Pie XII

260ᵉ pape ; de 1939 à 1958

23 mars 1952

Radiomessage à l’occasion de la « Journée de la Famille »

Table des matières

L’Action Catholique ita­lienne avait orga­ni­sé le dimanche 23 mars une « Journée de la Famille ». A 19 h. 30, pour clô­tu­rer cette jour­née, le Souverain Pontife pro­non­ça à la Radio le dis­cours que voi­ci ayant pour thème : la conscience chré­tienne, objet de l’éducation.

La famille est le ber­ceau où naît et se déve­loppe la vie nou­velle qui a besoin, pour ne pas périr, d’être soi­gnée et édu­quée : c’est là un droit et un devoir fon­da­men­taux don­nés et impo­sés immé­dia­te­ment aux parents. L’éducation dans l’ordre natu­rel a pour conte­nu et but le déve­lop­pe­ment de l’en­fant, jus­qu’à l’homme com­plet : l’é­du­ca­tion chré­tienne a pour con­tenu et but la for­ma­tion du nou­vel être humain, rené par le bap­tême, jus­qu’au par­fait chré­tien. Une telle obli­ga­tion, qui fut tou­jours une règle et un hon­neur pour les familles chré­tiennes, est solen­nel­le­ment pres­crite par le canon 1113 du code de Droit canon qui déclare : Parentes gra­vis­si­ma obli­ga­tione tenen­tur pro­lis edu­ca­tio­nem tum reli­gio­sam et mora­lem, tum phy­si­cam et civi­lem pro viri­bus curan­di, et etiam tem­po­ra­li eorum bono pro­vi­den­di. « Les parents ont la grave obli­ga­tion de veiller avec tous leurs soins à l’é­du­ca­tion reli­gieuse et morale, phy­sique et civique de leurs enfants, et de pour­voir éga­le­ment à leur bien-​être temporel. »

Les ques­tions les plus urgentes concer­nant un aus­si vaste sujet ont été éclair­cies à plu­sieurs reprises par Nos Prédéces­seurs et par Nous-​même. C’est pour­quoi, Nous Nous pro­po­sons main­te­nant, non pas de répé­ter ce qui a déjà été ample­ment expo­sé, mais plu­tôt d’at­ti­rer l’at­ten­tion sur un élé­ment qui, bien que base et sou­tien de l’é­du­ca­tion spé­cia­le­ment chré­tienne, semble au contraire pour cer­tains, à pre­mière vue, lui être presque étran­gère. Nous vou­drions par­ler de ce qu’il y a de plus pro­fond et intrin­sèque dans l’homme : sa conscience. Nous y sommes ame­né par le fait que cer­tains cou­rants de la pen­sée moderne com­mencent à en alté­rer le concept et à en com­battre la valeur. Nous trai­te­rons donc de la conscience en tant qu’ob­jet de l’éducation.

Le Pape définit la conscience :

La conscience est comme le noyau le plus intime et secret de l’homme. C’est là qu’il se réfu­gie avec ses facul­tés spi­ri­tuelles dans une soli­tude abso­lue : seul avec soi-​même, ou mieux, seul avec Dieu – dont la voix se fait entendre à la conscience – et avec soi-​même. C’est là qu’il se déter­mine pour le bien ou pour le mal ; c’est là qu’il choi­sit entre le che­min de la vic­toire ou de la défaite. Même s’il le vou­lait, l’homme ne réus­si­rait jamais à s’en débar­ras­ser ; avec elle, soit qu’elle l’ap­prouve, soit qu’elle le condamne, il par­cour­ra tout le che­min de la vie, et avec elle encore, témoin véri­dique et incor­rup­tible, il se pré­sen­te­ra au juge­ment de Dieu. La conscience est donc, pour prendre une image antique mais tout à fait juste, un αδυτον un sanc­tuaire, sur le seuil duquel tout doit s’ar­rê­ter ; tous, même le père et la mère, lors­qu’il s’a­git d’un enfant. Seul le prêtre y entre comme méde­cin des âmes et comme ministre du sacre­ment de la péni­tence ; mais la conscience ne cesse pas pour autant d’être un sanc­tuaire jalou­se­ment gar­dé, dont Dieu lui-​même veut que le secret soit pré­ser­vé sous le sceau du plus sacré des silences.

