Les sacres du 1er juillet 2026

Basilique Saint-Pierre de Rome, cité du Vatican. Crédit : wikimédia

Il est pos­sible de pro­cé­der aux consé­cra­tions épis­co­pales annon­cées pour le 1er juillet 2026 sans faire schisme ni acte de désobéissance.

L’annonce de l’acte 

La date des sacres – déjà annon­cés – est désor­mais connue. Le Supérieur Général de la Fraternité, Don Davide Pagliarani, lors de l’homélie qu’il pro­non­ça à l’occasion de la céré­mo­nie de prise de sou­tane à Flavigny, le 2 février der­nier, a annon­cé que la consé­cra­tion épis­co­pale de nou­veaux évêques auxi­liaires de la Fraternité aura lieu cette année en la fête du Précieux Sang de Jésus.

La nature de l’acte

Ces consé­cra­tions épis­co­pales sont l’acte ren­du néces­saire à l’Eglise en rai­son d’un « état de néces­si­té », car la situa­tion pré­sente, qui est celle d’une inva­sion géné­ra­li­sée et per­ma­nente du moder­nisme dans l’esprit des hommes d’Eglise, réclame, pour la sanc­ti­fi­ca­tion et le salut des âmes, un épis­co­pat véri­ta­ble­ment catho­lique et indemne des erreurs du concile Vatican II, tel qu’il ne sau­rait de fait se ren­con­trer en dehors de l’œuvre sus­ci­tée par Mgr Lefebvre. Ces consé­cra­tions sont pos­sibles, sans faire schisme, même contre la volon­té expli­cite du Pape, puisqu’il s’agit de confé­rer uni­que­ment le pou­voir d’ordre épis­co­pal, sans le pou­voir de juri­dic­tion, alors que seule la col­la­tion d’une juri­dic­tion accom­plie contre la volon­té du Pape consti­tue le schisme. Elles sont pos­sibles, sans repré­sen­ter un acte de grave déso­béis­sance, puisqu’elles sont la résis­tance légi­time à un abus de pou­voir par lequel l’autorité, recon­nue comme légi­time, refuse aux âmes les moyens ordi­naires de salut auquel, par le droit divin, elles ont un droit strict.

Les objections

Dans son prin­cipe même, cette ini­tia­tive renou­ve­lée (car, le temps ayant pas­sé, il s’avère néces­saire de réité­rer l’opération sur­vie de la Tradition accom­plie par Mgr Lefebvre le 30 juin 1988) a déjà ren­con­tré et risque de ren­con­trer encore deux objec­tions prin­ci­pales : la pre­mière consiste à nier l’état de néces­si­té, qui est la rai­son d’être des consé­cra­tions ; la deuxième consiste à nier la pos­si­bi­li­té morale et cano­nique des consécrations.

La négation de l’état de nécessité

A cette pre­mière objec­tion, il a déjà été répon­du en détail dans les numé­ros d’avril et sur­tout d’octobre 2024 du Courrier de Rome. On n’en sort pas : ce sont tou­jours les mêmes sophismes. Et en défi­ni­tive, tous ces sophismes sup­posent qu’il n’y a pas de crise dans l’Eglise – ou du moins, s’il y en a une, qu’elle n’est pas grave au point de mettre la foi en péril.

En toute réa­li­té, de la part de la Fraternité, il n’y a ni schisme, ni déso­béis­sance, ni sédé­va­can­tisme pra­tique. En toute réa­li­té, il y a : 1° une auto­ri­té gra­ve­ment défaillante à Rome, au point de scan­da­li­ser gra­ve­ment les âmes ; 2° une réac­tion de la part de la Fraternité pour neu­tra­li­ser le scan­dale et répa­rer la défaillance. L’attitude de la Fraternité est une « réac­tion » c’est à dire une action seconde (nous vou­lons nous pro­té­ger) pro­vo­quée par une action pre­mière (parce que les hommes d’Eglise nous agressent).

