Saint, le lais­sèrent par­tir après lui avoir impo­sé les mains (cf. Ac 13, 2.3). L’on en a tou­jours usé de la sorte aux pre­miers temps de l’Eglise. Tous ceux qui, comme Origène, brillaient dans les rangs du cler­gé ou furent dans la suite éle­vés à l’épiscopat, s’adonnèrent à la pré­di­ca­tion avec l’autorisation de l’évêque dont ils dépen­daient : ain­si firent Cyrille de Jérusalem, Jean Chrysostome, Augustin et tous les anciens Docteurs de l’Eglise.

106. Mais main­te­nant, Vénérables Frères, une autre manière d’agir semble, depuis long­temps, pas­sée en usage. Nombreux sont les ora­teurs à qui s’appliquerait jus­te­ment cette plainte du Seigneur, dans Jérémie : Je n’ai pas envoyé de pro­phètes, et ils courent d’eux-mêmes (Jr 23, 21). D’un esprit heu­reu­se­ment doué, ou pour tout autre motif, quelqu’un trouve-​t-​il bon d’entreprendre le minis­tère de la parole (Ac 6, 2) ? La chaire des églises lui est d’un accès facile, comme si le pre­mier venu pou­vait, selon son bon plai­sir, se livrer aux joutes ora­toires ! C’est pour­quoi, Vénérables Frères, il vous appar­tient de mettre fin, dès main­te­nant, à un tel dérè­gle­ment, et, puisque vous avez à rendre compte à Dieu et à l’Eglise du pâtu­rage que vous four­nis­sez à vos trou­peaux, ne lais­sez pas quelqu’un s’introduire sans votre ordre dans la ber­ge­rie, et paître à sa guise les bre­bis du Christ. Et que, dès main­te­nant, per­sonne, dans vos dio­cèses, n’ait le pou­voir de prê­cher si vous ne l’avez tout d’abord appe­lé et approuvé.

107. Aussi, don­nez une très vigi­lante atten­tion à ceux à qui vous confiez une aus­si sainte fonc­tion. En cette matière, le décret du Concile de Trente ne donne aux évêques qu’une seule per­mis­sion : celle de choi­sir des sujets « idoines, c’est-à-dire capables de s’acquitter avec avan­tage du minis­tère de la pré­di­ca­tion » [2]. Avec avan­tage, est-​il dit – notez ce mot : il est la quin­tes­sence de la règle – et non avec élo­quence, applau­dis­se­ments des audi­teurs ; mais bien avec fruit pour les âmes, ce à quoi doit tendre – comme à sa fin – l’exercice de la parole divine.

108. Et si vous dési­rez de Nous une défi­ni­tion plus pré­cise, Nous vous dirons que sont réel­le­ment capables ceux en qui vous aurez dis­cer­né les signes de l’appel divin. Nul ne s’arroge cette digni­té, il faut y être appe­lé par Dieu (He 5, 4), telle est la condi­tion de l’admission au sacer­doce, et qui demeure la même pour juger de l’habileté et de l’aptitude d’un sujet en vue de la pré­di­ca­tion. Et cette voca­tion n’est point dif­fi­cile à recon­naître. En effet, le Christ, notre Seigneur et Maître, alors qu’il
s’apprêtait à mon­ter au ciel, ne dit pas du tout aux Apôtres de s’en aller, à l’instant même et cha­cun de son côté, pour com­men­cer de prê­cher : Restez dans la ville, leur dit-​il, jusqu’à ce que vous soyez revê­tus de la force d’en haut (Lc 24, 49).

Si donc quelqu’un est revê­tu de la force d’en haut, cela fera voir qu’il est appe­lé à cette fonc­tion. Quel que soit d’ailleurs le mode de cette mani­fes­ta­tion, on peut en consta­ter les effets sur la per­sonne des Apôtres aus­si­tôt qu’ils eurent reçu cette ver­tu d’en haut. En effet, dès que l’Esprit Saint fut des­cen­du en eux – et nous ne nous occu­pons pas des mer­veilleux cha­rismes dont ils furent enri­chis – de rudes et igno­rants qu’ils étaient, ils furent trans­for­més en hommes doctes et parfaits.