En quel sens donc peut-​on par­ler de l’é­du­ca­tion de la conscience ?

Essence de la conscience chrétienne :

Il faut se réfé­rer à quelques pré­ceptes fon­da­men­taux de la doc­trine catho­lique, pour bien com­prendre que la conscience peut et doit être éduquée.

Le divin Sauveur a appor­té à l’homme igno­rant et faible sa véri­té et sa grâce : la véri­té pour lui indi­quer la voie qui con­duit au but ; la grâce pour lui confé­rer la force de pou­voir l’atteindre.

Parcourir ce che­min signi­fie, dans la pra­tique, accep­ter la volon­té et les com­man­de­ments du Christ et rendre conforme à eux sa vie, c’est-​à-​dire chaque acte inté­rieur et exté­rieur, que la libre volon­té humaine choi­sit et fixe. Or, quelle est la facul­té spi­ri­tuelle qui, dans les cas par­ti­cu­liers, indique à la volon­té, pour qu’elle les choi­sisse et s’y déter­mine, les actes qui sont conformes à la volon­té divine, sinon la conscience ? Elle est donc l’é­cho fidèle, le pur reflet de la règle divine des actions humaines. De telle sorte que les expres­sions, telle que le « juge­ment de la conscience chré­tienne », ou cette autre « juger selon la conscience chré­tienne » ont le sens sui­vant : la règle de la déci­sion ultime et per­son­nelle pour une action morale pro­vient de la parole et de la volon­té du Christ. Il est, en effet, la voie, la véri­té et la vie, non seule­ment pour tous les hommes pris ensemble, mais pour cha­cun pris indi­vi­duel­le­ment[1] : il l’est pour l’homme adulte, il l’est pour l’en­fant et le jeune homme.

Il suit de là que for­mer la conscience chré­tienne d’un enfant ou d’un jeune homme consiste avant tout à éclai­rer son esprit sur la volon­té du Christ, sa loi, le che­min qu’il indique, et en outre, à agir sur son âme, pour autant que cela peut se faire du dehors afin de l’a­me­ner à accom­plir tou­jours libre­ment la volon­té divine. Voilà, quelle est la tâche la plus haute de l’éducation.

Fondements de l’éducation.

Mais où l’é­du­ca­teur et l’en­fant trouveront-​ils concrè­te­ment, faci­le­ment et avec cer­ti­tude, la loi morale chré­tienne ? Dans la loi du Créateur impri­mée dans le cœur de cha­cun [2] et dans la révé­la­tion, c’est-​à-​dire dans l’en­semble des véri­tés et des pré­ceptes ensei­gnés par le divin Maître. Tout cet ensemble – la loi écrite dans le cœur, ou loi natu­relle, et les véri­tés et pré­ceptes de la révé­la­tion sur­na­tu­relle – Jésus notre Rédempteur l’a confié, comme le tré­sor moral de l’hu­ma­ni­té, à son Eglise, pour qu’elle le prêche à toutes les créa­tures, l’illustre et le trans­mette, intact et pré­ser­vé de toute conta­mi­na­tion et erreur, d’une géné­ra­tion à l’autre.

Erreurs dans la formation et dans l’éducation de la conscience chré­tienne. La prétendue révision des règles morales.

Contre cette doc­trine, incon­tes­tée pen­dant de longs siècles, se dressent aujourd’­hui des dif­fi­cul­tés et des objec­tions qu’il faut éclairer.

