Saint Paul de Thèbes, premier ermite

Jusepe de Ribera, Saint Paul Ermite, v. 1620-1640. Crédits : licence Creative Commons via Wikimedia.

En mon­tant sur le trône, l’empereur Dèce, qui ne régna que deux ans (249–251), avait cares­sé le fol espoir d’effacer du monde toute trace de chris­tia­nisme. Pour atteindre ce but il exi­gea que tous les sujets de l’empire sacri­fiassent aux dieux, sans tou­te­fois punir aus­si­tôt de mort ceux qui refu­se­raient. Les magis­trats devaient s’efforcer de bri­ser l’énergie des chré­tiens d’abord par de sédui­santes paroles, puis par une longue déten­tion et enfin par les tour­ments. Dèce vou­lait faire des apos­tats, non des martyrs.

Non seule­ment il ne réus­sit pas dans son pro­jet sata­nique, mais il contri­bua d’une manière inat­ten­due à l’extension du règne de Jésus- Christ. C’est, en effet, de sa courte, mais ter­rible per­sé­cu­tion que date le mou­ve­ment qui por­ta les fidèles au désert et engen­dra les mer­veilles de la vie monastique.

Néanmoins, comme tous les chré­tiens furent som­més de se pré­senter dans les temples païens, à un jour fixé, pour abju­rer le chris­tia­nisme, et que nul ne pou­vait se sous­traire à cette enquête, il en résul­ta des défaillances qu’on n’avait pas eu à déplo­rer dans d’autres per­sé­cu­tions moins géné­rales. Ceux qui s’abstenaient étaient traî­nés de force au sacri­fice. Pour que nul ne pût échap­per, cer­tains magis­trats décré­tèrent que, pas­sé un délai déter­mi­né, qui­conque n’aurait pas fait acte de paga­nisme serait consi­dé­ré comme chré­tien et trai­té comme tel.

Parmi cette mul­ti­tude de chré­tiens pour­sui­vis, dont beau­coup s’étaient lais­sé attié­dir par plu­sieurs années de tolé­rance et de pros­périté, la peur des tour­ments fit des ravages. L’histoire note alors trois caté­go­ries d’a­po­stats : ceux qui offrirent des vic­times aux faux dieux, les sacri­fi­ca­ti ; ceux qui leur brû­lèrent de l’encens, les thu­ri­fi­ca­ti ; ceux enfin qui, sans accom­plir aucun acte de culte païen, avaient obte­nu par faveur ou à prix d’argent un cer­ti­fi­cat de paga­nisme, les libel­la­ti­ci. Ces défaillants, l’orage pas­sé, sol­li­ci­tèrent leur réin­té­gra­tion dans l’Eglise, et une juris­pru­dence dif­fé­rente leur fut appli­quée selon la gra­vi­té de leur apostasie.

Mais il y eut par­tout de magni­fiques exemples d’héroïsme, et de nom­breux fidèles ver­sèrent leur sang pour la foi.

Fuite des chrétiens au désert

D’autres chré­tiens enfin s’enfuirent dans les déserts, s’exposant à toutes les pri­va­tions pour évi­ter le péril de l’apostasie. C’est ain­si qu’un jeune homme, nom­mé Paul, de la ville de Thèbes, en Egypte, s’en­fon­ça dans le désert de la Thébaïde, s’enferma dans une caverne, y vécut quatre-​vingt-​douze ans dans la soli­tude la plus com­plète et méri­ta d’être appe­lé le « pre­mier ermite ». Vers la même époque, un grand nombre de chré­tiens s’engagèrent dans la même voie, et ce fut une splen­dide flo­rai­son de ver­tus et de sain­te­té dans l’affreuse ari­di­té du désert, de sorte qu’on peut consi­dé­rer la per­sé­cu­tion de Dèce comme l’occasion dont Dieu s’est ser­vi pour peu­pler les soli­tudes et déve­lop­per la vie érémitique.

