Lettre n° 57 de Mgr Bernard Fellay aux Amis et Bienfaiteurs de la FSSPX d’octobre 1999

Chers Amis et Bienfaiteurs,

l y a un an déjà, nous avions l’immense joie de bénir la magni­fique cha­pelle du sémi­naire d’Écône. Le nou­veau bâti­ment fait l’admiration de tous et bien évi­dem­ment le bon­heur de nos sémi­na­ristes. À tous points de vue, il s’agit d’une réus­site, et par des­sus tout, on y prie bien. Tandis que le grand tran­sept qui peut rece­voir cent vingt sémi­na­ristes résonne joyeu­se­ment la louange divine et accom­pagne leur chant de ses cha­leu­reuses arcades de tuf, la nef récon­forte jusqu’à 300 fidèles, nour­rit leur foi et enra­cine leur cha­ri­té, en par­ti­cu­lier lors des somp­tueuses céré­mo­nies qui ins­pirent, dans les volutes d’encens et la majes­té des amples mou­ve­ments des ministres à l’autel, le sens du sacré, le res­pect et l’adoration dus à la Majesté divine. Ah comme nous aime­rions vous voir tous par­ta­ger au moins de temps en temps ce bon­heur qui n’est plus de la terre ! Une crypte spa­cieuse, celle où repo­se­ra Mgr Marcel Lefebvre, accueille les fidèles mati­naux qui tiennent à assis­ter à la sainte Messe « de 6 heures » avant de com­men­cer leur tra­vail, sanc­ti­fiant ain­si toute leur jour­née et contri­buant à une édi­fi­ca­tion mutuelle des sémi­na­ristes. Nous ne ces­se­rons de remer­cier la divine Providence de nous avoir don­né une si belle église.

Cependant, afin de ter­mi­ner la construc­tion aus­si tôt que pos­sible, nous avons dû contrac­ter des dettes impor­tantes, et celles-​ci ne dimi­nuent que trop par­ci­mo­nieu­se­ment, à notre goût. Ce sou­ci grève les res­sources de la Maison géné­ra­lice et prive en par­ti­cu­lier les pays de mis­sion, presque entiè­re­ment dépen­dants de la manne bénie de Menzingen. Car jusqu’ici, le pro­jet de la construc­tion de l’église du sémi­naire d’Écône a été pris en charge par la Maison géné­ra­lice. Alors que les dettes s’élèvent encore aujourd’hui à envi­ron la moi­tié du prix total, nous avons dû assu­rer la construc­tion de la cha­pelle du sémi­naire d’Argentine. Le zèle et l’enthousiasme de l’architecte nous pro­mettent déjà un joyau tel que nos confrères d’Argentine n’auront rien à envier à ceux d’Écône, ber­ceau de la Fraternité. Sa béné­dic­tion est pré­vue pour le 8 décembre 2000.

Cependant la beau­té, sur laquelle notre patron saint Pie X vou­lait que l’on prie, a son prix. Nous aurions à cœur, et nous ne dou­tons pas de votre accord, de réduire aus­si tôt que pos­sible la somme très impor­tante d’intérêts que nous sommes obli­gés momen­ta­né­ment de livrer aux ins­ti­tuts ban­caires. Soit vos dons soit des prêts de votre part nous obli­ge­raient gran­de­ment. Et d’ores et déjà, nous vous remer­cions pour votre géné­ro­si­té qui, durant toutes ces années, n’a jamais failli et nous vous assu­rons de nos prières spé­ciales à toutes vos intentions.

Nous confions encore une fois à votre si grande géné­ro­si­té ces pro­jets, signes bien concrets d’une vita­li­té qui étonne tout le monde, en par­ti­cu­lier ceux qui aiment à pré­dire notre mort ou extinc­tion prochaine.

S’il plaît à Dieu, l’an pro­chain, notre Fraternité comp­te­ra lar­ge­ment plus de 400 prêtres, plus de 180 sémi­na­ristes, 120 Soeurs, 65 Oblates, 55 Frères. Et pour­tant, vos demandes de toutes parts, de plus de soixante pays, ne peuvent être hono­rées qu’au compte-​gouttes. Il est mani­feste que le mou­ve­ment tra­di­tion­nel croît dans le monde entier, mal­gré la chute ver­ti­gi­neuse de la foi, mal­gré la recru­des­cence inquié­tante de l’athéisme pra­tique du monde moderne ; des âmes viennent à nous encore aujourd’hui et leur nombre ne dimi­nue pas. Puisse le nombre des sémi­na­ristes et des prêtres croître en consé­quence ! Ainsi, depuis plu­sieurs années, Dieu nous donne de béné­fi­cier d’un déve­lop­pe­ment rela­ti­ve­ment pai­sible, alors que la démo­li­tion de l’Église et des valeurs chré­tiennes redoublent à la veille de l’an 2000.