Dans la morale catho­lique, comme dans le dogme, on vou­drait faire en quelque sorte une radi­cale révi­sion pour en déduire un nou­vel ordre des valeurs.

Le pre­mier pas, ou pour mieux dire le pre­mier coup por­té à l’é­di­fice des règles morales chré­tiennes, devrait être de le déga­ger – comme on pré­tend – de la sur­veillance étroite et oppri­mante de l’au­to­ri­té de l’Eglise ; libé­rée alors des sub­ti­li­tés et des sophismes de la méthode casuis­tique, la morale serait rame­née à sa forme ori­gi­nelle et à la déter­mi­na­tion de la con­science individuelle.

Chacun voit à quelles funestes consé­quences condui­rait un tel bou­le­ver­se­ment des fon­de­ments mêmes de l’é­du­ca­tion [3].

Sans rele­ver la mani­feste inex­pé­rience et jeu­nesse du juge­ment chez qui sou­tient de sem­blables opi­nions, il est bon de mettre en évi­dence le vice capi­tal de cette « nou­velle morale ». En remet­tant tout cri­tère éthique à la conscience indi­vi­duelle, fer­mée jalou­se­ment sur elle-​même et ren­due arbitre abso­lue de ses déter­mi­na­tions, cette théo­rie, bien loin de lui apla­nir le che­min, la détourne de la vraie voie qui est le Christ.

Le divin Rédempteur a consi­gné sa Révélation, dont font essen­tiel­le­ment par­tie les obli­ga­tions morales, non point aux simples hommes, mais à son Eglise, à laquelle il a don­né la mis­sion de les gui­der et de gar­der fidè­le­ment ce dépôt sacré.

De même l’as­sis­tance divine, ordon­née à pré­ser­ver la Révé­lation d’er­reurs et de défor­ma­tions, a été pro­mise à l’Eglise et non aux indi­vi­dus. Sage pré­voyance là encore, parce que l’Eglise, orga­nisme vivant, peut ain­si, avec sûre­té et aisance, soit éclai­rer et appro­fon­dir les véri­tés éga­le­ment morales, soit les appli­quer en main­te­nant intact le fond, dans les condi­tions variables des lieux et des temps. Que l’on songe, par exemple, à la doc­trine sociale de l’Eglise, qui, sur­gie pour répondre aux besoins nou­veaux, n’est en fait que l’ap­pli­ca­tion de l’é­ter­nelle morale chré­tienne aux cir­cons­tances pré­sentes, éco­no­miques et sociales.

Comment est-​il donc pos­sible de conci­lier la pré­voyante dis­po­si­tion du Sauveur, qui confia à l’Eglise la pro­tec­tion du patri­moine moral chré­tien, avec une sorte d’au­to­no­mie indivi­dualiste de la conscience ?

Celle-​ci, sous­traite à son cli­mat natu­rel ne peut pro­duire que des fruits véné­neux, qui se recon­naî­tront à la seule com­paraison avec cer­taines carac­té­ris­tiques de la conduite tradi­tionnelle et de la per­fec­tion chré­tienne, dont l’ex­cel­lence est prou­vée par les œuvres incom­pa­rables des Saints.

La « nou­velle morale » affirme que l’Eglise, au lieu de sus­ci­ter la loi de la liber­té humaine et de l’a­mour et d’y insis­ter en tant que juste sti­mu­lant de la vie morale, s’ap­puie en revanche, pour ain­si dire exclu­si­ve­ment et avec une rigi­di­té exces­sive, sur la fer­me­té et l’in­tran­si­geance des lois morales chré­tiennes, en recou­rant sou­vent à ces « vous êtes obli­gés », « il n’est pas per­mis », qui ont trop le ton d’une pédan­te­rie avilissante.

Les préceptes moraux de l’Eglise pour l’éducation de la conscience donnent des commandements à réaliser dans la vie personnelle.