La vie de saint Paul, pre­mier ermite, a été écrite par saint Jérôme gui avait recueilli sa docu­men­ta­tion sur place auprès des ana­cho­rètes de la Thébaïde. C’est son récit que nous sui­vrons dans cette courte biographie.

Saint Paul de Thèbes

Paul naquit à Thèbes, dans la Basse-​Thébaïde, en l’an 229, d’après les meilleurs cal­culs. Orphelin vers l’âge de quinze ans et pos­ses­seur d’un riche patri­moine, il réso­lut de vivre dans la mai­son de son beau-​frère, auquel il lais­sait volon­tiers la ges­tion de ses biens tem­po­rels pour ne s’oc­cu­per que des inté­rêts de son âme.

Quand écla­ta la per­sé­cu­tion de Dèce, Paul avait vingt ans. Le pru­dent jeune homme, ne vou­lant pas s’exposer au dan­ger de peur d’y périr, se reti­ra dans une mai­son de cam­pagne où il pen­sait ne pou­voir être décou­vert ; mais son beau-​frère, chez qui l’envie et la cupi­di­té par­laient plus fort que les liens du sang, réso­lut de le livrer.

Dieu, qui avait des vues par­ti­cu­lières sur son ser­vi­teur, lui fit connaître le peu de sûre­té de sa retraite, et, en même temps, lui ins­pi­ra de s’enfuir au désert, au milieu des bêtes sau­vages, dont la fureur était beau­coup moins à craindre que la méchan­ce­té des hommes.

Paul obéit à cette impul­sion divine ; il part sans tar­der, et, après plu­sieurs étapes, s’enfonçant tou­jours de plus en plus dans la soli­tude, il par­vient au pied d’une mon­tagne, dans les flancs de laquelle il découvre une caverne. Il ôte la pierre qui en fer­mait l’entrée, s’engage, non sans quelque crainte, dans les tor­tueux replis de ce sou­ter­rain, et bien­tôt, il se trouve dans une espèce de chambre que la nature avait pra­ti­quée dans le rocher et d’où l’on ne voyait qua le ciel. Un vieux pal­mier, char­gé de fruits, y éten­dait ses rameaux, et tout auprès, cou­lait une fon­taine dont les eaux lim­pides se per­daient presque aus­si­tôt dans le sable, englou­ties par la même terre qui les avait pro­duites. Dans les flancs de la mon­tagne s’ou­vraient d’assez nom­breux habi­tacles où l’on voyait des enclumes et des mar­teaux tout rouillés, qui avaient ser­vi jadis à battre la mon­naie. Ce lieu avait été ancien­ne­ment une offi­cine de faux monnayeurs.

Le fugi­tif conçut de l’attrait pour cette demeure qu’il consi­dé­rait comme offerte par le sou­ve­rain Seigneur. Il s’y enfer­ma pour n’en plus sor­tir, vivant sous l’œil de Dieu, qui fut le seul témoin de ses actions ; nour­ri et vêtu par les fruits et les feuilles du pal­mier et par un demi-​pain que chaque jour un cor­beau lui appor­tait mira­cu­leu­se­ment ; incon­nu du monde dont il ne se sou­ciait guère, et auquel il ne pen­sait que pour recom­man­der à Dieu ceux qu’il y avait lais­sés ; mais connu et aimé de son sou­ve­rain Seigneur et Maître, Jésus-​Christ, pour qui il avait tout quit­té, et qui se plut à mani­fes­ter de la manière sui­vante com­bien la vie de ce ser­vi­teur fidèle lui était agréable.