Toute la ques­tion est de savoir si on admet le 1°. Si on ne l’admet pas, si la Nouvelle Messe n’est pas un buis­son rem­pli de rep­tiles veni­meux, si le concile Vatican II ne met pas la foi en péril, si la liber­té reli­gieuse n’est pas contraire aux ensei­gne­ments de Pie IX, si l’oecuménisme ne remet pas en cause le dogme de l’unicité de la valeur sal­vi­fique de l’Eglise catho­lique, si la Collégialité ne remet pas en cause le dogme de l’unicité du sujet du Primat, alors « tout va bien » et le Supérieur Général est un hal­lu­ci­né et toute la Fraternité avec lui. Mais il faut prou­ver sérieu­se­ment que le 1° n’existe pas et cela per­sonne ne l’a jamais fait. Au contraire, en dehors de la Fraternité, beau­coup l’ont fait et sont en train de le faire. En pra­tique, tout le monde ou presque finit par admettre le 1°. Ceux qui per­sis­te­ront à le nier appa­raî­tront bien­tôt (ou appa­raissent déjà) comme les véri­tables vic­times d’une réelle hallucination. 

L’impossibilité morale

A la deuxième objec­tion, il a été éga­le­ment répon­du en détail dans les numé­ros de jan­vier, mars et juin 2025 du Courrier de Rome. Elle vient d’être réité­rée (mais non renou­ve­lée) par Mgr Eleganti, ancien évêque auxi­liaire de Mgr Huonder[1]. Puisque, nous dit-​il, le Pape est, de droit divin, le titu­laire du Primat de suprême et uni­ver­selle juri­dic­tion dans l’Eglise, consa­crer des évêques contre sa volon­té expli­cite serait contraire au droit divin et c’est pour­quoi, même si l’on admet l’état de néces­si­té, l’on ne sau­rait y répondre en consa­crant des évêques contre la volon­té du Pape. Il ne reste plus, dès lors, qu’à plai­der, comme un pri­vi­lège extra­or­di­naire, la cause de la litur­gie tra­di­tion­nelle de l’Eglise et à se taire sur les scan­dales sans répé­tés et aggra­vés, en consé­quence des erreurs doc­tri­nales du Concile. Quant au salut des âmes, on dira en effet que « ce n’est pas nous qui sau­vons l’Eglise, mais l’Eglise qui nous sauve », comme si entre nous (les catho­liques) et l’Eglise la dis­tinc­tion était réelle.

Redisons – une fois de plus – des évi­dences déjà signa­lées. Oui, per­sonne de l’a jamais nié dans la Fraternité, il est de droit divin que l’évêque de Rome pos­sède, en tant que suc­ces­seur de l’apôtre saint Pierre, le pou­voir épis­co­pal de juri­dic­tion suprême et uni­ver­selle sur toute l’Eglise du Christ, l’Eglise catho­lique romaine. Il suit de là qu’il appar­tient – tou­jours de droit divin – à lui seul de faire par­ti­ci­per d’autres que lui à ce pou­voir de juri­dic­tion qu’il pos­sède en plé­ni­tude, cette plé­ni­tude de pou­voir étant celle-​là même du Christ dont l’évêque de Rome est le vicaire. Il suit encore de là que la com­mu­ni­ca­tion de tout autre pou­voir dans l’Eglise doit dépendre d’une manière ou d’une autre de la volon­té du Pape. Mais il ne suit pas néces­sai­re­ment de là que la com­mu­ni­ca­tion de tout autre pou­voir dans l’Eglise dépende de la seule volon­té du Pape, ni que cette dépen­dance, si elle doit se véri­fier, découle d’un droit divin. Seule la consé­cra­tion d’un évêque à laquelle est liée l’attribution d’un pou­voir de juri­dic­tion dépend de droit divin de la seule volon­té du Pape. La consé­cra­tion d’un évêque à laquelle n’est pas liée l’attribution d’un pou­voir de juri­dic­tion dépend certes de la volon­té du Pape, mais, de l’avis des cano­nistes, cette dépen­dance ne se fonde pas sur le droit divin. Le Père Félix Cappello, par exemple, dit dans son Tractatus canonico-​moralis de sacra­men­tis, vol. IV « De sacra ordi­na­tione », Marietti, 3e édi­tion, 1951, au n° 320, que l’exigence d’un man­dat pon­ti­fi­cal n’est pas appa­rue avant le onzième siècle et qu’elle vaut seule­ment pour l’Eglise latine. Jusqu’à cette date, le Pape ne s’était pas encore réser­vé la consé­cra­tion épis­co­pale. Cette réserve ne s’est géné­ra­li­sée que pro­gres­si­ve­ment, à cause d’abus sur­ve­nus de la part des métro­po­li­tains. Ce sont donc uni­que­ment des cir­cons­tances his­to­riques qui ont moti­vé cette mesure fina­le­ment enté­ri­née par le droit cano­nique. Par consé­quent, si la consé­cra­tion épis­co­pale dépend d’une auto­ri­sa­tion spé­ciale du Pape, c’est au titre d’un simple droit ecclé­sias­tique, et non d’un droit divin.