Or l’Eglise veut, au contraire, – et elle le met expres­sé­ment en lumière quand il s’a­git de for­mer les consciences – que le chré­tien soit intro­duit dans les richesses infi­nies de la foi et de la grâce, d’une manière per­sua­sive, au point de se sen­tir enclin à les péné­trer profondément.

Cependant, l’Eglise ne peut s’abs­te­nir d’a­ver­tir les fidèles que ces richesses ne peuvent être acquises et conser­vées qu’au prix d’o­bli­ga­tions morales pré­cises. Une conduite dif­fé­rente fini­rait par faire oublier un prin­cipe domi­nant, sur lequel a tou­jours insis­té Jésus, Son Seigneur et Maître. Il a en effet ensei­gné que pour entrer dans le royaume des cieux il ne suf­fit pas de dire : « Seigneur, Seigneur », mais qu’il faut que la volon­té du Père céleste soit faite[4]. Il a par­lé de la « porte étroite » et de la « voie res­ser­rée » qui conduit à la vie [5], et il a ajou­té : « Efforcez-​vous d’en­trer par la porte étroite, car il y en a beau­coup, je vous le déclare, qui cher­che­ront à entrer sans y réus­sir[6]. Il a fixé comme pierre de touche et marque dis­tinc­tive de l’a­mour envers Lui, le Christ, l’ob­ser­va­tion des com­man­de­ments[7]. De même au jeune homme riche qui l’in­ter­roge, il déclare : « Si tu veux entrer dans la vie, observe les com­man­de­ments » et à la nou­velle demande « les­quels » ?, il répond : « Ne pas tuer ! ne pas com­mettre d’a­dul­tère ! ne pas voler ! ne pas faire de faux témoi­gnage ! Honore ton père et ta mère ! et aime ton pro­chain comme toi-​même ! ». Il a posé comme condi­tion, pour qui veut l’i­mi­ter, de renon­cer à soi-​même et de prendre sa croix chaque jour[8]. Il exige que l’homme soit prêt à lais­ser pour Lui et pour sa cause tout ce qu’il a de plus cher, comme son père, sa mère, ses propres enfants, et jus­qu’au der­nier bien, sa propre vie [9]. Car il ajoute : « Je vous le dis, à vous, mes amis, n’ayez pas peur de ceux qui peuvent tuer le corps, mais qui, cela fait, ne peuvent plus rien de plus. Je vais vous dire qui vous devez craindre ; crai­gnez celui qui, après avoir don­né la mort a le pou­voir d’en­voyer dans la géhenne » [10].

C’est ain­si que par­lait Jésus, le divin Pédagogue, qui sait cer­tai­ne­ment, mieux que les hommes, péné­trer dans les âmes et les atti­rer à son amour par les per­fec­tions infi­nies de son Cœur, boni­tate et amore ple­num (Litanies du Sacré-​Cœur de Jésus).

Et l’Apôtre des gen­tils, saint Paul, a‑t-​il donc prê­ché diffé­remment ? Avec son accent véhé­ment de per­sua­sion, dévoi­lant le charme mys­té­rieux du monde sur­na­tu­rel, il a expo­sé la gran­deur et la splen­deur de la foi chré­tienne, les richesses, la puis­sance, la béné­dic­tion, la féli­ci­té qu’elle ren­ferme, en les offrant aux âmes comme digne objet de la liber­té du chré­tien et comme but irré­sis­tible de purs élans d’a­mour. Il n’est pas moins vrai que sont tout autant de lui les aver­tis­se­ments comme celui-​ci : « Opérez votre salut avec crainte et tremble­ment » [11], et qu’ont jailli de sa plume de hauts pré­ceptes de morale des­ti­nés à tous les fidèles, qu’ils soient d’une intel­li­gence ordi­naire ou bien des âmes d’une sen­si­bi­li­té éle­vée. En pre­nant donc comme strictes normes les paroles du Christ et de l’Apôtre, ne devrait-​on pas peut-​être dire que l’Eglise d’au­jourd’­hui est plu­tôt por­tée à la condes­cen­dance qu’à la sévé­ri­té ? De telle sorte que l’ac­cu­sa­tion de dure­té oppri­mante, éle­vée contre l’Eglise par la « nou­velle morale », va, en réa­li­té, atteindre en pre­mier lieu l’a­do­rable Personne même du Christ.