Saint Antoine reçoit l’ordre d’aller visiter saint Paul

En l’an 342, il y avait près d’un siècle que Paul menait sur la terre une vie toute céleste, et depuis lors des géné­ra­tions de soli­taires avaient sui­vi son exemple. « Le désert s’était cou­vert de fleurs », selon l’expression des Prophètes. Or, par­mi ces fleurs, celle dont le par­fum de sain­te­té avait alors le plus de renom­mée était sans contre­dit le véné­rable patriarche de la vie céno­bi­tique, saint Antoine. Son grand âge, sa longue vie de prières et d’austérités furent pour lui une occa­sion de ten­ta­tion : la pen­sée lui vint qu’il était le plus par­fait de tous les soli­taires, et que nul autre que lui n’avait vécu plus long­temps au désert. La nuit sui­vante, comme il dor­mait, il eut la révé­la­tion qu’un autre ermite plus ancien que lui, meilleur que lui, se trou­vait dans une soli­tude plus reti­rée et plus aus­tère, et qu’il devait se hâter de l’aller voir.

A la pre­mière lueur du jour, le saint vieillard, qui avait quatre-​vingt-​onze ans, se mit en route, appuyé sur un bâton, sans savoir où diri­ger ses pas, mais avec la ferme confiance que Dieu lui ferait voir son serviteur.

Son espoir ne fut point trom­pé. Le démon, sous la figure d’un monstre hor­rible, appa­rut plu­sieurs fois au saint voya­geur pour le trou­bler ; mais celui-​ci, fort du secours de Dieu, obli­gea la bête mau­dite à lui indi­quer son chemin.

Il mar­chait depuis deux grands jours quand, l’aurore du troi­sième jour com­men­çant à poindre, il vit une louve toute hale­tante de soif s’enfoncer dans une caverne, d’où elle sor­tit bien­tôt après. Il la sui­vit des yeux et, lorsqu’elle fut fort éloi­gnée, il s’approcha de cette grotte qui était pré­ci­sé­ment celle où vivait Paul.

L’entrée en était si obs­cure qu’il ne put d’abord rien dis­tin­guer. Il s’y enga­gea cepen­dant, pous­sé par l’esprit de Dieu, mais avec pru­dence, mar­chant légè­re­ment, rete­nant son haleine et s’arrêtant de temps en temps pour écouter.

Enfin, à tra­vers l’horreur de ces épaisses ténèbres, il aper­çut de loin quelque lumière. Son empres­se­ment à se diri­ger vers cet endroit le tra­hit, car il fit du bruit en heur­tant ses pieds contre une pierre, et Paul, l’ayant enten­du, tira sur lui sa porte qui était ouverte et la fer­ma au verrou.

Saint Paul ouvre sa porte à saint Antoine

Antoine se jeta contre terre au seuil de la porte et y demeu­ra presque jusqu’au soir, priant le saint ermite et le conju­rant avec larmes de lui ouvrir :

— Vous savez qui je suis, d’où je viens, et pour­quoi, lui disait-​il. Je n’ignore pas que je suis indigne de vous voir ; tou­te­fois, je ne m’en irai pas sans vous avoir vu. Est-​il pos­sible que, ne refu­sant pas aux bêtes l’entrée de votre mai­son, vous la refu­siez aux hommes ? Je vous ai cher­ché, je vous ai trou­vé, et je frappe à votre porte afin qu’elle me soit ouverte ; que si je ne puis obte­nir cette grâce, je suis réso­lu de mou­rir en la deman­dant, et j’espère qu’au moins vous aurez assez de cha­ri­té pour m’ensevelir.

— Personne ne sup­plie en mena­çant et ne mêle des injures avec des larmes, lui répon­dit Paul ; vous étonnez-​vous donc si je ne veux pas vous rece­voir, puisque vous dites n’être venu ici que pour mourir ?

Alors, il lui ouvrit la porte en sou­riant. Ils s’embrassèrent, se saluèrent par leurs noms, eux qui n’avaient jamais ouï par­ler l’un de l’autre, si ce n’est par révé­la­tion, et ren­dirent ensemble grâces à Dieu. Après le saint bai­ser, ils s’assirent et Paul com­men­ça ainsi :

— Voici celui que vous avez cher­ché avec tant de peine ; un corps consu­mé de vieillesse et cou­vert de che­veux blancs, un homme qui va bien­tôt être réduit en pous­sière. Mais, dites-​moi, que devient le genre humain ? Construit-​on de nou­velles mai­sons dans les anciennes villes ? Qui gou­verne le monde ? Y a‑t-​il encore des ado­ra­teurs des démons ?