Il suit de là que la consé­cra­tion d’un évêque sans juri­dic­tion, accom­plie contre la volon­té du Pape n’est pas un acte « intrin­sè­que­ment mau­vais » comme le serait un acte qui, de sa nature, serait tou­jours et par­tout contraire au droit divin. Il s’agit d’un acte qui peut s’avérer mau­vais si l’on veut « extrin­sè­que­ment », lorsqu’il n’est pas accom­pli en confor­mi­té à la règle du droit ecclé­sias­tique, auquel cas il consti­tue ni plus ni moins qu’un acte de déso­béis­sance, c’est-à-dire une grave injus­tice, l’injustice consis­tant ici à ne pas rendre à l’autorité ce qui lui est dû, en rai­son du bien com­mun. Dès lors, les cir­cons­tances extra­or­di­naires pour­ront récla­mer d’accomplir cet acte sans se confor­mer à la règle du droit ecclé­sias­tique, pré­ci­sé­ment au titre de la jus­tice, lorsque l’autorité abuse de son pou­voir et met gra­ve­ment en péril le bien com­mun, c’est-à-dire lorsqu’il y a ce que l’on désigne comme un « état de néces­si­té ». Celui-​ci oblige tout évêque dans l’Eglise à refu­ser au Pape ce qui serait une fausse obéis­sance (et en réa­li­té une vraie com­pli­ci­té dans l’injustice) et l’autorise pareille­ment à don­ner aux membres de l’Eglise les véri­tables bons pas­teurs dont ils ont besoin, et à consa­crer pour cela des évêques, sans leur don­ner de juri­dic­tion ordi­naire. La juri­dic­tion dite de sup­pléance, s’il en est une, ne sera que la réponse don­née par ces évêques aux besoins des âmes qui viennent leur deman­der l’administration des vrais sacre­ments et la pré­di­ca­tion de la doc­trine de la vraie foi.

Et si l’objection persiste ?

Certains vou­dront nous répondre que l’acte de la consé­cra­tion épis­co­pale accom­pli contre la volon­té du Pape reste « intrin­sè­que­ment mau­vais », car il va à l’encontre du droit divin. Ceux-​là se réclament, pour la plu­part, de la nou­velle ecclé­sio­lo­gie de Vatican II qui pos­tule que le sacre trans­met à la fois le pou­voir d’ordre et le pou­voir de juri­dic­tion. Par consé­quent, le sacre accom­pli contre la volon­té du Pape serait un acte accom­pli en contra­dic­tion avec le droit divin, lequel réserve au Pape et à lui seul la col­la­tion de la juri­dic­tion. Nous lais­sons aux lec­teurs le soin de médi­ter sur la contra­dic­tion fon­cière de ce pro­pos – celui de la nou­velle ecclé­sio­lo­gie – qui vou­drait que la juri­dic­tion pro­cé­dât, dans son être même de juri­dic­tion, à la fois et du sacre sans le Pape et du Pape sans le sacre. Nous leur lais­sons le soin aus­si de réa­li­ser que le seul moyen d’échapper à ladite contra­dic­tion serait de faire du Pape un pre­mier par­mi ses pairs, char­gé seule­ment de régu­ler l’exercice de la juri­dic­tion – et non de la com­mu­ni­quer dans son être comme une par­ti­ci­pa­tion à son propre pou­voir suprême.