Aussi, conscient du droit et du devoir du Siège Apostolique d’in­ter­ve­nir, quand c’est néces­saire, avec auto­ri­té dans les ques­tions morales, Nous Nous sommes pro­po­sé, dans le dis­cours du 29 octobre de l’an­née pas­sée [12], d’é­clai­rer les consciences sur les pro­blèmes de la vie conju­gale. Avec la même auto­ri­té, Nous décla­rons aujourd’­hui aux édu­ca­teurs et à la jeu­nesse même : le com­man­de­ment divin de la pure­té de l’âme et du corps est éga­le­ment valable sans dimi­nu­tion pour la jeu­nesse d’au­jourd’­hui. Elle aus­si a l’o­bli­ga­tion morale et, avec l’aide de la grâce, la pos­sibilité de se gar­der pure. Nous repous­sons donc comme erro­née l’af­fir­ma­tion de ceux qui consi­dèrent comme inévi­tables les chu­tes durant les années de la puber­té qui, de la sorte ne mérite­raient pas qu’on en fasse grand cas comme si elles n’é­taient pas de graves fautes, parce que d’or­di­naire, ajoutent-​ils, la pas­sion sup­prime la liber­té néces­saire pour qu’un acte soit mora­le­ment imputable.

Au contraire, c’est une règle obli­ga­toire et sage que l’éduca­teur, sans cepen­dant négli­ger de repré­sen­ter aux jeunes les nobles qua­li­tés de la pure­té, de manière à les ame­ner à l’ai­mer et à la dési­rer pour elle-​même, inculque tou­te­fois clai­re­ment le com­man­de­ment comme tel, dans toute sa gra­vi­té et son impor­tance de loi divine. Il sti­mu­le­ra ain­si les jeunes à évi­ter les occa­sions pro­chaines, il les encou­ra­ge­ra dans la lutte dont il ne cache­ra pas la rigueur, il les inci­te­ra à accueillir courageu­sement les sacri­fices que la ver­tu exige, et il les exhor­te­ra à per­sé­vé­rer et à ne pas tom­ber dans le risque de dépo­ser les armes dès le début et de suc­com­ber sans résis­tance aux mau­vaises habitudes.

Il y a également des commandements concernant la vie publique.

Plus encore que dans le domaine de la vie pri­vée, beau­coup vou­draient aujourd’­hui exclure l’au­to­ri­té de la loi morale, de la vie publique, éco­no­mique et sociale, de l’ac­tion des pou­voirs publics à l’in­té­rieur et à l’ex­té­rieur, dans la paix et dans la guerre, comme si Dieu n’a­vait ici rien à dire, au moins de définitif.

L’émancipation des acti­vi­tés humaines externes, comme les sciences, la poli­tique, l’art, à l’é­gard de la morale est par­fois moti­vée sur le plan phi­lo­so­phique, par la liber­té qui leur revient, dans leur domaine, de se gou­ver­ner exclu­si­ve­ment selon leurs lois propres, bien qu’on admette que celles-​ci s’ac­cordent d’ordi­naire avec celles de la morale. Et l’on prend l’art, par exemple, auquel on dénie non seule­ment toute dépen­dance, mais encore tout rap­port avec la morale ; disant : « l’art est uni­que­ment art, et non morale ou autre chose ; il doit donc se régir d’a­près les seules lois de l’es­thé­tique, les­quelles, d’ailleurs, si elles sont vrai­ment telles, ne s’a­bais­se­ront jamais à favo­ri­ser la concu­piscence ». De la même manière, on parle de la poli­tique et de l’é­co­no­mie, qui n’ont pas besoin de prendre conseil d’autres sciences, ni donc de l’é­thique, mais, gui­dées par leurs vraies lois, sont, par là même, bonnes et justes.