Un corbeau leur apporte un pain entier

Comme ils s’entretenaient de la sorte, Antoine vit avec sur­prise un cor­beau qui, après s’être posé sur une branche d’arbre, des­cen­dit dou­ce­ment jusqu’à terre et vint mettre devant eux un pain tout entier, puis reprit joyeu­se­ment son essor.

— Ah ! dit Paul, voyez la bon­té du Seigneur qui nous envoie notre dîner. Il y a soixante ans que je reçois tous les jours la moi­tié d’un pain ; à votre arri­vée, Jésus-​Christ a dou­blé la ration. Remercions ce bon Maître, qui daigne avoir soin de ceux qui com­battent pour son service.

Ils ren­dirent donc grâces à Dieu et s’assirent sur le bord de la fon­taine pour prendre leur fru­gal repas. Mais là s’éleva une contes­ta­tion qui faillit durer jusqu’à la nuit. Ils se défé­raient l’un à l’autre l’honneur de rompre le pain. Paul allé­guait l’hospitalité, Antoine allé­guait l’âge. Ils convinrent à la fin que cha­cun le tire­rait de son côté et gar­de­rait la por­tion qui lui res­te­rait entre les mains. Ils offrirent ensuite à Dieu un sacri­fice de louanges et pas­sèrent la nuit en prières.

Le jour étant venu, Paul dit à Antoine :

— Mon frère, je savais, il y a long­temps, que vous viviez en ces régions et Dieu m’avait pro­mis que vous l’y ser­vi­riez avec moi. Mais comme l’heure de mon repos est arri­vée et que, déli­vré de ce corps de mort, je m’en vais rece­voir la cou­ronne de jus­tice, Notre-​Seigneur vous a envoyé pour cou­vrir de terre ces dépouilles mor­telles, ou pour mieux dire, pour rendre la terre à la terre.

A ces paroles, Antoine, fon­dant en pleurs, le conju­rait de ne point l’abandonner, mais de l’emmener plu­tôt avec lui :

— Vous ne devez pas cher­cher votre avan­tage, lui répon­dit Paul, mais bien celui des autres. Je ne doute pas que ce vous serait un extrême bon­heur d’être déchar­gé du pesant far­deau de cette chair pour suivre l’Agneau sans tache ; mais il importe au bien de vos frères d’être encore ins­truits par vos exemples. Aussi je vous prie, si ce n’est pas trop de peine, d’aller qué­rir le man­teau que vous don­na l’évêque Athanase, pour ense­ve­lir mon corps.

Ce n’est pas que l’ermite se sou­ciât d’être soi­gneu­se­ment vêtu après sa mort, lui qui ne s’était jamais cou­vert pen­dant sa vie de soli­taire que de feuilles de pal­mier, mais il vou­lait épar­gner à son ami la dou­leur de le voir mourir.

Cette demande du man­teau don­né par saint Athanase sur­prit vive­ment Antoine. Comment Paul connaissait-​il ce détail ? Saint Athanase avait beau­coup lut­té et beau­coup souf­fert pour défendre la divi­ni­té du Christ contre les ariens, mais com­ment Pau ! avait-​il pu en être infor­mé au fond de sa grotte ? Antoine vit bien que Dieu seul avait révé­lé ces choses au bien­heu­reux soli­taire. Il pen­sa peut-​être qu’en dési­rant dor­mir son der­nier som­meil dans le man­teau de l’invincible défen­seur de la divi­ni­té du Christ, Paul vou­lait attes­ter qu’il mou­rait dans la com­mu­nion de ce Saint, et que toute sa vie de péni­tence avait eu pour but de sou­te­nir ceux qui lut­taient contre l’hérésie arienne. Mais, au lieu d’approfondir les motifs de cette étrange demande, Antoine ne son­gea qu’à obéir.