109. Sera donc à bon droit consi­dé­ré comme appe­lé à la pré­di­ca­tion le prêtre qui pos­sède et la science et la ver­tu qui conviennent, pour­vu qu’il ait éga­le­ment les dons natu­rels dont il est besoin pour ne pas ten­ter Dieu ; et rien ne s’opposera alors à ce que l’évêque l’accepte en vue de ce minis­tère. C’est cela même que veut le Concile de Trente, quand il décrète que les évêques ne doivent pas per­mettre de prê­cher à « ceux dont les mœurs et la doc­trine ne sont pas approu­vées » [3]. Aussi l’évêque se doit-​il de mettre très long­temps à l’épreuve ceux qu’il pense char­ger de cet office ; par ce moyen, il connaî­tra la richesse de leur doc­trine, la sain­te­té de leur vie, et il en appré­cie­ra la valeur. Agir, au contraire, avec mol­lesse et négli­gence serait assu­ré­ment pour lui se mettre dans un cas très grave : sur sa tête retom­be­rait la res­pon­sa­bi­li­té des erreurs répan­dues par le pré­di­ca­teur igno­rant, ain­si que du mau­vais exemple et du scan­dale cau­sé par le coupable.

110. C’est pour­quoi, afin de rendre votre tâche plus facile, Nous vou­lons, Vénérables Frères, que désor­mais soit ins­ti­tué un double exa­men, por­tant d’une manière sérieuse sur la conduite et la science de ceux qui sol­li­citent le pou­voir de prê­cher, comme cela existe pour ceux qui demandent à entendre les confes­sions. Si donc un can­di­dat a été dans l’un ou l’autre cas recon­nu man­chot et boi­teux, il ne faut avoir égard à aucune consi­dé­ra­tion et écar­ter de cette charge celui qui n’en aura pas été jugé digne. Votre digni­té, à vous dont les pré­di­ca­teurs rem­plissent la charge, exige qu’il en soit ain­si, comme nous l’avons dit la Sainte Eglise le demande ins­tam­ment, dans son inté­rêt même, puisque, si quelqu’un doit être le sel de la terre et la lumière du monde (Mt 5, 13–14), c’est bien celui qui est employé au minis­tère de la parole.

111. Après avoir bien consi­dé­ré ces choses, il peut paraître super­flu d’aller plus avant dans l’explication de ce qui a trait à la fin de la pré­di­ca­tion et à son mode d’être. Si, en effet, l’on exige que le choix des ora­teurs sacrés soit en confor­mi­té avec la règle que Nous avons rap­pe­lée, pour­quoi dou­ter qu’ornés des qua­li­tés qui conviennent, ils ne se pro­posent, dans leur pré­di­ca­tion, une fin juste, et n’observent une bonne méthode ? Il est cepen­dant utile de mettre en lumière ces deux points essen­tiels, afin qu’apparaisse davan­tage le motif qui Nous fait par­fois sou­hai­ter chez quelques-​uns cette forme qui carac­té­rise les bons prédicateurs.

112. Ce que doivent se pro­po­ser les pré­di­ca­teurs en rece­vant leur charge, il est aisé de le com­prendre par cette affir­ma­tion que saint Paul don­nait de lui-​même et qui peut et doit être la leur : Pour le Christ nous fai­sons les fonc­tions d’ambassadeurs (2 Co 5, 20). Or, s’ils sont légats du Christ, ils doivent vou­loir dans l’accomplissement de leur mis­sion cela même qu’a vou­lu le Christ en la leur don­nant ; ce que lui-​même, en véri­té, se pro­po­sa tant qu’il vécut ici-​bas. Les Apôtres, en effet, et après eux les pré­di­ca­teurs, n’ont pas été envoyés d’une autre façon que le Christ : Comme mon Père m’a envoyé, moi aus­si je vous envoie ! (Jn 20, 21) C’est le motif, nous le savons, pour lequel le Christ est des­cen­du du ciel ; il l’a d’ailleurs décla­ré ouver­te­ment : Je suis venu en ce monde pour rendre témoi­gnage à la véri­té (Jn 18, 37) et don­ner la vie (Jn 10, 10) aux hommes.