Nous ne pou­vons pas ne pas pro­tes­ter devant la répé­ti­tion du scan­dale d’Assise cette fois-​ci au Vatican (du 23 au 28 octobre de cette année), et nous vous deman­dons de vous unir à nos répa­ra­tions pour une telle injure à la Souveraine Majesté du Dieu Tout-​Puissant. Le pre­mier com­man­de­ment est à nou­veau vio­lé, de plein fouet, et cette fois-​ci devant la façade de la basi­lique de Saint-​Pierre ! Combien de mar­tyrs doivent se retour­ner dans leur tombe lorsqu’ils doivent assis­ter, muets, à des scènes contra­dic­toires aux actes héroïques par les­quels ils sont entrés dans la gloire du Seigneur. On insulte la mémoire de saint Pierre et de saint Paul par de tels et affli­geants spec­tacles. Et, ce qui est des plus grave, leur répé­ti­tion fait qu’ils entrent dans les mœurs et qu’on fini­rait par s’y habi­tuer. On essaie de faire trou­ver dans la répé­ti­tion de ces abo­mi­na­tions (des actes ido­lâ­triques méritent bien une telle qua­li­fi­ca­tion) une sorte de légi­ti­ma­tion. Le contact quo­ti­dien avec le scan­dale n’étonne plus, la cha­ri­té se refroi­dit, la foi dis­pa­raît dans une sorte de mag­ma confus de sen­ti­ments plus ou moins reli­gieux envers, on se demande bien, quelle divi­ni­té, sub­jec­ti­ve­ment sup­po­sée être le vrai Dieu ou même Jésus-​Christ ; l’indifférentisme devient loi, et gare à ceux qui osent affir­mer le strict devoir, pour tous les hommes, de rendre le seul vrai culte au seul vrai Dieu.

Dans un mou­ve­ment incom­pré­hen­sible, le Vatican, ces­sant le com­bat contre l’Ennemi de tou­jours, embras­sant les frères qu’il ne veut plus appe­ler sépa­rés, fai­sant la mine douce aux païens en qui il vou­drait faire croire avoir trou­vé une sou­daine beau­té, tourne son arse­nal de défense et de cen­sures contre ses propres enfants, ceux qui veulent res­ter catholiques.

Après avoir mis sur la touche notre Fraternité Saint-​Pie X, Rome des­tine ses foudres main­te­nant à ceux qui vou­draient conser­ver la célé­bra­tion exclu­sive de l’ancienne litur­gie. La Fraternité Saint-​Pierre est en train de faire l’amère expé­rience d’une bien trop naïve confiance envers ceux qui leur pro­met­taient monts et mer­veilles pour­vu qu’ils quittent leur Père, qu’ils se lancent dans le pro­ces­sus de « récon­ci­lia­tion »… On leur reproche main­te­nant, mal­gré leur défec­tion d’alors, de ne pas s’intégrer avec leurs fidèles dans « la réa­li­té » de l’Église. Vivraient-​ils donc dans un rêve ? Il est mani­feste que ce qui gêne la Rome actuelle est l’exclusivité de la célé­bra­tion du rite tri­den­tin. Les manœuvres de cet été furent mul­tiples, toutes dans le même sens. Les réac­tions des fidèles Ecclesia Dei, en par­ti­cu­lier des Etats-​Unis, semblent obli­ger les auto­ri­tés romaines de tem­pé­rer les chan­ge­ments qu’elles récla­maient. Même si par consé­quent les déci­sions immi­nentes pour le futur des socié­tés « Ecclesia Dei adflic­ta » semblent encore incer­taines, l’intention bien décla­rée de Rome mani­feste la direc­tion qu’elle entend faire prendre : Tôt ou tard, les com­mu­nau­tés Ecclesia Dei qui jusqu’ici béné­fi­ciaient de la « pro­tec­tion » de la Commission du même nom, devront s’aligner. Le rite de l’Église conci­liaire est le nou­veau rite, et qui­conque fait pro­fes­sion d’allégeance à cette Église doit par consé­quent aus­si célé­brer son rite ; il n’y aura pas d’exception.

Pour pou­voir conti­nuer à célé­brer l’ancien rite, il fau­dra don­ner à Rome la preuve tan­gible de l’acceptation de la nou­velle messe, et non pas seule­ment en paroles. Cette condi­tion fut déjà posée dans l’indult de 1984 et elle est bien sûr main­te­nue comme un prin­cipe : pas de per­mis­sion de célé­brer l’ancien rite à qui refuse le nouveau.

Nous sommes bien obli­gés de pen­ser que Rome nous aurait appli­qué le même trai­te­ment si Mgr Lefebvre avait sui­vi le pro­to­cole de 1988. Des conver­sa­tions qu’ont eues les res­pon­sables de la Fraternité Saint-​Pierre avec cer­tains car­di­naux, il res­sort que Rome ne se sent pas liée par ce pro­to­cole sur lequel les « Saint-​Pierre »fondent leur société.