Saint Antoine va chercher le manteau de saint Athanase

Antoine, après avoir bai­sé les mains de son hôte, reprit en pleu­rant le che­min de son monas­tère. Deux de ses dis­ciples, qui le ser­vaient depuis de longues années, cou­rurent au-​devant de lui et lui dirent :

— Mon Père, où avez-​vous demeu­ré si longtemps ?

— Ah ! mal­heu­reux pécheur que je suis ! répondit-​il. C’est bien à faux que je porte le nom de moine ! J’ai vu Elie, j’ai vu Jean dans le désert ; et, pour par­ler selon la véri­té, j’ai vu Paul dans le paradis.

Il n’en dit pas davan­tage, et, se frap­pant la poi­trine, il tira le man­teau de sa cel­lule. Les dis­ciples le sup­pliaient de s’expliquer, il leur répondit :

— Il y a temps de par­ler et temps de se taire.

Alors, il sor­tit et, sans accep­ter aucune nour­ri­ture, se hâta de reprendre le che­min par où il était venu, brû­lant d’ardeur de revoir celui qu’il avait quit­té sur le seuil du para­dis, et crai­gnant de ne plus le retrou­ver vivant sur la terre.

C’est ce qui arri­va, en effet.

Le len­de­main, il avait déjà mar­ché trois heures, quand il vit, au milieu des troupes célestes, l’âme du bien­heu­reux Paul, revê­tue d’une lumière écla­tante, s’envoler vers son Dieu. Aussitôt, se jetant le visage contre terre, il se cou­vrit la tête de sable et, à tra­vers ses pleurs et ses lamen­ta­tions, il murmurait :

— Paul, pour­quoi m’abandonner ? pour­quoi par­tir sans que je vous aie fait mes adieux ? fallait-​il vous connaître si tard pour vous perdre si tôt ?

Le bien­heu­reux Antoine ache­va ce qui lui res­tait de che­min si rapi­de­ment qu’il sem­blait avoir des ailes. Quand il fut arri­vé à la caverne, il y trou­va le corps du Saint à genoux, la tête droite et les mains levées vers le ciel. Il crut que Paul vivait encore et qu’il priait. Il se mit à côté de lui pour prier éga­le­ment ; mais, ne l’entendant point sou­pi­rer selon sa cou­tume, il recon­nut la triste réa­li­té. Alors, se jetant au cou du soli­taire, dont le corps inani­mé payait encore à Dieu, par sa pos­ture, un tri­but de louanges, il l’embrassa en pleu­rant, et ren­dit grâces à Celui devant qui toutes choses sont vivantes.

Deux lions creusent la fosse de saint Paul

Ensuite, il enve­lop­pa le corps dans le man­teau qu’il avait appor­té, le sor­tit de la caverne et chan­ta des hymnes et des psaumes, selon la tra­di­tion de l’Église catholique.

Quand il eut ter­mi­né les prières alors en usage, il vou­lut pro­cé­der à l’inhumation ; mais il n’avait rien pour fouiller la terre. Retournerait‑i ! au monas­tère pour cher­cher des ins­tru­ments ? Mais il ne serait pas de retour avant une semaine ; d’autre part, que gagnerait-​il à res­ter auprès de ce corps sans vie ?

Ne sachant quel par­ti prendre et l’esprit acca­blé d’inquiétude, il s’écria tout en larmes :

— Pourquoi ne suivrais-​je pas votre vaillant sol­dat, ô Jésus-​Christ, mon cher Maître, et pour­quoi ne rendrais-​je pas auprès de lui le der­nier sou­pir ? Retirez-​moi, Seigneur, de cette val­lée de larmes, que je rejoigne au ciel celui que je n’ai pu rejoindre sur la terre, et que j’embrasse dans votre paix, ô mon Dieu, celui dont je ne puis ense­ve­lir les restes.