C’est, comme on le voit, une manière sub­tile de sous­traire les consciences à l’au­to­ri­té des lois morales. En véri­té, on ne peut nier que de telles auto­no­mies soient justes, en tant qu’elles expriment la méthode propre à chaque acti­vi­té et les limites qui séparent en théo­rie leurs diverses formes ; mais la sépa­ra­tion des méthodes ne doit pas signi­fier que le savant, l’ar­tiste, le poli­ti­cien soient libé­rés de toute pré­oc­cu­pa­tion morale dans l’exer­cice de leurs acti­vi­tés, spé­cia­le­ment si celles-​ci ont des inci­dences immé­diates dans le domaine de l’é­thique, comme l’art, la poli­tique, l’é­co­no­mie. La sépa­ra­tion nette et théo­rique n’a pas de sens dans la vie, qui est tou­jours une syn­thèse, puisque le sujet unique de toute espèce d’ac­ti­vi­té est le même homme, dont les actes libres et conscients ne peuvent échap­per à l’ap­pré­cia­tion morale. En conti­nuant à obser­ver le pro­blème avec un regard large et pra­tique, qui fait par­fois défaut à des phi­lo­sophes même insignes, de telles dis­tinc­tions et auto­no­mies servent dans une nature humaine déchue à repré­sen­ter comme lois de l’art, de la poli­tique ou de l’é­co­no­mie ce qui convient à la concu­pis­cence, à l’é­goïsme et à la cupi­di­té. Ainsi l’auto­nomie théo­rique vis-​à-​vis de la morale devient pra­ti­que­ment rébel­lion contre la morale, et brise par ailleurs cette har­mo­nie inhé­rente aux sciences et aux arts, que les phi­lo­sophes de cette école véri­fient clai­re­ment, mais déclarent occa­sion­nelle, alors qu’elle est, au contraire, essen­tielle, si on la consi­dère par rap­port au sujet, qui est l’homme, et à son Créateur qui est Dieu.

C’est pour­quoi, Nos Prédécesseurs et Nous-​même, dans le bou­le­ver­se­ment de la guerre et les troubles évé­ne­ments de l’après-​guerre, Nous n’a­vons pas ces­sé d’in­sis­ter sur le prin­cipe que l’ordre vou­lu par Dieu embrasse la vie entière, sans excep­ter la vie publique dans toutes ses mani­fes­ta­tions, per­sua­dés qu’il n’y a en cela aucune res­tric­tion appor­tée à la véri­table liber­té humaine, ni aucune immix­tion dans la com­pé­tence de l’Etat, mais une assu­rance contre des erreurs et des abus, contre les­quels la morale chré­tienne, droi­te­ment appli­quée, peut être une pro­tec­tion. Ces véri­tés doivent être ensei­gnées aux jeunes et incul­quées dans leur conscience par ceux qui, dans la famille ou à l’é­cole, ont l’o­bli­ga­tion d’as­su­rer leur édu­ca­tion, jetant ain­si le germe d’un ave­nir meilleur.

Exhortation finale.