113. Les pré­di­ca­teurs doivent donc viser ce double objec­tif : répandre la lumière de la véri­té, exci­ter et déve­lop­per en leurs audi­teurs la vie sur­na­tu­relle ; bref, en cher­chant le salut des âmes, pro­mou­voir la gloire de Dieu. C’est pour­quoi, de même qu’on décerne à faux le titre de méde­cin à qui n’en exerce pas la pro­fes­sion, et que n’est point doc­teur celui qui n’enseigne pas l’art qu’il pré­tend connaître, de même doit-​on trai­ter aus­si comme un décla­ma­teur futile – et non comme un pré­di­ca­teur de l’Evangile – celui dont le sou­ci n’est pas d’amener les hommes à une connais­sance plus éten­due de Dieu et sur la voie du salut éter­nel. Et vrai­ment, plût au Ciel qu’il n’y eût point de tels décla­ma­teurs ! Par quels mobiles sont-​ils donc sur­tout gui­dés ? Quelques-​uns par le désir de la vaine gloire ; et voi­ci com­ment ils le contentent : « Ils s’étudient à trai­ter des sujets plus éle­vés que pro­por­tion­nés à leur audi­toire ; aux faibles intel­li­gences ils font montre d’eux-mêmes et ne s’occupent pas de leur salut. Ils rou­gissent d’avoir à expri­mer des choses humbles et faciles à sai­sir, dans leur peur de paraître n’en pas savoir davan­tage… ils rou­gissent de don­ner le lait aux petits-​enfants » [4]. Alors que le Seigneur Jésus mon­trait, par l’humble condi­tion de son audi­toire, qu’il était bien celui qu’on atten­dait : Les pauvres reçoivent la bonne nou­velle (Mt 11, 5), pour­quoi ces orgueilleux ne se préoccupent-​ils pas de méri­ter l’estime par leurs ser­mons plu­tôt que par la célé­bri­té des villes et l’éclat des chaires renommées ?

114. Mais, parce que cer­taines choses révé­lées par Dieu glacent d’épouvante la nature humaine débile et cor­rom­pue, et ne sont pas de nature à atti­rer la foule, ils s’abstiennent pru­dem­ment d’en par­ler et traitent des sujets dans les­quels – si l’on fait abs­trac­tion du lieu il n’entre rien de sacré. Et il n’est pas rare de les voir, au milieu d’un expo­sé des choses éter­nelles, pas­ser aux ques­tions poli­tiques, sur­tout si quelque affaire de ce genre pas­sionne les esprits de ceux qui les écoutent. En un mot, leur appli­ca­tion semble n’avoir d’autre but que celui de plaire aux audi­teurs et conten­ter le désir de ceux qui, selon saint Paul, sont avides de tout ce qui peut cha­touiller leurs oreilles (2 Tm 4, 3). De là ce geste qui n’est ni calme ni grave, mais tel qu’on l’emploie habi­tuel­le­ment sur la scène d’un théâtre ou dans une réunion popu­laire ; de là ce mol aban­don dans le ton de la voix et les effets tra­giques ; de là ce genre de style propre aux jour­naux ; de là cette abon­dance de pen­sées emprun­tées, non aux Livres saints ou aux Pères de l’Eglise, mais aux écrits des impies et de ceux qui ne sont pas catho­liques ; de là, enfin, cette grande volu­bi­li­té dans laquelle tombent la plu­part de ces pré­di­ca­teurs, et dont ils rebattent les oreilles tout en sou­le­vant l’admiration de leurs audi­teurs, sans leur offrir rien de bon qu’ils puissent rem­por­ter chez eux. Il est, en outre, fort éton­nant à quel point de pareils pré­di­ca­teurs sont trom­pés par l’opinion du vul­gaire. Qu’ils obtiennent des igno­rants les applau­dis­se­ments qu’ils recherchent par un tel labeur et non sans sacri­lège, c’est fort pos­sible ; est-​ce là, pour­tant, un juste salaire de leur effort, alors qu’ils s’exposent à la fois au blâme de toutes les per­sonnes avi­sées et, ce qui est plus grave, au sévère et redou­table juge­ment du Christ ?