Retenons seule­ment ceci, car ceci suf­fi­ra. Il n’est nul­le­ment prou­vé que c’est le droit divin qui réserve au Pape d’autoriser une consé­cra­tion épis­co­pale, même accom­plie sans col­la­tion de juri­dic­tion. Si cela n’est nul­le­ment prou­vé, si cela est dou­teux, on ne sau­rait s’appuyer des­sus pour refu­ser la légi­ti­mi­té d’un acte dont il est évident et dont on s’accorde même à dire qu’il est requis pour parer à une néces­si­té grave. C’est un adage clas­sique du droit de l’Eglise que « Odiosa sunt res­trin­gen­da », les mesures pré­ju­di­ciables doivent être limi­tées et res­treintes à celles-​là seules dont la cer­ti­tude appa­raît clai­re­ment incontestable.

Nous tenons pour notre part que c’est seule­ment le droit ecclé­sias­tique qui réserve au Pape d’autoriser une consé­cra­tion épis­co­pale, et que, par­tant, l’exception est pos­sible. Mais à ceux qui invo­que­raient le droit divin, il suf­fit de répondre que ce droit divin est dou­teux et que l’on ne sau­rait fon­der un argu­ment déci­sif sur une réfé­rence dou­teuse. Si la réa­li­té du droit ecclé­sias­tique n’est pas suf­fi­sam­ment récu­sée, elle doit s’imposer, pré­ci­sé­ment jusqu’à preuve du contraire.

Le salut des âmes

Toute la démarche entre­prise par Mgr Lefebvre et pour­sui­vie par ses suc­ces­seurs fut ins­pi­rée par la cha­ri­té apos­to­lique. « Dans l’esprit du droit de l’Église », conclut Don Davide Pagliarani, Supérieur Général de la Fraternité, « expres­sion juri­dique de cette cha­ri­té, le bien des âmes passe avant tout. Il repré­sente véri­ta­ble­ment la loi des lois, à laquelle toutes les autres sont subor­don­nées, et contre laquelle aucune loi ecclé­sias­tique ne pré­vaut »[2]. Car, pré­ci­sé­ment, l’exclusive papale qui réserve au suc­ces­seur de Pierre l’approbation des consé­cra­tions épis­co­pale relève de ce droit ecclésiastique.

Notes de bas de page
  1. https://​www​.lefo​rum​ca​tho​lique​.org/​m​e​s​s​a​g​e​.​p​h​p​?​n​u​m​=​9​9​5​624[]
  2. https://laportelatine.org/actualite/entretien-avec-le-superieur-general-de-la-fraternite-sacerdotale-saint-pie-x‑2[]

FSSPX

M. l’ab­bé Jean-​Michel Gleize fut durant près de trente ans pro­fes­seur d’a­po­lo­gé­tique, d’ec­clé­sio­lo­gie et de dogme au Séminaire Saint-​Pie X d’Écône. Il est le prin­ci­pal contri­bu­teur du Courrier de Rome. Il a par­ti­ci­pé aux dis­cus­sions doc­tri­nales entre Rome et la FSSPX entre 2009 et 2011. Il exerce désor­mais son apos­to­lat à Saint-​Nicolas-​du Chardonnet, où ses confé­rences sur l’Eglise sont très suivies.