II par­lait encore quand il vit deux lions accou­rir du fond du désert, la cri­nière flot­tante. Il en fré­mit tout d’abord, mais la pen­sée de Dieu le ras­su­ra bien­tôt et il demeu­ra aus­si tran­quille que s’il eût vu des colombes. Les lions se diri­gèrent tout droit vers le corps du saint vieillard, se cou­chèrent à ses pieds, le flat­tant de leurs queues, et jetant de grands rugis­se­ments, comme pour témoi­gner de la dou­leur qu’ils res­sen­taient de sa mort. Ils se mirent ensuite à creu­ser la terre avec leurs griffes, et bien­tôt ils eurent fait une fosse capable de rece­voir le corps d’un homme.

Saint Antoine auprès du corps de saint Paul, cathé­drale de Grasse. Licence Creative Commons, Wikimedia. 

Aussitôt leur tâche ter­mi­née, sem­blant sol­li­ci­ter une récom­pense, ils vinrent vers Antoine, la tête incli­née, les oreilles basses, et se pros­ter­nèrent à ses pieds d’un air sup­pliant. Le soli­taire com­prit qu’ils lui deman­daient sa béné­dic­tion. Alors, ren­dant grâces à Dieu, il s’écria dans les trans­ports de son allégresse :

— Seigneur, puisque, sans votre volon­té, pas une feuille d’arbre ne tombe à terre et que pas un pas­se­reau ne perd la vie, don­nez à ces ani­maux ce que vous savez leur être bon.

Et, d’un geste, il les congédia.

Saint Antoine ensevelit saint Paul et retourne à son monastère

Quand les deux lions furent par­tis, il cour­ba ses épaules sous le glo­rieux far­deau du corps de son ami et le cou­cha res­pec­tueu­se­ment dans la fosse. Il le cou­vrit de terre et pas­sa toute la nuit sui­vante en prières près de cette tombe.

Le jour étant venu, il vou­lut voir une der­nière fois la grotte qui avait été le seul témoin de toutes les ver­tus que le cou­ra­geux ermite avait pra­ti­quées pen­dant près d’un siècle. Un seul objet attes­tait qu’elle avait été la demeure d’un mor­tel, et encore quel objet ! C’était une tunique faite avec des feuilles de pal­mier, que Paul avait tres­sées de sa propre main. Pieux héri­tier, Antoine ne vou­lut rien perdre de la suc­ces­sion de celui qui était mort sans faire de tes­ta­ment. Il prit pour lui cette tunique et l’emporta. De retour à son ermi­tage, il racon­ta en détail à ses nom­breux dis­ciples tout ce qui était arri­vé. Le grand soli­taire gar­da pré­cieu­se­ment l’humble tunique de saint Paul, et il avait cou­tume de s’en revê­tir aux solen­ni­tés de Pâques et de la Pentecôte.

C’est en l’an 342, et le 10 jan­vier, que saint Paul mou­rut, à l’âge de cent treize ans. Il en avait pas­sé quatre-​vingt-​douze dans la soli­tude la plus complète.

Sa fête, fixée d’abord au 10 jan­vier dès les siècles qui sui­virent, a été repor­tée au 15 jan­vier par St Pie V, puis a été éle­vée au rite double par Innocent XIII, le 11 juillet 1722.

Sulpice Sévère raconte que Posthunien visi­ta en 402, au fond de la Thébaïde, la cel­lule du bien­heu­reux ermite, qui était déjà un lieu de pèlerinage.

Les restes de saint Paul furent por­tés, dit-​on, à Constantinople, au XIIe siècle, par les ordres de l’empereur Michel Comnène. On les trans­fé­ra ensuite à Venise, en 1240. Plus tard, Louis Ier, roi de Hongrie, les obtint de la répu­blique véni­tienne et les fit dépo­ser à Bude, sous la garde des Ermites de Saint-Paul.

E. Lacoste, La Bonne Presse 1ère série.

Sources consul­tées. — P. De Labriolle, Vie de Paul de Thèbes et Vie d’Hilarion, par saint Jérôme (tra­duc­tion, intro­duc­tion et notes, Paris, 1906). — Godescard, Vie des Saints (tome I, 15 jan­vier). — (V. S. B. P., 99 et 779.)