Néanmoins, Vénérables Frères, recher­cher uni­que­ment les applau­dis­se­ments n’est pas le fait de tous ceux qui, dans leur pré­di­ca­tion, s’écartent de la règle et du modèle à suivre.

115. Ordinairement, ceux qui convoitent de telles démons­tra­tions pour­suivent un autre but qui est, en outre, beau­coup moins louable. Le prêtre, dit saint Grégoire, ne prêche pas pour man­ger, mais il doit man­ger pour prê­cher (cf. In 1 Regnum, l. III, PL 79, 126). Or, ceux qui oublient cette parole sont loin d’être rares ; com­pre­nant que leurs apti­tudes ne les diri­geaient pas vers d’autres emplois devant décem­ment ser­vir à leur entre­tien, ils se sont adon­nés à la pré­di­ca­tion, non pas avec le motif d’exercer le très saint minis­tère selon la règle, mais bien avec celui de réa­li­ser un gain. Il est donc visible que leur sou­ci ne tend point à cher­cher là où l’on peut espé­rer un plus grand fruit pour les âmes, mais là où la pré­di­ca­tion est d’un rap­port plus lucratif.

Dès lors, comme l’Eglise n’a rien à attendre d’eux, sinon détri­ment et déshon­neur, il vous faut, Vénérables Frères, veiller avec grand soin : si vous trou­vez quelqu’un qui ait abu­sé de la pré­di­ca­tion dans la pré­oc­cu­pa­tion de sa renom­mée ou d’un gain à per­ce­voir, retirez-​lui, sans délai, la fonc­tion de prê­cher. Car celui qui ne craint pas de souiller une chose aus­si sainte par un motif aus­si per­vers n’hésitera pas à des­cendre à toutes les indi­gni­tés, éten­dant la tache de sa propre igno­mi­nie jusqu’à cet­te­charge elle-​même qu’il admi­nistre si honteusement.

116. La même sévé­ri­té devra être employée envers ceux qui ne prêchent pas de la manière qui convient, atten­du qu’ils négligent les dis­po­si­tions requises pour l’accomplissement de ce minis­tère : dis­po­si­tions que l’Apôtre Paul, dénom­mé par l’Eglise le « Prédicateur de la véri­té », enseigne par son exemple. Plaise à Dieu que, dans sa bien­fai­sante pitié, nous ayons de sem­blables pré­di­ca­teurs et en nombre beau­coup plus grand !

En pre­mier lieu, ce que nous apprend saint Paul, c’est l’excellente pré­pa­ra­tion et ins­truc­tion qu’il appor­ta en entre­pre­nant de prê­cher. Et nous n’entendons point par­ler ici des études soi­gneuses qu’il fit de la Loi sous le magis­tère de Gamaliel. Car la science en lui infu­sée par la révé­la­tion ren­dait obs­cure et anéan­tis­sait presque celle que pour lui-​même il avait acquise, quoique cette der­nière, nous le voyons par ses Lettres, lui fut aus­si d’une très grande uti­li­té. C’est une néces­si­té abso­lue pour le pré­di­ca­teur d’avoir la science, ain­si que nous l’avons dit, et celui à qui sa lumière fait défaut tombe faci­le­ment, comme l’expose avec beau­coup de véri­té cette sen­tence du IVe Concile du Latran : « L’ignorance est mère de toutes les erreurs ». Nous ne vou­lons pas, cepen­dant, que cela s’entende de toute espèce de science : il s’agit ici de celle que le prêtre doit pos­sé­der comme un bien propre et qui – pour dire la chose en peu de mots – com­prend la connais­sance de soi-​même, de Dieu et de ses devoirs. De soi, disons-​Nous, afin que chaque prêtre renonce à ses inté­rêts per­son­nels ; de Dieu, pour qu’il amène tous les fidèles à le connaître et à l’aimer ; de ses devoirs, afin qu’il les rem­plisse lui-​même fidè­le­ment et veille à ce que cha­cun fasse de même. Si cette connais­sance fait défaut, celle des autres choses ins­pire de l’orgueil et n’est d’aucune utilité.