Voilà ce que Nous vou­lions vous dire aujourd’­hui, chers fils et filles qui Nous écou­tez, et en vous le disant, Nous n’a­vons pas caché l’an­xié­té qui Nous étreint le cœur devant ce formi­dable pro­blème où sont en cause le pré­sent et l’a­ve­nir du monde et le des­tin éter­nel de tant d’âmes. Quel récon­fort Nous don­nerait la cer­ti­tude que Vous par­ta­gez Notre anxié­té pour l’édu­cation chré­tienne de la jeu­nesse ! Eduquez les consciences de vos enfants avec éner­gie et per­sé­vé­rance. Eduquez-​les à la crainte, comme à l’a­mour de Dieu. Eduquez-​les à aimer le vrai. Mais soyez vous-​mêmes d’a­bord res­pec­tueux de la véri­té et écar­tez de l’é­du­ca­tion tout ce qui n’est pas authen­tique et vrai. Imprimez dans la conscience des jeunes le pur concept de la liber­té, de la vraie liber­té, digne et carac­té­ris­tique d’une créa­ture faite à l’i­mage de Dieu. Elle est bien autre chose que dis­so­lu­tion et déchaî­ne­ment ; elle est au contraire une capa­ci­té éprou­vée pour le bien ; elle fait se déci­der soi-​même à le vou­loir et à l’ac­com­plir[13] ; elle est maî­trise sur ses propres facul­tés, sur ses ins­tincts, sur les évé­ne­ments. Apprenez-​leur à prier et à pui­ser aux sources de la Pénitence et de la Sainte Eucharistie ce que la nature ne peut don­ner : la force de ne pas tom­ber, la force de se rele­ver. Que dès leur jeu­nesse ils sentent que, sans l’aide de ces éner­gies sur­na­tu­relles, ils ne réus­si­ront à être ni bons chré­tiens, ni sim­ple­ment des hommes hon­nêtes, aux­quels soit réser­vée une vie sereine. Mais ain­si pré­pa­rés, ils pour­ront aspi­rer éga­le­ment à ce qu’il y a de meilleur, ils pour­ront se don­ner à cette haute uti­li­sa­tion de soi, dont l’ac­com­plis­se­ment sera leur hon­neur : réa­li­ser le Christ dans leur vie.

Pour atteindre ce but, Nous exhor­tons tous Nos chers fils et filles de la grande famille humaine à être étroi­te­ment unis entre eux : unis pour la défense de la véri­té, pour la dif­fu­sion du règne du Christ sur la terre. Que l’on chasse toute divi­sion, que l’on écarte tout dis­sen­ti­ment, que l’on sacri­fie généreuse­ment – coûte que coûte – à ce bien supé­rieur, à cet idéal suprême, toute vue par­ti­cu­lière, toute pré­fé­rence sub­jec­tive : « si un mau­vais désir vous sug­gère autre chose », que votre conscience chré­tienne sur­monte toute épreuve, de telle sorte que l’en­ne­mi de Dieu, « par­mi vous ne rie pas de vous »[14]. Que la vigueur de la saine édu­ca­tion se révèle dans sa fécon­di­té dans tous les peuples qui tremblent pour l’a­ve­nir de leur jeu­nesse. Ainsi le Seigneur vous accor­de­ra, à vous et à vos familles, l’a­bon­dance de ses grâces en gage des­quelles Nous vous accor­dons d’un cœur pater­nel la Bénédiction apostolique.

Source : Documents Pontificaux de S. S. Pie XII, année 1955, Édition Saint-​Augustin Saint-​Maurice. – D’après le texte ita­lien des A. A. S., XXXXIV, 1952, p. 270.

Notes de bas de page

  1. Cf. Jean, XIV, 6.[]
  2. Cf. Rom., II, 14–16.[]
  3. Le même sujet est trai­té, p. 132.[]
  4. Cf. Matth., VII, 21.[]
  5. Cf. Matth., VII, 13–14.[]
  6. Luc, XIII, 24.[]
  7. Jean, XIV, 21–24.[]
  8. Cf. Luc, IX, 23.[]
  9. Cf. Matth., X, 37–39.[]
  10. Luc, XII, 4–5.[]
  11. Phil., II, 12.[]
  12. Discours aux par­ti­ci­pants du Congrès de l’Union Catholique Italienne des Sages-​Femmes, 29 octobre 1951. Cf. Documents Pontificaux 1951, p. 470.[]
  13. Cf. Gal., V, 13.[]
  14. Dante, Paradis, p. 5, 79, 81.[]