Nous tou­chons ici du doigt un point très impor­tant : depuis trente ans, nous nous bat­tons pour conser­ver l’ancien rite. Pour sa défense, nous avons pré­fé­ré endos­ser les cen­sures et les condam­na­tions romaines et épis­co­pales plu­tôt que célé­brer la messe de Paul VI. Les rai­sons du refus de la nou­velle messe sont tout d’abord que ce rite est mau­vais, dan­ge­reux pour la foi et ensuite qu’il a été inven­té avec le but avoué d’aligner les catho­liques sur les pro­tes­tants, sous pré­texte de rap­pro­che­ment, d’œcuménisme. Lentement, insen­si­ble­ment, fidèles et prêtres qui la célèbrent perdent le sens et la foi catho­liques. Les fruits sont là, patents, pour tous ceux qui veulent bien ouvrir les yeux. Le vide, depuis l’introduction de la nou­velle messe — en par­ti­cu­lier dans les pays du pre­mier et deuxième monde où jusqu’alors la reli­gion fleu­ris­sait — tant des églises et des sémi­naires que des cou­vents, doit être attri­bué prin­ci­pa­le­ment au chan­ge­ment radi­cal de ce qui est au centre de la vie catho­lique, sa source, sa nour­ri­ture, son âme : la messe. D’ailleurs les témoi­gnages sont là, si nom­breux : les fidèles ont quit­té, ont aban­don­né la pra­tique reli­gieuse parce qu’ils ne trou­vaient plus dans le nou­veau rite ce qu’ils étaient venus cher­cher, Dieu, le récon­fort de la foi, le par­don des péchés, la conso­la­tion et le sou­tien sur­na­tu­rels dans les épreuves, l’ardeur de l’amour de Dieu par des­sus tout.

Il ne s’agit ni d’une ques­tion de sen­si­bi­li­té ni de culture, il s’agit d’une réa­li­té sur­na­tu­relle que l’on a vou­lu arra­cher à la vie de l’Église. Le simple fait que l’on trouve dans le monde entier des âmes de toutes cultures, de tous âges qui recherchent et veulent la messe de tou­jours parle contre ces faux argu­ments. S’ils se sont sen­tis étran­gers aux nou­velles céré­mo­nies, cela est à rap­por­ter d’abord au sen­sus fidei et non à la sen­si­bi­li­té natu­relle. Ils ont per­çu, sans tou­jours pou­voir l’expliquer théo­lo­gi­que­ment, que la foi catho­lique était deve­nue, jusqu’à un cer­tain point, étran­gère au nou­veau rite. Les anciens d’une tri­bu en Amazonie deman­dant au père mis­sion­naire de célé­brer l’ancienne messe : « Car là, il y a le mys­tère. » — ont tout dit dans une sim­pli­ci­té extra­or­di­naire. La nou­velle messe, dans une volon­té de désa­cra­li­sa­tion, de démy­thi­fi­ca­tion, dans une volon­té de tout faire com­prendre, a été pri­vée de sa sub­stance : le mys­tère. Il est bien dif­fi­cile de dire en par­lant du rite de Paul VI que l’on célèbre les « Saints Mystères ».

Il nous faut donc, chers fidèles, conti­nuer le bon com­bat sans nous las­ser. Une nou­velle phase s’ouvre aujourd’hui. Le Vatican désire-​t-​il clore la ques­tion de l’ancienne messe avant le décès du pape actuel en rédui­sant les irré­duc­tibles et les incon­di­tion­nels de la messe de saint Pie V ? C’est pos­sible. Mais la vraie solu­tion ne se trou­ve­ra que dans le retour aux moyens sûrs de la sanc­ti­fi­ca­tion des âmes et dans l’arrêt des expé­riences si nocives aux âmes. Les catho­liques ont droit à une nour­ri­ture catho­lique et non diluée à la sauce œcu­mé­nique. La Tradition de l’Église est le sûr che­min de son futur ; pré­tendre bâtir en dehors de celle-​ci, c’est se pré­pa­rer un désastre dont nous goû­tons déjà les ter­ribles et sté­riles prémices.

Daigne Notre-​Dame du Rosaire, en ce mois d’octobre, nous obte­nir beau­coup de force et de patience pour conti­nuer, dans une fidé­li­té inébran­lable, notre vie de catho­lique au ser­vice de notre sainte mère l’Église. Et que Dieu vous comble de ses grâces et béné­dic­tions pour votre grande générosité.

Buenos Aires, le 17 octobre 1999

+ Bernard Fellay

Supérieur géné­ral

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FSSPX Premier conseiller général

De natio­na­li­té Suisse, il est né le 12 avril 1958 et a été sacré évêque par Mgr Lefebvre le 30 juin 1988. Mgr Bernard Fellay a exer­cé deux man­dats comme Supérieur Général de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X pour un total de 24 ans de supé­rio­rat de 1994 à 2018. Il est actuel­le­ment Premier Conseiller Général de la FSSPX.