117. Voyons plu­tôt com­ment l’Apôtre pré­pa­ra son cœur en vue de la pré­di­ca­tion. Ici, trois choses sur­tout demandent à être consi­dé­rées. Tout d’abord le total aban­don de saint Paul à la volon­té divine. En effet, alors qu’il fai­sait route vers Damas, à peine fut-​il tou­ché de la force du Seigneur Jésus qu’il pous­sa ce cri digne de l’Apôtre : Seigneur, que voulez-​vous que je fasse ? (Ac 9, 6) Aussitôt il com­men­ça de tout faire pour le Christ, et tou­jours dans la suite il agit de même : tra­vaillant et pre­nant son repos au milieu de la gêne comme de l’abondance, accep­tant louange et mépris, vivant et mou­rant pour Lui. A n’en pas dou­ter, son apos­to­lat ne fut si pro­fi­table que parce qu’il s’abandonna avec une entière sou­mis­sion à la volon­té de Dieu. C’est pour­quoi, tout pré­di­ca­teur qui dirige ses efforts en vue de sau­ver les âmes doit avant tout pra­ti­quer sem­blable sou­mis­sion afin de ne point dési­rer plus d’auditeurs, de suc­cès et de fruits qu’il n’en doit avoir : enfin, que Dieu seul soit son but, et non lui-même.

118. Aussi, cette appli­ca­tion à ne ser­vir que Dieu demande une âme qui se trouve si bien pré­pa­rée à la souf­france qu’elle ne fuit aucun genre de peine et de tra­vail. Saint Paul eut cette seconde qua­li­té à un degré tout à fait remar­quable. Car, après que le Seigneur eut dit à son sujet : Je lui mon­tre­rai com­bien il faut souf­frir pour moi (Ac 9, 16), il embras­sa par la suite toutes les fatigues avec une telle volon­té qu’il écri­vait : Je sur­abonde de joie au milieu de toutes nos tri­bu­la­tions (2 Co 7, 4). On ne croi­rait jamais quelle valeur acquiert, auprès du peuple chré­tien, l’œuvre du pré­di­ca­teur qui, pos­sé­dant une telle endu­rance, détruit en lui tout ce qu’il y a d’humain et se conci­lie la grâce de Dieu, afin que son labeur porte des fruits.

Par contre, il en est qui, en quelque endroit qu’ils puissent aller, y recherchent, plus qu’il ne faut, les com­mo­di­tés de la vie et, du fait de leurs pré­di­ca­tions, ne s’occupent presque pas des autres fonc­tions du saint minis­tère, en sorte qu’ils paraissent avoir plus égard à leur san­té qu’à l’utilité des âmes.

119. En troi­sième et der­nier lieu, l’Apôtre nous fait com­prendre qu’il est néces­saire au pré­di­ca­teur d’avoir ce qu’on nomme l’esprit d’oraison. Appelé à l’apostolat, son pre­mier acte fut de prier : Il est en prière (Ac 9, 11), disent de lui les Actes des Apôtres. En effet, on ne cherche le salut des âmes ni par des paroles abon­dantes, ni par de sub­tils dis­cours, ni en péro­rant avec fougue : le pré­di­ca­teur qui s’en tient à cela n’est rien autre qu’un airain son­nant ou une cym­bale reten­tis­sante (1 Co 13, 1). Ce qui donne aux paroles humaines leur vigueur et leur valeur mer­veilleuse pour le salut, c’est la grâce divine : Dieu, dit l’Apôtre, a don­né l’accroissement (1 Co 3, 6). Aussi la grâce de Dieu ne s’obtient-elle point par l’étude et l’art, mais par les prières. C’est pour­quoi celui qui s’adonne peu ou point à l’oraison dépense-​t-​il en vain et son tra­vail et sa peine, puisque devant Dieu rien n’est pro­fi­table ni à lui ni à ses auditeurs.

120. Et pour conclure en peu de mots ce que Nous avons dit jusqu’à pré­sent, Nous Nous ser­vi­rons de ces paroles de saint Pierre Damien : « Au pré­di­ca­teur, deux choses sont, par-​dessus tout, néces­saires : il faut qu’il regorge véri­ta­ble­ment des pen­sées de la doc­trine spi­ri­tuelle et qu’il brille de la splen­deur de la vie reli­gieuse. Si le prêtre ne peut avoir les deux ensemble, en sorte que sa vie soit res­plen­dis­sante et rem­plie par la richesse de sa doc­trine, la vie, sans aucun doute, est alors pré­fé­rable à la doc­trine… L’éclat de la vie vaut plus pour l’exemple que l’éloquence et l’élégance des dis­cours… Il est néces­saire que le prêtre char­gé de prê­cher ruis­selle des pluies de la doc­trine spi­ri­tuelle et étin­celle des rayons de la vie reli­gieuse, à l’instar de cet ange qui, annon­çant aux ber­gers la nais­sance du Seigneur, brilla d’une écla­tante splen­deur et expri­ma par des paroles la bonne nou­velle qu’il était venu leur annon­cer » [5].

121. Mais, pour en reve­nir à saint Paul, si nous recher­chons quels sujets il avait été accou­tu­mé de trai­ter en prê­chant, nous voyons que lui-​même les fait tous ren­trer dans ces paroles : Je n’ai pas jugé que je dusse savoir par­mi vous autre chose que Jésus-​Christ, et Jésus-​Christ cru­ci­fié (1 Co 2, 2). Faire en sorte que les hommes connaissent de plus en plus Jésus-​Christ et que par là ils sachent non seule­ment ce qu’il faut croire, mais encore com­ment il faut vivre, voi­là ce à quoi saint Paul tra­vailla avec toute l’ardeur de son cœur apos­to­lique. C’est pour­quoi il trai­tait des dogmes du Christ et de tous les pré­ceptes, même des plus sévères, et il n’apportait ni réti­cence, ni adou­cis­se­ments en par­lant de l’humilité, de l’abnégation de soi-​même, de la chas­te­té, du mépris des choses humaines, de l’obéissance, du par­don aux enne­mis et autres sujets sem­blables. Il n’éprouvait aucune timi­di­té à décla­rer qu’entre Dieu et Bélial il faut choi­sir à qui l’on veut obéir, et qu’il n’est pas pos­sible d’avoir l’un et l’autre pour maîtres ; qu’un juge­ment redou­table attend ceux qui doivent pas­ser de vie à tré­pas ; qu’il n’est pas loi­sible de tran­si­ger avec Dieu ; qu’on doit espé­rer la vie éter­nelle si l’on accom­plit toute la loi, et que le feu éter­nel attend ceux qui manquent à leurs devoirs en favo­ri­sant leurs convoi­tises. En effet, jamais le Prédicateur de la véri­té n’eut l’idée de s’abstenir de trai­ter ces sortes de sujets, sous le pré­texte que, vu la cor­rup­tion de l’époque, de telles consi­dé­ra­tions auraient sem­blé trop dures à ceux à qui il s’adressait. Il appa­raît donc qu’on ne doit pas approu­ver ces pré­di­ca­teurs qui, de crainte d’ennuyer leurs audi­teurs, n’osent trai­ter cer­tains points de la doc­trine chré­tienne. Un méde­cin prescrit-​il à son malade des remèdes inutiles parce que celui-​ci a l’horreur de ce qui lui serait salu­taire ? Au reste, l’orateur don­ne­ra la preuve de sa force et de son pou­voir si sa parole rend agréable ce qui ne l’est pas.

122. Et de quelle façon l’Apôtre donnait-​il ses expli­ca­tions ? Certes, pas avec le lan­gage per­sua­sif de la sagesse humaine (1 Co 2, 4). Combien il importe, Vénérables Frères, que, plus que toutes les autres, cette parole soit appro­fon­die ! Ne voyons-​nous pas nombre d’orateurs sacrés pas­ser sous silence les Saintes Ecritures, les Pères et les Docteurs de l’Eglise, les argu­ments de la théo­lo­gie sacrée ? Ils ne parlent presque de rien, sinon de la rai­son. Assurément, c’est un tra­vers car rien ne peut être pro­fi­table dans l’ordre sur­na­tu­rel par le seul secours humain.

A cela l’on objecte : il ne peut être fait créance aux paroles d’un pré­di­ca­teur insis­tant sur les choses qui ont été révé­lées par Dieu. Est-​ce vrai ? Soit, nous l’admettons pour ceux qui ne sont pas catho­liques ; bien que, lorsque les Grecs cher­chaient la sagesse – évi­dem­ment celle du siècle – l’Apôtre cepen­dant leur prê­chait Jésus cru­ci­fié (cf. 1 Co 1, 22–23). Et si nous tour­nons les yeux vers les nations catho­liques, que voyons-​nous ? Ceux qui nous sont hos­tiles conservent presque la racine de la foi car si leur esprit est aveu­glé, c’est que leur cœur est corrompu.

123. Enfin, avec quel esprit saint Paul prêchait-​il ? Non pour plaire aux hommes, mais au Christ : Si, dit-​il, je plai­sais aux hommes, je ne serais pas ser­vi­teur du Christ (Ga 1, 10). Comme il por­tait un cœur brû­lant de la cha­ri­té divine, il ne recher­chait rien en dehors de la gloire du Christ. Oh ! plaise à Dieu que tous ceux qui tra­vaillent au minis­tère de la parole aiment Jésus-​Christ ; plaise à Dieu qu’ils puissent s’approprier cette parole de saint Paul : Pour son amour, j’ai vou­lu tout perdre (Ph 3, 8) et cette autre : Le Christ est ma vie (Ph 1, 21). Ceux dont l’amour est si ardent savent enflam­mer les autres. C’est pour­quoi saint Bernard donne aux pré­di­ca­teurs le conseil sui­vant : « Si vous avez du goût, mon­trez que vous êtes comme le bas­sin et non comme le canal d’une fon­taine » [6]. Ce qui signi­fie : Soyez rem­pli de ce que vous dites, et ne vous conten­tez pas de le faire pas­ser dans les autres. « Vraiment, ajoute le même doc­teur, nous avons aujourd’hui, dans l’Eglise, beau­coup de canaux, mais bien peu de fon­taines » [7].

124. Pour qu’il n’en soit pas ain­si dans l’avenir, que vos efforts tendent, Vénérables Frères, à mettre tout en œuvre pour que les pré­di­ca­teurs qui sont selon le cœur de Dieu existent bien­tôt en très grand nombre. Ecartez notam­ment les indignes, choi­sis­sez ceux qui sont capables, en ayant recours à des règle­ments appro­priés. Qu’à la prière de la Vierge très sainte, Mère auguste du Verbe incar­né et Reine des Apôtres, Jésus-​Christ, le Pasteur éter­nel, abaisse sur son trou­peau un regard de misé­ri­corde ; et que, réchauf­fant au sein du cler­gé l’esprit de l’apostolat, il mul­ti­plie ceux qui s’étudient à se mon­trer agréables à Dieu, ouvriers irré­pro­chables, et trai­tant d’une façon digne d’elle la parole de véri­té [8].

Comme gage des faveurs divines et de Notre bien­veillance envers vous, Nous accor­dons très affec­tueu­se­ment, Vénérables Frères, à vous, à votre cler­gé, à votre peuple, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, près St-​Pierre, en la fête du Sacré Cœur de Jésus, le 15 juin 1917, la troi­sième année de Notre Pontificat.

Benoît XV, Pape

Notes de bas de page

  1. sess. XXIV, De ref., c. IV[]
  2. Sess. V, c. 2. Mansi XXXIII, 30[]
  3. sess. V, c. 2. Mansi XXXIII, 31[]
  4. Gillebertus Abbé, In Cant. Cantic., ser­mo XXVII, 2 : PL 184, 140[]
  5. Epp. l. I, Ep. I, ad Cinthium Urbis praef. PL 144, 462[]
  6. In Cant., ser­mo XVIII, PL 183, 1321[]
  7. ibid.[]
  8. cf. 2 Tm 2, 15[]
fraternité sainte pie X
25 juillet 1920
Sur le cinquantenaire de la proclamation de saint Joseph, époux de la Bienheureuse Vierge Marie, patron de l'Eglise catholique
  • Benoît XV